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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 00:12

La connaissance de l’orthographe et la maîtrise des constructions syntaxiques ont-elles perdu toute nécessité ? Les normes du bon usage ne sont-elles qu’un ensemble de conventions arbitraires, jadis inventées par l’aristocratie pour se protéger des couches inférieures par un rempart supplémentaire ? Le culturel n’est-il que socioculturel ?

Le système syntaxique et orthographique du français, tel qu’il s’est constitué et amélioré au fil des siècles, m’apparaît comme une convention nourrie de logique plus que de morgue aristocratique. Exemple d’amélioration du système syntaxique du français : la règle qui veut qu’un participe, présent ou passé, s’il est mis en apposition, se rapporte au sujet de la phrase ou de la proposition. La règle vaut aussi pour le participe présent précédé de la préposition en, dit gérondif. Cet usage, favorisant la clarté de l’expression, semble avoir été adopté au XVIIIe siècle, et pas avant, puisque les écrivains de l’âge classique ne s’y pliaient guère.

L’oubli de cette règle conduit le romancier Léo Malet, dans Le soleil naît derrière le Louvre, à amoindrir l’effet d’une remarque spirituelle que fait son héros-narrateur, le détective privé Nestor Burma, à propos de Roger Zavatter, son collaborateur habituel. « Zavatter n’entretenait pas de commerce suivi avec les poètes. / Un jour, ayant prononcé devant lui le nom de Stéphane Mallarmé, il s’était imaginé qu’il s’agissait d’un truand ainsi baptisé parce qu’il n’arrivait pas à se munir d’un revolver au fonctionnement parfait. » (Le soleil naît derrière le Louvre, 1954, chapitre V ; éditions Fleuve Noir, p. 67.) Certes, la présence du complément prépositionnel « devant lui » permet à la seconde de ces phrases de n’être pas complètement obscurcie par l’ambiguïté de sa construction, mais Malet aurait pu écrire : « Un jour, comme j’avais prononcé devant lui le nom de Stéphane Mallarmé, il s’était imaginé… ».

La prose de notre contemporain Michel del Castillo, pourtant précise et soignée, présente de fréquents manquements à la règle. J’en ai relevé plusieurs dans son essai historique publié en 2008, Le temps de Franco, livre ambitieux et passionnant, qu’on peut même juger tout à fait remarquable, si l’on réussit à faire abstraction des fautes de syntaxe qu’il contient.

« Il ne faut pas voir un hasard dans le fait que, devenu chef de l’État, les Rifains enturbannés aient formé sa garde personnelle et fourni son escorte » (Le temps de Franco, Fayard, p. 31). Le participe apposé ne se rapporte pas au sujet de la proposition mais à un nom qu’on ne fait que percevoir à travers les adjectifs possessifs sa et son. La phrase pourrait être récrite ainsi : « Il ne faut pas voir un hasard dans le fait que, devenu chef de l’État, Franco ait fait de Rifains enturbannés sa garde personnelle et son escorte ».

« Vivant en concubinage, cela aurait pu paraître inconvenant, voire indécent. » (Ibid., p. 90.) Récrivons : « Comme il [= don Nicolas Franco] vivait en concubinage, cela… »

« Sans industrie ou presque, habitée majoritairement par des fonctionnaires, la campagne en était si proche qu’elle touchait partout les faubourgs » (ibid., p. 113). « Sans industrie » et « habitée » se rapportent non pas au nom campagne, mais au nom Madrid, apparu au début du paragraphe. Cette phrase est particulièrement équivoque.

« Fêté, acclamé dans tout le pays, la municipalité de sa ville natale, El Ferrol, décide d’apposer une plaque devant la maison des Franco. » (Ibid., p. 117.) C’est Ramón Franco qui est fêté et acclamé, et qui voit la municipalité de sa ville natale décider d’apposer une plaque devant la maison des Franco.

« Sans avoir connu la Révolution, n’ayant pas davantage traversé une phase de libéralisme, la situation de l’Espagne en 1931 n’a rien à voir avec celle de la France en 1905. » (Ibid., p. 139.) Ce n’est pas la situation, c’est l’Espagne qui n’a pas connu de Révolution. Il faudrait donc modifier la structure même de la phrase : « N’ayant pas connu la Révolution, n’ayant pas davantage traversé une phase de libéralisme, l’Espagne se trouve en 1931 dans une situation qui n’a rien à voir avec celle de la France en 1905. »

 « [P]ersuadé qu’il serait inutile de tenter d’endiguer la démagogie, il [= Indalecío Prieto] feignait de coller à la ligne de son rival de toujours, espérant réussir à l’écarter un jour. Multipliant les proclamations tapageuses, chacun pourtant savait qu’il condamnait, dans son for, cette rhétorique folle. » (Ibid., p. 155.) C’est Prieto qui multiplie les proclamations, et non pas « chacun ».

« Comparaissant après la guerre devant un tribunal militaire, de nombreuses personnalités franquistes vinrent témoigner en sa faveur. » (Ibid., p. 256.) C’est l’anarchiste  Melchior Rodriguez qui comparait devant le tribunal, et non pas les personnalités franquistes.

L’exemple suivant provient d’un roman de Houellebecq, Plateforme. Jean-Yves Frochot, cadre supérieur, se réveille dans le lit qu’il partage avec sa femme Audrey. Après une phrase au passé simple, la narration prend la forme d’un retour en arrière : « Ils avaient passé un week-end infect chez ses parents […]. Une fois rentrés, après trois heures d’embouteillage, Audrey avait décidé de sortir avec des amis. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 145.) Il faudrait remédier à l’ellipse de l’auxiliaire et du pronom sujet, devant le participe passé, afin de justifier la marque du pluriel que porte « rentrés ». Mais on peut difficilement écrire : « Une fois qu’ils étaient rentrés, Audrey avait décidé… » ; car « étaient rentrés » ne permet pas d’exprimer l’antériorité par rapport à « avait décidé ». Donc le plus simple serait de mettre : « Ils étaient rentrés après trois heures d’embouteillage, puis Audrey avait décidé de sortir avec des amis. »

« Arrivés à la résidence, pendant que je sortais sa valise du coffre, elle me précéda sur les quelques marches menant à l’entrée ; en apercevant le bas de ses petites fesses j’eus un étourdissement […]. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 193-194.) Quand nous fûmes arrivés à la résidence, elle me précéda…

Un autre roman, Le serrurier volant de Tonino Benacquista, nous fournit un exemple où apparaît le gérondif : « Ils s’amusèrent à inverser les rôles et Marc joua volontiers celui de l’interviewé. En voulant résumer son boulot en quelques phrases, certaines lui apprirent des choses qu’il ne s’était pas encore formulées. » (Le serrurier volant, roman de Benacquista illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 105.) Ce ne sont pas les phrases qui veulent. Celui qui veut résumer son boulot, c’est le dénommé Marc.

Autre exemple comportant le gérondif : « En 1993, [Djerzinski] avait ressenti la nécessité d’une compagnie ; quelque chose qui l’accueille le soir en rentrant. Son choix s’était porté sur un canari blanc, un animal craintif. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; collection J’ai lu, p. 15.) Celui qui rentre chez lui chaque soir, c’est Djerzinski. Donc écrire plutôt : « quelque chose qui l’accueille le soir quand il rentrait ».

En revanche, j’ai lu avec plaisir le passage suivant, tiré d’un roman de Nancy Huston, Cantique des plaines, paru en 1993 : « Quand j’avais six ans, me hissant à tes côtés sur le banc du piano, tu m’as raconté l’histoire du chat de Scarlatti. » Sans la moindre ambiguïté, le participe « hissant » est apposé au pronom tu sujet de la proposition principale et non pas au je sujet de la subordonnée. Une jolie phrase comme celle-là sera bientôt inconcevable en français, tant elle suppose de culture grammaticale chez celui qui la lit – et chez celui qui l’écrit.

 

Si l’on veut employer un adjectif au lieu d’un participe, la règle s’applique avec plus de souplesse. Alexandre Dumas écrit, dans Les trois mousquetaires, la phrase suivante : « – Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme ; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera » (chapitre LII). Nous voyons que la construction choisie contrevient à la règle, mais nous constatons qu’elle se révèle ainsi supérieurement élégante. Tout risque d’amphibologie est-il écarté ? Presque : nous ne sommes pas tentés de joindre « faible ou forte » au nom « homme », mais l’hésitation reste possible entre deux autres donneurs d’accord : « lueur » et « âme » ; hésitation que vient dissiper la proposition située après le point-virgule. Cette construction, à la lisière de l’incorrection, se révèle pleine de naturel. Elle est expressive sans la moindre emphase. Notons cependant qu’il s’agit ici d’adjectifs qualificatifs et non de participes, et que la terminaison du second d’entre eux est bien utile pour écarter, à l’écrit comme à l’oral, toute ambiguïté quant au genre du nom auquel se rapportent les deux épithètes apposées.

 

Remarque :

Je préfère l’appellation épithète apposée ou apposition à celle, plus récente, d’épithète « détachée ». En effet, si je devais préciser à quoi cette épithète se rapporte, je ne pourrais pas dire : « épithète détachée du nom X », ni bien sûr : « détachée au nom X », tant ces formules apparaîtraient malvenues ou ambiguës (nos linguistes ne semblent pas s’être aperçus de cette conséquence fâcheuse qu’entraîne la nouvelle terminologie) ; alors qu’épithète « liée au nom » ou bien « apposée au nom » sont des formulations correctes en français, et qui sont claires pour tout le monde.

 

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Published by Forator
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