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13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 13:23

Les observations qui suivent sont à rapprocher de celles que j’ai rassemblées dans mon billet sur l’omission des compléments nécessaires. Il est des phrases qu’on rend bancales, par une sorte de paresse à expliciter terme à terme le parallèle qu’on a pourtant soi-même choisi d’établir. Voici quelques-unes de ces phrases :

« Comme le soulignèrent la plupart des journalistes, la tactique du Président pour éliminer l’Imposteur [= le général de Gaulle ressuscité] s’inspirait du vrai Charles de Gaulle. » (Benoît Duteurtre, Le retour du Général, éditions Fayard, 2010, p. 83.) S’inspirait de l’action du vrai Charles de Gaulle ! La comparaison s’établit entre deux comportements, et non entre un comportement et une personne.

« Mais ils [= les paysans modernes de la côte du pays de Caux] ne semblent guère concevoir d’autre activité que l’adaptation de leur commune à d’étranges impératifs, bien moins sensés que de lancer un galet dans l’eau. » (Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, Gallimard, 2008, p. 109.) Bien moins sensés que l’action de lancer, que le geste consistant à lancer… Le nom « impératifs » réclame, dans la subordonnée de comparaison, un autre nom qui lui serve de corrélatif, afin que le lecteur ne sous-entende pas dans cette comparaison le nom précédemment exprimé dans la phrase. Il ne faudrait pas laisser le lecteur faire l’hypothèse que lesdits impératifs seraient « moins sensés que l’impératif de lancer un galet dans l’eau ». Il vaut mieux qu’une construction grammaticale solide fasse obstacle aux équivoques improductives qui ne demandent qu’à surgir.

« [François] séchait de plus en plus, et affichait son mépris pour le marxisme qui dominait alors l’université, aussi bien du côté des étudiants que des professeurs. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 49.) Aussi bien du côté des étudiants que du côté des professeurs. Puisqu’on ne dira pas : du côté aussi bien des étudiants que des professeurs…

« [L’amour et le désir] avaient pesé sur son âme généreuse et inquiète plus que sur quiconque. » (Paradis noirs, p. 258.) Ce qui me heurte ici n’est pas l’emploi de quiconque en fonction d’indéfini (et signifiant : « qui que ce soit », « n’importe qui »), emploi légitimé par Grevisse, mais c’est l’asymétrie dans le parallélisme. Il faudrait : « plus que sur celle de quiconque ». Bien évidemment, la comparaison voulue par l’auteur n’a de sens que si elle s’établit entre deux âmes, et non entre l’âme d’un tel et quelque autre individu considéré dans son ensemble.

« J’ai bu trop de cornas, et, le repas finissant, me reprend l’image de François, les cheveux englués comme un nourrisson […]. » (Paradis noirs, p. 35.) Comme ceux d’un nourrisson.

On aura remarqué que l’incorrection syntaxique provient très souvent du refus d’introduire un celui ou un celle.

« Je contemplais Fabien dans sa beauté impériale […]. Son visage avait la perfection boudeuse et endormie d’un petit garçon qu’on réveille pour l’école. » (Patrick Besson, Belle-sœur, éditions Fayard, 2007 ; collection Points, p. 113-114.) La perfection boudeuse et endormie de celui d’un petit garçon.

La petite Matilda bavarde amicalement avec son ancienne institutrice : « – Et, d’après vous, à quelle vitesse bat le cœur d’un hérisson ? demanda Matilda. / – Dis-le-moi donc. / – Pas aussi vite qu’une souris. Trois cents fois par minute, dit Matilda. N’empêche, vous n’auriez jamais pensé que le cœur d’un animal aussi lent battait si vite, n’est-ce pas, mademoiselle Candy ? » (Henri Robillot traduisant Matilda de Roald Dahl, éditions Gallimard Jeunesse, 1988, collection Folio Junior, p. 247.) Pas aussi vite que celui d’une souris.

La mère supérieure d’un pensionnat de jeunes filles, dont une jambe est plâtrée, a pris l’habitude de frapper de sa béquille le plancher pour mieux souligner les propos qu’elle tient, ici adressés à la petite Stella, élève de quatrième : « Re-coup de béquille, accompagné d’un petit air fiérot à la cantonade. Stella remarqua qu’à chaque coup, ses doigts de pieds [sic] s’écartaient, comme un chat qui sort les griffes. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 338.)

Sic, car la Mère Adélaïde n’a qu’un plâtre : ce sont donc les doigts d’un seul pied qui émergent du plâtre et sont visibles, mais laissons cela. La structure de cette phrase pâtit d’un plus grave défaut : l’auteur, en effet, ne souhaitait pas comparer un alignement de doigts de pied avec tout un chat sortant ses griffes ! Alix de Saint-André aurait pu s’en sortir autrement, en écrivant : « ses doigts de pied s’écartaient, comme ceux d’un chat qui sort les griffes » (oui, le chat possède des doigts).

Thompson, un tueur à gages anglais, est égaré en pleine nature. S’étant mis à plat ventre pour boire l’eau d’un ruisseau, il parvient à pêcher une truite à mains nues : « La truite se débattit plus frénétiquement. Thompson accentua sa pression et sentit le cou de l’animal qui se cassait sous sa main. Le tueur éprouva une impression de bonheur. Aussitôt, il éventra la truite avec ses doigts. Elle ne gigotait plus. Il lui dévora les flancs. La chair était fade et dure comme un mollusque cru. » (Jean-Patrick Manchette, Ô dingos, ô châteaux !, chapitre 30, Gallimard, 1972 ; réédition dans la collection Quarto, p. 315.) Je suppose que Manchette veut ici comparer la chair de la truite avec la chair du mollusque, et non avec la coquille de celui-ci.

Il aurait donc dû écrire : « La chair était fade et dure comme celle d’un mollusque cru. » Certes, une fois tous ses éléments explicités, la comparaison se révèle superficielle ou artificielle : à quoi bon nous faire penser à la chair crue d’un mollusque pour nous aider à imaginer la consistance de la chair crue d’une truite ? La première partie de la phrase aurait suffi : « La chair était fade et dure. »

« Le général de Gaulle, six mois avant son discours sur l’autodétermination, avance déjà une position essentielle : l’Algérie a une personnalité spécifique, distincte de la France, et qui va “apparaître dans l’esprit et dans les suffrages de ses enfants”. » (Benjamin Stora, Le mystère de Gaulle : Son choix pour l’Algérie ; éditions Robert Laffont, 2009, p. 94.) Soit on écrit : « une personnalité spécifique, distincte de celle de la France » ; soit, par souci d’harmonie, on ajoute quelques mots : « l’Algérie a une personnalité spécifique, qui la rend distincte de la France ». La comparaison s’établit soit entre la personnalité de chacun des deux États, soit entre ces États eux-mêmes.

Le texte suivant, écrit dans les années 1980, fait apparaître une faute qui relève autant de l’omission d’un complément nécessaire que du défaut de symétrie dans le parallélisme.

« Cette fois il n’y avait plus d’ambiguïté : les fragments de l’énigme s’emboîtaient pour reconstituer la vérité. Mais ce jour-là, à la différence de New Delhi, la vérité ne m’intéressait plus. » (Pascal Bruckner, Parias, le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 358.) Si parallèle il y a, ce parallèle doit s’établir entre un lieu (« à New Delhi ») et un autre lieu (non nommé dans cette phrase : il s’agit de la gare de Jhajha, dans le Bihar, où le narrateur est descendu de son train et où il a retrouvé par hasard un Américain qu’il connaissait, devenu errant et famélique, nommé Victor Habersham), ou entre une indication de temps (« ce jour-là ») et une autre indication de temps (qui n’est pas explicitée : deux ans auparavant, lors de la deuxième rencontre du narrateur avec le personnage de Victor Habersham) ; sans quoi la phrase se révèle bancale et inharmonieuse. Il faudrait donc récrire cette phrase en procédant à quelque ajout : « ce jour-là, à la différence de ce qui s’était passé à New Delhi », ou « de ce que j’avais éprouvé à New Delhi ».

J’ai choisi de conclure par un autre extrait datant des années 1980 : « Las peut-être de nos sueurs échangées, un soir nous sortîmes ; peut-être Marianne se souvient-elle de cette fin d’après-midi et des menues formes qu’y prit le temps […] ; j’ai oublié tout cela ; mais je me souviens, et elle s’en souvient aussi assurément, que je tenais à la main un livre acheté le jour même, le Gilles de Rais d’un grand auteur, et elle se souvient de sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme un livre d’étrennes. » (Pierre Michon, « Vie du père Foucault » ; dans Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 138.) La période est somptueuse, comme l’est presque toute la coulée verbale des Vies minuscules, langue de vitrail, d’orgue et de violon. Elle n’est pourtant pas parfaite. L’omission d’un élément, après le comme, rend la comparaison asymétrique.

L’auteur-narrateur compare entre elles deux couvertures : la couverture du Gilles de Rais de Georges Bataille (sans doute est-ce le volume édité par Pauvert en 1965) et la couverture d’un livre d’étrennes ; à moins qu’il ne compare les teintes de ces deux couvertures. Par conséquent : « sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme d’un livre d’étrennes ». Il manquait la préposition de. L’ajout d’un celle, qui renverrait à « couverture », n’est pas nécessaire.

Malheureusement, quand nous relisons l’ensemble, nous constatons que notre correction fait naître une nouvelle difficulté : « elle se souvient de sa couverture… comme d’un livre d’étrennes ». La préposition de se raccorde maintenant avec le verbe « se souvient » ! J’imagine que Pierre Michon avait d’abord lui-même introduit ce de, que l’équivoque lui avait sauté aux yeux, et qu’il avait cru remettre sa phrase d’aplomb en l’amputant de l’importune préposition. Deux solutions se proposent à nous : remplacer, partout dans la phrase ou seulement dans sa dernière partie, « se souvient » par « se rappelle » (« elle se rappelle sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, comme d’un livre d’étrennes ») ; ou, plus simplement, remplacer « comme » par « pareille à » : « elle se souvient de sa couverture d’un rouge profond, à l’éclat amorti, pareille à celle d’un livre d’étrennes » ; il faut alors ajouter le pronom celle.

J’espère avoir donné à mes lecteurs des talents d’horloger. 

 

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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 22:03

« François de Grossouvre le sait bien qui accueille, au petit matin, les invités au nom de la République comme s’il était lui-même châtelain. » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, p. 145.)

« Trois ou quatre chiens les accompagnent qui ramasseront plus tard les oiseaux blessés. » (Ibid., p. 146.)

« Un vent précurseur d’orage s’était brusquement levé qui agitait les arbres du parc Montsouris. » (Léo Malet, Les rats de Montsouris, éditions Robert Laffont, 1955, chapitre XII ; reparu aux éditions des Autres, 1979, p. 111.)

« La traction stoppa devant l’hôtel particulier. Un homme en descendit qui aida sa passagère à mettre pied à terre. » (Léo Malet, Micmac moche au Boul’Mich’, Robert Laffont, 1957, chapitre XV ; consulté dans l’édition de poche du Fleuve Noir, p. 172.)

Virgule ou pas ?

Dans un célèbre chapitre des Caves du Vatican, André Gide avait écrit : « La chambre n’avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la Canebière ; ni le lit, ma foi ! dans lequel il s’était étendu en confiance après avoir plié ses vêtements, fait ses comptes et ses prières. » (Les caves du Vatican, livre IV, chapitre I.) Et, quatre pages plus loin : « L’éclairage était électrique, qu’on arrêtait en chavirant la chevillette d’un interrupteur de courant. » (Même chapitre.)

Virgule bien sûr, puisque toutes ces relatives, même placées à un endroit inhabituel, sont explicatives – c’est-à-dire : ont une valeur circonstancielle.

 

Trait d’époque ? Ces gidismes sont aussi des claudélismes :

« SYGNE. — Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l’Évêque de la France. » (Paul Claudel, L’otage, acte II, scène I. Je suppose que l’expression « évêque de la France » désigne le roi de France.)

« GEORGES. — Parjure ! cette terre n’est plus à toi que tu as vendue et ton nom serf n’est plus son nom féodal ! » (L’otage, acte III, scène II.)

Dans ces deux extraits, la relative est déterminative ; d’où l’omission des virgules.

 

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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 21:27

Lisant le crayon à la main, je ne suis jamais à court de ces phrases que leurs auteurs n’ont pas suffisamment méditées avant de les remettre à leur éditeur. Nombre d’entre elles témoignent de la prodigalité avec laquelle nous employons la proposition subordonnée relative.

Le phénomène est-il récent ? Pas sûr. Les passages qu’on va lire ont été écrits sur une période de près d’un siècle.

 

Nous avons vu que Michel Déon prend rarement la peine de signaler par la ponctuation la différence qui existe entre les deux types de subordonnée relative, mais il lui arrive aussi de commettre une sorte d’abus de la subordination relative :

« Ben ne fit aucune difficulté pour accepter l’argent qu’il tendit à Maureen. Sans les compter elle jeta négligemment les billets dans un tiroir et prépara une nouvelle théière. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 435. La phrase était identique dans la première édition, Gallimard, 1970, p. 372.) Ben, c’est un certain Benjamin Ango ; lui et sa femme Maureen naviguent à bord d’un voilier le long des côtes du Yémen. Un ancien légionnaire, nommé Caulaincourt, vient de tendre à Ben Ango une liasse de billets de cent dollars.

Le narrateur choisit de fondre les deux actions en une seule phrase par le recours à la subordonnée relative. Mais, en omettant la virgule avant la relative, il suggère que les deux actions – recevoir l’argent des mains de Caulaincourt, le tendre à Maureen – sont simultanées.

On aurait pu dire : « Ben ne fit aucune difficulté pour accepter l’argent et le tendit à Maureen » (la virgule cessant d’être nécessaire). Un dédoublement aurait alourdi le texte : « Ben ne fit aucune difficulté pour accepter l’argent. Il le tendit à Maureen » (ou : « Il tendit les billets à Maureen »). Peut-être aurait-on pu dire : « Ben, qui ne fit aucune difficulté pour accepter l’argent, tendit les billets à Maureen. Sans les compter elle les jeta négligemment dans un tiroir »… Mais ce choix laisse subsister l’impression que les actions sont simultanées, alors qu’elles devraient apparaître comme successives.

Si l’on tient absolument à faire de la relative une sorte de clausule, censée renforcer l’euphonie ou la musicalité de la phrase (et comme on en trouve dans la prose latine), il faut ponctuer : « Ben ne fit aucune difficulté pour accepter l’argent, qu’il tendit à Maureen. » Ajoutons peut-être un adverbe dans cette relative : ensuite ou aussitôt.

La relative n’est pas de nature déterminative… sans que nous puissions pour autant la décréter explicative. Toutefois, la virgule est nécessaire comme si cette relative était indubitablement explicative (ou circonstancielle).

Pour tenter une caractérisation, je dirai que les relatives de ce type ont une valeur narrative.

 

Généralement ces relatives à valeur narrative me paraissent maladroites :

« Trois cavaliers en manteaux noirs remontaient la rue du Faubourg-Saint-Antoine. […] Les voici à l’arrière d’un immeuble décrépi [sic]. Barras et Buonaparte descendirent de leurs chevaux qu’ils confièrent au troisième homme. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 184.) Mettons la virgule qui manque, ou écrivons simplement : « et les confièrent… ».

« Nounours s’est rué sur la porte vitrée qu’il a ouverte en grand pour aérer. » (Olivier Maulin, Petit monarque et catacombes, l’Esprit des péninsules, 2009, p. 241 ; Nounours est le surnom d’un garde républicain affecté au palais de l’Élysée.) Certes, il aurait fallu mettre une virgule avant la subordonnée relative. Mais que peut bien apporter l’emploi d’une relative ici ? Il serait tellement plus naturel d’écrire : « Nounours s’est rué sur la porte vitrée et l’a ouverte en grand pour aérer. »

« Elle me débarrassa de mon chapeau qu’elle déposa sur le coin de la table qui supportait déjà, au centre d’un napperon, un verre à pied et une bouteille de vermouth encore pucelle, manifestement achetée à mon intention, puis elle m’avança une chaise : […] ». (Léo Malet, Les eaux troubles de Javel, éditions Robert Laffont, 1957, chapitre premier ; texte consulté dans l’édition au format poche de la collection 10/18, p. 15. Burma est accueilli par sa cliente au domicile de celle-ci.) Préférons : « Elle me débarrassa de mon chapeau et le déposa sur le coin de la table qui supportait déjà », etc. On évite ainsi d’accumuler lourdement les pronoms relatifs, et on privilégie le rôle descriptif de la subordination relative.

Dans l’avant-dernier chapitre d’Un taxi mauve, roman de 1973, le narrateur et son ami Jerry Kean se trouvent devant un hôpital. La fiancée de Jerry Kean y est soignée après avoir tenté de se suicider : « On ne laissa pas monter Jerry avec qui je restai assis sur un banc au bord de la pelouse : / – […]. » (Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 286, et en Folio, p. 404.) Écrivons : « On ne laissa pas monter Jerry et je restai assis avec lui sur un banc », ou plutôt : « et je m’assis avec lui sur un banc » (car jusqu’à ce moment les personnages se tenaient debout).

Cyrille Galant est venu retrouver le jeune Paul Morel, fils du président de la République, dans une chambre d’hôtel : « L’autre [= Paul Morel] alla vers la table de nuit qu’il entr’ouvrit. À l’étage du dessus, à côté du pot de chambre, était posé un revolver. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 444-445.) Écrire plutôt : « L’autre alla vers la table de nuit et l’entr’ouvrit. »

Autre chambre, autre revolver. Un espion qui a travaillé au service des communistes et, simultanément, au service de l’Église orthodoxe russe, est sur le point d’être exécuté par d’autres agents communistes. En entrant dans la chambre où s’est réfugié leur ex-camarade, les tueurs ont posé un revolver sur la table de nuit. Voici la conclusion de la nouvelle : « Les hommes dans la chambre s’ébrouèrent. Celui qui était leur chef se leva et prit le revolver qu’il porta vers le ventre de ce terrible brouillon : / “Tu es un chien.” » (Drieu la Rochelle, « L’agent double » [1935], nouvelle incluse dans Histoires déplaisantes, Gallimard, 1963, p. 122. Ces deux paragraphes sont en italique dans le texte.)

On aurait préféré : « Celui qui était leur chef se leva et prit le revolver et le porta vers le ventre de ce terrible brouillon » ; ou, plus classiquement : « Celui qui était leur chef se leva. Il prit le revolver et le porta… »

 

J’ai trouvé quelques échantillons de cette subordonnée relative à valeur narrative dans la prose de Patrick Modiano.

Un certain Jean Murraille, directeur d’un journal collaborationniste, a proposé au narrateur du roman une cigarette, puis : « Il a sorti de sa poche un briquet en platine qu’il a ouvert d’un geste sec. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 39.) On pourrait se contenter d’introduire une virgule, mais il me semble préférable d’écrire : « et l’a ouvert d’un geste sec ».

Un samedi soir d’octobre 1973, le narrateur de Livret de famille est interrogé par des policiers pour avoir été témoin, dans un café de l’avenue de Messine, du décès d’un client qui était installé à une table peu éloignée de la sienne. Un sac de plastique était posé à côté de cet homme. « Ils [= les policiers] ont fouillé dans le sac en plastique noir d’où ils ont sorti un petit magnétophone d’un modèle perfectionné et le paquet de forme pyramidale et de couleur bleu ciel que j’avais déjà remarqué. » (Patrick Modiano, Livret de famille, chapitre VI, éditions Gallimard, 1977 ; Folio, p. 90.)

Mieux vaut écrire ceci : « Ils ont fouillé dans le sac en plastique noir. Ils en ont sorti un petit magnétophone… et le paquet de forme pyramidale… »

Certes, la relative peut se justifier, à condition qu’elle soit précédée d’une virgule : « Ils ont fouillé dans le sac en plastique noir, d’où ils ont sorti un petit magnétophone », etc. Néanmoins, je persiste à penser que les détails sur lesquels un auteur veut attirer notre attention ne devraient pas être relégués au fond d’une subordonnée relative.

Une jeune femme, Chantal Grippay, a invité chez elle un homme qu’elle connaît à peine, Jean Daragane, pour lui montrer divers documents : « De nouveau, elle se renversa sur le lit et prit au bas de la table de nuit une chemise en carton bleu ciel qu’elle ouvrit. Elle contenait des pages dactylographiées et un livre qu’elle lui tendit : Le Noir de l’été. » (Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, Folio, p. 31.)

Plusieurs maladresses dans ce passage. Chantal Grippay s’était une première fois renversée sur le lit, à la page précédente, dans le but d’attraper « un volume à couverture verte sur la table de nuit ». Par conséquent, dans la phrase qui nous occupe, la locution « de nouveau » s’applique au seul verbe « se renversa » et non pas au verbe « prit », qui lui est pourtant coordonné. Corrigeons cette erreur : « Elle se renversa de nouveau sur le lit et prit… ». Puis faisons en sorte qu’il n’y ait pas de subordonnée relative à valeur narrative : « Elle se renversa de nouveau sur le lit, prit au bas de la table de nuit une chemise en carton bleu ciel et l’ouvrit. »

Dans la deuxième phrase, en revanche, le choix de la subordination relative est parfaitement justifié (« qu’elle lui tendit ») : le passé simple se détache par rapport à l’imparfait employé dans la proposition principale (« contenait »). En outre, grâce à la présence du titre cité en italique après le double point, le lecteur comprend sans difficulté qu’on tend à Jean Daragane le livre seul, et non pas les pages dactylographiées et le livre.

 

« [Goebbels] réduisit si bien [les journalistes] au silence qu’en l’espace de quelques semaines plus personne en Allemagne ne mentionna le nom juif de Magda qui disparut des registres pour des décennies. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 376.) Rappelons que le nom de jeune fille de Magda Goebbels était Friedländer.

On peut se contenter de mettre une virgule avant la subordonnée relative, parce que cette relative n’est pas déterminative, et parce que le lecteur ne doit pas être tenté de faire de Magda l’antécédent du qui.

On peut aussi écrire : « et que celui-ci disparut des registres » ; voire : « et celui-ci disparut des registres ». Ces deux dernières solutions sont préférables à la première, car en règle générale il vaut mieux éviter de reléguer l’information la plus importante dans une proposition subordonnée relative.

(Noter que la relative est ici de nature pleinement circonstancielle, car elle équivaut à une subordonnée conjonctive exprimant la conséquence : « de sorte qu’il disparut des registres pour des décennies ».)

 

Il arrive que l’écrivain situe le pronom relatif beaucoup trop loin de son antécédent. C’est ce qu’on peut observer dans le passage suivant, que je tire d’un roman pour adolescents :

« Graymes se coiffa de son chapeau à larges bords. Il saisit au passage une amulette blottie au fond d’un coffret ouvragé qu’il enroula autour de sa main gauche avant de redescendre à pas de loup… » (Michel Honaker, Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable ; Flammarion, collection Tribal, 2010, p. 129. Les points de suspension sont dans le texte.) Bien sûr, un coffret ouvragé ne saurait être enroulé autour d’une main : le véritable antécédent du pronom relatif est donc le nom amulette (il en existe de flexibles…). Pour clarifier la syntaxe, on pourrait déjà mettre entre virgules le syntagme qui sépare le relatif et son antécédent (« blottie au fond d’un coffret ouvragé »).

Mais le mieux serait d’écrire, en modifiant la phrase : « Il saisit au passage une amulette blottie au fond d’un coffret ouvragé et l’enroula autour de sa main gauche avant de redescendre à pas de loup… » J’y ajouterais même une relative à verbe être : « Il saisit au passage une amulette qui était blottie au fond d’un coffret ouvragé et l’enroula », etc. Cette fois, la phrase se comprend au premier coup d’œil.

 

Il n’est pas rare que la subordonnée relative soit placée après un groupe nominal comportant un nom complété et un nom complément (reliés l’un à l’autre par une préposition).

L’antécédent du pronom relatif est l’un des noms qui forment ce groupe nominal… mais lequel ? Parfois, le contexte permet seul de le deviner.

Au début de son essai De quoi Badiou est-il le nom ? (éditions l’Harmattan, collection Théôria, 2009, p. 5), Kostas Mavrakis écrit ceci : « En 1993, il [= Alain Badiou] présida le jury de ma thèse qu’il défendit admirablement. » La relative devrait être précédée d’une virgule. Pourtant, même pourvue de la fameuse virgule, la phrase reste floue : « il présida le jury de ma thèse, qu’il défendit admirablement ». Le lecteur a l’impression que l’homme auquel se réfère le pronom il a défendu non pas la thèse mais le jury. Or le véritable antécédent du pronom relatif est le groupe « ma thèse ». Pour faire disparaître l’amphibologie, il suffirait d’écrire : « En 1993, il présida le jury de ma thèse et défendit celle-ci admirablement » ; ou plus simplement (car cela ne crée pas d’amphibologie) : « et la défendit admirablement ».

 

Mais ne généralisons pas :

« À Naples il [= un jeune homme du nom de Francesco Brigante] alla chez l’ami du juge, qui le reçut avec bienveillance et qui fut favorablement impres­sionné par son silence et sa placidité, si étrangers aux habitudes napolitaines. » (Roger Vailland, La loi, roman, éditions Gallimard, 1957 ; Folio, p. 149.)

La construction équivaut à : « il alla chez l’ami du juge et l’ami du juge le reçut avec bienveillance et fut favorablement impressionné… » ; on ne peut éviter la répétition du groupe « l’ami du juge », car recourir au démonstratif celui-ci ferait naître un soupçon d’amphibologie. Disons-le tout net : le choix qu’a fait Vailland du pronom relatif est excellent. Ce mot allège la phrase parce qu’il renvoie à son antécédent de manière limpide, et ce d’autant mieux que l’auteur s’est bien gardé d’omettre la virgule qui devait le précéder.

Pourquoi ce choix fonctionne-t-il si bien dans cette phrase de Roger Vailland ? Je pense que le phénomène s’explique par la présence, entre l’antécédent et le pronom relatif, d’un complément du nom (« du juge »). Dans ce cas de figure, le choix du pronom relatif précédé d’une virgule s’avèrera toujours plus efficace que la répétition de tout le groupe nominal.

Le phénomène s’explique aussi par le fait que le nom complété et le nom complément sont du même genre grammatical : pour faire comprendre au lecteur que l’antécédent du relatif est le premier nom du groupe, il est plus facile de recourir à une virgule que de tenter une manœuvre de coordination (avec substitution pronominale).

Autre démonstration de l’utilité de cette forme de subordination relative : « L’homme tourna la clé dans la serrure qui grinça ; […]. » (Émile Moselly, Fils de gueux, 1912 ; réédition par Albin Michel en 1929, p. 53.) Si nous y introduisons la virgule qui manque avant le pronom relatif, nous obtenons une phrase assez brève pour être facilement mémorisée : « L’homme tourna la clé dans la serrure, qui grinça. »

Personne ne voudrait ici répéter le mot serrure : « L’homme tourna la clé dans la serrure et la serrure grinça » ; ni éviter cette répétition par le recours à un démonstratif : « et celle-ci grinça ». Probablement est-ce pour une raison sémantique. On constate que la proposition relative énonce un fait qui est d’une importance secondaire par rapport à l’action exprimée par la principale. Cette relative est en quelque sorte facultative et, bien qu’elle soit au passé simple, son rôle est plus descriptif que narratif.

 

Il est temps de conclure.

Toutes les phrases précédemment citées ont un point commun. Le verbe principal et le verbe subordonné y sont mis au même temps grammatical et ils expriment tous les deux une action limitée et achevée, dite action de premier plan. Les temps qui sont affectés à l’expression des actions de premier plan, on les qualifie de temps de base : ils font avancer le récit. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de parler de subordonnées relatives à valeur narrative.

Pour des raisons d’élégance et de clarté syntaxique, il vaut mieux éviter d’employer la subordination relative lorsque les deux actions qu’on veut lier dans la phrase sont des actions de premier plan, donc énoncées l’une et l’autre au moyen du même temps de base (passé simple, passé composé ou présent de l’indicatif).

La connaissance de ce principe vous aidera à bien écrire, mais gardez-vous de l’appliquer à des cas semblables à ceux qu’illustre l’extrait de Moselly ou la phrase de Roger Vailland.

 

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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 08:20

Maintenir dans l’écrit la différence entre subordonnée relative explicative et subordonnée relative déterminative (ou restrictive) est essentiel pour la survie du sens. Aujourd’hui, cette différence est profondément méconnue.

Dans le cas d’une proposition subordonnée relative déterminative, il n’y a entre l’antécédent et la proposition ni pause à l’oral ni virgule à l’écrit. En revanche, lorsque la proposition subordonnée relative est explicative, cette pause et cette virgule sont nécessaires à l’intelligibilité de la phrase.

Si j’écris : Élise a eu des amants qui sont venus chez ses parents, la subordonnée relative est déterminative (= certains des amants d’Élise sont venus chez ses parents). Mais si j’écris : Élise a eu des amants, qui sont venus chez ses parents, la subordonnée relative est explicative (= les amants qu’Élise a eus sont tous venus chez ses parents).

Quand on lit la première phrase, on s’intéresse principalement au contenu sémantique du nom amants, puisqu’il dépend du contenu de la relative qui suit ce nom. La relative située en aval vient restreindre après coup le champ de signification de son antécédent. La phrase laisse entendre qu’Élise a eu toutes sortes d’amants, mais notre curiosité n’est aiguillée que vers une certaine catégorie d’entre eux. Dans la seconde phrase, la subordonnée relative apporte une simple précision, une indication facultative : l’affirmation importante, c’est qu’Élise a eu des amants ; l’affirmation accessoire est que ceux-ci sont venus chez ses parents.

 

Avec une négation, les choses sont un peu plus subtiles. Dans la phrase : Les professeurs qui étaient en grève n’ont pas déjeuné à la cantine, la subordonnée relative est déterminative. Mais si j’écris : Les professeurs, qui étaient en grève, n’ont pas déjeuné à la cantine, la subordonnée relative est explicative. Dans le premier cas, il y a quelques professeurs à la cantine. Dans le second cas, il n’y en a aucun. Sur le plan formel, les deux phrases ne se distinguent que par une paire de virgules, présente dans un cas et absente dans l’autre, alors que ces phrases ont un sens très différent.

Remarque : on qualifie généralement d’explicative la relative encadrée par deux virgules, mais le rapport logique qu’exprime cette relative n’est pas nécessairement causal. Observez maintenant cet énoncé un peu étrange : Les professeurs, qui étaient en grève, ont déjeuné à la cantine. La phrase laisse entendre qu’on ne s’attendait pas à voir les professeurs déjeuner à la cantine. La relative exprime alors l’idée d’opposition. Elle équivaut à : qui pourtant étaient en grève. La relative explicative peut donc aussi être appelée relative circonstancielle.

 

« C’était donc ça : à la fin des fins, le peuple s’est révélé pour ce qu’il est – docile. Pour les maos qui ont tout misé sur lui, la leçon fut rude. Certains ne s’en remettront pas. D’autres jetteront aux orties leur ancienne idole. » (Jean Birnbaum, Les Maoccidents, Stock, sept. 2009, p. 98.) Je n’épiloguerai pas sur la brusque transition du passé composé au passé simple, puis au futur, qui est fort maladroite. Constatons simplement que, dans la deuxième phrase, il manque une virgule entre le nom maos et le pronom relatif qui. La proposition subordonnée relative devrait être ici explicative (ou circonstancielle) et non pas déterminative, car c’est l’ensemble des maos, et non une partie d’entre eux, qui ont tout misé sur le peuple. La preuve : les deux phrases qui suivent, également incluses dans la citation que j’ai faite, nous expliquent comment s’est divisée en deux courants distincts la totalité « maos ».

« On est entré<s> directement dans la salle du restaurant qui n’était même pas fermée à clé ! » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 71.) Une virgule est absolument nécessaire devant la proposition relative, cette dernière ayant une valeur circonstancielle et non déterminative. Sans la virgule, et bien que soit présent à l’intérieur de la relative l’adverbe même, qui singularise, le lecteur s’imagine que le restaurant comporte plusieurs salles, ce que dément le reste du roman.

Dans le bandeau de la une du Figaro littéraire du jeudi 25 mars 2010, on peut lire ceci : « Juliette Binoche : L’actrice évoque les livres qui l’ont marquée, parmi lesquels le dernier ouvrage de Christiane Singer qu’elle a enregistré. Entretien. »

Or, en l’absence de l’indispensable virgule, on comprend que Juliette Binoche a enregistré sa lecture de plusieurs livres de Christiane Singer, et qu’elle évoque le dernier d’entre eux dans l’entretien accordé à ce journal. L’article, qui figure à la page 7, dissipe le malentendu en faisant apparaître la virgule qui avait été omise à la une.

J’ai souvent constaté que Jean Anouilh ne tenait pas compte de la distinction entre relative déterminative et relative circonstancielle, écrivant par exemple que Julien « va frapper à la porte du cabinet de toilette qui est fermée » (Colombe, acte I). On doit un peu se forcer pour voir ici une équivoque, puisque le lecteur de la pièce, connaissant le contexte, la remarque à peine. En d’autres endroits, l’équivoque est plus grave.

Michel Déon, lui non plus, ne se souciait guère de distinguer les deux types de relative : « En fin d’après-midi, nous arrivâmes à Paris. […] M. et Mme Dudelé prirent le métro qui convenait à leurs modestes moyens. » (Michel Déon, Les trompeuses espérances, Plon, 1956 ; réédition de 1990, Gallimard, collection Folio, p. 117.) Or il n’existe pas plusieurs sortes de métros, dont une seule eût convenu aux moyens des époux Dudelé… Cette subordonnée relative ne peut être que circonstancielle. Il faudrait qu’elle soit précédée de la virgule.

Même problème dans certains passages de Malraux : « J’appelle ce livre Antimémoires, parce qu’il répond à une question que les Mémoires ne posent pas, et ne répond pas à celles qu’ils posent ; et aussi parce qu’on y trouve, souvent liée au tragique, une présence irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l’ombre : celle du farfelu dont j’ai sans le savoir ressuscité le nom. » (Antimémoires, collection NRF, 1967, p. 20, et dans Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 16.) Une virgule est nécessaire entre farfelu et dont.

Notez, par parenthèse, qu’il y a devant chat l’article défini : Malraux ne parle pas de la présence d’un chat qui passe dans l’ombre, mais de celle du chat ; passer dans l’ombre est comme sa définition. Ces détails me plaisent. Quant à la « question que les Mémoires ne posent pas », il s’agit sans doute de celle-ci : quel est le fonctionnement authentique d’une mémoire d’homme ? Malraux y a répondu en composant un récit qui entrelace les époques, parfois au sein d’une même page, et où se confondent, de manière inextricable, le souvenir et l’imaginaire, le vécu et la fiction…

Analysant Sauve qui peut (la vie), le critique Marc Cerisuelo évoque le moment où ce film de Godard fait entendre plusieurs phrases de Marguerite Duras : « Son écriture [= l’écriture de Marguerite Duras] porte [?] le film et sa propre voix guide plusieurs séries d’images. Rien que de très normal pour cet auteur auquel Godard rend ici un hommage appuyé : Duras est un cinéaste de la parole que Godard rattache à la lignée de Guitry et de Pagnol (le propos est souligné par l’image de Paul lisant la monographie de Claude Beylie consacrée à l’auteur d’Angèle). » (Marc Cerisuelo, Jean-Luc Godard, éditions des Quatre-Vents, collection Spectacle/poche 1989, p. 203.)

La ponctuation servirait mieux le sens si une virgule était ajoutée entre le nom parole et le relatif que. D’une part, nous comprendrions plus vite que l’antécédent de ce pronom relatif n’est pas parole mais cinéaste ; et d’autre part les idées seraient ainsi mieux séparées : premièrement, « Duras est un cinéaste de la parole », et deuxièmement elle est un cinéaste « que Godard rattache à la lignée de Guitry et de Pagnol » ; le nom cinéaste ayant deux compléments.

Johnny Knocks, un Américain qui vient de commettre un meurtre, est en fuite. Une jeune Anglaise prénommée Samantha voyage avec lui : « Ils [= Johnny et Samantha] n’avaient pas dormi depuis trente-six heures et le crépuscule tombait lorsque Johnny, roulant sur une petite route, en plein bois, trouva une maison isolée couverte de bardeaux qui lui plut. » (Vladimir Volkoff, « Le cochon et le chevalier », dans Nouvelles américaines, éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1986, p. 180-181.)

Du fait de la présence d’un second adjectif (« couverte »), la relative qui suit ne peut pas être considérée comme déterminative. L’auteur n’a pas voulu dire que Johnny, parmi plusieurs maisons isolées et toutes couvertes de bardeaux, en trouva une qui lui plut. Donc la virgule s’impose : « trouva une maison isolée couverte de bardeaux, qui lui plut ». Autrement dit : « Johnny […] trouva une maison isolée couverte de bardeaux. Elle lui plut. » Ou mieux encore : « Johnny […] trouva une maison isolée qui lui plut. Elle était couverte de bardeaux. »

Mais déjà en 1972…

Trois hommes se sont réunis dans une auberge : un dénommé Murraille, un dénommé Marcheret et le père du narrateur. « Ils ont commandé des cocktails d’une écœurante et inutile complication que Maud Gallas a confectionnés, aidée par Marcheret qui lui lançait des plaisanteries douteuses l’appelant “ma grosse Maud” ou “ma Tonkinoise”. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 15.)

Tout d’abord je préconise ici l’ajout de deux tirets : « Ils ont commandé des cocktails – d’une écœurante et inutile complication – que Maud Gallas a confectionnés »… Mais il manque aussi quelque chose entre « douteuses » et « l’appelant ». Ajoutons-y au moins une virgule, ou bien la préposition en (qui fera du participe présent un gérondif : « en l’appelant »), afin que le lecteur sache qu’« appelant » se rapporte au pronom sujet qui (dont l’antécédent est le nom Marcheret) et non pas au syntagme « plaisanteries douteuses ».

Pourquoi des tirets ? Parce qu’une virgule placée avant « que Maud Gallas a confectionnés » rendrait la phrase encore moins claire qu’elle n’est actuellement. Mais si l’on veut gagner en fluidité syntaxique, on agencera les actions sous la forme de deux phrases distinctes : « Ils ont commandé des cocktails d’une écœurante et inutile complication. Maud Gallas les a confectionnés, aidée par Marcheret », etc.

 

Il est rare que le contraire se produise et qu’une subordonnée relative déterminative soit prise pour une circonstancielle. Pourtant, voyez ces virgules intempestives : « Quand [Duteurtre] obtient, l’automne dernier, le prix Médicis pour son Voyage en France, la minorité du jury, qui n’avait pas voté pour lui, quitte ostensiblement l’assemblée en protestant haut et fort. » (Jean-Pierre George, postface d’un livre de Benoît Duteurtre, À propos des vaches, nouvelle édition, la Table Ronde, Petite Vermillon, 2003, p. 182-183.) Ce Jean-Pierre George se révèle ici piètre syntaxier.

Dans certains cas, le problème ne se réduit pas à l’absence de la virgule (ou à la présence d’une virgule intempestive) : « Le 15 janvier 1919, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg qui venait de sortir de prison, furent assassinés par la cavalerie de la Garde, appelée à la rescousse par le Président Ebert, pourtant social-démocrate. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 91.) Il faudrait mettre une virgule à l’orée de la relative et remplacer qui par laquelle, afin que cette phrase ait la même signification pour qui la lit et pour qui l’entend. Celui qui entend lire cette phrase et ne l’a pas sous les yeux est incité à croire que Karl Liebknecht est lui aussi sorti de prison en 1915, comme si le verbe « venait » avait été au pluriel.

 

Autre passage où manque la virgule qui aurait dû précéder une relative explicative : « Devant l’abondance de cette production [= la production de livres et d’articles consacrés à Napoléon], le lecteur peut, à juste titre, être pris de vertige. Le présent ouvrage n’a d’autres prétentions que de lui apporter les éclaircissements nécessaires sur le grand homme auquel il sera souvent donné la parole. » (Éric Anceau, Napoléon, « Préambule », éditions J’ai lu, collection Librio, 2004, p. 11.)

Mais ajouter cette virgule me semble moins intéressant que de remplacer la relative par un infinitif coordonné : « Le présent ouvrage n’a d’autres prétentions que de lui apporter les éclaircissements nécessaires sur le grand homme et de donner la parole à ce dernier aussi souvent que possible. » (L’adverbe souvent ne pouvait, dans la phrase modifiée, être maintenu tel quel. D’autre part, j’ajouterais volontiers l’adjectif tous devant « les éclaircissements nécessaires ».)

Comme le montre cet exemple, un nouvel usage de la proposition subordonnée relative est en train de se développer, où celle-ci vient se substituer à la coordination. Mon prochain article fournira d’autres illustrations de ce curieux phénomène.

 

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 11:16

L’affiche du film Salle nº 6 porte la mention : « un film de Karen Shakhnazarov d’après la nouvelle éponyme de Anton Tchékhov ». Avant cela, on voit que le titre Salle nº 6, entièrement composé en bas de casse (donc sans majuscule à l’initiale), est suivi du nom « tchékhov », comme si ce nom faisait partie intégrante du titre. Curieux.

L’affiche de Bébés nous dit ceci : « Une idée originale de Alain Chabat / un film réalisé par Thomas Balmès ». De Anton Tchékhov, de Alain Chabat… Confirmation du fait que les élisions élémentaires du français sont abolies.

Je me console en constatant que ces deux affiches nous font échapper, pour une fois, à la composition en capitales des patronymes quand les prénoms sont laissés en minuscules.

 

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 13:19

N’aidez pas à la dissémination de la préposition tueuse !… si je peux me permettre d’emprunter l’heureuse formule employée par un rédacteur anonyme de Langue sauce piquante, le blog des correcteurs du Monde, à propos de la préposition « sur ».

Phénomène étrange : le remplacement, dans le langage courant et soutenu, de « partir à la retraite » par l’ambigu « partir en retraite ».

Le roman illustré Organigramme, par Madame L., nous en fournit un exemple caractéristique (éditions P.O.L, 2010, p. 68) : « Pour la fête donnée à l’occasion du départ en retraite du directeur administratif et financier, le costume de Madame L. a fait sensation. Nul ne l’a reconnue. » Peut-être l’auteur dissimulé derrière le pseudonyme de « Madame L. » (qui est aussi le nom de son héroïne) se contente-t-il de pasticher le langage du management, jusqu’en ses incorrections les plus criantes ? Ou alors il succombe à l’entraînement collectif.

On lit même cela dans le bel essai que Cavanna a consacré à la langue française, Mignonne, allons voir si la rose… : « Et puis [les typographes] partent en retraite l’un après l’autre, et des clavistes les remplacent, simples dactylos qui n’ont pas plus connu la composition en plomb que la marine à voile. » (Paru chez Belfond en 1989 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 190.) Ou dans la prose de Houellebecq : « À plus de soixante ans, depuis peu en retraite, elle avait accepté de s’occuper à nouveau d’un enfant jeune – le fils de son fils. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 91.)

L’expression s’est-elle formée par confusion avec être ou mettre en congé ou en détachement ? Si c’est par confusion avec l’expression battre en retraite, qui signifie « se retirer du combat, céder devant un adversaire plus fort ou plus combatif », on admettra que l’analogie est fâcheuse Les Français avaient toujours parlé d’un départ à la retraite, d’un fonctionnaire ou d’un militaire à la retraite, ou mis à la retraite. Encore une fois, croyant gagner un mot, croyant économiser de la salive, nous parlons improprement et défaisons notre langue.

Et l’on entend déjà, au lieu de « vivre à la campagne », dire ceci : « vivre en campagne » ! C’est déjà imprimé dans le titre d’un livre : Arbres et arbustes en campagne, par David Dellas, éditions Actes Sud, 2010. Certes, dans cette façon de parler la préposition en désigne encore un lieu. Ce nouvel usage ne la dénature pas autant que l’expression « payer en chèque », que j’ai toujours trouvée particulièrement absurde, au lieu de l’ancienne expression courante « par chèque », qui était mieux appropriée à un complément circonstanciel de moyen. Me répondra-t-on que l’expression « en chèque » n’est pas plus absurde que « rouler en vélo » ?

Mais nous pouvons nous attendra à tout, dès lors qu’un romancier au talent pourtant fort et exigeant se laisse aller à écrire : « Tout ce qui s’était passé depuis mon arrivée en résidence m’apparaissait dans une lumière d’irréalité » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 224) ; ou encore : « les mièvres dessins agrémentés de formules sirupeuses qui témoignaient du travail des jeunes catéchumènes en période de l’Avent » (ibid., p. 226). Ce n’est pas vraiment faux, c’est commode à employer, mais c’est flou. De la chair mal soutenue par l’os.

Une remarque, presque un doute :

« On a donc débarqué tous les quatre en gare de Colmar et c’est en voyant la gueule de mon père que j’ai réalisé que j’avais complètement oublié de le prévenir de mes intentions ! » (Olivier Maulin, Petit monarque et catacombes, l’Esprit des péninsules, 2009, p. 220 ; on notera que ce jeune romancier abuse du point d’exclamation.) Qu’un train s’arrête en gare de Colmar et qu’il en reparte peu après, je n’y vois rien à redire, l’expression est usuelle depuis le début du XX siècle. Mais que des voyageurs descendent « en » gare au lieu d’« à la gare », j’avoue que cela me heurte encore

Eh bien non, j’ai tort de me sentir heurté : une rapide vérification m’apprend que cette construction est attestée chez Gaston Leroux, chez Paul Nizan. Je retire mon doute.

Faisons une dernière observation. Elle nuancera l’image que j’avais employée initialement, celle de la prolifération (cancéreuse), mais justifiera ma vieille rancune contre les désapprentissages qui affectent la langue des mieux instruits. Dans certains cas où la préposition en était parfaitement légitime, on entend déjà autre chose. Au lieu de « voyager en train » ou de « voyager par le train », nous entendons dire aujourd’hui : « voyager par train ». 

 

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 00:15

Une nuit, m’apprêtant à entrer dans mon immeuble, j’avais entendu près de moi un homme d’une vingtaine d’années dire à un de ses copains, l’ayant vu boiter : « Qu’est-ce que t’as fait à la jambe, trou du cul [sic] ? » Cette formulation m’avait frappé. Non pas : Qu’est-ce que tu t’es fait à la jambe ? ni même : Qu’est-ce que t’as fait à ta jambe ?

Pour exprimer un rapport de possession ou d’appropriation avec une partie du corps (le sien ou celui d’autrui), l’usage, plutôt que d’attacher au nom qui désigne cette partie du corps un adjectif possessif, est de le flanquer de deux éléments : l’article défini, et un pronom personnel C.O.S. renvoyant au possesseur. Ce pronom personnel C.O.S. peut être réfléchi (se frotter le front) ou non réfléchi (lui donner la main). Aujourd’hui, dans certains cas, la langue a tendance à omettre le pronom personnel C.O.S., sans même que cet effacement soit compensé par le rétablissement de l’adjectif possessif à la place de l’article défini. La phrase « Il se frotte le front » ne devient pas : « Il frotte son front », mais hélas : « Il frotte le front. »

Sans entrer dans les détails, précisons que le phénomène se produit lorsque le sujet du verbe est en même temps le possesseur de la partie du corps évoquée (Il se tâte la jambe), ou lorsque le sujet du verbe désigne une autre partie de ce même corps (Les cheveux lui tombent dans les yeux), voire un attribut ajusté sur ce corps, un vêtement qu’on porte sur soi (Le chapeau lui tombe sur les yeux, Son cache-nez lui dissimulait le visage). On risque alors de trouver : « Il tâte la jambe », « Les cheveux tombent dans les yeux », « Son cache-nez dissimulait le visage », alors que le possesseur est mentionné dans la phrase ou dans le contexte.

« L’œil joyeux, le ton confidentiel, une mèche de cheveux gris retombant artistiquement sur le front, le maire semblait heureux de s’épancher, de livrer quelques secrets de son itinéraire politique […]. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 170.) Nous aurions préféré lire ceci : une mèche « lui retombant artistiquement sur le front ».

« Louiele avait ressorti son petit tambour. Il l’avait accroché autour du cou et s’était mis à battre une mesure insipide et monotone tandis que deux gamins l’accompagnaient à la flûte de Pan. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 237.) Ici, nous aurions aimé lire : « Il se l’était accroché autour du cou ».

En 1992, la ratification du traité de Maastricht est soumise au référendum : « Quand le Vieux [= le président Mitterrand] avait annoncé le référendum, tout le monde avait mis les doigts dans le nez. L’affaire était pesée et emballée. » (Olivier Maulin, Petit monarque et catacombes, l’Esprit des péninsules, 2009, p. 100.) Le chapitre raconte, avec une verve dévastatrice, la campagne menée en faveur du traité de 1992 sur l’Union européenne, dont les péripéties aboutirent à une fragile victoire des oui. Mais le texte a beau être écrit dans un français simulant l’oralité, il aurait fallu dire : « tout le monde s’était mis les doigts dans le nez ».

« Et ce qui craque maintenant ce ne sont pas des pas sur des branches ou dans les broussailles, non, ce qui craque c’est seulement dans sa bouche le grincement de ses dents, sa peur dans la bouche et les mâchoires serrées si fort qu’il pourrait faire saigner les gencives ou se casser les dents au moment où la rafale vient crever la nuit […]. » (Laurent Mauvignier, Des hommes, Minuit, p. 156.) Dans cette phrase qui se prive graduellement de charpente syntaxique, un mot au moins devrait être ajouté : « pourrait se faire saigner les gencives ». En supprimant ce pronom réfléchi, sans toucher à celui qui apparaît ensuite (dans « se casser »), l’auteur s’est efforcé d’éviter une répétition, comme on dit.

Sartre avait écrit, dans sa fameuse préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon (éditions François Maspero, 1961) : « Car, en [sic] le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. » Citée par Jean Daniel dans La blessure, suivi de : Le temps qui vient (éditions Grasset, 1992, p. 217), cette phrase devient : « Car en ce premier temps de révolte, il faut tuer. Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. Restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante des pieds (…) ». Les points de suspension entre parenthèses indiquent une coupure faite par Jean Daniel, puisqu’il cite ensuite, sans transition ni ponctuation forte, la fin du paragraphe original, mais la faute est bien là : « des pieds » a été substitué à : « de ses pieds ».

Je constate assez souvent ce phénomène : les auteurs actuels qui font des emprunts à leurs aînés ne peuvent s’empêcher d’altérer la qualité syntaxique des passages qu’ils citent – même entre guillemets.

 

Enfin, abordons un phénomène sur lequel je reviendrai : l’omission, dans certaines circonstances, du pronom personnel C.O.D.

 « Il ne pense pas à Mireille tout le temps. Il ne trouve pas qu’elle soit une fille très belle. Non, l’amour n’est pas aveugle, pas comme on lui a dit. » (Des hommes, p. 155.) Pour satisfaire aux normes de la langue française de niveau courant, il faudrait peut-être : « pas comme on le lui a dit ».

Pendant la guerre d’Algérie, un soldat s’approche du cadavre d’un homme. Le corps du mort est revêtu d’un pantalon et d’une chemise. Il y a une feuille de papier attachée à cette chemise par une épingle à nourrice. « Son visage soudain livide puis quand même il se retourne vers le cadavre et arrache la feuille ; il revient vers les autres pour leur montrer. » (Des hommes, p. 181.) Ce qui signifie : « pour la leur montrer ».

Dans ces extraits du roman de Mauvignier, le fait que l’écrit cherche à refléter le parler de personnages peu instruits, voire socialement défavorisés, est-il une explication suffisante de l’ellipse du pronom personnel C.O.D. ?

[La suite est à lire dans Le destin du pronom personnel COD.]

 

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 00:06

L’expression « se tirer une balle » rencontre un succès croissant. « Quand Vincent saura ça, il va se tirer une balle. » « Tu n’as plus qu’à te tirer une balle. » Où donc ? Ce n’est plus jamais précisé. L’humour est noir et la construction se révèle plaisante.

« “J’te rappelle asap pour le feed-back du bip…” / Si vos collègues parlent de cette façon au bureau, c’est à eux de se tirer une balle. » (Jean-Hugues Lime, 100 [sic] raisons de ne pas se suicider au boulot, Mille et une nuits, 2010, p. 50.) Asap ? C’est As soon as possible. Encore un nouveau mot résultant de la lexicalisation d’une abréviation anglaise… Mais trêve de digressions. J’ai cité ce passage à cause de l’expression « se tirer une balle », qui ne semble plus nécessiter le moindre complément circonstanciel de lieu. Ellipse par souci de la bienséance, pour ne pas enfreindre le tabou du suicide. L’absence du complément circonstanciel donne à la phrase une allure savamment débraillée, qui souligne l’humour.

Ce débraillé n’est pas toujours l’effet que recherchait l’auteur.

Au milieu d’un thriller pour collégiens, Michel Honaker raconte le réveil d’un avocat corrompu que des hommes armés sont venus enlever dans sa chambre d’hôtel après lui avoir tiré dessus. Honaker écrit ceci : « Mark Thénaud émergea lentement du coma, presque surpris de revoir la lumière […]. La balle qu’on lui avait tirée n’était pas létale. » (Le département du diable, éditions Flammarion, collection Tribal, 2009, p. 87.) Aidons cet écrivain. Proposons-lui deux retouches qu’il pourrait faire à ce passage : « La balle qu’on avait tirée sur lui », « La balle qui l’avait atteint ». Enfin, cette balle « n’était pas mortelle »

La même expression bancale apparaît fugitivement dans une page du grand Guy Dupré :

« [L’événement qui vint achever la vie de Maurice Barrès] ce fut la balle de revolver que tira le mari de sa nièce Suzanne sur son épouse endormie – comme si la balle que s’était tirée son neveu Charles Demange, ricochant sur la paroi courbe du temps, avant d’atteindre à l’œil son petit-fils Claude, le 26 mai 1959, dans le djebel Harraba, s’était logée en passant dans la tête de sa nièce Suzanne ! » (Guy Dupré, « Les trois Barrès », dans Les manœuvres d’automne, éditions Olivier Orban, 1989, p. 44 ; et p. 43-44 dans la réédition faite par Bartillat, collection Omnia, 2013.) Il aurait fallu écrire : « comme si la balle que s’était tirée dans la tête son neveu Charles Demange… ».

Mais alors le groupe « dans la tête » se trouve lourdement répété au sein de la phrase. Que faire ?

Ne pourrait-on remplacer sa seconde occurrence par : « à l’intérieur du crâne » ? Cela donnerait : « comme si la balle que s’était tirée dans la tête son neveu Charles Demange… s’était, en passant, logée à l’intérieur du crâne de sa nièce Suzanne ». Le déplacement du gérondif « en passant » supprime une équivoque ; je me demande pourquoi Dupré n’avait pas fait lui-même cette retouche.

Un dénommé Erik Günter avait été blessé en Afghanistan : « Il avait reçu quatre balles et été renvoyé chez lui. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 108.) Il avait reçu quatre balles… dans une enveloppe arrivée par la poste ? Mais non : dans le corps ! Pour le dire autrement : il avait été atteint (ou blessé) par quatre balles.

Et dans une scène qui est censée se dérouler en 1795… « [Rosalie] poussa un petit cri en remarquant des traces sanglantes à la hanche de Delormel : / – Tu as pris une balle ? / – Non. / – Et ça, sur ta hanche… / – C’est le sang d’un hussard que j’ai porté. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 257, et dans le Livre de Poche, p. 238.)

À cette époque, on demandait plutôt : « – As-tu été touché d’une balle (atteint d’une balle, frappé d’une balle) ? »

 

La lacune peut résulter de l’absence d’un verbe.

Michel Djerzinski lit une annonce publicitaire pour des croisières de luxe à bord du Costa Romantica : « Ce navire était décrit sous les traits d’un authentique paradis flottant. Voici comment pourraient se dérouler – il ne tenait qu’à lui – les premiers instants de sa croisière : “D’abord vous pénétrerez dans le grand hall inondé de soleil, sous l’immense coupole de verre. Par les ascenseurs panoramiques, vous monterez jusqu’au pont supérieur. Là, depuis l’immense verrière de la proue, vous pourrez contempler la mer comme sur un écran géant.” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 228.) Il ne tenait qu’à lui (lecteur de ce prospectus) de les vivre (= de vivre les merveilleux instants promis), ou de les voir se dérouler, si l’on considère que c’est ce verbe, exprimé précédemment, que l’auteur sous-entend dans la parenthèse entre tirets.

C’est parfois toute une subordonnée qui fait défaut : « François disait qu’il rêvait encore souvent aux caves de l’aïeule. […] Quelque chose s’y conservait, quelque chose de très ancien, tout aussi énigmatique pour sa vieillesse [= la vieillesse de François] que pour l’enfant, et qui le retenait avec la même puissance qu’autrefois, qui le tirait en arrière » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 195). La deuxième phrase citée serait plus claire et mieux équilibrée si l’on y procédait à un ajout, en écrivant : « que pour l’enfant qu’il avait été ». Mais alors les relatives se succèdent… Le mal vient du défaut de parallélisme entre les syntagmes « sa vieillesse » et « l’enfant ».

 

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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 01:47

La présence de certains adjectifs ou de certains compléments est exigée par un usage ancien ou par les logiques internes de la langue. L’omission d’un mot ou d’un groupe de mots requis par ces logiques, même si celui-ci n’est pas essentiel pour le sens, cause une lacune dans le style. C’est un phénomène très courant aujourd’hui, qui semble avoir d’abord été la caractéristique de certaines traductions françaises d’œuvres étrangères.

« [Alex] l’aperçut à deux reprises ; une fois en train d’inspecter les sacs des visiteurs à la porte 5, une autre fois en train d’indiquer leur chemin à un couple. » (Anthony Horowitz, Skeleton Key, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 2002, Le Livre de Poche jeunesse, p. 41.) Certes, on pourrait se contenter de corriger la faute grossière que contient cette phrase, en écrivant : « d’indiquer son chemin à un couple ». Mais la formulation manquerait encore de contour. Écrivons alors : « d’indiquer son chemin à un jeune couple » ; ou, pour conserver tous les mots de la phrase imprimée : « d’indiquer leur chemin à un couple de retraités » (ou « de Japonais d’âge mûr », etc.). Je serais curieux de savoir ce que disait exactement le texte anglais d’Horowitz.

« D’ailleurs, trois ou quatre voitures étaient garées sur des emplacements, près du passage surélevé sur lequel il marchait. » (Ibid., p. 50.) Là aussi, il faut ajouter quelque chose : les voitures « étaient garées sur des emplacements prévus à cet effet », ou « tracés sur le sol ».

« Dès ses premières confidences, en 1967, Rubi m’assura que ses camarades ex-SS, restés à Allach, avaient tous été exterminés. Mais il n’avait aucune preuve à l’appui… » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, p. 265.) À l’appui de ses dires. En effet, les points de suspension qui terminent la phrase n’indiquent pas une interruption : ce n’est pas un énoncé inachevé. Du reste, les points de suspension n’empêchent pas le paragraphe de se poursuivre, en ces termes : « Ainsi mettait-il, non sans une secrète satisfaction, bourreaux et victimes sur le même plan », etc. Et comme le narrateur s’exprime dans un français soigné tout au long du texte, il s’agit bel et bien, dans le passage en question, d’une défaillance syntaxique et stylistique.

L’important est de rétablir noir sur blanc l’adjectif qualificatif, le complément déterminatif ou le complément circonstanciel dont le manque, perçu par le lecteur, attire inutilement l’attention sur un détail secondaire. L’écrivain est celui qui ne devrait pas donner l’impression que des mots lui manquent, sauf lorsqu’il raconte une histoire par la voix d’un narrateur illettré.

Dans Le cas Gentile, de François Taillandier (éditions Stock, 2001), la journaliste Aspasie entame une enquête sur la condition masculine « au temps du féminisme triomphant ». Nous lisons, p. 33-34 : « Il s’agissait d’entrer en relation avec des types qu’elle ne connaissait pas, et d’empêcher que les intéressés ne se fissent des idées, que la séance de confidences ne tendît à dégénérer. Elle se prémunissait de diverses façons : en choisissant des amis d’amis, qui redouteraient qu’elle n’allât tout raconter si leur comportement laissait à redire [sic] ; en rencontrant l’épouse ou la compagne quand il y en avait une, en lui prodiguant les [sic] marques d’attention et de sympathie ; en mettant les points sur les i, à l’occasion, de façon aussi claire, ferme et aimable que possible ; en arrivant aux rendez-vous vêtue d’un pantalon de velours et d’un pull, les cheveux tirés par un élastique, les lunettes sur le nez, traînant un gros cartable, bref, aussi peu sémillante que possible. »

On notera que le style de Taillandier, romancier pour qui j’éprouve pourtant la plus vive admiration, laisse, dans les détails, un peu à… désirer. Mais voici l’élément que, m’appuyant sur cet extrait, je voulais mettre en évidence : il est bon d’adjoindre au verbe se prémunir un complément. Par exemple en disant : « Elle se prémunissait contre ce danger de diverses façons ». Bien sûr, on trouvera dans la littérature quelques phrases où le verbe se prémunir a été employé de manière absolue, mais le complément introduit par la préposition contre est plus nécessaire au sémantisme de ce verbe que les gérondifs compléments circonstanciels qui le suivent (« en choisissant », « en rencontrant », etc.). Puisque la phrase intègre ces gérondifs, elle doit aussi intégrer le complément le plus nécessaire.

« Johnson n’a plus rien du condamné ahuri ; il pose pour son public et dresse ses deux mains lourdement enchaînées l’une à l’autre, dans un geste de victoire. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 109-110.) Employé sans complément circonstanciel, le verbe dresser peut avoir de multiples significations. Écrire ici, par exemple : « il dresse vers le ciel ses deux mains ». L’ajout serait en parfait accord avec le contexte, puisque la scène se passe en plein air.

Le narrateur principal de La possibilité d’une île est parti s’installer en Andalousie avec sa femme Isabelle : « Mon agent voyait d’un bon œil cette période d’isolement ; il était bon, selon lui, que je prenne un peu de recul, afin d’attiser la curiosité du public ; je ne voyais pas comment lui avouer que je comptais mettre fin. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 65-66.) Que je comptais mettre fin à ma carrière. L’omission de certains compléments est fréquente dans la prose de Houellebecq.

Il arrive que l’aberration syntaxique provoque une absurdité sémantique : « Ils organisaient à longueur d’année des concerts dont la recette allait à diverses organisations d’enfants défavorisés. » (René Belletto, L’Enfer, éditions P.O.L, 1986 ; publié en format de poche dans la collection Points des éditions du Seuil, p. 28 ; faute non corrigée dans la nouvelle édition « revue par l’auteur », parue en 2007 ; collection Folio, p. 36.) Il faut évidemment comprendre : « à diverses organisations d’aide aux enfants défavorisés ».

 

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 21:25

Sur les affiches qui dévorent nos façades et obstruent nos perspectives, dans les prospectus publicitaires qui emplissent nos boîtes aux lettres, dans les sous-titres des programmes diffusés par nos téléviseurs, comme dans la plupart des lettres que nous adressent l’État ou nos amis : tous les nombres sont désormais libellés en chiffres, parfois jusqu’au pauvre article indéfini, qui n’en demandait pas tant (« Votre déclaration de revenus en 2 temps 3 mouvements », « Une bombe explose dans le hall d’un immeuble, faisant 1 mort et plusieurs blessés », « Tes 2 cousins ont acheté 1 nouvelle voiture », « J’ai eu 1 peu peur », etc.).

Sur la quatrième page de couverture des livres mais aussi, depuis peu, à l’intérieur des pages, nous voyons s’imprimer en chiffres, et non plus en toutes lettres, l’âge des personnages, parfois la durée (en jours, en mois ou en années) de tel événement ou processus.

Tout écrivain, tout éditeur, tout lecteur doté d’un minimum de goût devrait combattre cette nouvelle mode typographique. Nous le savions pourtant, on nous l’avait appris : il faut écrire les nombres en toutes lettres lorsqu’ils désignent des quantités ; on peut écrire en chiffres – il est même d’usage de le faire – un nombre qui désigne un rang.

Nous devrions avoir à cœur de rendre visible la différence qu’il y a entre après quinze jours et après le 15 juin. 

Lorsqu’ils sont imprimés en chiffres, les nombres crient sur la page, tout autant que des mots entièrement composés en capitales. Il ne faut donc pas en abuser.

De cette faute de goût, la phrase suivante offre un exemple saisissant : « Son agent soumet le manuscrit de Tante Mame à 19 maisons d’éditions [sic pour l’intempestif pluriel], qui le refusent, jusqu’à un petit éditeur, Vanguard Press, qui a l’idée de lier les aventures successives par une astuce : chacune est annoncée par une moralité, comme dans le Reader’s Digest. » (Charles Dantzig, préface au roman Tante Mame de l’Américain Patrick Dennis, p. VII ; réédité par Flammarion, 2010.)

Au milieu d’un résumé des Manœuvres d’automne de Guy Dupré, Angelo Rinaldi évoquait « Mme Simone, l’inspiratrice d’Alain-Fournier, morte il y a peu, à 100 ans et des poussières – la poussière même qui, à son grand regret, ne voulait pas d’elle » ; puis il citait la chanson Sarah de Reggiani : « La femme qui est dans mon lit/N’a plus 20 ans depuis longtemps » (Angelo Rinaldi, « Nouba au Père-Lachaise », article de 1989 repris dans Service de presse, éditions Plon, 1999, p. 344 et 345). Sans doute ces chiffres sont-ils la trace d’un état du texte antérieur à la mise au net.

Je n’ignore pas que, dès sa première édition de 1934, la couverture d’un livre de Jean Guéhenno portait : Journal d’un homme de 40 ans. Ce nombre s’affichait en chiffres sur la couverture (celle des éditions Bernard Grasset, puis, quelques décennies plus tard, celle du Livre de Poche). En revanche, dans le texte, l’auteur n’utilise que « quarante ans », « vingt ans », etc.

Raphaëlle Bacqué, dans Le dernier mort de Mitterrand (Grasset et Albin Michel, 2010), sait quels nombres il convient d’écrire en chiffres et lesquels il convient d’écrire avec des mots. Par exemple lorsqu’elle évoque, p. 73, la durée d’un trajet : « l’on met parfois sept ou huit heures en voiture, depuis Paris » ; ou, p. 184, « l’entrée de trente-cinq députés du Front national à l’Assemblée » ; ou lorsqu’elle mentionne, p. 188, l’âge des deux filles de Gilbert Mitterrand : « Pascale, neuf ans, et Justine six ans, les petites-filles du président » (oubliant toutefois la virgule avant une apposition) ; ou encore lorsqu’elle décrit les effets de l’âge sur le corps pourtant athlétique de François de Grossouvre (ibid., p. 220) : « Torse nu, à soixante-dix ans passés, il était encore un bel homme ».

Raphaëlle Bacqué a fait composer en chiffres les indications d’heure et nous ne saurions le lui reprocher : « autour de 20 heures » (p. 13) ; « Vers 19 h 50 » (p. 15) ; « Nouvel appel à 21 h 2 » (p. 178 ; il est agréable de lire une unité pour une fois non précédée de ce zéro pour affichage à cristaux liquides, qui s’introduit aujourd’hui jusque dans la numérotation des pages de certaines revues) ; les années : « Un suicide sur les bords de la Nièvre, le 1er mai 1993, jour des fêtes ouvrières et des acquis de la gauche » (p. 20). Car « il y a de l’affectation à écrire 1936 “mille neuf cent trente-six” ; c’est si peu naturel que, précisément, cela distrairait le lecteur », écrit avec raison Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française, à l’article « Cohen (Albert) ». En chiffres aussi, le calibre d’une arme à feu, et tout ce qui s’apparente à un numéro : « un 357 Magnum Manurhin » (p. 16) ; « sa vieille 204 cabriolet » (p. 34) ; « l’article 74 du Code de procédure pénale » (p. 37 ; on aura remarqué que, dans tout le livre, les majuscules sont distribuées avec beaucoup de discernement) ; « ses bureaux du 33 rue Tronchet » (p. 53 ; il manque juste une virgule avant la désignation de la rue).

Emploi subtil des indications de quantité, tantôt en lettres, tantôt en chiffres : « Grossouvre a déboursé 185 000 francs et en détient 988 parts, Claude son épouse 10 et Anne Pingeot les deux dernières, pour cent francs chacune. » (Ibid., p. 83 ; certes, « Claude son épouse dix » aurait été une meilleure graphie.) « Montant de la transaction : 110 millions de francs. Six mois plus tard, Alsthom a découvert que les actifs de Vibrachoc atteignent péniblement 2 millions de francs. » (Ibid., p. 200.) Le procédé est moins convaincant page 206, lorsque la journaliste écrit : « À la banque Hottinguer, on lui a remis copie de tous les chèques supérieurs à 1 million émis par Pelat depuis 1982. Visiblement, le magistrat savait ce qu’il cherchait. Il a trouvé un chèque d’un montant de 1 million, émis le 18 septembre 1986, à l’intention du notaire parisien chargé de la vente d’un appartement acquis par Pierre Bérégovoy. » Pourquoi ne pas écrire : « chèque d’un montant d’un million » ?

Malheureusement, certaines mentions d’âge sont libellées en chiffres, sans qu’on sache pourquoi : « un homme de 73 ans » (p. 9), « à 76 ans » (p. 15), « à 18 ans » (p. 46), « un homme de 63 ans » (p. 92) ; « elle qui avait 19 ans lorsqu’il est mort » (p. 236)…

Mais globalement, le texte a fait l’objet d’un traitement éditorial soigné.

Certes, on pourrait considérer que les connotations de la graphie « avoir 20 ans » ne sont pas tout à fait les mêmes que celles d’« avoir vingt ans ». Avoir « 20 » ans, avec une telle mise en relief des chiffres, ce serait en avoir vingt, ni plus ni moins, être entre sa vingtième et sa vingt et unième année, tandis qu’avoir « vingt » ans cela signifierait : avoir entre vingt et vingt-cinq ans… Mais il y aurait là une distinction byzantine, à laquelle ceux qui écrivent ou qui impriment n’ont jamais songé.

Il nous arrive de lire, quelle que soit la nature du document : « Après 35 ans de bons et loyaux services… », comme si le nombre avait là une importance démesurée. Il aurait évidemment fallu imprimer : après trente-cinq ans de bons et loyaux services. Et lorsqu’on lit : « Ça fait 4 mois, depuis le 7 avril 2009, que j’ai 18 ans », ou bien : « Johanna, 24 ans, et Kévin, 26 ans, unissent leurs destinées le 30 septembre 2008 », avouons que l’œil s’y perd un peu, bien que l’auteur de chacune de ces phrases ait précisément voulu mettre l’accent sur les données chiffrées qu’il convoque.

De plus, je constate que les imprimeurs de manuels scolaires et de livres d’images, dans le but naïf de leur faciliter l’apprentissage de la langue écrite, ont renoncé à faire savoir aux enfants que les nombres s’écrivent aussi en lettres.

Il existe un petit livre traduit du néerlandais, aux pages en carton, qui raconte, en quelques phrases et en images, une histoire où sont utilisés des nombres. Dans la traduction française, ces nombres sont tous imprimés en chiffres. Or l’auteur-illustrateur néerlandais les avait fait composer en toutes lettres dans l’édition en langue originale. Je le sais, parce que j’ai eu entre les mains un exemplaire défectueux de l’édition destinée au public français, dans lequel quatre pages imprimées en néerlandais se trouvaient reliées par erreur au milieu des autres. Il existe aussi un roman visant le lectorat dit junior, écrit par Michel Amelin, qui avait pour titre Cent vingt minutes pour mourir, lorsqu’il est paru pour la première fois, en 1997, aux éditions Rageot. En 2005, à la faveur d’un retirage, l’éditeur change le titre imprimé sur la couverture et celui-ci devient : 120 minutes pour mourir.

On voudrait empêcher les nouvelles générations d’apprendre l’écriture des nombres en lettres, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

 

Un jour, il me faudra aussi dire un mot d’une autre mauvaise habitude récemment contractée par les imprimeurs, aidés de leur logiciel de traitement de texte : elle consiste à enregistrer une espace insécable entre tel nombre qu’ils impriment en chiffres et le mot ans.

 

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