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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 19:02

 

2. Ellipses qui endommagent la syntaxe :

 

Dans un de ses romans policiers, différent de celui dont une phrase a été citée précédemment, Léo Malet fait dire à son héros Nestor Burma, sous la forme de paroles rapportées au discours direct : « Je disais donc que je vous ai fait suivre et prendre des renseignements sur votre compte. » (L’envahissant cadavre de la plaine Monceau, 1959 ; réédition dans le Livre de Poche en 1971, p. 112.) Or, si l’on omet de faire apparaître le semi-auxiliaire « ai fait » devant l’infinitif « prendre », le pronom « vous », qui n’a de rôle à jouer que devant le premier des deux infinitifs coordonnés, vient, en parasite, se sous-entendre devant le second. Le mieux aurait donc été d’écrire : « Je disais donc que je vous ai fait suivre et que j’ai fait prendre des renseignements sur votre compte. »

« – Espèce de salaud, vous nous avez tous menti, roulés, floués. » (Pascal Bruckner, Parias, éditions du Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 381.) Mentir se construit avec un complément d’objet indirect, rouler et flouer avec un complément d’objet direct. Non seulement le pronom nous ne devrait pas être mis en facteur commun devant tous ces verbes, mais l’ellipse de la préposition est incorrecte devant le pronom tous. Rendue conforme à la grammaire, la phrase devient : « vous nous avez menti à tous, vous nous avez roulés, floués » (ou : « tous roulés, floués »).

Certes, nous avons noté que la phrase appartient à des propos rapportés au style direct. La réduction ou l’allègement syntaxique dont elle témoigne s’expliqueraient-ils par les sentiments de dépit et de colère qu’éprouve le personnage qui la prononce ? On peut admettre que les phrases mises au style direct soient conformes à ce qui se dit dans le parler quotidien. Une partie du charme des romans provient du contraste que sait créer le véritable écrivain entre les paroles de ses personnages et la parole de son narrateur (quoique le personnage qui commet la faute de français et le narrateur de l’histoire soient, dans Parias, un seul et même homme).

Les passages suivants, eux aussi tirés de romans, ne font pas partie d’un discours rapporté :

« Si le rapport rédigé par John à l’issue de la mission salua comme il se doit le succès des agents, il émit de sévères critiques à l’encontre de James Adams et de Dave Moss, l’un pour avoir provoqué un accident de la route et mis en danger la vie de ses coéquipiers, l’autre pour s’être endormi au cours d’un tour de garde et permis à Stanley Duff de mettre en œuvre ses projets de vengeance. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 3 : Arizona Max ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 314.) Les deux premiers infinitifs coordonnés autorisent l’ellipse : « pour avoir provoqué… et mis en danger », car l’auxiliaire avec lequel se construit chacun des deux participes passés est le même. En revanche, il faut introduire un auxiliaire dans la seconde paire d’infinitifs coordonnés : aux temps composés, le verbe s’endormir se construit avec être alors que permettre exige avoir. Écrire : « pour s’être endormi au cours d’un tour de garde et avoir permis à Stanley Duff de mettre en œuvre… ».

« Et je l’ai remercié pour le chocolat et lui en ai proposé un morceau. Mais il a refusé et regagné la grange. » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 78.) La première de ces phrases est sans défaut : tous les éléments exigés par la syntaxe ont été explicités. En revanche, dans la suivante, si l’on ne répète pas l’auxiliaire devant le deuxième participe passé, le syntagme « la grange » se retrouve en position de COD des deux verbes. Or le contexte montre que le premier verbe, « a refusé », est employé de manière absolue. Il ne faudrait pas que le lecteur entende : « il a refusé la grange » ! Écrivons par conséquent : « il a refusé et a regagné la grange », ou mieux encore : « il l’a refusé [= mon morceau de chocolat] et a regagné la grange ».

« [Papa] a débouché sa bouteille de vin, nous a tendu des verres et commencé à les remplir. » (Stéphane Daniel, L’amour frappe toujours deux fois, éditions Rageot, 2010, p. 164.) Si on coordonne, à « tendu » qui le précède, le participe passé « commencé » sans répéter l’auxiliaire, l’ellipse ainsi obtenue s’étend automatiquement au pronom personnel complément d’objet ; de sorte que notre esprit complète la séquence « et commencé » par les mots : « nous a ». Le résultat – « et nous a commencé à les remplir » – est aberrant. Il était donc nécessaire d’écrire : « nous a tendu des verres et a commencé à les remplir ».

« Les hôtes étaient partis le matin. Ils nous avaient bombardés de photos, élaboré des combinaisons compliquées pour que tout le monde y soit représenté avec tout le monde, nous avaient serrés dans les bras, remerciés pour tout et promis de revenir l’année prochaine. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 206.) On peut admettre que « remerciés » et « promis » soient coordonnés tels quels, même si le premier se construit avec un pronom nous en fonction de COD, tandis que le second se construit avec un nous qui est complément d’attribution (ou d’objet second). Il n’est donc pas obligatoire d’écrire : « nous avaient serrés dans leurs bras, remerciés pour tout, et nous avaient promis de revenir l’année prochaine ». En revanche, il est indispensable de répéter l’auxiliaire « avaient » devant le participe « élaboré », si l’on veut éviter que le pronom COD « nous » ne se sous-entende devant ce participe en même temps que l’auxiliaire du verbe précédent. Ensuite, il faudrait que « nous avaient serrés dans les bras » soit remplacé par : « nous avaient serrés dans leurs bras » (voir un billet antérieur : Oubli de certains compléments nécessaires).

La fréquence de ces fautes est la preuve que les écrivains actuels ne lisent plus les classiques, ou qu’ils ne les lisent plus avec l’œil du grammairien ou, comme disait Mallarmé, du syntaxier ; cet œil qui devrait constamment les aider à trouver dans les grands livres de leurs prédécesseurs de quoi enrichir, varier et améliorer leur propre style.

 

 

Remarque :

Il y a lieu, dans cette circonstance, de parler de répétition de l’auxiliaire, mais j’ai soigneusement évité de parler d’une « répétition » du pronom personnel lorsque les différents pronoms me, te, se, nous et vous qui étaient contenus dans une même phrase avaient chacun une fonction grammaticale spécifique.

 

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 18:29

 

1. Ellipses irrégulières et néanmoins admises :

 

Il est préférable d’expliciter les auxiliaires et les pronoms personnels complément d’objet, lorsque les verbes coordonnés ou juxtaposés requièrent des constructions différentes, même si ces différences de construction ne sont ni audibles ni visibles.

Un Léo Malet, par exemple, écrivait en toute connaissance de cause : « Elle m’avait assommé – j’avais respiré son parfum –, mais m’avait laissé la vie. » (Léo Malet, Le soleil naît derrière le Louvre, 1954 ; réédité en 1998 par Fleuve Noir, p. 215.) Le premier me est le complément d’objet direct du verbe « avait assommé », tandis que l’autre est le complément d’objet second du verbe « avait laissé ».

À vrai dire, c’est ici la proposition ajoutée entre tirets qui obligeait à expliciter le pronom personnel COD et donc à répéter l’auxiliaire. Mais nous devons savoir qu’en l’absence de cette parenthèse, la construction que voici aurait pu être acceptée : « Elle m’avait assommé mais laissé la vie. »

Eh oui !

Cette ellipse d’éléments syntaxiques n’est pas très régulière, mais elle est attestée depuis fort longtemps, même dans la langue des grands écrivains.

 

Expliciter les auxiliaires et les pronoms personnels complément d’objet est préférable, mais ce n’est pas une obligation absolue. Maurice Grevisse et André Goosse, dans la douzième édition du Bon usage, celle que j’ai sous la main, l’affirment très clairement, en appuyant cette affirmation sur des exemples littéraires d’une qualité incontestable. Je citerai l’essentiel de leur démonstration :

Si le pronom complément a deux fonctions différentes (objet direct d’une part, objet indirect de l’autre), il est souhaitable, pour la régularité de la construction, qu’il soit répété (ou, dirai-je plus précisément, exprimé devant le second verbe) : « Untel me blesse et me nuit », « Il se blesse et se nuit », « Il nous a jugés et nous a pardonné », etc.

Il n’est pas rare pourtant – ajoutent Grevisse et Goosse –, même chez des auteurs excellents, qu’avec un verbe à un temps composé, le sujet, le pronom personnel complément et l’auxiliaire ne soient pas répétés, alors que ce pronom personnel a une double fonction : « Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus » (J.-J. Rousseau, Confessions, livre I) ; « Personne ne m’avait regardée ou marché sur le pied » (Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, X) ; « Quels sont aussi les livres qui m’ont le plus touché ou plu » (Léautaud, Journal, 22 mai 1904) ; « Il m’a pris par le cou et demandé pardon » (G. Duhamel, Les plaisirs et les jeux, p. 150).

Et je n’ai cité qu’une partie des nombreux extraits collectés par Grevisse pour illustrer ce point ! Voir Le bon usage, édition de 1988, p. 401 (§ 260, e) et p. 1031 (§ 649).

 

Bernard Frank, lui aussi, a omis d’expliciter un pronom (et de répéter un verbe auxiliaire) : « Bourrieu regardait le tapis. Il se serait volontiers couché dessus et mis des poufs sur la tête. » (Bernard Frank, Les rats, Flammarion, 2009, p. 391 ; première édition : la Table Ronde, 1953.) Se est le refléchi direct devant « serait couché » et le réfléchi indirect devant « (serait) mis ».

Dans l’un de ses plus beaux essais sur la littérature, Jean Dutourd écrit : « Et j’ajouterai qu’il y a quelque chose d’émouvant dans la réunion de ces quatre noms, de ces quatre personnages d’extractions si diverses, le noble duc [= Saint-Simon], l’ouvrier [= Restif], le lion [= Balzac] et le jeune demi-Juif fin de siècle [= Proust] choisis par le destin pour être les peintres des quatre sociétés qui se sont succédé et parfois superposées dans notre pays. » (Jean Dutourd, Le bonheur et autres idées, article « Restif », éditions Flammarion, 1980, p. 173-174 ; article récemment réédité dans La chose écrite, Flammarion, 2009, où l’on trouvera cette phrase, sans modification d’aucune sorte, à la page 450.) Le pronom se est mis en facteur commun devant « sont succédé » et « (sont) superposées », alors qu’il est pronom réfléchi indirect dans le premier cas et réfléchi direct dans le second cas.

L’absence d’un pronom m’a heurté dans ce passage de Patrick Modiano : « Supposons que l’on vous ait transporté là les yeux bandés, que l’on vous ait installé à une table, enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question : Dans quel quartier de Paris êtes-vous ? Il vous aurait suffi d’observer vos voisins et d’écouter leurs propos et vous auriez peut-être deviné […]. » (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, Folio, p. 10.) Les deux premières occurrences du pronom vous qui s’y présentent sont COD de deux verbes transitifs directs (« ait transporté », « ait installé »). Or les verbes suivants, « (ait) enlevé » et « (ait) laissé », requièrent un vous exerçant la fonction de COS – ou, pour le dire plus clairement : de complément d’attribution.

La phrase aurait pu être : « Supposons que l’on vous ait transporté là les yeux bandés, que l’on vous ait installé à une table, que l’on vous ait enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question… » (le remplacement de « que l’on » par « qu’on » ne me paraît pas indispensable).

« Les deux hommes [= François Mitterrand et Jean-Edern Hallier] s’étaient rapprochés et séduits au point que, au lendemain de la présidentielle, Hallier clamait partout : “Je vais être le Malraux de Mitterrand, ce n’est qu’une question de jours !” » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 175.) Les deux verbes n’exigent pas la même construction, et les deux se n’ont pas la même fonction. On aurait pu écrire : « Les deux hommes s’étaient rapprochés et s’étaient séduits » ; rapprochés l’un de l’autre, et séduits mutuellement.

Voici la dédicace qui précède le texte d’un long récit d’Alix de Saint-André : « À ma chère cousine […], / qui m’a guidée sur le chemin de l’écriture, / et montré la route de Compostelle, avec toute mon amitié. » (Alix de Saint-André, En avant, route ! ; Gallimard, collection NRF, 2010.) Le pronom me qui est COD du verbe « a guidée » n’est pas le même mot que le pronom me qui est COS du verbe « (a) montré ».

Frank, Dutourd, Modiano et Saint-André, ainsi que Raphaëlle Bacqué, suivent l’usage pratiqué par Rousseau, par Gautier, par Léautaud, par Duhamel. Mais en général, la plupart des modernes dépassent ce stade, et se permettent nombre d’ellipses qui, loin de suggérer la simple rapidité de la pensée, aboutissent à des phrases embarrassées, voire aberrantes. Si on n’a pas appris à se garder contre ses excès, le phénomène de l’ellipse engendre de la lourdeur ou des équivoques. De surcroît, le principe selon lequel il faudrait éviter toute répétition, principe infondé mais dont certains enseignants rebattent les oreilles à leurs élèves, est tellement bien entré dans les esprits qu’il fera obstacle, pour longtemps, au vieil impératif de précision syntaxique. Voyons cela.

 

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 01:15

 

J’estime qu’un homme d’un certain âge devrait tout de même savoir que la langue constitue un héritage légué par nos ancêtres, un héritage que nous devons à notre tour transmettre à nos descendants, et qu’il faut respecter comme quelque chose de sacré, d’inestimable et d’inviolable. Si vos oreilles se sont assourdies, renseignez-vous, consultez des dictionnaires, utilisez de bonnes grammaires, mais ne courez pas ainsi de péché en péché !

 

Nietzsche, Considérations inactuelles, I

(traduction de Pierre Rusch, éditions Gallimard).

 

 

Laissons de côté, je ne dis même pas les simples inadvertances, mais la correction grammaticale ; c’est une qualité utile mais négative (un bon élève, chargé de relire les épreuves de Flaubert, eût été capable d’en effacer bien des fautes). En tout cas il y a une beauté grammaticale (comme il y a une beauté morale, dramatique, etc.), qui n’a rien à voir avec la correction. C’est d’une beauté de ce genre que Flaubert devait accoucher laborieusement.

 

Marcel Proust, À propos du « style » de Flaubert

(Nouvelle Revue française, 1920).

 

L’auteur renonce à joindre à ce livre la liste des erreurs typographiques qu’il contient […]. Il regrette seulement que cela rende inappréciable au lecteur les fautes d’orthographe et les fautes de français faites délibérément dans l’espoir d’obtenir de ce lecteur les plaisants hurlements qui légitiment son existence.

 

Aragon, Traité du style (Gallimard, 1928), « Texte inséré

 à la demande de l’auteur dans la 1re édition ».

 

Au reste, piquant des rages rouges devant mes manuscrits pleins de fautes d’orthographe. J’avais beau expliquer que j’étais devenu écrivain par ignorance de la grammaire et de l’orthographe, pour avoir à ma disposition des correcteurs professionnels, qui corrigeaient mes fautes et les rendaient invisibles, Paul [Éluard] m’excommuniait pendant dix minutes quand il découvrait pour la centième fois que je ne savais pas s’il faut deux p ou deux l à appeler, et que je trébuchais sur la règle de l’accord des participes : « C’est on-teux ! C’est on-teux ! » répétait-il.

 

Claude Roy, Nous (Gallimard, 1972),

« Cours naturel d’Éluard ».

 

Aujourd’hui, les plaidoyers pour la francophonie me paraissent de bien douloureux chants du cygne tant je constate partout, sinon le recul de la francophonie sur la planète, du moins, plus grave à mes yeux, une certaine haine de la langue française savamment entretenue par d’aucuns dont le métier consiste pourtant à écrire des livres ou à en parler. Une récente génération d’écrivains, autant qu’une nuée de journalistes qui parasitent l’oral et l’écrit, procèdent jour après jour à la destruction lente, patiente, mais efficace de la langue française en la maltraitant, en la brutalisant, en la traitant comme une vieille chose détestable.

 

Michel Onfray, L’Archipel des comètes (Grasset, 2001),

« Sur la haine de la langue française ».

 

D’où mon irritation devant l’impunité dans laquelle se trouvent les fossoyeurs de la langue française. Les uns en signant des livres ni faits ni à faire, remplis de solécismes, de barbarismes, de trivialités, rédigés dans des syntaxes approximatives, truffés de néologismes, recyclant le vocabulaire indigent de la vie quotidienne la plus pauvre – sans parler du contenu à l’avenant ; les autres en rendant compte de ces ouvrages dans la presse écrite soit en célébrant leurs qualités littéraires (!), soit en choisissant pour cible d’autres ouvrages, leurs très exacts contrepoints [sic], coupables d’être trop écrits (!).

 

Michel Onfray, ibid.

 

Je n’envisage pas la défense de la langue sur le mode gendarmesque en donnant des leçons nommément, en établissant des rapports de police, en distribuant bons et mauvais points, en m’alignant sur les méthodes disciplinaires. Je ne me soucie pas d’amender et de ramener à la raison syntaxique, de tancer ou de distribuer des médailles du mérite littéraire. Je ne considère pas la langue comme une occasion de distinction mondaine, de politesse de classe ou de reconnaissance sociale. Je n’endosserai pas les habits du professeur perclus de ressentiment, toujours actif dans la condamnation, un crayon rouge à la main. Je m’imagine mal corrigeant la copie de plus grands que moi, ou d’écrivains de ma génération. Il me suffit de refermer les livres dans lesquels grouillent les symptômes que j’ai pointés – et d’en quérir d’autres, ou de revenir à mes amours littéraires.

 

Michel Onfray, ibid.

 

 

En conseillant une correction à un auteur, on ne fait tout au plus que lui faire voir plus vite ce qu’il aurait découvert seul.

 

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française

(Grasset, 2005) ; article « Monologue intérieur ».

 

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:40

En rassemblant des extraits de lectures pour nourrir un billet consacré aux verbes maintenant construits avec une mauvaise préposition, je me suis rendu compte que cette forme de déstructuration syntaxique concernait principalement se prémunir et enjoindre. Examinons-les successivement.

 

1. Comment se construit le verbe « se prémunir » ?

Au lieu de continuer à construire se prémunir avec la préposition contre, nos contemporains ont tendance à écrire : « se prémunir de ».

« Aucun groupe, de par son histoire, n’est prémuni de la barbarie, aucun n’a acquis du fait des malheurs endurés une sorte de grâce divine qui le dispenserait de rendre des comptes et l’autoriserait à soutenir que ses intérêts se confondent avec ceux de la morale et du droit. » (Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence, Grasset, 1995, p. 304.)

« [Marie-Jeanne] doit se tenir au courant des mouvements, des réseaux, des tendances ; ayant assumé une responsabilité culturelle, elle peut se voir en permanence soupçonnée d’immobilisme, voire d’obscurantisme ; c’est un danger dont elle doit se prémunir, et par là même prémunir l’institution. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 21.) Au lieu de : « contre lequel elle doit se prémunir ».

« On sent l’homme qui a subi l’offense et qui tient à s’en prémunir. » (Pierre Jourde, Festins secrets, chapitre XX, éditions l’Esprit des péninsules, 2005, p. 415 ; édité en poche dans la collection Pocket en 2007, p. 384.) Au lieu de : « qui tient à se prémunir contre elle » ; ou mieux : « contre toute nouvelle atteinte ».

Après avoir repêché le trésor d’un navire englouti, deux frères se méfient l’un de l’autre : « Les jumeaux aux aguets sombraient dans des siestes rapides. La fatigue fit sauter les verrous génétiques qui prémunissent les jumeaux du fratricide. Chacun attendait l’instant de fondre sur l’autre. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le naufrage », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 123.) Au lieu de : « qui prémunissent les jumeaux contre le fratricide ».

Et le génial Pierre Bayard, dans Enquête sur Hamlet, évoque « une protection langagière commode pour nous prémunir de l’inquiétude, souvent justifiée, qu’en parlant de la même œuvre nous ne parlions pas de la même œuvre » (Enquête sur Hamlet, éditions de Minuit, 2002, p. 34 ; la répétition du mot œuvre est volontaire, puisque Bayard parle ici de la capacité qu’ont certains mots d’être compris en deux sens différents au sein du même énoncé). 

Se prémunir est un composé de se munir, mais la façon dont sont construits leurs compléments indique que sémantiquement ces verbes sont des contraires. Se munir, c’est se doter de quelque chose, s’ajouter quelque chose, tandis que se prémunir c’est se protéger en repoussant quelque chose, en éloignant de soi un danger qui vient plutôt de l’extérieur (ce qui permet de distinguer « se prémunir contre » du verbe « se défendre de », qui suggère qu’on repousse une menace pouvant avoir sa cause en nous ou un vice logé en nous). Il faudrait donc veiller à ce que le complément de chacun de ces verbes soit introduit par la préposition qui prolonge au mieux sa signification propre.

Je suppose que la confusion s’est faite sous l’influence des verbes « se défendre de… » ou « se protéger de… », mais aussi sous l’influence de « se garantir de » : on transporte un objet précieux avec précaution « pour le garantir des chocs imprévus » (Balzac, début du Cousin Pons) ; on met un chapeau de paille pour se garantir du soleil, etc. L’une et l’autre influences se sont révélées fâcheuses. Construire se prémunir avec la même préposition que son antonyme se munir, cela endommage la signification de toute cette famille de mots.

 

2. Comment se construit le verbe « enjoindre » ?

Enjoindre se construit exactement comme intimer l’ordre (à quelqu’un de faire quelque chose) ; et sa signification est la même.

Malheureusement, au lieu d’employer la construction correcte, qui est : « enjoindre à quelqu’un de faire », nos contemporains se sont mis à dire : « enjoindre quelqu’un de faire », voire « enjoindre quelqu’un à faire », et cela s’imprime partout.

Exemples :

« Le monde n’est plus une société hiérarchiquement ordonnée selon des principes hérités, où chacun est plus ou moins enjoint à occuper la place qui lui est assignée, mais une société de citoyens égaux en droit, où les places sont en principe offertes à tous » (Olivier Rey, Une folle solitude : Le fantasme de l’homme auto-construit ; éditions du Seuil, 2006, p. 125).

Au lieu de : « une société où il est plus ou moins enjoint à chacun d’occuper… ». Ou mieux encore : « une société où chacun est plus ou moins contraint d’occuper… ».

« Auteur d’une Enquête sur la droite extrême, publiée par Le Monde Éditions, Monzat a le mérite de lire tout ce qui sort de chez ses adversaires – ce qui ne l’empêche pas, et peut-être même l’enjoint, de céder fréquemment au fantasme du péril brun. » (Élisabeth Lévy, Les maîtres censeurs, éditions Jean-Claude Lattès, 2002, p. 133.)

« Deux ans plus tard, assagi, Sollers se joindra au chœur sévère qui enjoint les masses d’accepter l’ordre européen de Maastricht. » (Ibid., p. 147.)

Je déplore que deux des essais les plus nécessaires à qui veut comprendre notre modernité soient déparés par cette faute bête.

On la trouve dans bien d’autres livres, par exemple dans Quelqu’un d’autre de Tonino Benacquista (éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 233) : « Tous l’avaient félicité avec effusion, Marcheschi l’avait enjoint d’offrir le champagne et s’était fait un point d’honneur à [sic] les régaler d’une seconde bouteille. »

Dans Jan Karski de Yannick Haenel. En 1942, le général Sikorski décore Jan Karski, puis il « lui offre à titre personnel un porte-cigarettes en argent avec [sic] sa signature gravée, et l’enjoint de se reposer » (Gallimard, collection L’Infini, 2009, p. 109).

Dans Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (éditions Gallimard, collection Série noire, 1984 ; collection Folio policier, p. 55) : « [Le chef du service] me remit un papier bleu, un formulaire classique, à en-tête du Commissariat, enjoignant le destinataire à se présenter d’urgence. » (Sic. Se présenter où ? Non seulement le participe enjoignant est suivi d’une construction défectueuse, mais il manque au verbe se présenter, qui dépend de lui, son nécessaire complément.)

Stéphane Giocanti, auteur d’Une histoire politique de la littérature (éditions Flammarion, 2009), écrit, au chapitre 6 de cet essai (p. 122 de la réédition en poche, collection Champs-essais) : « Dans les articles qu’il réunira sous le titre Le Chemin de la Croix-des-Âmes, Bernanos enjoint les Français à retrouver leur honneur. »

L’attrait qu’exerce le verbe enjoindre semble corrélatif d’une certaine désaffection à l’égard de plusieurs verbes courants : commander, ordonner (à quelqu’un de faire), mais aussi inviter ou inciter (quelqu’un à faire) ; et du moins courant exhorter (quelqu’un à faire). Du reste, comme je l’ai dit au début, il faut savoir qu’enjoindre est synonyme d’ordonner et non d’inviter. Le verbe enjoindre est de la même famille que le nom injonction, et n’a aucun lien avec invitation.

Enjoindre a maintenant perdu son sens précis et c’est un verbe dont plus personne ne connaît la bonne construction.

Le succès de cette aberration ne peut provenir que d’une forme de snobisme, et le phénomène ressemble fort à la prédilection de nos contemporains pour « n’avoir de cesse », qu’ils utilisent dans des phrases où « ne pas cesser » serait à la fois plus correct et plus naturel.

 

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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 13:14

Rappelons que nous traitons ici des cas où espérer que est construit affirmativement. Lorsque espérer est accompagné d’une négation, on emploie couramment le subjonctif dans la subordonnée (le degré de réalité qu’on accorde au contenu de celle-ci étant faible) : « Je n’espère pas que vous le fassiez » (Littré). « N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre », dit Émilie à Cinna. (Corneille, Cinna, acte I, scène IV.) « Monsieur, je m’attendais bien que vous m’instruiriez ; mais je n’espérais pas que les Turcs me fissent jamais rire. » (Voltaire, lettre du 23 avril 1767 à François de Tott.)

Lorsque la phrase est au passé, l’indicatif ou le conditionnel ne sont pas rares dans la subordonnée. En effet, le récit étant postérieur aux événements, on sait si un espoir s’est concrétisé ou non : « [Q]uant à moi, je n’espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie, et pourtant cela était possible, et cela est ! » (George Sand, La comtesse de Rudolstadt, chapitre X. Ce roman paru en 1843 est la suite de Consuelo.)

Si la phrase est au présent, le futur est rarissime dans la subordonnée. Il sert à mettre l’accent, à insister sur la postériorité du fait exprimé par la subordonnée : « [Anatole] France, un homme qui écrit trop en grec, en prévu, veux-je dire. On est trop tranquille, avec lui : on n’espère pas qu’il manquera l’œuf. » (Jules Renard, Journal, 9 décembre 1901.) Sous-entendu : en lisant les autres écrivains, on espère que parfois l’œuf (le chapitre, la page, le paragraphe…) sera manqué. « – […] Appelle-le [= ton mari], mais n’espère pas qu’il va répondre juste parce que tu as besoin de lui et parce que tu l’appelles. » (Jean Giono, Deux cavaliers de l’orage, Gallimard, 1965, troisième partie ou chapitre : « Les courses de Lachau » ; collection Folio, p. 126.) Le futur périphrastique est bien un futur. Mais on aurait pu trouver ici : « qu’il réponde ».

Toujours dans le cas d’une phrase au présent, le futur accroît l’expressivité : « En réalité, qu’espère l’homme vertueux, sinon plus de vertu encore. Le sobre n’espère point qu’il boira un jour tant qu’il voudra, soit dans cette vie, soit dans l’autre. Le travailleur n’espère pas qu’il se reposera, ni l’homme juste qu’il sera mis en possession du bien d’autrui. » (Alain, Traité de morale. Ce texte d’une trentaine de pages, écrit en 1911, a été publié en 1956 dans le n° 1114 du Mercure de France. Notre extrait figure à la vingt-huitième page de ce numéro.) Les verbes ayant un sujet commun, on aurait pu trouver : « Le sobre n’espère point boire un jour tant qu’il voudra, soit dans cette vie, soit dans l’autre. Le travailleur n’espère pas se reposer, ni l’homme juste être mis en possession du bien d’autrui. » Mais la phrase aurait été moins pittoresque. Construction semblable : « Le curé de Lumbres se tient debout au pied du lit, et regarde, sans prier, le crucifix sur la toile nette. Il n’espère pas qu’il entendra de nouveau l’ordre mystérieux. » (Bernanos, Sous le soleil de Satan, chapitre VII de la deuxième partie.) L’indicatif est encore plus saillant que dans l’extrait d’Alain, au point de paraître incongru. Les verbes ayant un sujet commun, nous dirions : « Il n’espère pas entendre de nouveau… »

Dans la phrase suivante, l’objet de l’acte d’espérer n’est pas situé dans l’avenir, et n’est pas une action : « Je n’avais jamais rencontré une femme comme toi auparavant. Je n’espérais même pas qu’une femme comme toi puisse exister. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 200.) Le subjonctif y est inattaquable. Certes, l’application du principe de concordance des temps aurait pu conduire au choix de l’imparfait du subjonctif : « Je n’espérais même pas qu’une femme comme toi pût exister. » L’imparfait de l’indicatif semble également correct : « pouvait exister ».

 

Voici maintenant les phrases, toujours tirées du § 1071 de mon Bon usage, où la présence du subjonctif après le verbe espérer employé affirmativement me paraît très discutable, voire franchement injustifiée :

« Je devais espérer qu’elle m’aperçût de sa chambre » (Maurice Clavel, Le tiers des étoiles, 1972, p. 41.) Pourquoi pas un simple « apercevrait » ?

« Espérons que ce ne soit pas comme l’agneau dans la gueule du loup. » (Georges Bernanos, La liberté, pour quoi faire ?, Gallimard ; phrase extraite d’une conférence de 1946 ou de 1947 ; texte curieusement placé en exergue du premier essai de ce recueil, mais dont l’auteur est bien Bernanos, comme le confirme une note du volume II des Essais et écrits de combat, publié dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1995.) Mieux vaudrait : « que ce ne sera pas », malgré la négation qui s’y trouve. L’espoir qu’exprime ici Georges Bernanos porte bien sur l’avenir, comme le prouve le texte complet : « Vous ne vous intéressez peut-être pas beaucoup au monde de demain. Mais le monde de demain s’intéresse beaucoup à vous. Vous vous dites sans doute : quoi qu’il arrive, je trouverai bien le moyen d’y entrer, d’une manière ou d’une autre. Oui, sans doute. Espérons que », etc.

« Il tarde. Il ne vient pas. Et l’âme de l’Amante, / Anxieuse, espérant qu’il vienne, vole encor / Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe. » (Heredia, Trophées, 1893, « Regilla », tercet final.) Certes les règles de la métrique classique ne laisseront pas facilement « viendra » remplacer ce « vienne » qui me heurte…

André Gide, au début d’Amyntas (Mercure de France, 1906), évoque une route qui serpente entre des murs de terre derrière lesquels se cachent de luxuriants jardins. « Murs d’argile, sans me lasser, espérant qu’enfin vous cédiez, je vous longe. » (Amyntas, réédition aux éditions Gallimard, p. 20.) La nuance de but, nettement perceptible dans cette apposition, suffit-elle à y légitimer la présence du subjonctif après espérer ? Peut-être « cédiez » suggère-t-il un narrateur projetant sa volonté et son désir dans les choses, tandis que « céderez » laisserait aux murs d’argile leur froide indifférence… Mais cette distinction est bien subtile. Le choix du futur aurait aussi permis de prolonger l’allitération en r qu’on trouve dans « murs d’argile », et de rendre moins écrasante l’allitération en s qui envahit la suite de la phrase.

« Il espérait bien, dans le fond de son âme, que Dingo fût la cause de ces désastres […]. » (Mirbeau, Dingo, chapitre VIII.) Au lieu de : « était ».

Certes, on connaît déjà la souplesse et l’élasticité de l’imparfait du subjonctif. En y réfléchissant plus attentivement, je reconnais que les temps du passé sont ici presque acceptables, alors que transposée au présent la phrase serait clairement incorrecte : « Il espère que Dingo soit la cause ». On peut aussi se demander si cet « espérait »-là ne recouvre pas un « souhaitait » larvé. Comme dans l’exemple suivant.

Thierry Blin, l’un des deux héros du roman Quelqu’un d’autre, de Tonino Benacquista, apprend son futur métier de détective privé. Un jour, Blin et son mentor Rodier sont chargés de prendre en filature un retraité du nom de Lemarrecq. « Blin ressentit toute l’indécence liée au seul fait d’être présent dans cette voiture, en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq ait quelque chose à cacher. » (Quelqu’un d’autre, Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 130.)

Bien sûr, on ne peut pas ici remplacer mécaniquement le subjonctif présent « ait » par le conditionnel « aurait ». Le sens de la phrase s’en trouverait faussé, car le fait d’avoir quelque chose à cacher n’est pas une action succédant à celle d’espérer. Que faire alors ? Eh bien on écrit : « en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq avait quelque chose à cacher ». Mais l’idée serait encore mieux exprimée si la phrase était construite ainsi : « Blin, ressentant toute l’indécence liée au seul fait d’être présent dans cette voiture, espérait secrètement que Bruno Lemarrecq avait quelque chose à cacher. »

En moins de vingt ans, la tendance à faire suivre « espérer que » du subjonctif s’est renforcée au point de passer aujourd’hui pour l’usage normal. Suivi du subjonctif, le verbe espérer devient vague et passe-partout comme souhaiter. Vous n’y êtes pour rien, mais est-il trop tard pour changer cette fâcheuse habitude ? Plutôt que de dire : « J’espère qu’il ou elle puisse être… », qui est du français affadi, efforçons-nous d’articuler : « J’espère qu’il ou elle sera… ». Sauvons le verbe espérer.

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 22:05

Le verbe espérer est longtemps resté l’un des mots français les plus beaux, surtout lorsqu’on faisait dépendre de lui une subordonnée complétive, introduite par que, ayant son verbe au futur de l’indicatif ou au conditionnel présent (conditionnel employé en tant que futur du passé). Sa spécificité, sa beauté conceptuelle, venait de ce qu’il rapprochait du réel un acte ou un événement qui, sans être réalisé, n’était pas non plus enfermé dans une simple volonté subjective. Telle est la différence qui existe entre « qu’il viendra » et « qu’il vienne ».

Or, depuis que sévit ce phénomène d’inflation du subjonctif, espérer se réduit à n’être qu’un synonyme, qu’une variante de vouloir ou de souhaiter. Certes, nous sommes encore nombreux à dire spontanément : J’espère qu’il viendra, plutôt que : J’espère qu’il vienne ; et certains d’entre nous disent peut-être encore : J’espère que tu seras là, et non pas : J’espère que tu sois là. Pourtant, le futur est de moins en moins choisi par nos journalistes, par nos écrivains et par nos traducteurs quand ils font suivre le verbe espérer d’une subordonnée complétive.

Nous lisons ou entendons couramment : « Espérons que ce changement d’éditeur soit pour lui l’occasion d’un retour aux sources », « On espère tous que le soleil soit au rendez-vous », et de plus en plus rarement : « Espérons que ce changement sera l’occasion… », « que le soleil sera au rendez-vous ». Mais peut-être est-ce seulement le verbe être qui favorise la substitution.

Ce travers langagier ne se présente pas seulement sous la plume de prosateurs peu soucieux de perfection syntaxique, comme Maurice G. Dantec : « J’espérais de toutes mes forces que ma manipulation psychologique fasse effet dès ce soir. » (Les racines du mal, chapitre 36, Gallimard, Série noire, 1995, p. 587.) Il se manifeste aussi chez des écrivains réputés maîtres de leur langue, comme Richard Millet : « J’avais appris, en mars dernier [sic], la mort du poète québécois Alain Grandbois dont l’œuvre autant que le nom m’avaient [sic] autrefois intéressé et fait espérer que le paysage et la poésie puissent s’évoquer réciproquement, tout en magnifiant le propre du nom » (La confession négative, Gallimard, 2009, p. 85). À tout prendre, l’imparfait « pussent » passerait mieux. Une autre solution serait de remplacer « fait espérer » par « fait désirer », puisque ce verbe demande le subjonctif dans toute complétive qui dépend de lui.

Michel Djerzinski, l’un des deux héros des Particules élémentaires, visite sa grand-mère mourante à l’hôpital : « Il ne serrait pas très fort, il prenait simplement sa main dans la sienne, comme il le faisait auparavant ; il espérait beaucoup qu’elle reconnaisse son contact. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 90.) Croire qu’une partie du cerveau de sa grand-mère peut ressentir le contact de sa main à lui, le petit-fils qu’elle a élevé, n’est pas absurde. Puisqu’il reste à Michel Djerzinski de l’espoir, c’est « reconnaîtrait » qui aurait dû s’imposer.

Mais le choix du subjonctif est encore plus fréquent après le participe espérant que et après le nom espérance ou espoir, surtout lorsque ce dernier appartient à la locution conjonctive dans l’espoir que.

Exemples : « […] comme le ferait plus tard le terrible et émouvant Elephant Man de David Lynch, film dont j’avais accroché l’affiche au mur de ma chambre, par solidarité autant que par l’espoir que, devant ce monstrueux visage, mes visiteuses finissent par me trouver du charme » (Richard Millet, Le goût des femmes laides, Gallimard, 2005 ; réédition dans la collection Folio, p. 149). Le sens de la phrase m’incite à analyser ce verbe « finissent » comme étant une forme du subjonctif imparfait plutôt que du subjonctif présent. Par quoi peut-on remplacer ce « finissent » ? Par la forme « finiraient » ou par « auraient fini » ? La réponse ne va pas de soi.

« Il avait posé cette question dans l’espoir qu’elle réponde oui. » (René Belletto, Créature, éditions P.O.L, 2000, chapitre XXVI, qui est simultanément le troisième chapitre de la deuxième partie ; p. 219. Phrase reprise à l’identique dans l’« édition revue par l’auteur », en poche dans la collection Folio, 2009, p. 305.) Au lieu de : « dans l’espoir qu’elle répondrait oui », au futur du passé.

« [C]’était […] dans ce but qu’ils avaient placé leurs femmes flics à la place des gardiennes habituelles. Pour faciliter l’évasion de la dingue au tailleur rose. Faire circuler des voitures banalisées devant la maison d’arrêt, dans l’espoir que la fille braque un des chauffeurs. » (Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, Gallimard, 1995 ; collection Folio, p. 631.) Nous ne devrions pas trouver « braque », mais « braquera » ou « braquerait ». Les deux sont possibles, puisque les phrases à l’infinitif que contient ce paragraphe relèvent du discours indirect libre.

On a longtemps fait suivre « espérant que » de l’indicatif, comme le prouve ce passage de La complainte de la Butte, chanson écrite par Jean Renoir et Georges Van Parys, qui fut interprétée par Cora Vaucaire dans le film French Cancan (1954) : « Cette chanson il composa, / Espérant que son inconnue / Un matin d’printemps l’entendra / Quelque part au coin d’une rue. »

Une autre construction d’usage courant, avoir bon espoir que…, ou sa variante moins répandue avoir espoir que…, occasionnent aujourd’hui la même hésitation quant au mode du verbe subordonné. Jusque dans les années 1990, ces locutions verbales sont presque toujours suivies d’un verbe à l’indicatif ou au conditionnel. Hélas, au cours des années 2010, le subjonctif semble être devenu le mode dominant dans la subordonnée.

Il n’est pas inutile de rappeler, en passant, qu’il existe des cas où le verbe espérer est suivi d’un temps qui n’exprime pas la moindre idée de postériorité : « J’espère que tu vas bien », « J’espère que tout s’est bien passé », etc. « J’espère que vous êtes bien rétablie ; toutefois votre lettre ne me rassure pas assez. » (Jean-Jacques Rousseau, lettre du 5 février 1764 à Marianne de Latour de Franqueville.) Dans ce type de phrases, « j’espère » est un simple équivalent de « j’aime à croire ». Un grammairien d’autrefois, Jean-François Féraud (1725-1807), dénonçait cette construction comme un anglicisme, reprochant à Mme de Sévigné et à Malebranche de l’avoir adopté.

« La mère Fluck [regarde le flic agir], plus ou moins intéressée. Comme il paraît affairé, elle espère que cette visite est en effet fortuite, motivée par une panne et qu’elle ne cache aucune intention perfide. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 323.) On peut remplacer « elle espère » par « elle veut croire ». Cet emploi d’espérer n’ayant rien (ou plus rien) de répréhensible, je ne m’y attarde pas et reviens à mon sujet.

 

Grevisse et Goosse le constatent : « On trouve le subjonctif après espérer que ou se flatter que pris affirmativement ; ces verbes se chargent alors d’une affectivité qui les fait tomber dans la même orbite syntaxique que attendre ou souhaiter » (Le bon usage, douzième édition, § 1071). Puis ils citent à l’appui de cette thèse une longue série d’exemples, que je reprends partiellement ci-dessous. Je me permettrai seulement de diviser cette série d’exemples empruntés au Bon usage en deux listes distinctes. Voici pour commencer les phrases dans lesquelles le choix du subjonctif paraît légitime :

« Le docteur répondit […] qu’il fallait espérer seulement que sa femme guérît » (Camus, La Peste, p. 96). Le verbe de la deuxième subordonnée est au subjonctif, et non pas au conditionnel. La nuance de but introduite par « il fallait » s’est communiquée au verbe conjugué le plus éloigné. Certes, une autre explication est possible : comme l’affirme le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de Joseph Hanse et Daniel Blampain, le subjonctif peut se justifier, sans d’ailleurs s’imposer, si l’espoir est explicitement réduit.

« On ne voit point deux fois le rivage des morts, / Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords, / En vain vous espérez qu’un Dieu vous le renvoie » (Racine, Phèdre, acte II, scène V, vers 623-625). L’indicatif futur conviendrait mal à un événement considéré par Phèdre, qui se croit veuve du roi Thésée, comme absolument irréalisable. Et pourtant, s’il n’y avait pas la métrique ni la rime, « vous le renverra » irait très bien. Phèdre s’adresse ici à Hippolyte. C’est Phèdre qui déclare vain cet espoir, mais le jeune homme, confiant dans les prières qu’il adresse aux dieux, ne juge pas impossible le retour de son père Thésée : sans le dire il peut espérer, lui, qu’un dieu le lui renverra.

« Avait-elle pourtant, en se faisant appeler Mlle de Forcheville, l’espoir qu’on ignorât qu’elle était la fille de Swann ? » (Proust, Albertine disparue, texte établi par Clarac et Ferré, Gallimard, collection NRF, volume I, p. 53.) Pourtant, dans l’édition que je possède, on lit : « l’espoir qu’on ignorerait qu’elle était la fille de Swann » (À la recherche du temps perdu, Albertine disparue, chapitre II ; texte établi par Anne Chevalier, éditions Gallimard, collection Quarto, p. 2045). Vérification faite, « ignorerait » est bien le terme retenu pour l’édition du roman dans la Bibliothèque de la Pléiade, ainsi que pour celle parue en 2003 dans la collection GF des éditions Flammarion, au texte établi par Jean Milly.

Notez au passage, dans ces deux éditions du texte de Proust, le maintien de l’indicatif au sein de la deuxième proposition subordonnée. Ce n’est pas toujours le cas :

« J’avais pu espérer que ce fût d’elle que Luc fût amoureux » (Edmond Jaloux, La chute d’Icare, p. 109.) Le premier « fût » s’explique par la présence du verbe « avais pu » dans la principale. Mais le second n’avait aucune raison d’être préféré au verbe  « serait », ou peut-être au verbe « était ». Un seul de ces verbes correspondra au contexte, mais on ne pourra savoir lequel qu’en se procurant ce roman de 1936 et en lisant le reste de la page.

« Il dénie tout réalisme à ceux qui espèrent que son redressement puisse être obtenu par l’enthousiasme d’un quatre Août » (Giraudoux, Sans pouvoirs, p. 10). Soit on recourt à l’explication proposée par Hanse et Blampain, soit on considère que le syntagme « dénie tout réalisme », associé à l’emboîtement de deux subordonnées, suffit à légitimer le subjonctif dans la dernière d’entre elles. Et on notera le fait que, lorsque espérer ou espoir commandent une subordonnée contenant le verbe pouvoir, celui-ci est fréquemment mis au subjonctif.

« Toute force, à l’état latent, provoque à la fois le désir et la crainte, suscite chez le fidèle la peur qu’elle vienne à sa défaite, l’espoir qu’elle vienne à son secours. » (Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, 1950 ; collection Folio-essais, p. 45.) La phrase évoque les forces ou énergies (surnaturelles) que le monde du sacré rassemble en son sein et dont chacune peut être libérée, sous une forme soit bénéfique soit maléfique, dans le monde profane. Quant à la curieuse locution venir à la défaite de (quelqu’un), elle est probablement imitée d’un hapax de Corneille : « Cet effort généreux de votre amour parfaite / Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite ? » (Polyeucte, acte IV, scène III.) J’en arrive au passage qui nous concerne, et je pose la question : pourquoi Caillois n’a-t-il pas écrit : « l’espoir qu’elle viendra » ?

Je doute qu’il ait laissé le subjonctif s’imposer simplement à cause du parallélisme sur lequel la phrase se conclut. Sans doute a-t-il considéré que, dans cette opposition, l’espoir ne devait pas peser d’un poids plus grand que la crainte ; qu’il ne devait pas apparaître moins hypothétique que la crainte.

 

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 21:47

Parfois, le subjonctif s’insinue dans des subordonnées où il n’a que faire, se substituant indûment à l’indicatif (notamment futur) ou au conditionnel.

« Tout ce que les êtres emportent dans le silence de la tombe n’en est pas moins là. Les pages cachées n’en sont pas moins là, dans le livre, et qui prétendra que nous n’ayons jamais besoin de les connaître ? » (François Taillandier, La Grande Intrigue, IV, Les romans vont où ils veulent, éditions Stock, 2010, p. 105.) Au lieu de : « que nous n’aurons jamais besoin de les connaître ».

« Avec Ellroy, on passe réellement l’Atlantique : les bas-fonds de Los Angeles n’ont pas lu Madame Bovary et il y a fort à parier qu’ils ne le lisent jamais. » (Journal littéraire de Michel Crépu, Revue des Deux Mondes, mars 2010, p. 9.) Au lieu de : « ne le liront jamais ».

« Dans le camp nationaliste, tout indique que la terreur ait été admise et souvent encouragée comme un moyen d’écraser l’adversaire et de le réduire au silence. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 239.) Au lieu de : « que la terreur a été admise ». Chacun peut vérifier que l’expression « tout indique que », « tout indiquait que », n’est suivie du subjonctif dans aucun des exemples que nous fournit le Trésor de la langue française informatisé.

« C’est peu dire que le succès des Aventures de Tintin soit considérable. » (Serge Tisseron, Tintin et le secret d’Hergé, éditions Hors Collection, 2009, p. 17 ; essai initialement paru en 1993.) Tisseron cède comme beaucoup de ses confrères à l’attrait de ce subjonctif de confort ou de facilité, alors qu’il aurait dû écrire : « est considérable ».

Et dans un dialogue de bande dessinée : « MURPHY : Si je fais quelque chose ce soir ? Pourquoi, ça t’intéresse ? – VICKY : Je veux simplement m’assurer que tu sortes avec Karine. » (Marc Delaf et Maryse Dubuc, Les Nombrils, album nº 2, Sale temps pour les moches, éditions Dupuis, 2007, p. 40.) Au lieu de : « que tu sortiras avec Karine », « que tu sortiras bien avec Karine ce soir ».

Quand on n’est pas sûr de pouvoir employer l’indicatif, ou le conditionnel ayant valeur de futur du passé, et qu’on n’a pas l’idée de recourir aux ressources du Trésor de la langue française informatisé pour confronter ce qu’on écrit soi-même avec la prose des écrivains des époques antérieures, on a tendance à mettre le subjonctif pour se débarrasser de la difficulté, en pensant qu’aucun lecteur n’en souffrira.

 

S’agit-il d’un phénomène d’attraction modale, comme dans la langue latine classique et surtout post-classique, où une subordonnée qui aurait dû être à l’indicatif avait tendance à passer au subjonctif si elle dépendait d’une autre subordonnée au subjonctif ?

« C’est un mardi que ma grand-mère est morte à cent ans en septembre 2005 / (j’avais repris ma carte du parti communiste la veille mais je ne crois pas que ce soit ce qui l’ait tuée) » (Jérôme Leroy, « Du mardi et des morts », recueilli dans Un dernier verre en Atlantide, poèmes, la Table Ronde, 2010, p. 54). La lourdeur syntaxique est sans doute volontaire dans ces vers, mais avoir mis au subjonctif le dernier verbe de la phrase est un choix malheureux. Fallait-il écrire : « je ne crois pas que ce soit ce qui l’a tuée » ? Pour l’euphonie, on préférera sans doute : « que ce soit cela qui l’a tuée ».

Déjà chez Anouilh (Colombe, acte III) : « LA SURETTE [secrétaire de Mme Alexandra, la célèbre tragédienne] : […] Si vous voulez, négligeons le coiffeur, qui la coiffe un peu trop souvent. Quoique ce soit un homme qui plaise aux dames. De gros biceps. Très important. » (Théâtre, volume I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, p. 974.) Au lieu de : « qui plaît ».

 

La subordonnée circonstancielle de condition introduite par si est traditionnellement à l’indicatif en français (et non pas, comme en latin, au subjonctif). Cela n’a pas empêché de se produire le phénomène que nous décrivons, bien qu’on ne puisse parler d’attraction modale dans ce cas précis. Lorsqu’une subordonnée introduite par si (ou par comme si ou même si) tient sous sa dépendance une autre subordonnée, le français a maintenant tendance à mettre au subjonctif le verbe de cette subordonnée enchâssée.

Le narrateur d’un roman de Richard Millet, Thomas Lauve, a giflé l’un de ses élèves. Le père de celui-ci, cafetier, se rend au collège dans l’intention de venger l’affront fait à sa progéniture, et vient se planter en face de Thomas Lauve. « [S]on père écumant, écarlate, hors de lui, me forçait, de l’autre côté du bureau, […] à prononcer ceci : “Je m’excuse, Cyril”, à la suite du père, et non seulement une fois, mais deux, comme si le père et moi voulions être certains que ce soit bien entendu de tous, dans le bureau comme dans le couloir sur lequel le cafetier venait d’ouvrir la porte. » (Richard Millet, Lauve le pur, éditions P.O.L, 2000 ; « Édition revue par l’auteur », Folio, 2001, p. 116.) Au lieu de : « être certains que ce serait bien entendu de tous » (futur du passé, à la voix passive).

Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 214-215 : « À cette différence près que tout “ça” était “vrai”, même si Rubi avait l’impression souvent, tant “ça” lui paraissait “irréel”, que ce fût une FICTION. » L’indicatif s’imposait pourtant : « que c’était une fiction » ; car on dit : J’ai l’impression que c’est une fiction ; et non pas : J’ai l’impression que ce soit une fiction.

Citons encore une fois Serge Tisseron, puisque nous lisons à la page 109 de Tintin et le secret d’Hergé : « Quant à son sexe, s’il ne fait pas de doute que Tintin soit bien un garçon, son absence totale de préoccupation vis-à-vis du sexe opposé le place résolument du côté du jeune enfant plutôt que de l’adolescent. » On ne saurait mieux contrevenir à la valeur fondamentale de ce mode, qui est d’exprimer le non-actualisé !

Dans L’envahissant cadavre de la plaine Monceau (1959), nous trouvons le même subjonctif de la subordonnée enchâssée. Il remplace le futur du passé : « – Ouais. Je vois. Si vous aviez su que je sois là… / – Si j’avais su que vous soyez là, j’aurais justement insisté encore plus pour venir. » (Réédition dans le Livre de Poche en 1971, p. 176.) Les dialogues des romans de Léo Malet regorgent de tournures issues du parler populaire. Il semble que l’inflation du subjonctif que nous décrivons ait touché la langue populaire avant la langue soignée. La langue parlée par le personnage de La Surette, dans l’extrait d’Anouilh précédemment cité, en est une autre illustration.

Dans un autre dialogue du même roman, à la page 197, une femme tente d’expliquer au détective Nestor Burma pourquoi elle l’a obligé à interrompre la poursuite des agresseurs de son amie Yolande : « – […] Mais je crois que si les agresseurs de Yolande avaient été des gens que je ne connaisse pas, j’aurais agi de la même façon. » Observons néanmoins que cette phrase contient un double enchâssement de subordonnées : cela suffit à légitimer le subjonctif à l’intérieur de la subordonnée relative introduite par que. Dans la langue des siècles antérieurs, on y aurait trouvé l’imparfait du subjonctif : « s’ils avaient été des gens que je ne connusse pas ».

Le passage suivant, tiré d’un roman de Pierre Jourde, est plus complexe : « [François] est revenu à l’histoire de Serge. Qui sait ce qu’il était devenu ? […] Il fallait bien envisager que, cinquante ans auparavant, nous eussions fabriqué une petite machine destructrice qui fonctionnait peut-être encore. Que la honte subie à l’école fût encore là, et, après avoir taraudé l’amitié, empêché l’amour, achevât son pourrissement dans le remâchage morose d’une existence ratée. » (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 186.) « Il fallait bien envisager » pourrait-il être remplacé par : « Il fallait bien que nous envisagions » ? Mais même dans une telle interprétation, le subjonctif plus-que-parfait (eussions fabriqué) et imparfait (fût, achevât) ne saurait être considéré comme le produit d’un double enchâssement. En effet, si le verbe envisager sert à indiquer le caractère hypothétique du contenu des propositions subordonnées, ce verbe ne demande nullement le subjonctif. Ce qu’on envisage ne se réalise peut-être pas, mais acquiert en tant que représentation mentale une certaine réalité. En bonne syntaxe : « que, cinquante ans auparavant, nous avions fabriqué… » ; « Que la honte subie à l’école était peut-être encore là, et… achevait son pourrissement ».

 

Le mode conditionnel est le grand perdant de cette redistribution des cartes. Je me demande si les simples locuteurs et si les écrivains eux-mêmes ont vraiment conscience de son existence, comme mode et comme temps (ce qu’on appelle futur du passé). Ils sont nombreux, en effet, ceux qui intervertissent, à la première personne du singulier, le conditionnel et le futur de l’indicatif. Et ils ne sont pas moins nombreux, ceux qui mettent le subjonctif dans des subordonnées où il fallait recourir au conditionnel.

« Toute puissance politique rêve, fondamentalement, d’une masse ignorante et sotte sur laquelle l’exercice de son autorité ne rencontre aucune opposition. » (Michel Onfray, L’Archipel des comètes, Grasset, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche, Biblio essais, p. 367.) À ce présent du subjonctif (ou de l’indicatif ?) il serait sage de préférer le conditionnel : « ne rencontrerait ».

« Il était prévisible que cette affaire suscite les récurrents effets de manche et sonneries de tocsin. » (Jean-Marie Laclavetine, « Nous avons besoin des outrances de Siné », dans Le Monde du vendredi 1er août 2008.) Ici, pas d’ambiguïté. Il faut : « susciterait ».

« Je l’avais écrit dans Le puzzle de l’intégration et j’en avais reparlé sur mon blog, il était bien prévisible que l’assouplissement de la sectorisation scolaire aboutisse à faire plonger les établissements déjà en difficulté et à renforcer de ce fait la ghettoïsation. » (Malika Sorel, article du 7 mai 2010, « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir », sur blogspirit.com.) Au lieu de : « aboutirait ». De même avec l’expression « il est probable que ».

« Et avant même que j’aie pu répondre, il l’avait englouti [= un flan au chocolat] et il était en train de lécher le pot pour être sûr qu’il n’en reste pas une goutte, il en avait jusque dans les sourcils » (Dominique Mainard, Ma vie en dix-sept pieds, l’École des loisirs, 2008, p. 70). Au lieu de : « qu’il n’en resterait pas », avec un présent du conditionnel jouant le rôle de futur du passé. L’auteur aurait-il perçu une nuance de but dans « être sûr que » ? On se demande bien pourquoi. Le fait que cette expression soit précédée de la préposition pour ne suffit pas à légitimer le subjonctif dans la subordonnée conjonctive.

« La lumière était magnifique, la route qui longeait la mer aussi, et je me suis installée à côté d’une vieille à qui j’ai fait la conversation pour faire croire que j’étais avec quelqu’un, des fois que des curieux viennent me demander ce qu’une gamine fabriquait toute seule dans un car. » (Jérôme Leroy, La grande môme, 2007, éditions Syros, coll. Rat noir, chap. 6, p. 97.) Or la locution des fois que demande normalement le conditionnel. En outre, l’auteur a omis d’exprimer l’antériorité. Il aurait donc fallu écrire : « seraient venus ». On procède de même avec la locution au cas où (synonyme, en français plus soutenu, de des fois que).

Cette déplorable tendance du français actuel à étendre l’emploi du subjonctif a fait une autre victime : le verbe espérer.

 

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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 13:11

Raphaëlle Bacqué, dans Le dernier mort de Mitterrand (éditions Grasset et Albin Michel, 2010), oublie le trait d’union à chaque fois qu’elle évoque la canne-épée de François de Grossouvre, objet qui est à la fois une canne et une épée, pleinement une canne et pleinement une épée ; contrairement à l’amour passion, où le mot apposé désigne une qualité de cet amour. Exemple, p. 210 : « Puis [est arrivé] Grossouvre, avec sa canne épée de gentilhomme. »

En revanche, dans les groupes lexicaux petit ami, petit déjeuner ou petit four, les deux mots forment un bloc. Mais il ne faut pas aller jusqu’à inscrire entre eux un trait d’union, comme cela se pratique de plus en plus couramment… et comme le fait dans ses dernières éditions le Petit Robert.

En observant que le statut de groupe lexical a dû préserver la liaison du t dans « petit ami », j’ai pris conscience de cet autre phénomène : la présence d’un trait d’union, par une sorte de dévoiement, commence à se voir interprétée comme la marque d’une liaison. Dans les textes insuffisamment corrigés que publient certaines maisons d’édition, il arrive qu’un trait d’union saugrenu surgisse à l’intérieur des séquences « doit être », « pourrait être », etc.

 

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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 14:52

Dans un précédent billet, Oubli de certains compléments nécessaires, l’omission du pronom personnel C.O.D. non réfléchi a déjà été évoquée, à propos de deux phrases de Laurent Mauvignier. Voici comment Grevisse et Goosse (au paragraphe 635, e, de mon exemplaire de l’édition 1988 du Bon usage) décrivent la chose :

Par un phénomène d’haplologie [on ne fait entendre qu’une fois deux sons ou deux groupes de sons, identiques ou quasi identiques, qui se suivent immédiatement], certains pronoms disparaissent d’une manière formelle, sans que pourtant la signification dont ils sont porteurs soit absente de la communication. Dans la langue parlée, le, la, les s’effacent très souvent devant lui, leur. Ce phénomène apparaît parfois par écrit, même en dehors de la reproduction de conversations courantes.

Ils citent de nombreux auteurs :

« Elle me fit promettre que […] je reviendrais près d’elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre : je lui jurai solennellement » (B. Constant, Adolphe, V). – « Ce n’est pas la peine, je lui dirai tantôt » (Flaubert, Mme Bovary, III, 8). – « Comme William avait peine à allumer une cigarette, Juliette la lui prit des mains, l’alluma, en tira une bouffée et lui mit dans la bouche » (E. de Goncourt, La Faustin, XXIV). – « En somme il “ne faisait pas confiance” au peuple comme je lui ai toujours faite » (accord du participe avec le pronom sous-jacent ; il est corrigé en fait dans la Pléiade) (Proust, Sodome et Gomorrhe). – « [L]e souvenir m’emplissait de cette journée passée avec ma chère maman, si jolie, si élégante, et qui me plaisait tant sans que j’ose lui dire » (Léautaud, Le petit ami, IV). – « Il voulut savoir […] pourquoi l’enfant lui avait donné ce nom. Il lui demanda dès le lendemain » (M. Tournier, Le Roi des Aulnes). – « Elle aurait été capable de plus d’application encore. Il aurait fallu lui demander » (Pascal Lainé, La dentellière). – « Chacun […] se montrant quand on lui demande » (Michel Foucault, Surveiller et punir). – « La concierge court pour lui dire » (Marguerite Duras, La douleur).

Ensuite, Grevisse et Goosse précisent que le phénomène décrit ci-dessus était quasi constant dans la littérature du Moyen Âge ; qu’au XVIIe siècle, en dépit de Vaugelas, l’omission du premier pronom était fréquente dans la littérature ; et qu’on la trouve aussi au XVIIIe :

« Je leur sçavois bien dire » (La Fontaine, Fables, VII, 2). – « Bien loin de le [= l’honneur] rechercher, il [= le chrétien] ne doit pas le recevoir quand on lui offre » (Bossuet, Œuvres oratoires, t. III). – « Il avait demandé plusieurs pères jésuites, on lui a refusés ; il a demandé la Vie des Saints, on lui a donnée » (Sévigné, 31 janv. 1680). (Remarquer l’accord des participes.) – « Ma Sr [= sœur] de La Rouzière demande que Melle de Gagni entre ; vous pouvés luy permettre » (Mme de Maintenon, Correspondance, 29 sept. 1694). La remarque entre parenthèses est de Grevisse-Goosse.

Devons-nous considérer que l’omission de ce pronom C.O.D. n’est ni fautive ni maladroite ?

Examinons à notre tour quelques extraits dans lesquels le pronom C.O.D. est omis, et essayons de nous prononcer, au cas par cas, sur la légitimité de cette omission.

 

On jugera que l’omission est naturelle dans une réplique saisie au discours direct, notamment lorsque le locuteur s’exprime familièrement.

Par exemple dans une bande dessinée parue en 1974, Vingt milliards sous la terre, dix-neuvième album des aventures de la patrouille des Castors (dessins de Michel Tacq, alias MiTacq, et scénario de Jean-Michel Charlier ; éditions Dupuis). Dans la quarantième planche, septième case, le jeune Mouche revient de la boutique du bijoutier auquel il a demandé d’expertiser une pierre qui semble être un diamant brut, et rend compte de sa conversation aux autres membres de la patrouille : « J’en suis sûr, les gars !… C’est un vrai diamant !… Le bijoutier a voulu me rouler !… J’ai vu sa réaction, et j’ai refusé de lui vendre !… » (Les séries de points de suspension signifient les pauses dues à l’essoufflement du personnage. Inutile de supposer que la dernière série remplace un C.O.D. non exprimé.)

Dans le second relevé d’extraits fourni par Grevisse et Goosse, j’avais volontairement omis cette réplique d’un valet de Dom Juan : « Il y a trois quarts d’heure que je luy dis » [= que je dis à M. Dimanche que le maître est absent] (Molière, Dom Juan, IV, 2). La phrase, appartenant à l’oral et sortie de la bouche d’un serviteur, me paraissait moins significative qu’un passage de Bossuet.

On peut aussi observer cette omission dans une page du recueil de bandes dessinées et de dessins d’humour de Reiser intitulé Vive les vacances !, paru en 1982 aux éditions Albin Michel. Un père de famille, après avoir provoqué un gigantesque carambolage de voitures sur la route des vacances, oblige son jeune fils à descendre de l’automobile familiale et à s’avancer vers les autres conducteurs de la file, qui écument de colère à côté des carrosseries embouties de leurs véhicules : « La plupart de ces gens-là n’iront pas en vacances cette année… Donc, ils n’auront pas besoin de leurs palmes… DONC, si tu vas le demander gentiment, il s’en trouvera bien un dans le groupe pour t’en filer une paire. Tu leur diras qu’on leur renverra par la poste… Allez, fonce ! »

Voici quelques paroles d’un personnage de roman, rapportées au style direct : « – Il a porté plainte, et on a retrouvé le dessin [de Watteau] chez Cécile Tesseydre après une perquisition. Elle a juré que la vieille lui avait donné, qu’elle avait même laissé un papier signé de sa main, mais on ne l’a jamais retrouvé. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 126.) L’omission du pronom C.O.D. s’harmonise mal avec le maintien, peu après, de l’adverbe ne.

Autre bande dessinée particulièrement savoureuse, la série des Nombrils offre un reflet fidèle de cette tendance devenue irrépressible dans le langage des jeunes gens d’aujourd’hui, garçons et filles, lesquels rivalisent à qui parlera le plus vite, à qui prononcera le maximum de syllabes en un minimum de temps. Les personnages principaux de la série sont trois adolescentes, Karine, Jenny et Vicky, qui sont scolarisées dans ce qui ressemble vaguement à un lycée américain. Les auteurs, Marc Delaf et Maryse Dubuc, sont québécois mais la langue qu’ils transcrivent dans les bulles de leurs vignettes est le français d’aujourd’hui, finement écouté, et tout à fait conforme à celui que j’entends parler au quotidien, quelle que soit la région où je séjourne :

« Ha ! ha ! Elle me fait penser à quelqu’un… Tiens, je vais lui offrir ! » (Mélanie à Dan, à propos d’une statuette africaine, dans l’album nº 4, Duel de belles, éditions Dupuis, 2009, p. 5. Le pronom lui renvoie à quelqu’un, par quoi Mélanie, à l’insu de Dan, désigne Karine.) J’extrais le dialogue suivant d’un autre gag en une planche : « DAN : Comment ça, ton iPod ? Tu lui as offert pour son anniversaire. J’étais là. – KARINE : Je lui ai pas offert. Elle me l’a pris. C’est une sale habitude qu’elle a… / Rends-le-moi. Tout de suite. – DAN : Karine, ça se fait pas ! C’est un cadeau… – MÉLANIE : Ça va, Dan. Je vais lui rendre. » (Dialogue à trois personnages : Dan, Karine et Mélanie ; ibid., p. 29.) Aucune ellipse n’est faite dans : « Elle me l’a pris », « Rends-le-moi ». De fait, si quelqu’un disait : « Rends-moi » ou « Tu me rends », pour signifier : « Rends-le-moi », le message serait par trop équivoque et n’aurait de chances d’être compris que par un interlocuteur connaissant le contexte précis de son énonciation.

L’ellipse du pronom personnel C.O.D. se constate lorsque deux conditions sont réunies : que le verbe soit construit avec deux pronoms compléments, l’un d’objet direct et l’autre d’objet second (qu’on nomme aussi complément d’attribution) ; et que les deux pronoms objet soient des pronoms de troisième personne. Autrement dit, l’omission du pronom C.O.D. n’est possible que lorsque le complément d’attribution est de la troisième personne ; et les phrases du type « Tu lui rends » ou « Rends-lui » sous-entendent nécessairement un le, un la ou un les, renvoyant à un nom exprimé précédemment (ou indiqué par un geste).

L’ellipse résulte, à l’oral, d’un banal phénomène de paresse articulatoire. Les séquences « le lui », « la lui », « le leur », « la leur », « les lui » ou « les leur » font se succéder deux monosyllabes commençant par la même lettre de l’alphabet, ce qui produit l’haplologie signalée par Grevisse-Goosse. De plus, il s’agit à chaque fois d’une suite de deux pronoms atones.

 

En revanche, l’omission de ce pronom devrait être évitée dans une prose écrite qui se veut un discours neutre, soigné, voire élégant, ayant assimilé l’héritage descriptif et taxinomique des grammairiens du XIXe siècle. Bref, dans une prose moderne de niveau courant ou soutenu. Lorsqu’un auteur prend la peine d’écrire : « Je le lui fais remarquer », plutôt que : « Je lui fais remarquer », il évite au lecteur de s’engager sur la voie d’une mauvaise interprétation, en lui indiquant, par la simple présence de ce pronom le, que le verbe remarquer ne se verra pas doter d’un C.O.D. plus loin dans la phrase.

L’omission du pronom personnel C.O.D. s’introduit pourtant dans la prose des grands quotidiens et magazines parisiens, comme le montre cet extrait d’un article de Bruno Corty, « “Infrarouge” : Les masques de Gary » (Le Figaro, jeudi 2 décembre 2010) : « En 1956, il obtient le prix Goncourt pour Les Racines du ciel. Ce gaulliste fervent supporte mal son époque. Il fustige le “nouveau roman”. La critique lui fait payer en l’ignorant. »

Julian Barnes explique que Plateforme, de Houellebecq, contient trois « explosions verbales » (sic) contre l’islam : « La première est celle d’Aïcha, qui se lance sans qu’on lui demande dans une dénonciation de son père abruti par le pèlerinage de la Mecque et de ses frères inutiles […]. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 35.) Sans qu’on le lui demande, ou plutôt : sans qu’on le lui ait demandé ; ou encore : sans qu’on lui ait rien demandé.

Dans le roman Plateforme lui-même, on pouvait déjà lire ceci : « À la fin du mois d’octobre, le père de Jean-Yves mourut. Audrey refusa de l’accompagner à l’enterrement ; il [= Jean-Yves] s’y attendait d’ailleurs, il ne lui avait demandé que pour le principe. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 277.) Audrey est la femme du dénommé Jean-Yves. En bon français : « il ne le lui avait demandé que pour le principe » ; ce pronom le voulant dire : qu’elle l’accompagne à l’enterrement.

 

J’ai déjà affirmé (dans Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?) que la syntaxe du français avait connu des perfectionnements au fil des siècles. Elle a probablement atteint son apogée au XIXe siècle, du moins pour la précision et l’harmonie. Grâce aux progrès qui avaient été accomplis dans la connaissance formelle de la langue, les écrivains prenaient conscience du caractère amphibologique de certaines constructions et s’efforçaient de les éviter.

Par leur volonté de lutter contre l’amphibologie, les écrivains de cette époque ont rendu la syntaxe du français, pendant près de deux siècles, plus logique et plus ordonnée. L’écrit en devenait plus facile à lire. L’esprit du lecteur pouvait se concentrer sur le lexique et sur le signifié. Et la littérature n’y perdait rien, car le souci d’une syntaxe transparente n’empêche pas l’écrivain de varier le dessin des phrases. Ce n’est pas la clarté syntaxique qui empêche l’émergence des styles personnels.

 

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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 10:08

Lorsqu’ils recourent à certains compléments circonstanciels de temps ou de but, les Français d’aujourd’hui croient disposer d’une construction qui leur permet de gagner quelques syllabes et d’éviter la subordination. Mais cette construction courte, qui utilise une préposition suivie de l’infinitif (ce qu’on appelle un infinitif prépositionnel), suppose que le sujet du verbe conjugué et celui de l’infinitif soient identiques.

Dans l’usage actuel de cette construction, c’est rarement le cas. On se retrouve alors face à des phrases dans lesquelles la personne ou la chose qui fait l’action exprimée par le verbe conjugué devient aussi l’auteur de l’action exprimée par le verbe à l’infinitif, alors que cette action à l’infinitif est plutôt subie par la personne ou la chose. On aboutit, dans l’énoncé, à une indistinction de l’agir et du subir, qui gêne inutilement le mouvement de la lecture ou de l’écoute.

« Le déversement d’hydrocarbures a duré quatre heures avant d’intervenir » (entendu sur France Inter, aux informations). Comme ce n’est pas le déversement qui « intervient », il aurait fallu dire : « avant qu’on intervienne ». Certes, l’adoption de la construction correcte obligerait le journaliste à se renseigner pour savoir qui est intervenu ; le pronom on ne constituant pas une information digne de ce nom.

« Minc a déclaré avoir été viré par Zacharias pour en nommer d’autres, plus complaisants. » (Entendu sur France Culture, aux informations de 8 heures, le samedi 27 mars 2010 ; noter aussi la présence du verbe virer dans un contexte qui requiert l’emploi d’un français plus soutenu.) La bonne syntaxe aurait exigé : « pour que celui-ci puisse en nommer… », puisque l’action d’« en nommer d’autres » est faite par Zacharias et non par Minc. Ainsi remaniée, la phrase est plus longue, mais elle est intelligible et, par surcroît, elle est élégante.

Cette façon de parler n’est pas toute récente, mais elle restait cantonnée dans le parler populaire, comme le montrent ces paroles de la jeune Colombe dans la pièce d’Anouilh : « Je vais pouvoir t’envoyer des petits mandats pour faire ton garçon au camp de Châlons. » (Anouilh, Colombe, acte III.) « Pour faire » au lieu de : pour que tu fasses (« pour que tu puisses faire » est à éviter : il y a déjà le verbe pouvoir dans la phrase).

Veuillez noter que, dans cet extrait d’Anouilh, on n’a pas affaire à un patient propulsé au rang d’agent, mais à un objet propulsé au rang de sujet, puisque c’est le pronom te, COS du verbe « envoyer », qui doit brusquement être considéré comme le sujet de « faire ». Du point de vue de la pure syntaxe, ce sont deux processus différents, mais les effets sont très semblables.

Une phrase caractéristique de cette façon de parler se présente sous le stylo, ou sous le pinceau, de Frédéric Rébéna, lorsqu’il fait dire à Isaac Sidel s’adressant à sa fille Marilyn : « Prends ta valise… Tu t’installes chez moi… quitte à t’y traîner de force. » (Rébéna, Marilyn la Dingue, éditions Denoël-Graphic, 2009, p. 34 ; superbe adaptation en bande dessinée d’un roman de Jerome Charyn.) Comme Marilyn n’est certainement pas invitée à se traîner elle-même jusqu’au domicile de l’inspecteur-chef, il faut comprendre que le sujet du verbe « traîner » est le je impliqué dans le pronom « moi ». Ces paroles d’Isaac ne figurent pas dans le roman (paru aux États-Unis en 1974, puis traduit par Rosine Fitzgerald pour Gallimard en 1977, dans une « version abrégée par l’auteur lui-même »), où nous lisions : « – Fais tes valises. Tu viens t’installer chez moi. / – Merde. / Il aurait pu la traîner jusqu’à son appartement de Rivington Street […]. » (Charyn, Marilyn la Dingue, collection Folio policier, chapitre VII, p. 109.)

« Savez-vous ce qu’est un pensionnat, Alex ? – Un endroit où les gens riches envoyaient leurs filles, autrefois, pour y apprendre les bonnes manières. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Hachette, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 65.) Il faudrait : « pour qu’elles y apprennent les bonnes manières ».

« J’en ai assez de vous tous qui essayez de me manipuler sans rien avoir en retour !! » s’exclame Herbert de Vaucanson dans la bande dessinée Le Noir Seigneur, par Sfar, Trondheim et Blanquet (quatrième album de la série Donjon Monsters, éditions Delcourt, 2003, p. 35). Sans que j’aie rien en retour, sans que j’obtienne rien en retour.

Dans certains cas, il n’est pas nécessaire de remplacer l’infinitif prépositionnel par une proposition subordonnée conjonctive. On peut se contenter de remplacer un infinitif par un autre infinitif.

Marc, le héros de ce roman, a survécu par miracle à une attaque à l’arme lourde menée contre le fourgon de convoyage de fonds dont il était le conducteur. Il porte désormais une longue cicatrice en diagonale sur l’abdomen. « La peau y était plus lisse, hormis de rares aspérités qui rappelaient les coutures. Le dessin du sillon, à force de le parcourir du bout du doigt, était devenu comme la signature de tout son corps. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 64.) La seconde phrase demande, pour être parfaite, qu’on modifie celui de ses verbes qui est à l’infinitif, peut-être en le mettant au passif : « à force d’être parcouru du bout du doigt ».

Autres exemples, qu’on corrigera de différentes manières :

« Aux pieds de Clovis [nom d’un personnage du roman], la bouche ganguée de bave, se morfondent les frères Zouj, une paire d’autistes blafards, jumeaux à choper la berlue. » (Yasmina Khadra, L’Olympe des infortunes, éditions Julliard, 2010, p. 66.). Jumeaux à en donner la berlue… à qui les regarde ! 

« Après l’amour, j’ai souvent envie d’en griller une […] ; j’avais tout prévu et emporté discrètement une soucoupe pour servir de cendrier. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 71.) Cette construction est aujourd’hui très répandue à l’oral, au lieu de : « pour la faire servir de cendrier, pour qu’elle me servît (ou me serve) de cendrier ».

« Mais l’endroit [= l’appartement d’Anne Pingeot] est vraiment difficile à protéger [pour les gendarmes du GSPR, Groupement de sécurité de la présidence de la République]. À deux pas, le Café de Flore est bien trop fréquenté par les journalistes et l’intelligentsia, fût-elle de gauche, pour ne pas risquer que le secret présidentiel soit un jour éventé. » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 131-132.) Au lieu de : « pour qu’il n’y ait aucun risque que… ».

Est-ce un défaut du même genre qui me gâche la phrase suivante de Pierre Jourde ? « Il me semble que c’est une odeur d’avant-guerre […] et qu’elle demeure, aux quelques lieux où elle s’attache encore, la seule trace de ce que fut la saveur particulière de la vie, à une époque où les choses sentaient encore, et que, lorsqu’elle se sera évaporée, plus rien ne restera pour nous en pénétrer intimement, sinon la froideur documentaire des photographies. » (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 87.) Grammaticalement, il faut comprendre : « plus rien ne restera qui nous pénètre (verbe transitif direct, dont le COD est le pronom nous) de cette odeur ». Cette construction est correcte, mais rare. De sorte qu’on se demande si l’auteur n’a pas voulu dire : « plus rien ne restera pour que nous nous pénétrions (verbe pronominal réfléchi) de cette odeur ». Si c’est bien cela que nous devons comprendre, la construction choisie par l’écrivain n’est pas satisfaisante.

« Idir frappe, un coup, un seul coup et Châtel s’écroule et tente de se relever, puis retombe sous les cris, les rires, ils s’amusent, il les amuse et au lieu de le mettre en colère Châtel sent en lui quelque chose qui s’effondre dans sa poitrine et les mots et les rires le lacèrent aussi bien que les coups, on lui dit de se relever, de se battre, et lui essaie, il essaie, il voudrait essayer encore, mais tout en lui refuse, son corps ne veut pas, il le sait mais il voudrait lutter aussi contre lui-même. » (Mauvignier, Des hommes, Minuit, 2009, p. 175.) Il aurait mieux valu écrire : « au lieu que ça le mette en colère » (ça = le fait que son impuissance amuse les spectateurs), voire : « au lieu de se mettre en colère ». Il s’agit tout autant d’une faute contre la syntaxe que d’une incohérence dans le choix du point de vue. En effet, l’énoncé « Châtel sent en lui » relève de la focalisation interne, nous fait pénétrer dans la conscience de ce personnage, alors que les mots « au lieu de le mettre en colère » manifestent la perspective d’un observateur extérieur, capable de faire l’hypothèse que Châtel aurait pu se mettre en colère. 

Le choix de l’infinitif peut causer une incompatibilité entre un sujet personnel et un sujet impersonnel : « Je [= Agnès Desarthe enfant] trouvais ça bizarre de donner à quelqu’un le nom d’une crotte de vache [Bousia, diminutif de Boris], et encore plus bizarre d’être la seule à m’en inquiéter. » (Agnès Desarthe, Le remplaçant, éditions de l’Olivier, collection Figures libres, 2009, p. 11.) Le premier infinitif a un sujet sous-entendu qui est indéfini (équivalent de : « Je trouvais ça bizarre qu’on donne à quelqu’un », etc.), tandis que le second possède, comme le recommande la bonne règle, le même sujet que le verbe principal, à savoir le pronom je. La phrase en devient incohérente.

Enfin, un récent roman de Richard Millet nous livre la phrase suivante : « Il n’en faudrait cependant pas davantage, à mesure que les combats gagneraient en intensité, pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas de protecteur haut placé, être soumis au racket ou assassiné. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, 2009, p. 151.) Plutôt que d’écrire : « pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas de protecteur haut placé, le soumettre au racket ou l’assassiner », mettons ici : « pour rendre quelqu’un suspect, et, s’il n’avait pas, etc., pour qu’il soit soumis au racket ou assassiné ».

La même négligence peut gâcher une fort belle phrase : « Y a-t-il plus belle mort que celle qu’on trouve en dansant ? me disais-je parfois, lorsque je retournais au combat, surtout le soir, à demi ivre non pas de haschich, parce que cette drogue me plongeait dans l’épaisse forêt des songes, mais de whisky, lequel me faisait rouler dans la tourbe de la mélancolie sans toutefois perdre de ma lucidité. » (Richard Millet, ibid., p. 233.) Au lieu de : « sans toutefois me faire perdre de ma lucidité », « sans toutefois m’ôter de ma lucidité ».

En revanche, la phrase suivante, extraite d’un roman de Volkoff, est sans défaut :

« Carré était un jeune gars solide, les cheveux, les yeux, le teint clairs, la brosse vaillante, la tenue soigneusement repassée, les plis enduits de savon pour mieux tenir. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 169.) Ce sont bien les plis qui doivent « tenir ». Le participe passé du verbe enduire, noyau de la proposition participiale (par réduction de : « ayant été enduits »), et l’infinitif prépositionnel tenir, intransitif, ont le même sujet.

 

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