« Igor devint taxi pour le compte de Victor qui avait une notion de l’honnêteté élastique et qui ne s’appliquait pas à ses clients, surtout les étrangers. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 164.) L’épisode se situe à Paris en 1954 ou 1955. Victor Volodine, propriétaire d’un taxi, ne se montre jamais très honnête envers ses clients, puisque tous les moyens lui sont bons pour allonger la durée des trajets et retenir ses clients à bord, pendant que le compteur tourne, en les captivant par ses fabulations.
Il y a manifestement un problème de préposition ici : en raison de la présence d’une négation dans la proposition encadrante, on devrait soit répéter dans l’incidente le à et le pas (sa notion de l’honnêteté « ne s’appliquait pas à ses clients, surtout pas aux étrangers »), soit, plus simplement, y supprimer l’article défini (« … ne s’appliquait pas à ses clients, surtout étrangers »). En outre, nous nous heurtons à un problème de construction. Lisant « et qui », nous coordonnons spontanément les deux subordonnées relatives l’une à l’autre, alors que l’auteur voyait en la seconde une épithète, coordonnée en réalité à l’adjectif élastique. L’auteur aurait pu écarter le risque de mésinterprétation en remplaçant le premier qui par le pronom lequel (à faire précéder d’une virgule).
Mais quel est au juste l’antécédent du second qui ? C’est plutôt honnêteté que notion ; de sorte que nous ne pouvons pas considérer la proposition relative et l’adjectif qualificatif comme étant coordonnés. Il faudrait écrire : « Igor devint taxi pour le compte de Victor, qui avait une notion de l’honnêteté élastique – honnêteté qui ne s’appliquait pas à ses clients » (ou plutôt : « honnêteté qu’il n’appliquait pas à ses clients », « honnêteté qu’il n’appliquait de toute façon pas à ses clients »).
« Victor lui apprit les multiples astuces pour arrondir son mois qui lui avaient permis de se payer cette maison blanche dont il était si fier sur les hauteurs de L’Haÿ-les-Roses d’où il voyait Paris, la tour Eiffel et le Sacré-Cœur. » (Le club des Incorrigibles Optimistes, Livre de Poche, p. 165-166.)
Trois subordonnées relatives s’emboîtent l’une dans l’autre. Les deux premières sont déterminatives, la dernière est plutôt « explicative », ou alors coordonnée à la précédente – ce qui deviendrait plus évident par l’ajout d’une virgule.
Remarque : dans « les multiples astuces pour arrondir son mois qui lui avaient permis de se payer cette maison blanche », l’article défini les est mis en corrélation avec le relatif qui ; il constitue l’amorce de la relative déterminative. Cet article n’est donc pas corrélé avec le groupe infinitif prépositionnel « pour arrondir » (comme il peut l’être dans la langue familière : Je connais les trucs pour avoir moins froid). Si la phrase s’arrêtait après « son mois », c’est l’article indéfini qui devrait s’imposer : « Victor lui apprit de multiples astuces pour arrondir son mois ».
Cela dit, bien que la syntaxe y soit parfois relâchée, et que ses dialogues, censés avoir lieu dans les années 1950 et 1960, comportent quelques tournures trop récentes, Le club des Incorrigibles Optimistes est un roman magnifique.