Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 20:37

Dans toutes les bouches, et sous presque toutes les plumes, s’opère aujourd’hui un véritable télescopage des niveaux de langue. Ou bien doit-on dire « registres » de langue ? Cette dernière expression figure même dans Le bon usage (édition de 1988, § 13). Grevisse et Goosse la définissent en ces termes : « Les registres sont en rapport avec les circonstances de la communication, un même individu utilisant les divers registres selon la situation où il se trouve. » Dont acte.

Toutefois, qu’il s’agisse de registres ou de niveaux, leur mélange a pris des proportions inédites. Les faits sont là : on voit et on entend partout le parler familier, et même enfantin, s’insinuer dans le français courant et dans le français soutenu.

C’est ainsi que nous assistons chaque jour au remplacement de « son père » par « son papa », de « sa mère » par « sa maman », et de « son enfant » par « sa puce », quand il s’agit d’une fille, ou par « son bout de chou », quand c’est un garçon. Même en dehors du cercle familial, et même dans des circonstances solennelles. Notez que l’expression « mon (petit) bout de chou » se réduit parfois à celle de « petit bout », dont les sous-entendus doivent intéresser nos amis freudiens.

 

Les journalistes qui commentent l’actualité, et ceux qui assurent le doublage des interviews, remplacent de plus en plus couramment « beaucoup » par « plein ». Plein de n’est plus perçu comme appartenant au langage familier. Lu dans les pages techniques d’Over-Blog : « Cette offre (Premium) donne aussi la possibilité de protéger l’accès de son blog par un mot de passe et plein d’autres avantages certains [sic]. »

Dans un charmant et irrésistible petit livre signé du nom de Madame L., un roman écrit et dessiné portant le titre d’Organigramme, paru aux éditions P.O.L en 2010, nous lisons à la page 18 : « Le patron de Madame L. a décroché la subvention de ses rêves ; il va pouvoir embaucher du personnel et donner à Madame L. des rivales, plein de rivales, tout un harem de rivales. » La gradation serait plus expressive si plein de était remplacé par beaucoup de. Il y a comme une dissonance au cœur de la gradation, qui distrait l’attention du lecteur et affaiblit le surgissement du plaisant harem.

« Choisir 100 [sic] films incontournables [sic] est un exercice d’admiration très frustrant et d’une totale subjectivité. / […] / Mais cela n’empêche pas la frustration d’avoir à en écarter plein, en particulier parmi ceux réalisés les vingt dernières années. » (Emmanuelle Le Roy Poncet, dans l’avant-propos de 100 films incontournables, éditions J’ai lu, collection Librio, 2010, p. 5.) Mais toute la phrase est à revoir. Il ne serait pas mauvais d’écrire : « d’avoir eu à en écarter… », c’est-à-dire : « cela ne m’empêche pas d’éprouver un sentiment de frustration causé par le fait d’avoir dû en écarter… ».

 

Évoquons le remplacement de l’article indéfini de par l’article des, qui se produit très fréquemment dans le français d’aujourd’hui. C’est un phénomène qu’on avait aperçu dans la langue familière : « Je vais pouvoir t’envoyer des petits mandats pour faire ton garçon au camp de Châlons. » (Anouilh, Colombe, acte III.) Si « des petits mandats » relève du parler enfantin (laissons pour l’instant de côté pour faire au lieu de : pour que tu fasses), il sort ici de la bouche du personnage de Colombe, jeune femme d’origine modeste, qui s’adresse ici à son mari Julien comme à un enfant irresponsable, pour ne pas devoir lui avouer qu’elle ne l’aime plus.

À l’intérieur d’un roman, ce trait de la langue enfantine et populaire peut se justifier dans les paroles des personnages, mais il se révèle souvent gauche et inharmonieux dans les parties narratives :

« On racontait qu’ils avaient été des riches colons en Angola » (Olivier Maulin, En attendant le Roi du Monde, l’Esprit des péninsules, 2006, p. 28), alors que la formulation simple et correcte serait : « de riches colons ». De la même manière, dans son roman Quelqu’un d’autre, Tonino Benacquista écrit : « Brigitte avait des faux airs de veuve », puis : « cette méfiance avait des faux airs de dédain » (Quelqu’un d’autre, Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 306 et p. 310). Là où, quelques années auparavant, la plupart des écrivains auraient préféré mettre : « de faux airs ».

« De retour à Paris j’ai trouvé une lettre émanant de l’association d’anciens élèves de mon école d’ingénieurs ; elle me proposait d’acheter des bonnes bouteilles et du foie gras à un tarif exceptionnel pour les fêtes. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 123.) En bonne syntaxe : « de bonnes bouteilles ».

Mais déjà en 1977 : « Je la vis entrer [= Flo Nardus] et je sus tout de suite que c’était elle. Je me levai et lui fis un signe de la main. Elle portait un turban rose, un corsage de la même couleur, un pantalon et des vieilles espadrilles. » (Patrick Modiano, Livret de famille, chapitre XIV, éditions Gallimard, NRF, 1977, p. 170, et en Folio, p. 204.) Le des mis pour de s’harmonise fort peu avec l’emploi du passé simple comme temps principal du récit.

Enfin, dans un livre plus récent mais au milieu d’un dialogue censé avoir eu lieu au XVIIIe siècle : « – Écoute-moi. Ce soir, des citoyens de ton bord… / – Évitez ici le mot citoyen, c’est une insulte. / – Des jeunes crétins cravatés jusqu’au nez, si tu préfères, ont voulu inscrire sur leur cahier un homme qui se meurt. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, Grasset, 2006, p. 214.).

 

Il faut mentionner le mot dico, si puéril, qui achève de supplanter dictionnaire dans presque toutes les bouches et dans n’importe quel contexte. Les éditeurs ne se lassent pas de ce vocable, bien utile pour former des titres de documentaires pour la jeunesse : Dico de mathématiques (le Seuil), Le dico des symboles chrétiens dans l’art et Le dico des héros de la Bible dans l’art (Bayard), Le dico des filles (Fleurus) et Le dico des garçons (Hachette), Le dico rigolo des expressions (Albin Michel), Le dico de l’info et Le dico de la philo (J’ai lu), etc. On ne le trouve pas seulement dans les titres de livres pour la jeunesse, comme le montrent les exemples suivants : Dico-atlas des menaces et conflits (Belin), Le dico incorrect de la finance (Timée), Le dico des mots de la pub (De Vecchi), etc.

 

« Il pleut, ce vendredi soir 19 mars, quand Lucas, 15 ans, croise une bande de gars armés de battes de base-ball. » (Isabelle Barré, Le Canard enchaîné, mercredi 7 avril 2010.) Passons sur les âges systématiquement écrits en chiffres dans le corps d’une phrase. Notons surtout la présence, dans un article de presse, du mot familier gars, considéré depuis peu comme un synonyme correct de « jeunes gens », de « jeunes garçons ».

 

« La Chine est très remontée contre les États-Unis », entend-on souvent dans les bulletins d’informations, y compris sur France Culture. D’où sort cet adjectif ?

Avant d’avoir pris son sens familier actuel et de s’être substitué à la locution courante en colère, l’adjectif remonté a parfois voulu dire : « débordant de gaieté, de vitalité ».

Telle est la signification qu’a ce mot dans un roman de Jean Dutourd paru en 1983 : « Au dîner, j’étais remonté comme une machine. Ces états-là sont à la fois charmants et pénibles. Charmants parce qu’on a le sentiment qu’une force inépuisable vous habite, qu’on est un arbre au printemps, ivre de sève, quasiment intoxiqué par cet excès de vie. Pénibles parce qu’il n’y a pas moyen de se modérer. […] Bref, on ne se rend pas compte qu’on n’est rien d’autre qu’un casse-pieds. Donc j’étais remonté. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 143.) De là provient sans doute l’expression familière être remonté comme une pendule, qui me semble très récente.

Pour expliquer le sot emploi de l’adjectif remonté dans la phrase citée plus haut : « La Chine est très remontée contre les États-Unis », je propose d’y voir le fruit d’une confusion entre remonté, tel que l’a employé Dutourd, et l’expression être monté contre quelqu’un, qui est assez ancienne : « Quand l’Empereur fut visiter Amsterdam, la population, dit-il, était très montée contre lui » (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène) ; « [Il] m’avoue qu’il n’osait pas venir me voir, parce qu’il me savait très monté contre lui » (Journal des Goncourt).

Le résultat, c’est que les mauvais emplois d’être remonté s’introduisent dans des phrases syntaxiquement et lexicalement soignées : « Les nouveaux époux se rendent aussitôt à l’Inspection académique où Frédéric, très remonté, demande audience auprès du responsable de la désastreuse affectation d’Odette. » (Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio, par François Rivière, Fleuve Noir, 1999 ; « Nouvelle édition revue et augmentée », collection Pocket, 2010, p. 83-84.)

 

Le verbe balancer, transitif direct, s’emploie maintenant couramment au sens de « jeter, lancer » : « D’un geste, je me relève et balance par la fenêtre ma cigarette encore allumée. » (Benoît Duteurtre, La petite fille et la cigarette, Fayard, 2005, p. 77.) « Il ramasse un caillou et le balance pour éloigner l’intrus. » (Yasmina Khadra, L’Olympe des infortunes, Julliard, 2010, p. 111.)

L’extrait suivant est tiré d’un roman dont l’intrigue se place entre 1794 et 1796, mais dont la langue – y compris celle que parlent les personnages ! – est celle de notre temps :

« Carnot était furieux. Il balança une lettre décache­tée sur les genoux de Barras, qui conférait avec Delormel dans un salon du Luxembourg […] » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 313). Ce roman témoigne d’un impressionnant travail de documentation, mais on y voit surgir à chaque page les incorrections et les incohérences du français d’aujourd’hui.

 

Comme dans le langage enfantin, certains auteurs laissent la préposition avec se substituer à la subordination ou à un participe présent épithète : « Une patiente avec des troubles du caractère qui pour être enrobés n’en existent pas moins, une névrose de caractère en fait. Pour la deuxième fois depuis que je la connais, elle perd son emploi […]. » (Gisèle Harrus-Révidi, Parents immatures et enfants-adultes, « édition revue et corrigée », Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 241.) Au lieu de : « patiente souffrant de troubles du caractère », « présentant des troubles du caractère ». Que la phrase soit construite sans verbe principal n’excuse pas une telle oscillation du niveau de langue dans un écrit à prétentions scientifiques.

Ce n’est pas la seule puérilité à laquelle se prête la préposition avec. En voici une autre : « Avec Yann, ils parlent des nuits entières, sans précaution [sic]. » (Laure Adler, Marguerite Duras, Gallimard, 1998 ; collection Folio, p. 741-742.) Dans la page où figure cette phrase, le pronom ils, à la troisième personne du pluriel, ne renvoie qu’à deux personnages : Marguerite Duras et Yann Andréa. Pourtant la syntaxe en crée au moins trois, en nous faisant additionner le nommé Yann du complément prépositionnel initial et le référent du ils. Et encore faut-il n’avoir pas tenté de traiter ce groupe prépositionnel comme un complément d’objet indirect du verbe « parlent » (« ils parlent avec Yann »).

Cette construction s’imprime désormais couramment : « Avec Victor, ils auraient pu poursuivre dans cette voie, s’engager plus avant dans la révolution rouge. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, éditions Grasset, 2010, p. 161.) Le contexte indique clairement que le pronom ils ne renvoie qu’à Victor Arlozoroff et à sa maîtresse Magda Friedländer. Un prosateur mieux maître de sa langue aurait écrit : « Avec Victor, elle aurait pu poursuivre » ; ou : « Victor et elle auraient pu poursuivre ». La correction semble d’autant plus nécessaire que la scène est censée se situer en 1919. Que vient faire dans ce contexte une construction syntaxique qui appartient au français infantile d’aujourd’hui ? Nous avons affaire à un roman qui possède d’indiscutables qualités narratives, mais on comprend mal que certains critiques aient pu le juger superbement écrit.

« Quand je vais à New York, l’une de nos occupations favorites, avec mon ami Bruce, consiste à déchiffrer les gestes de nos congénères. » (Benoît Duteurtre, Le retour du Général, Fayard, 2010, p. 153.) Pourtant, tout indique que le narrateur et le dénommé Bruce ne sont accompagnés de personne d’autre. La gaucherie est ici d’autant plus grande que la préposition avec recouvre et masque un de ou un à, au choix, puisqu’on dit normalement : « l’une des occupations favorites de mon ami Bruce et de moi-même… », « l’une de nos occupations favorites, à mon ami Bruce et à moi… ». Le débraillé syntaxique me paraît peu compatible avec le soin apporté au choix du vocabulaire, dans la suite de la phrase.

Encore un ?

« En passant devant le miroir du grand salon (un miroir immense, qui recouvrait tout un pan de mur ; nous aurions pu, avec une femme aimée, nous y [sic] ébattre en contemplant nos reflets, etc.), j’eus un choc en apercevant mon image : j’avais tellement maigri que j’en paraissais presque translucide. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, éditions Fayard, 2005, p. 136.) Phrase savoureuse : la scène érotique née de sa propre imagination suscite aussitôt chez le narrateur un retour d’ironie, indiqué par l’« etc. » qui conclut l’éventualité à peine formulée. Mais sa syntaxe est peu soignée. Il faudrait au minimum : « nous ébattre dans la pièce en y contemplant notre reflet ».

Et comment corriger le pléonasme du nous renforcé par avec ? Faut-il donc écrire ceci : « J’aurais pu, avec une femme aimée, m’ébattre dans la pièce en y contemplant notre reflet » ? Le remplacement de nous par je, puis la transition presque omise entre je et notre, modifient le sens du texte. Mais il n’est pas impossible de dire : « nous aurions pu, une femme aimée et moi, nous ébattre… » ; ou plutôt, pour mieux préserver l’euphonie, en choisissant l’ordre inverse de celui que demande la politesse : « moi et une femme aimée ». On peut aussi modifier la phrase dans sa structure, en écrivant par exemple : « s’il y avait eu à cette époque une femme aimée, nous aurions pu nous ébattre, elle et moi… ». Hélas, on accroît ainsi la longueur de ce qui n’est qu’une parenthèse.

 

Je citerai encore une formule dévastatrice, utilisée même par les gens cultivés qui se targuent d’aimer la littérature : « Ce livre est sorti en film », « Ce livre va sortir en film ». Parler ainsi, c’est laisser croire qu’un livre n’est qu’une opération préliminaire ; que le livre n’a pas pleinement accédé à l’existence.

Certes, nous savons que l’individu moderne réclame des images plutôt que des phrases, des clichés plutôt que du style. Il veut voir, et sa lecture ne tient plus compte de ce que Paul Valéry appelait le dessin des phrases.

 

Enfin, mentionnons l’expression tomber enceinte, au lieu du simple et courant : devenir enceinte, se retrouver enceinte. Cette expression fait l’effet d’une fausse note dans le français soigné ou soutenu de plusieurs écrivains actuels. Dans celui de Michel Houellebecq, par exemple : « Les deux époux formaient alors ce qu’on devait appeler par la suite un “couple moderne”, et c’est plutôt par inadvertance que Janine tomba enceinte de son mari. » (Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; collection J’ai lu, p. 27.)

Et dans celui de Marie-Aude Murail, lorsqu’elle écrit au début de son bref roman Patte-Blanche : « L’année où Johan épousa dame Isabelle, son goût pour la chasse parut tiédir. Mais quand sa femme tomba enceinte, on se mit à parler dans le pays d’une bête étrange qui terrorisait bergères et moutons. » (Patte-Blanche, l’École des loisirs, collection Mouche, 2005, p. 9.) Ce trait de la langue familière d’aujourd’hui est peu en harmonie avec l’emploi du passé simple, et l’est moins encore avec l’atmosphère de conte médiéval que l’auteur s’est efforcée de créer.

Si l’expression tomber enceinte est devenu courante, elle n’en est pas moins une innovation regrettable. Quoique ses plus anciennes attestations, données dans Le bon usage, soient de 1979 (Bertrand Poirot-Delpech) et de 1980 (Emmanuel Le Roy Ladurie), il a fallu attendre le XXIe siècle pour que soit acceptée du grand nombre l’idée saugrenue d’associer à l’adjectif enceinte le verbe tomber, sur le modèle de tomber malade, tomber fou, tomber boiteux, tomber gâteux, etc.

L’emploi de tomber, en tant que verbe attributif, dans toutes les expressions de ce type, suppose que le changement qui affecte le sujet est dû au hasard, voire constitue un malheur ; sauf peut-être dans tomber amoureux, qui est la seule de ces locutions où le verbe ne soit pas chargé de connotations négatives. Or, si c’est par hasard qu’on « tombe » amoureux (ou amoureuse), est-ce tout à fait par hasard qu’on se retrouve enceinte ? Devons-nous vraiment accepter de ranger la grossesse, fût-ce une grossesse subie plus que voulue, fût-ce une grossesse ressentie comme un malheur, dans la même catégorie que les autres transformations qui s’énoncent au moyen de l’attributif tomber ? L’expression qui nous occupe est apparue tardivement, ce qui semble indiquer que les Français se sont longtemps refusés à cet amalgame.

 

22 juin 2010. La remarque que vient de me communiquer un lecteur de ce blog me conduit à revenir sur ces « petits mandats » du texte d’Anouilh. En fait, m’échappe totalement, dans l’exemple de la phrase d’Anouilh, en quoi « des petits mandats » relève de la langue enfantine… Que pouvait-il écrire d’autre ? demande à bon droit ce lecteur.

On sait que la tournure la plus correcte, la plus classique, est celle-ci : « Je vais t’envoyer de belles cartes postales » ; et non pas : « t’envoyer des belles cartes postales ». Comme l’a observé mon correspondant, récrire la phrase d’Anouilh selon cette norme classique aboutit à un énoncé qui nous paraît peu acceptable : « Je vais pouvoir t’envoyer de petits mandats » ; alors que nous disons encore couramment : « Les gens malhonnêtes aiment à passer pour de petits saints. »

Je constate pourtant que, si l’on emploie un autre adjectif que petits, tout passe : « t’envoyer de minuscules mandats », « de jolis mandats », « de gros mandats », « de substantiels mandats ». La difficulté n’est donc pas née de la crainte d’un risque de confusion entre l’article de et le numéral deux, et c’est bien lorsqu’il est employé avant l’adjectif petits ou petites que l’article de a maintenant des difficultés à se maintenir et se voit spontanément transformé en des.

Le phénomène n’est pas tout récent. Barrès écrivait au début du XXe siècle : « Il y a des petits villages, isolés au milieu des espaces ruraux, qui, le soir, à l’heure où l’on voit rentrer les bêtes et les gens, m’apparaissent comme des gaufriers […]. » (Maurice Barrès, Colette Baudoche, 1909, éditions Félix Juven, p. 154 ; éditions Émile-Paul frères, 1913, p. 158 ; le Livre de Poche, 1968, p. 85 ; etc.)

Il faut noter que, dans l’expression « des petits déjeuners », « des petits fours » ou « des petits-beurre(s) » (deux graphies attestées pour ce vocable), ou dans la phrase : « Elle a eu des petits amis qui sont venus chez ses parents », le pluriel des est mieux justifié, voire parfaitement justifié. Je citerai encore cette phrase, qui provient du premier roman d’Alix de Saint-André : « Elles riaient de soulagement comme des petites filles dociles. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 220.)

Petit déjeuner, petit four, petit-beurre, petit ami et petite fille (synonyme de fillette) sont aujourd’hui perçus comme des groupes lexicaux, chacun paraissant formé de deux éléments indissociables. Mais « petit mandat » ne relève pas de cette catégorie.

 

Partager cet article
Repost0
11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 09:36

Les Français méconnaissent le rôle de plusieurs temps de leur conjugaison, notamment celui des temps antérieurs.

À l’indicatif, les Français ont tendance à oublier l’existence du plus-que-parfait, du passé antérieur et du futur antérieur. Ce sont les temps verbaux qui expriment une antériorité par rapport à un autre temps du passé, ou par rapport au futur. L’antériorité par rapport au passé composé s’exprime au moyen du passé surcomposé (a eu fini, a eu réalisé, a été parti, etc.) : celle-là aussi est largement méconnue. Au subjonctif, c’est le plus-que-parfait qui sert de temps antérieur (eusse voulu, eût accompli, etc.). Le conditionnel est concerné en tant que mode utilisé pour exprimer le futur dans le passé (Il savait qu’elle rentrerait). La subordonnée au conditionnel inclut parfois une autre subordonnée, où est évoquée une action antérieure : Il savait qu’elle rentrerait quand elle aurait fini son travail. Cette action antérieure, située entre le processus « il savait » et l’action « elle rentrerait », s’exprime au conditionnel passé.

Les exemples analysés ci-dessous, et les corrections proposées, tenteront de faire apprécier l’utilité de tous ces temps antérieurs.

« “Tout est gris dehors, comme d’habitude, j’ai froid, je relève mon col, comme d’habitude”, fredonnai-je, épaté par ce phénomène insolite : les paroles du succès planétaire de notre Cloclo national stagnaient intactes dans ma mémoire et, jusqu’à ce matin, je l’ignorais. » (Matthieu Jung, Principe de précaution, éditions Stock, 2009, p. 172.) Écrire plutôt : « je l’avais ignoré ». Car le narrateur sous-entend : désormais, je le savais.

« Décrits par l’entourage comme des gens discrets, ils se plaisaient beaucoup dans leur nouvel environnement, infiniment plus calme que la cité de Seine-Saint-Denis où ils résidaient précédemment. » (Principe de précaution, p. 355. La phrase évoque un homme et une femme qui ont été poignardés pendant leur sommeil par leur fils adoptif de dix-sept ans.) Écrire plutôt : « où ils avaient résidé précédemment ». Certes, la présence de l’adverbe écartait tout risque de contresens.

« Il [François] est revenu à l’histoire de Serge. Qui sait ce qu’il était devenu ? […] Mais lui, François, avait encore affaire au petit Serge, au gamin frêle, intelligent, que tous préféraient trouver stupide. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 186.) L’action de la proposition principale se situe à une époque proche de celle où écrit le narrateur, tandis que celle de la subordonnée relative remonte au passé lointain, commun à François et au narrateur, de leurs années de collège. Pour empêcher que les deux verbes à l’imparfait ne soient perçus comme exprimant la simultanéité, Jourde aurait dû mettre le second au plus-que-parfait : « que tous avaient préféré trouver stupide ».

On a pu assister à un phénomène du même genre au début des années 1970, dans la prose généralement irréprochable de Jean Dutourd. La phrase que nous allons lire se termine sur un refus de la concordance des temps après une proposition subordonnée introduite par la locution chaque fois que (exprimant la répétition d’un fait). Le jeune héros du roman, Jacques de Boissy, travaille d’arrache-pied au manuscrit de son second roman : « Il s’était enfin aperçu que les louanges impudiques dont [Anne-Marie] le couvrait lui faisaient le plus grand bien, le dopaient comme des piqûres de vitamines, et que, chaque fois qu’elle était venue, il avait une explosion d’énergie. » (Jean Dutourd, Le printemps de la vie, éditions Flammarion, 1972, p. 156.) On s’attendait bien sûr à lire : « il avait eu une explosion d’énergie ». Ou alors, après modification de la subordonnée temporelle : « chaque fois qu’elle venait, il avait une explosion d’énergie » ; cette deuxième solution apparaissant plus logique.

« [C]’est ainsi qu’Abel se retrouva à la table des maçons pour l’envoi de la seconde partie de soirée, entraîné par ses nouveaux amis, dès lors que ceux-ci s’aperçurent qu’il ne faisait pas partie du cercle proche du “curé”, comme ils l’appelaient » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 72). Écrire, dans la première des trois subordonnées : « se furent aperçus ». Il faut faire sentir le décalage chronologique qui existe entre les deux actions.

« Après que le dernier mercenaire fut payé, Cray et Jordan rejoignirent Wu et Durant […]. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 356.) Écrire : « eut été payé ». Rappel : « fut payé » n’est pas un temps antérieur, mais seulement le passé simple du verbe mis à la voix passive.

« À peine Alex poussa-t-il le levier de gauche que la tour commença à pivoter. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 2001, Le Livre de Poche jeunesse, p. 41.) Écrire : « eut-il poussé le levier ».

« Et puis ce silence quand j’ai fini de parler. Mon épuisement. Jean-Marc s’est approché, il a servi un cognac qu’il a posé sur le comptoir. » (Mauvignier, Des hommes, Minuit, 2009, p. 81.) Écrire : « quand j’ai eu fini de parler ». Passé surcomposé.

« Il connaissait les Rifains : à peine la nouvelle du retrait des Espagnols se répandrait-elle que toutes les montagnes s’embraseraient » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 102). Écrire : « se serait-elle répandue ».

Jean-Michel Delacomptée, auteur de Langue morte : Bossuet (Gallimard, collection L’un et l’autre, 2009), n’esquive pas les constructions qui obligent à recourir au subjonctif. Mais il se trompe parfois de temps (p. 185) : « Son frère Antoine avait disparu en février 1699. Il se pourrait que ce décès s’ajoutât aux fatigues du combat contre le quiétisme pour provoquer à l’été sa crise d’eczéma, l’érésipèle sur lequel il composa quelques vers. » Écrire : « se fût ajouté ».

« Rencontrant un des locataires de la pension, trois ans plus tard, à Baden-Baden (Gustav B., un metteur en scène qui eut son heure de gloire sous le nazisme), Rubi lui parla incidemment de la comtesse Gwendoleen… » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 284.) Dans cette phrase, les strates temporelles différentes ne sont pas articulées les unes aux autres. Si Sportès avait écrit : « qui avait eu son heure de gloire », la phrase aurait eu plus de profondeur. Cet écrivain a tendance à considérer le passé simple comme un temps exprimant l’antériorité par rapport au présent. On pouvait déjà constater ce travers à la page 137 : « Régulièrement, chapitre après chapitre, à mesure que je les écris, j’en apporte quelques pages chez Louis [prénom employé ici comme diminutif de Louise], qui n’est plus la jeune étudiante que je rencontrai naguère à Paris VII, bien sûr. » L’adverbe naguère se voit employé ici à contresens – faut-il y voir une tentative d’ironie ? –, puisque quarante années se sont écoulées depuis que le narrateur a fait la connaissance de ladite Louis. Ce naguère n’est pas du tout compatible avec la présence du passé simple. En outre, le fait d’avoir mis « rencontrai » plutôt qu’« avais rencontrée » aplatit la phrase, écrase les uns sur les autres les plans différents sur lesquels se déploient les actions évoquées.

Car le passé simple exprime par excellence l’idée d’un passé coupé du présent (les linguistes actuels le qualifient prétentieusement de temps coupé de la situation d’énonciation). Le passé simple permet d’épingler une action passée comme un papillon sur un écran de velours, sa valeur aspectuelle traduisant la clôture sur soi d’une action, qu’elle soit brève ou de longue durée. Il sert de point d’ancrage dans le passé et c’est par rapport à lui que les autres temps du passé expriment leurs nuances propres (antériorité, postériorité, simultanéité, durée…).

« Sans doute eût-il préféré que je parte sur le front russe, avec les Boches, me couvrir de sang (et de gloire ?), que je casse du bolchevik et mérite même la croix de fer, quitte ensuite à en payer le prix, selon les bonnes règles de l’honneur militaire : devant un peloton d’exécution français. » (L’aveu de toi à moi, p. 308.) Pourquoi employer le conditionnel passé deuxième forme, autrement dit le plus-que-parfait du subjonctif, si on n’est pas capable de mettre dans les subordonnées qui dépendent de lui le temps approprié ? Certes, on aurait alors obtenu une succession de temps rares, phénomène impensable de nos jours : « Sans doute eût-il préféré que je fusse parti…, que j’eusse cassé… et mérité… ». Mais il était possible de commencer la phrase au conditionnel passé première forme, ce qui aurait entraîné dans la subordonnée la présence plus naturelle du subjonctif passé : « Sans doute aurait-il préféré que je sois parti…, que j’aie cassé », etc. Morgan Sportès ne se casse pas la tête sur la concordance des temps, c’est bien dommage.

« Malars trouvait “intéressant” le fait qu’Étienne Maudon n’eût pas coupé toutes les pages du livre de Rostand ; car cela voulait dire qu’il s’était détourné de cette lecture, soit qu’elle l’ennuyât, soit, autre hypothèse, qu’elle lui inspirât de l’agacement, voire de la colère. » (François Taillandier, La Grande Intrigue, IV, Les romans vont où ils veulent, éditions Stock, 2010, p. 112.) Peut-être le premier de ces verbes au subjonctif aurait-il gagné à être mis à l’indicatif (« le fait qu’Étienne Maudon n’avait pas coupé toutes les pages »), mais il est sûr que les deux suivants ne sont pas employés au temps qui convient. Il aurait été plus judicieux d’écrire : « soit qu’elle l’eût ennuyé, soit qu’elle lui eût inspiré… », ces actions étant contemporaines du moment où Étienne Maudon a abandonné sa lecture d’un recueil de poèmes d’Edmond Rostand, cessant d’en couper les pages, et non postérieures à ce moment.

L’infinitif aussi possède des temps et il est bon de se rappeler qu’il existe un infinitif passé, lequel permet d’exprimer l’antériorité. « L’air était étouffant, lourd, imprégné de kérosène. Alex dégoulinait de sueur avant même d’atteindre le bas de l’échelle, et le hall d’arrivée n’offrait aucun soulagement. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Skeleton Key, 2002, Le Livre de Poche jeunesse, p. 148.) Écrire plutôt : « avant même d’avoir atteint ».

Enfin, arrêtons-nous sur une phrase où le refus de l’antériorité se justifie pleinement :

 

En cette saison

le jour finit avant de commencer

 

Claude Roy, « Neige / Vent / Silence », dans Les pas

du silence (Gallimard, collection NRF, 1993, p. 120).

 

Ces vers forment la dernière strophe d’un court poème. Dans une prose scrupuleuse, on aurait écrit : « le jour finit avant d’avoir commencé ». Mais le choix syntaxique fait par Claude Roy me paraît meilleur. Puisque l’infinitif présent exprime la simultanéité par rapport au verbe « finit », le vers énonce la brièveté des jours et la répétition de cette brièveté.

 

Pour conclure, je voudrais faire observer un curieux cas d’antériorité intempestive.

La vieille femme qui a élevé François, une ancienne servante de ferme, est appelée « l’aïeule ». Sans lien de sang avec François, elle fut la deuxième épouse de l’arrière-grand-père du garçon : « Elle n’avait pas tardé à lui mettre le grappin dessus [audit arrière-grand-père], puis à le convaincre que l’enfant était de lui. Après tout, rien ne le prouvait, mais il s’était montré bon prince. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 235. L’enfant est le fils que « l’aïeule » a eu à dix-huit ans d’un jeune berger qui était, comme elle, employé à la ferme.)

La forme « s’était montré » semble exprimer une antériorité par rapport à « n’avait pas tardé », peut-être parce qu’entre ces deux verbes s’en intercale un autre, à l’imparfait. L’enchaînement des faits aurait été plus clair si le dernier verbe avait été mis au passé simple plutôt qu’au plus-que-parfait : « Après tout, rien ne le prouvait, mais il se montra bon prince. » (Ce pronom il désigne l’arrière-grand-père, qui fut berger avant de faire fortune à la ville dans le commerce des métaux.)

Le choix des temps ne se fait pas au hasard. Que l’auteur n’hésite pas à s’interroger, à essayer plusieurs temps avant de se décider pour celui qu’il fera imprimer. La volonté d’éviter une amphibologie doit servir de guide à son travail sur le style.

 

Partager cet article
Repost0
28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 19:25

« Babar […] le tira jusqu’au fossé comme une plume, et de là à travers les orties et framboisiers jusque sous le mur effondré » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, p. 281). Écrire plutôt, en reprenant l’article défini : « à travers les orties et les framboisiers » ; parce qu’on ne perçoit guère d’unité sémantique entre les deux végétaux évoqués, et parce que l’imagination du lecteur est mieux sollicitée par des objets nettement individualisés.

« Angus grimpa à son côté, courbé sous l’habitacle, faisant le tri parmi les autres harnais qui pendaient dans le dos du siège, les câbles et prises divers tombant de la barre de branchements » (ibid., p. 293). Pour les mêmes raisons que précédemment, ce passage pourrait être récrit ainsi : « les câbles et les prises tombant… », avec répétition de l’article et suppression de l’adjectif divers devenu superflu. Mais l’adjonction de cet adjectif renforçait efficacement l’idée qu’il s’agit d’un fouillis inextricable. Cette correction ne s’impose donc pas. En revanche,  la répétition de la préposition parmi serait bienvenue. On obtiendrait alors : « faisant le tri parmi les autres harnais qui pendaient dans le dos du siège, parmi les câbles et prises divers tombant de la barre de branchements ».

« Le lendemain, dimanche 19 juillet, Francisco Franco pose le pied sur l’aérodrome de Tétouan, accueilli avec un enthousiasme délirant par les officiers et soldats de son armée. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 209.) Écrire plutôt : les officiers et les soldats (en revanche, il est licite de ne pas répéter ici la préposition par). On peut bien sûr considérer que les deux termes coordonnés désignent un groupe ou une idée unique, que les deux groupes évoqués forment une masse indistincte, mais cela affaiblit l’idée implicite que contient la phrase. L’enthousiasme avec lequel Franco fut accueilli ayant été qualifié de délirant, il serait logique de souligner que toutes les catégories de l’armée espagnole, le corps des officiers tout autant que celui des militaires du rang, exprimèrent spontanément leur enthousiasme. Le texte me paraît mettre l’accent moins sur le caractère collectif de ces manifestations de joie, qui en soi n’aurait rien eu de notable, que sur leur caractère spontané.

« Si nombre de ces exécutions furent commises par des milices, ce qui semblerait corroborer la thèse du spontanéisme, très vite les rafles et mises à mort revêtirent un caractère organisé, à cause notamment des tchékas, sinistre invention des bolcheviques russes. » (Ibid., p. 243.) Il vaudrait mieux écrire : « les rafles et les mises à mort ».

Lorsqu’un syntagme forme un tout indissociable, une formule lexicalisée, une locution figée, il est courant que le déterminant n’y soit pas répété : « nos amis et connaissances », « les Ponts et Chaussées », etc. Dans le cas de mots coordonnés par la conjonction ou, la non-répétition de l’article sert à indiquer que le mot coordonné est un synonyme : « la libellule ou demoiselle », « le patronyme ou nom de famille ».

Mais ce principe est méconnu depuis plusieurs décennies, comme on peut le constater dans l’œuvre de certains prosateurs par ailleurs très scrupuleux : « Pendant ces moments où l’écrivain suit les langages réellement parlés, […] la littérature n’est plus un orgueil ou refuge, elle commence à devenir un acte lucide d’information, comme s’il lui fallait d’abord apprendre en le reproduisant le détail de la disparité sociale ; […]. » (Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, le Seuil, 1953 ; collection Points, 1972, p. 59.) Peut-on vraiment considérer le nom « refuge » comme un synonyme de l’expression « un orgueil » ? Roland Barthes aurait pu écrire : « la littérature n’est plus un orgueil ou un refuge », et rien n’aurait empêché le lecteur de méditer par lui-même sur les rapports complexes qui se nouent entre ces deux notions.

Dans la phrase suivante, en revanche, la non-répétition du déterminant sert le sens : « Tout cela [Valérie] l’avait déjà lu cent fois, les sociologues et psychologues des comportements répétaient les mêmes mots d’un article à l’autre, d’un organe de presse à l’autre. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 197.) Pour faire comprendre au lecteur que comportements est le complément de chacun des deux noms coordonnés, l’auteur a mis l’article défini, si j’ose dire, en facteur commun devant eux, comme si nous lisions : « les sociologues des comportements et les psychologues des comportements ». Le fait que le lecteur a pu voir à l’œuvre un « sociologue des comportements » dans un précédent chapitre du roman rend cette phrase absolument limpide.

(Remarque du 1er septembre 2010. Par curiosité, je suis allé consulter le texte de l’édition originale du Degré zéro de l’écriture, dans la collection « Pierres vives » des éditions du Seuil, où ce passage est situé à la page 115, et j’ai eu la surprise de constater qu’aucune incorrection ne l’avait encore défiguré, puisqu’on y lisait : « la littérature n’est plus orgueil ou refuge ». Le tour est juste un peu précieux, donc peu conforme à l’esthétique que le Barthes de cet essai appelait de ses vœux… Le texte altéré de 1972 semble résulter d’une correction faite à moitié.)

En général, la non-répétition du déterminant rappelle fâcheusement le style juridico-administratif. Or que viennent faire la sécheresse de la forme juridique et l’allure robotisée de la forme administrative dans un paragraphe narratif ou descriptif ?

 

Partager cet article
Repost0
27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 21:33

L’expression « à un moment ou un autre » remplace aujourd’hui « à un moment ou à un autre ». S’épargne-t-on vraiment de la peine en supprimant des mots ? Ne risque-t-on pas de susciter des difficultés de compréhension et des ambiguïtés qui se paieront tôt ou tard par des explications supplémentaires qu’il faudra fournir ?

« Pour dire quelque chose je fais cependant observer que de nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou un autre de sa vie, l’impression d’être un raté. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 32.)

Jérôme Leroy, un bon styliste pourtant, maître et possesseur d’une prose étincelante lorsqu’il n’oublie pas de se relire, laisse imprimer ceci dans son dernier livre, Physiologie des lunettes noires (éditions Mille et une nuits, 2010, p. 116) : « Je frime et je goûte les plaisirs du snobisme autant que ceux que me procurent les unes de Playboy et Lui. » Avec un de supplémentaire, répété devant le titre en italique Lui, cette phrase aurait été sans défaut, inspirant à son lecteur le désir de la prononcer à voix haute, dans un phrasé poétique gainsbourien. Cette négligence stylistique n’est pas accidentelle, hélas, car page 99 on lisait déjà : « Elle [= Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé] n’aura plus ses lunettes noires et donc les ennuis pourront commencer pour l’écrivain et elle. »

Aïe.

Jusque dans les années 1980, et encore un peu dans les années 1990, on savait que certaines prépositions ne pouvaient pas ne pas être répétées. Exemple classique : « Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance rendait à son malheureux ami [= d’Artagnan] pour faire signe à Porthos et à Aramis d’aller chercher la supérieure [= du couvent des Carmélites de Béthune]. » (Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chapitre LXIII : « Une goutte d’eau ».) S’il s’était servi de la langue du XXIe siècle, Dumas aurait écrit : « pour faire signe à Porthos et Aramis ». De même Anouilh, dans l’acte I de Colombe : Mme Alexandra paraît, entourée « d’un état-major de coiffeurs, de régisseurs, de pédicures ». L’auteur écrirait aujourd’hui, avec beaucoup moins d’élégance : « d’un état-major de coiffeurs, régisseurs, pédicures. »

 

1. Lorsqu’il n’y a qu’une préposition devant plusieurs termes juxtaposés ou coordonnés, les termes sont rapprochés au point de paraître étroitement unis. Cette union étroite de termes noués ensemble par la présence d’une préposition commune est source de mésinterprétations et de contresens, comme le montrent les exemples qui suivent.

Tonino Benacquista, dans Le serrurier volant, illustré par Tardi (éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008), nous donne à lire la phrase suivante, p. 17 : « [Marc] attendit de signer son contrat d’embauche par la société Transval avant d’en parler à Titus et Magali. » Il y a plusieurs fautes dans cette simple phrase : l’infinitif présent « signer » devrait être remplacé par l’infinitif passé « avoir signé », puisque cette action est antérieure à celle exprimée par le verbe « parler » ; la séquence « contrat d’embauche par… » est maladroite ; et surtout, la préposition à devrait être répétée devant le nom Magali. Cette non-répétition de la préposition est d’autant plus malvenue que, même si Marc leur a parlé de son nouvel emploi à un moment où ils se trouvaient côte à côte, Titus et Magali ne forment pas un couple, Magali étant la maîtresse du héros (Marc).

« Lucien, à l’aise, a cherché trois bières dans le frigo et nous en a tendu une, à Ana et moi. J’ai vidé la mienne en deux gorgées. » (Olivier Maulin, En attendant le roi du monde, chap. 8, éditions l’Esprit des péninsules, 2006.) Dans la première de ces phrases, la non-répétition de la préposition à aurait été logique si le narrateur avait voulu dire qu’une seule bière est donnée aux deux personnages (lesquels forment le couple Ana + moi). Or tel n’est pas le cas, comme nous le prouve la phrase suivante, car « J’ai vidé la mienne » laisse entendre que le numéral « une », dans « nous en a tendu une », était à interpréter comme un singulier distributif : si le narrateur a reçu une bière, Ana en a reçu une autre.

 

2. Le lecteur se fatigue inutilement à essayer mentalement plusieurs structures syntaxiques avant d'identifier la bonne.

Pierre Pelot écrit : « La lumière diffusée par les différentes lampes disposées aux alentours, ainsi que les vitraux, caressait l’improbable engin de teintes moirées du plus bel effet, l’enveloppait dans l’irisement translucide et coloré d’une bergamote colossale. » (L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 27.) Jolie phrase, gâchée par une seule négligence : il aurait fallu répéter par dans la comparative.

Voici quelques extraits du roman Des hommes, de Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 2009, p. 84) : « J’ai reposé le verre et j’ai suivi Patou du regard, qui était passée de l’autre côté du comptoir et qui, sans rien dire, avait commencé à prendre les chaises et les retourner sur les tables. » Plus loin : « J’ai parlé en baissant les yeux, histoire de trouver un temps de répit et ne pas la forcer encore à le défendre, lui, son frère » (p. 109). La faute (le procédé ?) est systématique : « Et Bernard n’a que le temps de ruminer sa rage puis, pour la première fois, éprouver envers Mireille une sorte de colère, de ressentiment qu’il adresse [sic] à la naïveté de ses mots et à la légèreté de sa conduite. » (Ibid., p. 171.) Entre parenthèses, voyez ce personnage qui n’a que le temps… d’éprouver un sentiment !

Dernier extrait du même roman, mais ne concentrez pas toute votre attention sur cette nouvelle occurrence du mot temps : « Dieu peut l’aider, un peu, lorsqu’il trouvera le temps d’ouvrir sa valise et de saisir son missel à la tranche non pas vert chou mais rafistolée avec du vieux chatterton marron, et le glisser dans sa poche, le tenir serré contre lui et parfois lire un peu, deux ou trois mots, des psaumes dont il connaît chaque passage par cœur […] » (p. 125).

On aura reconnu l’allusion à Rimbaud (« Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ») et peut-être remarqué le contresens bien actuel sur le mot tranche, qui, tant dans les dictionnaires que sous la plume de Rimbaud, désigne les côtés où le papier apparaît tranché, rogné, mais que Mauvignier confond avec le dos du livre… Pour revenir à notre affaire, il semble que la préposition de aurait dû être répétée devant chacun des infinitifs qui succèdent au verbe saisir, ceci pour éviter une amphibologie improductive : ces infinitifs ne sont pas COD de « peut » mais, comme ouvrir et saisir, ils complètent « le temps ».

Richard Millet commet la même erreur : « [L]e père se resservait déjà un autre verre de blanc, non pas parce qu’il avait coutume de boire, mais parce que la fureur le possédait encore et qu’elle le faisait à présent se tourner contre le loufiat, puis sa femme qui l’avait écouté sans un mot, debout à la porte de la cuisine, et enfin son fils à qui il cria : “Qu’est-ce que tu fous ici, toi ! Retourne donc en cours !” » (Lauve le pur, éditions P.O.L, 2000 ; « Édition revue par l’auteur », Folio, 2001, p. 118.) L’écrivain a eu tort de ne pas répéter la préposition contre devant les groupes « sa femme » et « son fils ».

Et dans Les Onze de Pierre Michon : « Paoli répondit […] qu’en ce qui touchait la date de livraison c’était pour hier ou demain, enfin au plus vite, jours plutôt que semaines » (éditions Verdier, 2009, p. 89) ; « [C]’étaient les Représentants en Mission ; […] qui étaient rentrés de mission, ou de tournée comme on dit chez les gens de théâtre, qui rentraient, aux mois de ventôse et nivôse après les victoires » (p. 101). Il me paraît d’autant plus nécessaire de répéter ici la préposition de, que ventôse et nivôse ne sont pas deux mois successifs ; pluviôse les sépare.

La méconnaissance de la syntaxe des prépositions se constate dans les œuvres d’écrivains loués pour la qualité de leur style. Il est déprimant de devoir lire même chez eux cette prose invertébrée, ce français en chewing-gum.

 

3. La non-répétition d’une préposition signifie, dans le français hypermoderne, la mise en facteur commun de ladite préposition. Cette parcimonie verbale peut conduire à des cas de pure agrammaticalité.

« Quant à Gertie et Madame Frida, elles ne se gênèrent pas pour faire remarquer »… (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, p. 252.) Puisque la répétition est de règle dans un syntagme du type : Quant aux enfants et aux amis (puisqu’on ne peut raisonnablement pas dire : « Quant aux enfants et les amis »), pourquoi ne fait-on pas cette répétition dans tous les autres cas ? On croit gagner un mot, faire l’économie d’une syllabe. Ainsi entend-on déjà, au lieu de : Quant aux femmes et à leurs enfants, dire : « Quant aux femmes et leurs enfants »…

En effet, voici ce qu’on peut lire sur le site Internet de Bouygues Télécom : « Que faire suite à la perte ou le vol de votre téléphone mobile ? » Et voici ce qu’écrit Olivier Maulin dans Petit monarque et catacombes (l’Esprit des péninsules, 2009, chap. 24, p. 268) : « Lucien, Pierre-Henri et moi marchions juste derrière lui, suivi [sic] de Pierrot, Mammouth, Gaby, Plume d’anguille, les gardes et la bande à Bob. » Vous avez bien lu : Suivi de les gardesLorsqu’on prend l’habitude d’omettre les prépositions, on s’habitue au charabia.

Jacques Delors et Michel Dollé ont écrit cette langue barbare : « Celles-ci [= les matières en option au lycée] sont un des moyens utilisés par les familles comme support [sic] de la différenciation sociale des classes et le contournement de la carte scolaire. » (Investir dans le social, éditions Odile Jacob, 2009, p. 158.) Support de la différenciation et de le contournement… Est-ce autre chose que de la causette hâtivement transcrite ? Certes, Delors et Dollé ne sont pas des écrivains professionnels. Au contraire de Pascal Bruckner, qui laissait imprimer dans La tentation de l’innocence, déjà, en 1995 : « [D]ans la Bible l’élection est la charge que Dieu transmet à Moïse et les siens pour instituer l’humanité […]. » (Grasset, p. 224.)

Curieusement, dans Les particules élémentaires, Houellebecq fait commettre la même faute au personnage de Bruno, pourtant agrégé de lettres : « “Il y a des correctifs, des petits correctifs humanistes [apportés à cette tyrannie du désir qui caractérise la société moderne]… dit doucement Bruno. Enfin, des choses qui permettent d’oublier la mort. Dans Le Meilleur des mondes il s’agit d’anxiolytiques et d’antidépresseurs ; dans Île on a plutôt affaire à la méditation, les drogues psychédéliques, quelques vagues éléments de religiosité hindoue. […]” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; collection J’ai lu, p. 161.)

Il faut se faire à l’idée que seront bientôt admises dans l’usage standard les phrases du type : Pierre s’adresse aux uns et les autres ; voire même : Pierre s’adresse à les uns et les autres.

Ce sera un français simplifié. Les automates de traduction pourront enfin s’en emparer et le faire passer en un clin d’œil dans les diverses langues de l’Union européenne : que de temps gagné ! Nous avons tous emménagé sur l’« isle de Le Solécisme » (voir De Cape et de crocs, neuvième album, par Ayroles et Masbou) et nous mettons un point d’honneur à parler la « langue solécismique », même si dans notre jeunesse nous savions parler l’autre langue, cette vieillerie respectable qui continuait, sans ruptures sérieuses (le verbe énerver avait pu changer de sens, sécréter était souvent confondu avec secréter, la locution sauf à, suivie de l’infinitif, avait perdu sa signification première pour devenir un simple décalque de sauf si suivi d’une subordonnée, et après que tolérait le subjonctif, rien de très alarmant), celle des écrivains de plusieurs siècles passés.

 

Partager cet article
Repost0
27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 00:28

À l’heure où chacun met une majuscule à toutes sortes de mots qui naguère n’en prenaient pas, à l’heure où l’on fait précéder d’un zéro tout nombre inférieur à dix et où l’on écrit en chiffres ce qui s’écrivait en lettres, à l’heure où l’on imprime les patronymes en capitales à l’intérieur des phrases, à l’heure où l’on coupe les mots n’importe comment en bout de ligne (y compris les noms propres ; et même les noms propres composés, déjà pourvus d’un trait d’union entre deux éléments) ; à l’heure où l’on va parfois jusqu’à abandonner les traits d’union : comment ne pas perdre courage ? Notre crise d’identité, c’est par là qu’elle a commencé, par l’oubli des contraintes élémentaires de l’orthographe.

L’oubli de notre identité, rien ne le manifeste mieux que la désinvolture avec laquelle nous écrivons aujourd’hui notre langue. Mais, plus que d’une désinvolture, il s’agit d’un mimétisme de l’erreur, d’une soumission aveugle à tout ce qui surgit dans l’air du temps. À quelle vitesse ceux qui ont appris à bien écrire désapprennent ce qu’ils savaient, pour adopter la parlure à la mode, fût-elle aberrante ! Nous oublions que le français est la langue d’Aragon, de Balzac, de Saint-Simon, de Racine, de Rabelais, tous orfèvres de la syntaxe, à la fois maîtres et ouvriers quant au travail du style.

À vous tous, lecteurs, et à vous aussi, écrivains, – à vous tous comme à moi-même, chaque jour, – j’adresse ces recommandations ou cette supplique : observons bien, écoutons mieux, n’adoptons pas tous les usages nouveaux qui nous assiègent les oreilles, gardons la mémoire de la langue que nous avons lue, qu’on nous a apprise ; ne soyons pas sourds à nos propres paroles, ni aveugles aux signes que notre main trace sur nos pages. Et ne soyons pas de ces gens, dont parlait Valéry, « pour qui les dictionnaires n’existent pas ».

 

Partager cet article
Repost0
27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 00:12

La connaissance de l’orthographe et la maîtrise des constructions syntaxiques ont-elles perdu toute nécessité ? Les normes du bon usage ne sont-elles qu’un ensemble de conventions arbitraires, jadis inventées par l’aristocratie pour se séparer des couches inférieures de la société par un rempart supplémentaire ? Le culturel n’est-il que socioculturel ?

Le système syntaxique et orthographique du français, tel qu’il s’est constitué et amélioré au fil des siècles, m’apparaît comme une convention nourrie de logique plus que de morgue aristocratique. Exemple d’amélioration du système syntaxique du français : la règle qui veut qu’un participe, présent ou passé, s’il est mis en apposition, se rapporte au sujet de la phrase ou de la proposition. La règle vaut aussi pour le participe présent précédé de la préposition en, dit gérondif. Cet usage, favorisant la clarté de l’expression, semble avoir été adopté au XVIIIe siècle, et pas avant, puisque les écrivains de l’âge classique ne s’y pliaient guère.

L’oubli de cette règle conduit le romancier Léo Malet, dans Le soleil naît derrière le Louvre, à amoindrir l’effet comique d’une remarque que fait son héros-narrateur, le détective privé Nestor Burma, à propos de Roger Zavatter, son collaborateur habituel. « Zavatter n’entretenait pas de commerce suivi avec les poètes. / Un jour, ayant prononcé devant lui le nom de Stéphane Mallarmé, il s’était imaginé qu’il s’agissait d’un truand ainsi baptisé parce qu’il n’arrivait pas à se munir d’un revolver au fonctionnement parfait. » (Le soleil naît derrière le Louvre, 1954, chapitre V ; éditions Fleuve Noir, p. 67.) Certes, la présence du complément prépositionnel « devant lui » permet à la seconde de ces phrases de n’être pas complètement obscurcie par l’ambiguïté de sa construction, mais Malet aurait pu écrire : « Un jour, comme j’avais prononcé devant lui le nom de Stéphane Mallarmé, il s’était imaginé… ».

La prose de notre contemporain Michel del Castillo, pourtant précise et soignée, présente de fréquents manquements à la règle. J’en ai relevé plusieurs dans son essai historique publié en 2008, Le temps de Franco, livre ambitieux et passionnant, qu’on peut même juger tout à fait remarquable, si l’on réussit à faire abstraction des fautes de syntaxe qu’il contient.

« Il ne faut pas voir un hasard dans le fait que, devenu chef de l’État, les Rifains enturbannés aient formé sa garde personnelle et fourni son escorte » (Le temps de Franco, Fayard, p. 31). Le participe apposé ne se rapporte pas au sujet de la proposition mais à un nom qu’on ne fait que percevoir à travers les adjectifs possessifs sa et son. La phrase pourrait être récrite ainsi : « Il ne faut pas voir un hasard dans le fait que, devenu chef de l’État, Franco ait fait de Rifains enturbannés sa garde personnelle et son escorte ».

« Vivant en concubinage, cela aurait pu paraître inconvenant, voire indécent. » (Ibid., p. 90.) Récrivons : « Comme il [= don Nicolas Franco] vivait en concubinage, cela… »

« Comptant moins d’un million d’habitants, la Villa y Corte – Ville et Cour – [c’est-à-dire Madrid] n’avait, contrairement à Barcelone, rien d’une métropole. Sans industrie ou presque, habitée majoritairement par des fonctionnaires, la campagne en était si proche qu’elle touchait partout les faubourgs ; […]. » (Ibid., p. 113.) Le groupe « Sans industrie » et le participe « habitée » se rapportent non pas au nom campagne, mais à la ville de Madrid, qui était évoquée précédemment à travers la périphrase « Villa y Corte ». Hélas, le pronom en n’a pas assez de poids pour contrebalancer « la campagne » et nous aider à rapporter les deux appositions à leur vrai référent. À la première lecture, nous nous engageons inévitablement dans un contresens.

« Fêté, acclamé dans tout le pays, la municipalité de sa ville natale, El Ferrol, décide d’apposer une plaque devant la maison des Franco. » (Ibid., p. 117.) C’est Ramón Franco qui est fêté et acclamé, et qui voit la municipalité de sa ville natale décider d’apposer une plaque devant la maison des Franco. (Frère cadet du futur Caudillo, Ramón Franco a franchi l’Atlantique aux commandes d’un hydravion en 1926.)

« Sans avoir connu la Révolution, n’ayant pas davantage traversé une phase de libéralisme, la situation de l’Espagne en 1931 n’a rien à voir avec celle de la France en 1905. » (Ibid., p. 139.) Ce n’est pas la situation, c’est l’Espagne qui n’a pas connu de Révolution. Il faudrait donc modifier la structure même de la phrase : « N’ayant pas connu la Révolution, n’ayant pas davantage traversé une phase de libéralisme, l’Espagne se trouve en 1931 dans une situation qui n’a rien à voir avec celle de la France en 1905. »

« [P]ersuadé qu’il serait inutile de tenter d’endiguer la démagogie, il [Indalecío Prieto] feignait de coller à la ligne de son rival de toujours, espérant réussir à l’écarter un jour. Multipliant les proclamations tapageuses, chacun pourtant savait qu’il condamnait, dans son for, cette rhétorique folle. » (Ibid., p. 155.) C’est Prieto qui multiplie les proclamations, et non pas « chacun ».

« Comparaissant après la guerre devant un tribunal militaire, de nombreuses personnalités franquistes vinrent témoigner en sa faveur. » (Ibid., p. 256.) C’est l’anarchiste Melchior Rodriguez qui comparait devant le tribunal, et non pas les personnalités franquistes.

L’exemple suivant provient d’un roman de Houellebecq, Plateforme. Jean-Yves Frochot, cadre supérieur, se réveille dans le lit qu’il partage avec sa femme Audrey. Après une phrase au passé simple, la narration prend la forme d’un retour en arrière : « Ils avaient passé un week-end infect chez ses parents […]. Une fois rentrés, après trois heures d’embouteillage, Audrey avait décidé de sortir avec des amis. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 145.) Il faudrait remédier à l’ellipse de l’auxiliaire et du pronom sujet, devant le participe passé, afin de justifier la marque du pluriel que porte « rentrés ». Mais on peut difficilement écrire : « Une fois qu’ils étaient rentrés, Audrey avait décidé… » ; car « étaient rentrés » ne permet pas d’exprimer l’antériorité par rapport à « avait décidé ». Donc le plus simple serait de mettre : « Ils étaient rentrés après trois heures d’embouteillage, puis Audrey avait décidé de sortir avec des amis. »

« Arrivés à la résidence, pendant que je sortais sa valise du coffre, elle [une jeune actrice espagnole prénommée Esther] me précéda sur les quelques marches menant à l’entrée ; en apercevant le bas de ses petites fesses j’eus un étourdissement […]. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 193-194.) Quand nous fûmes arrivés à la résidence, elle me précéda…

Un autre roman, Le serrurier volant de Tonino Benacquista, nous fournit un exemple où apparaît le gérondif : « Ils s’amusèrent à inverser les rôles et Marc joua volontiers celui de l’interviewé. En voulant résumer son boulot en quelques phrases, certaines lui apprirent des choses qu’il ne s’était pas encore formulées. » (Le serrurier volant, roman de Benacquista illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 105.) Ce ne sont pas les phrases qui veulent. Celui qui veut résumer son boulot, c’est le dénommé Marc.

Autre exemple comportant le gérondif : « En 1993, [Djerzinski] avait ressenti la nécessité d’une compagnie ; quelque chose qui l’accueille le soir en rentrant. Son choix s’était porté sur un canari blanc, un animal craintif. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; collection J’ai lu, p. 15.) Celui qui rentre chez lui chaque soir, c’est Djerzinski. Il faut donc écrire : « quelque chose qui l’accueille le soir quand il rentrait ». Ou plutôt : « quelque chose qui l’accueillît le soir quand il rentrait »… Mais c’est beaucoup demander.

En revanche, j’ai lu avec plaisir le passage suivant, tiré d’un roman de Nancy Huston, Cantique des plaines, paru en 1993 : « Quand j’avais six ans, me hissant à tes côtés sur le banc du piano, tu m’as raconté l’histoire du chat de Scarlatti. » Sans la moindre ambiguïté, le participe « hissant » est apposé au pronom tu sujet de la proposition principale, et non pas au je sujet de la subordonnée. Une jolie phrase comme celle-là sera bientôt inconcevable en français, tant elle suppose de culture grammaticale chez celui qui la lit.

Cette culture grammaticale nous est nécessaire pour bien lire un poème des Fleurs du mal qui s’intitule « Une martyre ». Baudelaire y décrit longuement une jeune femme assassinée. Son « époux » l’a tuée pour se venger (la douzième strophe le qualifie d’« homme vindicatif »), sans doute d’avoir été trahi, peut-être parce qu’elle se livrait à « des fêtes étranges Pleines de baisers infernaux » (allusion probable au lesbianisme). Le corps de la femme gît sur un lit luxueux tandis que sa tête est posée sur la table de nuit, car elle a été décapitée. Pour comprendre que c’est son « époux » (mentionné seulement dans la quinzième et dernière strophe) qui l’a tuée, il faut attendre la treizième strophe du poème : « Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides / Te soulevant d’un bras fiévreux, / Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides / Collé les suprêmes adieux ? »

Le pronom il désigne l’homme vindicatif, celui que la strophe précédente du poème évoquait en ces termes : « L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante, / Malgré tant d’amour, assouvir »…

Certains professeurs ont affirmé que le participe présent « soulevant » se rapportait au pronom moi (de « Dis-moi »). Ils avaient certes bien compris que le poète contemple la scène à travers une gravure – le poème est sous-titré « Dessin d’un maître inconnu » – donc après le départ de l’assassin. Mais ces professeurs ont pensé que le poète entrait dans l’image et, aussi cruel que l’époux criminel, saisissait lui-même la tête coupée avant de l’interroger… Ils n’ont pas su voir que « soulevant » est apposé au sujet il du verbe « a… collé ». La syntaxe, qui pour les écrivains de l’époque de Baudelaire n’était pas encore un vain mot, impose cette analyse. Le poète sait que le participe présent ne peut se rapporter qu’au sujet d’un verbe. Comme il serait absurde de vouloir l’apposer au sujet de « dis », le lecteur est amené à le rapporter au sujet de « a… collé », en acceptant que les syntagmes soient placés dans un ordre moins naturel que si le texte était en prose. Le poète imagine que l’assassin, avant de quitter le lieu du crime, a soulevé la tête coupée à la hauteur de son propre visage, pour poser un ultime baiser sur des lèvres mortes.

Le poète se contente d’adresser à cette tête, qu’il voit abandonnée sur la table de nuit, des demandes purement rhétoriques : « Réponds » et « Dis-moi » ; mais la véhémence de ces demandes est là pour traduire la puissance suggestive de la vision qu’il a eue de ce baiser macabre.

 

Si l’on veut employer un adjectif au lieu d’un participe, la règle s’applique avec plus de souplesse. Alexandre Dumas écrit, dans Les trois mousquetaires, la phrase suivante : « – Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme ; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera » (chapitre LII). Nous voyons que la construction choisie contrevient à la règle, mais nous constatons qu’elle se révèle ainsi supérieurement élégante. Tout risque d’amphibologie est-il écarté ? Presque : nous ne sommes pas tentés de joindre « faible ou forte » au nom « homme », mais l’hésitation reste possible entre deux autres donneurs d’accord : « lueur » et « âme » ; hésitation que vient dissiper la proposition située après le point-virgule. Cette construction, à la lisière de l’incorrection, se révèle pleine de naturel. Elle est expressive sans la moindre emphase. Notons cependant qu’il s’agit ici d’adjectifs qualificatifs et non de participes, et que la terminaison du second d’entre eux est bien utile pour écarter, à l’écrit comme à l’oral, toute ambiguïté quant au genre du nom auquel se rapportent les deux épithètes apposées.

 

Remarque :

Je préfère l’appellation épithète apposée ou apposition à celle, plus récente, d’épithète « détachée ». En effet, si je devais préciser à quoi cette épithète se rapporte, je ne pourrais pas dire : « épithète détachée du nom X », ni bien sûr : « détachée au nom X », tant ces formules apparaîtraient malvenues ou ambiguës (nos linguistes adeptes des innovations terminologiques semblent n’avoir jamais entrevu cette conséquence fâcheuse de leur créativité) ; alors qu’épithète « liée au nom » ou épithète « apposée au nom » sont des formulations correctes en français, et d’un maniement aisé.

 

Partager cet article
Repost0
26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 22:36

Il y a une différence très nette entre ces deux phrases : « Ne désespère pas Gilbert » et « Ne désespère pas, Gilbert ». Seul l’ajout d’un signe typographique permet de ne pas confondre la seconde avec la première. Il convient en effet de tracer une virgule avant un nom placé en apostrophe (lequel prendrait en latin la désinence du vocatif) ; et, si la phrase se poursuit, une deuxième virgule après ce nom. La deuxième virgule fait rarement défaut. Par contre, l’utilité de la première est méconnue, voire contestée, par la plupart des prosateurs français actuels… ou par leurs éditeurs.

L’omission de la virgule peut donner ceci : « Le loup mange grand-mère, ne le dérangez pas. » Si l’on a accepté le nouvel usage, qui veut que la virgule autrefois obligatoire soit désormais omise, on ne peut plus savoir si dans cet exemple grand-mère est bien le COD du verbe mange, ou si ce nom désigne la personne interpellée par le locuteur. La conséquence de pareilles amphibologies, c’est qu’il est devenu très rare qu’on puisse comprendre une phrase sans devoir se référer à son contexte.

 

[Ajouté en 2022.] Une phrase comme : Je comprends Sophie et je suis là, ne saurait être adressée à Sophie. Celui ou celle qui la prononce y mentionne Sophie. Il est question de Sophie à la troisième personne, c’est-à-dire comme d’une tierce personne. Pourtant cette phrase est extraite du dialogue suivant, transcrit par la psychothérapeute Isabelle Le Peuc’h dans son livre Un léger soupçon d’autisme : Réussir à identifier l’autisme léger pour améliorer les relations au quotidien (éditions Larousse, 2022, p. 130-131). Le dialogue commence par une question adressée par la thérapeute à sa cliente, prénommée Sophie :

« Que se passe-t-il pour vous Sophie, maintenant ?

– Je me sens trahie. Je me sens nulle et naïve d’y avoir cru [= aux mots d’amour que son compagnon Christophe lui écrivait au début de leur relation].

– Je comprends Sophie et je suis là. Pour vous, et pour Christophe aussi. »

La virgule qui aurait dû précéder le nom Sophie manque dans la première de ces répliques, comme manquent les deux virgules qui auraient dû encadrer ce nom dans la troisième. La thérapeute ne comprend pas Sophie : elle comprend l’ensemble de la situation que vivent Sophie et Christophe. Ôtons le contexte et la phrase prend une signification différente de celle voulue par l’auteur.

 

Un album paru en France en 2008 aux éditions Être refuse de suivre la tendance générale. Écrit et illustré par la Norvégienne Gro Dahle, il s’intitule précisément : Ne désespère pas, Gilbert. Quel plaisir de voir que le traducteur Jean-Baptiste Coursaud a mis une virgule avant l’apostrophe, et que cette décision, stricte application de la règle, a été respectée jusque dans le titre du livre !

Mais la tendance est à l’avarice.

« – Tu vas être obligé de vendre mon chéri. » (Phrase prononcée au cours d’une partie de Monopoly, dans Harry est fou de Pascal Rabaté ; Gallimard, collection Fétiche, 2007.) « – Avez-vous passé une bonne soirée ? – Superbe Maurice, je vous remercie de m’avoir introduit dans le cercle de vos amis. » (Est-ce la soirée qui fut superbe ou est-ce le dénommé Maurice que son interlocuteur qualifie ainsi ?) « Veuillez sortir Paul ! », ou de manière plus tranchante : « Sortez Paul ! » (Paul est-il celui qui doit sortir ou celui qu’on doit chasser ? J’ai inventé ces phrases mais il en existe de nombreux équivalents réellement imprimés.) « – Si ma chérie, soupirai-je. » (Matthieu Jung, Principe de précaution, Stock, 2009, p. 271.) « – Tu exagères Julien. » (Ibid., p. 275.) « – Écoute Julien, je vais être clair » (ibid., p. 276 ; le sens dans le contexte n’est pas : Écoute ce que dit Julien). « – Comment t’assures Luc… » (Ibid., p. 158 ; Luc n’est pas le COD du verbe assurer.) « – Enfin Cécile ! » (Ibid., p. 275 ; le sens dans le contexte n’est pas : Cécile est enfin là !) « – Tu veux une viennoiserie Lionel ? proposa-t-elle aimablement. » (Ibid., p. 79 ; Lionel n’est pas le nom d’une boulangerie.) « Ernesto : Laisse tomber m’man… » (Marguerite Duras, La pluie d’été, éditions P.O.L, 1990, collection Folio, p. 22. Il ne faudrait pas croire que le jeune Ernesto conseille à son père de divorcer.) « Le père : Cherche encore Natacha… T’as rien remarqué d’autre ? Rien ? » (Duras, La pluie d’été, Folio, p. 30. Natacha n’est pas le nom d’une personne disparue.) « Votre poigne résistera-t-elle à l’eau de vaisselle ? Trempez ma sœur ! » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 78.) « Trempez » signifie dans ce contexte : faites tremper la vaisselle. La sœur dont on parle (une religieuse) est la personne à qui l’injonction s’adresse : ce mot n’est pas le COD du verbe à l’impératif.

Sous la plume de Christian Bobin (au début des Ruines du ciel), on voit surgir un « À demain Didier ! » du plus mauvais effet. Pas ambigu du tout, certes, mais inélégant, reflet d’un usage relâché de la langue. Le personnage dont on nous donne à entendre le langage et le phrasé peut très bien ignorer qu’il faut mettre une virgule ; l’écrivain doit avoir à cœur de montrer à ses lecteurs que lui-même connaît la grammaire. Il sait, l’écrivain, que certaines virgules sont purement grammaticales et ne correspondent pas nécessairement à une pause dans la lecture à voix haute. La ponctuation n’est pas d’abord censée refléter la prononciation : elle est là pour aider à saisir d’un seul coup d’œil la structure de la phrase.

Hélas, on juge plus moderne de n’écrire désormais que les signes de ponctuation qui s’entendent à l’oral.

Matthieu Jung, dans sa prose, adopte un certain nombre d’usages contemporains, mais pas tous. En dépit de quelques maladresses (qui sont peut-être volontaires…) dans le choix des verbes introducteurs du style direct, son roman Principe de précaution se révèle tout à fait lisible – et plus que cela : savoureux. Lorsque Jung ironise sur les délices de la modernité, il est d’une drôlerie irrésistible. L’un des dialogues à plusieurs interlocuteurs, que l’auteur excelle à composer, est là pour révéler que les sketchs de Coluche ne sont plus compris ; Coluche qui, dans la bouche de la femme du narrateur, n’est plus que le « créateur des Restos » (chapitre XIV). Bien vu !

Plus loin, après que des « casseurs » ont roué de coups plusieurs lycéens qui manifestaient contre une réforme du système éducatif, la scène du débat entre les parents de ces derniers, dans le chapitre XVII, est un beau moment de littérature.

Je cite de nouveau cet écrivain, moins pour le critiquer que pour m’étonner de certains faits de langue que sa prose transcrit fidèlement. De fait, comment voulez-vous ponctuer des phrases pareilles ? « –  Tu vois moi Pascal, c’est ce que j’appelle la France étriquée. » (Principe de précaution, p. 122.) « – C’était intéressant non quand même ? » (Ibid., p. 268.) « – Ça existe plus Bas les masques, a rectifié Cécile. C’est Vie privée, vie publique maintenant. » (Ibid., p. 391.) La ponctuation imprimée a peut-être cessé de remplir son ancienne fonction. Aidera-t-elle encore l’écrit à traverser le temps ?

Au lecteur de se rappeler les intonations avec lesquelles il a lui-même déjà entendu prononcer de telles phrases. Mal soutenu dans ses efforts par une ponctuation paresseuse, le lecteur pourrait se voir réduit à ne connaître que son temps. Le filet de l’écriture, entre ses mailles distendues, contient avec peine le chaos des contresens possibles.

À charge pour l’écrivain de tirer un cosmos de cette matière verbale friable. Qui sait ? Un écrivain parvenu à la pleine maîtrise de la langue peut encore engendrer, par l’élaboration du style, un espace harmonieux et souverain, concurrent de la réalité quotidienne, pouvant durer quelques siècles, et cela en parlant du monde où nous vivons, de ses trivialités autant que de ses monstres mythologiques, sans la trahir, sans dissimuler aucun de ses aspects contradictoires ni aucune de ses voix.

Dans Principe de précaution, Matthieu Jung semble y être parvenu. Je plaide tout de même pour que ce talentueux romancier ponctue ainsi :

–  Tu vois, moi, Pascal, c’est ce que j’appelle la France étriquée.

On peut se dispenser de ponctuer certaines séquences comportant des mots de remplissage (« C’était intéressant non quand même ? »), et il vaut mieux ne jamais insérer de virgule dans un redoublement du sujet (« Le voisin il m’a tout raconté »). Mais il faut empêcher le nom en apostrophe de devenir par erreur complément d’un verbe ou complément d’un nom (une « viennoiserie Lionel », comme il y a une tour Eiffel), ou encore d’attirer à lui un adjectif qui s’analyse comme une exclamation elliptique et non comme un vocatif (« Superbe Maurice »). Voilà pourquoi il convient de séparer l’apostrophe du reste de la phrase, et de bien la faire précéder d’une virgule lorsque cette apostrophe ne figure pas au commencement de la phrase. À la place de l’une des deux virgules encadrantes se trouve parfois un point d’exclamation.

 

Partager cet article
Repost0
25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 07:50

Nous voyons disparaître presque tous les traits d’union utiles, et apparaître de nombreux traits d’union inutiles.

La disparition du trait d’union utile se constate couramment dans les prénoms composés : Jean-Marc Dupont devient Jean Marc Dupont, parfois même Jean M. Dupont. Les documents administratifs ont suivi le mouvement général. Dans les rares organismes qui consentent au maintien du trait d’union dans leurs imprimés, nous voyons ordinairement les secrétaires ou les directeurs introduire une autre faute juste après, en dactylographiant nos noms de la façon suivante : « Jean-marc Dupont ». Trop fatigant aussi, taper la majuscule.

Les patronymes sont imprimés en capitales dans les documents administratifs : « Jean Marc DUPONT », comme s’il fallait sans cesse écarter tout risque de confusion entre le prénom et le nom de famille. Admettons cela. Mais on ne devrait jamais procéder ainsi dans les phrases d’une narration, sous peine de dissocier exagérément le prénom et le patronyme, et de donner l’impression que le patronyme est prononcé plus haut que le prénom.

Quand ce n’est pas « DUPONT Jean Marc » qui est imprimé ! Misère… Faire précéder du patronyme le prénom, le pré-nom ! Et pas seulement dans l’annuaire du téléphone ou sur les papiers d’identité… On devrait pourtant savoir que la présence du trait d’union permet d’éviter bien des équivoques. Il nous aide, par exemple, à ne pas déformer le nom de certaines personnalités : tels Jean-Edern Hallier (prénom : Jean-Edern), Olivier Germain-Thomas (patronyme : Germain-Thomas), Jean Pierre-Bloch (patronyme : Pierre-Bloch), ou encore Louis Martin-Chauffier (prénom : Louis). Sinon, comment savoir où s’arrête le prénom et où commence le nom de famille ? Voulons-nous adopter sur ce point, comme sur tant d’autres, l’usage redoutablement flou qui est celui de la langue anglaise, où abondent les noms tels que Victor Davis Hanson ou Clarissa Pinkola Estés, auteurs de livres qu’un Français ne sait jamais à quelle lettre ranger ?

Nous voyons aussi disparaître le ou les traits d’union contenus dans le nom des villes, des départements, des régions. Les panneaux à l’entrée des agglomérations et les plaques de rue ont depuis des années entériné le nouvel usage. Même dans des documents officiels, nous lisons maintenant : « Conseil général de Meurthe et Moselle », au lieu de Conseil général de Meurthe-et-Moselle. Certes, il existe encore un « Conseil général de Maine-et-Loire », sur les papiers duquel les indispensables traits d’union semblent solidement implantés. Devons-nous donc admettre que certaines régions de France sont plus attachées que d’autres aux caractéristiques élémentaires de l’orthographe française ?

Dans l’écrit de tous les jours, ce recul est un fait patent. Qui se rappelle la différence qui existe entre « de petits enfants » et « des petits-enfants » ? Entre la « belle famille » de quelqu’un et sa « belle-famille » ? Et qui sait encore qu’il y a une différence entre « sur le champ » et « sur-le-champ » ? Le premier étant un complément circonstanciel de lieu, l’autre un adverbe qui apporte une indication de temps.

Nous voyons le trait d’union disparaître dans quelques-uns, aussi bien que dans soixante-quinze.

Le trait d’union qu’on met après l’adjectif grand, dans grand-mère, grand-rue, grand-messe ou grand-chose (Ils ne voyaient pas grand-chose), signale l’archaïsme du composé. Or ce trait d’union manque de plus en plus souvent dans le composé chef-d’œuvre, où il s’avère fort utile. C’est le trait d’union qui, signalant l’archaïsme, justifie la non-prononciation du f qui s’y trouve ; ce f qu’au contraire on entend clairement dans chef d’orchestre ou dans chef d’accusation.

De même, en oubliant de mettre à Michel-Ange son trait d’union, on modifie la prononciation de ce nom illustre (un prénom qu’il est d’usage d’employer, comme Raphaël ou Rembrandt, à la place du nom complet), et on rend perplexes les lecteurs en les plaçant devant un syntagme qui désigne un individu ayant pour prénom Michel et dont Ange serait le patronyme !

En revanche, un trait d’union intempestif tend à surgir dans plusieurs expressions très courantes, que naguère les éditeurs savaient imprimer correctement : bien sûr, double jeu, double page, extrême droite, extrême gauche, compte rendu, bande dessinée. Des traits d’union apparaissent également dans tout à fait, ainsi que dans les nombres vingt et un, trente et un, cinquante et un, etc. Je me demande qui a bien pu avoir l’idée d’introduire dans ces nombres des traits d’union, alors qu’ils y font redondance avec le et. On a vraisemblablement pris modèle sur l’expression « se mettre sur son trente-et-un », où la présence de traits d’union s’explique par la substantivation (quoique cette expression s’écrive aussi bien sans aucun trait d’union).

D’innombrables documents font désormais apparaître les graphies : « tout-à-fait », « double-jeu », « à demi-mort », « à demi-ouvert », etc., ces dernières ayant sans doute subi l’influence du syntagme à demi-tarif, dans lequel demi fait corps avec un nom. Nos contemporains ont tendance à introduire un trait d’union parasite dans la locution Qu’est-ce que (en écrivant partout : « Qu’est-ce-que ») et à méconnaître l’utilité du trait d’union dans Attends-moi (ils écrivent : « Attends moi »).

De même : « Offrez vous un nom de domaine ! », peut-on lire sur Internet. « Gérez [sic] les réactions de vos visiteurs et répondez leur sur votre blog ! » En l’absence du trait d’union qui devrait joindre le verbe, ici mis à l’impératif, et le pronom personnel postposé, on perçoit entre ces mots une pause intempestive.

Tantôt l’on veut s’épargner l’effort de tracer un signe, tantôt l’on prend une sorte de plaisir pervers à le faire proliférer.

 

Ces phénomènes ne sont certainement pas sans rapport avec la confusion qui se manifeste, dans la typographie récente, entre le trait d’union et le tiret. Sachez que c’est le tiret qui, un peu plus long que le trait d’union, se trace isolé entre deux espaces – et non pas le trait d’union. Les éditions Fayard l’ignorent lorsqu’elles laissent imprimer, à la page 222 du dernier livre de Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, le texte suivant : « Le train avançait lentement. À trente kilomètres – heure tout juste. » Oui, des kilomètres tiret heure

Nous trouvons cela dans plusieurs pages de Houellebecq : « Bruno, pour sa part, avait décidé de s’inscrire en fac de lettres : il commençait à en avoir marre des développements de Taylor – Maclaurin, et surtout en fac de lettres il y avait des filles, beaucoup de filles. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 78.) L’éditeur aurait dû imprimer : « développements de Taylor-Maclaurin » (allusion à une formule mathématique qui permet de développer les fonctions).

De même, à la page 88 de cette édition : « La faculté d’Orsay – Paris XI est la seule université en région parisienne réellement conçue selon le modèle américain du campus. » Dans ce cas précis, les espaces peuvent-elles se justifier ? L’un des noms accolés s’écrit en deux mots. Le fait de souder par le trait d’union les noms Orsay et Paris aurait-il pour effet de rendre équivoque le chiffre XI, seul élément qui se verrait séparé des précédents ? Or nous constatons le contraire. S’il avait été imprimé dans la bonne typographie de naguère, cet énoncé aurait été encore plus lisible : « La faculté d’Orsay-Paris XI est la seule université… » L’esprit en aurait saisi la structure de manière immédiate.

C’est à partir de trois noms accolés que les espaces avant et après chaque trait d’union peuvent améliorer la clarté visuelle du texte imprimé. Dans le roman Qui a tué Arlozoroff ?, de Tobie Nathan, nous lisons (Grasset, 2010, p. 39) : « En grand titre, à la une : “Alliance Staline – Ben Gourion – Hitler !” » (L’acticle porte sur un événement de 1933.) L’ancienne typographie aurait donné cette séquence opaque, que certains auraient eu peine à déchiffrer : « “Alliance Staline-Ben Gourion-Hitler !” » Dans ces conditions, l’usage récent peut se justifier. Mais il serait judicieux, en lieu et place des tirets qu’a choisis l’imprimeur des éditions Grasset, de mettre des traits d’union, tout en maintenant les espaces.

Toutefois, dans de nombreux cas, l’ajout d’espaces n’apporte strictement rien. Il est inepte d’écrire : « Nord - Pas-de-Calais », au lieu de Nord-Pas-de-Calais.

Dans un album pour enfants, Les Bêtes d’Ombre, par Anne Sibran et Stéphane Blanquet (Gallimard, 2010), le tiret a pris la place du trait d’union, purement et simplement, à toutes les pages. Le signe qui sert à indiquer qu’un personnage prend la parole au discours direct (signe dûment précédé d’un retrait et suivi d’une espace) fait également office de trait d’union entre deux mots. À toutes les pages de ce livre, le signe trait d’union a la forme du tiret demi-cadratin ! Encore heureux que le tiret ainsi mésemployé ne soit pas, de surcroît, imprimé entre deux espaces.

Observez bien cet extrait des Bêtes d’Ombre, que j’ai pris dans la page 12 et que voici très exactement reproduit : « “Petit Frère ! Réveille–toi ! Est–ce que tu vois une entrée ?” »… J’imagine que d’autres albums de la collection Giboulées des éditions Gallimard Jeunesse témoignent de ce choix typographique aberrant, qui a peut-être été considéré par le maquettiste comme étant plus… juvénile.

Rappelons que, si la langue anglaise ne connaît pas le trait d’union, elle fait usage du tiret. Ceci n’est pas loin d’expliquer cela. On dirait qu’un signe typographique qui n’existe pas en anglais n’a plus de raison d’être conservé dans notre langue. Du reste, qui d’entre nous désigne encore le brave trait d’union autrement que par la stupide appellation de « tiret du 6 » ou de « barre du 6 » ? Tout cela parce que, sur nos chers claviers, la frappe du trait d’union est commandée par la même touche que celle du chiffre 6. Le nom même de trait d’union est en train de s’effacer des mémoires (les nôtres).

 

Partager cet article
Repost0
21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 09:30

Dans un texte destiné à l’impression, tout prosateur veillait à prévenir les risques d’amphibologie. Il veillait aussi à ce que les phrases aient chacune une sorte d’autonomie. Pas seulement pour qu’elles soient citées dans les dictionnaires de l’avenir, mais par souci légitime de la solidité du style. Celle-ci épargne au lecteur la fatigue de devoir s’interrompre, toutes les trois lignes, pour tenter de comprendre une phrase mal bâtie ou pour la refaire mentalement.

Un style robuste résiste aux relectures, et amène la pensée à ne ralentir que là où l’exige la présence d’une difficulté de raisonnement ou celle d’une image poétique. Certes, on ne saurait interdire au véritable artiste la liberté d’écrire quelques phrases volontairement tordues, pour le plaisir d’en écrire, ou alors pour obliger le lecteur à sortir de son hypnose, l’hypnose dans laquelle le texte l’avait plongé, et à relire tout un paragraphe, méthode classique de « manipulation » littéraire. Mais la littérature actuelle regorge de phrases tordues indépendamment de toute intention argumentative ou esthétique et comme à l’insu de leurs auteurs.

La lecture de l’extrait suivant, bel exemple de style tarabiscoté, fait suer à grosses gouttes : « [Angeline] se fit sans doute des amies, mais pas de ces “meilleures amies” dont toute fille finit par se doter à la force de ses atouts et en assouvissement de ses nécessités prépubères. Des amies périphériques, satellisée au hasard des jeux et des rondes et des vents en bourrasques ou sagement coulis. » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 216.)

Les amies d’Angeline sont « périphériques », dit le texte. Mais, alors, qui est satellisé ? L’accord de l’adjectif (« satellisée ») donne à croire que c’est la petite Angeline. Rendue à la grammaticalité, la phrase devrait être plus explicite : « Des amies périphériques, qu’elle se faisait en se laissant satelliser au hasard des jeux et des rondes »… Pourtant, si Angeline est satellisée, alors Angeline devient elle aussi « périphérique », puisque située dans l’orbite de quelqu’un d’autre. Dans ce cas, qui tourne autour de qui ? Il est plus simple de considérer que la phrase a été défigurée par une coquille typographique : « satellisée » serait mis pour le pluriel « satellisées ». Donc Angeline aurait eu quelques amies, qui se seraient satellisées autour d’elle au moment des rondes et des jeux et au hasard des vents.

Malgré ces conjectures, nous peinons à réduire l’obscurité du texte.

Il me paraît évident que les éditeurs ont cessé de lire de près les œuvres qu’ils publient.

 

Partager cet article
Repost0
15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 21:03

Il n’empêche que les phénomènes récents sont décourageants. J’entends dire : « Ça m’è égal. » On nous annoncera bientôt le « Journal de vin heures ».

D’autre part, nous entendons déjà prononcer « quatre-vin ans », « le si’ avril », « les différen arguments », « un mystérieu informateur », « un gro investissement », « faire un gro effort »… J’ai entendu cette phrase : « Les trains qui circulent sont parfois en très mauvai état. » Or, s’il est usuel de ne pas lier parfois au mot suivant, il est anormal de ne pas faire entendre le s final de mauvais devant un nom qui commence par une voyelle.

Il est loin le temps où une chaîne de magasins pouvait être nommée Prisunic. Les créateurs de ces magasins, au début des années 1930, ont transcrit dans la graphie la manière dont se prononçait alors l’expression « prix unique » (chacun des magasins proposait de riches assortiments de produits de consommation courante et les vendait à prix modique, à prix « unique » : tous les sous-vêtements à dix francs, etc.).

Quoi d’autre ? « C’est de plus en plu important », voire même : « c’est de plu en plu important », « il y a des choses plu importantes » (en concurrence avec le « pluss important » cité dans le billet précédent) ; et ainsi de suite, même dans les paroles d’écrivains réputés, interviewés sur France Culture ; même dans les paroles de Français d’un certain âge, lesquels montrent ainsi une aptitude au désapprentissage langagier au moins aussi développée que celle de leurs petits-enfants. Tout est normal.

Les jeunes parents ne disent pas encore que leur enfant sera bientôt âgé « de un han », ils continuent de lier le n à la voyelle qui le suit. Mais pour articuler la date du 31 octobre, jeunes et vieux disent déjà, avec l’hiatus : « trente et un hoctobre ». J’ai entendu récemment à la radio : « Beaucoup de Français sont en herrance », pour : en errance (c’est-à-dire « en nerrance », si j’essaie de noter le plus précisément possible la prononciation traditionnelle sans recourir aux caractères de l’alphabet phonétique).

Et c’est à la langue académique qu’on reproche de manquer de logique…

La liaison p + voyelle concerne très peu de syntagmes. Pourtant, dans une expression comme « trop élevé », même les pauvres prononçaient le p dans les années 1980. Aujourd’hui nous entendons : « c’est tro onéreux ».

Le même désintérêt pour la correction du français apparaît dans la tendance actuelle à dire et à écrire : « du orange », « du Antonioni » (ce dernier spécimen, je l’ai trouvé dans la biographie de Godard par Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p. 239) ; et non plus : « de l’orange », « de l’Antonioni ». Certes, dire : « C’est du orange », « J’aime le orange », indique sans ambiguïté qu’on parle de la couleur et non du fruit (« Toutes les couleurs sont permises, jusqu’à l’orange le plus vif » : substantif masculin). Mais comment peut-on prononcer ou coucher par écrit une séquence (« le orange », « du orange ») qui est si résolument puérile ?

Quant à ceux qui disent déjà : « un vieu écran », « un vieu ordinateur », ils infusent une jolie dose de barbarie dans la langue française. Auraient-ils peur de se tromper sur le genre en disant : « un vieil » ?

J’ai aussi entendu « Elles accusent… » être prononcé : « Elle accuse » !… par pur refus de la liaison. De même que tout le monde dit maintenant : « X avait beaucoup d’autr’ amis », au lieu de : « beaucoup d’autres z-amis ».

Dans le CD qui accompagne l’album Carmen : un opéra de Georges Bizet, raconté par Irène Jacob (éditions Gallimard Jeunesse, collection grand Répertoire, 2004), la narratrice, Irène Jacob, lit la phrase suivante : « Chaque jour, lorsque la cloche sonne midi, la place se remplit de jeunes hommes qui ne manquent jamais de venir les contempler [= les ouvrières de la manufacture de tabac] lorsqu’elles quittent leur travail pour aller déjeuner. » (Deux fois lorsque dans la même phrase… Le texte se trouve à la huitième page du livre.) Or nous entendons Irène Jacob prononcer distinctement : « la place se remplit de jeun’ hommes ». L’effet est désastreux. C’est justement parce que la prononciation « jeun’ zommes » était désagréable à l’oreille que, traditionnellement, on donnait à un jeune homme le pluriel : des jeunes gens. L’auteur du texte (Paule du Bouchet ?) a eu tort d’écrire « jeunes hommes » au lieu de « jeunes gens », et Irène Jacob a amplifié cette maladresse en omettant le s antévocalique.

 

En fuyant les liaisons, on croit éviter tout risque de pataquès, de velours ou de cuir, mais l’effet de cet évitement systématique de la difficulté n’est-il pas encore plus destructeur qu’un velours ou un cuir commis par inadvertance ?

 

Parallèlement à la disparition des liaisons traditionnelles, se manifeste une sorte de tendance contraire. Ce nouveau phénomène se présente sous deux aspects distincts. D’une part, les Français tiennent maintenant à prononcer la consonne finale de l’adjectif numéral cardinal qui se trouve placé avant un nom à initiale vocalique, en produisant entre les deux mots ce qu’on pourrait décrire comme une liaison non adoucie : « Sisse hommes ont été aperçus pénétrant dans la forêt avec du matériel encombrant ». La date du « 10 août » se voit ainsi prononcée comme l’adjectif dissoute. Tout cela va dans le même sens que le « pluss himportant » déjà décrit.

D’autre part, on entend prononcer la consonne finale de tel ou tel adjectif numéral alors qu’elle aurait dû être amuïe devant un substantif commençant par une consonne. Exemples : « le disse mai » (pour le dix mai), prononciation qui m’a heurté dans les propos radiodiffusés d’un écrivain par ailleurs très érudit ; ou la date du « 10 juin », prononcée comme l’adjectif disjoint ; ou encore : « En maternelle tu gères tout le temps cinq ou sisse choses différentes ». Mais aussi : cinq cents (« cin cents »), aujourd’hui prononcé « cinK cents ». Attendez cinq minutes est devenu : « Attendez cinK minutes. » Les médias nous parlent du « pont du huitte mai », de la commémoration du « dix-huitte juin », et j’entends même de vieux gaullistes, lorsqu’ils évoquent l’appel lancé en 1940 sur les ondes de la BBC, adopter cette prononciation que rien ne justifie.

Les prononciations les plus anarchiques se sont répandues : « si’ euros » ou « sisse euros » ; « disse hiboux » et « sisse hors-d’œuvre »… Mais on n’entendra plus : « sizeuros », pourtant correcte. Pour « di’ hiboux » et « si’ hors-d’œuvre », qui ne sont rien d’autre que les syntagmes dix hiboux et six hors-d’œuvre correctement prononcés, s’ils n’ont pas encore disparu, je pense que c’est parce qu’ils nous rappellent nos paiements de « si’ euros » ou de « di’ euros ».

J’aurai mainte occasion de le redire : les mots français sont devenus des pierres toutes lisses qui ne s’emboîtent plus entre elles. Faire les liaisons, c’était revendiquer la connaissance de l’orthographe. Désormais nous parlons et écrivons le français en protégeant chaque mot par un glacis d’ignorance, non seulement comme si nous ne maîtrisions plus du tout cette langue, mais comme si nous voulions affirmer, par un phrasé haché et hésitant, notre volonté de ne plus la maîtriser, de nous désolidariser de son fonctionnement antérieur, pour mieux habiter le village universel, le village mondialqu’en bon franglais nous appelons désormais : Village global.

 

Partager cet article
Repost0