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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 22:36

Il y a une différence très nette entre ces deux phrases : « Ne désespère pas Gilbert » et « Ne désespère pas, Gilbert ». Seul l’ajout d’un signe typographique permet de ne pas confondre la seconde avec la première. Il convient en effet de tracer une virgule avant un nom placé en apostrophe (lequel prendrait en latin la désinence du vocatif) ; et, si la phrase se poursuit, une deuxième virgule après ce nom. La deuxième virgule fait rarement défaut. Par contre, l’utilité de la première est méconnue, voire contestée, par la plupart des prosateurs français actuels… ou par leurs éditeurs.

L’omission de la virgule peut donner ceci : « Le loup mange grand-mère, ne le dérangez pas. » Si l’on a accepté le nouvel usage, qui veut que la virgule autrefois obligatoire soit désormais omise, on ne peut plus savoir si dans cet exemple grand-mère est bien le COD du verbe mange, ou si ce nom désigne la personne interpellée par le locuteur. La conséquence de pareilles amphibologies, c’est qu’il est devenu très rare qu’on puisse comprendre une phrase sans devoir se référer à son contexte.

 

[Ajouté en 2022.] Une phrase comme : Je comprends Sophie et je suis là, ne saurait être adressée à Sophie. Celui ou celle qui la prononce y mentionne Sophie. Il est question de Sophie à la troisième personne, c’est-à-dire comme d’une tierce personne. Pourtant cette phrase est extraite du dialogue suivant, transcrit par la psychothérapeute Isabelle Le Peuc’h dans son livre Un léger soupçon d’autisme : Réussir à identifier l’autisme léger pour améliorer les relations au quotidien (éditions Larousse, 2022, p. 130-131). Le dialogue commence par une question adressée par la thérapeute à sa cliente, prénommée Sophie :

« Que se passe-t-il pour vous Sophie, maintenant ?

– Je me sens trahie. Je me sens nulle et naïve d’y avoir cru [= aux mots d’amour que son compagnon Christophe lui écrivait au début de leur relation].

– Je comprends Sophie et je suis là. Pour vous, et pour Christophe aussi. »

La virgule qui aurait dû précéder le nom Sophie manque dans la première de ces répliques, comme manquent les deux virgules qui auraient dû encadrer ce nom dans la troisième. La thérapeute ne comprend pas Sophie : elle comprend l’ensemble de la situation que vivent Sophie et Christophe. Ôtons le contexte et la phrase prend une signification différente de celle voulue par l’auteur.

 

Un album paru en France en 2008 aux éditions Être refuse de suivre la tendance générale. Écrit et illustré par la Norvégienne Gro Dahle, il s’intitule précisément : Ne désespère pas, Gilbert. Quel plaisir de voir que le traducteur Jean-Baptiste Coursaud a mis une virgule avant l’apostrophe, et que cette décision, stricte application de la règle, a été respectée jusque dans le titre du livre !

Mais la tendance est à l’avarice.

« – Tu vas être obligé de vendre mon chéri. » (Phrase prononcée au cours d’une partie de Monopoly, dans Harry est fou de Pascal Rabaté ; Gallimard, collection Fétiche, 2007.) « – Avez-vous passé une bonne soirée ? – Superbe Maurice, je vous remercie de m’avoir introduit dans le cercle de vos amis. » (Est-ce la soirée qui fut superbe ou est-ce le dénommé Maurice que son interlocuteur qualifie ainsi ?) « Veuillez sortir Paul ! », ou de manière plus tranchante : « Sortez Paul ! » (Paul est-il celui qui doit sortir ou celui qu’on doit chasser ? J’ai inventé ces phrases mais il en existe de nombreux équivalents réellement imprimés.) « – Si ma chérie, soupirai-je. » (Matthieu Jung, Principe de précaution, Stock, 2009, p. 271.) « – Tu exagères Julien. » (Ibid., p. 275.) « – Écoute Julien, je vais être clair » (ibid., p. 276 ; le sens dans le contexte n’est pas : Écoute ce que dit Julien). « – Comment t’assures Luc… » (Ibid., p. 158 ; Luc n’est pas le COD du verbe assurer.) « – Enfin Cécile ! » (Ibid., p. 275 ; le sens dans le contexte n’est pas : Cécile est enfin là !) « – Tu veux une viennoiserie Lionel ? proposa-t-elle aimablement. » (Ibid., p. 79 ; Lionel n’est pas le nom d’une boulangerie.) « Ernesto : Laisse tomber m’man… » (Marguerite Duras, La pluie d’été, éditions P.O.L, 1990, collection Folio, p. 22. Il ne faudrait pas croire que le jeune Ernesto conseille à son père de divorcer.) « Le père : Cherche encore Natacha… T’as rien remarqué d’autre ? Rien ? » (Duras, La pluie d’été, Folio, p. 30. Natacha n’est pas le nom d’une personne disparue.) « Votre poigne résistera-t-elle à l’eau de vaisselle ? Trempez ma sœur ! » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 78.) « Trempez » signifie dans ce contexte : faites tremper la vaisselle. La sœur dont on parle (une religieuse) est la personne à qui l’injonction s’adresse : ce mot n’est pas le COD du verbe à l’impératif.

Sous la plume de Christian Bobin (au début des Ruines du ciel), on voit surgir un « À demain Didier ! » du plus mauvais effet. Pas ambigu du tout, certes, mais inélégant, reflet d’un usage relâché de la langue. Le personnage dont on nous donne à entendre le langage et le phrasé peut très bien ignorer qu’il faut mettre une virgule ; l’écrivain doit avoir à cœur de montrer à ses lecteurs que lui-même connaît la grammaire. Il sait, l’écrivain, que certaines virgules sont purement grammaticales et ne correspondent pas nécessairement à une pause dans la lecture à voix haute. La ponctuation n’est pas d’abord censée refléter la prononciation : elle est là pour aider à saisir d’un seul coup d’œil la structure de la phrase.

Hélas, on juge plus moderne de n’écrire désormais que les signes de ponctuation qui s’entendent à l’oral.

Matthieu Jung, dans sa prose, adopte un certain nombre d’usages contemporains, mais pas tous. En dépit de quelques maladresses (qui sont peut-être volontaires…) dans le choix des verbes introducteurs du style direct, son roman Principe de précaution se révèle tout à fait lisible – et plus que cela : savoureux. Lorsque Jung ironise sur les délices de la modernité, il est d’une drôlerie irrésistible. L’un des dialogues à plusieurs interlocuteurs, que l’auteur excelle à composer, est là pour révéler que les sketchs de Coluche ne sont plus compris ; Coluche qui, dans la bouche de la femme du narrateur, n’est plus que le « créateur des Restos » (chapitre XIV). Bien vu !

Plus loin, après que des « casseurs » ont roué de coups plusieurs lycéens qui manifestaient contre une réforme du système éducatif, la scène du débat entre les parents de ces derniers, dans le chapitre XVII, est un beau moment de littérature.

Je cite de nouveau cet écrivain, moins pour le critiquer que pour m’étonner de certains faits de langue que sa prose transcrit fidèlement. De fait, comment voulez-vous ponctuer des phrases pareilles ? « –  Tu vois moi Pascal, c’est ce que j’appelle la France étriquée. » (Principe de précaution, p. 122.) « – C’était intéressant non quand même ? » (Ibid., p. 268.) « – Ça existe plus Bas les masques, a rectifié Cécile. C’est Vie privée, vie publique maintenant. » (Ibid., p. 391.) La ponctuation imprimée a peut-être cessé de remplir son ancienne fonction. Aidera-t-elle encore l’écrit à traverser le temps ?

Au lecteur de se rappeler les intonations avec lesquelles il a lui-même déjà entendu prononcer de telles phrases. Mal soutenu dans ses efforts par une ponctuation paresseuse, le lecteur pourrait se voir réduit à ne connaître que son temps. Le filet de l’écriture, entre ses mailles distendues, contient avec peine le chaos des contresens possibles.

À charge pour l’écrivain de tirer un cosmos de cette matière verbale friable. Qui sait ? Un écrivain parvenu à la pleine maîtrise de la langue peut encore engendrer, par l’élaboration du style, un espace harmonieux et souverain, concurrent de la réalité quotidienne, pouvant durer quelques siècles, et cela en parlant du monde où nous vivons, de ses trivialités autant que de ses monstres mythologiques, sans la trahir, sans dissimuler aucun de ses aspects contradictoires ni aucune de ses voix.

Dans Principe de précaution, Matthieu Jung semble y être parvenu. Je plaide tout de même pour que ce talentueux romancier ponctue ainsi :

–  Tu vois, moi, Pascal, c’est ce que j’appelle la France étriquée.

On peut se dispenser de ponctuer certaines séquences comportant des mots de remplissage (« C’était intéressant non quand même ? »), et il vaut mieux ne jamais insérer de virgule dans un redoublement du sujet (« Le voisin il m’a tout raconté »). Mais il faut empêcher le nom en apostrophe de devenir par erreur complément d’un verbe ou complément d’un nom (une « viennoiserie Lionel », comme il y a une tour Eiffel), ou encore d’attirer à lui un adjectif qui s’analyse comme une exclamation elliptique et non comme un vocatif (« Superbe Maurice »). Voilà pourquoi il convient de séparer l’apostrophe du reste de la phrase, et de bien la faire précéder d’une virgule lorsque cette apostrophe ne figure pas au commencement de la phrase. À la place de l’une des deux virgules encadrantes se trouve parfois un point d’exclamation.

 

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commentaires

L
<br /> Bonjour, <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> J'apprécie beaucoup votre article sur la virgule. Je suis moi-même totalement desespérée de la perte de son usage et des inepties que cela engendre. <br /> <br /> <br /> Cependant, j'ai un doute pour l'une de ses manifestations. Peut-être pourrez-vous m'éclairer et régler un différent récurrent sur l'emploi de la virgule avec un de mes amis. Doit-on inscrire une<br /> virgule lorsqu'on s'adresse à quelqu'un en début de lettre ? Par exemple: "Bonjour, Juan," <br /> <br /> <br /> Cet emploi me paraît inapproprié mais en relisant les règles sur l'apostrophe, je suis un peu confuse. J'espère que vous pourrez m'enlever ce terrible doute. <br /> <br /> <br /> Lucile<br />
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F
<br /> <br /> Bonjour à vous, Lucile.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Comme vous venez de le constater, je fais systématiquement apparaître une virgule entre la formule de salutation et le nom de la personne à qui je l’adresse. En<br /> effet, ce nom est, dans un tel énoncé, le seul élément qui soit au vocatif (autrement dit : en apostrophe). La formule de salutation, même réduite à un mot, est située sur un autre plan<br /> (« Bonjour » est un mot-phrase, une formule elliptique, qui remplace : « Ayez un bon jour », « Je vous souhaite un bon jour », « Je vous souhaite le<br /> bonjour »…).<br /> <br /> <br /> Au début du XXe siècle, la virgule était encore exigée, comme le montre cet exemple tiré d’Anatole France : « Il n’était pas tenu de dire bonjour,<br /> monsieur ! bonjour, madame ! à des personnes dont les jours et les soirs, bons ou mauvais, ne l’intéressaient pas du tout » (Le livre de mon ami, 1885 ; texte<br /> consulté dans l’éd. Calmann-Lévy de 1923, p. 38).<br /> <br /> <br /> Rappelez-vous aussi la deuxième fable du livre I de La Fontaine : «  Et bonjour, Monsieur du Corbeau. / Que vous êtes joli ! que vous me semblez<br /> beau ! », etc. Toutes les éditions font figurer la virgule entre la formule de salutation et le nom en apostrophe.<br /> <br /> <br /> Il s’agit d’une virgule purement grammaticale, qui n’est pas nécessairement prononcée. Elle est aussi nécessaire que celle qu’on devrait trouver au début des<br /> propositions subordonnées relatives à valeur explicative…<br /> <br /> <br /> Bien à vous. <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />