Les cas d’ellipse touchant les éléments syntaxiques (prépositions, conjonctions, déterminants, pronoms…) se multiplient. Ces ellipses résultent de notre phobie de la répétition d’un mot. Certaines d’entre elles mènent à des énoncés aberrants.
Les exemples suivants se rapprochent de ceux que j’avais analysés dans Parallélismes asymétriques :
« [Thomas Scheuster, directeur de banque,] fit claquer sa petite langue que bon nombre de confrères ne se gênaient pas pour qualifier de vipère. » (Bertrand Puard, Les Effacés, Opération 1 : Toxicité maximale ; éditions Hachette, 2012, p. 41.) Il est peu vraisemblable que les confrères du banquier assimilent la langue de celui-ci, ou les paroles que cet organe sert à former, à une vipère entière. On se contente généralement d’évoquer la langue de cet animal, quand on désigne la propension qu’ont certaines personnes à tenir des propos venimeux envers autrui. La répétition était donc nécessaire : « qualifier de langue de vipère ».
« Les règlements et coutumes scolaires interdisent les classes de niveau : tous les enfants sont égaux, c’est bien ancré. […] S’il existe par exemple trois classes de troisième dans un établissement, elles sont qualifiées de même niveau. » (Chantal Delsol, La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, éditions Plon, 2011, p. 48-49.) Elles sont qualifiées de classes de même niveau ; c’est-à-dire qu’on prétendra que ce sont des classes de même niveau. Elles sont réputées (être) de même niveau.
« Le plus visible des changements, flagrant, opéra dans son corps. [Angeline] prit son envol, elle s’étoffa à une allure qui dévoilait de grandes impatiences, de la chair sur les os et la taille haussée, et puis ces grands yeux noisette qu’il est coutumier de qualifier de biches, qui pour le coup l’étaient. » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 216.) De qualifier d’yeux de biche. Sinon, on laisse entendre que les yeux sont eux-mêmes des biches. Et il va de soi qu’il faut mettre biche au singulier. Mais la relative qui constitue le dernier membre de la phrase me demeure obscure : « qui pour le coup l’étaient ». Étaient quoi ? Des biches, vraiment ?
Pelot a-t-il considéré que « qualifier de biches » pouvait s’interpréter comme la réduction par haplologie d’un hypothétique « qualifier de de biche » ? Delsol a-t-elle cru que « sont qualifiées de même niveau » pouvait se substituer à l’inadmissible « sont qualifiées de de même niveau » ? Et Bertrand Puard a-t-il trouvé dans « qualifier de vipère » le remède à l’inacceptabilité de cet énoncé : « qualifier de de vipère » ? Manifestement, ces auteurs ont cru pouvoir retrancher tout un segment nom + préposition au titre de l’haplologie syntaxique, et aucun d’eux ne s’est aperçu que de ce choix naissait une absurdité !
Un autre auteur a manqué de vigilance : « Les premiers crédits furent votés par l’Unesco en 2021 ; une équipe de chercheurs se mit aussitôt au travail sous la direction d’Hubczejak. À vrai dire, sur le plan scientifique, il ne dirigeait pas grand-chose ; mais il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “relations publiques”. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 314-315.) Pour que le nom rôle ait son corrélatif dans le groupe qui remplit la fonction d’attribut du COD, Houellebecq aurait dû écrire : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “chargé de relations publiques”. » Une formulation moins lourde est possible : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans le rôle d’un “chargé de relations publiques” », ou encore : « en exerçant les fonctions d’un “chargé de relations publiques” ».
Il est temps de définir la notion d’haplologie.
Dans la prononciation, c’est l’effacement d’une syllabe parce qu’elle est identique à la syllabe voisine : par haplologie, la ville de Clermont-Montferrand est devenue Clermont-Ferrand, l’adjectif tragico-comique est devenu tragi-comique, etc. En tant que phénomène phonétique, l’haplologie concerne surtout le lexique, mais il existe aussi une haplologie qui se manifeste dans la syntaxe. On observe ses effets dans la structure de certains énoncés. Ainsi, « la victoire d’ennemis si dangereux » est mis pour : « la victoire de des ennemis si dangereux », qui ne se dit évidemment pas (Grevisse et Goosse, Le bon usage, édition de 1988, § 218). Et, si tel écrivain a composé « de nombreux ouvrages » (de : article indéfini au pluriel), on pourra dire, sans faire de faute, qu’il est « l’auteur de nombreux ouvrages » ; énoncé derrière lequel se cache ceci : « auteur de de nombreux ouvrages ». Il y a fusion entre la préposition de et l’article indéfini des ou de.
Mais le résultat d’une haplologie syntaxique ne s’impose pas toujours avec autant de naturel. Dans certains cas nous percevons l’omission de quelque chose, et la construction, quoique tolérée par l’usage, peut même nous paraître bancale. La superposition se produit lorsque deux mots identiques auraient dû se succéder, par exemple lorsque certaines constructions auraient dû entraîner la présence de deux que successifs : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur ! » (Mérimée, Les âmes du purgatoire.) Impossible de dire : « plutôt que qu’une tache soit faite… ». L’ellipse est ici particulièrement hardie. On pourrait rétablir la symétrie du parallélisme en écrivant : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que de voir une tache faite à son honneur ! » (mais « de voir », qui passerait sans problème si le verbe de la subordonnée avait le même sujet que « Périsse », est alors substitué à un autre conflit de constructions : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que que nous voyions une tache faite à son honneur »…).
Le bon usage de Grevisse et Goosse (édition de 1988, § 1028, c) donne plusieurs exemples de cette haplologie. J’en reproduis encore un, après avoir vérifié la citation : « BLANCHE / Je puis avoir des illusions. Je ne demanderais pas mieux qu’on m’en dépouille. » (Georges Bernanos, Dialogues des Carmélites, deuxième tableau, scène 1 ; éditions du Seuil, 1949, collection Points, p. 30.) Là encore, on pourrait écrire : « Je ne demanderais pas mieux que de m’en voir dépouiller. »
Mais si l’on se fie à Grevisse, il n’y a probablement rien à reprocher à la phrase suivante (le narrateur est un soldat français qui a rejoint les rangs du Vietminh en 1949) : « Je préfère qu’ils [= mes proches] me croient mort plutôt qu’ils entendent à longueur de journée, par les ragots du village, que je suis un traître. » (Maximilien Le Roy, Dans la nuit la liberté nous écoute…, bande dessinée réalisée d’après le récit d’Albert Clavier ; éditions du Lombard, 2011, p. 100.)
L’haplologie syntaxique appartient à l’usage, mais il y a des cas où la réduction des ligatures et des charnières de la syntaxe n’est qu’un emboîtement forcé, qu’une soudure grossière, qu’un télescopage arbitraire.
Vers 1850, le peintre Hélène Boukouris, pour pouvoir vivre en Italie, s’est costumée en homme. Un soir, à Naples, toujours déguisée, elle se précipite sur une chanteuse grecque, ayant reconnu en elle une compatriote, et la serre dans ses bras. Le public crie aussitôt au scandale… « Alors Hélène monte sur une table et s’explique. Son geste n’a rien eu d’indécent pour la bonne raison qu’elle n’est pas un jeune homme mais une jeune fille. Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautent au cou ! » (Michel Déon, Le rendez-vous de Patmos, éditions de la Table Ronde, 1971, collection Folio, p. 237.) J’ai du mal à croire que la phrase soit acceptable telle quelle. Une correction minime est possible : « Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautant au cou ! » ; modification plus économique que ne le serait celle-ci : « Quoi de plus naturel que le fait que deux jeunes filles se sautent au cou ! »
Nous commençons à entendre dire : « C’est quelqu’un de parole », comme on dit qu’un tel ou une telle est quelqu’un de bien, quelqu’un de bon, quelqu’un de fiable, quelqu’un de dégourdi, etc. La préposition de n’étant pas facultative dans ce contexte, et le mot parole n’étant pas un adjectif, il faudrait pouvoir dire : « C’est quelqu’un de de parole »… Bien évidemment, il est plus raisonnable de revenir à la formule traditionnelle : « C’est un homme / une femme de parole » ; en renonçant à esquiver la mention du sexe de la personne.
Parlant d’une version remaniée des Voix du silence, à laquelle Malraux a longtemps travaillé, mais qu’il devait abandonner au début des années 1970, Christiane Moatti écrit : « L’élaboration du texte par strates successives dans le temps [sic] donne lieu à plusieurs “sommaires détaillés” différents et s’accompagne d’inlassables recherches de clichés pour de nouvelles illustrations. On trouve en vrac, dans un petit dossier à sangles de ces archives, d’abondantes et de plus en plus belles reproductions, le plus souvent avec indication de provenance. » (Christiane Moatti, apparat critique des Voix du silence, « Note sur le texte » ; dans André Malraux, Œuvres complètes, volume IV : Écrits sur l’art, I ; Bibliothèque de la Pléiade, 2004, p. 1409.) Quelle est la nature grammaticale du de dans la locution « de plus en plus » ? Ce de est normalement une préposition. Mais voyez comme le syntagme que j’ai mis en gras est étrange : « de plus en plus belles reproductions » (mis pour : « de de plus en plus belles reproductions »). Il est difficile de savoir si c’est l’article indéfini de qui a écrasé la préposition de, ou si c’est au contraire la préposition qui a écrasé l’article.
Certes, quand s’introduit « de plus en plus », l’haplologie est admise dans certains cas : « Parmi les jaillissements de sève des hêtres géants, il ne pouvait pas croire que leurs étreintes de Paris ne fussent qu’une vulgaire fornication, qu’un signe fugace dans le blanc des draps ; c’était quelque chose de plus en plus ineffaçable. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 298. La phrase parle de Gilles et de Dora.) Il n’aurait pas été possible de dire : quelque chose de de plus en plus ineffaçable. En l’occurrence, « de plus en plus » est soudé au syntagme « quelque chose de ». La préposition de est commune aux deux groupes.
Dans la notice de Christiane Moatti que nous examinions, en revanche, même sans la greffe du « de plus en plus », la formulation « d’abondantes et (de) belles reproductions » est déjà un non-sens. Il faudrait dire simplement : beaucoup de belles reproductions (ou : une quantité impressionnante de belles reproductions). Et pour mieux exprimer l’idée que les reproductions récentes étaient « plus belles » que les reproductions datant du début de la collection, sans doute parce que les procédés d’impression et de photographie des œuvres d’art s’étaient constamment améliorés entre l’année 1951 (où est parue la première édition des Voix du silence) et l’année 1973 (où Malraux a définitivement renoncé à son projet de refonte), Christiane Moatti aurait pu écrire : « On trouve […] des reproductions abondantes et de plus en plus belles, le plus souvent avec indication de provenance. »
Remarquons que la mention en vrac n’offre pas non plus un sens très clair dans notre extrait. Faut-il comprendre : « non mises en liasse », ou bien « placées dans tous les sens », voire « non triées » ? En tout cas, elle ne peut pas signifier : « non classées, en désordre », car cela contredirait le fait que les images réunies par Malraux étaient vraisemblablement rangées dans l’ordre de leur découverte, ce classement ayant permis à Christiane Moatti de constater les progrès techniques accomplis.
Comme l’ont montré les phrases qui donnent au verbe qualifier un complément estropié, il n’est pas toujours possible de souder ou de contracter deux occurrences de la préposition de en une seule. L’haplologie intempestive mène à l’amphibologie et au non-sens.