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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 18:57

Choses entendues : « J’ai bien hessayé… », « Je doi havouer… », « On descen hau prochain harrêt », « Il y a à Madrid un peti haéroport et un gran haéroport » ; ou encore : Pascal « étè un gran hécrivain » !

Chaque mot est prononcé comme s’il était complètement séparé des autres, la phrase apparaissant comme la juxtaposition de mots tout juste tirés du dictionnaire, ou préenregistrés et collés bout à bout, sans que soit faite aucune de ces liaisons qui, jusqu’à une époque récente, allaient de soi (même la féminisation de la finale ain disparaît, qui était d’usage devant une initiale vocalique). Bien sûr, cette lettre h que j’introduis avant la voyelle n’est pas prononcée ; je cherche encore une manière simple de noter la non-liaison, la déliaison… ou l’anti-liaison.

Le pluriel du mot œil donne aussi du fil à retordre à nos contemporains. Lorsqu’ils prononcent correctement « les yeux », « des yeux », « de beaux yeux », ils n’ont pas conscience de faire une liaison. Presque tous s’imaginent que le mot yeux commence par le son z. S’ils téléchargent un logiciel de retouche anti yeux rouges, ils liront cela : « anti zyeux rouges ».

Comprennent-ils ce que dit Jane Birkin, quand elle chante Jane B. ? Elle articule à la perfection le texte de cette chanson écrite par Serge Gainsbourg, enregistrée en 1968, sortie en 1969 (musique composée d’après un prélude de Chopin) : « Signalement : yeux bleus, cheveux châtains. / Jane B., Anglaise, de sexe féminin. / Âge : entre vingt et vingt et un. / Apprend le dessin. »

Gainsbourg nous a légué là un bel hommage aux ressources méconnues de la langue française.

 

Ajout de novembre 2012

Quatre joueurs de football se sont effondrés en même temps sur la pelouse d’un grand stade, pendant un match, foudroyés sur place pour une raison mystérieuse. Ils meurent en quelques secondes, dans de terribles convulsions.

« Le public se tut, chaque spectateur, chaque acteur [sic] sur la pelouse stoppa sa course, son avancée, pour regarder à nouveau le rectangle vert où venait de se dérouler la tragédie. Cent soixante mille yeux à la recherche des quatre corps immobiles. De ces stars que l’on ne pouvait imaginer à l’arrêt, encore moins mortes, puisqu’on les adulait pour leur puissance, leur vitesse et leurs gestes techniques. » (Bertrand Puard, Les Effacés, Opération 3 : Hors-jeu ; éditions Hachette, 2012, p. 18-19.)

J’imagine que, si quelqu’un lisait ce passage à voix haute, il prononcerait sans hésiter : « mille z’yeux », alors que la bonne prononciation devrait nous faire entendre : cent soixante « milieux ». Voilà pourquoi, en l’absence de tout déterminant terminé par un s, on parlait naguère de paires d’yeux plutôt que d’yeux. Afin de prévenir l’équivoque, il aurait donc été judicieux d’écrire : « Quatre-vingt mille paires d’yeux à la recherche des quatre corps immobiles. » (Ciel ! L’énoncé ne tient pas compte de la présence éventuelle de personnes borgnes !)

 

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 18:22

Les Français ont tendance à confondre les pronoms y et en. Parallèlement, on constate de nombreux cas d’omission pure et simple du pronom y ou du pronom en.

 

1. Omission pure et simple :

Ces deux pronoms sont en train de disparaître de la langue orale… sauf après les pronoms relatifs dont et . « Tes chaussettes sont là où je les y ai mises », « J’ai vu le type dont tu m’en as parlé », etc. De telles phrases, si ostensiblement incorrectes, sont moins rares qu’on ne le pense. Tobie Nathan écrit, dans Qui a tué Arlozoroff ? (Grasset, 2010, p. 109) : « Collée à Tel-Aviv, Jaffa en est à la fois ses racines et son inverse. » Comment une phrase pareille a-t-elle pu échapper à la vigilance des correcteurs ?

Mais venons-en à l’essentiel.

L’omission du pronom en ou du pronom y dans des phrases où ces mots avaient longtemps paru indispensables passe aujourd’hui pour normale. Lu sous le porche de l’école primaire de mon quartier, sur une affiche ornée d’un grand dessin d’enfant : « Pourquoi les kangourous ont-il une poche ? – Pour mettre leurs mouchoirs. » Au lieu de : « Pour y mettre ».

« Si le cadre général d’un “premier contact clientèle” est donc nettement circonscrit, il demeure donc toujours, hélas, une marge d’incertitude. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; collection J’ai lu, p. 21.) Écrire plutôt : « il y demeure »… En outre, cet ajout dissuaderait le lecteur de faire la supposition que le pronom il puisse se référer au groupe « le cadre général ». Et personne ne semble avoir remarqué la répétition fâcheuse de la conjonction donc.

Un employé du ministère de l’Agriculture vient d’interroger le héros-narrateur, et celui-ci s’apprête à répondre qu’il n’a pas la réponse à sa question : « Mais Tisserand, décidément en grande forme, me prend de vitesse : une étude vient de paraître sur le sujet, affirme-t-il avec audace […]. Malheureusement il n’a pas l’étude sur lui, ni même ses références ; mais il promet de lui adresser une photocopie, dès son retour à Paris. » (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 60.) Le pronom en ne devrait pas être omis : « il promet de lui en adresser une photocopie ».

« Le lendemain, je ne suis pas allé travailler. Sans raison précise ; je n’avais simplement pas envie. » (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 123.) Je n’en avais…

« Michel était dans sa chambre ; elle poussa la porte et entra. Elle avait prévu de l’embrasser, mais lorsqu’elle amorça le geste il recula d’un bon mètre. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 61.) Lorsqu’elle en amorça le geste…

« [L]a société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 161 ; passage extrait de propos tenus par Bruno.) Mais satisfaction de quoi ? Il ne s’agit pas de la satisfaction personnelle en général, mais de l’action par laquelle on satisfait le désir. Pour faire disparaître l’équivoque que contient la phrase, il faut écrire : « tout en en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée » (ou : « tout en maintenant la satisfaction du désir dans… »).

« Il se dit qu’il aurait dû faire un enfant à Annabelle ; puis d’un seul coup il se souvint qu’il l’avait fait, ou plutôt qu’il avait commencé à le faire, qu’il avait tout du moins accepté la perspective ; et cette pensée le remplit d’une grande joie. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 284.) Qu’il en avait tout du moins accepté la perspective.

« Sur le chemin, je prends une bouteille de vodka au poivre pour faire plaisir à Jérôme. / Nous buvons quelques gorgées rouges et brûlantes. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 149.) Nous en buvons quelques gorgées…

Échantillons plus anciens : « Van Straeten présentait un visage émacié, presque ascétique. Son menton s'agrémentait d’une courte barbe rousse. Ses cheveux, bien fournis, frisottaient. Ses yeux avaient un regard trouble, équivoque, comme si des taies dégueulasses eussent recouvert le globe. » (Léo Malet, Micmac moche au Boul’Mich’, éditions Robert Laffont, 1957, chapitre VI ; consulté dans l’édition de poche du Fleuve Noir, p. 83.) Comme si des taies dégueulasses en eussent recouvert le globe ! « Gerbère a ôté ses lunettes à grosse monture d’écaille. Il essuyait les verres, très lentement, avec un mouchoir. Il était sûr de son effet. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 162.) Il en essuyait les verres…

Quelqu’un peut-il m’expliquer ce que de telles omissions sont censées ajouter au style ?

Le solécisme est manifeste dans le texte suivant : « Au mois de septembre 2001, après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse qui avait causé la mort de trente personnes et blessé deux mille cinq cents autres, j’étais parvenu à convaincre trois victimes de tenir un “carnet d’hôpital”. J'y avais inséré des photos de leurs corps tailladés et brûlés. » (Thierry Hesse, Démon, roman, éditions de l’Olivier, 2009 ; collection Points, p. 20.) Or il faut dire : « et en avait blessé deux mille cinq cents autres ». Je crois que ce qui a pu inciter Thierry Hesse à omettre le pronom en, c’est l’idée selon laquelle il conviendrait d’éviter la répétition de l’auxiliaire, quand sont coordonnés deux verbes mis à un temps composé ; idée fausse, mais qui s’est beaucoup répandue.

Dans Qui a tué Arlozoroff ?, roman de Tobie Nathan, nous entendons le propriétaire d’un hôtel poser la question suivante, rapportée au style direct (p. 52) : « Cette table vous convient-elle ou préférez-vous une autre, plus près de la lumière ? » Au lieu de : « … ou en préférez-vous une autre » ; le personnage qui parle n’étant pas un rustre mais un homme d’une courtoisie raffinée. Plus loin dans le même roman (p. 271), nous lisons : « Débordé par le monstre de sept litres de cylindrée, Lowel-Baker avait perdu la maîtrise. » Le monstre dont il est question est un roadster Mercedes, que le dénommé Lowel-Baker est en train de conduire pied au plancher. C’est de cet engin que l’Américain a perdu la maîtrise. Alors pourquoi le pronom en ne précède-t-il pas le verbe « avait perdu » ?

Dans le dernier roman de Benoît Duteurtre, Le retour du Général (éditions Fayard), nous lisons à la page 55 : « À ma vive satisfaction, le premier médicament de la liste était un générique du Voltarène, et le deuxième une pilule pour la protection de l’estomac, auxquels s’ajoutaient un troisième et un quatrième dont la prescription me semblait excessive, mais qui répondaient à mon désir d’un remède de cheval et à la nécessité de soutenir l’industrie pharmaceutique. » Duteurtre aurait dû écrire : « auxquels s’en ajoutaient un troisième et un quatrième ». Le pronom relatif auxquels renvoie aux syntagmes coordonnés « le premier médicament », « le deuxième », situés à sa gauche. Mais ce pronom relatif ne peut pas de surcroît servir de substitut au nom médicament à l’intérieur des syntagmes situés à sa droite : « un troisième », « un quatrième ». Pour que ces adjectifs, nominalisés par l’adjonction de l’article indéfini, puissent soutenir l’ellipse du nom médicament (car il serait maladroit de le répéter), l’usage recourt normalement au pronom en. Et contrairement à ce que s’imaginent parfois nos contemporains, auxquels et en ne seront pas pléonastiques l’un par rapport à l’autre.

Dans l’Album Georges Simenon, Pierre Hebey commence par raconter l’enfance du futur créateur du commissaire Maigret. Le premier mouvement du père de Georges, en rentrant chez lui après sa journée de travail, était d’attiser machinalement le feu dans le poêle du salon. Puis on lit cette phrase : « Le second mouvement était de s’asseoir dans son fauteuil d’osier pour lire le feuilleton de son journal jusqu’au jour où il trouva, bien installé, l’un des pensionnaires de sa femme. » (Album Simenon de la Bibliothèque de la Pléiade, iconographie choisie et commentée par Pierre Hebey ; éditions Gallimard, 2003, p. 27.) On ne s’explique pas l’absence du pronom y dans la subordonnée relative. Faut-il attribuer cette faute à Pierre Hebey, ou à l’ingérence d’un correcteur ignare qui aura jugé qu’après n’importe quel il convient d’ôter le y ? Or ce pronom relatif a pour antécédent le nom « jour », et pas le complément circonstanciel « dans son fauteuil d’osier ». C’est ce complément circonstanciel qui aurait dû être représenté, dans la relative, par le pronom y.

 

2. Confusion entre y et en :

Après avoir repoussé les avances d’un condisciple de son lycée, venu lui proposer de former avec lui une petite cellule terroriste, le héros adolescent médite sur l’amitié : « L’idée d’une société secrète me déplaisait […] ; et si l’amitié ne me semblait pas avoir besoin du terrorisme pour exister, elle n’était plus possible dès lors que le sentimentalisme s’en mêlait. » (Richard Millet, La Confession négative, Gallimard, 2009, p. 365.) Écrire plutôt : « s’y mêlait » (= dès lors que le sentimentalisme se mêlait à l’amitié).

Autre faute, très répandue chez les écrivains : « il en va de… » est très souvent employé à la place d’« il y va de… ». Par exemple sous la plume d’Olivier Maulin, dans Les Évangiles du lac, p. 165 : « Il en va de l’avenir de nos enfants ». Ou sous celle de Benoît Duteurtre, dans Les pieds dans l’eau (Gallimard, 2008), p. 108-109 : « Et lorsqu’on leur demande pourquoi ils veulent araser ces talus au milieu des champs, ils répondent qu’il faut bien “que les camping-cars puissent se croiser” ; et lorsqu’on leur demande pourquoi il est important que les camping-cars se croisent, ils répondent qu’il en va de l’accroissement du tourisme ; et quand on leur demande en quoi l’accroissement du tourisme est utile pour cette commune, ils répondent qu’il en va du commerce local ; et quand on leur rétorque que le commerce local n’existe plus et que les touristes vont tous à l’hypermarché de la ville voisine, ils répondent que c’est une question d’activité. » (La mise en italique est de l’auteur.)

Nous aurions préféré trouver : « il y va de l’accroissement du tourisme… il y va du commerce local » (ou plutôt : « de la survie » de ce commerce). Une phrase longue, progressant par rebonds successifs de la réflexion, peut perdre de son pouvoir de persuasion à cause de quelques bourdes.

Ne dites pas : « Il en va de ma responsabilité », mais : Il y va de ma responsabilité, c’est-à-dire : ma responsabilité sera engagée si je n’agis pas. Et ne dites pas : « Il en va de ma réputation, de mon autorité », mais : Il y va de ma réputation, de mon autorité : la sauvegarde de ma réputation ou de mon autorité en dépendent (dépendent de la décision que je prends, ou de l’action que je mène).

 

3. Utilisation du pronom en ou du pronom y dans des phrases où il aurait fallu recourir au pronom lui ou elle, précédé de la préposition de ou de la préposition à :

Entendu à la radio. « Les Américains : on aura encore besoin d’eux, comme on en a eu besoin par le passé. » Cette reprise par en du syntagme d’eux peut ici se justifier par la recherche de l’euphonie et par l’absence de toute ambiguïté sémantique. Le pronom en devrait pourtant renvoyer à des animés humains le moins souvent possible ; il devrait être réservé aux inanimés et aux animés non humains.

Morgan Sportès commet cette faute constamment : « En général Oma [= grand-maman] les laisse poireauter sur le pas de la porte, leur donnant un peu de pain pour s’en débarrasser, ou leur accordant un coin de grange où dormir. » (L’aveu de toi à moi, Fayard, p. 235). Il ne s’agit pas de se débarrasser du pain, mais des soldats errants. Donc : « se débarrasser d’eux ».

« C’était une étrange élite que Rubi côtoyait ainsi dans cette pension accrochée au flanc des Alpes bavaroises : bourgeois, aristos, artistes, qui avaient valsé, périlleusement, entre le nazisme, dont ils ne voulaient plus, et le communisme, qui n’en voulait pas. » (Ibid., p. 277.) Qui ne voulait pas d’eux.

« Roosevelt rejette alors cette découverte, il ordonne la destruction du rapport ; et quand Earle insiste pour le publier, le président lui intime l’ordre par écrit de ne pas le faire, puis s’en débarrasse en l’affectant aux îles Samoa. » (Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, collection L’Infini, 2009, p. 171.) Écrire ici, ne serait-ce que pour dissiper toute ambiguïté : « se débarrasse de lui » (de l’homme Earle, pas de son rapport).

« Celui sur lequel nous avions jeté notre dévolu, nous désirions tout lui prendre, le dévorer, qu’il n’en reste rien. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 83.) Le fait que les personnages veuillent ici réduire leur souffre-douleur à l’état de chose innommable suffit-elle à légitimer ce en mis pour de lui ?

« Le monde littéraire est un de ceux où il est le plus facile d’acquérir une réputation de mauvais garçon, et Houellebecq s’y est dûment attelé. Quand une journaliste du Times est venue le rencontrer pour en faire le portrait, il s’est soûlé jusqu’à l’effondrement, s’est écroulé, tête la première, dans son dîner, et lui a dit qu’il ne répondrait à ses questions que si elle couchait avec lui. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 31.) Une journaliste du Times est venue le rencontrer pour faire son portrait.

Houellebecq lui-même remplace fréquemment le pronom ils ou elles (du pluriel) par en : « Plusieurs femmes avaient croisé mon chemin ; je n’en conservais aucune photo, ni aucune lettre. Je n’avais pas non plus de photos de moi : ce que j’avais pu être à quinze, vingt ou trente ans, je n’en gardais aucun souvenir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 175.) Dans la première de ces deux phrases, il convenait d’écrire : « je ne conservais d’elles aucune photo ». Dans la deuxième phrase, en revanche, le pronom en est tout à fait à sa place.

Le pronom y, par sa discrétion, se prête à des abus similaires : « Depuis, François ne peut pas la [= Nicole] rejoindre sans avoir le cœur qui bat. / Lui qui cherche toujours de nouvelles conquêtes, il ne pensait pas qu’il y serait si attaché. » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 93.) Au lieu de : « qu’il serait si attaché à elle ».

« Il n’était pas certain que la société puisse [c’est-à-dire pût] survivre très longtemps avec des individus dans mon genre ; mais je pouvais survivre avec une femme, m’y attacher, essayer de la rendre heureuse. » (Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 320.) M’attacher à elle, m’attacher à une femme. Ici, la présence de l’article indéfini a pu favoriser le choix du pronom y.

En revanche, l’emploi du pronom en dans la phrase suivante est tout à fait logique : « [Le gestapiste] explique à Jan Karski qu’il ne laisse jamais sortir personne sans en avoir tiré la vérité. » (Haenel, Jan Karski, p. 73.) Ici, on n’aurait pu écrire ni « de lui » ni « d’elle ».

 

Dans l’extrait suivant, Bernard Frank a introduit une parenthèse dont le sens est clair pour tout lecteur qui sait que le référent de en est un animé non humain ou un inanimé :

« Après avoir fusillé moralement et en quelques lignes, dans les années qui suivirent la Libération, l’auteur de Madame Bovary qu’il traita pratiquement de salaud – la plus haute peine prévue en Existentialisme –, Sartre, mécontent de la frivolité de son Baudelaire (à tort, à mon sens, c’est sa rapidité et ses injustices qui en font le charme), se décida, dix ans plus tard, à entamer un immense procès en révision sous le signe de l’empathie ! Il fit revenir le jeune Flaubert et sa famille à la barre pour qu’ils révélassent comment ce bougre d’idiot avait pu écrire un chef-d’œuvre. » (Bernard Frank, Solde : Un feuilleton ; éditions Flammarion, 1981, p. 371, et dans la réédition de 2010, toujours chez Flammarion, p. 365.)

En renvoie ici à « son Baudelaire », à travers les adjectifs possessifs « sa » et « ses » qui l’ont aussi pour référent. Grâce à en, nous comprenons rétrospectivement que Frank parle de la rapidité et des injustices qui caractérisent ledit essai et non pas de la rapidité et des injustices de Sartre.

 

Note :

Dans la langue classique, y et en représentaient aussi bien les noms de choses que les noms désignant les êtres humains. « Ne vous y fiez pas » pouvait très bien signifier : « Ne vous fiez pas à cet homme. » C’est pour éviter les équivoques que les écrivains se sont mis à séparer nettement l’emploi d’à lui (à elle) et celui du pronom y. Comme je l’ai indiqué ailleurs (voir Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?), le système syntaxique et orthographique du français s’est bel et bien amélioré au fil des siècles, du moins jusqu’à une époque récente.

Une phrase comme celle-ci, normalement, n’offre plus la moindre ambiguïté : « Son insolence m’a agacé ; j’y ai répondu par la fermeté. » Comme nous l’explique Joseph Hanse : lui renverrait à l’insolent. (Hanse et Blampain, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, troisième édition, Duculot, 1994, p. 954, dans l’article « Y »).

 

Autre note :

Dans la phrase rectifiée plus haut : « Au mois de septembre 2001, après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse qui avait causé la mort de trente personnes et en avait blessé deux mille cinq cents autres… », en est le seul pronom envisageable, bien que le nom personnes ait pour référent des animés humains.

Que le référent soit animé humain, animé non humain ou inanimé n’entre pas en considération dans ce cas : le pronom en est simplement solidaire du numéral ou de l’expression exprimant une quantité lorsqu’elle est, comme ici, complément d’objet direct (« deux mille cinq cents autres » est COD de « avait blessé »).

Joseph Hanse explique (Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, troisième édition, Duculot, 1994, p. 349) :

En est requis (pour remplacer un nom) comme complément d’une expression quantitative (numéral, pronoms indéfinis, adverbes, beaucoup, peu, combien, plus d’un, un autre, une foule, etc.) lorsqu’elle est sujet réel d’un verbe impersonnel, attribut ou complément d’objet direct : On manquait de porteurs, il s’en présenta un ou deux ou plus d’un ou Le premier jour il ne s’en présenta aucun. En êtes-vous un ? J’en cherche un. En voici deux.Les Allemands (…) occupent tout le long du front une position solide derrière laquelle ils en ont organisé deux autres (Ch. de Gaulle, L’unité, Poche, p. 325). Voici vos livres, auxquels j’en ajoute un.

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 02:16

Laurent Mauvignier fait imprimer, dans Des hommes (éditions de Minuit, p. 148) : « Ils essaient de lui arracher la photo, de se la passer les uns les autres, et les commentaires volent entre deux rires. » Cette construction est-elle incorrecte ? Mauvignier aurait-il dû écrire : « se la passer les uns aux autres » ?

Certes, dans Les mots et les choses de Michel Foucault, on lisait déjà, au cœur d’une phrase splendidement bâtie (Gallimard, 1966, p. 353) : « [À] travers une critique philologique, à travers une certaine forme de biologisme, Nietzsche a retrouvé le point où l’homme et Dieu s’appartiennent l’un l’autre, où la mort du second est synonyme de la disparition du premier, et où la promesse du surhomme signifie d’abord et avant tout l’imminence de la mort de l’homme. »

Foucault aurait-il mieux fait d’écrire : « s’appartiennent l’un à l’autre » ?

Dans Les testaments trahis, qu’il a rédigé directement en français, Milan Kundera affirme que « la plus grande partie de la production romanesque d’aujourd’hui est faite de romans hors de l’histoire du roman : confessions romancées, reportages romancés, règlements de comptes romancés, autobiographies romancées […], romans ad infinitum, jusqu’à la fin du temps, qui ne disent rien de nouveau, n’ont aucune ambition esthétique, n’apportent aucun changement ni à notre compréhension de l’homme ni à la forme romanesque, se ressemblent l’un l’autre » (Gallimard, 1993, rééd. Folio, p. 28). Kundera aurait-il dû écrire : « se ressemblent l’un à l’autre » ?

Dans les phrases que je viens de citer, j’ai longtemps cru que la préposition à, déjà contenue dans le pronom réfléchi indirect se, devait être répétée au sein de la locution l’un l’autre. Or Maurice Grevisse et André Goosse, dans Le bon usage (édition de 1988, § 993), affirment que cette répétition n’est pas obligatoire. « L’un l’autre se construit parfois sans préposition quand cette expression est redondante par rapport à un pronom personnel réfléchi mis devant le verbe : Le soir d’une défaite qu’ils s’attribuent L’UN L’AUTRE (BARRÈS, Union sacrée, p. 211). – Ils se prêtent leur livret L’UN L’AUTRE (DORGELÈS, Réveil des morts, p. 28). –  Ils se lancèrent L’UN L’AUTRE à la tête de multiples écrits (DANIEL-ROPS, Église des temps classiques, t. I, p. 448). »

Cette particularité de la syntaxe française méritait d’être rappelée, mais on ne la rencontre que dans des conditions précises, qu’il faut aussi décrire.

Ayant poursuivi mon investigation, j’ai pu constater que, s’il est permis de se passer de la préposition à dans l’un l’autre lorsque le se du verbe pronominal est un complément d’attribution, il est interdit de le faire quand l’un l’autre est mis au pluriel et devient les uns les autres. J’ignore pour quelle raison mon édition du Grevisse et Goosse ne mentionne pas ce point. L’adjonction du à transforme nécessairement un les en aux. Ne pouvant faire l’ellipse du les, on est bien forcé de faire apparaître noir sur blanc la préposition, fondue dans la composition du mot aux.

Chacun peut aller le vérifier grâce au Trésor de la langue française informatisé, dictionnaire mis en ligne sur Internet, à l’accès non payant. Cet outil extraordinaire rend possible des recherches très fines qu’aucun dictionnaire sur papier ne permettait. En tapant dans la fenêtre de recherche : « les uns les autres », on obtient la liste de cent six occurrences de l’expression. Les liens hypertexte internes permettent de consulter chacune des phrases qui contiennent la locution recherchée, quel que soit l’article où elle est citée. On se retrouve donc avec une centaine de constructions pronominales, la plupart attestées par des écrivains. Mais les verbes y sont tous transitifs directs : s’abhorrer les uns les autres, s’aimer les uns les autres, se manger les uns les autres, se quitter les uns les autres, s’inviter les uns les autres, se dénoncer les uns les autres, se vomir les uns les autres

En revanche, en réponse à la recherche « les uns aux autres », le Trésor de la langue française informatisé donne accès à cent sept attestations de l’expression, la plupart comportant une construction pronominale. Voici quelques-uns de ces verbes pronominaux transitifs indirects que suit l’expression « les uns aux autres » : s’ajuster les uns aux autres, se livrer les uns aux autres, se montrer les uns aux autres, s’unir les uns aux autres… Bilan de nos recherches : dans près de deux cents phrases consultées, aucun verbe pronominal transitif indirect n’a été trouvé qui soit suivi de « les uns les autres ».

La cause est donc entendue. C’est dommage pour la phrase de Mauvignier.

Mais ce que Goosse et Grevisse ne disent pas, c’est si on peut employer l’un l’autre lorsqu’il est question de plus de deux individus. Les exemples qu’ils citent ne nous permettent pas de nous prononcer. Kundera a-t-il eu raison d’écrire : « se ressemblent l’un l’autre » ? N’aurait-il pas dû dire : « se ressemblent les uns aux autres » ?

Affaire à suivre.

 

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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 19:02

L’écrivain François Bégaudeau a fait d’un jeune professeur de français le narrateur de son roman Entre les murs, paru en 2006. Comme l’auteur à l’époque, ce professeur travaille dans un collège classé en zone d’éducation prioritaire. Du reste, quand il parlait de son livre à des journalistes, Bégaudeau expliquait qu’il avait en quelque sorte composé une autofiction et que son narrateur-personnage n’était guère différent de lui-même.

Ce narrateur, ou l’auteur, tel qu’il se décrit, est un professeur qui n’admet pas la plus petite offense faite à son autorité, mais qui éprouve beaucoup de lassitude à chaque fois qu’il doit consacrer son énergie et son intelligence à une leçon de grammaire. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il renonce sans trop de scrupules à l’impératif de transmettre des connaissances, oh non… Pourtant, le seul pouvoir qui reste au « prof », dans Entre les murs, ce n’est plus le pouvoir d’enseigner et d’évaluer des connaissances, c’est celui d’avoir le dernier mot lors des discussions animées et parfois tendues qui naissent entre lui et ses élèves.

Mon intention, en recopiant cet extrait, n’est pas de fustiger le langage des « jeunes de cités », que l’écrivain restitue et recrée avec une précision hallucinante. Je désire simplement donner un aperçu de la leçon de grammaire, scène récurrente du livre. Bégaudeau s’efforce d’en tirer à chaque fois le maximum d’effets comiques, en n’épargnant ni les adolescents, ni le professeur évidemment incapable de défendre le bien-fondé de son propre enseignement. On en jugera par cet extrait, dans lequel le narrateur se dépeint face à une classe de troisième.

Que pense François Bégaudeau, professeur de français, de la disparition des temps antérieurs ou de l’inflation du subjonctif ? Pas grand-chose. Au fond, il ne voit pas le problème.

 

J’errais entre les tables, posant sans regarder mes yeux sur les cahiers masqués par les coudes à mon passage. Je m’ennuyais.

– Bon allez on corrige. Donc, une phrase avec « après que ». Hadia qu’est-ce que tu nous proposes ?

Boucles d’oreilles en plastique noir tachetées de cœurs roses.

– Après qu’il soit allé à l’école, il rentra chez lui.

Ayant noté au tableau sur [sic] sa dictée, je me suis reculé. […]

– Hier j’ai dit qu’après « après que » on met l’indicatif. Pourquoi ? Parce que le subjonctif exprime des choses hypothétiques, des actions pas sûres. […] Quand on utilise « après que », c’est que l’action a eu lieu puisqu’on est après, donc on met l’indicatif. Donc là comment on va faire ? Cynthia encore.

Pink [brodé en rose sur le tee-shirt noir de Cynthia].

– Euh. Après qu’il alla à l’école, il rentra chez lui.

Je notais à mesure au tableau.

– Bon, tu as mis l’indicatif, c’est bien. Le seul petit truc, et c’est la deuxième chose qui allait pas dans la phrase d’Hadia, c’est qu’en fait on utilise pas le passé simple dans ce cas-là. On utilise plutôt le passé composé [sic], donc ça donne ?

Pink.

– Euh… après qu’il est allé à la piscine, il rentra.

– Oui mais non. Il faut le mettre partout, le passé composé.

– Euh… après qu’il est allé à la piscine, il a rentré.

[…]

C’est à ce moment qu’Alyssa s’est dressée.

– Mais m’sieur, c’est pas obligé l’action elle est déjà faite quand on utilise après que.

Merde.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ben par’emple si je dis il faudra que tu manges après que… après que j’sais pas, à ce moment-là ça veut dire le gars il a pas encore fait, alors là on utilise le subjonctif normalement.

– C’est vrai que dans ce cas-là on pourrait utiliser le subjonctif [sic], mais en fait non. Dans ce cas, on utilise un drôle de temps qui s’appelle le futur antérieur. Après que tu auras fait du sport, il faudra que tu manges.

– C’est pas logique.

– On peut dire ça, oui, mais tu sais cette règle avec « après que » personne la connaît et tout le monde fait la faute, alors c’est pas la peine de trop se casser la tête dessus.

   

F. Bégaudeau, Entre les murs, éditions Verticales

(Gallimard), 2006, p. 24-26. Ponctuation respectée,

ainsi que l’omission de la négation ne.

 

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 00:39

Dans les livres que publient les grands éditeurs parisiens, nous découvrons de plus en plus de mots très mal coupés en fin de ligne. La césure graphique est parfois pratiquée avec un laisser-aller qui ne s’observait jusque-là que dans les colonnes des journaux, où ces négligences semblent inévitables.

Dans les journaux, ça peut aboutir à ceci : « ainsi que le dit justement Co-hn-Bendit » (article de Marc Weitzmann, journal Libération, jeudi 25 mars 2010). La coupure en bout de ligne intervient entre « Co » et « hn ». Vous avez dit bizarre ?

Dans les livres, c’est désormais la même chose : « dés-olante » (Jean Dutourd, Au Bon Beurre, l’École des loisirs, 2008, édition illustrée par Philippe Dumas, p. 67) ; « retro-uverons » (Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires ; éditions du Seuil, collection la République des Idées, 2002, p. 51) ; « devai-ent » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 138) ; « Il avait marché dans la combine, comme un chiot en rut, il y avait foncé, ouah, ouah ! Avec tant d’autres chi-ots ! » (ibid., p. 310 ; normalement on ne coupe pas entre deux voyelles, même lorsqu’elles forment une diphtongue ou qu’elles sont en hiatus) ; « nous avi-ons vingt ans » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994, collection J’ai lu, p. 31) ; « Antial-lemand forcené, le patron de l’Action française n’en avait pas moins vu, dans la défaite de juin 1940, “une divine surprise” » (ibid., p. 311 ; la coupure aurait dû se faire entre le préfixe anti et la base) ; « qu’ils faisaient partie d’un complot de Mexic-ains anarchistes » (quatrième de couverture de Little Egypt, par Thomas McMahon, Calmann-Lévy, 2010) ; « que nos mômes se fassent rac-ketter » (Matthieu Jung, Principe de précaution, Stock, 2009, p. 266) ; « sur toute l’étendue où portent les ray-ons du soleil » (Pascal Quignard, Triomphe du temps, Galilée, 2006, p. 53 ; on ne peut couper ni avant ni après le y, lorsque cette lettre non seulement forme diphtongue avec la voyelle qui suit, mais influe aussi sur la prononciation de la voyelle qui précède).

Dans les extraits suivants, les mots seront bien coupés entre deux syllabes graphiques. Mais il faut savoir que la typographie soignée s’interdisait de rejeter au début d’une ligne la syllabe finale si celle-ci comportait une consonne et un e muet. Cette contrainte n’avait jamais pu être imposée dans les journaux, en raison de l’étroitesse des colonnes. Aujourd’hui, les professionnels de l’édition de livres semblent ne pas avoir à leur disposition d’autres logiciels de traitement de texte que ceux conçus pour les imprimeurs de journaux quotidiens.

Observez comme chaque coupure de ce type nuit à la perception immédiate de l’unité du mot et menace de fausser la prononciation : « ravis de faire leurs emplettes culturel-les » (Benoît Duteurtre, Le retour du Général, Fayard, 2010, p. 56) ; « de soli-des amis » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 221) ; « toutes les maîtres-ses » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 211). Et dans les années 1980 déjà : « les antagonis-mes individuels » (André Malraux, Œuvres complètes, volume I, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, p. 775).

La coupure était évidemment proscrite dans un mot de deux syllabes s’il se prononçait comme un monosyllabe. Cette règle de bon sens est-elle encore en vigueur ? On peut en douter, lorsqu’on voit l’adjectif chaque coupé ainsi : « à cha-que personne » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 30-31) ; ou lorsqu’on lit : « de tra-ces écrites » (Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet, éditions de Minuit, 2002, p. 27) ; « dès qu’el-le ouvrait la bouche » (Pierre Gripari, Patrouille du Conte, l’Âge d’Homme, réédité dans la collection Revizor en 2010, p. 149) ; « qu’el-le n’a loisir ni liberté » (ibid., p. 150) ; « c’est lui-mê-me » (ibid., p. 164).

Dans un nom propre, la coupure était également proscrite. Aujourd’hui nous lisons : « les collines de Bourgo-gne » (Le dernier mort de Mitterrand, p. 17) ; « Grossou-vre » (ibid., p. 108).

Rappelons aussi qu’il n’existe que deux façons correctes de couper en fin de ligne un mot comme aujourd’hui : « au-jourd’hui » et « aujour-d’hui ». La partie élidée d’un mot (en l’occurrence : aujourd’) ne doit pas béer au bord de la marge. Hélas fréquent dans l’écriture manuscrite de tout un chacun, le phénomène reste rare dans l’édition. Je l’ai toutefois observé dans Céline et le grand mensonge, essai d’André Rossel-Kirschen (éditions Mille et une nuits, 2004), où la préposition de apparaît en fin de ligne, p. 69, sous la forme « d’ ».

Plusieurs nombres en chiffres, multiples de mille, apparaissent dans le texte. Avec raison, André Rossel-Kirschen a libellé en chiffres ces grands nombres. Mais l’imprimeur et l’éditeur se sont montrés fort négligents, en laissant certains de ces nombres se répartir sur deux lignes d’imprimerie par l’effet d’une séparation graphique incongrue : « je dois 600 / 000 francs au fisc » (citation d’une lettre de Céline, p. 54), « Il réclame des droits sur 40 / 000 exemplaires » (p. 62).

C’est le massacre du texte à la tronçonneuse.

 

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Published by Forator
26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 12:03

J’enlève énormément de majuscules lorsque je relis un manuscrit destiné à la publication, j’en raye beaucoup, par pur agacement, lorsque je lis un livre ou un document déjà imprimé. Nous vivons à une époque qui en met dix fois trop, généralement par ignorance. Il paraît que Luther a décrété que tous les substantifs de la langue allemande prendraient la majuscule, pour que les hommes qui avaient appris à lire et à écrire ne fussent plus hantés par la crainte de confondre les noms communs et les noms propres. Eh bien, les Français d’aujourd’hui en sont presque venus à recourir au même pis-aller, ayant perdu tous leurs repères dans l’usage de la langue écrite.

On met tant de majuscules à tort et à travers aujourd’hui, que les élèves des écoles et des collèges n’arrivent plus à s’en passer et écrivent « Complément d’Objet Direct », « Complément du Nom », et ainsi de suite. Ils y sont parfois encouragés par leurs maîtres et par leurs professeurs… Mais c'est puéril : comme si on risquait d’oublier le lien entre l’abréviation COD et l'expression en toutes lettres ! Ce n’est pas parce qu’on écrit P.S. (ou PS) en capitales qu’on doit cesser de parler d’un post-scriptum, avec une minuscule à chacune des initiales. Ce n’est pas parce qu’on écrit ZEP en capitales qu’on doit cesser de parler d’une zone d’éducation prioritaire, ni parce qu’on emploie le sigle PCF qu’on doit cesser de parler du parti communiste français.

Ni les noms des jours, ni ceux des mois ne devraient s’écrire avec une majuscule en français. C’est par américanisme que nos contemporains écrivent et font imprimer : « en ce Lundi 26 Avril… ». Le même genre d’usage aberrant s’est imposé dans les titres de chansons. Sous prétexte qu’à l'intérieur des livrets accompagnant les disques compacts on trouve The Man Who Sold The World, on imprime désormais : Elle A Les Yeux Révolver, absurdité que les éditeurs de livres eux-mêmes ont commencé à imiter. J’en vois la preuve dans l’album Les Bêtes d’Ombre, par Anne Sibran et Stéphane Blanquet (Gallimard Jeunesse, collection Giboulées, 2010), dont le titre est imprimé sur la couverture toutes majuscules sorties, alors qu’à l’intérieur du livre, dans le texte, on trouve sagement écrit : « bêtes d’ombre ».

Une Assemblée nationale, une Éducation nationale… peuvent bien s’abréger A.N. ou É.N., l’adjectif national ne prend pas la majuscule en français. Dès lors qu’il signifie : « qui appartient à tous les citoyens », laissons cet adjectif être modeste et démocratique. On a toujours écrit Assemblée nationale, Éducation nationale, selon la même règle qui veut qu’on écrive la Troisième République ou la Grande Armée, l’adjectif ne prenant une majuscule que quand il est placé avant le nom avec lequel il forme locution.

Certes, il existe une majuscule employée par déférence. Ainsi, on écrit Monsieur le Comte (plutôt que monsieur le comte) quand on s’adresse à lui, le titre étant mis en apostrophe. Mais quand on parle du même individu à la troisième personne, il convient d’écrire le comte de X (ou le comte tout court), sans majuscule au titre nobiliaire. Ces subtilités sont de moins en moins connues. On pourrait juger admissible la suppression de la majuscule dans les deux cas (à condition d’ôter aussi, dans l’apostrophe, celle mise à l’initiale de Monsieur, pour l’équilibre), mais la tendance sera plutôt à l’ajout d’une majuscule intempestive dans le cas de la phrase à la troisième personne. Remarque : lorsque le général de Gaulle n’est désigné que par son grade, le mot a droit à une majuscule de révérence : le Général ; mais ce traitement de faveur est réservé à un petit nombre de figures historiques (dans le cas du maréchal Pétain, le traitement de faveur aura été de courte durée).

Hélas, les médias et une partie des imprimeurs croient que la majuscule, ailleurs qu’à l’initiale d’un nom propre, est toujours un ornement, une marque de respect, une manière d’ennoblir une dénomination, quand elle sert essentiellement à personnifier un abstrait. Nous aussi, les instruits, nous nous mettons à écrire « Éducation Nationale », « Président de la République », « Service National » ou « Marine Nationale », alors qu’il faudrait écrire président de la République, service national, marine nationale ; aucun des noms président, service et marine n’étant un abstrait personnifié, contrairement à République ou à Éducation. C’est pour susciter une personnification que Baudelaire met une majuscule au nom d’un mois, dans le célèbre vers : « Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres… »

Mais n’encombrons pas les esprits de subtilités excessives. Il n’est pas interdit d’écrire : la Gendarmerie nationale, la Marine nationale. L’essentiel est de ne pas mettre de majuscule à l’adjectif, puisqu’il suit le nom.

 

L’abus actuel des majuscules me semble lié au besoin qu’ont les spécialistes de toute espèce de s’exprimer par sigles et par abréviations.

Il y a encore quelques années, le conférencier considérait comme un manque d’éducation le fait d’infliger à son auditoire des suites de lettres qui ne seraient pas comprises de tous. La faculté d’abréger était encore, comme chez les Romains et chez les copistes du Moyen Âge, une commodité de l’écriture. Elle n’était guère admise à l’oral. On avait tendance à restaurer, pendant la lecture à voix haute, les lettres manquantes des expressions abrégées.

Maintenant les journalistes, les sociologues, les psychologues, et tous les fonctionnaires, nous obligent à entendre chaque jour des dizaines de sigles dont on est obligé ensuite d’aller avouer humblement qu’on en ignore la signification, quand on l’ose. L’orateur croit-il qu’il gaspillerait son souffle vital s’il parlait quelques secondes de plus, se contraignant à articuler l’énoncé complet ? Il faut sans doute voir dans ce goût pour les sigles et pour les abréviations une forme d’intimidation culturelle. Depuis que la science s’est démocratisée, le conférencier redoute de paraître trop peu supérieur à son auditoire et multiplie les signes extérieurs de scientificité. Les abréviations font maintenant partie de ce répertoire de gadgets, elles appartiennent à la panoplie du terrorisme intellectuel.

Dans un contexte à peine différent, certains fonctionnaires prennent plaisir à remplacer la dénomination d’Éducation nationale par celle d’« Éhenne » (É.N.), comme si ces deux initiales étaient plus aptes à exprimer la gloire de la science pédagogique, ou comme si l’adjectif national s’était chargé de connotations trop négatives pour rester associé plus longtemps à la notion d’éducation. L’abréviation nouvelle peut aussi faire sourire : on croit y entendre le mot géhenne. Ce choix n’est pas inapproprié, si l’on songe à l’ambiance qui règne dans certains de nos collèges et de nos lycées…

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 11:00

Le C.O.D. antéposé, éventuellement sous la forme du pronom relatif que, entraîne de moins en moins souvent l’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir :

« Il y a des choses que je savais et que je n’ai pas mis dans mon livre. »

« La betterave qui a sauté du camion, je me la suis pris en plein front. »

« La directrice de la pension s’est pris d’affection pour Marianne Oswald. »

« Elle ne s’est jamais plaint. »

« Je suis vraiment content que tu évoques Annie Ernaux, que j’ai récemment découvert avec La place. »

« Dans aucune des lettres que j’ai écrits, je n’ai demandé l’interdiction de ce reportage. » Mais peut-être faudrait-il transcrire cette phrase en dépossédant le participe écrit de toute marque d’accord, y compris celle du pluriel : « aucune des lettres que j’ai écrit » ?

« Je vais vous répéter exactement la phrase qu’il a dit. »

« Les librairies de centre-ville sont soumis à des loyers exorbitants. » (Entendu sur France Culture le 24 avril 2010. L’interviewée a prononcé : « soumi’ à ».)

Plus aucune femme ne dit : « Ce qui m’a séduite dans ce livre, c’est… », etc. Non, les femmes disent maintenant : « Ce qui m’a séduit dans ce livre ».

En 1971 déjà, Serge Gainsbourg chantait : « Ça c’est l’histoire / De Melody Nelson / Qu’à part moi-même personne / N’a jamais pris dans ses bras / Ça vous étonne / Mais c’est comme ça ». (Premier couplet de la chanson Ballade de Melody Nelson ; texte de Serge Gainsbourg, musique de Jean-Claude Vannier, 1971.) Mais on se rappelle peut-être que Brassens enregistra en 1954 la chanson La première fille, dans laquelle figurait ce même non-accord du même participe passé : « Jamais de la vie / On ne l’oubliera / La première fille / Qu’on a pris dans ses bras »… La version de l’album fait clairement entendre l’omission du son s (« pri »).

Dès l’année suivante, où il réenregistra cette chanson dans le studio d’Europe 1 pour une série d’émissions diffusées à l’antenne entre novembre 1955 et février 1956, Brassens rectifia l’accord et le fit entendre. Cette fois, il laissa au vers sa longueur de six syllabes (en prononçant le s mais en omettant le e du participe passé : « priz’ dans »). Plus tard, lorsqu’il reprenait cette chanson en concert, il le transformait en vers de sept syllabes dans le premier couplet où il apparaissait (la prononciation du e du participe prise, tout à fait légitime devant l’initiale consonantique du mot suivant, entraînant cet allongement du vers), puis il revenait aux six syllabes (toujours en faisant entendre le s) dans les autres couplets, variations que l’organisation métrique assez libre du texte permettait sans inconvénient.

En 1972, Michel Sardou : « Les pauvres ont besoin de l’Église / C’est un peu là qu’ils sont humains / Brûler leur Dieu est la bêtise / Qu’ont déjà commis les Romains »… (Danton, paroles de Michel Sardou et Maurice Vidalin, musique de Jacques Revaux.) Un peu plus tard, en 1974, le président Giscard d’Estaing évoquait publiquement : « les décisions que j’ai pris » et « toutes les réformes que je vous avais promis ».

Nous voyons ce déni d’accord se répandre dans les livres que publient les maisons les plus prestigieuses :

« Sur le terrain éducatif, en particulier, les réformes que les contestataires des années 1960 ont revendiqué, puis mis en œuvre dans les décennies suivantes, ont suivi une voie que les États-Unis avaient déjà tracée. » (Olivier Rey, Une folle solitude : Le fantasme de l’homme auto-construit ; éditions du Seuil, 2006, p. 235.)

« Danielle Mitterrand, se piquant d’avoir gardé les idéaux de gauche que son président de mari paraît avoir sacrifié à la realpolitik, soutient publiquement les opposants du Polisario. »

« Plus tard, lorsque des collaborateurs s’étonneront tout haut des incessants allers-retours du conseiller à Tunis, dans des avions du Glam, François Mitterrand les arrêtera d’un geste : “Quand Ben Ali a été élu président, Grossouvre a été la première personne qu’il ait appelé !” » (Ces deux derniers extraits sont tirés de la page 108 de l’essai de la journaliste Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010.) Et puis, bien sûr, il faudrait parler d’allers-retours entre un lieu et un autre, plutôt que d’allers-retours « à » tel endroit.

« Le train avait atteint sa vitesse lorsque Victor remarqua la petite sacoche qu’avait laissé son éphémère compagnon de voyage. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 394.)

« [Des dessins et des lithographies oubliés depuis des lustres au fond de son atelier, Thierry Blin aurait pu tirer] un bon prix chez un brocanteur spécialisé et peu regardant sur l’origine, mais la redoutable Brigitte, sa comptable, se serait vite aperçu de leur disparition. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 208.)

« [L’]idée du Trickpack [= un objet inventé par le personnage] avouait une certaine fantaisie, celle qu’il laissait s’exprimer quand il était éméché, mais son esprit créatif s’arrêtait là, dans un surplus d’absurdité dont l’humanité se serait bien passé. » (Ibid., p. 274.)

Même dans la prose romanesque très travaillée de Pierre Jourde :

« On s’attarde sur les traits d’une voisine de compartiment, on est certain de l’avoir vue, on ne sait plus où, le train s’arrête, elle descend, elle disparaît avec la petite énigme irrésolue. Ce n’était peut-être que l’énigme de sa singularité, qu’un moment on a pris pour une reconnaissance. » (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 13.) L’antécédent du pronom relatif que étant le nom énigme, le participe pris ne pouvait être mis qu’au féminin. « François disait que sa mère avait tenté une fois, alors qu’il devait avoir six ans, de supprimer presque complètement les séjours chez l’aïeule. Elle s’y était pris trop tard. » (Ibid., p. 198.) Jourde se montre parfois plus attentif : « À aucun moment il [François] ne m’a donné d’explications sur la direction qu’avait prise sa vie […]. » (Ibid., p. 208.)

Et on voit surgir sous la plume de Charles Dantzig, que la lecture de son Dictionnaire égoïste de la littérature française devrait nous faire considérer comme un orfèvre de la langue française :

« Cette star de cinéma a joué dans L’Autre Femme de Tarzan, La Barcarolle de Broadway et une adaptation de La Lettre écarlate [sic pour l’italique appliquée seulement aux deux derniers mots] qu’elle a produit elle-même non sans la transformer en histoire d’amour entre une étudiante et un champion universitaire de football américain. » (Charles Dantzig, préface au roman Tante Mame de l’Américain Patrick Dennis, p. X ; Flammarion, 2010.) La star de cinéma que cet extrait évoque est un personnage de fiction, imaginé par le romancier Patrick Dennis. J’ai tout respecté, le style, la ponctuation, le participe passé non accordé avec le C.O.D. antéposé, et même cette incroyable négligence typographique que j’ai signalée entre crochets. Oui, le texte est vraiment imprimé ainsi dans le livre.

Simple coquille d’imprimerie ? Résultat d’un repentir qui n’a pas été étendu à toute la phrase ? Dans ce fameux Dictionnaire égoïste de la littérature française, on lit ceci, à propos de Jean Giono (Grasset, 2005, p. 340) : « [I]l est resté en prison jusqu’en janvier 1945 sans avoir été inculpé ; il avait abrité des résistants et sa pièce Le Voyage en calèche avait été interdit par les Allemands ». J’en suis moi-même tout interdit… Certes, dans un aussi gros livre, quelques défaillances sont inévitables.

Ce qui me frappe le plus, dans cette disparition des accords, est précisément que les locuteurs ne sentent plus leur utilité, leur nécessité. Les accords se sont mis à heurter. Font-ils trop entendre le genre, trop entendre le sexe ? Mais les mêmes qui refusent ces accords élémentaires, par exemple les femmes qui parlent d’elles-mêmes en laissant au masculin tous les participes passés (« Mon mari m’a beaucoup surpris », « Je me suis inscrit sur Facebook »), se mettent à faire des accords inédits, interdits par la grammaire, prononçant ou écrivant des phrases telles que : « Je me suis faite draguer par un tas d’imbéciles », « Franck m’a faite rire pendant tout le repas », etc. ; alors que le participe fait, en tant que semi-auxiliaire (dans la périphrase faire + infinitif ou se faire + infinitif), avait été décrété invariable en toute circonstance.

La phrase suivante, en revanche, est parfaitement correcte :

« Et je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je me suis mise à pleurer sur mon plateau, mes choux de Bruxelles et ma crème au caramel. » Celle qui parle est la narratrice du roman de Jérôme Leroy La grande môme (2007, éditions Syros, coll. Rat noir, chap. 5, p. 80). Le pronom personnel me n’est pas le C.O.D. du verbe a pris, mais un complément d’objet indirect, comme dans Qu’est-ce qui lui prend, J’ignore ce qui leur a pris, etc. On sait que quelques bons auteurs ont écrit : « ce qui les a pris », « ce qui l’a prise », « Qu’est-ce qui les prend ». Mais la construction précédente est plus courante et, probablement même, plus classique.

 

Dans les exemples rassemblés pour le présent billet, l’accord du participe passé des verbes pronominaux n’a pas été distingué de celui des autres participes. Or les gens ont tendance à penser que, dans le cas des verbes pronominaux, l’accord du participe passé obéit à une logique particulière. Pour vous convaincre qu’il n’en est rien, et surtout pour vous enseigner les bonnes questions qu’il faut se poser face à un verbe pronominal employé à un temps composé, lorsqu’on doit y faire l’accord du participe passé ou lorsqu’on veut vérifier si le participe passé y est correctement accordé, je vous invite à lire cet article plus récent : L’accord du participe passé : stade terminal (4). (Remarque ajoutée en 2020.)

 

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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 17:33

Je viens de lire Pensées d’un philosophe sous Prozac (éditions Milan, 2002), un essai bref et percutant de Frédéric Schiffter. Je recopie à votre intention quelques extraits de son cinquième chapitre, parce qu’ils prolongent et enrichissent certaines idées développées dans ce blog. Le chapitre s’intitule : « Pédagogie de la misère, misère de la pédagogie ».

 

« Pour n’avoir affaire qu’à des gens en fin de parcours dans l’enseignement secondaire, je crois être bien placé pour témoigner de ce déficit d’instruction élémentaire si fréquent chez le lycéen moyen. Son incapacité à rédiger une dissertation en bon français en est la plus criante des preuves. La faute d’orthographe et de grammaire, l’imprécision du vocabulaire, l’oubli des différents registres du langage, sont les mauvais génies qui animent la copie courante […]. Encore une fois, je n’évoque pas le cas du “jeune” issu de l’immigration, mais du “jeune” de souche française, qui non seulement baragouine sa propre langue maternelle comme s’il s’agissait d’une langue étrangère, mais qui, de plus, parce qu’il ne peut pas la comprendre, ne veut plus l’entendre parler correctement – à tel point que lorsqu’on demande à cet ami professeur de lettres quelle est sa discipline, il répond désormais : “J’enseigne le F.L.M., français langue morte.” »

 

« Considéré naguère comme la voie royale menant au savoir, voilà le livre pour cela même rabaissé au statut de simple “support écrit” à égalité de prestige avec les autres “supports” – audio-visuels, informatiques – ; et dès lors la lecture, qui implique – les sociologues s’en souviennent peut-être – solitude, silence, effort personnel de compréhension, devient suspecte d’élitisme et d’incivisme. Un lycéen qui s’élève au-dessus de son âge par le plaisir intelligent de la lecture, se voit accusé par ses congénères, préférant barboter dans la jubilation cucul de la fête, de vouloir s’élever au-dessus d’eux. Mais qu’il ne soit pas un vrai jeune, cela heurte aussi ses professeurs. Pourquoi s’isoler pour lire quand tout le moderne attirail de la communication permet “un travail en groupe” ? Pourquoi se cultiver, quand on peut s’informer de connaissances utiles pour un futur emploi, et cela dans une atmosphère agréable et détendue ? Par nature individuelle, la culture par le livre singularise ; s’adressant à tous, l’information par l’écran socialise. L’important, c’est de participer. »

 

Et Schiffter de stigmatiser, à juste titre, « la déconcertante souplesse d’échine avec laquelle les maîtres se plient au sabotage technocratique de leur enseignement. On savait déjà qu’ils avaient renoncé à leurs titres d’instituteurs et de professeurs en se laissant désigner, et en se désignant eux-mêmes, comme des enseignants – ayant oublié qu’un instituteur est ce maître qui fait tenir debout l’esprit d’un enfant, et le professeur ce maître qui transmet son savoir à un élève afin qu’il puisse, éventuellement, à son tour, le transmettre ».

 

« [L’instruction est] le moyen contre nature par lequel on fait goûter [les hommes] au savoir et cela dans le but qu’ils en éprouvent par la suite le manque et, donc, le désir.

» Mais l’école n’existe pas seulement parce que les hommes, surtout quand ils sont très jeunes, ne désirent rien moins que le savoir, mais aussi parce qu’elle est un lieu où ils se civilisent, c’est-à-dire où ils apprennent la coexistence pacifique et égalitaire des névroses. »

 

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 22:44

On constate dans la prose narrative des quinze dernières années, notamment dans les romans, un refus obstiné, voire maniaque, de l’imparfait du subjonctif, alors que c’est parfois le seul temps syntaxiquement acceptable. Mais ce temps choque les générations d’étudiants en lettres qui ont acquis, sous l’influence de la critique littéraire des années 1950 et 60, une hostilité de principe à la culture bourgeoise, et peut-être aussi les directeurs de collection qui se veulent fidèles à l’esprit antibourgeois de leur propre formation intellectuelle au temps du structuralisme… Ils le remplacent alors par le subjonctif présent, sans jamais se demander si le surgissement de ce temps ne faussera pas la cohérence interne de toute la phrase.

Prenons quelques exemples. Voici Jean-Michel Delacomptée, Langue morte : Bossuet (Gallimard, collection L’un et l’autre, 2009), p. 57 : « [Sa belle-soeur] était douée d’une intelligence supérieure et menait son existence à sa guise, sans souci de la rumeur. Bossuet aurait préféré qu’elle entre au couvent. »

C’est entrât qui convient ici.

« Alex n’avait jamais désiré devenir espion […]. Crawley était la dernière personne qu’il souhaitait rencontrer. » (Anthony Horowitz, Skeleton Key, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 2002, Le Livre de Poche jeunesse, p. 25.) La phrase aurait dû comporter : « souhaitât rencontrer », ou « eût souhaité rencontrer », seuls choix admissibles dans son contexte. Le présent du subjonctif aurait créé une incohérence temporelle trop criante (« était la dernière personne qu’il souhaite… »). La traductrice l’a donc rejeté instinctivement, puis elle a cherché une autre solution. Elle s’est décidée pour l’un des temps passés de l’indicatif, mais le mode indicatif est un choix aussi peu acceptable dans ce contexte que l’aurait été le choix du présent du subjonctif. Le souhait n’a pas été formulé par Alex avant sa rencontre avec Crawley, ce n’est pas un souhait formulé dans le réel et portant sur le réel (comme dans les phrases du type : « Mon frère est la dernière personne que ma mère a souhaité voir avant de partir »). C’est un souhait dont la possibilité même n’est envisagée que rétrospectivement, après l’apparition de Crawley. D’où l’impérieuse nécessité du subjonctif ; et pas du subjonctif présent !

Lu dans La traque, par Muriel et Patrick Spens (Le Cherche-Midi, 2010, p. 45) : « Car Eberhardt n’en faisait pas mystère, il était un nazi de la première heure […] ! Il avait connu, dans des cercles ésotériques bavarois, les Goering, Hess, Rosenberg et consorts, avant même qu’Adolf Hitler ne les rencontre lui-même et n’en fasse les cadres de son mouvement. » La phrase est parfaitement conforme à la norme actuelle, mais j’aurais préféré lire : « avant même qu’Adolf Hitler ne les rencontrât lui-même et n’en fît les cadres de son mouvement ». Pourquoi des romanciers qui situent leur histoire dans le contexte des années 1930 se privent-ils de ce moyen simple de crédibiliser la langue parlée et entendue par leurs personnages ?

Bien sûr, c’est par peur de paraître affecté, pompeux. Or le rôle de la syntaxe est de faire tenir les mots ensemble, solidement et durablement. Sauf en cas de recours volontaire à des archaïsmes ou à des formes de préciosité, la syntaxe n’est pas porteuse de sens par elle-même. Veut-on simplifier les usages du français, donner naissance à un outil de pure communication, à une langue artificiellement neutralisée, qui soit débarrassée de toutes les locutions considérées comme « bourgeoisement » marquées ? Ce n’est pas en ignorant les contraintes imposées par la syntaxe qu’on y parviendra. L’histoire de la langue ne peut pas être extirpée de la langue, sans que des dommages irréversibles soient infligés à celle-ci. Toute langue est majoritairement composée de contraintes héritées, dont on peut déjouer certains effets, mais qu’on ne peut pas se contenter d’ignorer.

Le présent du subjonctif est un temps. À ce titre, il est inclus dans un système. Il exprime la simultanéité, mais aussi le futur proche (dans le cadre de l’expression du vœu, du souhait ou de la concession). Cela fait déjà un éventail assez ouvert. Il existe bien quelques cas où le verbe d’une subordonnée se met au subjonctif présent par attraction modale, mais il ne faut pas forcer ce temps à exprimer, en plus des siennes propres, toutes les nuances naguère associées au subjonctif imparfait.

 

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 20:49

Depuis une bonne vingtaine d’années, le mot homme est dans le collimateur de toutes les ligues anti-oppression et anti-discriminations. Il n’est presque plus jamais pris dans son sens courant d’« être humain, en général, sans distinction d’âge ni de sexe ». Nous entendons de moins en moins souvent parler de « droits de l’homme », ou alors à l’écrit, avec une majuscule crétinisante : « droits de l’Homme » (comme si le mot homme était un abstrait personnifié). Car on préfère aujourd’hui parler de « droits humains ». C’est un pur anglicisme, mais la formule passe pour n’exclure personne et pour ne plus encourir la suspicion de machisme ou de masculinocentrisme.

« [Le lieutenant de police Bob Single] ne se sentait pas prêt à suivre ces pistes ténébreuses, méprisées par les détectives ordinaires, dont il craignait qu’elles ne le conduisent vers ce que l’Homme redoute de plus terrifiant. » (Michel Honaker, Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable ; éditions Flammarion, collection Tribal, 2010, p. 135.) Je me sens pris pour un idiot par ce h majuscule, que je suis toujours tenté d’entendre comme un h fortement aspiré…

Mais depuis dix ans, la réfection bien-pensante de la langue sous l’influence du politically correct anglo-saxon semble avoir franchi une nouvelle étape. Les intellectuels, imités par le commun des mortels, s’interdisent maintenant de parler d’« hommes » ou de « femmes » ; l’existence d’une différence des sexes étant subitement apparue, à certains penseurs de carrière, comme un intolérable enfermement. Ils vous feront donc entendre vingt fois dans le même exposé le mot « personne(s) », plutôt que d’assigner un sexe aux individus dont ils parlent. Personnes est jugé plus neutre. Quant au mot gens, qu’on employait si couramment pour évoquer un mélange d’hommes et de femmes, on le trouve moins souvent lui aussi. Trop courant, pas assez savant, il n’exprimait pas assez explicitement notre volonté de tolérance… Cet effacement de la différence entre les deux genres avait été rêvé, en leur temps, par Maurice Blanchot et par Roland Barthes, et il s’incorpore aujourd’hui dans la lutte (« citoyenne ») contre toutes les frontières, contre toutes les discriminations, contre toutes les exclusions.

Peu à peu, la langue française devient transgenre.

Sauf que, dans le lexique français, le mot personne n’est pas du genre neutre mais du genre féminin ! C’est pourquoi, parallèlement, le nom personne se voit souvent utilisé, dans le parler courant, comme un synonyme du nom femme. On constatera que lorsque l’anglicisme personnes est mis pour hommes et pour gens, il est repris, dans le français spontané d’aujourd’hui, par un pronom masculin et que l’adjectif qualificatif qui éventuellement l’accompagne est mis au masculin : « La moitié des personnes en situation d’illettrisme sont âgés de quarante-cinq ans et ils ont un emploi », ai-je entendu dire à la radio. En revanche, lorsque personnes est employé à la place de femmes, il est bien repris par le pronom personnel elles. On finira peut-être par se rendre compte que ce nouveau système est moins simple, et beaucoup moins logique, que celui des grammaires traditionnelles.

Le petit bleu de la côte Ouest, roman noir de Jean-Patrick Manchette publié en 1976, est réputé, à juste titre, pour la qualité de son style. On y lit à la page 44 de l’édition Folio (chapitre 6 du roman) : « Le mensuel s’intitulait Strange et racontait les aventures du Captain Marvel, de l’intrépide Daredevil, de l’Araignée et d’autres personnes. L’homme lisait avec concentration, en remuant les lèvres. Une succession d’émotions se lisait sur son visage. Il s’identifiait vachement. »

C’était alors une provocation calculée. L’homme qui lit avec sérieux des comic-books dans sa voiture est un assassin professionnel. Le style du paragraphe nous fait deviner le langage qu’il parle et sa façon de voir le monde. Si le mot personnes est employé à la place de (super-)héros ou de personnages, c’est pour suggérer que le tueur aimerait bien voir s’abolir la frontière qui sépare de la réalité ses beaux héros de bande dessinée, mais c’est aussi pour indiquer qu’il essaie de bien parler, en s’exprimant dans la langue de la classe moyenne de l’époque (ce qui ne l’empêche pas de connaître l’adverbe vachement).

Plus d’un siècle auparavant, George Sand avait eu recours au mot personnes dans un contexte où ce choix se révélait aussi contestable qu’il l’est dans les proses d’aujourd’hui (Légendes rustiques, 1858, « Le Meneux de loups ») : « Mais deux personnes riches, ayant reçu de l’éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier de leur connaissance s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer […]. » Paragraphe suivant : « Les deux personnes qui m’ont raconté le fait ci-dessus l’ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir ? » Lorsque nous voyons que ces « deux personnes » sont désignées dans la même page par les expressions : « les deux témoins » et « les deux narrateurs », nous pouvons conclure, sans grand risque de mésinterprétation, qu’il s’agit de deux hommes. Cette façon d’employer le mot personnes est pour le moins étrange.

Proust utilise ce terme comme un synonyme de gens, de manière à laisser imprécise la proportion d’hommes et de femmes qu’il recouvre : « Gilberte préférait ne pas être près des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu’elle était née Swann. » (Albertine disparue, chapitre II ; texte établi par Anne Chevalier, éditions Gallimard, collection Quarto, p. 2046.) Bernard Frank, dans Les Rats, un des grands romans français des années 1950, tire de ce terme un effet comique, l’utilisant pour souligner le manque de ferveur amoureuse de son héros : « L’Américaine avait un vague sourire vicieux. Moi, je ne fais jamais la cour, se dit Bourrieu farouchement. La tâche d’enlever cette robe lui parut [= à Bourrieu] d’une difficulté insurmontable. D’autant qu’il faudrait coordonner : enlever tout en rassurant la personne. » (Les Rats, la Table Ronde, 1953 ; réédition Flammarion, 2009, p. 141.)

Mais voici quelques échantillons de la prose la plus actuelle, dans lesquels l’effet de bizarrerie paraît moins volontaire. Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 10 : « Sur les trottoirs de la nationale qui s’enfonçait dans le village, comme sur le bord de la route partant du carrefour pour s’élancer vers le col, plusieurs dizaines de personnes, éparses, en groupes de trois ou quatre, allaient et venaient, sans hâte… » Autrefois, on aurait écrit : « plusieurs dizaines d’hommes et de femmes ». Entre parenthèses, on notera que cette longue phrase, bien commencée, suscite vite la perplexité du lecteur attentif au lieu de dessiner un décor. Car que signifie, dans ce contexte, l’expression « allaient et venaient » ? Que chaque groupe fait les cent pas, marche de long en large sur les trottoirs ? Ce ne serait guère vraisemblable. Et comment les individus ainsi dépeints peuvent-ils être à la fois des personnes « éparses » et « en groupes » ? Sans parler de la préposition de, qui aurait dû être répétée.

Même roman, p. 11 : « Plusieurs dizaines de personnes profitaient de la cour d’entrée ainsi que de la grande terrasse ». Et à la page 12 : « Il remarqua encore nombre de personnes, plus d’une douzaine certainement, toujours dans le même style de randonneurs du dimanche, montant et descendant la rue. »

Même roman encore, p. 181 : « Eussent-ils regardé dans cette direction, ils eussent remarqué depuis un moment les quelques voitures garées sur le bas-côté, leurs occupants qui en étaient sortis et discutaient maintenant avec d’autres personnes descendues d’autres voitures, certaines de ces personnes armées de fusils, d’après ce qu’il était possible d’en juger précisément à cette distance […]. » Le lecteur ne peut pas se représenter mentalement la scène, tant les contours en sont flous, du fait de l’inachèvement ou de l’inefficacité de la description. Est-ce uniquement à cause de la distance à laquelle le romancier nous a placés, comme le suggère la fin de la phrase ? Dans la vie, la distance nous empêche rarement de discerner le sexe des silhouettes qu’on aperçoit au loin.

À la page 31, on lit : « Les pieds nus soutenant cette personne étaient plantés dans des pantoufles passées en savates qui les contenaient mal. » Le nom personne est un choix malheureux pour désigner un personnage dont le lecteur a appris le nom (et le sexe) quelques paragraphes plus haut. L’écrivain aurait dû écrire, tout simplement : « cette femme ». Même l’expression « ce corps » aurait convenu, car la description faite dans la phrase qui précède celle-là était purement physique (il y était déjà question d’une « personne de haute taille » !).

Dans le dernier roman de Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ? (éditions Grasset, 2010, p. 17-18), on voit apparaître le nom personne à la fin d’un paragraphe et il y est pris, conformément à sa signification, comme l’équivalent d’un pronom indéfini (= quelqu’un, n’importe qui). Aussitôt après, le pronom elle prend le relais, ce qui est parfaitement grammatical mais entre en contradiction avec le fait que nous savons, depuis le début du paragraphe, que l’interlocuteur du narrateur est un homme, un petit vieillard à barbe blanche. « C’est la première personne avec qui je parle et voilà qu’elle me jette l’Histoire au visage. » La phrase n’est pas incorrecte, elle est seulement maladroite. Nous aurions préféré lire ceci : « C’est la première personne avec qui je parle et voilà que cet homme me jette l’Histoire au visage » ; ou mieux encore : « Cet homme est la première personne avec qui je parle et voilà qu’il me jette l’Histoire au visage. »

Beaucoup plus maladroit, le passage suivant : « Que faisait-elle là, dans cette grande maison où chaque objet avait une place dictée par l’histoire, où les regards des personnes, jusqu’à celui du plus humble domestique, lui rappelaient sans cesse qu’elle était étrangère ? » (Ibid., p. 136.) Il s’agit sans doute des gens de maison employés par le riche industriel Günther Quandt. Et il n’était pas difficile d’éviter la répétition du mot maison qu’aurait entraînée le choix de cette expression, en parlant des membres du personnel.

Mais fredonnons un peu de poésie pour panser nos cœurs meurtris :

 

Chanter, c’est lancer des balles […],
Rapper, morose, pour changer les choses
Et même, en désespoir de cause,
Des blagues au téléphone
Pour faire rire les personnes

Et la mère de Jim Morrison.

Alain Souchon, extrait de

l’album C’est déjà ça (1993).

 

Pour le coup, le joujou d’un sou sonne vraiment creux et faux sous la lime !

 

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