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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 13:04

1. Par l’ajout d’un adverbe ne que l’écrivain croyait explétif et que le contexte rend clairement négatif :

« Comment concevoir qu’une personne si digne [= Cécile Tesseydre, personnage du roman] ait à se reprocher quoi que ce soit ? Elle avait été victime des événements, contrainte par chantage, violée par un intrus, agressée par un pervers, rien en tout cas qui n’engageât sa responsabilité, ni ses désirs, ni ses fantasmes. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 79.)

La négation ne est de trop, car elle n’a ici rien d’un explétif : elle met vraiment à la forme négative la proposition subordonnée relative ! Il est impossible d’interpréter « rien qui n’engageât sa responsabilité » autrement que comme une variante de : « rien qui n’engageât pas sa responsabilité ». Or Benacquista voulait dire exactement le contraire : « … rien en tout cas qui engageât sa responsabilité, ses désirs, ou ses fantasmes. » Il faudrait même, pour que la syntaxe soit sans défaut, expliciter la négation que renferme ici le pronom rien – cette négation s’explicitant à gauche dudit pronom : « Elle avait été victime des événements, contrainte par chantage, violée par un intrus, agressée par un pervers. Il n’y avait rien en tout cas qui engageât sa responsabilité, ses désirs, ou ses fantasmes. » Pour le dire encore mieux : « Il n’y avait rien là qui engageât… »

« Ce qui m’irrite chez maints poètes contemporains, c’est leur incapacité à n’être rien d’autre que “poètes”, ne consommant que les écrits de leurs semblables, pour qui ils écrivent, en une sorte de frileuse autarcie, tout en ignorant, superbement, comme liés au poème par un vœu de chasteté, le romanesque. » (Richard Millet, « Notes de l’été 85 », dans Le sentiment de la langue, I-II-III, « édition revue et augmentée », la Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2003, p. 85.) Relisez plusieurs fois la phrase. Dans son contexte, à condition d’enlever le ne qui la précède, l’expression « rien d’autre que » doit signifier : « autre chose que » (rien = quelque chose). Les poètes dont Millet critique la position ou la posture ne sont que trop enclins à « n’être rien d’autre que poètes », alors que Millet les préférerait capables d’être aussi autre chose que poètes… Une faute malencontreuse dans ce beau livre.

(Déplorons aussi, entre « comme » et « liés au poème », la fâcheuse omission de « s’ils étaient », qui rend la phrase peu intelligible à celui qui ne la voit pas écrite.)

« [Denis Andreu] obtint même un CAP de serrurier dont il se disait que cela pourrait toujours être utile pour les jours de grande disette. Non pas qu’il n’ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet mais plutôt à forcer les verrous de ce même fabricant pour pouvoir faire de la reprise individuelle dans les maisons, bourgeoises de préférence. » (Jérôme Leroy, En harmonie, éditions des Équateurs, 2009, p. 164.) Comme le contexte l’indique, le personnage n’aurait accepté pour rien au monde de travailler pour la société Fichet. L’adverbe ne, dont la présence a pour effet d’annuler le « Non pas » antérieur, aurait dû être ôté : « Non pas qu’il ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet » (jamais = un jour).

(Mais la construction de la deuxième phrase laisse encore à désirer. Le parallélisme s’y révèle bancal. On pourrait remédier à ce problème en écrivant : « Non pas qu’il ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet : il envisageait plutôt de forcer les verrous de ce même fabricant… » Dans la deuxième partie de sa phrase, l’auteur fait bien sûr allusion aux serrures et verrous de la marque Fichet que les particuliers font poser sur les portes de leur maison.)

Exemple plus ancien : « […] Ou alors, vous êtes la plus ignoble sale petite garce fieffée que je n’aie jamais rencontrée de ma vie. » (Léo Malet, Les eaux troubles de Javel, éditions Robert Laffont, 1957, chapitre VIII ; texte consulté dans l’édition au format poche de la collection 10/18, p. 104. Nestor Burma s’exprime ici au discours direct.) Il aurait fallu : « la plus ignoble… garce… que j’aie jamais rencontrée de ma vie ».

 

2. Par le choix d’une apposition, qui se révèle mal placée :

[Problème déjà abordé dans un précédent billet : Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?.]

« En confiant au lieutenant-colonel Yagüe le commandement des troupes africaines, en le défendant lors des heurts qui l’opposent à López Ochoa, choqué par le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne son aval aux pires exactions. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 163-164.)

Syntaxiquement, le participe « choqué » paraît être mis sur le même plan que les deux gérondifs qui le précèdent (« En confiant », « en le défendant »). Le participe « choqué » semble donc être apposé au nom « Franco », alors qu’il se rapporte au nom du général Eduardo López Ochoa (Franco, pour sa part, n’a jamais réprouvé les mœurs guerrières de son armée d’Afrique). Pour rendre la phrase plus claire, on peut écrire : « en le défendant lors des heurts qui l’opposent à López Ochoa, que choquait le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne… ». Ou encore : « en le défendant lors des heurts qui l’opposent à un López Ochoa choqué par le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne… .

« Le surintendant de police, riche à crever, n’avait pas survécu à ses pillages. Acquitté par le Haut Tribunal complice lors de sa dernière session avant le grand dispersement, sur l’ordre du margrave qui s’était ressaisi, le comte Silve l’avait exécuté de sa propre main. » (Jean Raspail, Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée, éditions Robert Laffont, 1993, p. 10.) Le comte Silve – héros du roman – a exécuté le surintendant de police, mais c’est manifestement ce dernier, et non pas le comte Silve, qui avait été « acquitté par le Haut Tribunal » (sinon, pourquoi celui-ci serait-il qualifié de « complice » ?). De même, le complément circonstanciel « sur l’ordre du margrave » doit porter sur le verbe « avait exécuté », sans quoi la relative « qui s’était ressaisi » se comprendrait difficilement. Le choix de l’apposition rend la phrase excessivement équivoque. Il vaudrait mieux écrire : « Alors que celui-ci [= le surintendant de police] avait été acquitté par le Haut Tribunal complice lors de sa dernière session [ou plutôt séance] avant le grand dispersement, le comte Silve, sur l’ordre du margrave qui s’était ressaisi, l’avait exécuté de sa propre main. »

Comme on l’a constaté, l’ambiguïté peut endommager un texte.

Règle simple pour bien écrire, principe élémentaire d’un bon style : toujours chercher à éviter, dans la syntaxe, les ambiguïtés, les amphibologies – sauf dans les cas, très particuliers, où l’ambiguïté est sciemment recherchée, et installée dans le texte comme une pierre en son chaton : on pense à Jacques Derrida et à Jean-Luc Nancy, collectionneurs joyciens d’énoncés « indécidables »… L’ambiguïté calculée de ces énoncés-là ne fait qu’attester, de manière peut-être ostentatoire, un surcroît de compétence syntaxique.

On évitera aussi de tomber dans l’excès de purisme dont se moque Julien Gracq, quand il dit : « C’est pour certains le génie de notre langue de n’ajuster sa phrase que par boutons et boutonnières, et de traquer à mort l’amphibologie » (En lisant en écrivant). Nous pouvons laisser ouvertes certaines parties du vêtement, desserrer certains boulons de la syntaxe, donner de l’air à notre prose, sans verser pour autant dans l’à-peu-près ni dans le chaos logique.

Le style de Stendhal, celui de Montherlant, de Nimier, ou même le style de Sartre, dont bien des pages émerveillent, peuvent donner une idée de ce qu’est une libre maîtrise de la langue. L’ambivalence qui se manifeste dans l’action et dans la pensée des hommes ne réclame pas, pour être peinte, l’ambiguïté des constructions syntaxiques.

 

3. Par suite d’autres négligences, encore moins explicables :

« Créés pour s’opposer à des concepts, à des idéologies, à des rationalismes, et portés par des milieux à culture pauvre, les courants populistes ne bénéficient pas de théoriciens, dont probablement d’ailleurs ils ne voudraient pas, et qui de surcroît ne les rejoindraient pas, faute d’y perdre leur réputation. » (Chantal Delsol, La nature du populisme : ou les figures de l’idiot ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 150-151.) Là, on se demande vraiment ce qui a bien pu empêcher l’auteur d’écrire : « assurés d’y perdre… ».

 

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