Prenons un roman représentatif de ce qu’est aujourd’hui la littérature de jeunesse écrite en français, par exemple Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable, par Michel Honaker (éditions Flammarion, collection Tribal, 2010) ; et observons-en les dialogues.
Une enquête policière s’est ouverte après la découverte de deux cadavres qui, à la place du sang, contiennent du sable. Les policiers convoquent l’« occultiste » Ebenezer Graymes pour qu’il participe à cette enquête. Voici un bref échange entre Graymes et un dénommé Magnus Quartz, responsable de l’enquête (L’Enchanteur de Sable, p. 63) : « – On m’a conseillé de m’adresser à vous pour avoir un deuxième avis. / – Qui ? / – Secret défense, se mura Quartz. »
Quand je disais que les ellipses autrefois reprochées à Romain Gary avaient subi des mutations imprévues, jusqu’à sombrer dans le ridicule !…
Voici la liste des verbes introducteurs mis en incise dans le dialogue des pages 13 et 14 : « – Tu as fini par adopter le sixième sens des Touaregs, remarqua l’ancien [= John Neery] en suivant sa trace. […] / – Non, maître, répliqua l’apprenti [= Ebenezer Graymes]. Ce serait me vanter. Je ressens seulement une impression de déjà-vu. Est-il possible que j’aie déjà visité ce désert ? / – Dans une autre vie, Ebenezer… Qui sait ? répondit John Neery, sa voix trahissant la crainte évidente [sic] que cela fût possible. »
Le verbe répliquer surgit fréquemment sous la plume d’Honaker, employé comme un simple synonyme de répondre. Et on aura remarqué qu’au personnage qui lui a répliqué juste avant, John Neery répond. Comme on s’en doute, la plupart de ces incises sont superflues, d’autant plus que l’échange n’est qu’à deux personnages.
Ebenezer Graymes a pris place à bord de la Plymouth banalisée du lieutenant de police Bob Single, de la police de New York, avec lequel il avait déjà eu l’occasion de coopérer dans de précédents romans : « Single n’avait pas tenu parole, il avait pris un malin plaisir à traverser “Downtown” à cent à l’heure, en grillant les feux, toutes sirènes hurlantes, au mépris des règles du code de la route. / – Vous l’avez fait exprès, le lui reprocha l’occultiste en réprimant sa nausée. / – Désolé, fit mine de s’excuser le policier, mais il s’agit d’un appel d’urgence. J’espère que cela n’entamera pas notre belle amitié. / – Nous ne sommes pas amis, décréta Ebenezer. » (L’Enchanteur de Sable, p. 55.)
Ce dialogue stéréotypé est censé nous faire entrevoir les rapports compliqués que les deux héros du roman entretiennent l’un avec l’autre. La lourdeur des propos échangés est augmentée par la redondance dans les verbes introducteurs et par la profusion même de ces verbes, puisqu’on en trouve un par réplique. Ce n’est pourtant pas dans les incises que le romancier doit étaler sa science du vocabulaire !
Page 65, l’un des enquêteurs désire interroger le gardien du parking dans lequel le meurtre a eu lieu. « – J’ai déjà répondu à toutes les questions, devança celui-ci avec une pointe d’agacement. Pourquoi je devrais recommencer ? / – Parce qu’on vous le demande, suggéra Single en le toisant d’un air mauvais. »
La faiblesse de ces dialogues provient-elle du caractère stéréotypé des situations ? Provient-elle du fait que les personnages des romans de Michel Honaker manquent cruellement de complexité psychologique ? Voyez les platitudes que profèrent ces hommes spécialisés dans la lutte contre le crime… Les verbes introducteurs, trop nombreux, sont presque systématiquement redondants par rapport au contenu des propos, et les commentaires qui prolongent le verbe introducteur placé en incise font l’effet d’intrusions incessantes de l’auteur-narrateur dans la conscience des personnages qui viennent de parler.
Ces intrusions détruisent tout mystère, ôtent à ce que le personnage vient de dire toute son opacité, en révélant trop tôt l’intention qui se cachait derrière les mots prononcés. Le procédé, qui ne laisse même pas au lecteur la possibilité de sonder l’épaisseur des sous-entendus, achève de rendre ternes les personnages et de les priver de toute épaisseur.
L’écrivain a eu beau faire d’Ebenezer Graymes un héros tourmenté et ambigu, alliant en lui l’homme méditatif (mais pas toujours perspicace) et le combattant invincible (aussi athlétique que Sherlock Holmes !), la faiblesse intrinsèque des dialogues et la grosseur des coutures par lesquelles ces dialogues sont rattachés au corps de la narration affadissent le héros et le rendent involontairement comique.
Les verbes introducteurs qui révèlent la pensée du personnage au moment où il parle ressemblent à des indications de régie pour des acteurs dont le métier est de jouer dans plusieurs téléfilms en même temps. Comme ils passent d’un personnage à un autre dans la même semaine, ces indications sont là pour leur dire sur quel état d’âme positionner le curseur de leur intensité de jeu ou celui de leur voix. Nous n’imaginons pas entendre parler les hommes de la vie réelle. Pire : ce ne sont même pas des voix originales que nous entendons, mais des voix doublées.
Honaker semble croire qu’un roman ne peut plaire que s’il ressemble à du télévisuel. Chez lui, le dialogue est surchargé d’indications de régie, et les alentours du dialogue sont débarrassés de tout ce qui pourrait passer pour de l’analyse.
On peste beaucoup dans les dialogues de L’Enchanteur de Sable :
« – Ton maudit caractère ! pesta le vieil Italien, qui en avait vu d’autres. » (Page 31.)
« – Va te faire voir ! pesta Eileen en raccrochant. » (Page 33.)
« – Une Péri [= une fée du désert] n’est au service de personne, pesta Salah. Je viens d’en chasser une particulièrement indisciplinée. » (Page 40.)
« – Geez ! pesta-t-il. Vous voulez me rendre cardiaque ? » (Page 77.)
« – Personne n’a donc pensé à changer ce dinosaure ! pesta-t-il. » (Page 133.)
Et voyez comme on tance :
« – Il est très incorrect de dévisager les gens de cette façon dans nos contrées, le tança-t-il. » (Page 42.)
« – Est-ce que vous êtes devenu fou ? le tança le doyen à mi-voix. » (Page 49.)
On soupire souvent :
« – Ah, ce pauvre Mike ! soupira Fadden. » (Page 48.)
« – Le surnaturel a toujours suscité l’hostilité de la part du monde scientifique, soupira Graymes » (Page 51).
« – À vous de voir… soupira le policier en s’engouffrant dans la cabine. » (Page 57.)
« – J’ai un ami, en bas, qui ne dirait pas mieux, soupira le policier, impressionné malgré lui. » (Page 71.)
« – Je l’ignore, soupira la présentatrice. » (Page 73.)
« – Habib Salah ment, je te l’accorde, soupira le Commandeur » (Page 91).
« – Prométhée… soupira Graymes en dédaignant <de> répondre. » (Page 117.)
« – Dire que j’ai tout fait pour me tenir à l’écart de telles affaires… soupira O’Brien. » (Page 123.)
« – Je crois qu’il l’a trouvé, soupira l’homme de la Sécurité nationale. » (Page 170.)
On s’agace :
« – Et toujours aucun suspect ? s’agaça O’Brien. » (Page 119.)
« – Je suppose que cela aussi, s’agaça O’Brien, vous alliez nous en informer ? » (Même page.)
On grince :
« – Depuis quand êtes-vous un spécialiste des rings ? grinça Single en démarrant sur les chapeaux de roues. » (Page 53.)
« – Moi aussi, je suis ravi de vous revoir, capitaine, grinça Single. » (Page 59.)
« – Quand on parle du loup… grinça Single. » (Page 116.)
On distille !
Habib Salah, un magicien chargé de veiller sur le désert égyptien, demande au jeune Ebenezer Graymes comment il a fait pour relever des traces que le vent avait effacées longtemps auparavant : « – Aucune trace ne m’est invisible, distilla le jeune homme. J’aime chasser. » (Ibid., p. 43.)
Ailleurs, nous trouvons en incise : « … coupa Graymes en distillant un imperturbable sourire » (p. 59). En déduirons-nous que distilla le jeune homme est la forme réduite de : « répondit le jeune homme en distillant un sourire » ? Peut-être pas, car ce verbe est affectionné d’Honaker, qui en fait un usage très personnel : « L’Oriental s’apprêtait à distiller une formule polie pour expliquer qu’il n’avait jamais entendu ce nom… » (p. 142).
Mais par-dessus tous les autres, l’auteur raffole du verbe s’enquérir :
« – Alors, c’est lui ? s’enquit le maître des lieux. » (Page 39.)
« Single allait reprendre sa vadrouille quand une voix s’enquit à son oreille : / – À qui parliez-vous à l’instant ? » (Page 77.)
« – Vous n’avez rien ? s’enquit Ebenezer. » (Page 83.)
« – Tu es la Péri qui s’est échappée de chez Salah ? s’enquit-il. » (Page 88.)
« – Lequel, vous en détenez tant [= des secrets] ? s’enquit Graymes en se matérialisant devant elle. » (Page 102.)
« – L’argent a été détourné, Bilbo, lui susurra Sydney Hobbs en glissant à son tour une pièce dans la fente [du distributeur automatique de boissons]. / – Par qui ? s’enquit Single en serrant les poings, prêt à en découdre avec le mauvais plaisant. » (Page 133.)
« – Que ferais-tu si tu quittais cette prison ? s’enquit-elle. » (Page 165.)
S’enquérir n’est employé à bon escient qu’à la page 142 : « Un Libanais s’enquit de ce qu’il désirait : / – Je veux Habib Salah, répondit simplement [sic] le démonologue. »
Or cette variation effrénée des verbes introducteurs aboutit au retour fréquent et lassant des mêmes verbes. Lorsqu’un écrivain part du principe qu’il faut placer en incise beaucoup de verbes différents, les limites de ses capacités de variation sont bientôt atteintes et son stock de synonymes vite épuisé.
La réapparition à intervalles réguliers des mêmes choix lexicaux, apparemment raffinés mais en réalité intrusifs et redondants, est plus agaçante que ne le serait l’emploi des verbes neutres que sont dire ou répondre ; à condition que ces derniers soient placés aux endroits les plus utiles pour le lecteur, notamment dans les dialogues qui mettent aux prises plus de deux personnages.
Les incises emphatiques et redondantes renforcent l’aspect stéréotypé des personnages et des situations :
« – Ne vous faites pas d’illusions, lieutenant, prévint le chef des enquêteurs sans amabilité. » (Page 59.)
« – Je refuse de participer à ce genre de débat, s’énerva l’un de ses contradicteurs en faisant mine de se lever. » (Page 70.)
« – Ce n’est rien Opus, le tranquillisa-t-elle. » (Page 104 ; avec l’oubli de la virgule devant l’apostrophe.)
Bilbo est le surnom du lieutenant Bob Single : « – Fallait pas te mettre sur ton 31 [sic] pour moi, Bilbo, l’accueillit-il en l’invitant à prendre place. » (Page 177.) « – Arrête, prévint [sic !] Single. Je vais vomir » (Page 178.) « – Ne t’énerve pas, Bilbo, l’apaisa Hobbs. » (Même page.)
« – […] Par là, le projecteur, je vois quelque chose ! / – Vous êtes le seul, lieutenant ! le tempéra le colonel Stewart à ses côtés » (p. 219-220).
Le lieutenant Bob Single vient de vaincre son adversaire lors d’un match de boxe. Or, de nombreux spectateurs ayant parié contre lui, Single se fait huer après sa victoire : « – Qu’ils viennent, Mario, ne décoléra pas Single, qu’ils s’amènent, et je les prends un par un ! » (L’Enchanteur de Sable, p. 31 ; Mario est le prénom de son entraîneur.)
Il est vrai qu’on emploie toujours le verbe décolérer sous la forme négative ; mais pourquoi choisir une locution aussi massive pour une simple incise de dialogue ?
Encore un verbe d’action à la forme négative : « – Appelez-moi Cobalt, répondit dignement l’interpellé. […] / – Quartz… Cobalt… ne put s’empêcher de pouffer le lieutenant du Bronx. Je me trouve sûrement en plein congrès de minéralistes. Donc, monsieur Cobalt, ceci pour dire que je ne partage pas votre opinion […]. » (Page 116.)
Mais parfois, plutôt qu’une incise maladroite du style : « enchaîna-t-il après avoir marqué un silence », Michel Honaker choisit la solution la plus naturelle : « Il marqua un silence [ou marqua un temps de silence] avant d’enchaîner : / – Quand je suis allé au Fort de Sel chercher le secours de Habib Salah, je ne l’ai pas trouvé », etc. (p. 95).
Le lieutenant Bob Single, qui vient de remporter une victoire à la boxe contre un autre jeune policier, reçoit un appel téléphonique de l’un de ses supérieurs. Il prend l’appel, en croyant avoir affaire à sa fiancée (p. 33-34) :
– Eileen, dis-toi que je n’ai pas l’intention de venir, prévint-il [sic], et aussi…
– Lieutenant Single ? l’interrompit une voix aussi froide qu’une lame. Je m’appelle Magnus Quartz. J’aimerais que vous nous rejoigniez sur une scène de crime [sic] dans Manhattan, dans l’immeuble de la chaîne KBN.
Single resta coi. Au même instant, une voiture le dépassa, avec trois flics en civil à son bord, qu’il reconnut au premier coup d’œil. Le camp des perdants, ceux qui avaient parié sur « la Terreur de Brooklyn ». Ils ne risquaient pas de venir le secourir en cas de pépin sur le terrain. La rancune entre policiers était plus coriace encore que dans la mafia. Single passa une main dans sa tignasse en brosse avant d’éclater de rire.
– Écoutez, je suis fatigué des mauvaises blagues. Désolé si vous avez perdu de l’argent sur le combat. La prochaine fois, mettez votre fric sur moi.
– Lieutenant Single, ceci n’est pas une plaisanterie. J’appartiens à la Sécurité nationale et je travaille présentement en étroite collaboration avec le Département criminel, où vous avez accompli récemment un stage, sous les ordres du capitaine Trevor Meredith…
L’autorité qui filtrait du ton de la voix – autant que la justesse de ces informations – convainquit Single qu’il ne s’agissait pas d’un farceur.
Il manque un verbe introducteur pour préciser que, même lorsque la voiture de ses trois collègues en civil parvient à sa hauteur et dépasse la sienne, le lieutenant Single n’est pas en train de les interpeller à travers la fenêtre latérale de sa Plymouth, mais qu’il continue de parler au téléphone avec l’homme qui s’est présenté comme étant Magnus Quartz. Tantôt Michel Honaker surcharge ses dialogues de verbes introducteurs, tantôt il omet le seul d’entre eux qui serait nécessaire.