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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 10:42

J’ai déjà longuement évoqué, en 2010, les problèmes que pose l’insertion, au sein des dialogues romanesques, de quelques verbes introducteurs de parole. Rappelons que ces verbes sont généralement logés au cœur du discours direct, au milieu ou à la fin des phrases prononcées par les personnages.

Quand l’auteur d’un roman (ou d’un récit autobiographique) recourt à ce procédé, il ne se contente pas d’indiquer le nom du personnage qui prend la parole ou des divers personnages qui parlent entre eux, dès lors qu’un échange de répliques prend la forme d’une longue conversation, ou que des personnages nombreux s’introduisent tour à tour dans la discussion. S’il ne s’agit que d’indiquer quel est celui qui parle, l’auteur peut emprunter aux textes de théâtre leur mode de présentation des répliques, comme Diderot l’a fait dans ses romans et dans ses contes :

LE MAÎTRE. – Tu as donc été amoureux ?

JACQUES. – Si je l’ai été !

LE MAÎTRE. – Et cela par un coup de feu ?

JACQUES. – Par un coup de feu.

LE MAÎTRE. – Tu ne m’en as jamais dit un mot.

(Etc.)

Par rapport à ce procédé assez rustique, le recours à des verbes introducteurs de parole placés en incise a plusieurs avantages. D’abord, ces incises renforcent la cohérence du texte, en rappelant que les morceaux de discours direct s’intègrent dans une narration qui les encadre ; la voix du narrateur, fût-il un narrateur « absent », continue de se faire entendre, par intermittence, même quand le roman a cédé la parole à ses personnages. On évite ainsi de donner l’impression que le texte se décompose en séquences appartenant à des genres littéraires distincts.

D’autre part, du fait qu’elles contiennent un verbe, ces incises introduisent nécessairement des éléments sémantiques supplémentaires. Les plus simples, les plus dépouillées de ces incises sont : « dit Untel », « répondit Untel » (le verbe dire ou répondre n’y étant pas toujours au passé simple). Certains verbes, de sens plus précis que ces deux-là, diffusent dans le dialogue d’utiles renseignements sur le son ou sur le ton de la voix des locuteurs : « s’exclama », « s’écria », « hurla » ; voire sur le degré de vivacité d’un échange : « intervint », « reprit », « poursuivit »… Mais pour que ces verbes introducteurs de parole mis en incise jouent pleinement le rôle qui leur est dévolu, il convient de les distribuer entre les répliques avec sobriété, avec parcimonie, de peur qu’ils ne se fassent trop remarquer et n’en viennent à parasiter la restitution des voix.

Malheureusement, des écrivains, des traducteurs et l’ensemble des journalistes, au mépris de toute logique, ont cru bon de faire entrer dans la catégorie des verbes introducteurs de parole un monceau d’autres verbes, glanés parmi le lexique des mouvements spontanés du visage ou de l’expression des émotions, et qui n’ont que de lointains rapports avec l’action d’articuler des mots. Comment nos écrivains ne se sont-ils pas encore aperçus que ces nouveaux verbes introducteurs, qu’ils prennent pour de chatoyants artifices littéraires, ont pour effet de gâter leurs meilleurs dialogues ?

 

Qu’ils se rappellent le principe d’un bon usage des verbes introducteurs : le contenu sémantique du verbe en incise ne doit pas être redondant par rapport au contenu des paroles prononcées par le personnage. Autrement dit, ce verbe ne doit pas résumer le message exprimé par les paroles ; il ne doit pas non plus exposer les intentions du personnage qui parle, même lorsque ces intentions n’auront pas été clairement perçues par le lecteur.

À cet égard, l’excellent roman Belle-sœur, de Patrick Besson, fait entendre quelques fausses notes :

« – Le portable a transformé tout le monde en paparazzi, se plaignit Fabien. » (Patrick Besson, Belle-sœur, éditions Fayard, 2007 ; collection Points, p. 21.)

« – Quel désordre ! se plaignit-elle. » (Belle-sœur, Points, p. 167.)

« – Vous ramenez tout à la politique, se plaignit Catherine. » (Belle-sœur, Points, p. 184. La dénommée Catherine est la mère du narrateur : c’est lui qui a pris l’habitude de la désigner par son prénom.)

Il n’est pas interdit de révéler les intentions qui animent un personnage : l’erreur, c’est de le faire à travers le verbe introducteur de parole. On peut expliciter cette intention ou ce sentiment dans l’incise, à condition qu’un verbe introducteur ait préalablement exprimé la notion de parole. Ainsi, « se plaignit Catherine » peut devenir : « dit Catherine sur un ton plaintif », ou plus exactement : « sur un ton de reproche », « avec une pointe d’agacement », « sur un ton amer » (mais Besson aurait mieux fait de se contenter ici d’un simple « dit Catherine », sans rien après, puisque le paragraphe suivant, dans le livre, commence par : « Elle nous reprocha ensuite, à Sophie et à moi »…).

De même, geindre et gémir contiennent vaguement la notion de parole, mais il est maladroit de les employer en une incise du dialogue.

« Dans les jours suivants, Jean Fontenoy voit sa mère à qui il n’a pas dit un mot de Madeleine [= Madeleine Charnaux, aviatrice, maîtresse de Fontenoy]. De nouveau, les jérémiades. De nouveau, les reproches contre Lizica [= l’ex-femme de Fontenoy]. Rends-toi compte, geint-elle, que cette créature a interdit au petit François de me rendre visite. C’est une chanson que son fils n’écoute même plus. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 261.) Dans cet extrait, on voit que le discours direct n’est pas encadré de guillemets, ce qui n’entraîne aucune difficulté de compréhension. En revanche, il faudrait ajouter une virgule après « sa mère ».

Et surtout, les « geint X » et « gémit X » gagneraient à être remplacés par : « dit X d’un ton plaintif », « dit X avec un air de détresse », etc.

 

« Pleura », « rit », « sourit », ne font pas de bons verbes introducteurs de parole. En français, choisissons de préférence : « dit X en pleurant » (ou « en larmes »), « dit X en riant », « dit X, hilare », « dit X avec un sourire » ou « dans un sourire », etc.

J’ai vu ces formulations désagréables surgir dans un roman de Bernard Frank :

« La fille, sans se gêner, vautrait toute sa chair sur son corps [= sur le corps de François]. […] Elle lui bavait dans le cou. Elle doit crever de désir, frissonna François. » (Bernard Frank, Les rats, Flammarion, p. 177 ; première édition : la Table Ronde, 1953.) Sans guillemets ni tiret introducteur, car il s’agit d’un monologue intérieur.

« – Tu as de la rage dans les yeux, gloussa Louise. » (Les rats, Flammarion, p. 173.)

J’en ai trouvé de plus récentes en lisant Gérard Guégan, Sylvain Tesson ou encore Vladimir Volkoff :

« Une fois le thé servi, la conversation s’engage sur le fils dont les parents aimeraient savoir s’il a des chances de réussir ce maudit baccalauréat, sourit sa mère. » (Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, Stock, p. 69. Le thé est offert par les parents de Georges Fontaine, élève du collège Sainte-Barbe, au surveillant d’études de celui-ci, qui n’est autre que le jeune Jean Fontenoy.) Le verbe introducteur se glisse ici dans une phrase au discours indirect, ou indirect libre.

« Elle lui avait donné le bras, ils étaient allés boire un grog dans la rue Alberta, près de l’immeuble où Eizens Laube avait tenté de concilier la sophistication du Jugendstil avec la tradition paysanne balte. “J’essaie de faire la même chose avec mes tissus”, avait-elle souri. » (Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, Gallimard, collection NRF, 2014, p. 197, dans la nouvelle intitulée « Le Père Noël ». Le lecteur ignore jusqu’au bout le nom que porte le personnage masculin. Quant au personnage désigné par le pronom elle, c’est une certaine Olga, qui dirige une maison de haute couture à Riga.)

Voici un dialogue entre deux personnages : un homme répondant au nom de Salem, ancien officier du KGB, et son chef, qui se fait appeler Hussein. C’est d’abord Salem qui parle :

« – Le récepteur dans poche. L’écouteur dans oreille. Radar. Si la porte s’ouvre, ça ronfle. / – Pas idiot, reconnut Hussein. / – KGB, s’épanouit Salem. » (Vladimir Volkoff, Le complot, éditions du Rocher, 2003, p. 280.) Salem explique à Hussein, pendant le cambriolage qu’ils sont en train de commettre au sous-sol d’un immeuble de Saint-Pétersbourg, le fonctionnement d’un gadget électronique qui doit leur éviter d’être surpris par l’arrivée inopinée d’un des occupants du lieu.

Dans cet extrait, si « reconnut » est acceptable, car c’est un verbe qui contient l’idée que des paroles sont prononcées, « s’épanouit » remplit fort mal le rôle que l’auteur lui fait jouer. Le passage pourrait être corrigé de la façon suivante : « – KGB, dit Salem, le visage épanoui. »

 

Appeler s’emploie très bien comme verbe en incise lorsque le locuteur prononce le nom d’une personne dont il veut attirer l’attention ou qu’il veut faire venir près de lui : « – Sébastien ! Sébastien… appela-t-elle, aidez-moi à cueillir un bouquet. » (Mirbeau, Sébastien Roch, 1890, chapitre I de la deuxième partie. Le pronom elle désigne Marguerite, amie d’enfance du héros.) « – Madame Knecht ! appela-t-il. / L’assistante passa la tête par la porte. » (Michel Déon, La carotte et le bâton, Plon, 1960, nouvelle édition à la Table Ronde, 1980, collection Folio, p. 60. Le pronom il désigne un médecin.) Employé dans un tel contexte, où le verbe dire serait trop vague, appeler n’est pas redondant. N’ayant pas compris cela, les romanciers actuels ne se privent pas d’écrire : « – À l’aide ! appela-t-il » ; simplement parce qu’ils connaissent l’expression appeler à l’aide.

La preuve : « – Au secours ! à l’aide ! appela-t-elle, étendue en travers d’un tapis en fourrure blanche. » (Marie-Bernadette Dupuy, Les portes du passé, tome 5 d’une série intitulée L’orpheline des neiges ; éditions Calmann-Lévy, 2015, p. 566.)

 

Même le verbe demander peut se révéler redondant, s’il est employé à mauvais escient.

Après avoir posé leur astronef sur la planète Gamma 10, le pilote Max et son ami le vieux Silbad se sont fait capturer par les habitants du lieu, une horde de bandits dont le vaisseau avait fait naufrage sur cette planète plusieurs années auparavant. « Silbad eut un haussement d’épaules méprisant. Il tendit à Max [j’aurais écrit : vers Max] ses poignets ligotés. / – Retire-moi ça que j’aille lui casser la figure, demanda-t-il avec naturel. » (Stefan Wul, L’orphelin de Perdide, éditions Fleuve Noir, 1958, chapitre 5 de la deuxième partie ; texte consulté dans l’édition récemment donnée par Castelmore, p. 108-109.)

Ce n’est pas au verbe demander signifiant « interroger » que nous avons affaire, mais au verbe demander exprimant un ordre ou une prière. En énonçant une intention, ce verbe crée une redondance pénible.

Un peu plus haut, lorsque Max découvrait que Silbad avait été capturé comme lui, figuraient d’autres lourdeurs du même ordre : « – Par l’espace, Silbad ! jura la voix de Max. Pourquoi es-tu sorti [du vaisseau] ? / […] / Mais déjà, Max le tenait affectueusement aux épaules. / – Vieux fou, reprochait-il, il fallait m’attendre ! » (L’orphelin de Perdide, chapitre 4 de la deuxième partie ; éditions Castelmore, p. 96.)

Comme on peut le constater, les redondances étaient déjà nombreuses, en 1958, dans un roman populaire.

 

Enfin, le verbe plaisanter, en incise de dialogue, a les mêmes effets désastreux que le verbe mentir. Ce devrait être au lecteur, aidé du contexte et de ce que lui ont appris les pages précédentes, à deviner si des personnages mentent ou plaisantent.

Je pourrais également citer des extraits comportant le verbe ironiser… L’ironie se devine, ou elle n’est pas.

 

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 12:24

« Boutique dédiée », « site dédié », « service dédié » !…

Il est absurde de remplacer consacré par dédié, ces deux adjectifs étant de sens très différent.

Dédier (le verbe) signifie : offrir symboliquement quelque chose, même un sentiment, à une divinité, à quelqu’un qui est considéré comme une divinité, ou à un être digne de respect, de gratitude.

Jusqu’à une époque récente, dédier n’avait que ce sens restreint, alors que consacrer possède depuis longtemps un éventail de significations très étendu. C’est une erreur que de confondre les deux, en élargissant démesurément le champ d’emploi de dédier. Certes, avant le verbe c’est l’adjectif qui a connu cette fâcheuse évolution : les emplois actuels de dédié étant la transposition de ceux que l’adjectif dedicated a en anglais.

Il n’y a pas lieu de reprocher à consacrer sa prétendue connotation religieuse : cette connotation n’est pas plus vivace dans consacrer qu’elle ne l’est dans les verbes prier, adorer ou baptiser, tels qu’on les emploie couramment. On ne va pas jeter… l’anathème sur tous ces mots-là, sous prétexte qu’ils ont été utilisés pendant des siècles dans le cadre du christianisme. Il ne faut pas prendre en grippe certains mots à cause de leur usage originel, ni à cause de l’usage particulier qui a pu en être fait pendant telle ou telle période de l’histoire. Laissons à consacrer ses emplois sécularisés, et préservons la connotation abstraite et spirituelle spécifique qui s’attache à dédier. Mais notre façon d’utiliser à tort et à travers l’adjectif dédié ou le verbe dédier n’oblitère pas seulement consacré ou consacrer : elle menace de disparition bien d’autres verbes et adjectifs.

Dans une librairie, quelqu’un me parle d’une étagère « dédiée » aux livres-disques ; alors qu’il s’agit d’une étagère affectée aux livres-disques.

L’anglicisme s’est bien répandu :

« Le clan Aramov disposait d’une flotte de soixante avions-cargos dédiée au transport des narcotiques, des armes, des produits de contrefaçon, des mercenaires et des immigrants illégaux. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 14 : L’ange gardien ; éditions Casterman, 2013 ; édition originale grand format, p. 11.) « Enfin, [Ethan et Natalka] se dirigèrent vers les boutiques dédiées aux plus jeunes habitants de Bichkek. » (L’ange gardien, p. 97.)

« Enfin, le 3e plan autisme, présenté par Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, prévoit la création de 30 unités d’enseignement dédiées à l’autisme à la rentrée 2014. » (Communiqué de presse du ministère de l’Éducation nationale, avril 2013.)

« Orange pro, le portail d’informations et de services dédié aux professionnels et aux entreprises » : c’est en ces termes que la société française de télécommunications présente aux internautes les services de pointe qu’elle réserve aux collectivités.

Ces horreurs se disaient déjà en 2002, par exemple dans une autre publicité pour Orange (autrefois France Télécom), que j’ai trouvée en feuilletant de vieux numéros des Inrockuptibles : « Orange musique, les services Orange dédiés à la musique. Retrouvez toute l’actualité musicale depuis le wap orange.fr > Jeux/Musique de votre mobile. » (Sic.) Il ne s’agit nullement d’un culte rendu aux musiciens ou à l’art musical. Non : Orange musique, c’était simplement un bouquet d’applications (comme on dit) censées vous permettre de trouver « des informations sur les artistes et concerts du moment (discographie, interviews, écoutes [sic] d’extraits en avant-première, jeux…) », et censées vous aider à dénicher « le concert de votre choix où que vous soyez en France », comme le dit la suite du texte de cette publicité.

Bref, c’est aussi bête qu’une étagère « dédiée » aux livres qu’elle supporte, aussi couillon que des leçons « dédiées » à l’autisme – au lieu de : conçues pour répondre aux besoins des enfants autistes !

Entendu à la radio (mais sur quelle station ?) : « Les gens vraiment ambitieux et compétents ne doivent plus avoir pour ambition de dédier leur vie pour leur pays. » Dingue.

« Regarder une église impose [sic] de comprendre ces distinctions fondatrices qui ont modelé son apparence [= distinctions entre le rôle des clercs et le rôle des laïcs] et affiné sa [??] distribution. Aussi, l’église apparaît comme le lieu dédié à la prière commune et, à cet égard, est parfaitement adaptée à sa destination. » (Armelle Le Gendre, Comment regarder… une église : Histoire, culte, symboles ; éditions Hazan, collection Guide des arts, 2014, p. 6-7.) La langue d’Armelle Le Gendre est pleine d’imprécisions et de redondances, dans ce passage du moins, et il est particulièrement regrettable de voir une historienne employer à contresens le participe dédié. Une église est un édifice destiné (ou voué, ou conçu pour servir…) à la prière commune, mais un édifice dédié au saint dont il porte le nom (ou à la Vierge Marie : Notre-Dame).

Pour ce qui est de la littérature, on peut dédier un roman à une personne physique ou morale : cela signifie normalement qu’on présente le livre à titre d’hommage à cette personne ou à ce groupe de personnes, comme si on l’avait écrit pour elles, en pensant à elles. Dédier un livre à quelqu’un, c’est invoquer publiquement la protection du dédicataire ou témoigner au dédicataire sa reconnaissance.

Si un créateur a pris pour objet les exploits ou les mœurs de tel groupe d’individus, il ne faut pas dire de son œuvre qu’elle est « dédiée » à ces faits, à ces individus. L’espoir d’André Malraux n’est pas « dédié » aux Républicains espagnols (comme je l’entends dire parfois) sous prétexte qu’il parle des Républicains espagnols. En revanche, le roman a été dédié par Malraux à ses « camarades de la bataille de Teruel » ; car en tête des premières éditions figurait la dédicace imprimée que voici : « À mes camarades de la bataille de Teruel ». Malraux voulait que son récit de fiction fût placé sous le patronage des témoins, survivants et morts, qui avaient participé aux événements réels dont il s’est inspiré.

« Entre 1857 et 1869, la Comtesse de Ségur va publier une vingtaine d’œuvres dédiées aux enfants. » (Présentation de la Bibliothèque rose illustrée et de la comtesse de Ségur, sur le site Internet de Canopé, « le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques », qui dépend de l’Éducation nationale !…) Sans doute devons-nous comprendre que les œuvres de la comtesse de Ségur sont destinées aux enfants.

De plus, comment peut-on confondre l’idée de consacrer (un travail à un sujet) et celle de destiner (un travail à un public) ? Car j’entends parler d’une « salle d’exposition consacrée aux enfants des écoles »… Eh bien, l’abus du verbe dédier aura contribué à propager cette confusion.

 

Encore plus sotte que notre « dédié à », il y a la construction qu’illustre cette phrase d’un pédagogue québécois : « J’avais justement dédié un article sur ce sujet bien précis. »

Cher Monsieur, chère Madame, ne « dédiez » pas un article « sur » un sujet ; mais consacrez un article à un sujet.

Évitez toujours le franglais, cette langue qui n’est ni de l’anglais ni du français (en l’occurrence, vous avez calqué un verbe français sur le mot anglais qui lui ressemble le plus, au détriment de la signification précise dudit verbe français, puis vous l’avez fait suivre d’une préposition qui n’est, dans ce contexte, acceptable ni en français ni en anglais ; car les Anglais disent : dedicated to). Efforcez-vous toujours d’écrire, et de parler, le français le plus simple et le plus naturel que vous connaissiez. Résistez à la tentation de cautionner des constructions qui sont tombées de la dernière pluie.

 

Enfin, ce qui n’arrange rien, notre malheureux anglicisme est souvent construit sans le moindre complément.

Comme nous l’apprend une publicité : « Les éditions numériques des livres de la série Harry Potter sont disponibles depuis mardi 27 mars sur [sic] la boutique du site Internet dédié. […] Les versions française, allemande, espagnole et italienne pourraient être proposées sur le site dédié dès le mois d’avril. »

Mais « dédié » à quoi, grands dieux ? Il faudrait dire : site internet créé dans ce but, ou : site internet du même nom (à condition que ce site ait été baptisé « Harry Potter », ce dont je ne suis pas sûr).

Publié le 4 décembre 2012 sur la page Actualités de livreshebdo.fr : « “Le [sic] sept épreuves de Noël” est un conte participatif en ligne conçu par Disney, auquel chacun pourra proposer un nouveau chapitre via l’application dédiée sur Facebook. Le début est [sic] la fin du conte sont écrits par l’auteure [sic] jeunesse Geneviève Brisac. »

Et ceci, dans un article pourtant lucide et bien informé sur les faux progrès de la technique : « Le premier effet pervers apparait lorsque je crois acquérir un titre numérique pour alimenter ma bibliothèque personnelle (mon histoire à moi, mon axe de repérage voire de référencement), donc que je l’“achète”, et qu’il apparait que je ne peux en fait en disposer à ma guise : impossible de le prêter, de le déplacer à ma guise [sic], voire de simplement le lire sans l’outil dédié. » (Bertrand Calenge, « Livres numériques et collection : lever l’ambiguïté », jeudi 15 mars 2012, sur http://bccn.wordpress.com/.) C’est moi qui souligne, en recourant au gras, selon mon habitude. L’auteur a employé candidement notre adjectif, sans l’encadrer de guillemets ni le mettre en italique.

« Si l’enfant est en colère, on peut lui proposer de frapper sur un coussin dédié, le coussin de colère. Mais cette technique peut avoir des résultats mitigés si elle n’est pas utilisée correctement. » (Isabelle Filliozat, “il [sic] me CHERCHE !” : Comprendre ce qui se passe dans son cerveau entre 6 et 11 ans ; éditions Jean-Claude Lattès, 2014, p. 70.) L’italique est de l’auteur. Il s’agit en réalité d’un coussin ad hoc, c’est-à-dire : prévu à cet effet.

Une telle phrase donne au lecteur de plus de vingt ans le sentiment de s’être fait expulser de sa propre langue. En peu de temps, tout le monde s’est mis à parler ainsi, de l’employé de bureau au professeur d’université. Le processus est-il irréversible ? Nos instituteurs, nos intellectuels, nos journalistes – et même nos concepteurs-rédacteurs de publicités – ont-ils définitivement renoncé à ouvrir de bons dictionnaires ? Ont-ils définitivement perdu la mémoire de la richesse du français ?

Car sa propre richesse devrait servir à la langue française de rempart contre cette funeste « évolution », qui voue un même mot à se charger de significations si peu compatibles entre elles.

 

[Ajout de 2022.] Cette « évolution », qui permet aux mots de changer radicalement de signification et de se substituer les uns aux autres, ni vu ni connu, semble avoir été, sinon causée, du moins favorisée par un autre phénomène, rarement décrit.

Au cours des années 1980 s’est répandue une fâcheuse confusion entre dédier et dédicacer. En 1991, le Journal de 13 h de la chaîne Antenne 2 conclut par ces mots un reportage de Marie-Hélène Bonnot consacré au le film Mon père ce héros, de Gérard Lauzier : « Mon père ce héros : un film drôle et plein de tendresse, une aventure au soleil sur les relations père-fille. Il est d’ailleurs ainsi dédicacé, à la fin : “À nos filles”, par Lauzier, Depardieu, et le producteur. »

Ces trois hommes ont bien sûr dédié le film à leurs filles respectives. Il s’agit certes d’une dédicace mais cette dédicace appartient à l’œuvre, contrairement à la dédicace manuscrite qui est rédigée (en général par son auteur) dans tel ou tel exemplaire d’un livre ou d’un album, qui peut aussi, de nos jours, être tracée au marqueur indélébile sur la surface d’un disque ou d’un DVD, et qui s’adresse le plus souvent à l’acheteur. Dédicacer une œuvre, c’est tracer à la main une telle dédicace.

Maintenant que les intellectuels ont pris l’habitude d’attribuer à dédicacer le vrai sens de dédier, ce verbe dédier est devenu disponible pour remplacer, sous l’influence de l’anglais, toute une gamme de verbes signifiant plus ou moins « consacrer », « destiner », etc. Trop d’écrivains consentent à ces substitutions sémantiques, les laissant s’imposer au détriment de la précision du langage, mais aussi au détriment de la conversation que nous entretenons avec les livres, avec les générations précédentes, avec le passé.

 

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 09:10

Deux verbes français ont récemment subi un changement de sens qui les entraîne assez loin de leurs emplois habituels et favorise le surgissement d’inutiles équivoques. Il s’agit des verbes initier et dédier.

 

« On compte sur vous pour initier le mouvement ! »

Sous l’influence de l’anglais, initier est en train de prendre la place des verbes lancer, amorcer, promouvoir, fonder, instaurer, inaugurer, instituer, prendre l’initiative de… Non seulement le sens précis qu’a le verbe français initier est en train de se perdre, mais son emploi actuel ne recouvre qu’une vague notion de début, de commencement, et cette notion prend le pas sur les nuances et les connotations exprimées par une riche gamme de verbes et de locutions.

« Initiée en 1981 par Jack Lang, Ministre de la Culture, la loi sur le prix unique du livre vous garantit de payer un livre au même prix, quel que soit l’endroit où vous l’achetez. » Cette définition de la loi Lang est fréquemment citée. Depuis quelques années, même lorsqu’elle est reproduite sous une forme légèrement différente, c’est le mot « initiée » qui y figure systématiquement.

À la fin de l’insipide roman épistolaire qu’il a récemment publié, Serge Boëche explique à ses jeunes lecteurs ce qu’est la fête de la Musique : « Elle a été initiée par Maurice Fleuret en 1982. Ce projet a été encouragé avec passion par le ministre Jack Lang […]. » (Serge Boëche, Lettres aux présidents de la République française, éditions Sedrap, 2013, p. 61.)

Gaston Gallimard réunit en volume les articles de Debussy : « En 1921, Monsieur Croche antidilettante paraît en coédition avec Dorbon Aîné – cinquante ans plus tard, François Lesure en publie une édition revue et augmentée. Initiée par ce dernier et achevée après sa mort par son collaborateur, la correspondance générale de Debussy a paru en 2005. » (Myriam Chimènes, « De la musique chez Gallimard », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 318.) La phrase est doublement défectueuse, car ce qui a été « initié » (c’est-à-dire commencé) par François Lesure, ce n’est pas la correspondance de Debussy mais l’édition critique de celle-ci.

Le juriste Claude Klein est un spécialiste du système politique israélien. Dans son dernier essai, il répond aux thèses de Shlomo Sand : « Universitaire israélien (si l’on s’en réfère à sa nationalité), Shlomo Sand a initié une entreprise visant à remettre en cause le credo fondamental de l’État d’Israël : l’idée que le peuple juif, dont il conteste l’existence (il y a des Juifs, il n’y a pas de peuple juif), soit resté attaché à la Terre d’Israël (il nie également cet attachement séculaire). » (Claude Klein, Peut-on cesser d’être juif ? À propos de Shlomo Sand, de ses livres et de l’usage qui en est fait ; éditions Grasset, collection Figures, 2014, p. 12.) Cette phrase comporte une expression à laquelle il n’est pas facile de donner un sens précis : « initier une entreprise visant à… ».

Devons-nous comprendre que personne n’avait jamais osé mettre en doute les fondements historiques et symboliques de l’État d’Israël aussi radicalement que l’a fait Shlomo Sand, ou le constat porte-t-il sur le fait que Sand est à l’origine d’un vaste mouvement de remise en cause et de contestation desdits fondements ?

En d’autres passages du livre, Claude Klein donne à initier son sens normal, par exemple quand il parle du Talmud, « difficile d’accès au lecteur non initié » (p. 19).

 

Remarque :

Quand on dit qu’Untel est l’initiateur de quelque chose, la formule est déjà équivoque. Initiateur ne désigne plus seulement celui qui initie les autres à un domaine de connaissances qu’ils ignoraient, mais il prend parfois le sens du mot instigateur, voire celui de créateur, et cette ambiguïté date d’environ un siècle (« Et c’est ainsi que Renan nous apparaît comme l’initiateur de ce culte esthétique, de cette “pure gratuité de l’art” […] », écrit Henri Massis, dans Jugements, volume I, Plon, 1923, p. 96 ; et Charles de Gaulle, dans Mémoires de guerre, volume III : Le salut, Plon, 1959, p. 224 : « L’objectif que vous envisagez, dis-je, est celui […] que Lyautey, initiateur du Maroc moderne, n’a jamais cessé de poursuivre »). Il est possible que l’anglicisation d’initier ait été favorisée par l’existence de ces emplois d’initiateur – qui vraisemblablement sont eux-mêmes apparus, en leur temps, sous l’influence de l’anglais initiator. Mais doit-on vraiment critiquer la phrase d’Henri Massis, où initiateur est judicieusement rapproché du mot culte ?

Dans la phrase de de Gaulle, le choix lexical est moins heureux. Le nom initiateur devrait y être remplacé par architecte : Lyautey, architecte du Maroc moderne. Et nos amis journalistes et politologues, plutôt que de l’« initiateur d’une réforme », devraient parler (selon le contexte) de l’instigateur ou de l’architecte d’une réforme.

 

[Ajouté en 2015.] Le nouvel essai du journaliste Vincent Nouzille est remarquablement documenté et plutôt bien écrit. Il contient néanmoins quelques fautes. Ainsi :

« L’Escouade spéciale de neutralisation et d’observation (ESNO), issue de l’expérience de la guerre en Afghanistan, a été initiée en 2013 par les commandos marine de Penfentenyo et de Montfort, basés à Lorient. Composée de binômes ou de petits groupes, elle vise à “renseigner pour détruire” […]. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 15, note n° 2 en bas de page.)

Écrivons : « L’Escouade spéciale de neutralisation et d’observation (ESNO) … a été créée (ou fondée) en 2013 » ; sinon, on laisse entendre que les hommes de cette unité d’élite sont entrés dans telle religion ou dans telle confrérie. (D’autre part, il faudrait sans doute dire : « Composée de binômes et de petits groupes ».)

« Lorsque, en décembre 1958, le général Maurice Challe remplace le général Raoul Salan comme commandant en chef des forces armées en Algérie, la contre-guérilla prend de l’ampleur. Challe initie de lui-même cer­taines opérations Homo. » (V. Nouzille, Les tueurs de la République, p. 32.) Une opération Homo, c’est un homicide commis sur ordre, par des agents du service action. Mais que peut bien être une opération Homo « initiée » par un chef ? Si elle a été ordonnée explicitement, ou suggérée à un subordonné capable de comprendre un ordre à demi-mot, pourquoi ne pas le dire ? Mais il semble que domine ici la notion d’initiative personnelle, que souligne lourdement la locution « de lui-même ». Soit la phrase est floue, soit elle comporte un pléonasme.

 

[Ajouté en 2017.] Initier se charge de significations de plus en plus divergentes.

Pierre Jourde écrit ceci, à propos des films de Fellini : « Le catholicisme, par exemple, cesse d’être un ensemble de dogmes et de symboles pour se réduire à un spectacle pur, un ballet baroque vidé de contenu. […] Fellini retrouve là ce qui avait été initié par Chateaubriand et Baudelaire : mise à part toute question de foi, le christianisme vaut en soi, par ses créations esthétiques. » (Pierre Jourde, Géographie intérieure, abécédaire, à l’entrée « Mastroianni (et glam rock) » ; éditions Grasset, collection Vingt-six, 2015, p. 140.) Fellini retrouve là ce qui avait été affirmé (pensé ? théorisé ?) par Chateaubriand et par Baudelaire.

Peut-être Jourde a-t-il voulu dire que Fellini retrouve là une idée qui avait été pensée initialement par Chateaubriand et par Baudelaire… Ou mieux encore : Fellini retrouve là un courant de pensée dont les premiers représentants avaient été Chateaubriand et Baudelaire.

« [Richard Millet] avait 22 ans et ne supportait pas que les medias [sic] occidentaux impute [sic] aux kataëb, aux phalangistes, au clan Gemayel et plus généralement aux chrétiens la responsabilité d’avoir initié cette guerre. » (Pierre Assouline, « Ce que “tuer” veut dire aussi », publié mercredi 13 janvier 2016 sur son blog « la République des livres ».) D’avoir provoqué cette guerre, ou de l’avoir déclenchée.

 

[Ajouté en 2019.] « Pourtant cette rencontre [entre Philippe Sollers et Dominique Rolin, survenue en 1958], qui signe le début d’une des plus bouleversantes histoires d’amour de tous les temps [sic], initie une révolution. Et la parution de leurs correspondances chez Gallimard inaugure le début [sic] d’une réévaluation éclatante de l’œuvre de Dominique Rolin selon une perspective jusque-là insoupçonnable. » (Patricia Boyer de Latour préfaçant Plaisirs, suivi de Messages secrets : Entretiens avec Patricia Boyer de Latour, de Dominique Rolin ; éditions Gallimard, collection L’Infini, 2019, p. 12-13.)

Dominique Rolin a déjà derrière elle, en 1958, une œuvre importante, mais sa rencontre avec Philippe Sollers lui donne le sentiment de renaître, et désormais « elle ne cessera de renaître à chaque livre » (ibid., p. 13). Voilà en quoi consiste la révolution « initiée » par la rencontre du jeune homme de vingt et un ans et de la romancière confirmée de quarante-cinq ans.

La deuxième phrase citée comporte l’expression « inaugurer le début (de quelque chose) », qui constitue un invraisemblable pléonasme.

Cela dit, le verbe inaugurer est parfois celui qui convenait, qu’on avait sur le bout de la langue, mais qu’on n’a pas trouvé. Alors on a cédé à l’attrait de cet attrape-tout qu’est devenu initier. De fait, Patricia Boyer de Latour aurait pu écrire : « Pourtant cette rencontre […] inaugure une révolution. Et la parution de leurs correspondances chez Gallimard prélude à une réévaluation éclatante (ou, de manière moins triomphaliste : semble préluder à, semble annoncer une réévaluation éclatante) de l’œuvre de Dominique Rolin […]. »

 

Que le verbe initier en soit venu à recouvrir des notions aussi floues ne gêne pas nos écrivains. Cela gêne peut-être encore les lecteurs habitués à vouloir comprendre exactement ce qu’ils lisent.

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 09:20

Depuis quinze ou vingt ans, les mots changent de sens à toute vitesse, et je ne doute pas que les petits Larousse et Robert ne s’accommodent bientôt de l’ensemble de ces mutations, comme si de rien n’était.

Toujours désireux d’éviter une préposition, les professionnels des médias et de la communication font maintenant violence aux adjectifs. La construction précise, celle qui relie un nom à un autre nom par le moyen d’une préposition, leur apparaît comme un détour inutile. On n’énonce plus l’objet de sa pensée, on le suggère paresseusement. L’heure est à la réduction et à l’avarice.

Quand Martine Aubry parle de la « colère fiscale » qui monte dans l’opinion, elle donne à fiscal le sens de : CONTRE l’impôt, CONTRE le fisc. Semblablement, sur France Culture (samedi 28 septembre 2013), quatre journalistes ont parlé de « ras-le-bol fiscal » sans sourciller, se reprenant l’expression au vol pendant une heure.

Les professionnels de la parole et de l’écrit devraient pourtant savoir que, si l’énoncé « matraquage fiscal » possède un sens précis, parce que c’est le fisc qui matraque, l’expression « désobéissance fiscale » est un pur non-sens (contrairement à « désobéissance civile », qui dit clairement que ce sont les citoyens qui désobéissent).

Notez que fraude fiscale ne signifiait pas exactement : fraude contre le fisc, mais plutôt : fraude pratiquée dans le domaine de la fiscalité.

C’est à bon droit qu’on parle d’une exposition canine, d’un concours canin, de sports canins, de déjections canines, voire d’aboiements canins ou de catégories canines. Mais un propriétaire de chien ne devrait jamais être appelé « propriétaire canin ».

Telle association « lutte contre la maltraitance animale » ; quelqu’un qui inflige de mauvais traitements à des animaux peut aujourd’hui être accusé de « maltraitance animale ». Or cette expression, en bonne logique, devrait plutôt signifier que lesdits mauvais traitements sont infligés par un animal, voire de manière animale… Quand on parle de bien-être animal ou de souffrance animale, le bien-être ou la souffrance sont ceux ressentis par les animaux. La cause animale c’est la cause des animaux, et la protection animale le fait de protéger les animaux. Certes, on ferait mieux de parler de protection des animaux, mais au moins, dans ces exemples, l’adjectif est-il employé conformément à sa définition. Pour désigner les mauvais traitements qui sont commis contre les animaux, efforçons-nous de remplacer les mots « maltraitance animale » par : maltraitance envers les animaux, maltraitance faite aux animaux. Le nom maltraitance désigne un processus actif (l’action de maltraiter), non un état qu’on éprouve.

Quand des journalistes écrivent : « Silvio Berlusconi échappe de peu à une éviction politique », ils donnent à l’adjectif politique le sens inédit de : hors de la vie politique (puisque l’expression « éviction politique » signifie en l’occurrence : éviction de la vie politique).

Dans son article sur Flaubert, « À propos du “style” de Flaubert », paru dans la Nouvelle Revue française en janvier 1920, Proust a émis des réserves sur l’emploi de l’expression d’« éducation sentimentale » : « L’Éducation sentimentale (titre si beau par sa solidité […] mais qui n’est guère correct au point de vue grammatical) […]. » Pourtant, ce tour était fréquent depuis longtemps. Balzac, par exemple, avait parlé de « guerre sentimentale » dans La duchesse de Langeais. Voir aussi l’expression « histoire romaine », pour : histoire de Rome, histoire de la civilisation romaine. L’épithète était substituée, sans trop de distorsion sémantique, à un complément déterminatif du nom.

Mais « colère fiscale » et « éviction politique » démontrent qu’un pas supplémentaire a été fait vers le dérèglement et l’anomie.

Parler de « chute équestre », quand on veut évoquer une chute de cheval, c’est commettre le même type de non-sens. Certes, on peut penser qu’une chute équestre est une chute qui se fait dans le domaine de l’équitation, de même que la fraude fiscale concerne le domaine de la fiscalité… Mais quel inutile détour, quelle imprécision. Dans l’expression chute de cheval, chaque mot porte. De plus, la préposition de n’introduit pas un complément déterminatif mais un complément circonstanciel, comme dans : tomber de cheval. Aucun adjectif n’est apte à signifier la même chose que ces deux mots.

Le pur et le tremblé sont deux manières de s’approprier la langue. Ils sont à la source de deux styles littéraires. Mais un flou causé par l’incompétence de l’écrivain ou du parleur détruit toute possibilité de style – et détruit aussi, à plus ou moins longue échéance, la possibilité de converser avec autrui. La langue de connivence chasse la langue commune.

 

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 11:47

 

130 - On mutile la syntaxe (2) : la nouvelle syntaxe de « comme »

129 - On mutile la syntaxe (1)

128 - Les noces du français courant et du moralement correct (2)

127 - La proposition relative et la coordination (suite)

126 - L’abus des propositions subordonnées relatives

125 - La proposition relative et la coordination (problèmes divers)

124 - Autres vices de la fabrication des propositions relatives

123 - Le goût des propositions relatives (imprudemment) coordonnées (2)

122 - Le goût des propositions relatives (imprudemment) coordonnées (1)

121 - Le goût des propositions relatives emboîtées

120 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il » (digressions)

119 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il » (suite)

118 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il »

117 - Les formes plurielles de l’article indéfini et les errements de l’usage

116 - L’abus de l’article indéfini et la double indétermination

115 - Note additionnelle sur « eh bien »

114 - « Un de ces » : tour nécessaire ou simple tic verbal ?

113 - La double traduction et l’oscillation du niveau de langue

112 - Confusions et contresens : constructions diverses

111 - Confusions et contresens : deux locutions verbales

110 - Confusions et contresens : deux verbes et leurs prépositions

109 - Confusions et contresens : les verbes

108 - Confusions et contresens : les adjectifs

107 - Confusions et contresens : les noms

106 - L’accord du participe passé : stade terminal (5-6, et conclusion)

105 - L’accord du participe passé : stade terminal (4)

104 - L’accord du participe passé : stade terminal (2-3)

103 - L’accord du participe passé : stade terminal (1)

102 - Le réflexe « Ou pas »

101 - Quelques mauvais usages de « comme » et d’« ainsi que »

100 - Peut-on supprimer « comme » après le verbe « considérer » ? (2)

99 - Peut-on supprimer « comme » après le verbe « considérer » ? (1)

98 - Le pronom « lui » tend à remplacer « celui-ci »

97 - De la non-répétition des prépositions à la parataxe involontaire

96 - Les prépositions sont-elles devenues optionnelles ?

95 - Où est le pronom personnel COD ?

94 - La préposition et les infinitifs coordonnés : dernières remarques

93 - Plusieurs infinitifs coordonnés peuvent-ils former une entité indivise ? (Troisième partie de mon enquête sur les entités indivises)

92 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (remarques)

91 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (3 et 4)

90 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (2)

89 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (1)

88 - Existe-t-il une règle des entités indivises ? (2e partie)

87 - La syntaxe est-elle pour l’œil ou pour l’oreille ?

86 - Du shimmy dans les pronoms personnels

85 - Le pays des droits du préfacier

84 - Panique dans la syntaxe des prépositions

83 - Le cas des comparaisons

82 - Existe-t-il une règle des entités indivises ? (1re partie)

81 - Transfert de prépositions

80 - « Il y a » et « il y a de cela »

79 - Encore des confusions entre l’agent et le patient

78 - Échantillons de français futuriste

77 - La préposition « avec » employée à tort et à travers

76 - La syntaxe des prépositions : retouches autorisées

75 - Archéologie de la non-répétition

74 - Reparlons des prépositions

73 - Le « genre » substitué au sexe

72 - Anglicismes probables, anglicismes indéniables

71 - Damnés anglicismes

70 - Apostille à un ancien billet sur l’apostrophe

69 - Et inversement : le conditionnel substitué au futur de l’indicatif

68 - Quand s’emmêlent l’indicatif et le conditionnel

67 - Confusions entre le conditionnel et le futur de l’indicatif

66 - Le singulier de confort, ou les nouveaux ravages de l’hypercorrection

65 - Les redondances dans le roman comique (Les maladies du dialogue de roman, 9e partie)

64 - « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel

63 - Le dialogue selon Nathalie Sarraute (Les maladies du dialogue de roman, 8e partie)

62 - L’incise exquise (Les maladies du dialogue de roman, 7e partie)

61 - Les dialogues amidonnés de l’écrivain dérangeant (Les maladies du dialogue de roman, 6e partie, section 2)

60 - Les dialogues amidonnés de l’écrivain dérangeant (Les maladies du dialogue de roman, 6e partie, section 1)

59 - Le sabotage des dialogues dans le roman pour jeunes (Les maladies du dialogue de roman, 5e partie)

58 - Ellipse ou redondance ? (Les maladies du dialogue de roman, 4e partie)

57 - Les maladies du dialogue de roman (3)

56 - Les maladies du dialogue de roman (2)

55 - Les maladies du dialogue de roman (1)

54 - La disparition programmée du mode impératif

53 - Un sketch de les Nuls

52 - Le refus du terme propre et la volonté d’imprécision

51 - Une langue française enfin « libérée »

50 - Confusions et contresens (première salve)

49 - Le français actuel : un retour à Montaigne ?

48 - Quand l’écrivain fait imprimer le contraire de ce qu’il a voulu dire

47 - « Eh bien », « eh oui » : vont-ils disparaître ?

46 - « La langue française, ce sont les verbes »

45 - Quelles sont les ellipses permises dans un énoncé comportant plusieurs verbes coordonnés ? (2)

44 - Quelles sont les ellipses permises dans un énoncé comportant plusieurs verbes coordonnés ? (1)

43 - La correction grammaticale vue par les écrivains

42 - Verbes dont la construction s’est défaite

41 - Comment se construit le verbe « espérer » ? (2)

40 - Comment se construit le verbe « espérer » ? (1)

39 - L’inflation du subjonctif

38 - Le dévoiement du trait d’union

37 - Le destin du pronom personnel COD

36 - Confusions entre l’agent et le patient

35 - Parallélismes asymétriques

34 - Gidismes

33 - Subordonnée relative ou conjonction « et » ?

32 - Déterminative ou explicative ?

31 - Cueillette de fautes, un soir de mai

30 - La préposition « en » et sa fantastique prolifération

29 - Oubli de certains compléments nécessaires (3)

28 - Oubli de certains compléments nécessaires (2)

27 - Oubli de certains compléments nécessaires (1)

26 - Nombres en chiffres, nombres en mots

25 - Dangereuses déliaisons

24 - Remarques sur les pronoms « y » et « en »

23 - Une particularité de la syntaxe de la préposition « à »

22 - Les injonctions paradoxales du professeur Bégaudeau

21 - Imprimerie charcuterie

20 - Intempestives majuscules

19 - Voulons-nous que le participe passé devienne invariable ?

18 - Quelques constats de Frédéric Schiffter

17 - Le refus maniaque de l’imparfait du subjonctif

16 - Les noces du français courant et du moralement correct

15 - Les noces du français courant et du parler enfantin

14 - Disparition des temps antérieurs de l’indicatif, du conditionnel, du subjonctif et… de l’infinitif

13 - La non-répétition du déterminant devant un ou plusieurs termes coordonnés

12 - La non-répétition de la préposition devant un ou plusieurs termes coordonnés

11 - L’ennemie intime

10 - Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?

9 - L’apostrophe et ses virgules

8 - Le trait d’union doit-il céder la place au tiret ?

7 - Les torsions de la phrase

6 - Liaisons et élisions : le grand renoncement (suite)

5 - Liaisons et élisions : le grand renoncement

4 - « On est plus chez soi » dans la néolangue française

3 - Comment se construit « n’avoir de cesse » ?

2 - Le plus puissant outil

1 - La tentation de l’hypercorrection : quand « que l’on » chasse « qu’on »

 

Consultez aussi :

202 - Troisième table des matières

184 - Deuxième table des matières

 

Enfin, on examinera avec profit notre…

194 - Tentative de résumé général

 

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 13:52

Dans la comparaison qui suit parfois se servir de (comparaison introduite par comme), la préposition de doit être répétée et le déterminant (article indéfini) doit être explicité.

« Mike lançait un caoutchouc sur un camarade en se servant d’une règle en plastique comme catapulte. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 150.) Il faut écrire : « comme d’une catapulte ». Ce qui est la réduction de : comme il se servirait d’une catapulte.

Alex Rider, l’espion âgé de quatorze ans, se met en route, à pied, en direction d’un barrage qui sépare une vallée et un grand lac, au Kenya. « Et s’il parvenait à apercevoir le pylône électrique qu’il avait remarqué en survolant la vallée, il s’en servirait comme point de repère jusqu’au barrage. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Les larmes du crocodile, huitième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2010, p. 337.) Écrire : « il s’en servirait comme d’un point de repère », ou mieux : « il l’utiliserait comme point de repère ».

« Se servant du dos de Durant comme écritoire, Jordan apposa sa signature [sur le billet à ordre] […]. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 355.) Comme d’une écritoire.

« Chester était un gros bonnet de la contrebande au Canada. À plusieurs reprises, il s’était servi de Mal comme intermédiaire pour écouler ses revues porno. » (Tonino Benacquista traduisant l’adaptation du Chasseur, premier album de la série Parker, par Darwyn Cooke, d’après un roman de Richard Stark ; éditions Dargaud, 2010, p. 48.) Comme d’un intermédiaire pour…

« Ensuite tu en as étouffé un par-derrière et tu t’es servi de lui comme bouclier avant de lui cogner le crâne, deux fois, sur l’angle d’un volet. » (Jérôme Leroy, Le Bloc, éditions Gallimard, collection Série noire, 2011, p. 86.)

La faute n’apparaîtra plus dans L’ange gardien, paru en 2014 ; une certaine « Y » meurt en attaquant la maison d’un financier présumé d’Al-Qaïda : « Elle en a buté la moitié [= des gardes du corps présents sur les lieux] jusqu’au bureau du type. Et quand elle a vu la deuxième vague arriver, elle a dégoupillé trois grenades défensives, s’est servie du mec comme d’un bouclier et a foncé dans le tas. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 46.)

Igor Markish se prépare à devenir chauffeur de taxi. Victor Volodine est le patron de la société de taxis qui l’a engagé. « [Igor] prenait le guide des rues de Paris et de banlieue et l’apprenait par cœur en vue de son examen. Victor lui avait recommandé de commencer par le plan du métro et des lignes d’autobus et de s’en servir comme points de repère. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 182.)

« S’emparer de la photographie comme mode d’expression, c’est aussi l’occasion pour un artiste d’outrepasser les règles, celles, par exemple, qui séparent l’art et le reportage. Le photographe et cinéaste américain Larry Clark a ainsi joué la carte de l’immersion totale et fait figure de modèle concernant [sic] cette option [sic] kamikaze. » (Élisabeth Couturier, Photographie contemporaine mode d’emploi, éditions Flammarion, collection Mode d’emploi, 2011, p. 26.) Certes, le style est calamiteux de bout en bout, dans ce livre pourtant utile.

« Allons ! séchons nos larmes, prenons patience, les néo-marxistes tendance “I like Robbe-Grillet” n’ont pas encore tout à fait mis au point leur super-roman sans talent, sans subjectivité, sans écrivain. En attendant le grand jour, ils se servent de L’Express comme amuse-gueule. » (Bernard Frank, Le dernier des Mohicans, quatrième partie : « Fin » ; éditions Fasquelle, 1956. Texte consulté dans le volume Bernard Frank, Romans et essais, Flammarion, collection Mille & une pages, p. 838.)

 

L’article omis devant le nom qui suit le comme est l’article indéfini.

Entendu à la radio : « Ils parlent de lui comme l’envoyé de Dieu. »

Ce qui, en bon français, devrait se dire : comme s’il était l’envoyé de Dieu. Ou alors : comme d’un envoyé de Dieu.

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 02:06

Les cas d’ellipse touchant les éléments syntaxiques (prépositions, conjonctions, déterminants, pronoms…) se multiplient. Ces ellipses résultent de notre phobie de la répétition d’un mot. Certaines d’entre elles mènent à des énoncés aberrants.

Les exemples suivants se rapprochent de ceux que j’avais analysés dans Parallélismes asymétriques :

« [Thomas Scheuster, directeur de banque,] fit claquer sa petite langue que bon nombre de confrères ne se gênaient pas pour qualifier de vipère. » (Bertrand Puard, Les Effacés, Opération 1 : Toxicité maximale ; éditions Hachette, 2012, p. 41.) Il est peu vraisemblable que les confrères du banquier assimilent la langue de celui-ci, ou les paroles que cet organe sert à former, à une vipère entière. On se contente généralement d’évoquer la langue de cet animal, quand on désigne la propension qu’ont certaines personnes à tenir des propos venimeux envers autrui. La répétition était donc nécessaire : « qualifier de langue de vipère ».

« Les règlements et coutumes scolaires interdisent les classes de niveau : tous les enfants sont égaux, c’est bien ancré. […] S’il existe par exemple trois classes de troisième dans un établissement, elles sont qualifiées de même niveau. » (Chantal Delsol, La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, éditions Plon, 2011, p. 48-49.) Elles sont qualifiées de classes de même niveau ; c’est-à-dire qu’on prétendra que ce sont des classes de même niveau. Elles sont réputées (être) de même niveau.

« Le plus visible des changements, flagrant, opéra dans son corps. [Angeline] prit son envol, elle s’étoffa à une allure qui dévoilait de grandes impatiences, de la chair sur les os et la taille haussée, et puis ces grands yeux noisette qu’il est coutumier de qualifier de biches, qui pour le coup l’étaient. » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 216.) De qualifier d’yeux de biche. Sinon, on laisse entendre que les yeux sont eux-mêmes des biches. Et il va de soi qu’il faut mettre biche au singulier. Mais la relative qui constitue le dernier membre de la phrase me demeure obscure : « qui pour le coup l’étaient ». Étaient quoi ? Des biches, vraiment ?

Pelot a-t-il considéré que « qualifier de biches » pouvait s’interpréter comme la réduction par haplologie d’un hypothétique « qualifier de de biche » ? Delsol a-t-elle cru que « sont qualifiées de même niveau » pouvait se substituer à l’inadmissible « sont qualifiées de de même niveau » ? Et Bertrand Puard a-t-il trouvé dans « qualifier de vipère » le remède à l’inacceptabilité de cet énoncé : « qualifier de de vipère » ? Manifestement, ces auteurs ont cru pouvoir retrancher tout un segment nom + préposition au titre de l’haplologie syntaxique, et aucun d’eux ne s’est aperçu que de ce choix naissait une absurdité !

Un autre auteur a manqué de vigilance : « Les premiers crédits furent votés par l’Unesco en 2021 ; une équipe de chercheurs se mit aussitôt au travail sous la direction d’Hubczejak. À vrai dire, sur le plan scientifique, il ne dirigeait pas grand-chose ; mais il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “relations publiques”. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 314-315.) Pour que le nom rôle ait son corrélatif dans le groupe qui remplit la fonction d’attribut du COD, Houellebecq aurait dû écrire : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “chargé de relations publiques”. » Une formulation moins lourde est possible : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans le rôle d’un “chargé de relations publiques” », ou encore : « en exerçant les fonctions d’un “chargé de relations publiques” ».

 

Il est temps de définir la notion d’haplologie.

Dans la prononciation, c’est l’effacement d’une syllabe parce qu’elle est identique à la syllabe voisine : par haplologie, la ville de Clermont-Montferrand est devenue Clermont-Ferrand, l’adjectif tragico-comique est devenu tragi-comique, etc. En tant que phénomène phonétique, l’haplologie concerne surtout le lexique, mais il existe aussi une haplologie qui se manifeste dans la syntaxe. On observe ses effets dans la structure de certains énoncés. Ainsi, « la victoire d’ennemis si dangereux » est mis pour : « la victoire de des ennemis si dangereux », qui ne se dit évidemment pas (Grevisse et Goosse, Le bon usage, édition de 1988, § 218). Et, si tel écrivain a composé « de nombreux ouvrages » (de : article indéfini au pluriel), on pourra dire, sans faire de faute, qu’il est « l’auteur de nombreux ouvrages » ; énoncé derrière lequel se cache ceci : « auteur de de nombreux ouvrages ». Il y a fusion entre la préposition de et l’article indéfini des ou de.

Mais le résultat d’une haplologie syntaxique ne s’impose pas toujours avec autant de naturel. Dans certains cas nous percevons l’omission de quelque chose, et la construction, quoique tolérée par l’usage, peut même nous paraître bancale. La superposition se produit lorsque deux mots identiques auraient dû se succéder, par exemple lorsque certaines constructions auraient dû entraîner la présence de deux que successifs : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur ! » (Mérimée, Les âmes du purgatoire.) Impossible de dire : « plutôt que qu’une tache soit faite… ». L’ellipse est ici particulièrement hardie. On pourrait rétablir la symétrie du parallélisme en écrivant : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que de voir une tache faite à son honneur ! » (mais « de voir », qui passerait sans problème si le verbe de la subordonnée avait le même sujet que « Périsse », est alors substitué à un autre conflit de constructions : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que que nous voyions une tache faite à son honneur »…).

Le bon usage de Grevisse et Goosse (édition de 1988, § 1028, c) donne plusieurs exemples de cette haplologie. J’en reproduis encore un, après avoir vérifié la citation : « BLANCHE / Je puis avoir des illusions. Je ne demanderais pas mieux qu’on m’en dépouille. » (Georges Bernanos, Dialogues des Carmélites, deuxième tableau, scène 1 ; éditions du Seuil, 1949, collection Points, p. 30.) Là encore, on pourrait écrire : « Je ne demanderais pas mieux que de m’en voir dépouiller. »

Mais si l’on se fie à Grevisse, il n’y a probablement rien à reprocher à la phrase suivante (le narrateur est un soldat français qui a rejoint les rangs du Vietminh en 1949) : « Je préfère qu’ils [= mes proches] me croient mort plutôt qu’ils entendent à longueur de journée, par les ragots du village, que je suis un traître. » (Maximilien Le Roy, Dans la nuit la liberté nous écoute…, bande dessinée réalisée d’après le récit d’Albert Clavier ; éditions du Lombard, 2011, p. 100.)

 

L’haplologie syntaxique appartient à l’usage, mais il y a des cas où la réduction des ligatures et des charnières de la syntaxe n’est qu’un emboîtement forcé, qu’une soudure grossière, qu’un télescopage arbitraire.

Vers 1850, le peintre Hélène Boukouris, pour pouvoir vivre en Italie, s’est costumée en homme. Un soir, à Naples, toujours déguisée, elle se précipite sur une chanteuse grecque, ayant reconnu en elle une compatriote, et la serre dans ses bras. Le public crie aussitôt au scandale… « Alors Hélène monte sur une table et s’explique. Son geste n’a rien eu d’indécent pour la bonne raison qu’elle n’est pas un jeune homme mais une jeune fille. Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautent au cou ! » (Michel Déon, Le rendez-vous de Patmos, éditions de la Table Ronde, 1971, collection Folio, p. 237.) J’ai du mal à croire que la phrase soit acceptable telle quelle. Une correction minime est possible : « Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautant au cou ! » ; modification plus économique que ne le serait celle-ci : « Quoi de plus naturel que le fait que deux jeunes filles se sautent au cou ! »

Nous commençons à entendre dire : « C’est quelqu’un de parole », comme on dit qu’un tel ou une telle est quelqu’un de bien, quelqu’un de bon, quelqu’un de fiable, quelqu’un de dégourdi, etc. La préposition de n’étant pas facultative dans ce contexte, et le mot parole n’étant pas un adjectif, il faudrait pouvoir dire : « C’est quelqu’un de de parole »… Bien évidemment, il est plus raisonnable de revenir à la formule traditionnelle : « C’est un homme / une femme de parole » ; en renonçant à esquiver la mention du sexe de la personne.

Parlant d’une version remaniée des Voix du silence, à laquelle Malraux a longtemps travaillé, mais qu’il devait abandonner au début des années 1970, Christiane Moatti écrit : « L’élaboration du texte par strates successives dans le temps [sic] donne lieu à plusieurs “sommaires détaillés” différents et s’accompagne d’inlassables recherches de clichés pour de nouvelles illustrations. On trouve en vrac, dans un petit dossier à sangles de ces archives, d’abondantes et de plus en plus belles reproductions, le plus souvent avec indication de provenance. » (Christiane Moatti, apparat critique des Voix du silence, « Note sur le texte » ; dans André Malraux, Œuvres complètes, volume IV : Écrits sur l’art, I ; Bibliothèque de la Pléiade, 2004, p. 1409.) Quelle est la nature grammaticale du de dans la locution « de plus en plus » ? Ce de est normalement une préposition. Mais voyez comme le syntagme que j’ai mis en gras est étrange : « de plus en plus belles reproductions » (mis pour : « de de plus en plus belles reproductions »). Il est difficile de savoir si c’est l’article indéfini de qui a écrasé la préposition de, ou si c’est au contraire la préposition qui a écrasé l’article.

Certes, quand s’introduit « de plus en plus », l’haplologie est admise dans certains cas : « Parmi les jaillissements de sève des hêtres géants, il ne pouvait pas croire que leurs étreintes de Paris ne fussent qu’une vulgaire fornication, qu’un signe fugace dans le blanc des draps ; c’était quelque chose de plus en plus ineffaçable. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 298. La phrase parle de Gilles et de Dora.) Il n’aurait pas été possible de dire : quelque chose de de plus en plus ineffaçable. En l’occurrence, « de plus en plus » est soudé au syntagme « quelque chose de ». La préposition de est commune aux deux groupes.

Dans la notice de Christiane Moatti que nous examinions, en revanche, même sans la greffe du « de plus en plus », la formulation « d’abondantes et (de) belles reproductions » est déjà un non-sens. Il faudrait dire simplement : beaucoup de belles reproductions (ou : une quantité impressionnante de belles reproductions). Et pour mieux exprimer l’idée que les reproductions récentes étaient « plus belles » que les reproductions datant du début de la collection, sans doute parce que les procédés d’impression et de photographie des œuvres d’art s’étaient constamment améliorés entre l’année 1951 (où est parue la première édition des Voix du silence) et l’année 1973 (où Malraux a définitivement renoncé à son projet de refonte), Christiane Moatti aurait pu écrire : « On trouve […] des reproductions abondantes et de plus en plus belles, le plus souvent avec indication de provenance. »

Remarquons que la mention en vrac n’offre pas non plus un sens très clair dans notre extrait. Faut-il comprendre : « non mises en liasse », ou bien « placées dans tous les sens », voire « non triées » ? En tout cas, elle ne peut pas signifier : « non classées, en désordre », car cela contredirait le fait que les images réunies par Malraux étaient vraisemblablement rangées dans l’ordre de leur découverte, ce classement ayant permis à Christiane Moatti de constater les progrès techniques accomplis.

Comme l’ont montré les phrases qui donnent au verbe qualifier un complément estropié, il n’est pas toujours possible de souder ou de contracter deux occurrences de la préposition de en une seule. L’haplologie intempestive mène à l’amphibologie et au non-sens.

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 01:30

Notes pour compléter un billet ancien (Les noces du français courant et du moralement correct) :

 

« Seule une personne perdit la vie au cours des affrontements qui opposèrent les deux gangs aux abords de l’entrepôt en flammes. Les forces de l’ordre procédèrent à l’arrestation de trente-six Slasher Boys et de dix-huit Runts. Quatorze criminels et deux officiers de police furent hospitalisés, victimes de blessures par balle, de plaies par arme blanche ou de brûlures. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 8 : Mad Dogs ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 289.) L’auteur-narrateur est capable de faire un bilan détaillé des victimes du conflit qui vient de se dérouler entre deux des gangs rivaux qui régnaient sur la ville de Luton, située au nord de Londres, mais ne sait pas si la seule victime tuée est un homme ou une femme ? Cet emploi du nom personne est inexcusable. Je me demande si c’est vraiment le mot anglais person qui apparaît dans le texte original de ce roman.

« – […] Ce n’est pas parce que deux personnes se plaisent qu’ils forment un couple harmonieux. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 9 : Crash ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 268.) Logique !

« – Comme je l’ai déjà expliqué, dans certaines cultures, on considère que lorsqu’une personne sauve une vie, il ou elle possède à jamais une partie de l’âme de l’être secouru. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 148.) Reprendre personne par la formule « il ou elle », il fallait y penser !

« Skye […] regarda désespérément autour d’elle. Elle cherchait Jeanne parmi les dizaines de personnes qui grouillaient sur les trottoirs. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 143.) L’auteur semble avoir choisi ce mot (en anglais persons ? people ?) pour s’économiser la peine de mentionner le mélange d’adultes et d’enfants des deux sexes qui sont rassemblés devant les portes de l’école primaire à l’heure de la sortie des classes. Or le mot personnes est un mot terne, incolore, qui n’évoque rien – sinon le minimum d’humanité que ces individus peuvent avoir en commun.

Dans le chapitre intitulé « La fin du premier empire colonial français (1763-1804) », Dimitri Casali écrit : « C’est pourtant à Saint-Domingue qu’éclate en 1791 l’une des plus grandes insurrections d’esclaves de l’Histoire, à laquelle participent près de 15 000 personnes. » (Dimitri Casali, L’altermanuel d’histoire de France : Ce que nos enfants n’apprennent plus au collège ; éditions Perrin, 2011, p. 233.) Comme souvent, à ce mot « personnes » qui relève d’un franglais flou, l’expression « hommes et femmes » était préférable, ne fût-ce que pour souligner le rôle qu’ont pu jouer les femmes dans cette révolte.

[Paragraphes ajoutés en 2016.] Le psychothérapeute rousseauiste Thomas d’Ansembourg conclut en ces termes la présentation qu’il fait d’un livre consacré à l’éducation des enfants : « Je souhaite que ce livre aide de [sic] nombreuses personnes qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes comme pour leurs contemporains à mieux comprendre encore l’humain en eux-mêmes et en l’autre, afin que nous puissions honorer de plus en plus la vie des enfants dans ses étapes, nous enchanter d’être vivants ensemble et apprendre à nous aimer sans condition. » (Thomas d’Ansembourg préfaçant l’essai de Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 16.)

Le début de la phrase appelle plus d’une correction. En voici ma version : « Je souhaite que ce livre aide les hommes et les femmes, de plus en plus nombreux, qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leurs contemporains, à mieux comprendre encore l’humain », etc. J’espère qu’on admettra le masculin pluriel à valeur générique…

 

Le texte du roman La confession négative a été revu et corrigé par son auteur, Richard Millet, lorsqu’il est paru au format de poche. Nous y lisons désormais ceci :

« Est-il besoin de dire que je n’ai pas plus revu Philippe V. que Sophie, mon initiatrice ? Je n’ai pas répondu à leurs lettres, que j’ai déchirées sans les lire. Je voulais écrire. L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on racontait qu’elle avait sacrifié une personne dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ; et si l’amitié ne me semblait pas avoir besoin du terrorisme pour exister, elle n’était plus possible dès lors que le sentimentalisme s’en [sic] mêlait. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 351.)

Or, tel qu’il était formulé dans la première édition, le passage sur Acéphale était meilleur et plus clair (mais, au-dessous, la fâcheuse confusion entre « s’en mêlait » et « s’y mêlait » était déjà là) : « L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on disait qu’elle avait sacrifié une victime humaine dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 365.) L’épisode est resté enveloppé de mystère, même pour les biographes de Georges Bataille. On sait que Bataille avait souhaité que les membres de la société secrète Acéphale, pour laquelle il avait rédigé en 1936 une sorte de manifeste-programme, accomplissent en commun un sacrifice humain pour mieux sceller leur association.

L’expression sacrifier une victime humaine était une formulation très exacte du projet des fondateurs d’Acéphale. Le mot victime permettait de ne pas donner la moindre indication sur le sexe de l’individu voué au sacrifice. Je ne vois pas ce qui a pu conduire Millet à renier son choix initial. La rencontre entre le mot personne et le verbe sacrifier, lui-même polysémique, aboutit à une phrase non seulement imprécise, mais fade. Signalons, pour la petite histoire, que Bataille aurait déclaré vouloir être lui-même cette victime, mais que personne ne s’est offert pour prendre le rôle du sacrificateur.

 

« Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux […]. » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 14.) La répartition des personnages entre enfants et adultes est plus immédiate que l’identification de leur sexe. Le contexte permet-il de justifier ce choix ?

Il fait nuit et la scène est observée par le conducteur d’une voiture qui vient de s’arrêter dans la cour d’un hôpital. D’un œil distrait, l’homme aperçoit ces quatre inconnus qui sortent de l’hôpital. Or le lecteur du roman sait que la façade du bâtiment est elle-même « très éclairée », comme l’auteur l’a précisé un peu plus haut (p. 10). Admettons néanmoins que l’observateur soit trop éloigné d’eux pour distinguer nettement une silhouette de femme et une silhouette d’homme, et qu’en revanche il ait reconnu aisément la silhouette d’un enfant. Voici le texte complet du paragraphe :

« La pluie tournée en crachin saupoudrait le pare-brise. Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux et la femme ouvrit un parapluie pour deux, tenta d’attraper le [sic] main du gamin qui s’écarta, coiffa [sic] sa capuche et s’en fut en courant, et la femme lui ordonna de ne pas courir et l’homme aussi, ils prirent sur la gauche vers la première rangée de voi­tures stationnées. La fine pellicule de neige fondue giclait sous leurs semelles. Quelque part parmi les voitures le gamin dut [sic] s’aplatir et la femme cria : “Voilà, qu’est-ce que je t’avais dit ?”, et l’homme : “Bravo, c’est gagné !” / Il [= l’homme assis dans sa voiture] démarra et tourna dans la grande allée, quitta le parking de l’hôpital rural, reprit la rue en sens inverse. » (Pierre Pelot, Maria, Livre de Poche, p. 14-15.)

Les silhouettes retrouvent leur appartenance à un sexe défini dès qu’elles sont arrivées assez près de l’observateur pour que lui-même la constate. Il y a donc une femme, un homme et un jeune garçon. La mise au point est minimale et suffisante, puisqu’il s’agit de personnages d’arrière-plan, qui n’ont aucune importance dans l’intrigue. Mais qu’était donc la quatrième « personne » du groupe, et où est-elle passée ? Il y a là une négligence de l’écrivain. L’oubli est regrettable, parce qu’il introduit de la confusion dans une description qui devrait n’avoir rien d’énigmatique.

 

D’une part, on a cessé de distinguer entre l’engouement et l’amour : « Je suis tombée amoureuse de l’Italie, de ce manteau, de ce livre… » « Je suis amoureux de la nature, de la langue italienne… » D’autre part, un homme n’ose plus dire à voix haute, dans une conversation, qu’il aime une fille ou une femme, une femme n’ose plus dire qu’elle aime un homme ou un garçon : dans les deux cas, on dit aimer une « personne ».

Tu sais, il y a cinq ans j’ai été terriblement amoureuse de cette personne !

Cette autocensure s’observe dans la plupart des phrases qui évoquent un lien affectif, ou dans celles qui expriment un jugement de valeur sur autrui.

J’ai été très déçue par cette personne…

De nos jours, femme et homme sont des noms à prendre avec des pincettes.

Il semble que la conscience de la différence des sexes existe encore dans les esprits, et s’éprouve comme auparavant dans les relations que les individus nouent entre eux, mais qu’elle soit devenue inavouable dans le langage oral quotidien ; comme si faire la moindre référence à la différence sexuelle était devenu inconvenant.

La mutation de la langue reflète une mutation de la sensibilité collective, contre laquelle il ne serait pas mauvais qu’individuellement nous résistions.

 

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 00:35

Les fragments que vous lirez proviennent tous d’un seul livre. Pourtant, les fautes que j’y vois auraient pu être commises par n’importe quel autre écrivain d’aujourd’hui. Nos contemporains ne sont plus formés à l’art délicat de coordonner ou d’assembler les propositions relatives…

 

« Pour être tout à fait juste avec les musulmanes, en en voyant passer une au beau visage clair, strictement délimité par un hijab blanc qui la faisait ressembler à l’une de nos religieuses, je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient des coiffes, ce qu’on appelait en Limousin une cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes, et non, comme on disait autrefois, “en cheveux” ; […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 12-13.)

La présence de la conjonction et relie automatiquement la relative introduite par que (un que écrit « qu’ » du fait de l’élision du e) et la relative introduite par qui, comme si l’un et l’autre pronoms avaient pour antécédent le démonstratif ce. Mais la simple suppression du et ne suffirait pas à réparer la phrase, puisque son mouvement naturel fait toujours croire à l’auditeur que la seconde relative est complément de ce, comme la première, et puisque le lecteur qui se penche sur le texte imprimé persisterait à se frotter les yeux devant l’incohérence de la syntaxe.

Richard Millet avait-il d’abord tenté de formuler sa pensée en donnant aux deux pronoms relatifs le même antécédent ? La tentative pouvait aboutir à ceci : « les jeunes campagnardes […] portaient des coiffes, qu’on appelait en Limousin des cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où… », l’écrivain devant alors se demander s’il valait mieux mettre un s à cutâ ou considérer ce mot comme invariable. 

Millet aurait certes pu écrire : « je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient la coiffe, qu’on appelait en Limousin une cutâ, ce qui les reliait encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient », etc.

Autre détail fâcheux de la phrase d’origine : le fait d’avoir mis au pluriel le mot coiffe dans le syntagme « leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes » (en revanche, la répétition du mot époque, à trois lignes d’intervalle, ne me gêne pas ; pourtant je doute qu’elle ait été voulue).

 

Roulant dans un train qui le conduit d’Amsterdam à Bruxelles, le narrateur, Pascal Bugeaud, éprouve une vive sensation de dépaysement rien qu’en songeant au nom de certains cours d’eau de Belgique et du nord de la France : « [L]e nom [de l’Escaut] et celui de ses affluents, la Scarpe, la Dyle, la Dendre, la Senne et la Lys, me proposaient à eux seuls un dépaysement plus émouvant pour moi que le Mississippi, le Gange ou le fleuve Amour. Un voyage [= ce dépaysement imaginaire] auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, sinon donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers, en louant une voiture pour suivre la côte des Flandres jusqu’à Knokke-le-Zoute, où j’imaginais un tramway brinquebalant sur une digue bordée de villas biscornues […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 92.)

On peut considérer que les syntagmes « m’avait préparé » et « donné envie » appartiennent à la même relative, ou considérer que « donné envie » appartient à une deuxième relative, qui constitue une sorte de déviation par rapport à la première ; l’adverbe sinon est là pour indiquer que le narrateur revient sur ce qu’il a dit. Le second verbe a non seulement le même sujet que le premier verbe (ce sujet étant : « le grand poème de Franck Venaille »), mais aussi le même auxiliaire et le même complément d’attribution (« m’avait »).

Malheureusement, si le verbe « avait préparé » et le pronom relatif auquel font clairement partie de la même structure (auquel étant le complément d’objet indirect d’« avait préparé », et me étant son complément d’attribution), le deuxième verbe, « (avait) donné », et le complément de celui-ci, « envie de descendre », sont tout à fait déconnectés d’auquel. Or la structure des deux propositions aurait dû être identique. Ayant un sujet et un complément d’attribution sous-entendus, qu’elle emprunte à la première relative, la deuxième relative devait aussi avoir en commun avec elle le pronom relatif.

Précisons que, dans ce contexte, le mot sinon (conjonction ? adverbe ?) est un simple synonyme de « pour ne pas dire ». Il n’exempte pas le second syntagme verbal de l’obligation d’appartenir à la structure introduite par auquel.

Par conséquent, une correction s’impose : « Un voyage auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, à moins qu’il ne m’eût donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers » (« m’eût donné », plutôt que « m’ait donné », car la rêverie du narrateur est située dans le passé ; moins est répété, ce qui n’a pas grande importance).

 

« C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser et dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux où étaient allées s’échouer tant d’autres figures, depuis que je savais que je ne reverrais plus Alix. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 119.)

Le pronom relatif que (fonctionnant en corrélation avec le présentatif « C’est ») a pour antécédent le nom Maria Luisa. Il se trouve que la préposition à, exigée par la construction du verbe penser, se trouve placée avant l’antécédent du relatif que.

Or la phrase comporte un deuxième pronom relatif, le pronom dont, et celui-ci est coordonné au pronom que. Tous les deux ont bien le même antécédent (toujours le nom Maria Luisa), mais la coordination des deux propositions relatives entraîne une incorrection, puisque la préposition à reste liée au nom Maria Luisa, situé dans le groupe nominal placé en tête de la phrase (ce procédé de mise en relief d’un élément constitutif de la phrase est appelé extraction par Riegel, Pellat et Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, p. 430-432 ; PUF, collection Quadrige, édition de 2003).

Pour éviter la séquence « c’est à Maria Luisa dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux… », qui est agrammaticale, il faudrait répéter le présentatif c’est et écrire : « C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser, c’est elle dont j’ai laissé le visage remonter… »

 

Je dois avouer que l’enchantement que cherche à exercer tout écrivain ne fait effet sur moi que si je ne suis pas tenté d’examiner de trop près sa syntaxe.

Avais-je donc rêvé la prose splendide du Goût des femmes laides ou de Ma vie parmi les ombres, ou encore celle de L’opprobre ?

 

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 20:46

L’extrait qui va être cité, si nous laissons de côté le contenu de la parenthèse qui y est ouverte et refermée, contient au moins deux subordonnées relatives. On les identifie aisément. Elles ont chacune leur antécédent et la deuxième est emboîtée dans la première. Par contre, le passage contient un autre élément enchâssé. À quoi se raccorde cet élément ?

« Cette Élodie (c’était du moins le nom sous lequel elle se présentait […]), cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, et donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit, ayant dîné avec un type qui l’avait laissée choir au dessert […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, Gallimard, 2011, collection NRF, p. 77.) À quelle partie de la phrase le syntagme « sans le sou » est-il coordonné ?

Nous constatons qu’il ne saurait être coordonné à la proposition relative la plus proche, c’est-à-dire : « dont elle avait été licenciée », parce qu’on ne voit pas comment le pronom relatif dont pourrait être sous-entendu en tête du syntagme « sans le sou ». Ce n’est pas non plus à la relative précédente qu’est coordonné notre syntagme. En effet, il se fonde sur l’ellipse d’une des formes du verbe être, mais si nous essayons d’y sous-entendre aussi le pronom qui, en proposant de lire : « et qui était donc sans le sou », nous ne pourrons empêcher cette relative supplémentaire de se lier grammaticalement à l’antécédent cabinet dentaire, alors que pour le sens elle se relie au mot réceptionniste. Mais, de toute façon, si nous tirions le qui de la proposition « qui travaillait… », d’où tirerions-nous le verbe « était » ? L’ellipse serait très peu grammaticale.

Faut-il coordonner « sans le sou » avec « une réceptionniste » ? Si nous débarrassions la phrase de toutes les subordonnées qui sont venues séparer ces deux éléments, nous lirions ceci : Élodie se donnait pour une réceptionniste « et (donc) pour sans le sou », sans rien même pour passer la nuit, etc. Se donner pour s’analyse ici comme un verbe d’état ou, plus exactement, comme un verbe attributif ; « sans le sou » serait donc un attribut du sujet. La formulation que je viens de proposer me paraît déjà être à la lisière de l’incorrection. Quant à la phrase d’origine, acceptera-t-on de considérer qu’elle repose sur cette construction-là ? L’attribut ne peut normalement être identifié comme tel que s’il suit le verbe d’assez près.

Pour améliorer la construction de ce passage, il serait possible de remplacer « et donc sans le sou » par : « étant donc sans le sou ». Certes, on se retrouve alors face à deux participes présents successifs : « étant…, ayant dîné… ». La construction se révèle imparfaite, puisque le second n’est pas placé sur le même plan que le premier. La véritable solution consisterait à ajouter quelque chose, en écrivant : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, ce pour quoi elle était sans le sou, sans rien même pour passer la nuit » ; ou, tout bonnement, à couper cette longue phrase en deux, en y mettant un point ou un double point : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée : elle était donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit »…

Il est tentant de faire proliférer les subordonnées, notamment les subordonnées relatives, et d’écrire des phrases qui déjouent la linéarité de l’événement et nous donnent l’illusion d’échapper au temps chronométrique. Les écrivains de la modernité rêvent d’ôter au lecteur la faculté de s’orienter parmi les floraisons incessantes des propositions subordonnées et parmi les ramifications qu’elles dessinent.

Mais ils ne devraient pas laisser le lecteur douter de la solidité de la structure – de la structure syntaxique – sur laquelle tout repose. Il est facile de donner le tournis au lecteur en faussant la syntaxe. Ce qui est moins facile, ce qui est plus beau, c’est de brouiller ses perceptions et de lui faire perdre ses repères spatiaux ou temporels sans altérer la syntaxe.

 

Françoise raconte à une jeune Libanaise certains épisodes de la vie de son frère (d’adoption) Pascal Bugeaud :

« [Mon frère tâchait] maintenant d’être instituteur, et pourquoi pas Pascal Bugeaud, écrivain, avait-il dit [il = Pascal Bugeaud] à Mathilde, ce soir-là, comme pour rétablir entre elle et lui la juste distance de la littérature, celle-ci demeurât-elle un songe, surtout quand Mathilde lui demanda de lui lire quelque chose et à qui mon frère répondit qu’il n’avait rien à montrer, pour le moment. » (La fiancée libanaise, p. 115.)

Le choix d’une subordonnée relative, en lieu et place d’une subordonnée complétive, se révèle ici particulièrement malheureux. Il aurait été tellement plus simple d’écrire : « et que mon frère lui répondit qu’il n’avait rien à montrer » !

 

Comme l’ont montré les exemples précédents, l’auteur ferait bien de ne pas multiplier inconsidérément les subordonnées relatives.

« Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais à quoi Mathilde se refusait, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens, et de terrible façon, entre Ravensbrück et l’Algérie, et que ses cauchemars concentrationnaires ne l’abandonnaient pas, trente ans après, disait-elle en allumant une de ses sempiternelles cigarettes brunes avec un beau briquet en vermeil patiné. » (La fiancée libanaise, p. 133.)

Quel est l’antécédent de la locution à quoi ?

La dénommée Mathilde se refuse-t-elle à la guerre du Liban ? Certainement pas. En vérité, Mathilde se refuse (ou se refuserait) à écouter Pascal Bugeaud s’il se mettait à évoquer la guerre du Liban. Il ne fallait donc pas mettre sur le même plan une relative introduite par qui et une autre introduite par à quoi. La solution pourrait être d’écrire : « Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais Mathilde se refusait à écouter ce récit, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens », etc.

Quel étrange usage de la subordination ! Dans toutes ces phrases, on dirait que la prolifération des propositions subordonnées, celle des subordonnées relatives en particulier, sert à produire une illusion de syntaxe.

 

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