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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 00:15

Une nuit, m’apprêtant à entrer dans mon immeuble, j’avais entendu près de moi un homme d’une vingtaine d’années dire à un de ses copains, l’ayant vu boiter : « Qu’est-ce que t’as fait à la jambe, trou du cul [sic] ? » Cette formulation m’avait frappé. Non pas : Qu’est-ce que tu t’es fait à la jambe ? ni même : Qu’est-ce que t’as fait à ta jambe ?

Pour exprimer un rapport de possession ou d’appropriation avec une partie du corps (le sien ou celui d’autrui), l’usage, plutôt que d’attacher au nom qui désigne cette partie du corps un adjectif possessif, est de le flanquer de deux éléments : l’article défini, et un pronom personnel C.O.S. renvoyant au possesseur. Ce pronom personnel C.O.S. peut être réfléchi (se frotter le front) ou non réfléchi (lui donner la main). Aujourd’hui, dans certains cas, la langue a tendance à omettre le pronom personnel C.O.S., sans même que cet effacement soit compensé par le rétablissement de l’adjectif possessif à la place de l’article défini. La phrase « Il se frotte le front » ne devient pas : « Il frotte son front », mais hélas : « Il frotte le front. »

Sans entrer dans les détails, précisons que le phénomène se produit lorsque le sujet du verbe est en même temps le possesseur de la partie du corps évoquée (Il se tâte la jambe), ou lorsque le sujet du verbe désigne une autre partie de ce même corps (Les cheveux lui tombent dans les yeux), voire un attribut ajusté sur ce corps, un vêtement qu’on porte sur soi (Le chapeau lui tombe sur les yeux, Son cache-nez lui dissimulait le visage). On risque alors de trouver : « Il tâte la jambe », « Les cheveux tombent dans les yeux », « Son cache-nez dissimulait le visage », alors que le possesseur est mentionné dans la phrase ou dans le contexte.

« L’œil joyeux, le ton confidentiel, une mèche de cheveux gris retombant artistiquement sur le front, le maire semblait heureux de s’épancher, de livrer quelques secrets de son itinéraire politique […]. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 170.) Nous aurions préféré lire ceci : une mèche « lui retombant artistiquement sur le front ».

« Louiele avait ressorti son petit tambour. Il l’avait accroché autour du cou et s’était mis à battre une mesure insipide et monotone tandis que deux gamins l’accompagnaient à la flûte de Pan. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 237.) Ici, nous aurions aimé lire : « Il se l’était accroché autour du cou ».

En 1992, la ratification du traité de Maastricht est soumise au référendum : « Quand le Vieux [= le président Mitterrand] avait annoncé le référendum, tout le monde avait mis les doigts dans le nez. L’affaire était pesée et emballée. » (Olivier Maulin, Petit monarque et catacombes, l’Esprit des péninsules, 2009, p. 100.) Le chapitre raconte, avec une verve dévastatrice, la campagne menée en faveur du traité de 1992 sur l’Union européenne, dont les péripéties aboutirent à une fragile victoire des oui. Mais le texte a beau être écrit dans un français simulant l’oralité, il aurait fallu dire : « tout le monde s’était mis les doigts dans le nez ».

« Et ce qui craque maintenant ce ne sont pas des pas sur des branches ou dans les broussailles, non, ce qui craque c’est seulement dans sa bouche le grincement de ses dents, sa peur dans la bouche et les mâchoires serrées si fort qu’il pourrait faire saigner les gencives ou se casser les dents au moment où la rafale vient crever la nuit […]. » (Laurent Mauvignier, Des hommes, Minuit, p. 156.) Dans cette phrase qui se prive graduellement de charpente syntaxique, un mot au moins devrait être ajouté : « pourrait se faire saigner les gencives ». En supprimant ce pronom réfléchi, sans toucher à celui qui apparaît ensuite (dans « se casser »), l’auteur s’est efforcé d’éviter une répétition, comme on dit.

Sartre avait écrit, dans sa fameuse préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon (éditions François Maspero, 1961) : « Car, en [sic] le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. » Citée par Jean Daniel dans La blessure, suivi de : Le temps qui vient (éditions Grasset, 1992, p. 217), cette phrase devient : « Car en ce premier temps de révolte, il faut tuer. Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. Restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante des pieds (…) ». Les points de suspension entre parenthèses indiquent une coupure faite par Jean Daniel, puisqu’il cite ensuite, sans transition ni ponctuation forte, la fin du paragraphe original, mais la faute est bien là : « des pieds » a été substitué à : « de ses pieds ».

Je constate assez souvent ce phénomène : les auteurs actuels qui font des emprunts à leurs aînés ne peuvent s’empêcher d’altérer la qualité syntaxique des passages qu’ils citent – même entre guillemets.

 

Enfin, abordons un phénomène sur lequel je reviendrai : l’omission, dans certaines circonstances, du pronom personnel C.O.D.

 « Il ne pense pas à Mireille tout le temps. Il ne trouve pas qu’elle soit une fille très belle. Non, l’amour n’est pas aveugle, pas comme on lui a dit. » (Des hommes, p. 155.) Pour satisfaire aux normes de la langue française de niveau courant, il faudrait peut-être : « pas comme on le lui a dit ».

Pendant la guerre d’Algérie, un soldat s’approche du cadavre d’un homme. Le corps du mort est revêtu d’un pantalon et d’une chemise. Il y a une feuille de papier attachée à cette chemise par une épingle à nourrice. « Son visage soudain livide puis quand même il se retourne vers le cadavre et arrache la feuille ; il revient vers les autres pour leur montrer. » (Des hommes, p. 181.) Ce qui signifie : « pour la leur montrer ».

Dans ces extraits du roman de Mauvignier, le fait que l’écrit cherche à refléter le parler de personnages peu instruits, voire socialement défavorisés, est-il une explication suffisante de l’ellipse du pronom personnel C.O.D. ?

[La suite est à lire dans Le destin du pronom personnel COD.]

 

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