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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 13:23

Les observations qui suivent sont à rapprocher de celles que j’ai rassemblées dans mon billet sur l’omission des compléments nécessaires. Il est des phrases qu’on rend bancales, par une sorte de paresse à expliciter terme à terme le parallèle qu’on a pourtant soi-même choisi d’établir. Voici quelques-unes de ces phrases :

« Comme le soulignèrent la plupart des journalistes, la tactique du Président pour éliminer l’Imposteur [= le général de Gaulle ressuscité] s’inspirait du vrai Charles de Gaulle. » (Benoît Duteurtre, Le retour du Général, éditions Fayard, 2010, p. 83.) S’inspirait de l’action du vrai Charles de Gaulle ! La comparaison s’établit entre deux comportements, et non entre un comportement et une personne.

« Mais ils [= les paysans modernes de la côte du pays de Caux] ne semblent guère concevoir d’autre activité que l’adaptation de leur commune à d’étranges impératifs, bien moins sensés que de lancer un galet dans l’eau. » (Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, Gallimard, 2008, p. 109.) Bien moins sensés que l’action de lancer, que le geste consistant à lancer… Le nom « impératifs » réclame, me semble-t-il, dans la subordonnée de comparaison, un autre nom qui lui serve de corrélatif, afin que le lecteur ne sous-entende pas dans cette comparaison le nom précédemment exprimé dans la phrase. Il ne faudrait pas laisser le lecteur faire l’hypothèse que lesdits impératifs seraient « moins sensés que l’impératif de lancer un galet dans l’eau ». Il vaut mieux qu’une construction grammaticale solide fasse obstacle aux équivoques improductives qui ne demandent qu’à surgir.

« [François] séchait de plus en plus, et affichait son mépris pour le marxisme qui dominait alors l’université, aussi bien du côté des étudiants que des professeurs. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 49.) Aussi bien du côté des étudiants que du côté des professeurs. Puisqu’on ne dira pas : du côté aussi bien des étudiants que des professeurs…

« [L’amour et le désir] avaient pesé sur son âme généreuse et inquiète plus que sur quiconque. » (Paradis noirs, p. 258.) Ce qui me heurte ici n’est pas l’emploi de quiconque en fonction d’indéfini (et signifiant : « qui que ce soit », « n’importe qui »), emploi légitimé par Grevisse, mais c’est l’asymétrie dans le parallélisme. Il faudrait : « plus que sur celle de quiconque ». Bien évidemment, la comparaison voulue par l’auteur n’a de sens que si elle s’établit entre deux âmes, et non entre l’âme d’un tel et quelque autre individu considéré dans son ensemble.

« J’ai bu trop de cornas, et, le repas finissant, me reprend l’image de François, les cheveux englués comme un nourrisson » (Paradis noirs, p. 35). Comme ceux d’un nourrisson.

On aura remarqué que l’incorrection syntaxique provient très souvent du refus d’introduire un celui ou un celle.

« Je contemplais Fabien dans sa beauté impériale […]. Son visage avait la perfection boudeuse et endormie d’un petit garçon qu’on réveille pour l’école. » (Patrick Besson, Belle-sœur, éditions Fayard, 2007 ; collection Points, p. 113-114.) La perfection boudeuse et endormie de celui d’un petit garçon.

La mère supérieure d’un pensionnat de jeunes filles, dont une jambe est plâtrée, a pris l’habitude de frapper de sa béquille le plancher pour mieux souligner les propos qu’elle tient, ici adressés à la petite Stella, élève de quatrième : « Re-coup de béquille, accompagné d’un petit air fiérot à la cantonade. Stella remarqua qu’à chaque coup, ses doigts de pieds [sic] s’écartaient, comme un chat qui sort les griffes. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 338.)

Sic, car la Mère Adélaïde n’a qu’un plâtre : ce sont donc les doigts d’un seul pied qui émergent du plâtre et sont visibles, mais laissons cela. La structure de cette phrase pâtit d’un plus grave défaut : l’auteur, en effet, ne souhaitait pas comparer un alignement de doigts de pied avec tout un chat sortant ses griffes ! Alix de Saint-André aurait pu s’en sortir autrement, en écrivant : « ses doigts de pied s’écartaient, comme ceux d’un chat qui sort les griffes » (oui, le chat possède des doigts).

Thompson, un tueur à gages anglais, est égaré en pleine nature. S’étant mis à plat ventre pour boire l’eau d’un ruisseau, il parvient à pêcher une truite à mains nues : « La truite se débattit plus frénétiquement. Thompson accentua sa pression et sentit le cou de l’animal qui se cassait sous sa main. Le tueur éprouva une impression de bonheur. Aussitôt, il éventra la truite avec ses doigts. Elle ne gigotait plus. Il lui dévora les flancs. La chair était fade et dure comme un mollusque cru. » (Jean-Patrick Manchette, Ô dingos, ô châteaux !, chapitre 30, Gallimard, 1972 ; réédition dans la collection Quarto, p. 315.) Je suppose que Manchette veut ici comparer la chair de la truite avec la chair du mollusque, et non avec la coquille de celui-ci.

Il aurait donc dû écrire : « La chair était fade et dure comme celle d’un mollusque cru. » Certes, une fois tous ses éléments explicités, la comparaison se révèle superficielle ou artificielle : à quoi bon nous faire penser à la chair crue d’un mollusque pour nous aider à imaginer la consistance de la chair crue d’une truite ? La première partie de la phrase aurait suffi : « La chair était fade et dure. »

« Le général de Gaulle, six mois avant son discours sur l’autodétermination, avance déjà une position essentielle : l’Algérie a une personnalité spécifique, distincte de la France, et qui va “apparaître dans l’esprit et dans les suffrages de ses enfants”. » (Benjamin Stora, Le mystère de Gaulle : Son choix pour l’Algérie ; éditions Robert Laffont, 2009, p. 94.) Soit on écrit : « une personnalité spécifique, distincte de celle de la France » ; soit, par souci d’harmonie, on ajoute quelques mots : « l’Algérie a une personnalité spécifique, qui la rend distincte de la France ». La comparaison s’établit soit entre la personnalité de chacun des deux États, soit entre ces États eux-mêmes.

Le texte suivant, écrit dans les années 1980, fait apparaître une faute qui relève autant de l’omission d’un complément nécessaire que du défaut de symétrie dans le parallélisme.

« Cette fois il n’y avait plus d’ambiguïté : les fragments de l’énigme s’emboîtaient pour reconstituer la vérité. Mais ce jour-là, à la différence de New Delhi, la vérité ne m’intéressait plus. » (Pascal Bruckner, Parias, le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 358.) Si parallèle il y a, ce parallèle doit s’établir entre un lieu (« à New Delhi ») et un autre lieu (non nommé dans cette phrase : il s’agit de la gare de Jhajha, dans le Bihar, où le narrateur est descendu de son train et où il a retrouvé par hasard un Américain qu’il connaissait, devenu errant et famélique, nommé Victor Habersham), ou entre une indication de temps (« ce jour-là ») et une autre indication de temps (qui n’est pas explicitée : deux ans auparavant, lors de la deuxième rencontre du narrateur avec le personnage de Victor Habersham) ; sans quoi la phrase se révèle bancale et inharmonieuse. Il faudrait donc récrire cette phrase en procédant à quelque ajout : « ce jour-là, à la différence de ce qui s’était passé à New Delhi », ou « de ce que j’avais éprouvé à New Delhi ».

J’ai choisi de conclure par un autre extrait datant des années 1980 : « Las peut-être de nos sueurs échangées, un soir nous sortîmes ; peut-être Marianne se souvient-elle de cette fin d’après-midi et des menues formes qu’y prit le temps […] ; j’ai oublié tout cela ; mais je me souviens, et elle s’en souvient aussi assurément, que je tenais à la main un livre acheté le jour même, le Gilles de Rais d’un grand auteur, et elle se souvient de sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme un livre d’étrennes. » (Pierre Michon, « Vie du père Foucault » ; dans Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 138.) La période est somptueuse, comme l’est presque toute la coulée verbale des Vies minuscules, langue de vitrail, d’orgue et de violon. Elle n’est pourtant pas parfaite. L’omission d’un élément, après le comme, rend la comparaison asymétrique.

L’auteur-narrateur compare entre elles deux couvertures : la couverture du Gilles de Rais de Georges Bataille (sans doute est-ce le volume édité par Pauvert en 1965) et la couverture d’un livre d’étrennes ; à moins qu’il ne compare les teintes de ces deux couvertures. Par conséquent : « sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme d’un livre d’étrennes ». Il manquait la préposition de. L’ajout d’un celle, qui renverrait à « couverture », n’est pas nécessaire.

Malheureusement, quand nous relisons l’ensemble, nous constatons que notre correction fait naître une nouvelle difficulté : « elle se souvient de sa couverture… comme d’un livre d’étrennes ». La préposition de se raccorde maintenant avec le verbe « se souvient » ! J’imagine que Pierre Michon avait d’abord lui-même introduit ce de, que l’équivoque lui avait sauté aux yeux, et qu’il avait cru remettre sa phrase d’aplomb en l’amputant de l’importune préposition. Deux solutions se proposent à nous : remplacer, partout dans la phrase ou seulement dans sa dernière partie, « se souvient » par « se rappelle » (« elle se rappelle sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme d’un livre d’étrennes ») ; ou, plus simplement, remplacer « comme » par « pareille à » : « elle se souvient de sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, pareille à celle d’un livre d’étrennes » ; il faut alors ajouter le pronom celle.

J’espère avoir donné à mes lecteurs des talents d’horloger. 

 

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Published by Forator
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Gildas 21/12/2012 18:28



« [...] elle se souvient de sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme un livre d’étrennes. »
Cher Forator, votre correction est parfaite s'il s'agit de comparer deux couvertures. Mais avec un brin de mauvais esprit, j'imagine qu'on compare deux rouges. Il faudrait, sans ellipse, dire :
"Elle se souvient de sa couverture d'un rouge profond à l'éclat amorti, comme celui de celle d'un livre d'étrennes." Et si (avec encore plus de mauvaise foi !) on compare deux éclats : "comme
celui (l'éclat) de celui (le rouge) de celle (la couverture) d'un livre d'étrennes" !
Il faut vraiment préférer votre de. (Et si on garde « se souvient » et que s'y raccorde ce « de », on compare deux souvenirs, deux façons de se souvenir, ce qui n'est pas
inenvisageable...)