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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 10:08

Lorsqu’ils recourent à certains compléments circonstanciels de temps ou de but, les Français d’aujourd’hui croient disposer d’une construction qui leur permet de gagner quelques syllabes et d’éviter la subordination. Mais cette construction courte, qui utilise une préposition suivie de l’infinitif (ce qu’on appelle un infinitif prépositionnel), suppose que le sujet du verbe conjugué et celui de l’infinitif soient identiques.

Dans l’usage actuel de cette construction, c’est rarement le cas. On se retrouve alors face à des phrases dans lesquelles la personne ou la chose qui fait l’action exprimée par le verbe conjugué devient aussi l’auteur de l’action exprimée par le verbe à l’infinitif, alors que cette action à l’infinitif est plutôt subie par la personne ou la chose. On aboutit, dans l’énoncé, à une indistinction de l’agir et du subir, qui gêne inutilement le mouvement de la lecture ou de l’écoute.

« Le déversement d’hydrocarbures a duré quatre heures avant d’intervenir » (entendu sur France Inter, aux informations). Comme ce n’est pas le déversement qui « intervient », il aurait fallu dire : « avant qu’on intervienne ». Certes, l’adoption de la construction correcte obligerait le journaliste à se renseigner pour savoir qui est intervenu ; le pronom on ne constituant pas une information digne de ce nom.

« Minc a déclaré avoir été viré par Zacharias pour en nommer d’autres, plus complaisants. » (Entendu sur France Culture, aux informations de 8 heures, le samedi 27 mars 2010 ; noter aussi la présence du verbe virer dans un contexte qui requiert l’emploi d’un français plus soutenu.) La bonne syntaxe aurait exigé : « pour que celui-ci puisse en nommer… », puisque l’action d’« en nommer d’autres » est faite par Zacharias et non par Minc. Ainsi remaniée, la phrase est plus longue, mais elle est intelligible et, par surcroît, elle est élégante.

Cette façon de parler n’est pas toute récente, mais elle restait cantonnée dans le parler populaire, comme le montrent ces paroles de la jeune Colombe dans la pièce d’Anouilh : « Je vais pouvoir t’envoyer des petits mandats pour faire ton garçon au camp de Châlons. » (Anouilh, Colombe, acte III.) « Pour faire » au lieu de : pour que tu fasses (« pour que tu puisses faire » est à éviter : il y a déjà le verbe pouvoir dans la phrase).

Veuillez noter que, dans cet extrait d’Anouilh, on n’a pas affaire à un patient propulsé au rang d’agent, mais à un objet propulsé au rang de sujet, puisque c’est le pronom te, COS du verbe « envoyer », qui doit brusquement être considéré comme le sujet de « faire ». Du point de vue de la pure syntaxe, ce sont deux processus différents, mais les effets sont très semblables.

Une phrase caractéristique de cette façon de parler se présente sous le stylo, ou sous le pinceau, de Frédéric Rébéna, lorsqu’il fait dire à Isaac Sidel s’adressant à sa fille Marilyn : « Prends ta valise… Tu t’installes chez moi… quitte à t’y traîner de force. » (Rébéna, Marilyn la Dingue, éditions Denoël-Graphic, 2009, p. 34 ; superbe adaptation en bande dessinée d’un roman de Jerome Charyn.) Comme Marilyn n’est certainement pas invitée à se traîner elle-même jusqu’au domicile de l’inspecteur-chef, il faut comprendre que le sujet du verbe « traîner » est le je impliqué dans le pronom « moi ». Ces paroles d’Isaac ne figurent pas dans le roman (paru aux États-Unis en 1974, puis traduit par Rosine Fitzgerald pour Gallimard en 1977, dans une « version abrégée par l’auteur lui-même »), où nous lisions : « – Fais tes valises. Tu viens t’installer chez moi. / – Merde. / Il aurait pu la traîner jusqu’à son appartement de Rivington Street […]. » (Charyn, Marilyn la Dingue, collection Folio policier, chapitre VII, p. 109.)

« Savez-vous ce qu’est un pensionnat, Alex ? – Un endroit où les gens riches envoyaient leurs filles, autrefois, pour y apprendre les bonnes manières. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Hachette, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 65.) Il faudrait : « pour qu’elles y apprennent les bonnes manières ».

« J’en ai assez de vous tous qui essayez de me manipuler sans rien avoir en retour !! » s’exclame Herbert de Vaucanson dans la bande dessinée Le Noir Seigneur, par Sfar, Trondheim et Blanquet (quatrième album de la série Donjon Monsters, éditions Delcourt, 2003, p. 35). Sans que j’aie rien en retour, sans que j’obtienne rien en retour.

Dans certains cas, il n’est pas nécessaire de remplacer l’infinitif prépositionnel par une proposition subordonnée conjonctive. On peut se contenter de remplacer un infinitif par un autre infinitif.

Marc, le héros de ce roman, a survécu par miracle à une attaque à l’arme lourde menée contre le fourgon de convoyage de fonds dont il était le conducteur. Il porte désormais une longue cicatrice en diagonale sur l’abdomen. « La peau y était plus lisse, hormis de rares aspérités qui rappelaient les coutures. Le dessin du sillon, à force de le parcourir du bout du doigt, était devenu comme la signature de tout son corps. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 64.) La seconde phrase demande, pour être parfaite, qu’on modifie celui de ses verbes qui est à l’infinitif, peut-être en le mettant au passif : « à force d’être parcouru du bout du doigt ».

Autres exemples, qu’on corrigera de différentes manières :

« Aux pieds de Clovis [nom d’un personnage du roman], la bouche ganguée de bave, se morfondent les frères Zouj, une paire d’autistes blafards, jumeaux à choper la berlue. » (Yasmina Khadra, L’Olympe des infortunes, éditions Julliard, 2010, p. 66.). Jumeaux à en donner la berlue… à qui les regarde ! 

« Après l’amour, j’ai souvent envie d’en griller une […] ; j’avais tout prévu et emporté discrètement une soucoupe pour servir de cendrier. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 71.) Cette construction est aujourd’hui très répandue à l’oral, au lieu de : « pour la faire servir de cendrier, pour qu’elle me servît (ou me serve) de cendrier ».

« Mais l’endroit [= l’appartement d’Anne Pingeot] est vraiment difficile à protéger [pour les gendarmes du GSPR, Groupement de sécurité de la présidence de la République]. À deux pas, le Café de Flore est bien trop fréquenté par les journalistes et l’intelligentsia, fût-elle de gauche, pour ne pas risquer que le secret présidentiel soit un jour éventé. » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 131-132.) Au lieu de : « pour qu’il n’y ait aucun risque que… ».

Est-ce un défaut du même genre qui me gâche la phrase suivante de Pierre Jourde ? « Il me semble que c’est une odeur d’avant-guerre […] et qu’elle demeure, aux quelques lieux où elle s’attache encore, la seule trace de ce que fut la saveur particulière de la vie, à une époque où les choses sentaient encore, et que, lorsqu’elle se sera évaporée, plus rien ne restera pour nous en pénétrer intimement, sinon la froideur documentaire des photographies. » (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 87.) Grammaticalement, il faut comprendre : « plus rien ne restera qui nous pénètre (verbe transitif direct, dont le COD est le pronom nous) de cette odeur ». Cette construction est correcte, mais rare. De sorte qu’on se demande si l’auteur n’a pas voulu dire : « plus rien ne restera pour que nous nous pénétrions (verbe pronominal réfléchi) de cette odeur ». Si c’est bien cela que nous devons comprendre, la construction choisie par l’écrivain n’est pas satisfaisante.

« Idir frappe, un coup, un seul coup et Châtel s’écroule et tente de se relever, puis retombe sous les cris, les rires, ils s’amusent, il les amuse et au lieu de le mettre en colère Châtel sent en lui quelque chose qui s’effondre dans sa poitrine et les mots et les rires le lacèrent aussi bien que les coups, on lui dit de se relever, de se battre, et lui essaie, il essaie, il voudrait essayer encore, mais tout en lui refuse, son corps ne veut pas, il le sait mais il voudrait lutter aussi contre lui-même. » (Mauvignier, Des hommes, Minuit, 2009, p. 175.) Il aurait mieux valu écrire : « au lieu que ça le mette en colère » (ça = le fait que son impuissance amuse les spectateurs), voire : « au lieu de se mettre en colère ». Il s’agit tout autant d’une faute contre la syntaxe que d’une incohérence dans le choix du point de vue. En effet, l’énoncé « Châtel sent en lui » relève de la focalisation interne, nous fait pénétrer dans la conscience de ce personnage, alors que les mots « au lieu de le mettre en colère » manifestent la perspective d’un observateur extérieur, capable de faire l’hypothèse que Châtel aurait pu se mettre en colère. 

Le choix de l’infinitif peut causer une incompatibilité entre un sujet personnel et un sujet impersonnel : « Je [= Agnès Desarthe enfant] trouvais ça bizarre de donner à quelqu’un le nom d’une crotte de vache [Bousia, diminutif de Boris], et encore plus bizarre d’être la seule à m’en inquiéter. » (Agnès Desarthe, Le remplaçant, éditions de l’Olivier, collection Figures libres, 2009, p. 11.) Le premier infinitif a un sujet sous-entendu qui est indéfini (équivalent de : « Je trouvais ça bizarre qu’on donne à quelqu’un », etc.), tandis que le second possède, comme le recommande la bonne règle, le même sujet que le verbe principal, à savoir le pronom je. La phrase en devient incohérente.

Enfin, un récent roman de Richard Millet nous livre la phrase suivante : « Il n’en faudrait cependant pas davantage, à mesure que les combats gagneraient en intensité, pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas de protecteur haut placé, être soumis au racket ou assassiné. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, 2009, p. 151.) Plutôt que d’écrire : « pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas de protecteur haut placé, le soumettre au racket ou l’assassiner », mettons ici : « pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas, etc., pour qu’il soit soumis au racket ou assassiné ».

La même négligence peut gâcher une fort belle phrase : « Y a-t-il plus belle mort que celle qu’on trouve en dansant ? me disais-je parfois, lorsque je retournais au combat, surtout le soir, à demi ivre non pas de haschich, parce que cette drogue me plongeait dans l’épaisse forêt des songes, mais de whisky, lequel me faisait rouler dans la tourbe de la mélancolie sans toutefois perdre de ma lucidité. » (Richard Millet, ibid., p. 233.) Au lieu de : « sans toutefois me faire perdre de ma lucidité », « sans toutefois m’ôter de ma lucidité ».

En revanche, la phrase suivante, extraite d’un roman de Volkoff, est sans défaut :

« Carré était un jeune gars solide, les cheveux, les yeux, le teint clairs, la brosse vaillante, la tenue soigneusement repassée, les plis enduits de savon pour mieux tenir. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 169.) Ce sont bien les plis qui doivent « tenir ». Le participe passé du verbe enduire, noyau de la proposition participiale (par réduction de : « ayant été enduits »), et l’infinitif prépositionnel tenir, intransitif, ont le même sujet.

 

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Published by Forator
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