Il est permis de coordonner une subordonnée relative avec un adjectif qualificatif (C’est un élu compétent et qui a fait ses preuves), avec un participe présent ou passé (Plusieurs brevets détenus par l’entreprise X et dont la validité a été reconnue sur le sol américain…), voire avec un nom (Tous étaient des hommes, et qui savaient supporter la fatigue – il y a peut-être là une ellipse) ; Pascal est allé jusqu’à coordonner une relative et un adjectif en plaçant celui-ci en seconde position : « Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guéris d’un mal dont vous voulez guérir » (fragment Infini-Rien, ou « argument du pari »). Bref, il est permis de coordonner une subordonnée relative avec la plupart des éléments ou des locutions pouvant exercer la fonction d’épithète ou d’attribut, voire de complément du nom (un enfant en pleurs et qui refuse d’avancer…).
Certes, dans la plupart des cas, on coordonne une proposition relative avec une autre proposition relative, et les deux pronoms relatifs ont le même antécédent. C’est logique.
Logique, mais de moins en moins su. Il est devenu nécessaire de le redire : Mesdames, Messieurs, jeunes gens, jeunes filles, si vous voulez coordonner deux propositions subordonnées relatives, veillez à ce que les pronoms relatifs aient bien le même antécédent !
« Je pourrirai à l’ombre des grands hêtres et des sapins, moi qui, enfant, dans la pente du pré Saint-Martin qui longe le cimetière et où je gardais les vaches, aimais tant observer, jour après jour, la décomposition d’insectes […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, éditions Gallimard, 2011, collection NRF, p. 13.) La construction est correcte, puisque nous pouvons considérer que les pronoms relatifs qui et où renvoient tous deux au syntagme « la pente du pré Saint-Martin » (c’est donc tout le pré Saint-Martin qui est en pente, qui forme cette pente dont il est question). Si la conjonction et manquait, le narrateur serait en train de nous dire qu’il gardait les vaches dans un cimetière.
La conjonction de coordination n’est pas nécessairement et. Ce peut être un mais, comme dans cette phrase tirée de « Vie d’Antoine Peluchet » (le père Peluchet imagine que son fils disparu mène une existence prospère en Amérique) : « [I]l vivait en bourgeois d’un petit métier, dans un pavillon de planches à l’orée du désert avec une femme qu’on prenait pour son épouse légitime, qui allait à la messe en gants blancs dans l’église baptiste, mais qu’il avait gagnée aux dés dans un bordel de Galveston ou de Baton Rouge. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984, collection NRF, p. 44, et Folio, p. 55-56.) Il n’y a là aucune incorrection et pas la moindre ambiguïté.
Ce n’est pas toujours le cas.
Dans La fiancée libanaise, la sœur du narrateur a introduit au salon une jeune visiteuse : « [L]es deux femmes trouv[aient] à s’accorder sur mon dos, comme il se doit entre femmes, dès lors qu’elles n’entrent pas en concurrence, la visiteuse parce qu’elle était dépitée de ne pas trouver celui qu’elle avait fait tant de kilomètres pour rencontrer [sic], ma sœur parce qu’elle était heureuse de lui répondre que je suis un personnage impossible, comme tous les écrivains, même ceux qui semblent avoir renoncé à tout rôle social, sinon à la littérature, reprenant alors une phrase : “Tu n’es pas vivant ! Tu vis avec les morts !”, que j’avais entendue [sic] prononcer à tant de femmes blessées, et même à certains hommes, et qui en concluaient, les uns et les autres, que les écrivains n’ont pas tout à fait la même constitution que le commun des mortels, et qu’ils sont plus proches des idiots, des autistes ou des défunts que du reste de l’humanité. » (La fiancée libanaise, p. 19.)
Bien que coordonnés, les deux pronoms relatifs ont ici deux antécédents distincts. Il faudrait donc ôter la conjonction et, tout simplement. Bien sûr, il ne faudrait pas vouloir remplacer « et qui » par le pronom « lesquels », car le qui avait précisément été choisi parce qu’il pouvait renvoyer à la fois aux hommes et aux femmes précédemment évoqués (le syntagme « les uns et les autres » achève de dissiper les doutes que nous pourrions avoir eus sur ce point précis).
Pénétrant dans le hall de l’hôtel où il est descendu, Pascal Bugeaud, le narrateur, respire le parfum d’une femme inconnue de lui, une femme qui est accoudée au comptoir de la réception : « […] ; un parfum que je ne connaissais pas et qui n’avait rien de vulgaire, quoique rien de remarquable, et qui m’a fait regarder la femme non pas sur-le-champ (elle se trouvait bien trop près de moi et la dévisager m’aurait […] donné l’air d’un voyageur de commerce en quête de bonne fortune), mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, et que (ces marches) j’avais préférées à l’ascenseur afin de vérifier si le visage de l’inconnue s’accordait à son parfum : elle s’était alors tournée vers moi et me regardait comme si je n’étais pas tout à fait misérable, sans effronterie ni sourire, mais avec, je crois, de la curiosité […] » (La fiancée libanaise, p. 74). J’ai délibérément conservé à cet extrait les parenthèses que l’auteur y a glissées, à sa manière habituelle.
Pouvons-nous considérer que, dans ce passage, l’auteur a coordonné un participe (« menant ») et une subordonnée relative (« que j’avais préférées à l’ascenseur ») ?
Hélas non, car c’est l’escalier qui mène aux chambres. En réalité, Millet coordonne ici un complément du nom (« l’escalier menant aux chambres ») et une subordonnée relative.
L’écrivain a tenu à faire du nom marches l’antécédent du relatif que, quand le mouvement naturel de la phrase, et les règles de la syntaxe courante, auraient dû conduire le lecteur à penser que cet antécédent était le nom escalier. Certes, la mention des marches nous aide à saisir que le narrateur, intrigué par l’inconnue du hall et cherchant à deviner ses intentions, interrompt son ascension pour la regarder depuis le milieu de l’escalier.
Mais pour empêcher tout flottement, l’auteur aurait pu situer au bon endroit l’antécédent qu’il a choisi pour le relatif que, en répétant « marches » ailleurs que dans une parenthèse, en écrivant par exemple : « mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, – marches que j’avais préférées à l’ascenseur », etc.
La gaucherie et la lourdeur semblent assumées, puisque soulignées par l’ajout entre parenthèses de l’antécédent correct. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre la page, globalement remarquable, qui vient d’être citée, et ces autres passages du même roman où l’assemblage anarchique de deux relatives me paraît beaucoup moins volontaire.
La même gaucherie volontaire ou assumée m’avait déjà frappé dans un passage comme celui-ci, extrait de La confession négative :
« Je me trouvais là, dans cette maison sépulcrale, au cœur d’une nuit agitée par le vent marin, devant une femme [= ma mère] endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant, et qui, ma mère, a tressailli quand je l’ai posée sur elle, moi qui aurais aussi bien pu la tuer, alors, pour l’amour qu’elle ne m’avait pas donné, oui, lui défoncer le crâne avec la nymphe de bronze posée sur une petite table ronde, près de la bouteille de calvados presque vide […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 355, et collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 341-342.)
La reprise entre virgules de l’antécédent correct de qui, au sein même de la proposition relative introduite par qui, remet la phrase sur les rails de la bonne syntaxe, en empêchant le lecteur de croire coordonnées ces deux relatives : « qu’elle avait lancée » et « qui a tressailli ». Quant à moi, je me serais appliqué à ne pas alourdir inutilement la phrase, quitte à recourir aux parenthèses : « … une femme endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant (elle a tressailli quand je l’ai posée sur elle), moi qui aurais aussi bien pu la tuer… ».
Millet aime à rappeler dans la relative l’antécédent du pronom relatif. Dès qu’il en a l’occasion, il imprime cette construction dans la cire de ses phrases comme une marque de fabrique.