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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 15:24

Comment peut-on commettre, en si peu de pages (quatre pour le premier, huit pour le second), autant de bourdes ?

 

Franz-Olivier Giesbert affuble d’une préface sympathique, quoique pimentée de quelques fautes d’orthographe, la réédition de l’Histoire de France (1924) de Jacques Bainville (aux éditions Perrin, collection Tempus, 2011).

Parmi les perles que renferme cette préface, il faut absolument signaler celle de la page 10. Giesbert nous parle d’un dénommé « Maupéou », alors que le nom de Maupeou, garde des Sceaux et chancelier de France sous Louis XV, est parfaitement orthographié dans le texte de Bainville, à la page 288 du volume, et que ce nom se prononce Maupou.

D’autre part, le préfacier prend de singulières libertés avec les auteurs qu’il cite. Avant même d’avoir vérifié, je savais que le troisième de ces vers, à la page 9 de cette préface, avait été recopié d’une main distraite : « Gronde canon, crache mitraille ! / Fiers bûcherons de la bataille, / Ouvrez un chemin sanglant ! »

L’absence d’une syllabe, dans une suite d’octosyllabes, est toujours parfaitement audible. Ce texte pouvant être consulté facilement sur Internet, j’ai pu vérifier sans surprise que Déroulède avait écrit : « Ouvrez-nous un chemin sanglant ! »

La poésie était pauvre mais le vers bien bâti.

 

François Hollande, préfaçant un essai intitulé Le dernier Chirac, nous donne la preuve que le passé simple est rentré en grâce.

« Je fus, en effet, son adversaire local le plus constant en Corrèze. » (François Hollande, préface à l’essai Le dernier Chirac, par Bruno Dive, éditions Jacob-Duvernet, 2011, p. 11.)

« Au lendemain du 21 avril 2002, j’eus la cruelle responsabilité d’appeler les Français à utiliser le bulletin Chirac pour réduire autant qu’il était possible le score du candidat de l’extrême droite. […] / Pourtant, je fus fier que, dans ma ville, Jacques Chirac obtint 95 % des suffrages. » (Préface au Dernier Chirac, p. 12-13.) M. Hollande affectionne le passé simple de l’indicatif, mais le subjonctif n’est pas de son ressort.

Ou plus exactement, la différence entre les deux lui échappe :

« Comme nouveau président du Conseil général de la Corrèze, j’ai eu à cœur de l’accueillir comme l’ancien Président, mais aussi l’élu qu’il fût de ce territoire pendant plus de 30 ans, (député, conseiller général…) avec égards et respect. Nul n’aurait compris qu’il n’en fût pas ainsi. Dans cette nouvelle situation, jamais facile à vivre, il fait preuve d’une dignité qui n’a d’égal que sa sérénité. » (Préface au Dernier Chirac, p. 17.)

Il aurait fallu répéter la conjonction comme, placer le syntagme « de ce territoire » juste après « l’élu », écrire en toutes lettres le nombre exprimant une durée, placer la virgule après la parenthèse fermante, et enfin éviter de coiffer d’un accent circonflexe le passé simple de l’indicatif, quoique le choix même de ce temps se révèle malhabile (je préconise « avait été » ou « aura été »). L’invariabilité d’égal peut se défendre.

Ce ne sont pas les seules fautes que contient cette courte préface : confusion entre « toute autre » et « tout autre », traits d’union omis, prépositions non répétées, espaces typographiques intempestives et ponctuation anarchique (dont le dernier extrait cité nous donne un exemple).

Les puissants de ce monde sont de plus en plus mal secondés.

 

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 04:22

(Suite de plusieurs billets antérieurs : La non-répétition de la préposition devant un ou plusieurs termes coordonnés ; Reparlons des prépositions ; Retouches autorisées ; etc.)

 

L’habitude que nous avons tous prise d’omettre une partie des prépositions peut rendre un auteur ou un traducteur aveugle à une incohérence syntaxique grave, susceptible de défigurer son propre texte :

« [Alex] était assis sur une chaise en cuir à haut dossier, les poignets, les chevilles et le cou immobilisés par des lanières souples. […] D’autres fils étaient attachés à deux de ses doigts, son pouls, son front, et le côté de son cou. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 309.) Il faudrait non seulement répéter à devant « son pouls » et « son front », mais aussi changer de préposition devant le dernier syntagme : « et sur un côté de son cou ». (Oui, pour des raisons évidentes, il fallait aussi remplacer le par un.)

« – […] Si tout avait marché comme prévu, à l’heure actuelle tu parlerais français. Tu irais dans un lycée à Marseille ou une autre ville du sud, et tu ne saurais rien de toute cette histoire. » (Anthony Horowitz, Snakehead, septième aventure d’Alex Rider, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 184.) La traductrice a-t-elle jugé qu’un seul dans était suffisant pour toute la phrase ? La conjonction ou n’est pourtant pas utilisée ici pour unir « dans un lycée » et « une autre ville ». Pour que la phrase ait un sens, il faut considérer que cette conjonction unit les compléments « à Marseille » et « une autre ville du sud ». Ayant compris cela, on se rend compte qu’il fallait faire apparaître une préposition en tête du deuxième d’entre eux, et que ce n’était même pas la préposition à. « Tu irais dans un lycée à Marseille ou dans une autre ville du sud… » Pour plus de clarté, on pourrait encore ajouter, après le nom lycée, l’adjectif situé.

 

La phrase suivante n’est pas mieux bâtie : « La porte s’ouvre et je vois entrer Barbara dans son jeans délavé, sans couleur, son tee-shirt orange fluo sans manches, ses cheveux frisés qui lui encadrent le visage comme une Gorgone. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 422.) Il ne suffit pas de considérer la préposition dans comme étant sous-entendue devant les compléments qui sont coordonnés au syntagme « son jeans délavé, sans couleur ». On peut bien deviner cette préposition devant « son tee-shirt », mais il est impossible de la sous-entendre devant « ses cheveux frisés » (« je vois entrer Barbara dans ses cheveux frisés »…). Et je n’ai encore rien dit de la comparaison finale, « comme une Gorgone », qui n’est pas moins paresseuse que le reste de la phrase, et à la place de quoi il aurait été judicieux d’écrire : « qui lui encadrent le visage comme les serpents de la Gorgone ».

 

« Ce matin-là le petit déjeuner d’Alejandro Espiritu et Booth Stallings consista en riz froid, encore des fruits et une boîte de sprats qu’Espiritu mangea avec délice. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 265.) Faut-il vraiment comprendre : « consista en riz froid, en encore des fruits »… ? Un autre verbe que « consista » aurait permis d’éviter la construction bancale, qui brise tout l’élan de cette phrase.

 

Certes, il est des cas où la préposition appropriée est bien répétée, mais où cette répétition interfère avec la construction du reste de la phrase :

« Proust n’ignorait évidemment pas l’antisémitisme de Morand, que partageait, décuplé, la princesse, sa maîtresse 1. / 1. De même qu’il n’ignorait pas celui de ses amis Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ou de Robert de Montesquiou qui lui ouvrit [sic] certains sésames du noble Faubourg. » (Henri Raczymow, Ruse et déni : cinq essais de littérature ; Presses universitaires de France, 2011, p. 128-129 ; j’ai fait suivre le texte de sa note en bas de page.) D’abord, on n’« ouvre » pas un sésame : on l’enseigne. Pour le reste, il va de soi que le pronom celui, dans la note, renvoie au mot antisémitisme, qui figure dans le corps du texte, mais il faut relire plusieurs fois le texte de la note pour localiser avec précision l’erreur qui s’y trouve, fruit probable d’un ajout de dernière minute. Le nom Robert de Montesquiou est mis en apposition au syntagme « ses amis », comme l’est le nom Léon Daudet. Est-ce donc la préposition de, apparue devant le nom Robert de Montesquiou, qui est de trop ? Mais si l’on supprimait ce de, la phrase serait profondément déséquilibrée : l’interruption causée par la subordonnée relative ferait oublier la construction initiale, cette discrète apposition.

Je pense donc que l’erreur vient de l’ajout du syntagme « ses amis ». Si on supprimait ces deux mots, la phrase ne présenterait plus aucune difficulté : Proust « n’ignorait pas celui [= l’antisémitisme] de Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ou de Robert de Montesquiou qui lui enseigna certains sésames du noble Faubourg ». Si l’amitié avec chacun de ces deux hommes doit être rappelée, ce ne pourrait être qu’en alourdissant un peu la phrase : Proust « n’ignorait pas celui de son ami Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ni celui de son ami Robert de Montesquiou… ».

 

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 02:44

Voici une modeste comparaison. Est-ce encore du français ?

« Ils parlent de lui comme l’envoyé de Dieu. » (Entendu à la radio.) Mais non : ils parlent de lui comme de l’envoyé de Dieu. Après la conjonction comme, il est possible de faire l’ellipse du verbe et de son sujet (« Ils parlent de lui comme ils parlent – ou parleraient – de l’envoyé de Dieu »), mais pas de la préposition. Les exemples suivants, empruntés à des auteurs classiques, le prouvent :

« [T]ous les pêcheurs parlaient de lui comme de l’homme le plus intrépide à la mer qu’on eût jamais vu. » (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, tome 2.) « Jusqu’à ce jour, elle l’avait traité en gamin, ne prenant pas ses déclarations au sérieux, s’amusant de lui comme d’un petit homme sans conséquence. » (Zola, Nana, 1880, chapitre VI.) « Tant qu’il [= le peuple] reste dans cet état d’ignorance première, de minorité morale et intellectuelle, on peut dire de lui comme de l’enfant : Cet âge est sans pitié. » (Hugo, Notre-Dame de Paris, 1832, livre VI, chapitre IV.)

« Une des caractéristiques des dictateurs en tous genres, tels que décrits dans les comédies comme les bandes dessinées satiriques, c’est leur humour à géométrie variable : autant ils rient de bon cœur quand leurs amis sont victimes de plaisanteries, autant ils perdent immédiatement leur magnanimité lorsqu’ils sont eux-mêmes le dindon de la farce. » (Hugues Dayez, dans la nouvelle édition du Schtroumpfissime, par Peyo, commenté planche par planche ; éditions Dupuis, 2011, p. 34.)

La préposition dans aurait dû être répétée après la conjonction comme. Sinon, ledit comme se met à signifier : « que sont par exemple… ». Quand nous lisons cette phrase d’Hugues Dayez, nous comprenons d’abord : « Une des caractéristiques des dictateurs en tous genres, tels que décrits dans les comédies que sont par exemple les bandes dessinées satiriques… », ce qui ne veut rien dire.

 

D’autre part, sauf après autre (voir ci-dessous), la préposition doit se répéter après la conjonction que dans une comparaison.

« Avec l’âge on se rend compte qu’il est souvent plus aisé de parler avec un homme de droite qu’un homme de gauche, que le premier peut être plus ouvert à la discussion que le second, qui finit bien souvent par employer un argument d’autorité. » (Lu sur le site Café du commerce, dans le billet du 2 avril 2011.) Plus aisé de parler avec un homme de droite qu’avec un homme de gauche.

Voici une phrase imprimée sur la quatrième de couverture d’un essai d’Émilie Hache, intitulé Ce à quoi nous tenons : Propositions pour une écologie pragmatique (éditions la Découverte, 2011) :

« [Ces nouvelles propositions] ne peuvent pas être la simple déclinaison de principes universels fondés a priori, mais elles doivent s’appuyer sur les multiples expérimentations en cours, engagées aussi bien par des scientifiques que des éleveurs, des économistes, des patients ou encore des activistes se mêlant souvent de ce qui n’est pas censé les regarder. »

Un par supplémentaire est exigé au moins devant « des éleveurs ».

 

Cas douteux ?

« [C]’était bien la première fois qu’il s’intéressait à autre chose qu’un fossile vieux d’au moins cent mille ans » (Romain Gary, Les racines du ciel, Gallimard, 1956 ; « Texte définitif », précédé d’une préface, 1980 ; collection Folio, p. 61). Faut-il ou non écrire : « à autre chose qu’à un fossile » ?

Dans l’article « Autre » du Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (troisième édition, Duculot, 1994), Joseph Hanse affirme que la répétition de la préposition après autre ou autre chose suivis d’un que « amené par eux » se fait habituellement mais n’est jamais obligatoire. Les exemples suivants le confirment.

Un exemple de Balzac, sans la répétition :

« [Un industriel] s’avisa d’imaginer qu’une bûche pouvait servir à une autre chose que faire des cendres et des allumettes, et il en fit des chapeaux à l’usage des deux sexes. » (Balzac, Œuvres diverses, « Fantaisie », 1831.)

Exemples de la répétition :

« [L]a lune fut toujours la confidente de ceux qui pensent à autre chose qu’à gagner de l’argent. » (Alain, Saisons de l’esprit, 1935 ; reprise d’un Propos de 1933, intitulé « Astrologie »).

« Jusqu’à midi, ces soins de ménage la tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps de songer à autre chose qu’aux toiles d'araignée qui pendaient du plafond et qu’à la graisse qui salissait les assiettes. » (Émile Zola, Thérèse Raquin, chapitre 24.)

« Sans savoir comment, il aurait voulu consacrer sa chère indépendance à autre chose qu’à ses outils et ses cadres en bois, se confronter à un matériau plus humain » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 42). On pouvait aussi répéter la préposition à, écrire par conséquent : « qu’à ses outils et à ses cadres en bois » ; ou l’ôter devant « ses outils » et mettre : « à autre chose que ses outils et ses cadres en bois ».

 

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 22:53

Dans mon billet Reparlons des prépositions, j’avais abordé le cas des « entités indivises », ou quasi indivises. Deux termes sont unis par le sens. Deux individus liés l’un à l’autre forment presque une seule personne. Dans certains cas, deux activités imbriquées l’une dans l’autre forment une seule tâche. Mais il est plus difficile d’obtenir une entité indivise avec les inanimés, les objets matériels, les choses.

Lorsqu’elle est placée devant plusieurs termes coordonnés qui forment une entité indivise, la préposition ne se répète pas.

« Je sais quelle sottise fondamentale il y a dans la supposition de ce qui pouvait être, mais au début de notre vie commune, à André et moi, ni son œuvre ni la mienne n’existaient ; j’étais sûre de ce que l’avenir a confirmé depuis : il est un grand écrivain, si je ne l’étais pas ; était-ce une raison pour ne pas chanter mon petit air ? » (Clara Malraux, Le bruit de nos pas, premier volume : Apprendre à vivre ; éditions Grasset, 1963, p. 124.) L’auteur-narratrice évoque le temps où elle n’était plus Clara Goldschmidt mais l’épouse d’André Malraux. Parlerait-elle aussi bien de « notre vie commune, à André et à moi » ? Le sens serait moins clair.

« Le système d’Aurenche et Bost est si séduisant dans l’énoncé même de son principe [= “Inventer sans trahir”], que nul n’a jamais songé à en vérifier d’assez près le fonctionnement. » « L’influence d’Aurenche et Bost est immense… […] Un autre écrivain, Jean Ferry, a sacrifié à la mode, lui aussi, et les dialogues de Manon eussent tout aussi bien pu être signés d’Aurenche et Bost […] ». Ces deux-là travaillent ensemble, dans une grande communauté de pensée ; bref, ils ne font qu’un. François Truffaut fustige la « Tradition de la Qualité » et le réalisme psychologique, dont Jean Aurenche et Pierre Bost, deux scénaristes qui travaillaient en équipe dans les années 1940 et 50, signant principalement des adaptations d’œuvres littéraires, étaient alors les porte-drapeau. (François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », 1954 ; article repris dans Le plaisir des yeux, éditions Cahiers du cinéma, 1987 ; réédité dans la collection Champs, Flammarion. Les extraits que je cite se trouvent aux pages 213 et 221 de cette édition de poche.)

« Tous les matins elle allait à l’école communale avec un grand cartable enfermant des cahiers, une grammaire, une arithmétique, une histoire de France, une géographie. / Elle avait aussi de Gaston Bonnier, membre de l’Institut, professeur à la Sorbonne, et Georges de Layens, lauréat de l’Académie des Sciences, une petite flore contenant les plantes les plus communes, ainsi que les plantes utiles et nuisibles avec huit cent quatre- vingt-dix-huit figures. » (Jules Supervielle, L’enfant de la haute mer, éditions Gallimard, 1931 ; collection Folio, p. 14.)

Dans l’Algérie de 1961, le colonel Beaujeux et le sous-lieutenant Miloslavski travaillent en étroite collaboration : « “Nous avons l’air de Don Quichotte et Sancho Pança”, pensait-il [= Beaujeux], se réservant avec plaisir le rôle de Sancho, pour lequel il avait toujours ressenti une intime et philosophique tendresse. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; roman paru aux éditions Julliard et l’Âge d’Homme en 1980, p. 149.) Beaujeux a le sentiment de former avec le jeune sous-lieutenant qui le seconde un duo d’officiers énergiques, physiquement très dissemblables mais dotés de personnalités complémentaires. Du reste, s’il s’attribue mentalement le rôle du faire-valoir comique, Beaujeux sait que, comme lui, Sancho Pança était un faux naïf.

« – C’est intitulé “Billet à ordre” et ensuite ça dit : “En contrepartie de valeurs par nous reçues, nous promettons de payer à Arthur Case Wu et Quincy Durant sur présentation de ce billet la somme de quarante-huit mille pesos philippins ou deux mille quatre cents dollars US augmentée d’un intérêt simple au taux de six pour cent par annuité.” » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 355.) Il ne s’agira pas, pour les souscripteurs, de verser ce montant à chacun des deux personnages, mais aux deux ensemble (ou à un seul des deux au bénéfice des deux). Manifestement, la non-répétition de la préposition à est ici hautement significative : elle signifie de l’argent ! La non-répétition écarte tout risque d’équivoque.

Les cinq personnages principaux du roman Les faisans des îles (Arthur Case Wu, Quincy Durant, Maurice Ottermeck dit Autremec, Georgia Blue et Booth Stallings) doivent se répartir dans deux Rolls Royce envoyées par leur hôtel : « Artie Wu fit fonction d’organisateur touristique, assignant la Rolls de tête à Durant, Ottermeck et Booth Stallings. Lui et Georgia Blue s’installèrent dans l’autre. » (Les faisans des îles, p. 377-378.) Là aussi, la non-répétition de la préposition à est justifiée : il n’y a que deux voitures.

Dans la phrase suivante, en revanche, la préposition avec aurait dû être répétée :

« [M. Henry Pow, caissier adjoint dans une banque de Hong-Kong,] échangeait une poignée de main avec elle et Stallings. » (Les faisans des îles, p. 392.)

Mais on ne peut pas tout expliquer :

« Durant […] revenait avec une bouteille de scotch dans une main et trois petits verres dans l’autre ; il versa du whisky dans les verres et les offrit à Georgia Blue et Artie Wu. » (Les faisans des îles, p. 319.) D’abord, Durant n’a pas pu offrir « les » trois verres à Georgia et (à) Artie, qui ne sont que deux. Il a vraisemblablement gardé l’un des verres pour lui-même. Donc : « il versa du whisky dans les verres et en offrit à Georgia Blue et à Artie Wu » ; on peut sous-entendre le fait que le whisky est contenu dans des verres.

Ce choix nous épargne la peine de nous demander s’il serait préférable de dire « il versa du whisky dans les verres, (et) en offrit un [= un verre] à Georgia Blue et à Artie Wu » (singulier à valeur distributive) ou « … en offrit deux à Georgia Blue et Artie Wu ». Précisons que Georgia et Artie ne forment pas un couple.

Je me demande si la construction adoptée par Vladimir Volkoff dans la phrase suivante est bien correcte. Envoyé en mission en Tchétchénie, l’ex-colonel Sangdeboeuf rend visite à Betty, dite la vicomtesse, qui dirige une association d’aide humanitaire : « Il la trouva en train de servir des whiskies and soda à deux Anglais et un Américain. » (Volkoff, Le complot, éditions du Rocher, 2003, p. 324.) Il aurait mieux valu écrire : « en train de servir un whisky and soda à deux Anglais et à un Américain ».

 

A contrario, la non-répétition d’une préposition peut faire croire qu’on a affaire à une entité indivise alors que les deux termes coordonnés désignent des choses ou des êtres qui sont bien distincts :

« En 1939, ces textes sont publiés sous le titre Le Guide des Chats du Vieil Opossum avec des illustrations de couverture d’Eliot lui-même. Depuis, ils ont été réédités avec des illustrations de Nicolas Bentley et Edward Gorey. » (Extrait de la notice – non signée – qui introduit Le guide des chats du Vieil Opossum, de T.S. Eliot, illustrations d’Axel Scheffler, traduit de l'anglais par Jean-François Ménard ; éditions Gallimard Jeunesse, 2010.) L’auteur de cette notice a raison d’écrire qu’il y eut « des » illustrations de couverture réalisées par Eliot lui-même, car les dessins en question étaient au nombre de deux. Ils étaient imprimés sur la jaquette rouge de l’édition originale de telle façon que l’un (celui comportant le titre) se posait au-dessus du premier plat du livre, tandis que l’autre (plus petit) habillait le dernier plat.

En revanche, Nicolas Bentley et Edward Gorey n’ont jamais illustré ensemble les poèmes d’Eliot : l’édition d’Old Possum’s book of practical cats illustrée par Nicolas Bentley date de 1940 (éditions Faber and Faber), celle illustrée par Edward Gorey date de 1982 (éditions Harcourt Brace & Company). L’auteur de la notice de l’édition française de 2010 pouvait bien s’abstenir de remplacer et par puis, remplacement qui aurait eu l’avantage d’indiquer clairement la succession chronologique des parutions, mais il aurait dû savoir que la préposition exigeait ici d’être répétée : « Depuis, ils ont été réédités avec des illustrations de Nicolas Bentley et d’Edward Gorey. »

 

Ne pas confondre éléments coordonnés et éléments apposés. Dans les extraits suivants, il ne faudrait pas vouloir répéter la préposition !

« Certains de ses collègues avaient une approche presque sensuelle des matériaux, les vernis, le papier, la feuille d’or, et avant tout, le bois. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 34-35.) L’énumération que contient cette phrase : « les vernis, le papier, la feuille d’or, et avant tout, le bois », forme une sorte de parenthèse au sein de la phrase, ces mots ne faisant que développer le contenu sémantique du nom matériaux, qui est seul précédé de la préposition, comme il se doit.

Le même raisonnement s’applique à ce passage de Vies minuscules où l’auteur-narrateur fait le portrait de l’un des fils Décembre, prénommé ou surnommé Fiéfié : « Il s’était peu à peu mis à l’écart des Décembre, son père et ses frères, et avait dévalé la pente doucette et machinale des journaliers buveurs […]. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 52.)

À la fin de 1909, on prévint le curé du bourg de Grisy-Suisnes que son église venait d’être désaffectée par décret : « Dans la semaine, une affiche signée de MM. Triboulet, maire, et Paillard, huissier, annonça la vente à l’encan “des effets et objets du culte”. » (Maurice Barrès, La grande pitié des églises de France, éditions Émile-Paul frères, 1914 ; réédité aux Presses universitaires du Septentrion, 2012, p. 47.) L’absence de préposition devant le second nom propre est tout à fait normale puisque ce passage comporte le mot « Messieurs », qui sert précisément à annoncer une suite de noms propres.

Dans les années 1930, les hydravions de la compagnie Imperial Airways faisaient escale à Mâcon, sur la Saône, et les voyageurs qui en descendaient étaient conduits par bateau jusqu’au débarcadère : « Là les attendait un taxi, entouré de la foule des curieux, les jeunes filles venues pour voir les toilettes et les parures des dames, les jeunes gens pour admirer la mécanique des moteurs et copier l’allure des aviateurs. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, Gallimard, collection NRF, 2010, p. 12.)

Cette fois, il ne s’agit pas d’une énumération d’éléments apposés, mais de deux propositions subordonnées ayant pour noyau verbal un participe (celui-ci étant doté de son propre sujet), qu’on appelle des propositions participiales : « les jeunes filles venues pour…, les jeunes gens (venus) pour… ».

Il y a quelques années, je savais par cœur le dernier paragraphe du petit livre que Malraux a consacré à de Gaulle, passage qui commence par ces phrases : « Des branches de noyers se tordent sur le ciel éteint. Je pense à mes noyers d’Alsace, leur grande circonférence de noix mortes au pied du tronc – de noix mortes destinées à devenir des graines : la vie sans hommes continue. » (André Malraux, Les chênes qu’on abat…, Gallimard, NRF, 1971, p. 236.) Dans le texte revu et augmenté de ce livre, que Malraux inclut en 1976 dans La Corde et les Souris, deuxième partie du Miroir des limbes, le verbe « continue » a été biffé et la phrase devient : « […] – de noix mortes destinées à devenir des graines : la vie sans hommes. » (Repris dans Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 661-662.) En sa dernière version, qui va jusqu’au bout de l’opération poétique, la phrase se fragmente en unités de plus en plus isolées, imitant par son mouvement même le processus de décomposition des graines dans la terre.

La syntaxe n’y est pas malmenée, bien au contraire : Malraux tire parti de toutes les ressources de la langue pour atteindre à la plus grande adéquation possible entre l’idée et l’expression. En l’occurrence, la non-répétition de la préposition à nous indique que « leur grande circonférence de noix mortes au pied du tronc » n’est pas un second COI de « pense », et qu’il s’agit en réalité d’une proposition participiale, sans participe exprimé (par réduction de : « étant, ou gisant, au pied du tronc »). Le tour correspond à certaines formes de l’ablatif absolu de la langue latine.

 

On sait que la préposition dans est de celles dont la répétition n’est que rarement nécessaire. Il n’empêche que sa non-répétition est pleine de sens au sein de cette phrase, ou de ce verset, célèbre conclusion d’Une saison en enfer : « Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, – j’ai vu l’enfer des femmes là-bas ; – et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Adieu » ; les derniers mots ont été mis en italique par le poète.)

La phrase écrite par Rimbaud ne contient pas de deuxième dans, mais la plupart des gens qui la citent de mémoire font machinalement la répétition de cette préposition devant « un corps ». Or, comme l’explique à juste raison Philippe Sollers, introduire là un deuxième dans c’est commettre un grave contresens sur les implications philosophiques du texte de Rimbaud : « Il s’agit simplement de comprendre que l’âme et le corps ne font qu’un. Donc : “dans une âme et un corps”. Une et un = un. Pas deux. » (Sollers, Éloge de l’infini, « L’athéisme existe-t-il ? », éditions Gallimard, 2001.)

De même, quand on dit : Jouons notre décision à pile ou face, on a raison d’omettre la préposition devant le second terme. Personne ne jouerait « à pile ou à face ». Le côté pile et le côté face d’une pièce de monnaie sont indissociables. Et la notion d’entité indivise n’est pas incompatible avec l’emploi de la conjonction ou.

 

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 19:32

Une erreur très répandue consiste à croire qu’un nom d’action est toujours suivi de la même préposition que celle avec laquelle se construit le verbe dont il dérive. En l’occurrence, ce n’est pas parce que cesser se construit avec un complément introduit par de que le nom cesse peut se construire de la même façon… J’avais écrit cela, ou à peu près, dans Comment se construit « n’avoir de cesse » ? – et un an plus tard je découvre qu’un sympathique internaute, sur le forum du site de l’In-nocence, a vigoureusement critiqué mon affirmation :

Ah bon ? Alors

« L’effort de construire un monde meilleur » est fautif ?

« Votre projet de vous rendre au Japon » est fautif ?

« Interdiction de circuler » est fautif ?

L’auteur de ce blog est visiblement à la grammaire ce que Cécile Duflot est à la géographie.

Je sens que la comparaison avec la secrétaire nationale d’Europe-Écologie n’est pas flatteuse. Pourtant je suis certain de ne pas m’être trompé à l’époque où j’ai fait mon article. Rouvrons le dossier.

 

Dans le doublage français du Parrain II, qui est arrivé sur nos écrans de cinéma en 1975, on entend (à 1 h 21 du début) le gangster Hyman Roth dire à Michael Corleone : « Les deux millions ne sont pas arrivés dans l’île. Je ne voudrais pas qu’on aille s’imaginer que toi tu bloques les capitaux parce que tu as une certaine méfiance des rebelles. »

Ce n’est pas parce que le verbe correspondant est se méfier de que nous devons accepter le choix de la préposition de après le nom méfiance. Dans le français normé pluriséculaire, c’est « méfiance à l’égard de » ou « méfiance envers » qui se dit.

Jean Echenoz commet exactement la même faute : « Arrivé à Colorado Springs, Gregor descend à l’hôtel Alta Vista. Sa méfiance des ascenseurs l’y fait s’établir au premier étage où il choisit la chambre 108 […]. » (Des éclairs, éditions de Minuit, 2010, p. 98.) Noter aussi le refus échenozien de distinguer entre relative explicative et relative déterminative, puisque la virgule grammaticale fait défaut entre étage et .

Voyez ces lignes de Gérard Guégan qui racontent comment, en 1924, le jeune Jean Fontenoy recommandait ardemment à son ami Brice Parain la lecture des Pas perdus d’André Breton, qui venait de paraître, et quel accueil fut fait à ce conseil : « Brice le pondéré, malgré sa méfiance des déclarations excessives, et des idées non démontrables, croit Jean, le rêveur, quand il est question de littérature. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 96-97.)

Cette sclérose de la syntaxe touche bien d’autres substantifs.

Le narrateur principal de La possibilité d’une île, âgé d’environ quarante-cinq ans, est sur le point de se séparer de sa femme : « J’imaginais les humiliations qu’il me faudrait subir pour séduire n’importe quelle adolescente ; le consentement difficilement arraché, la honte de la fille au moment de sortir ensemble [ou plutôt : avec moi] dans la rue, ses hésitations à me présenter ses copains, l’insouciance avec laquelle elle me laisserait tomber pour un garçon de son âge. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 85.) On parlerait plus naturellement de « ses hésitations avant de me présenter ses copains ».

Pendant une réunion, Nicolas Gredzinski, l’un des deux héros de Quelqu’un d’autre, observe les cadres décideurs de l’entreprise où il travaille. Les portraits se succèdent. « Et celui qui s’endormait presque, embauché pour sa parfaite maîtrise du japonais et ses connexions à Tokyo, un homme qui pouvait lire Kawabata dans le texte, voir des films d’Ozu sans les sous-titres, et qui aurait pu faire profiter les autres de son enseignement zen. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, Gallimard, 2002 ; collection Folio, p. 105.) Or cela se dit : « connexions avec ».

Nous entendons se répandre la formule : « Toute ressemblance à des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. » En bon français, cela se dit : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ».

Autre exemple : chacun sait que le verbe complaire se construit avec la préposition à. Mais sait-on encore avec quelle préposition se construit le nom complaisance ?

« Presque toute sa vie, le Tsar avait consulté : ses oncles, sa femme, ses ministres, ses administrateurs, ses généraux. Il n’avait vraiment été lui-même que deux fois : quand il avait lancé son appel à la paix universelle et quand il avait pris le commandement de ses armées. Le reste du temps, il n’était que courtoisie, bonté, complaisance à autrui. » (Jacqueline Dauxois et Vladimir Volkoff, Alexandra, roman, éditions Albin Michel, 1994, p. 143.) En français, il faut dire : « complaisance envers autrui », comme on parle de « complaisance envers soi-même ».

Hélas, pourquoi s’embêterait-on encore à retenir une préposition différente pour le verbe et pour le substantif ?

C’est sans doute le même réflexe simplificateur qui a fait naître la construction « relation(s) à », qu’on trouve aujourd’hui partout : Optimisez vos relations aux autres, par exemple, est le titre d’un livre de Dominique Chalvin qui donne des conseils aux managers (éditions ESF, 2004). Mais n’oublions pas que des expressions comme : « sa relation aux hommes », « son rapport aux autres », font partie intégrante du langage des psychanalystes et de celui des philosophes depuis plusieurs décennies…

« [Pascal] prend des notes pour une gigantesque fresque sur la condition humaine et son rapport à Dieu : Les Pensées. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 235.) La construction utilisée est appropriée à l’objet que la phrase évoque. S’il existe un lien entre l’homme et Dieu, ce lien est de nature intellectuelle plutôt que de nature sensible.

« Je fus, en effet, son adversaire local le plus constant en Corrèze. […] / Et que dire de mon rapport à Jacques Chirac durant ses deux mandats à l’Élysée ? Son élection en 1995 aurait pu signer ma perte. » (François Hollande, préface à l’essai Le dernier Chirac, par Bruno Dive, éditions Jacob-Duvernet, 2011, p. 11-12.) Manifestement, « mon rapport à » se distingue de « mes rapports avec ». Devons-nous comprendre que François Hollande évoque la notion intellectuelle qu’il se fait de Chirac, plutôt que le Chirac réel ? Nous pouvons aussi penser qu’il est fâché avec les dictionnaires.

 

Le fait que le nom dépendance a été tiré du verbe dépendre donne prétexte à la diffusion d’une construction encore plus aberrante :

« Mais à d’autres moments je me dis que tout ça [= l’amitié fusionnelle] n’existe pas, qu’on se crée des dépendances aux gens ; et puis de toute façon leur relation est biaisée à la base, comme celle de tant d’autres, pour cette bonne raison que Samuel est raide dingue de Popo [= Pauline ? Paulette ? Paule ?], ce qui malheureusement pour lui n’est pas réciproque. » (Claire Loup, Lycée out, Plon Jeunesse, 2010, p. 22.) Cette fois, la bizarrerie syntaxique ne résulte pas du transfert abusif de la construction du verbe sur la construction nominale, puisque dépendre se construit avec la préposition de. Que s’est-il passé ? Comment a-t-on pu décider d’accoupler le nom dépendance et la préposition à, alors que celle-ci n’introduit le complément d’objet d’aucun verbe commençant par le préfixe dé- ?

[Ajouté en 2016.] Aude Terray commet la même faute, lorsqu’elle raconte la première rencontre de Pierre Drieu la Rochelle et d’André Malraux, qui eut lieu en 1927 : « Pierre et André se reflètent. Ils ont en commun la complexité et les humeurs sombres, un père défaillant et la détestation de leur enfance, une première épouse juive et riche, la dépendance aux femmes et le besoin de se composer un personnage, la fascination pour le suicide. » (Aude Terray, Les derniers jours de Drieu la Rochelle, 6 août 1944-15 mars 1945 ; éditions Grasset, 2016, p. 120.)

Il est vraisemblable que les auteurs que je cite ont choisi cette incorrection-là (se créer des dépendances « aux » gens, avoir en commun la dépendance « aux » femmes) pour éviter les équivoques qu’aurait suscitées une autre construction fautive : « on se crée des dépendances des gens », « Ils ont en commun la dépendance des femmes » (où l’on ne sait si le génitif est objectif ou subjectif).

Or il faudrait dire : dépendance envers quelqu’un ou quelque chose, dépendance par rapport à quelqu’un ou à quelque chose, dépendance à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose.

 

La construction normale du nom est parfois remplacée, sans raison valable, par celle de l’adjectif correspondant.

Nikolaï Drevin explique à Alex Rider la loi physique qui empêche les satellites et les stations orbitales de nous tomber sur la tête : « La réponse est une équation très simple qui repose sur le rapport entre leur vitesse et leur distance de la Terre. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, éditions Hachette, 2005 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 237.) Un objet est distant d’un autre, deux choses sont distantes l’une de l’autre. Mais ce n’est pas parce que l’adjectif distant se construit avec la préposition de qu’on doit faire suivre le nom distance de la même préposition. Du reste, il est rare que distance soit employé pour désigner le fait d’être distant (d’un point ou d’un lieu). Le mot désigne généralement une longueur mesurable, l’étendue d’un écart entre deux points.

Il est néanmoins possible de parler de la distance d’une chose par rapport à une autre. Or, si la traductrice n’a pas voulu écrire : « leur distance par rapport à la Terre », c’est sans doute parce que le nom rapport figurait déjà dans sa phrase. Mais elle aurait pu proposer autre chose. Par exemple ceci : « La réponse est une équation très simple qui repose sur le rapport entre leur vitesse et la distance qui les sépare de la Terre. »

De même, on a vu surgir dans les années 1980 l’étrange construction : « écart à (telle chose) », au lieu de la construction normale : écart par rapport à… Exemple : « C’est donc une démarche tout à fait fondée que d’étudier une expression linguistique en la définissant par son écart à la norme. » (Jean Molino et Joëlle Tamine, Introduction à l’analyse linguistique de la poésie, Presses universitaires de France, collection Linguistique nouvelle, 1982, p. 122. Le texte est identique dans l’édition suivante : Jean Molino et Joëlle Gardes-Tamine, Introduction à l’analyse de la poésie, tome I : Vers et figures ; même éditeur, 1987, p. 129.)

Le mot fidélité, qui appartient à la même famille que méfiance, ne doit pas toujours être construit comme l’adjectif fidèle :

« Si Eastwood se distingue dans son travail par sa rectitude morale et sa fidélité à ses collaborateurs, son œuvre n’en offre pas moins des va-et-vient incessants. Eastwood est une ligne droite qui zigzague et qui rêverait d’être un cercle. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 10.)

S’il est permis de parler de fidélité « à des idéaux, à des convictions, à des idées », il est préférable d’éviter d’employer la préposition à lorsque le complément est un être animé. C’est alors la préposition envers qui s’impose : fidélité de quelqu’un envers ses collaborateurs.

Il y a des nuances qu’on a tort de sacrifier.

 

[Ajout de 2021.] On fait la critique de quelque chose, certes. Mais on ne se montre pas critique « de » quelque chose… Pourtant : « Allan Bloom (1930-1992), philosophe, élève de Leo Strauss, fervent défenseur des textes classiques, fut très critique du système universitaire américain qu’il quitta en 1970 pour aller enseigner à l’étranger. » (Présentation d’Allan Bloom figurant sur la quatrième de couverture de deux livres réédités en 2018 par les Belles Lettres, dans la collection Le Goût des idées : L’âme désarmée : Essai sur le déclin de la culture générale, et L’amour et l’amitié.) Le rédacteur de cette notice biographique aurait dû écrire : « Allan Bloom […] fut (ou plutôt : se montra) très critique à l’égard du système universitaire américain » ou « envers le système universitaire américain ». Il aurait aussi fallu faire figurer, devant la subordonnée relative à valeur explicative, l’indispensable virgule…

 

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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 00:16

Certaines tournures ont tendance à envahir la langue courante, puis la langue écrite, alors que bien souvent elles apparaissent comme superflues du point de vue sémantique. J’ai décidé d’en savoir plus sur l’une d’entre elles, qui s’est répandue comme une traînée de poudre ces dernières années : la tournure « il y a de cela ».

« La nouvelle est tombée il y a de cela dix jours », disent les journalistes.

Dans quels cas est-il correct, voire utile, d’ajouter un « de cela » ? Quels sont les cas où cet ajout est superflu ? Peut-il endommager la syntaxe ? Examinons quelques exemples.

 

Barbey d’Aurevilly, Les diaboliques, 1874, « Le bonheur dans le crime » : « Et je l’ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver : elle refusa obstinément tout remède. Je dis ce qu’elle avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai… Il y a bien vingt-cinq ans de cela… À présent, tout est calmé, silencé, oublié, de cette épouvantable aventure. » (Le médecin qui s’exprime dans ces lignes, causant avec le narrateur, emploie le verbe persuader sans complément, pour signifier : « Je fus convaincant. » Témoin de l’empoisonnement de la comtesse de Savigny, il décide de dissiper les doutes que le public et les autorités pouvaient avoir sur les circonstances de sa mort, – comme elle-même le lui avait demandé ; d’où sa phrase au passé composé : « Et je l’ai fait ».)

C. F. Ramuz, La grande peur dans la montagne, chapitre I : « Le président disait : / “C’est des histoires. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. […]” » (éditions Grasset, 1926).

Autre extrait : celui d’une lettre de Georges Simenon à Frédéric Dard, qui date de 1949. Elle est citée par François Rivière dans Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio (« Nouvelle édition revue et augmentée », Pocket, 2010, p. 119) : « Lorsque j’ai reçu votre manuscrit, je me suis attablé à ma machine avec l’idée d’y apporter quelques changements et surtout de vous adresser un certain nombre de suggestions. Il y a exactement neuf jours de cela. »

Pierre Jourde l’emploie dans Paradis noirs (éditions Gallimard, 2009, p. 265), au moment où le récit d’un narrateur très âgé, parti d’une évocation de ses amitiés d’enfance, rejoint le moment de l’écriture : « C’est à ce moment que j’ai recommencé à vous parler, mon père et ma mère, comme si je me réveillais d’un long sommeil où vous n’aviez pas existé. […] / C’était il y a de cela vingt ans. Depuis ce temps, je ne dors plus guère. »

Dans ces quatre textes, l’auteur ou le narrateur quitte le récit des faits et prend soin de situer ces faits par rapport au moment où il s’exprime. La locution il y a sert à indiquer que le locuteur revient au présent et le complément de cela attire notre attention sur l’écart temporel qui existe entre l’événement évoqué précédemment et le présent de l’énonciation. On doit pouvoir remplacer de cela par : « depuis cet événement ».

Le de cela, complément temporel, peut donc n’introduire aucune redondance, et même se révéler particulièrement utile. L’extrait de Ramuz le montre très bien. Peut-on en retrancher de cela ? « On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans, et c’est vieux »… La proposition où il apparaissait n’offre plus qu’un sens incomplet, même pour des lecteurs qui tiennent compte du caractère oral et spontané de la phrase. De cela permet de préciser la signification que prend dans ce contexte la tournure impersonnelle il y a. Autrement dit, il y a exige parfois d’être corrélé avec un complément désignant l’événement par rapport auquel on se situe.

En revanche, la phrase de Pierre Jourde est réellement maladroite. La raison en est que le pronom démonstratif apparaît deux fois dans la même proposition, sous la forme ce et cela, de manière dissociée, comme pour faire référence simultanément à deux événements différents. Il ne faut pas incriminer le redoublement du pronom ou de l’adjectif démonstratif ce, car Jourde aurait pu écrire sans dommage : « Cela, c’était il y a vingt ans. » En réalité, la faute naît de l’impression donnée au lecteur qu’on a fait surgir deux référents distincts.

Veillons donc à ne pas introduire de cela dans les phrases qui contiennent déjà un démonstratif : « C’était il y a vingt ans », « Ces événements ont eu lieu il y a vingt ans », etc.

Mais allons plus loin : en règle générale, le de cela et l’événement auquel se réfère le pronom ne doivent pas être inclus dans la même proposition. Tel est le défaut qui rend agaçante la phrase que j’ai citée en commençant : « La nouvelle est tombée il y a de cela dix jours. » Le pronom cela renvoie inutilement au sujet du verbe principal. La variante qu’on obtient en recourant à une construction par que : « Il y a de cela dix jours que la nouvelle est tombée », ne sera pas moins incorrecte, le pronom cela renvoyant alors inutilement au contenu de la proposition complétive.

 

Les spécialistes expliquent que notre il y a, suivi d’une indication temporelle, est un présentatif, comme l’est voilà ou voici dans le même contexte (« Voilà dix ans que je ne l’ai pas vu »). Le présentatif il y a s’associe soit avec une proposition complétive : « que je ne l’ai pas vu », soit avec de cela, sauf si la phrase contient déjà un démonstratif.

Présents conjointement, de cela (ou de ça) et il y a marquent les deux limites de l’écart temporel. Ils forment un curseur à deux pôles.

Mais ces deux pôles peuvent aussi reculer vers le passé. Le présentatif il y a peut se mettre à l’imparfait, comme dans la phrase : « Il y avait dix ans que je ne l’avais pas vu », « Il y avait dix ans de cela ».

Nous observons dans Genevoix ce recul du curseur : « [J]e reconnus à la fois une cabane de cantonnier et la route rose, illuminée par un soleil oblique, près de laquelle nous nous étions battus à l’automne de 1914. Il y avait sept mois de cela, sept mois pendant lesquels nous avions vécu ailleurs, autrement, routinièrement. » (Maurice Genevoix, La mort de près, Plon, 1972, p. 109 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 99.)

Et quand Malraux, au début des Antimémoires, écrit ces lignes qui sonnent comme un coup de gong, nous trouvons il y avait associé à une subordonnée complétive : « Il y avait quarante ans que l’Europe n’avait pas connu la guerre. » (Antimémoires, conclusion du chapitre 1 de la première partie.) Cette belle phrase clôt un chapitre dans lequel l’auteur-narrateur nous a fait revivre des événements situés en 1913-1914.

 

Étrangement, certains auteurs ont tendance à considérer il y a comme une locution figée, dont ils se refusent à faire varier le temps grammatical.

La preuve : « Sans hésiter je décidai de m’octroyer ce congé en Inde, d’y réussir ce que j’avais raté il y a deux ans. Un bref échange de correspondance avec Dominique m’assura que j’étais encore attendu. » (Pascal Bruckner, Parias, le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 108.) Que signifie ce verbe au présent coincé entre deux verbes au passé simple ?

Parias, de Pascal Bruckner, roman palpitant, roman solidement composé et même, en la plupart de ses pages, merveilleusement écrit, contient cependant quelques (rares) négligences de syntaxe, comme celle qui vient d’être citée. Il s’agit bel et bien d’une négligence, car le premier séjour en Inde du narrateur, ce rendez-vous manqué que résume la formule : « ce que j’avais raté », n’est pas situé « il y a deux ans » par rapport au présent de l’écriture, mais par rapport à l’action que désigne « je décidai », comme le démontre un examen attentif des rares indications de chronologie qui structurent le roman. Du reste, je ne crois pas avoir trouvé dans tout le roman une seule remontée vers ce présent d’écriture.

Ce « il y a deux ans » est utilisé pour indiquer le temps qui s’est écoulé depuis le premier voyage que le narrateur, Frédéric Coste, avait fait en Inde, voyage dont les péripéties constituent le long « Prologue » du roman. Il y a fait un deuxième voyage après un délai d’« un an » (p. 51), mais c’est son troisième voyage, situé environ deux ans après le premier (« deux mois » s’étant écoulés, p. 107, et « plusieurs mois » supplémentaires, p. 108), qui fournit la plus grande partie de l’action romanesque. Et l’intrigue très dense qui suit la décision que prend le narrateur de « [s]’octroyer ce congé en Inde », intrigue qui correspond aux parties 2 à 6 du roman, se déploie elle-même sur une durée d’au moins deux autres années.

Le fait que la tournure (ou préposition) il y a soit mise au présent dans la phrase que j’ai citée rend confuse l’ensemble de la chronologie du roman. Mettons à l’imparfait ce il y a, et nous lirons : « réussir ce que j’avais raté il y avait deux ans ». Résistons à la tentation d’y ajouter de cela : la rencontre des syntagmes « ce que » et « de cela » créerait un pléonasme fâcheux, analogue à celui qui défigure la phrase de Jourde.

La phrase de Bruckner peut encore être corrigée d’une autre façon, car il existe un adverbe qui sert précisément à situer un fait passé dans l’antériorité d’un autre fait passé : à savoir l’adverbe auparavant, de moins en moins utilisé par nos contemporains, mais qui aurait ici permis d’écarter tout risque d’obscurité : « je décidai de m’octroyer ce congé en Inde, d’y réussir ce que j’avais raté deux ans auparavant ».

Si on laisse au présent la locution il y a dans le contexte d’une narration au passé, c’est la continuité de la narration qui se rompt :

« Mort ! Je courais, bousculais. Dominique est mort. Et alors ? Il y a longtemps qu’il n’existait plus. Et brusquement, dans une prémonition anxieuse, je compris : cette nouvelle n’avait plus d’importance […]. » (Pascal Bruckner, Parias, collection Points, p. 382.) Il y avait longtemps qu’il n’existait plus.

Si le passage contient une phrase au présent : « Dominique est mort », cette phrase est simplement au discours direct sans guillemets. Elle fait irruption dans le récit exactement comme fait irruption dans la conscience du narrateur la pensée importune qu’il ne cesse de se répéter. Puis nous quittons le style direct pour le style indirect libre, mais d’une façon assez maladroite, car la phrase : « Il y a longtemps qu’il n’existait plus » fait se chevaucher le style direct et le style indirect libre. En outre, ce il y a, qui est mis au présent, fait brièvement croire au lecteur que le récit pourrait avoir rejoint le présent de l’écriture, présent qui est, sauf erreur de ma part, introuvable dans ce roman. Mieux vaut éviter ces ambiguïtés-là.

 

Michel Déon fait la même faute : « Hermann venait d’être frappé à vif il y a quelques instants, par la mort inattendue de l’Igoumène du monastère qui l’aidait dans ses travaux. » (Le rendez-vous de Patmos, éditions de la Table Ronde, 1971, consulté dans la réédition en collection Folio, 1977, p. 278. La phrase n’a pas été corrigée pour la réédition de ce livre, aux côtés du Balcon de Spetsai, dans le recueil Pages grecques, chez Gallimard, en 1993 – consulté dans l’édition originale de la collection NRF, où la phrase figure à la page 460. L’igoumène, nom qu’on écrit habituellement higoumène, est le supérieur d’un monastère orthodoxe. Hermann von Brauchitsch est un Allemand qui, après avoir passé dix-huit ans dans plusieurs prisons soviétiques, étudie des manuscrits anciens à Patmos. Une virgule aurait dû être mise devant la subordonnée relative, celle-ci ayant valeur circonstancielle et non déterminative. Et je me demande si Déon n’a pas confondu à vif et au vif.)

La narration était faite au passé, il aurait fallu écrire : « Hermann venait d’être frappé à vif il y avait quelques instants »… : ou mieux encore : « Hermann venait d’être frappé à vif, quelques instants plus tôt, par la mort inattendue de l’Igoumène ».

 

J’ai découvert que la même l’erreur pouvait être commise, si j’ose dire, en sens inverse :

« Je sortis de la clinique un 26 mai […]. / C’est également un 26 mai que j’avais été conçu, tard dans l’après-midi. […] Peu après, [ma mère et mon père] avaient mangé du poulet froid. Il y avait de cela trente-deux ans, maintenant ; à l’époque, on trouvait encore de vrais poulets. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, chapitre 5 de la troisième partie ; éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 150-151.)

Dans ce passage, le héros-narrateur évoque l’acte sexuel au cours duquel il fut conçu par ses parents.

Je rappelle qu’Extension du domaine de la lutte consiste en un récit fait à la première personne et ayant pour temps verbal de base tantôt le passé simple, tantôt le passé composé (le narrateur passant de l’un à l’autre sans scrupules), et que le récit s’interrompt fréquemment pour faire place à un commentaire énoncé au présent. Or c’est à un tel commentaire que nous avons affaire dans la phrase qui nous occupe. Il y en avait déjà un dans les lignes qui précèdent : « Je sortis de la clinique un 26 mai ; je me souviens du soleil, de la chaleur, de l’ambiance de liberté dans les rues. » (Ce qui aurait dû se dire, en bonne syntaxe : « de l’ambiance de liberté qui régnait dans les rues ».)

Que vient donc faire, dans la phrase qui contient « Il y avait de cela », l’adverbe maintenant ? Cet adverbe nous oriente plus spontanément vers ce « je me souviens » qui est au présent d’énonciation, que vers la narration au passé qui semble s’être interrompue un peu plus haut (le dernier des verbes qui appartiennent à cette série étant le passé simple « sortis »).

Le point d’ancrage du narrateur par rapport aux anecdotes qui sont rapportées dans notre extrait, c’est le moment présent, c’est le moment de l’énonciation ; et l’adverbe maintenant se réfère prioritairement à ce moment-là. L’auteur aurait donc dû écrire : « Il y a de cela trente-deux ans, maintenant ; […].»

Mais peut-être devons-nous comprendre autre chose : au moment où prit fin son internement dans une clinique psychiatrique, le héros-narrateur était âgé de trente-deux ans ; à l’heure où il écrit, à l’heure où il formule ses commentaires au présent, il est encore plus âgé (d’un nombre indéterminé d’années). Et en ce cas, s’il tient à incorporer cette phrase à la narration au passé, sans plus se soucier du présent d’énonciation qui a fait irruption dans le paragraphe précédent, il rendra son texte plus clair en supprimant l’adverbe maintenant : « Il y avait de cela trente-deux ans ; à l’époque, on trouvait encore de vrais poulets. »

Son texte entre alors en contradiction avec ce qui était affirmé au milieu du chapitre 3 de la première partie : « Je viens d’avoir trente ans » (p. 15) ; et à la fin du chapitre 2 de la troisième partie : « Ça m’étonne d’avoir seulement trente ans ; je me sens beaucoup plus vieux » (p. 132).

 

Concluons nos réflexions de ce jour.

Il y a peut se combiner avec de cela, notamment au présent ou à l’imparfait, sous réserve que ce il y a ou ce il y avait possède sa pleine valeur temporelle, situant des faits soit par rapport au présent de l’énonciation, soit par rapport à un autre moment du passé (et aussi sous réserve qu’aucun autre nom ou pronom figurant dans la même proposition, ou dans une complétive qui en dépend, ne désigne les mêmes événements que le pronom cela).

Dans un récit au passé, pour signaler le décalage existant entre une série de faits passés et d’autres faits passés qui leur sont postérieurs, il est souvent plus judicieux d’utiliser les adverbes plus tôt ou auparavant que la locution il y avait.

 

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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 18:00

(Suite de mon billet Confusions entre l’agent et le patient, publié en juin 2010.)

 

L’infinitif prépositionnel ne peut s’employer que si l’action est faite par un sujet (évidemment pas exprimé) qui est en même temps le sujet du verbe principal. L’oubli de cette règle conduit à du flou syntaxique, et peut faire comprendre le contraire de ce qu’on avait voulu dire.

Nicolas Gredzinski raconte ses exploits pianistiques de jeune homme à Thierry Blin, dans le roman Quelqu’un d’autre : « – […] J’ai eu droit à des bravos, aux sourires d’une poignée de jeunes filles, et pendant quelques minutes, j’avais [sic, au lieu de : j’ai eu] l’impression d’être quelqu’un d’autre. / Ces derniers mots restèrent en suspens, le temps de les laisser résonner. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 25.)

Cette phrase emmêle l’agir et le subir. Les mots qui « restent » en suspens (verbe d’état) ne peuvent en même temps faire l’action de « les laisser » résonner ; « les », c’est-à-dire eux-mêmes… Pour corriger la phrase, il faudrait écrire : « Nicolas Gredzinski laissa ces derniers mots en suspens, le temps de les entendre résonner. » Ou : « Thierry Blin et Nicolas Gredzinski tinrent leurs verres en suspens, le temps de laisser résonner ces derniers mots » (dans l’air du bar où les deux personnages se sont installés).

« Qu’avait-il bu, hier, pour le mettre dans un tel état ? » (Quelqu’un d’autre, Folio, p. 63.) Pour se mettre dans un tel état.

« Paul sentit son cœur battre à s’en faire péter la poitrine. » (Quelqu’un d’autre, Folio, p. 306.) Peut-on simultanément sentir un processus et le faire advenir ? Je pense qu’il serait plus correct d’écrire : « Paul sentit son cœur battre à lui faire péter la poitrine », mais il faut alors envisager une autre formulation de la règle que j’ai énoncée en commençant. Ici, c’est le sujet de l’action de « battre » et le sujet de l’action de « faire péter » qui doivent être le même. Le premier verbe à l’infinitif tient lieu de verbe principal par rapport au groupe « faire péter ».

Ebenezer Graymes, occultiste ou démonologue, et héros du roman L’Enchanteur de Sable, vient d’annoncer au policier Bob Single, par téléphone, qu’il est sur la piste de l’homme qu’il croit coupable d’une série de meurtres étranges. Puis Graymes annonce son intention de le tuer lui-même. Bob Single tente de s’y opposer : « – Minute ! Graymes, écoutez ! Nous voulons ce type en vie ! Il n’est pas question de vous livrer à une vengeance personnelle ! » (Michel Honaker, Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable ; éditions Flammarion, collection Tribal, 2010, p. 139.) Correction possible : « Il n’est pas question que vous vous livriez à une vengeance personnelle », ou : « Il n’est pas question (pour nous) de vous laisser vous livrer à une vengeance personnelle ».

« Dans les pays pauvres, ils [= les enfants et les jeunes adultes victimes de l’esclavage moderne] sont kidnappés pour travailler dans des ateliers clandestins, participer à des conflits armés ou se livrer à la prostitution. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 134.) La phrase est syntaxiquement correcte, mais le verbe se livrer laisse à penser que l’action est libre et spontanée, que celui qui l’exerce donne libre cours à un penchant de sa nature ou de son caractère – idée peu compatible avec le fait d’avoir été kidnappé. C’est pourquoi je proposerai la correction que voici : « ils sont kidnappés pour […] être livrés à la prostitution » ; ou mieux : « Dans les pays pauvres, on les kidnappe pour qu’ils travaillent…, qu’ils participent à… ou qu’ils se prostituent. »

« – Aujourd’hui, ce sont leurs ennemis, en effet [= les talibans sont les ennemis des Américains]. Mais dans les années quatre-vingts [sic, au lieu de : années quatre-vingt], la CIA a entraîné et équipé les talibans pour se battre contre les forces soviétiques. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 10 : Le grand jeu ; éditions Casterman, 2010 ; édition originale grand format, p. 136.) La CIA a entraîné et équipé les talibans pour qu’ils se battent contre les forces soviétiques.

« Tandis que les bagagistes déchargeaient le contenu de la soute, Secombe [= un agent des services secrets britanniques], Tan [= un ministre de Malaisie] et les politiciens qui les accompagnaient suivirent le pilote de la RAF jusqu’à l’hélicoptère qui devait les conduire dans les Midlands afin d’assister à une démonstration de tir de missiles. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 12 : La vague fantôme ; éditions Casterman, 2011 ; édition originale grand format, p. 219-220.) Afin de leur permettre d’assister, pour leur permettre d’assister ; ou : pour qu’ils puissent assister. Le sujet qui est censé faire l’action exprimée par l’infinitif prépositionnel (« assister » à la démonstration de tir), ce sont les hommes auxquels renvoie le pronom « les », du verbe « conduire » : ce n’est pas l’hélicoptère (représenté par le pronom relatif « qui »).

« – […] Il paraît que les autorités avaient convoqué plusieurs membres de l’US Air Force pour assister au spectacle [= cette fameuse démonstration de tir de missiles], et que le pétard a explosé sur son pas de tir. » (La vague fantôme, p. 254.) Pour qu’ils assistent au spectacle. Même défaut que dans l’exemple précédent.

« Le muret du quai était trop effrité et humide pour pouvoir y poser la main. » (Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 22.) Écrire : pour qu’on pût y poser la main.

« C’était le village le plus silencieux qui fût. Même pas le bruit d’une tondeuse à gazon. Aucun jardin n’avait assez d’espace pour s’y étendre ni assez de terre pour enraciner ses arbustes. » (Quignard, Les solidarités mystérieuses, collection NRF, p. 29.) Écrire : n’avait assez d’espace pour qu’on s’y étende (puisse s’y étendre, pût s’y étendre). Ou : n’offrait assez d’espace pour s’y étendre. Mais comment la suite de la phrase de Quignard se raccrochera-t-elle à ce segment ? Tout bien considéré, je préconise : Aucun jardin n’avait assez d’espace pour qu’on s’y étende (étendît) ni assez de terre pour que ses arbustes s’y enracinent (s’y enracinassent ; pussent s’y enraciner).

« Cette affiche, rectangle rouge au bord glissant vers le jaune avec quelques coulures d’un vert hésitant, fut sa dernière vision avant d’être happé par l’événement. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 12.) Sa dernière vision avant qu’il (= le personnage nommé Nitchevo) soit happé par…, ou : fût happé par… (certes, nous entendrions alors deux fois la même syllabe fut à quelques secondes d’intervalle). Pourtant, s’il est vrai que le sujet d’« être happé » est différent de celui du verbe conjugué « fut », il est permis au lecteur de percevoir dans le syntagme « sa vision » une action en train de se faire, un processus dont l’agent est contenu dans l’adjectif possessif, autrement dit l’équivalent d’un verbe actif. Le sujet qui nous manque se laisse donc facilement tirer de l’adjectif possessif « sa ». Telle que l’a voulue Bernard Buci, la phrase n’est pas incorrecte. Le complément circonstanciel « avant d’être happé… » se rattache au syntagme « sa vision » et non pas au verbe « fut ». Mais la meilleure solution consistait à écrire : « Cette affiche […] fut la dernière chose qu’il vit avant d’être happé par l’événement ».

« Le visage de mon père avait en outre été frotté sur le sol, pratiquement jusqu’à faire jaillir l’œil de l’orbite. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 25.) D’une part, le narrateur omet dans cette phrase un possessif nécessaire. Il faudrait : « jusqu’à faire jaillir l’œil (ou mieux : un œil) de son orbite ». D’autre part, le narrateur passe de la voix passive à la voix active sans la moindre transition. Écrire plutôt, pour corriger les deux erreurs : « On avait frotté le visage de mon père sur le sol, pratiquement jusqu’à faire jaillir un œil de son orbite. »

À la place du verbe à l’infinitif, il arrive qu’on trouve son dérivé nominal.

Plusieurs S.A. entrent dans la cellule d’un communiste nommé Kassner, qui vient d’être arrêté à Berlin, en 1934, et le frappent : « [Kassner] reçut à la fois dans les côtes le sol de ciment et les bottes qui commencèrent à le marteler. La faiblesse de la douleur l’étonna, bien qu’elle fût à la limite de l’évanouissement ; auprès de la torture, de tout ce à quoi il avait pensé, être roué de coups était dérisoire. » (André Malraux, Le temps du mépris, 1935, chapitre I ; dans Œuvres complètes, volume I, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, p. 788.) De telles fautes contre la syntaxe sont très rares chez Malraux.

On ne devrait pas dire qu’une douleur est à la limite de l’évanouissement, si l’on veut faire entendre que celui qui l’éprouve est sur le pont de s’évanouir. Le nom évanouissement, dérivé du verbe pronominal s’évanouir, désigne un processus qui ne peut être que passif : la douleur n’« évanouit » personne. Logiquement, la phrase de Malraux devrait signifier que c’est la douleur elle-même qui est près de s’évanouir, même si le contexte n’autorise pas cette interprétation. Soit il y a eu erreur sur le pronom personnel, Malraux ayant voulu dire ceci : « La faiblesse de la douleur l’étonna, bien qu’il fût à la limite de l’évanouissement » ; soit il fallait choisir une construction permettant de relier chaque processus au sujet qui en est l’agent ou le siège : « bien qu’elle l’eût mené à la limite de l’évanouissement ». Il y aurait là un agent, représenté par le pronom elle, et un patient, représenté par le pronom le.

 

Comme dans le premier article que j’avais consacré à ce sujet, j’ai considéré comme deux phénomènes similaires le fait de confondre un patient et un agent et le fait de confondre un objet et un sujet, au point de citer pêle-mêle les exemples illustrant l’un ou l’autre cas de figure. C’est un chapitre où l’analyse des relations syntaxiques ne se dissocie guère de l’analyse des rôles sémantiques.

Mon but est de susciter une prise de conscience chez ceux qui écrivent, de les inciter à faire preuve de plus de vigilance, plutôt que de proposer un répertoire rationnel et scientifique des faits de langue.

 

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7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 09:24

Les échantillons de cette langue d’avenir ne proviennent pas du futur, mais d’un essai qui s’intitule Recherche précarisée, recherche atomisée : Production et transmission des savoirs à l’heure de la précarisation. L’ouvrage, publié aux éditions Raisons d’agir en 2011, est signé par le collectif P.é.c.r.e.s. (« Pour l’Étude des Conditions de travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur »). Cet acronyme moqueur, allusion transparente au nom d’un précédent ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annoncerait-il une satire débridée, pleine de traits d’esprit et d’ironie ? Les auteurs de Recherche précarisée, recherche atomisée ne sont pourtant pas d’humeur à plaisanter.

Le passage que voici est tiré de la page 93 de ce petit livre :

« Pillage intellectuel et harcèlement sont les deux principaux abus qui circulent dans les couloirs des universités et des établissements de recherche, donnant rarement lieu à des plaintes : c’est d’ailleurs une des raisons de leur nombre, ils se réalisent dans une impunité quasi totale. […] Le pillage intellectuel, désormais appliqué aussi aux post-doctorant∙e∙s, est une pratique mandarinale ancienne de certaines directeur∙trice∙s de thèse à l’égard de leurs thésard∙e∙s ; le harcèlement fait désormais partie des faits divers et des catégories juridiques connues. Ces deux abus s’insèrent en réalité dans une multitude d’autres abus moins répertoriés, parce que plus ponctuels ou progressivement assimilés à une certaine “normalité”. Ainsi, il n’est pas rare qu’un∙e enseignant∙e-chercheur∙e titulaire, donnant un cours magistral, fasse corriger l’ensemble de ses copies à l’Ater* ou le ou la vacataire en charge de ses étudiants en travaux dirigés. Toutes choses qui se font sans pression explicite, ou seulement si le ou la précaire s’insurge, alors menacé∙e de ne pas voir son contrat prolongé, de subir une mauvaise réputation ou de ne pas être rémunéré∙e. »

L’astérisque placé après l’acronyme Ater est un simple appel de note, renvoyant à un glossaire situé à la fin du volume. (« Ater. Attaché temporaire d’enseignement et de recherche. »)

Bonjour les anglicismes : revoilà en charge de.

La non-répétition de la préposition à donne lieu à la séquence : « à le vacataire ».

Des abus qui « circulent », un pillage « appliqué » à quelqu’un, des abus qui « s’insèrent » dans d’autres abus, le risque de « subir » une mauvaise réputation… On aimerait savoir de quelle langue ces tournures-là ont été traduites.

La lecture de cet essai est particulièrement éprouvante, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un canular : les auteurs ont l’air d’être bien informés, leur démarche semble honnête et respectueuse des faits, et les situations dépeintes dans le livre font froid dans le dos. Mais la forme dans laquelle s’expriment tous ces universitaires, les membres du collectif P.é.c.r.e.s. comme les étudiants et les professeurs dont ils ont recueilli le témoignage, est révélatrice d’un désastre de plus grande ampleur, et plus ancien que le scandale de la précarisation des chercheurs que dénonce l’ouvrage. Ce ne sont pas les faits qui crient sur la page, c’est la novlangue employée pour les décrire.

En lisant Recherche précarisée, recherche atomisée, j’ai eu l’impression que le contenu des témoignages et des analyses servait principalement à imposer une langue française supplémentaire, un artefact laborieux et précautionneux. À travers les nouvelles normes ou les pseudo-normes grammaticales qui s’exhibent à chaque page de cet essai, l’avant-garde des progressistes espère imposer une nouvelle norme de rectitude morale aux citoyens de ce pays, notamment à ceux qui risqueraient d’oublier que des inégalités persistent entre les hommes et les femmes. En effet, les désinences en « ∙e∙s », à choix multiple en quelque sorte, sont un héritage des luttes menées dans les années 1970 par les féministes.

Faut-il rappeler que le genre masculin ne désigne pas uniquement les êtres qui appartiennent au sexe masculin, mais qu’il sert aussi de genre commun ou de genre neutre ? La vraie distinction est entre genre marqué et genre non marqué. Le genre dit masculin est un genre non marqué, qui peut, dans certains cas, représenter à lui seul les éléments relevant de l’un et de l’autre genre. Cet usage traditionnel simplifie les accords, car il permet à la plupart des noms et titres de fonction d’être unisexes. Pourtant nos compatriotes les plus émancipés (ou émancipé∙e∙s ?) refusent cet usage et travaillent à en imposer un autre, beaucoup plus compliqué.

S’imposant des contraintes d’une excessive subtilité, les auteurs de Recherche précarisée, recherche atomisée s’embrouillent tout seuls :

« [L]es relations entre titulaires et non-titulaires sont de plus en plus marquées par le sentiment d’impuissance ou les abus de pouvoir des premier∙e∙s, le ressentiment des seconds. » (Recherche précarisée, recherche atomisée, p. 11.)

Ah ? Ils ne disent pas : « des second∙e∙s » ?

À la page 12, on peut lire : « Nous avons décidé de regarder l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) au travers de la précarisation de leurs personnels [sic] parce que cette question-là nous paraît cruciale, et vouée à l’être de plus en plus. […] Nous nous sommes efforcés de rendre compte de la diversité de ses manifestations et de ses effets, pour toutes les populations qu’elle concerne, c’est-à-dire dans tous les métiers de l’ESR […]. » Le pronom nous renvoie ici aux auteurs. Or le collectif P.é.c.r.e.s. est composé de trois hommes et de deux femmes, et nous apprenons au début du livre le nom de chacun d’eux. Dans quels cas décideront-ils d’imprimer « efforcé∙e∙s » ? Les auteurs manqueraient-ils de confiance en leur propre connaissance des règles d’accord du participe passé ?

Sans doute pas, car en d’autres pages le principe des précautions oratoires est en vigueur :

« Nous nous sommes appliqué∙e∙s à être le plus descriptif possible dans l’ensemble de l’ouvrage pour que la précision des illustrations n’encombre pas trop le propos […]. » (Recherche précarisée, recherche atomisée, p. 13.) La faute d’orthographe grossière que contient cette phrase n’est pas facile à corriger. En français classique, on aurait écrit : « Nous nous sommes appliqués à être le plus (ou les plus) descriptifs possible » ; mais la norme qu’observent les membres du collectif P.é.c.r.e.s. aurait dû les faire aboutir à ceci : « Nous nous sommes appliqué∙e∙s à être le plus descriptif∙ve∙s possible ».

Quand cette nouvelle norme aura été imposée aux étudiants, puis aux enfants des écoles et des collèges, on peut déjà imaginer quelle charpie le français achèvera de devenir !

 

Dans le même temps, bien sûr, l’économie et les mœurs s’unifient sur des continents entiers, en s’américanisant, et l’université française, non moins libérale que libertaire, rêve de s’intégrer à ce processus de mondialisation. Or, dans ce monde-là, l’existence de nos deux genres grammaticaux apparaît plutôt comme un handicap.

Il y a maintenant deux systèmes qui se contredisent. On nous incite à employer les désinences en « ∙e∙s », on nous oblige à féminiser la désignation des professions et des fonctions, mais dans le même temps, pour simplifier le français, on cautionne la disparition des formes d’accord du participe passé, puisque désormais nous sommes libres de mettre ce participe au masculin en toutes circonstances, sans plus nous préoccuper ni de l’auxiliaire avec lequel il est construit, ni du genre grammatical d’un éventuel C.O.D. antéposé.

Les deux nouveaux systèmes étant absurdes, aucun ne peut l’emporter sur l’autre. Mais leur paisible coexistence produira un surcroît de dérèglements syntaxiques. Parions que ces dérèglements exerceront un attrait irrésistible sur les milieux cultivés.

 

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 20:44

J’ignore s’il s’agit là d’un autre anglicisme…

Cette forme d’inflation de la préposition avec a déjà été évoquée, lorsque j’ai décrit la manière dont certains auteurs actuels passent brutalement du niveau soutenu au niveau familier, recourant inopinément à des locutions issues du langage enfantin, sans se rendre compte des dissonances et des incohérences qui en résultent. Le phénomène va bien au-delà d’un simple attrait pour les ruptures de ton.

En dehors de l’accompagnement (« Viens avec moi ») ou de l’adhésion (« Vous conviendrez avec moi… »), cette préposition peut légitimement servir à exprimer le moyen (« ramasser les braises avec des pincettes ») ou la manière (« traiter avec bienveillance », « lire avec intérêt »). Certes, la nuance circonstancielle du complément qu’introduit avec n’est pas toujours facile à définir. Est-ce encore la manière qui se trouve exprimée, dans la phrase : « Je vous laisse le soin de m’imaginer tapi dans un buisson, avec pour mission d’observer une certaine porte… » ? Est-ce une variante de l’accompagnement qui se manifeste dans : « Nous habitions une petite maison à un étage, avec une petite véranda » ? De tels emplois sont sans reproche, mais j’y perçois un commencement de flou, signe avant-coureur du flou qu’installe entre deux syntagmes la préposition avec, dès lors qu’on lui fait jouer le rôle d’une articulation syntaxique « molle » censée tenir lieu d’un participe apposé, d’une conjonction de subordination ou d’un pronom relatif.

En effet, l’abus de la préposition avec rend le style disparate, voire incorrect. Dans les phrases suivantes, on constate des oscillations du niveau de langue que le contexte ne justifie pas.

La phrase qu’on va lire décrit ce que voit le héros, Alex Rider, lorsqu’il examine un bureau en noyer massif : « La surface était nue, à l’exception d’un sous-main de cuir blanc et d’un porte-plume avec deux stylos en argent. » (Anthony Horowitz, Scorpia, cinquième aventure d’Alex Rider, traduction d’Annick Le Goyat, éditions Hachette, 2004 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 62.) Les stylos en argent ne sont pas reliés au porte-plume, ils ne sont pas des accessoires utilisables pour compléter le porte-plume : le sous-main, le porte-plume et les stylos en argent sont des objets distincts. On ne comprend donc pas ce que veut dire la préposition avec, à moins de se reporter au texte anglais : « The surface was bare apart from a white leather blotting pad and a tray with two silver fountain pens. » Le nom tray a été traduit par porte-plume, alors qu’il s’agit d’un porte-stylos. Il n’empêche : en français, on ne parle pas d’un porte-stylos « avec » deux stylos, mais d’un porte-stylos contenant deux stylos (pardon pour la répétition).

Plus loin :

« [Alex] déboucha dans une cour de cloître, avec une galerie couverte courant sur trois côtés et le campanile se dressant sur le quatrième. » (Scorpia, p. 152.)

« [Nile et Alex] pénétrèrent dans une haute pièce octogonale, dont cinq des huit murs étaient recouverts de livres. Le plafond, peint en bleu avec des étoiles argent [sic], mesurait au moins vingt mètres de hauteur. » (Scorpia, p. 153.) Le contexte montre qu’avec ne signifie nullement « au moyen de ». Peut-être aurait-il mieux valu écrire : « Le plafond, couvert de peinture bleue et parsemé d’étoiles d’argent, mesurait… »

« Un bureau massif occupait le centre de la pièce, avec deux fauteuils anciens devant et un derrière. » (Scorpia, toujours la page 153.)

« Ils passèrent devant une salle de classe qui avait sans doute été autrefois une chapelle, avec des fresques défraîchies sur les murs et aucune fenêtre. » (Scorpia, p. 157.) Avec aucune fenêtre !… Horowitz est un romancier pour enfants, mais fallait-il lui faire parler un français enfantin ?

« C’était une jolie salle avec des colonnes de marbre, du carrelage italien et des plantes exotiques dans d’énormes pots en terre cuite. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, 2005 ; Le Livre de Poche jeunesse, p. 111.) Des participes manquent : une jolie salle ornée de colonnes de marbre, d’un carrelage italien et de plantes exotiques poussant (trônant, etc.) dans d’énormes pots en terre cuite.

« Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et ils émergèrent dans un couloir revêtu de panneaux de bois sombre, puis dans une salle à manger avec un buffet sur le côté. Des serveuses circulaient avec des coupes de champagne. » (Arkange, p. 137.)

« Alex remarqua, sur un portique, deux harnachements qui ressemblaient vaguement à des survêtements, avec le sigle “Arkange” cousu sur une manche. » (Arkange, p. 248.) Je ne me suis pas systématiquement reporté au roman original. Mais cette fois au moins, la traductrice s’est délibérément écartée du texte anglais, où l’on pouvait lire : « Alex noticed two sets of what looked like tracksuits hanging on a rail. They both had the Ark Angel logo stitched onto the sleeve. » Traduction possible : « Chacun des deux avait le sigle “Arkange” cousu sur une manche. »

« Une Citroën noire déglinguée vint se garer devant lui, avec deux hommes à l’intérieur. » (Anthony Horowitz, Snakehead, septième aventure d’Alex Rider, 2007 ; traduit par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 111.)

« Aux deux extrémités de la galerie, se trouvaient des plates-formes surélevées auxquelles on accédait par une volée de marches, avec un ascenseur pour handicapés – lequel avait dû servir à l’homme qu’il [= le criminel Zeljan Kurst] était venu rencontrer. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 12-13.) La préposition avec se révèle, dans cette phrase, absolument dénuée de signification. Il fallait imprimer : « plates-formes surélevées auxquelles on accédait par une volée de marches, ou par un ascenseur pour handicapés » (aménagé pour les handicapés).

« Les anciennes écuries accueillaient maintenant une salle de loisirs, avec des tables de billard et un écran de cinéma. » (Le réveil de Scorpia, p. 24.) Une salle de loisirs, munie de plusieurs tables de billard et d’un écran…

Ailleurs, le roman évoque « un homme blond, vêtu de façon décontractée avec un jean et une chemise à col ouvert » (Le réveil de Scorpia, p. 52) – « vêtu avec » !… – ou encore « un petit carré de légumes, avec des oignons et des carottes dont les tiges pointaient déjà » (p. 63-64). Etc.

« [Alex] fut accueilli par la secrétaire de l’école, une dame souriante et maternelle avec un fort accent du Yorkshire. » (Le réveil de Scorpia, p. 183.)

« Alex suivit son sosie à l’intérieur d’une longue bâtisse étroite qui longeait une des murailles, et entra dans une pièce fraîche, nue, avec un ventilateur qui tournait au plafond et un plancher en bois. » (Le réveil de Scorpia, p. 293.) Alex entre-t-il dans cette pièce en étant accompagné d’un ventilateur ?…

« C’était une femme de petite taille au regard d’acier, avec des cheveux gris retenus en chignon. Elle était vêtue d’un tailleur en soie blanc cassé, avec un chemisier blanc et un collier de jade offert par le Premier ministre chinois lors d’une récente visite. » (Le réveil de Scorpia, p. 324.)

Je n’ai relevé que le dixième des phrases de la série Alex Rider où apparaît cet usage familier ou relâché de la préposition avec. Il est exaspérant de voir surgir cette construction, vraisemblablement correcte en anglais, dans presque toutes les pages d’une traduction.

On la trouve aussi chez des écrivains français :

« Très vite, Gentile se posa la question […] de savoir si elle [= Thérèse, la femme qu’il vient de rencontrer] n’allait pas rêver de l’accrocher, de le rendre amoureux d’elle. Il redouta les sentiments qu’elle pouvait concevoir, il en guetta les signes. Il s’alarma qu’elle eût cherché, la deuxième nuit, à s’endormir avec la tête dans le creux de son épaule. » (François Taillandier, Le cas Gentile, éditions Stock, 2001, p. 53.) Cette tête semble n’appartenir à aucun des deux amants, comme si elle avait été détachée d’un troisième corps… Ne serait-il pas plus naturel d’écrire : « à s’endormir en posant la tête dans le creux de son épaule », pour rendre cette tête au corps de Thérèse ?

Dans le passage qui suit, la formulation est d’une incroyable gaucherie, bien qu’elle soit dénuée d’ambiguïté : « Il me restait le sentiment d’un livre à la fois très court et pourtant avec des longueurs, une composition assez confuse, qui passait de l’actualité française la plus récente à la politique internationale, mélangeait les anecdotes personnelles et les considérations abstraites. » (Orimont Bolacre, J’y crois pas !, éditions David Reinharc & Parti de l’In-nocence, 2011, p. 9.) Le livre « très court » dont parle l’auteur de cette phrase est bien sûr l’opuscule de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! ; un livre très court mais « avec » des longueurs… Pourquoi ne pas avoir utilisé un participe ? À cause de la présence de l’adverbe pourtant et de la sonorité de sa syllabe finale ?

Buonaparte (c’est-à-dire le jeune Bonaparte) et Barras se rendent au logis de Joseph Fouché : « [U]ne femme en savates leur ouvrit. Elle était affreuse, grêlée. Deux mioches rouquins aussi laids que leur mère, maladifs, avec des yeux rouges, s’accrochaient à ses jupes. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 184.) Le livre est écrit dans le français d’aujourd’hui, alors que son intrigue est située au XVIIIe siècle. Si Rambaud avait écrit : « Deux mioches rouquins aussi laids que leur mère, maladifs, les yeux rouges, s’accrochaient à ses jupes », la phrase eût été tout aussi claire, en donnant l’impression d’une langue moins datée et en quelque sorte intemporelle. Je reviendrai plus bas sur la construction syntaxique qui est ici recommandée. On l’appelle généralement proposition participiale.

« De gauche ? Certainement pas. Comment aurait-il pu l’être avec la famille, le milieu, l’époque auxquels il appartenait ? » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 144.) Le ton soutenu qui caractérise l’ensemble de la page s’accommode mal de la présence en son sein de cet avec. On peut regretter que Philippe Forest n’ait pas senti la locution « étant donné » lui venir au bout de la plume : « étant donné la famille, le milieu, l’époque auxquels il appartenait »

Racontant un voyage qu’il a fait en Éthiopie, le jeune écrivain voyageur Antonin Potoski décrit un groupe de jeunes filles qui dansent : « [D]es grelots attachés à leurs mollets et à leurs cuisses sonnent, elles se tiennent avec le cul en arrière, couvert d’une peau de bête. » (Antonin Potoski, Cités en abîme, éditions Gallimard, collection Le sentiment géographique, 2011, p. 65.) Deux fautes dans cette phrase : d’une part, la préposition avec y est employée à mauvais escient, comme dans les plus critiquables extraits d’Alex Rider cités précédemment ; d’autre part, il est délicat d’apposer un participe passé ou une subordonnée relative à un nom qui désigne de manière générique une partie du corps, en tant qu’elle est commune à tous les êtres humains (« le cul »). Potoski aurait pu se tirer de la difficulté au moyen d’une répétition tout à fait licite : « elles se tiennent le cul en arrière, ce cul étant couvert d’une peau de bête ».

Plus loin, Antonin Potoski décrit les auréoles lumineuses, électriques, qui ornent la tête des statues de Bouddha dans les temples de l’Asie du Sud-Est :

« Au Laos, à Vientiane, Phinith m’emmène voir, dans deux pagodes, des auréoles très différentes, vraisemblablement commandées en Chine et offertes aux pagodes par des fidèles. Les premières sont des tambours de la taille et du volume d’horloges de gares, montés sur des portiques, avec deux disques qui tournent l’un sur l’autre et laissent passer la lumière par des fentes comme les cascades murales dans les restaurants chinois. Les secondes sont en néon et représentent en leur centre un éléphant et une fleur de lotus […]. » (Antonin Potoski, Cités en abîme, p. 81.)

Il est rigoureusement impossible au lecteur de se représenter l’objet évoqué dans la deuxième de ces phrases, de s’en forger la moindre image mentale. Que peut bien signifier, dans cette description, la préposition avec ?

 

Pour faire comprendre l’une des causes de ce phénomène de délayage syntaxique, je ferai appel à la prose parfaitement maîtrisée d’André Malraux : « “J’ai aussi un kangourou”, dit le marchand. / Ferral haussa les épaules. Mais déjà un gosse, réveillé lui aussi, arrivait, le kangourou dans ses bras. » (Malraux, La condition humaine, 1933, IVe partie ; Œuvres complètes, volume I, Pléiade, p. 672.) Le verbe au participe passé, noyau de la proposition ici mise en gras, possède son sujet propre. C’est une proposition participe absolue, ou proposition participiale. Ni tout à fait indépendante ni tout à fait subordonnée : elle est l’équivalent français de l’ablatif absolu de la langue latine. Aujourd’hui, cette proposition participiale est à peine comprise. Spontanément, nos contemporains la feront précéder d’un avec superflu et écriront : « un gosse, réveillé lui aussi, arrivait avec le kangourou dans ses bras ».

 

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 16:09

La première édition des Poneys sauvages de Michel Déon, dans la collection NRF de Gallimard, date de 1970. Une nouvelle édition de ce roman est parue en novembre 2010 dans la même collection. La mention « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur » a excité ma curiosité et m’a poussé à lire enfin ce très bon roman. Le narrateur nous raconte le destin de quatre hommes qu’il a connus ensemble à Cambridge, en 1937, et dont il a suivi les trajectoires lorsqu’elles se sont désunies et parfois entrecroisées, entre 1938 et la fin des années 1960.

Étrangement, certains passages de ce roman m’ont paru témoigner d’un consentement ou d’un acquiescement à la langue française délabrée d’aujourd’hui. Pour en avoir le cœur net, je me suis procuré un exemplaire de l’ancienne édition des Poneys sauvages.

J’ai ainsi pu confronter l’une à l’autre les deux versions publiées d’un grand nombre de phrases et de paragraphes. Certes, il y a suffisamment de pages allégées, rendues plus rapides ou mieux rythmées, de redites ôtées et de détails de l’intrigue mieux harmonisés, pour qu’on ne se plaigne pas du résultat obtenu (on trouve même quelques rares mais très judicieux ajouts). Néanmoins, je n’ai pas manqué d’être étonné par certains des choix qu’a faits Michel Déon.

Dans ces nouveaux Poneys sauvages comme dans les proses actuelles que j’ai citées dans mon précédent billet, nous voyons s’imposer la non-répétition des prépositions, alors qu’il ne s’agit pas d’un allègement de la syntaxe mais d’une forme de paresse articulatoire pouvant entraîner, comme j’espère l’avoir démontré, de graves lésions dans la chair de la phrase et du style. Les extraits que je recopie ci-dessous en sont l’illustration :

« Ho [= Horace] débarqua chez moi vers dix heures du matin et me demanda la permission de se raser et se doucher. » (Édition revue, 2010, p. 201.) Alors que la première édition donnait : « et me demanda la permission de se raser et de se doucher » (Gallimard, 1970, p. 172). La préposition était alors correctement répétée. Même phénomène à la page 158 de l’édition de 2010 : « L’esprit s’acharne à compter à rebours et disséquer les occasions manquées. » Cette phrase s’écarte du texte de 1970 : « L’esprit s’acharne à compter à rebours, à disséquer les occasions manquées. » (Gallimard, 1970, p. 134.)

« Ho revenait d’Ankara, ulcéré, furieux contre la pusillanimité des services britanniques, songeait à donner sa démission et reprendre du service auprès d’un gouverneur britannique quelconque dans une des dernières places du Moyen-Orient. » (Édition revue, 2010, p. 203 ; le mot place ayant à peu près le sens de : « bastion, ville en armes ».)  Pour ce passage-là aussi, la première édition donnait un texte irréprochable : « Ho revenait d’Ankara, ulcéré, furieux contre la pusillanimité des services britanniques. Il songeait à donner sa démission et à reprendre du service […]. » (Gallimard, 1970, p. 173-174.)

Enfin, à la page 281 de la nouvelle édition : « [Rachel] se droguait, marchait le jour comme une somnambule, les paupières lourdes. […] Pour ne pas “manquer” elle a commencé à se prostituer et mendier. » Le texte de 1970 disait : « Pour ne pas “manquer” elle a commencé de se prostituer et de mendier. » (Gallimard, 1970, p. 241.)

 

Se relisant à quarante ans de distance, un grand romancier a mis sa propre prose en conformité avec le goût du jour. Plus fréquemment, c’est la prose d’autrui qui sort transformée de son réemploi dans un livre d’aujourd’hui.

Dans son essai Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question (éditions Agone, 2010), p. 101, l’historien Gérard Noiriel cite un extrait de Qu’est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre et il y introduit une faute de son cru :

« En nommant le monde, en lui donnant un sens, l’écrivain mobilise l’imagination de ses lecteurs pour les inciter à agir. C’est pourquoi Sartre estime nécessaire de “révéler au public ses exigences propres et l’élever petit à petit jusqu’à ce qu’il ait besoin de lire”. »

Pour que la citation s’inscrivît correctement dans sa phrase à lui, Gérard Noiriel n’avait qu’à conserver devant la seconde construction à l’infinitif (« l’élever ») le de qu’y avait mis Sartre. Dans mon exemplaire de Qu’est-ce que la littérature ? (éditions Gallimard, collection NRF, 1948, retirage de 1961), je lis en effet, à la page 292 : « Il ne convient pas de s’abaisser pour plaire, mais, au contraire, de révéler au public ses exigences propres et de l’élever, petit à petit, jusqu’à ce qu’il ait besoin de lire. » On aura noté les italiques qui vont jusqu’à la fin de la phrase et la présence de virgules autour de la locution « petit à petit », deux autres détails négligés par le commentateur.

Ce cas n’a plus rien d’exceptionnel. Plusieurs livres récents me l’ont prouvé : les critiques et les commentateurs font des emprunts à leurs aînés en ôtant de la prose (et parfois des vers) qu’ils transcrivent, sans même s’en rendre compte, les éléments syntaxiques qui leur semblent ne plus correspondre aux usages actuels. Une préposition est jugée superflue, ou un participe passé, initialement accordé avec son COD antéposé, devient invariable…

Le désapprentissage du français peut avoir des effets rétroactifs.

 

Les recueils qui nous permettent de lire la correspondance des grands écrivains s’intitulaient parfois : Lettres au Castor et à quelques autres (par Jean-Paul Sartre, éditions Gallimard, 1983, deux volumes parus : 1926-1939 et 1940-1963) ; Lettres à sa famille et à quelques autres (par Alain-Fournier, Fayard, nouvelle édition, 1991) ; Lettres à des amis et à quelques autres (par Paul Morand, la Table Ronde, 1978)…

Depuis peu, les éditeurs de ces recueils prennent acte de la fâcheuse évolution déjà décrite. La correspondance de Marguerite Yourcenar a été publiée sous le titre : Lettres à ses amis et quelques autres (Gallimard, NRF, 1995, édition présentée, établie et annotée par Michèle Sarde et Joseph Brami).

 

Lisant Protée et autres essais, du merveilleux Simon Leys, je tombe sur ces lignes d’André Gide (c’est le texte d’un billet adressé à Élisabeth Van Rysselberghe en 1916) : « Je n’aimerai jamais d’amour qu’une seule femme [il pensait à Madeleine, sa femme (cette parenthèse est de Simon Leys)] et je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et n’en pas avoir moi-même. » (Simon Leys, « Protée : un [sic] petit abécédaire d’André Gide » ; dans Protée et autres essais, Gallimard, 2001, p. 86.)

Je devine que la citation comporte une erreur. En effet, le texte authentique, que recopie S. Leys, figure dans Les cahiers de la Petite Dame, le journal que Maria Van Rysselberghe a tenu pendant plus de trente ans, et chacun peut aisément le retrouver en consultant un récent volume de la collection Folio qui contient d’importants extraits de ce journal. La deuxième phrase du billet de Gide avait été transcrite ainsi par Maria Van Rysselberghe : « Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n’en pas avoir moi-même. » (Maria Van Rysselberghe, Je ne sais si nous avons dit d’impérissables choses : Une [sic] anthologie des Cahiers de la Petite Dame ; Gallimard, collection Folio, 2006, p. 146. La note date de 1922.)

Il n’était pas imaginable que Gide eût omis le second à.

 

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