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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 21:33

L’expression « à un moment ou un autre » remplace aujourd’hui « à un moment ou à un autre ». S’épargne-t-on vraiment de la peine en supprimant des mots ? Ne risque-t-on pas de susciter des difficultés de compréhension et des ambiguïtés qui se paieront tôt ou tard par des explications supplémentaires qu’il faudra fournir ?

« Pour dire quelque chose je fais cependant observer que de nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou un autre de sa vie, l’impression d’être un raté. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 32.)

Jérôme Leroy, un bon styliste pourtant, maître et possesseur d’une prose étincelante lorsqu’il n’oublie pas de se relire, laisse imprimer ceci dans son dernier livre, Physiologie des lunettes noires (éditions Mille et une nuits, 2010, p. 116) : « Je frime et je goûte les plaisirs du snobisme autant que ceux que me procurent les unes de Playboy et Lui. » Avec un de supplémentaire, répété devant le titre en italique Lui, cette phrase aurait été sans défaut, inspirant à son lecteur le désir de la prononcer à voix haute, dans un phrasé poétique gainsbourien. Cette négligence stylistique n’est pas accidentelle, hélas, car page 99 on lisait déjà : « Elle [= Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé] n’aura plus ses lunettes noires et donc les ennuis pourront commencer pour l’écrivain et elle. »

Aïe.

Jusque dans les années 1980, et encore un peu dans les années 1990, on savait que certaines prépositions ne pouvaient pas ne pas être répétées. Exemple classique : « Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance rendait à son malheureux ami [= d’Artagnan] pour faire signe à Porthos et à Aramis d’aller chercher la supérieure [= du couvent des Carmélites de Béthune]. » (Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chapitre LXIII : « Une goutte d’eau ».) S’il s’était servi de la langue du XXIe siècle, Dumas aurait écrit : « pour faire signe à Porthos et Aramis ». De même Anouilh, dans l’acte I de Colombe : Mme Alexandra paraît, entourée « d’un état-major de coiffeurs, de régisseurs, de pédicures ». L’auteur écrirait aujourd’hui, avec beaucoup moins d’élégance : « d’un état-major de coiffeurs, régisseurs, pédicures. »

 

1. Lorsqu’il n’y a qu’une préposition devant plusieurs termes juxtaposés ou coordonnés, les termes sont rapprochés au point de paraître étroitement unis. Cette union étroite de termes noués ensemble par la présence d’une préposition commune est source de mésinterprétations et de contresens, comme le montrent les exemples qui suivent.

Tonino Benacquista, dans Le serrurier volant, illustré par Tardi (éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008), nous donne à lire la phrase suivante, p. 17 : « [Marc] attendit de signer son contrat d’embauche par la société Transval avant d’en parler à Titus et Magali. » Il y a plusieurs fautes dans cette simple phrase : l’infinitif présent « signer » devrait être remplacé par l’infinitif passé « avoir signé », puisque cette action est antérieure à celle exprimée par le verbe « parler » ; la séquence « contrat d’embauche par… » est maladroite ; et surtout, la préposition à devrait être répétée devant le nom Magali. Cette non-répétition de la préposition est d’autant plus malvenue que, même si Marc leur a parlé de son nouvel emploi à un moment où ils se trouvaient côte à côte, Titus et Magali ne forment pas un couple, Magali étant la maîtresse du héros (Marc).

« Lucien, à l’aise, a cherché trois bières dans le frigo et nous en a tendu une, à Ana et moi. J’ai vidé la mienne en deux gorgées. » (Olivier Maulin, En attendant le roi du monde, chap. 8, éditions l’Esprit des péninsules, 2006.) Dans la première de ces phrases, la non-répétition de la préposition à aurait été logique si le narrateur avait voulu dire qu’une seule bière est donnée aux deux personnages (lesquels forment le couple Ana + moi). Or tel n’est pas le cas, comme nous le prouve la phrase suivante, car « J’ai vidé la mienne » laisse entendre que le numéral « une », dans « nous en a tendu une », était à interpréter comme un singulier distributif : si le narrateur a reçu une bière, Ana en a reçu une autre.

 

2. Le lecteur se fatigue inutilement à essayer mentalement plusieurs structures syntaxiques avant d'identifier la bonne.

Pierre Pelot écrit : « La lumière diffusée par les différentes lampes disposées aux alentours, ainsi que les vitraux, caressait l’improbable engin de teintes moirées du plus bel effet, l’enveloppait dans l’irisement translucide et coloré d’une bergamote colossale. » (L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 27.) Jolie phrase, gâchée par une seule négligence : il aurait fallu répéter par dans la comparative.

Voici quelques extraits du roman Des hommes, de Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, p. 84) : « J’ai reposé le verre et j’ai suivi Patou du regard, qui était passée de l’autre côté du comptoir et qui, sans rien dire, avait commencé à prendre les chaises et les retourner sur les tables. » Plus loin : « J’ai parlé en baissant les yeux, histoire de trouver un temps de répit et ne pas la forcer encore à le défendre, lui, son frère » (p. 109). La faute (le procédé ?) est systématique : « Et Bernard n’a que le temps de ruminer sa rage puis, pour la première fois, éprouver envers Mireille une sorte de colère, de ressentiment qu’il adresse [sic] à la naïveté de ses mots et à la légèreté de sa conduite. » (Ibid., p. 171.) Entre parenthèses, voyez ce personnage qui n’a que le temps… d’éprouver un sentiment !

Dernier extrait du même roman, mais ne concentrez pas toute votre attention sur cette nouvelle occurrence du mot temps : « Dieu peut l’aider, un peu, lorsqu’il trouvera le temps d’ouvrir sa valise et de saisir son missel à la tranche non pas vert chou mais rafistolée avec du vieux chatterton marron, et le glisser dans sa poche, le tenir serré contre lui et parfois lire un peu, deux ou trois mots, des psaumes dont il connaît chaque passage par cœur […] » (p. 125).

On aura reconnu l’allusion à Rimbaud (« Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ») et peut-être remarqué le contresens bien actuel sur le mot tranche, qui, tant dans les dictionnaires que sous la plume de Rimbaud, désigne les côtés où le papier apparaît tranché, rogné, mais que Mauvignier confond avec le dos du livre… Pour revenir à notre affaire, il semble que la préposition de aurait dû être répétée devant chacun des infinitifs qui succèdent au verbe saisir, ceci pour éviter une amphibologie improductive : ces infinitifs ne sont pas COD de « peut » mais, comme ouvrir et saisir, ils complètent « le temps ».

Richard Millet commet la même erreur : « [L]e père se resservait déjà un autre verre de blanc, non pas parce qu’il avait coutume de boire, mais parce que la fureur le possédait encore et qu’elle le faisait à présent se tourner contre le loufiat, puis sa femme qui l’avait écouté sans un mot, debout à la porte de la cuisine, et enfin son fils à qui il cria : “Qu’est-ce que tu fous ici, toi ! Retourne donc en cours !” » (Lauve le pur, éditions P.O.L, 2000 ; « Édition revue par l’auteur », Folio, 2001, p. 118.) L’écrivain a eu tort de ne pas répéter la préposition contre devant les groupes « sa femme » et « son fils ».

Et dans Les Onze de Pierre Michon : « Paoli répondit […] qu’en ce qui touchait la date de livraison c’était pour hier ou demain, enfin au plus vite, jours plutôt que semaines » (éditions Verdier, 2009, p. 89) ; « [C]’étaient les Représentants en Mission ; […] qui étaient rentrés de mission, ou de tournée comme on dit chez les gens de théâtre, qui rentraient, aux mois de ventôse et nivôse après les victoires » (p. 101). Il me paraît d’autant plus nécessaire de répéter ici la préposition de, que ventôse et nivôse ne sont pas deux mois successifs ; pluviôse les sépare.

La méconnaissance de la syntaxe des prépositions se constate dans les œuvres d’écrivains loués pour la qualité de leur style. Il est déprimant de devoir lire même chez eux cette prose invertébrée, ce français en chewing-gum.

 

3. La non-répétition d’une préposition signifie, dans le français hypermoderne, la mise en facteur commun de ladite préposition. Cette parcimonie verbale peut conduire à des cas de pure agrammaticalité.

« Quant à Gertie et Madame Frida, elles ne se gênèrent pas pour faire remarquer »… (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, p. 252.) Puisque la répétition est de règle dans un syntagme du type : Quant aux enfants et aux amis (puisqu’on ne peut raisonnablement pas dire : « Quant aux enfants et les amis »), pourquoi ne fait-on pas cette répétition dans tous les autres cas ? On croit gagner un mot, faire l’économie d’une syllabe. Ainsi entend-on déjà, au lieu de : Quant aux femmes et à leurs enfants, dire : « Quant aux femmes et leurs enfants »…

En effet, voici ce qu’on peut lire sur le site Internet de Bouygues Télécom : « Que faire suite à la perte ou le vol de votre téléphone mobile ? » Et voici ce qu’écrit Olivier Maulin dans Petit monarque et catacombes (l’Esprit des péninsules, 2009, chap. 24, p. 268) : « Lucien, Pierre-Henri et moi marchions juste derrière lui, suivi [sic] de Pierrot, Mammouth, Gaby, Plume d’anguille, les gardes et la bande à Bob. » Vous avez bien lu : Suivi de les gardesLorsqu’on prend l’habitude d’omettre les prépositions, on s’habitue au charabia.

Jacques Delors et Michel Dollé ont écrit cette langue barbare : « Celles-ci [= les matières en option au lycée] sont un des moyens utilisés par les familles comme support [sic] de la différenciation sociale des classes et le contournement de la carte scolaire. » (Investir dans le social, éditions Odile Jacob, 2009, p. 158.) Support de la différenciation et de le contournement… Est-ce autre chose que de la causette hâtivement transcrite ? Certes, Delors et Dollé ne sont pas des écrivains professionnels. Au contraire de Pascal Bruckner, qui laissait imprimer dans La tentation de l’innocence, déjà, en 1995 : « [D]ans la Bible l’élection est la charge que Dieu transmet à Moïse et les siens pour instituer l’humanité […]. » (Grasset, p. 224.)

Curieusement, dans Les particules élémentaires, Houellebecq fait commettre la même faute au personnage de Bruno, pourtant agrégé de lettres : « “Il y a des correctifs, des petits correctifs humanistes [apportés à cette tyrannie du désir qui caractérise la société moderne]… dit doucement Bruno. Enfin, des choses qui permettent d’oublier la mort. Dans Le Meilleur des mondes il s’agit d’anxiolytiques et d’antidépresseurs ; dans Île on a plutôt affaire à la méditation, les drogues psychédéliques, quelques vagues éléments de religiosité hindoue. […]” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; collection J’ai lu, p. 161.)

Il faut se faire à l’idée que seront bientôt admises dans l’usage standard les phrases du type : Pierre s’adresse aux uns et les autres ; voire même : Pierre s’adresse à les uns et les autres.

Ce sera un français simplifié. Les automates de traduction pourront enfin s’en emparer et le faire passer en un clin d’œil dans les diverses langues de l’Union européenne : que de temps gagné ! Nous avons tous emménagé sur l’« isle de Le Solécisme » (voir De Cape et de crocs, neuvième album, par Ayroles et Masbou) et nous mettons un point d’honneur à parler la « langue solécismique », même si dans notre jeunesse nous savions parler l’autre langue, cette vieillerie respectable qui continuait, sans ruptures sérieuses (le verbe énerver avait pu changer de sens, sécréter était souvent confondu avec secréter, la locution sauf à, suivie de l’infinitif, avait perdu sa signification première pour devenir un simple décalque de sauf si suivi d’une subordonnée, et après que tolérait le subjonctif, rien de très alarmant), celle des écrivains de plusieurs siècles passés.

 

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Published by Forator
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Jérôme Leroy 28/04/2010 16:26


Cher grammairien,

Je découvre avec plaisir votre blogue et ne peux, hélas, que battre ma coulpe.
Et puis rougir de honte, dans mon coin, et veiller à ce que cela ne se reproduise plus.
Très cordialment


Forator 28/04/2010 22:23



Cher Monsieur, je suis très honoré d'avoir pu attirer votre attention ! Me pardonnerez-vous ma cuistrerie ? Cette opération de cuistrerie organisée
qu'est mon blog ?... Mais par amour pour l'art, à quelles passions ne cède-t-on pas... Une coïncidence m'a conduit dernièrement à relire un article de Benoît Duteurtre paru dans
L'Atelier du roman en 1998, sur Les particules élémentaires et sur Monnaie bleue. L'éloge que fait Duteurtre de votre roman m'a fait me reprocher de ne pas l'avoir
acheté à l'époque. En tout cas, ayant retenu votre nom, je suis tombé peu après, chez mon libraire, sur Physiologie des lunettes noires. J'ai lu avec beaucoup de
jubilation ce livre très libre, j'ai frémi d'aise à chaque page de la biographie (rêvée) de Raymond Bankerstein.


J'ai beaucoup aimé La grande môme, votre dernier roman jeunesse, lu la semaine dernière. Il a de grandes qualités narratives
et stylistiques et c'est un roman jeunesse qui fait preuve d'une vraie originalité. La façon dont vous faites entrer le lecteur dans l'histoire (et dans l'Histoire), par
élargissement progressif du champ de vision et par très fines touches, est magistrale. Tout au plus ai-je regretté que le personnage de l'inspecteur D. n'ait pas été rendu juste un peu
plus humain, pour renforcer le caractère tragique du subtil dispositif narratif que vous avez mis en place. (Si vous avez lu mon commentaire d'Unforgiven, vous connaissez mes
marottes !) Mais peut-être l'éditeur aurait-il alors jugé La grande môme trop ambigu, pas assez militant...