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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 20:21

Il est temps d’aborder la question des maladies graves qui frappent les dialogues de roman. L’auscultation de l’extrait que voici, après quelques rapides digressions, nous mènera au cœur du problème.

« – Tu n’as pas vécu à Tel-Aviv, toi ? Il m’a demandé en pointant son index. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, éditions Grasset, 2010, chapitre 3, p. 23.) Éliminons d’abord la coquille : l’incise contenant le verbe introducteur de parole ne devrait pas commencer par une majuscule, même si elle est insérée après un point d’interrogation. Écrivons donc : « – Tu n’as pas vécu à Tel-Aviv, toi ? il m’a demandé en pointant son index. » Certes, même ainsi corrigée, la phrase demeure peu satisfaisante, notamment parce qu’on y constate cet oubli d’un complément nécessaire, qui devient l’une des fautes les plus fréquemment commises aujourd’hui. L’écrivain aurait dû préciser la direction dans laquelle l’index du vieil Israélien était pointé : « en pointant son index vers le ciel » ou « vers moi ». Vu la question qu’il pose au narrateur, ce devait être « vers moi ».

J’en arrive au problème qui m’intéresse : comme beaucoup de romanciers depuis quelques années, Tobie Nathan nous donne à lire en incise : « il m’a demandé », au lieu de : « m’a-t-il demandé ».

Il est possible, comme l’affirment Grevisse et Goosse (dans Le bon usage, édition 1988, § 374), que la tendance à ne pas faire l’inversion ait été influencée par le français populaire du Midi. Le bon usage cite les exemples suivants : « Tu vois, il a dit à l’amoureux, ça c’est ma femme » (Giono, Regain, II, 2) ; « J’irai jusqu’au bout ! / – Quel bout ? il me fait » (Pagnol, Le château de ma mère).

Le parler enfantin recourait assez spontanément à la non-inversion, si l’on se fie à la langue des aventures du petit Nicolas, telle que l’écrivit René Goscinny à la fin des années 1950 : « – Ne me fais pas rigoler, espèce de menteur, je lui ai dit. / – Répète un peu ! il m’a dit. / – Espèce de menteur ! je lui ai répété. / – Bon, m’a dit Geoffroy, à la prochaine récré, on se bat. / – D’accord, je lui ai répondu. » (« À la récré, on se bat », dans Les récrés du petit Nicolas, par Sempé et Goscinny, éditions Denoël, 1961.) Comme on vient de le constater, Goscinny refuse l’inversion lorsque le sujet du verbe introducteur est un pronom personnel, de la première ou de la troisième personne, et il applique le principe de l’inversion dans les autres cas.

Si nous survolons l’ensemble de la nouvelle, nous lisons encore : « m’a dit Geoffroy », « m’a répondu Geoffroy », « a crié le Bouillon, qui est notre surveillant », « a dit Eudes », etc. Dans le récit suivant, intitulé « King », l’inversion est pratiquée de la même manière : « a répondu Rufus », « a demandé Maman », « a dit Maman », « a dit Papa ». Une seule fois, on trouve ceci : « – Quelle horreur ! elle a crié, Maman. » Dans une autre nouvelle du recueil, « La montre », on peut lire ce dialogue : « – Elle marche bien, elle a une aiguille pour les œufs à la coque et elle brille la nuit, j’ai expliqué. / – Et dedans, elle est comment ? il m’a demandé, Alceste. » C’est sans doute pour varier le style, ou pour employer un trait caractéristique du langage enfantin, que Goscinny n’a pas mis : « a crié Maman », « m’a demandé Alceste ».

En aucun cas il ne se serait laissé aller à écrire : « – Quelle horreur ! Maman a crié », comme le feraient certains écrivains actuels, sous l’influence de l’anglais.

Car, de nos jours, cette forme de non-postposition du sujet nous donne l’impression fâcheuse d’avoir affaire à la traduction hâtive d’un roman anglais ou américain. Quand Hemingway écrit, dans The short happy life of Francis Macomber : « “Sleep well ?” Wilson asked in his throaty voice, filling a pipe », la phrase, selon les meilleures méthodes, est à traduire de la façon suivante : « – Bien dormi ? demanda Wilson de sa voix gutturale, tout en bourrant sa pipe », et non ainsi : « – Bien dormi ? Wilson a demandé de sa voix gutturale »…

Dans le chapitre 1 du roman de Tobie Nathan, puis dans les chapitres 5 à 7, qui situent leur action non plus à l’époque contemporaine mais en juin 1933, la narration utilise comme temps de base le passé simple. La postposition (ou inversion) du sujet y est faite normalement : « lui dit-il », « chuchota Ali », « murmura Fawzi », « lui lança Nahum dans le rétroviseur », « répondit Arlozoroff », etc.

Les chapitres dont l’action se situe à notre époque utilisent comme temps de base le présent et les incises émaillant les dialogues ne font apparaître la postposition que dans des cas bien précis. « – Tu connais de vieux Égyptiens ? je demande au vieux », lit-on page 30. Mais un peu plus bas : « – Alors, tu es un vrai Égyptien ! s’exclame le vieux. » Si l’on rapproche ces exemples de celui que j’ai cité en commençant ce billet (« il m’a demandé »), on se rend compte que la méthode adoptée par Tobie Nathan est très proche de celle qu’avait suivie René Goscinny pour faire s’exprimer son petit Nicolas. Certes, Tobie Nathan n’utilise pas le tour « il m’a demandé, Alceste » : ce tour paraîtrait trop enfantin. On s’en rend compte si on essaie d’y recourir pour traduire l’extrait d’Hemingway cité plus haut : « – Bien dormi ? il a demandé de sa voix gutturale, Wilson. »

Pourquoi l’écrivain s’interdit-il la postposition du sujet lorsque le verbe introducteur de parole est mis à la première personne du singulier ? Pour des raisons de simple euphonie, dirait-on. Parce que « demandé-je » serait encore plus insupportable que le non-inversé « je demande ». Cette non-inversion ne date pas d’hier. On la trouve chez Léo Malet : « – Pourquoi dites-vous cela ? je lance, brutalement. » (Casse-pipe à la Nation, 1957 ; Union Générale d’Éditions, collection 10/18, p. 106.) « – Voilà ce que c’est, je lui dis. / […] Chaque fois que quelqu’un en a un sous le blair [= un revolver], il faut qu’il demande ce que c’est, comme si ça ne se voyait pas. […] / – C’est un pétard, j’explique. Et le pétard rend les hommes égaux. » (Ibid., p. 122.) Mais dès que c’est possible sans lourdeur, Malet emploie : « dis-je », « dit Untel », « fait-elle », etc.

Car la non-postposition du sujet favorise l’amphibologie :

« – Mais pas Monco ! je remarque, pas Monco, qui l’a gardée durant plus de soixante ans. On dirait même que cette montre l’a protégé, sachant la vie qu’a eue cet homme et les dangers auxquels il a survécu… » (Qui a tué Arlozoroff ?, p. 414.)

« – Ah, vous étiez en vacances, reprend la jeune fille, dubitative… / – Oui ! En vacances ! je répète. » (Ibid., p. 416.)

Dans les passages qu’on vient de lire, les verbes introducteurs mis en incise pourraient très bien s’interpréter comme appartenant aux paroles rapportées.

Dans un San-Antonio, les « remarqué-je », « marmonné-je », « déclaré-je », « aboyé-je », « m’impatienté-je », « soupiré-je », « plaidé-je », « réitéré-je », « objecté-je » ne choquent personne, ni les « fais-je », « réponds-je », « me permets-je d’insister », « promets-je ». On les y voit toutefois alterner avec les modernes et non moins parodiques « je fais », « je lui questionne », « je beugle », « il chuchote », « il m’explique », ou encore : « j’enjoins (de culasse) ». J’ai pêché toutes ces perles dans On liquide et on s’en va, éditions Fleuve Noir, 1981, passim.

Dans un livre fort divertissant quoique aujourd’hui oublié, Jésus au bûcher (éditions du Seuil, 2000), Catherine Clément avait tenté les « coupé-je » (p. 89), « protesté-je » (p. 117, 188 et 247), « murmuré-je » (p. 137, 297, 331, 332), « commencé-je » (p. 190), « m’écrié-je » (p. 202), « soupiré-je » (p. 236), « bougonné-je » (p. 298). Les « dis-je » y passaient mieux.

Mais à vrai dire, dans chacun des passages de Jésus au bûcher dont je viens d’indiquer l’emplacement, la graphie en « é-je » est une simple coquille, ou plutôt une grossière faute d’orthographe. Puisque le passé simple est le temps principal dans tous les segments narratifs qui encadrent les dialogues, ainsi que dans les incises qui contiennent les autres verbes introducteurs du discours direct, c’est coupai-je, murmurai-je, soupirai-je, que nous aurions dû lire.

Enfin, on lira dans les extraits suivants des verbes en incise qui, contrairement aux constructions similaires figurant dans les romans de Frédéric Dard, ne témoignent d’aucune intention humoristique ou satirique :

« – Le patient a succombé ? m’enquiers-je. » (Yasmina Khadra, L’attentat, Julliard, 2005 ; réédition coll. Pocket, 2006, p. 32.) « – C’est la pire des choses qui puisse arriver à un homme, avoué-je… » (Ibid., p. 115 ; bizarrement, les points de suspension sont placés après le verbe introducteur et non avant la virgule.)

Tout cela est assez ridicule. Un effet pervers de la narration au présent. Dans la première de ces deux phrases, il faudrait que le verbe introducteur soit moins tapageur, moins sidérant. Du reste, tous les romanciers devraient renoncer à employer s’enquérir en tant que verbe introducteur du discours direct. Ce verbe plaît à beaucoup de jeunes romanciers, mais il n’est pas fait pour cette fonction. Il est précieux, sonore, inutilement emphatique, comme le sont devenus, depuis que plus personne ne sait les construire, n’avoir de cesse et enjoindre.

Quant au problème de la postposition du sujet, dans l’incise, lorsque le verbe introducteur est au présent et à la première personne du singulier, aucune solution pleinement satisfaisante ne peut lui être apportée.

Le roman en style populaire ou argotique a longtemps eu la ressource de placer la conjonction que en tête de l’incise : « – Alors où veux-tu en venir finalement ? que je lui faisais. (Céline, Voyage au bout de la nuit, éditions Denoël, 1932 ; Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Romans, volume I, p. 392.) « – Je t’ai bien compris va ! qu’elle a répondu. » (Ibid., p. 400.) L’un des narrateurs qui se succèdent dans la première partie du Hussard bleu de Roger Nimier use du même procédé : « – Et c’est comme ça que vous parlez, non ? que je fais. » (Le hussard bleu, Gallimard, 1950 ; collection Folio, p. 25.) « – Vingt et une parts, qu’y fait le margis, toujours con. » (Ibid., p. 26 ; margis = maréchal des logis.) Mais ce tour est tellement sorti de l’usage qu’il ne peut guère resservir.

 

Note :

Lorsque le verbe introducteur du discours direct est un verbe transitif direct (« murmura », « dit », « fit », « chuchota », « demanda », « répondit », « cria »…), les paroles directes au milieu desquelles il s’insère tiennent lieu du C.O.D. de ce verbe en incise. Prenons un exemple :

– Les carottes sont cuites, dit le petit Marcel.

Les carottes sont cuites : C.O.D. de « dit » ; la phrase équivaut à : Le petit Marcel dit que les carottes sont cuites ; Le petit Marcel dit : Les carottes sont cuites.

Pourtant, il n’est pas obligatoire que le verbe introducteur de parole soit transitif direct. Quelques verbes employés de la manière la plus classique, tels « reprit », « poursuivit », « intervint », « s’exclama », « s’écria », sont des verbes intransitifs, ou pris intransitivement, auxquels on peut éventuellement supposer un complément du type : par ces mots ou en ces termes (mais on lit chez de bons auteurs : s’écrier que).

Si s’enquérir me paraît devoir être évité en tant que verbe introducteur en incise, ce n’est pas parce qu’il n’est pas transitif direct, mais parce qu’il est un substitut inutilement chantourné de demander.

 

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 14:27

Les artifices grâce auxquels le narrateur passe la parole aux différents personnages posent des problèmes à tous les écrivains. Non seulement il faut attribuer un style particulier à chacun des personnages, quand une conversation est traitée au style direct, mais il faut aussi trouver comment interrompre la narration, dès qu’il y a lieu de passer de la voix du narrateur à celle d’un personnage.

Ces contraintes, qui suscitent de nombreuses difficultés d’ordre stylistique, ont été à la source d’innovations fécondes qui ont contribué à enrichir les formes littéraires et les techniques de narration. C’est en voulant renouveler les artifices traditionnels, ou en cherchant à en contourner les inconvénients, que les écrivains du XXe siècle ont inventé bien des manières nouvelles d’insérer les paroles des personnages dans la narration, comme l’ont prouvé les dialogues entrecoupés de monologues intérieurs que nous trouvons dans Ulysse de James Joyce, dans Le bruit et la fureur de Faulkner, ou dans La mort de Virgile d’Hermann Broch, et plus près de nous dans les romans de Samuel Beckett, de Nathalie Sarraute ou de Thomas Bernhard. Mais c’est aux procédés traditionnels que va la préférence de la plupart des romanciers d’aujourd’hui, et c’est dans l’usage actuel de ces procédés traditionnels que se manifestent les effets nocifs d’un mal-écrire terriblement contagieux.

Traditionnellement, l’auteur insère, au sein même des paroles qui sont rapportées au discours direct, un verbe tel que dire ou répondre, que nous appellerons verbe introducteur (introducteur de parole, introducteur du discours direct). La proposition qui contient ce verbe, muni de son sujet, est qualifiée d’incise, parce qu’elle est intercalée au milieu des mots d’une phrase ou à la fin d’une phrase, après un signe de ponctuation qui marque la coupure.

L’écrivain peut prolonger le verbe introducteur par un commentaire personnel, par une indication portant sur le son de la voix, sur le ton qu’adopte le locuteur ou sur les gestes qui ont accompagné les paroles.

 

Note liminaire : les guillemets français (chevrons) qui encadrent les citations sont de moi. Seules exceptions à signaler : les extraits, qu’on lira ci-dessous, de Sylvie de Nerval, des Conquérants de Malraux et de La carte et le territoire de Michel Houellebecq, où les guillemets français sont à chaque fois de l’auteur. Ces extraits-là ont été mis entièrement en italique pour qu’ils se distinguent aisément de mon commentaire. Partout ailleurs, lorsque l’auteur a utilisé des guillemets, ceux-ci deviennent dans mes transcriptions des guillemets anglais. S’il y a un tiret, celui-ci est de l’auteur. À l’intérieur de mes transcriptions, chaque trait oblique correspond à un alinéa du texte original.

 

Avant d’en venir aux choses sérieuses, penchons-nous brièvement sur ce que j’appellerai les maladies bénignes du dialogue de roman.

 

1. Tout écrivain devrait savoir que la proposition incise ne peut être séparée des propos du personnage que par une virgule, un point d’interrogation, ou un point d’exclamation. Les séquences « ?, » (point d’interrogation puis virgule) ou « !, » (point d’exclamation puis virgule) sont fautives.

En revanche, la séquence « …, » (points de suspension puis virgule) est correcte et devrait toujours être employée lorsqu’une phrase mise au discours direct s’achève par des points de suspension et se voit immédiatement suivie de l’incise contenant le verbe introducteur.

Signalons, au passage, qu’il devient urgent de combattre le nouvel usage aberrant qui consiste à faire précéder d’une virgule une série de points de suspension située à la fin d’une énumération. Nous lisons cela partout désormais : « Les enfants verront des chevaux, des ânes, des chèvres,… » Tout se passe comme si un interdit avait été jeté sur le bon vieil etc. et que son remplacement par des points de suspension avait fusionné avec l’habitude qu’on avait de faire précéder etc. d’une virgule. Mais qui ne voit aussitôt que cette virgule est inutile ? Une fois de plus, les gens qui écrivent aujourd’hui renoncent à un usage qui était logique et motivé, pour se mettre à suivre et à imposer un usage absurde qui ne répond à aucune nécessité rationnelle.

Quant au fait d’omettre la virgule après une série de points de suspension, à la charnière du discours direct et de l’incise indiquant l’identité du locuteur, c’est un choix typographique aujourd’hui bien ancré dans l’usage, même dans les rééditions de romans anciens, tels ceux d’Alexandre Dumas dans la collection Bouquins. Fort heureusement, les points de suspension sont rares dans les dialogues de Dumas, où ils servent simplement à indiquer une hésitation, un essoufflement, une interruption.

J’ouvre n’importe quel roman pour collégiens, par exemple Oksa Pollock, tome 1, par Anne Plichota et Cendrine Wolf (édité à compte d’auteur en 2007, réédité par XO en 2010), et je tombe assez vite sur des cas de ce genre, parfois préservés de toute ambiguïté, comme ici, grâce à l’usage de l’inversion et à l’emploi du passé simple : « – Non, ça ne va pas très fort… avoua-t-elle » (p. 73) ; « – Je crois que j’ai compris… marmonna Oksa » (p. 135) ; « – Maman… gémit encore plus fort Oksa » (p. 201) ; « – Hum hum… dit-elle » (p. 272) ; « – Oui, ça va, ma vieille… répondit-il » (même page). Quant aux points de suspension en eux-mêmes, on aura noté, en lisant ces quelques extraits de dialogue, qu’ils n’influent guère sur la signification. L’auteur bicéphale met des points de suspension à la fin de chaque réplique ou presque, pour vous suggérer que la phrase possède un sens caché, en vous laissant le soin de le découvrir. Dans un roman fondé sur un parcours initiatique, les personnages doivent se montrer pensifs. Mais ces dialogues sont loin de contenir autant de sous-entendus qu’ils exhibent de séries de points de suspension.

Dans le cas de la réplique suivante : « – Et ?… demanda doucement Pavel » (ibid., p. 93), l’ajout d’une virgule est également souhaitable, même si cela aboutit à une succession de trois signes typographiques (« – Et ?…, demanda doucement Pavel »).

L’omission de cette virgule peut aboutir à des cas de franche incertitude :

« [Barbara] se tait. Elle est soudain sérieuse. / – La dernière fois que vous l’avez vu… je répète. / – Oui, la dernière fois que je l’ai vu, il m’a dit, comme ça, qu’il voulait m’offrir quelque chose. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 229-230.) Comment peut-on encore identifier la présence d’un verbe introducteur de parole dans ce « je répète », qui n’applique pas l’usage de l’inversion et qui n’est séparé par aucune virgule des points de suspension appartenant aux propos rapportés ? On peut aisément croire qu’il s’agit de la suite des paroles adressées par le narrateur à la jeune Barbara.

 

2. De nombreux professeurs persistent à enseigner à leurs élèves qu’il faudrait ouvrir tout dialogue par des guillemets et, à la fin, le refermer par des guillemets. Autrement dit, faire précéder de guillemets ouvrants la première prise de parole, sans leur adjoindre aucun tiret, et faire suivre la dernière prise de parole de guillemets fermants… alors que ces guillemets chargés d’ouvrir le dialogue et, à la fin, de le refermer ont été supplantés depuis plus d’un demi-siècle par le tiret mis devant chaque prise de parole, même la première (les guillemets restant alors disponibles pour encadrer les pensées d’un personnage).

L’usage moderne consistant à mettre un tiret à toutes les répliques a l’avantage d’être parfaitement cohérent et de pouvoir être mis à la portée des collégiens plus aisément que l’usage ancien.

Néanmoins, la présentation moderne du dialogue ne sera vraiment lisible que si les professeurs daignent exiger de leurs élèves qu’ils pensent à ménager un retrait d’un ou deux centimètres à chaque alinéa, donc à chaque réplique. La chose ne sera pas facile à obtenir, étant donné que les journaux ont depuis longtemps adopté la présentation sans alinéas des paragraphes, et que cet usage a été suivi par plusieurs collections de romans pour jeunes lecteurs et par bon nombre de manuels scolaires.

L’application de cet usage moderne des tirets, associé à celui des alinéas, aurait aussi pour conséquence de délivrer les collégiens du souci de devoir refermer leurs guillemets au bon endroit. Les professeurs ignorent souvent eux-mêmes à quel endroit les guillemets se ferment et se rouvrent, lorsque deux répliques successives ne sont séparées que par quelques mots de récit ou de description, ou lorsque la dernière réplique d’un échange se conclut par un verbe introducteur en incise. Après le dernier mot du discours direct ou après ce verbe introducteur ?

Un exemple rendra mon propos plus clair :

[Sylvie] l’embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs, puis songea enfin à me présenter, en disant : « C’est mon amoureux ! »

J’embrassai à mon tour la tante qui dit : « Il est gentil… C’est donc un blond !… – Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie. – Cela ne dure pas, dit la tante, mais vous avez du temps devant vous, et toi qui es brune, cela t’assortit bien. – Il faut le faire déjeuner, la tante », dit Sylvie. Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du lait, du pain bis, du sucre […]. (Gérard de Nerval, Sylvie, chapitre VI.)

À l’époque de Nerval, on ouvrait les guillemets au démarrage de chaque réplique, on les refermait le temps de glisser une ligne de narration, puis, la parole revenant aux personnages, on rouvrait les guillemets, on les laissait englober une incise brève, et, si plusieurs répliques s’enchaînaient, on remplaçait les guillemets par le tiret, etc. Le résultat est clair et fluide, mais c’est une technique difficile à maîtriser.

 

3. Lorsqu’il choisit d’encadrer par ces guillemets une réplique isolée ou l’ensemble d’une séquence dialoguée, l’écrivain ne devrait pas s’imaginer que les guillemets fermants dispensent de la virgule. Celle-ci reste nécessaire entre le discours direct et le verbe introducteur en incise.

« Il faudrait pourtant lui fermer les yeux », dit Garine, presque à voix basse, en s’approchant du corps de Klein. (André Malraux, Les conquérants, éditions Grasset, 1928 ; Le Livre de Poche, 1997, p. 188.)

En somme, la règle est la même que lorsqu’on emploie le tiret :

– Il faudrait pourtant lui fermer les yeux, dit Garine.

Les grands éditeurs connaissent-ils encore cet usage ? La carte et le territoire de Michel Houellebecq, roman paru en 2010 aux éditions Flammarion, témoigne de quelque incertitude en la matière :

« Au fait, monsieur » dit l’homme. « Joyeux Noël. Je voulais vous dire : Joyeux Noël.

– Oui, c’est vrai » fit Jed, embarrassé. « Joyeux Noël à vous aussi. »

(La carte et le territoire, p. 17 ; les guillemets chevrons, qui sont tous de l’auteur, abondent comme dans les éditions anciennes de L’éducation sentimentale.)

En d’autres endroits du même roman, on trouve tantôt la virgule, tantôt son absence. Par exemple à la page 45 :

« Je suis content que tu sois autonome », répondit son père. […] « Je vais t’aider à acheter un appartement à Paris, quand même » poursuivit-il.

En revanche, la virgule doit être omise lorsque le discours direct qui précède l’incise s’achève par un point d’interrogation ou d’exclamation. Dans ce cas-là aussi, il convient de procéder comme en l’absence des guillemets.

« Comprends-tu vraiment ce que cela peut être : le remords ? » demanda-t-il soudain. (Malraux, Les conquérants, Le Livre de Poche, p. 83.)

« Assez ! » dit Garine. (Ibid., p. 211.)

 

4. S’il y a un procédé qui ne cesse de se répandre et qui m’apparaît comme une nouvelle maladresse, ce sont les répliques notées :

– …

Le tiret amorçant la prise de parole directe est suivi d’une série de points de suspension, puis le texte revient à la ligne. Ce procédé est censé indiquer qu’un personnage garde le silence ou qu’on n’entend pas ce qu’il dit (toujours après une réplique proférée au discours direct par un autre personnage, et généralement avant que cet autre personnage reprenne la parole). J’y vois une facilité, qui pourrait bien avoir été empruntée aux scripts du cinéma. Cette manière de noter les silences du dialogue a certes été utilisée par Malraux : à deux reprises dans Les conquérants, d’abord lorsque le narrateur écoute, à travers une natte, Garine dialoguer avec un interlocuteur parlant « confusément » (Le Livre de Poche, p. 95, deux répliques en points de suspension), puis lorsque Garine s’entretient, au téléphone, avec un officier de l’armée communiste de Canton dont le narrateur ne peut entendre les paroles (Le Livre de Poche, p. 131, quatre répliques en points de suspension). Malraux réutilise le procédé dans La condition humaine : lorsque Ferral parle au téléphone (Folio, p. 84), chacune des deux réponses de son interlocuteur est ainsi matérialisée par un tiret suivi de points de suspension. Enfin, dans L’espoir, le procédé apparaît deux fois en 590 pages (p. 162, puis p. 481 et 482 de l’édition Folio). Il s’agit, les deux fois, d’une conversation téléphonique. Dans le premier passage, la réplique effacée est celle de l’interlocuteur situé à l’autre bout du fil.

En revanche, dans le second passage, les paroles d’un représentant de l’état-major, qui viennent de l’autre bout du fil, sont restituées en phrases complètes, comme si la voix jaillie du téléphone était entendue de toutes les personnes présentes dans la pièce, et le fameux tiret introduisant des points de suspension matérialise trois silences du lieutenant-colonel Manuel, le personnage sur lequel le récit est focalisé, celui que la narration nous « montre ». Cette scène illustre déjà l’usage actuel, illogique ou contre-intuitif, qui veut que les points de suspension signifient le silence d’un personnage qui n’est pas hors champ.

Ces répliques faites d’un silence standardisé sont nombreuses dans Quelqu’un d’autre, roman de Tonino Benacquista (Gallimard, 2002), comme dans L’Olympe des infortunes, roman de Yasmina Khadra (Julliard, 2010). L’écrivain a dû trouver le procédé amusant alors que c’est plutôt l’indice d’une capitulation. Ces vides dans le dialogue me donnent l’impression que le romancier n’a pas su traduire par une phrase descriptive appropriée le désarroi ou le mutisme de ses personnages.

Daniel Pennac a utilisé ce procédé à partir de La fée carabine (Gallimard, 1987), non seulement dans les deux ou trois séquences dialoguées de ce roman qui se voient présentées sous la forme d’un texte de théâtre, d’une succession de répliques précédées du nom en capitales de chacun des interlocuteurs, mais aussi dans deux dialogues plus classiquement romanesques, encadrés par des segments narratifs, d’abord dans le chapitre 20 : sur une seule ligne, lors d’un échange par téléphone entre deux personnages ; ensuite dans le chapitre 25, lors d’un autre dialogue entre deux personnages, mais d’une manière encore plus gratuite, puisqu’on y trouve deux répliques muettes qui se succèdent.

Le principal défaut de ce procédé, c’est qu’il n’est intelligible que dans une lecture silencieuse et solitaire du texte, alors que la conception classique d’une bonne prose voudrait que celle-ci reste claire lorsqu’elle est lue à voix haute par une tierce personne.

Des silences stylisés, des répliques muettes qui se voient mais ne sont pas proférables : il y a là une forme très voyante de distanciation narrative, par l’insistance sur le tracé des signes. L’écrivain a envie de donner un grand coup de coude à son lecteur, pour lui rappeler que les scènes qui prennent vie par le pouvoir hallucinatoire de la lecture sont avant tout de l’écriture imprimée sur du papier. Soit.

 

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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 09:15

L’impératif tend à disparaître, remplacé par l’indicatif présent (lequel, de nos jours, se prête facilement à la vocifération) : « Kévin, tu arrêtes ton cinéma ! »

Günther Quandt s’emporte contre sa femme Magda, après qu’elle l’a trompé publiquement avec un amant très jeune. « – Dehors, hurla Quandt, dehors ! Tu sors ! Tu sors maintenant, sur-le-champ. Tu quittes ma maison pour ne plus jamais y mettre les pieds. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 257.) Cette explosion de colère est censée avoir lieu à la fin des années 1920…

« Atlantide Sud », poème extrait d’un beau livre de Jérôme Leroy, Un dernier verre en Atlantide (la Table Ronde, 2010, p. 66), commence par ces vers : « Tu embrasses pour moi l’Atlantique / Dis-tu dans un sms / Et de ma terrasse de café à Ericeira / Je le fais / Il bleuit encore / C’est sa façon de rougir ».

J’ai relu dix fois ce début de poème avant de le comprendre. En fait, il ne faut pas construire : « Tu me dis dans un sms que tu embrasses pour moi l’Atlantique » ; mais entendre : « Embrasse pour moi l’Atlantique, (me) dis-tu dans un sms ». La femme qu’il aime, restée en France, loin de l’Atlantique, demande au poète, qui séjourne au Portugal, de donner pour elle un baiser à l’Océan. Cet usage nouveau de l’indicatif présent, exprimant, non sans ambiguïté, une invitation ou un ordre, avait dérouté ma lecture.

 

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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 08:54

Devant les noms de personnes, il est de règle que la préposition à ou de et l’article défini masculin ne se fondent pas en un seul mot : « Cyrano parle à Le Bret », « Promenez-vous dans les jardins de Le Nôtre ». En revanche, devant un nom de lieu ou un nom de journal, la fusion est obligatoire : « un article du Monde », « des vacances au Pyla » ; ou encore : « les ruelles du vieux Mans » (et non pas : du vieux Le Mans).

Or, en prenant le train, j’ai beaucoup entendu les contrôleurs de la SNCF – était-ce pour mieux se faire entendre ? – annoncer aux passagers qu’ils allaient entrer en gare « de Le Mans », et ajouter parfois : « Nous arrivons à Le Mans, terminus du train ! » Et quand, sur Internet, une petite annonce nous propose de prendre des cours de français dans la même ville du Mans, voici comment la chose nous est présentée : « Des lacunes en orthographe, en grammaire, en conjugaison ? Vous souhaitez apprendre le français et prendre des cours de français à Le Mans ? » Ce que nous aimerions savoir, c’est si la langue enseignée par un professeur particulier qui propose ses services en des termes pareils est encore du français.

Mais je pensais ne jamais devoir rencontrer le même phénomène dans un livre, ailleurs que dans les paroles d’un personnage. Je me trompais.

Dans L’aveu de toi à moi, Morgan Sportès écrit d’abord correctement : « Fâché avec sa femme, Ania, qui continuait cependant de lui envoyer un petit pécule, il partit vivre alors dans une HLM, au Vigan (tout près, donc), avec une ouvrière, jeune mais sans culture. » (L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 188.)

Hélas, plus loin, le même écrivain donne à imprimer ceci : « Ses derniers jours, il les avait passés dans un village proche de Le Vigan où il vivait avec cette ouvrière dont il avait eu un second enfant. » (Ibid., p.331.)

Encore quelques pages plus loin, le narrateur du même roman évoque… « cette tapisserie made in Hong-kong, représentant un dromadaire et des pyramides, que j’avais déjà vue, longtemps auparavant, dans la HLM de Le Vigan où il avait habité ». (Ibid., p. 335.)

Pitié !

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 21:26

Trop souvent, nous voyons les écrivains refuser le terme propre et lui préférer une formulation vague, imprécise, qui nous fait parfois douter, à la première lecture, d’avoir compris la phrase où elle se trouve. Nous la relisons alors plusieurs fois, afin d’arriver à en croire nos yeux. Cette expérience nous donne l’impression d’être en train de lire un premier jet ou un texte insuffisamment élaboré. Il est normal que des personnages dont les paroles sont rapportées au discours direct s’expriment avec maladresse dans des dialogues, comme nous le faisons tous à l’oral, et qu’ils s’expriment avec la même maladresse dans un monologue intérieur. Mais le narrateur de l’histoire, qu’il s’agisse d’un narrateur s’exprimant à la première personne ou d’un narrateur dépersonnalisé assimilable à l’auteur, devrait recourir à une langue plus ferme, plus élaborée, que celle de ses personnages.

C’est d’ailleurs le cas, en général, dans la majeure partie du discours qui peut lui être assigné. Les passages faibles n’apparaissent que de manière occasionnelle. Mais le fait qu’ils émergent de la parole du narrateur rend particulièrement audible chacune de ces ruptures, chacune de ces fausses notes, et une poignée de fausses notes suffisent à donner à la langue un aspect incohérent.

Exemples :

« Ils arrivèrent enfin dans une clairière où se trouvaient une mare gelée et une petite maison blanchie à la chaux à l’entrée de laquelle il y avait un autre garçon, vêtu comme le premier, une lampe tempête à la main. » (Jérôme Leroy, En harmonie, éditions des Équateurs, 2009, p. 127.) En dehors du fait que le mot lampe-tempête s’écrit normalement avec un trait d’union, la présence dans la même phrase de « se trouvaient » et d’« il y avait » donne l’impression d’une injustifiable lourdeur, qu’il aurait été si facile d’éviter en remplaçant cet « il y avait » par un simple « attendait ».

Le héros-narrateur d’un roman de Benjamin et Julien Guérif se décrit en train d’escalader la façade d’un pavillon de banlieue. Voici la phrase qui rend compte du moment où cet adolescent, prénommé Matthieu, parvient sur le toit du pavillon : « En quelques mouvements, j’arrive sur le toit incliné. » (Quand la banlieue dort, éditions Syros, 2009, p. 18.) Pourquoi n’avoir pas écrit : « je me hisse » ? Le narrateur a beau être un adolescent, on constate, dans toutes les parties de son récit, qu’il dispose d’un vocabulaire varié et précis. Pourquoi avoir utilisé ce verbe « j’arrive », qui ne fait pas image et qui rend la phrase obscure à la première lecture ?

À la page 50 du même roman, nous lisons : « [Les fenêtres du second étage] doivent être plus faciles à faire céder, encore faut-il y parvenir. » La formulation est ambiguë s’il s’agit ici de faire entendre : « parvenir jusqu’à elles », « parvenir à leur hauteur ».

Quand la banlieue dort renferme bien d’autres formulations paresseuses. Par exemple dans cette phrase, située à la page 51 : « La branche qui se rapproche le plus du toit est longue et solide, surplombée par une autre un peu moins épaisse, mais suffisante pour assurer notre équilibre. » À elle seule, la branche supérieure ne saurait « assurer l’équilibre » de Matthieu et de son ami. Ce sont eux qui, en s’y cramponnant, assureront leur équilibre tandis que leurs pieds se déplaceront sur la branche située en dessous. Il faudrait, quoique la répétition du pour y soit un peu lourde : « une autre un peu moins épaisse, mais suffisante pour que nous nous en servions pour assurer notre équilibre ».

Pareilles maladresses ne peuvent que décevoir un lecteur habitué à la littérature classique et moderne antérieure aux années 1990.

C’est ce sentiment d’avoir affaire à un texte mal revu qui rend si insupportable la tournure déjà stigmatisée : « Avec Untel, nous faisons… », quand elle sert à dire : « Untel et moi ».

Je l’ai encore lue dans une œuvre par ailleurs belle et soignée, au titre magnifique, Les faubourgs d’Armentières, par Alain Demouzon (éditions Fayard, 2010). Voici ce qu’on lit à la page 25 : « Un jour, dans la cave de la maison de mes parents, à l’issue d’un repas familial, avec ma fille Clémence nous ouvrons encore une fois les battants de ce grand carton », comme si les personnages, Clémence comprise, étaient au moins trois, ce que le contexte semble démentir. Si le narrateur et sa fille ne s’étaient pas isolés du reste de la famille pour aller examiner les souvenirs contenus dans ce carton, le texte dirait : « avec notre fille Clémence, nous… ». La construction imbécile (comme dirait Bernanos) est en train de devenir courante. La préférence de nos contemporains va vers le flou et vers l’amphibologie. Peut-être inévitable à l’oral, où nous inventons en parlant, ce flou nuit à la durabilité de la langue écrite.

Je suis un lecteur atlante : une phrase bien balancée me fait frissonner de joie.

Par exemple celle qui va suivre. Elle est tirée d’un roman que j’ai déjà cité plus haut, et sur lequel j’ai porté un regard impartial et glacé… Dans l’extrait qui m’intéresse à présent, le pronom il désigne l’écrivain Frédéric Fajardie, devenu, le temps d’un roman écrit par son ami Jérôme Leroy, le héros d’un polar néoprolétarien. Nous sommes en 1970, le jeune Fajardie a un peu plus de vingt ans :

« C’est un jour froid de janvier 70, alors que la neige recouvrait Paris et qu’il était obligé de remplir régulièrement de charbon le poêle antique de la librairie pour maintenir une température à peu près acceptable dans les deux cents mètres carrés et éviter que les clients ne gèlent sur place en furetant dans les rayons qu’un jeune type qu’il ne connaissait pas, aux cheveux courts et à la gueule de séminariste, entra et se dirigea vers le rayon poésie. » (Jérôme Leroy, En harmonie, p. 118.)

Si l’on daigne ajouter mentalement la virgule qui manque après « dans les rayons », on pourra admirer sans réserve la construction savante de cette phrase à large ouverture de compas mais d’allure simple et naturelle. Voyez-la se bander comme un arc, grâce à la locution C’est… que…, employée à bon escient et très intelligemment laissée au présent de l’indicatif pour qu’elle n’attire pas l’attention sur soi avec trop d’insistance. D’emblée, le lecteur enregistre qu’il devra guetter le surgissement de la proposition principale, tout en devinant que cette apparition n’est pas pour tout de suite. Les différentes subordonnées se logent tout naturellement entre le présentatif initial C’est et son corrélatif que situé plusieurs lignes plus bas. Bien joué.

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 20:43

1. Bettina, une adolescente, sort de la salle de bains de la grande maison qu’elle partage avec ses quatre sœurs.

« Un énorme drap-éponge lui entourait la tête tel le génie d’Aladin. Elle était absolument ravissante mais ses sœurs se seraient jetées au feu que de lui dire. » (Quatre sœurs, tome 2, Hortense, l’École des loisirs, 2003, p. 87.) Les deux phrases sont vraiment écrites ainsi, et aucune correction ne leur a été apportée dans la réédition en un seul volume des quatre tomes du roman, publiée en 2010, où elles figurent page 182.

Il manque un plutôt avant la séquence « que de lui dire », et on se demande ce qu’apporte à la phrase l’omission du pronom personnel COD (au lieu de : « que de le lui dire »). Enfin, j’avoue ne pas comprendre la comparaison entre une serviette de bain et le génie d’Aladin. S’agit-il d’une allusion à quelque dessin animé ? On y verrait le génie jaillir du turban d’Aladin dans un mouvement de toupie ?

 

2. « Le vieux cardinal agrippait ses deux mains à la crosse. Il s’appuyait de tout son poids, le bras et l’épaule enroulés au bois doré, comme du lierre à un arbre. » (Timothée de Fombelle, Vango, I, Entre ciel et terre, éditions Gallimard Jeunesse, 2010, p. 11.)

Les erreurs s’accumulent dans ces deux lignes. D’une part, le verbe y est incorrectement construit : le vieux cardinal aurait dû s’agripper des deux mains à la crosse. D’autre part, il manque un complément circonstanciel à côté du verbe « s’appuyait » : « y » ou « sur elle » [= la crosse]. Enfin, comment un bras et une épaule peuvent-ils « s’enrouler à » quelque chose ? D’autant plus que les verbes enrouler et s’enrouler demandent plutôt la préposition autour de.

 

3. Enfin, prenons un échantillon de prose technocratique : « [L]a rupture que représente le passage de l’école primaire (un enseignant assurant quasi totalement l’étayage [sic] d’élèves très encadrés) au collège (au moins une dizaine d’enseignants et d’autres adultes et une exigence forte d’autonomie dans l’organisation du travail de chaque élève) conduit à ce que les enfants qui ne peuvent disposer d’un [sic] soutien de leurs familles soient en [sic] grave risque [sic] de décrocher. » (Jacques Delors et Michel Dollé, Investir dans le social, éditions Odile Jacob, 2009, p. 158.)

Voilà que je découvre le tour « conduire à ce que », suivi du subjonctif (au lieu de : conduire quelqu’un à être/à faire), et il paraît que ce tour se répand. Quel charabia ! Mais cette phrase comporte tellement de gaucheries qu’il est presque ridicule de ne se plaindre que de la construction d’un verbe.

 

Parmi les écrivains populaires du XIXe siècle, qui ont longtemps souffert de la réputation d’avoir bâclé leurs romans et d’y avoir négligé le style, aucun n’a jamais écrit avec aussi peu de conscience syntaxique. S’accorder toutes les libertés, ce n’est pas ce que j’appelle réinventer la langue française, ni faire bouger la langue – pardon pour ces clichés. Les irrégularités que je viens de signaler sont au mieux des maladresses, au pire de sérieuses défaillances. Une langue qui craque et s’effondre de partout est-elle propice à l’épanouissement d’un style ? Posture de l’auteur moderne : il est devenu écrivain sans vraiment l’avoir voulu, il refuse de rivaliser avec la littérature.

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 18:49

1. Dénoter est fréquemment mis pour détonner :

« Son châle de prière lui fait de grandes ailes de sagesse qui dénotent avec sa bouille d’enfant impertinent criblée de taches de rousseur. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 155.) « De sa voix très aiguë qui dénotait avec sa corpulence, [Viktoria von Dirksen] s’exclama […] » (ibid., p. 305). Dénoter a été pris pour le verbe détonner, lequel demande à être construit avec la locution par rapport à : « ailes de sagesse qui détonnent par rapport à sa bouille d’enfant impertinent », « voix très aiguë qui détonnait par rapport à sa corpulence »… Mais c’est lourd. Le verbe jurer (avec) rendrait ces phrases moins lourdes : « ailes de sagesse qui jurent avec sa bouille », « voix très aiguë qui jurait avec sa corpulence ».

Les critiques littéraires ont un faible pour certaines formules : « Ce roman plein de suspense, mené sur un rythme haletant, dénote par son réalisme. » Or, même si l’on remplaçait « dénote » par « détonne », la phrase conserverait sa gaucherie, détonner voulant dire : ne pas être en harmonie, produire une discordance. Non seulement il serait utile de préciser par rapport à quoi le réalisme d’un roman peut « détonner », mais le mot lui-même est rarement élogieux. Quand nous disons que quelqu’un ou que quelque chose « détonne », dans un groupe ou parmi d’autres objets, nous manifestons notre réprobation, plutôt que notre satisfaction.

Mais on trouve parfois le verbe dénoter correctement employé. Par exemple à la page 402 du roman de Tobie Nathan : « [L’homme] se pencha vers elle de sa démarche raide qui dénotait le militaire et se présenta : […] » (Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset).

 

2. Derechef, qui signifie « de nouveau », est parfois employé avec le sens de l’adverbe aussitôt :

« Les huguenots sont sauvagement assassinés dans la nuit du 23 au 24 août 1572. Le mari de Marguerite est sauvé à la condition de se convertir sans plus attendre au catholicisme, ce qu’il fait derechef. » (Martine Reid, présentation des Mémoires 1569-1577 (extraits) de Marguerite de Valois, collection Folio 2 €, 2010, p. 9.)

L’adverbe derechef est-il là pour signaler qu’il s’agit d’une seconde (voire d’une énième) conversion d’Henri de Navarre, futur Henri IV, au catholicisme ? Ce n’est pas le sens qui se dégage de la phrase telle qu’elle est construite. Derechef semble y faire écho à la locution « sans plus attendre », plutôt qu’introduire dans la phrase une idée supplémentaire, Martine Reid n’ayant encore évoqué en aucun point de sa préface la question des changements de religion d’Henri de Navarre.

Pour ne plus hésiter sur le sens de cet adverbe, rappelez-vous que dans derechef il y a re- (le même que dans revérifier).

 

3. Que signifie vraiment l’expression pétition de principe ?  

« Toujours est-il que ces accommodements avec la raideur de l’initiale pétition de principe ne servirent pas à grand-chose. » (Pierre Mertens, Le don d’avoir été vivant ; recueil d’essais paru aux éditions Écriture, 2009.) L’expression « pétition de principe » surgit ici comme un synonyme ou comme un substitut de celle qui figurait quelques paragraphes plus haut, lorsque Mertens évoquait l’« initiale profession de foi [énoncée par le jeune Sartre dans Présentation des Temps Modernes] sur l’apolitisme pendable de Flaubert », allusion au passage célèbre où Sartre déclarait : « Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. »

Or une pétition de principe n’est ni une déclaration de principe(s) ni une profession de foi. C’est un terme de logique. Il désigne une faute de raisonnement (ou paralogisme) consistant à prendre pour point de départ ce qui doit être démontré. Dans son ouvrage capital, Gradus : Les procédés littéraires, Bernard Dupriez en donne (collection 10/18, 1984, p. 324) l’illustration suivante : « pour Nietzsche, toute métaphysique repose sur une pétition de principe : on ne peut définir l’être sans employer les mots c’est ». La pétition de principe est donc un faux raisonnement proche du cercle vicieux. Il peut nous arriver de commettre une pétition de principe, mais c’est un faux raisonnement qui nous échappe involontairement et non pas une déclaration emphatique par laquelle nous exprimons une conviction, la main sur le cœur.

Dans Somme toute, le troisième volume de ses mémoires, Claude Roy se garde bien de confondre les notions de pétition et de position lorsqu’il évoque le Manifeste des 121 : « Quand un gouvernement mène la répression, la gauche pensante se dépense en pétitions. […] Mais le texte qui allait devenir en quelques jours le Manifeste des 121 tranchait sur les homélies humanitaires, sur les déclarations de principes vagues et sur les pieuses déplorations auxquelles nous avions trop souvent consenti d’adhérer. […] La plume, assez reconnaissable, de Maurice Blanchot […], le ton de cet écrivain de cristal énigmatique avait donné à l’affirmation d’une position de principe la limpidité d’une affirmation calme. » (Somme toute, éditions Gallimard, 1976 ; collection Folio, p. 284-285.) Ces pages sont irréprochables.

Mais dès les années 1980, la faute apparaît. Pascal Bruckner l’a commise dans Le sanglot de l’homme blanc, en écrivant que, par rapport aux autres familles politiques composant la gauche (Bruckner mentionne le PCF, les trotskystes et le clan des maoïstes) : « Le PS, à partir d’une pétition de principe anti-impérialiste, s’est montré le plus nuancé et le plus modéré, appliquant à chaque conflit une analyse particulière, quitte à se contredire d’une fois sur l’autre. » (Le sanglot de l’homme blanc, éditions du Seuil, 1983, collection Points Actuels, p. 51, note 2.) Cette confusion serait-elle favorisée par une sorte de snobisme culturel, le mot « pétition », même employé à contresens, paraissant plus savant ?

 

4. Le verbe entailler a tendance à se voir remplacer par taillader :

« Il gît dans un tiroir glacé, reposant sous une couverture vert pâle tachée de sang, le front tailladé d’une blessure, les cheveux collés de sel » (Anne-Marie Miéville, extrait d’un portrait de son frère publié en 1994, quelques mois après la mort accidentelle de ce dernier ; cité par Antoine de Baecque dans Godard biographie, Grasset, 2010, p. 711). Ce front est soit tailladé de plusieurs blessures, soit entaillé d’une blessure.

« [Les deux patrons de la boucherie] coupent dans un geste net, sans bavure. Le jeune [= l’apprenti boucher], lui, a des états d’âme, cherche le bon endroit pour taillader, hésite, tarde, puis finit par découper dans un geste approximatif et lent. » (Fabienne Jacob, Corps, éditions Buchet-Chastel, 2010, p. 22.) Le geste du boucher, même s’il s’agit d’un apprenti maladroit, consiste à entailler la viande pour la trancher. Si le boucher échoue à l’entamer proprement du premier coup, il risque de ne faire qu’en taillader la surface. Taillader n’est pas un but.

 

5. Le verbe déposer (ou poser) a tendance à se voir remplacer par disposer :

Pour pouvoir les disposer, il faut avoir plusieurs objets et les placer l’un à côté de l’autre ou les agencer les uns par rapport aux autres. Malheureusement, le personnage qui emploie ce verbe dans les phrases suivantes l’applique chaque fois à un objet unique :

« Il n’y avait pas de lampe de chevet ; j’ai allumé une bougie dont j’avais taillé le bas pour le glisser dans le goulot d’une bouteille de vin vide que j’ai disposée près du lit, puis j’ai ouvert non pas le Voyage en Orient de Nerval mais la Bible » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, 2009, p. 90).

« Georges me faisait couler sur le visage l’eau d’une gargoulette en verre, prise devant la loge du concierge et probablement disposée là par ce dernier qui faisait le mort, tout en s’acquittant ainsi d’une offrande aux futurs morts que nous étions sans doute, selon lui » (ibid., p. 158).

« N’oublions pas la cigarette qui pend des lèvres de Murraille. Mon père a disposé la sienne entre l’annulaire et l’auriculaire. Préciosité lasse. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 13-14.) En l’occurrence, il aurait fallu écrire : « Mon père a placé la sienne… »

Semblablement, on ne s’assoit pas « autour d’une table » lorsqu’on est tout seul. Ne suivons pas l’exemple d’Olivier Maulin : « Il a posé son sac contre le mur et s’est assis autour de la table. » (Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 208.)

 

6. Le nom échelon a tendance à être confondu avec le nom échelle :

« La plénitude de l’être humain, peu frappante au niveau individuel, ne semble pas non plus réalisée à l’échelle collective. » (Olivier Rey, Une folle solitude : Le fantasme de l’homme auto-construit ; éditions du Seuil, 2006, p. 21.) Or c’est « à l’échelon collectif » qu’on peut en juger. De même qu’il faut dire : à l’échelon régional, national, européen, mondial, et non pas : « à l’échelle régionale », etc.

Frédéric Dard le savait très bien, puisque dans Y a-t-il un Français dans la salle ? il écrit tout naturellement : « Maintenant, la comédie [du nationalisme conquérant] continue à l’échelon de la planète. Agrandir son territoire, pour un peuple, est une ambition utopique. Le monde fait quarante mille kilomètres de tour de taille, pas un pouce de mieux. On ne l’agrandira jamais. » (Y a-t-il un Français dans la salle ?, premier des gros romans signés San-Antonio quoique n’appartenant pas à la saga des enquêtes du commissaire du même nom ; éditions Fleuve Noir, 1979, p. 18.)

En revanche, il est correct de dire : à grande ou à petite échelle, sur une (large, grande, vaste, petite…) échelle, sur une échelle réduite, etc. « La IIIe République, d’ailleurs sans rupture officielle en cela avec les régimes qui l’avaient précédée, mais à une échelle beaucoup plus large, s’est donné pour idéal, non pas l’égal accès de tous à la connaissance, mais l’égale possibilité de son accès. » (Renaud Camus, Du sens, P.O.L, 2002, p. 541.)

 

7. Imaginable/inimaginable et délicatesse/indélicatesse :

L’expression « possibles et imaginables » s’est absurdement transformée en : « possibles et inimaginables ».

Exemple : « [Sarkozy] va essayer de faire tous les croche-pattes inimaginables à Ségolène Royal, et c’est bien pour ça que, contre toute attente, il ne quittera sûrement pas le ministère de l’Intérieur, d’où il peut manigancer et orchestrer les pires campagnes contre sa rivale. » (J’ai lu cela sur un blog, mais j’entends couramment l’expression autour de moi et à la radio.)

La même dérive a touché l’expression en délicatesse avec, devenue : « en indélicatesse avec ». Exemple : « Une “tournée d’huissier”, c’était le terme courant pour ces journées entièrement consacrées à l’ouverture de portes de mauvais payeurs et autres individus en indélicatesse avec la justice. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, éditions Estuaire, 2006 ; réédité dans la collection Folio en 2008, p. 70.)

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 17:27

Les participes passés non accordés (lorsqu’ils sont le noyau d’une subordonnée relative introduite par que), les prépositions et les déterminants non répétés, les majuscules intempestives, les traits d’union omis entre le verbe et son pronom sujet postposé : on trouve tout cela chez Montaigne.

« Pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire et à son defaut, si extreme qu’il m’est advenu plus d’une fois de reprendre en main des livres comme recents et à moy inconnus, que j’avoy leu soigneusement quelques années au paravant et barbouillé de mes notes, j’ay pris en coustume, depuis quelque temps, d’adjouter au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu’une fois) le temps auquel j’ay achevé de le lire et le jugement que j’en ay retiré en gros, afin que cela me represente au moins l’air et Idée generale que j’avois conceu de l’autheur en le lisant. Je veux icy transcrire aucunes de ces annotations. » (Essais, livre II, chapitre X, « Des livres ».)

Note : la lettre e, placée entre le c et le u du participe conceu, ne servait qu’à adoucir le c. Ce mot se prononçait donc comme nous prononçons sa graphie moderne : conçu ; ou plutôt conçus, car nous accordons (pour combien de temps encore ?) les participes passés qui ont un COD antéposé. Quant aux graphies leu et veu, pour lu et vu, je suppose qu’elles s’expliquent par l’analogie avec -ceu.

Autre note : les accents aigus qui figurent dans les extraits ici reproduits, plus rares que dans le français moderne, sont scrupuleusement transcrits du texte d’origine.

Le choix du non-accord des participes passés n’est cependant pas constant :

« Metellus, ayant, seul de tous les Senateurs Romains, entrepris, par l’effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus, Tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer une loy injuste en faveur de la commune, et ayant encouru par là les peines capitales que Saturninus avoit establies contre les refusans […] » (livre II, chapitre XI, « De la cruauté »).

« L’aisance donc de cette mort [= celle de Caton], et cette facilité qu’il avoit acquise par la force de son ame, dirons nous qu’elle doive rabattre quelque chose du lustre de sa vertu ? » (Ibid.)

Dans les deux phrases qu’on vient de lire, les accords sont tous conformes à l’usage normé actuel. Ce n’est plus le cas dans la phrase que voici, extraite de la dernière page de ce même chapitre XI :

« Les Agrigentins avoyent en usage commun d’enterrer serieusement les bestes qu’ils avoient eu cheres, comme les chevaux de quelque rare merite, les chiens et les oiseaux utiles, ou mesme qui avoient servy de passe-temps à leurs enfans. »

Cela me remet en mémoire le célèbre préambule du livre I des Essais : « Je l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la connoissance qu’ils ont eu de moy. » Non-accord.

Mais tournons deux pages. Voici le participe passé bien accordé :

« La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensez, lors qu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c’est de les esmouvoir par submission à commiseration et à pitié. » (Chapitre premier du livre I, « Par divers moyens on arrive à pareille fin ».)

Accord après le pronom qui : « Si l’object de la divine justice et sa presence frappoient comme il dict, et chastioient son ame, pour courte qu’en fust la penitence, la crainte mesme y rejetteroit si souvent sa pensée, qu’incontinent il se verroit maistre de ces vices qui sont habitués et acharnés en luy. » (Livre I, chapitre LVI, « Des prieres ».)

Non-accord après le pronom que, à la page suivante : « Ce n’est pas sans grande raison, ce me semble, que l’Eglise defend l’usage promiscue [= bas], temeraire et indiscret des sainctes et divines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. » (Ibid.)

Lorsque cet accord en genre est audible à l’oral (faite, assise, ouverte, dite, ou, comme dans l’un des exemples précédents, acquise), je n’ai trouvé dans Montaigne aucun cas de non-accord. Je continue à chercher.

Et jamais on ne trouve chez lui un participe en -é confondu avec un infinitif en -er, ni les marques d’accord du verbe accolées à un substantif. La grammaire est déjà ordonnée.

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 13:04

1. Par l’ajout d’un adverbe ne que l’écrivain croyait explétif et que le contexte rend clairement négatif :

« Comment concevoir qu’une personne si digne [= Cécile Tesseydre, personnage du roman] ait à se reprocher quoi que ce soit ? Elle avait été victime des événements, contrainte par chantage, violée par un intrus, agressée par un pervers, rien en tout cas qui n’engageât sa responsabilité, ni ses désirs, ni ses fantasmes. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 79.)

La négation ne est de trop, car elle n’a ici rien d’un explétif : elle met vraiment à la forme négative la proposition subordonnée relative ! Il est impossible d’interpréter « rien qui n’engageât sa responsabilité » autrement que comme une variante de : « rien qui n’engageât pas sa responsabilité ». Or Benacquista voulait dire exactement le contraire : « … rien en tout cas qui engageât sa responsabilité, ses désirs, ou ses fantasmes. » Il faudrait même, pour que la syntaxe soit sans défaut, expliciter la négation que renferme ici le pronom rien – cette négation s’explicitant à gauche dudit pronom : « Elle avait été victime des événements, contrainte par chantage, violée par un intrus, agressée par un pervers. Il n’y avait rien en tout cas qui engageât sa responsabilité, ses désirs, ou ses fantasmes. » Pour le dire encore mieux : « Il n’y avait rien là qui engageât… »

« Ce qui m’irrite chez maints poètes contemporains, c’est leur incapacité à n’être rien d’autre que “poètes”, ne consommant que les écrits de leurs semblables, pour qui ils écrivent, en une sorte de frileuse autarcie, tout en ignorant, superbement, comme liés au poème par un vœu de chasteté, le romanesque. » (Richard Millet, « Notes de l’été 85 », dans Le sentiment de la langue, I-II-III, « édition revue et augmentée », la Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2003, p. 85.) Relisez plusieurs fois la phrase. Dans son contexte, à condition d’enlever le ne qui la précède, l’expression « rien d’autre que » doit signifier : « autre chose que » (rien = quelque chose). Les poètes dont Millet critique la position ou la posture ne sont que trop enclins à « n’être rien d’autre que poètes », alors que Millet les préférerait capables d’être aussi autre chose que poètes… Une faute malencontreuse dans ce beau livre.

(Déplorons aussi, entre « comme » et « liés au poème », la fâcheuse omission de « s’ils étaient », qui rend la phrase peu intelligible à celui qui ne la voit pas écrite.)

« [Denis Andreu] obtint même un CAP de serrurier dont il se disait que cela pourrait toujours être utile pour les jours de grande disette. Non pas qu’il n’ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet mais plutôt à forcer les verrous de ce même fabricant pour pouvoir faire de la reprise individuelle dans les maisons, bourgeoises de préférence. » (Jérôme Leroy, En harmonie, éditions des Équateurs, 2009, p. 164.) Comme le contexte l’indique, le personnage n’aurait accepté pour rien au monde de travailler pour la société Fichet. L’adverbe ne, dont la présence a pour effet d’annuler le « Non pas » antérieur, aurait dû être ôté : « Non pas qu’il ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet » (jamais = un jour).

(Mais la construction de la deuxième phrase laisse encore à désirer. Le parallélisme s’y révèle bancal. On pourrait remédier à ce problème en écrivant : « Non pas qu’il ait jamais songé à se faire embaucher chez Fichet : il envisageait plutôt de forcer les verrous de ce même fabricant… » Dans la deuxième partie de sa phrase, l’auteur fait bien sûr allusion aux serrures et verrous de la marque Fichet que les particuliers font poser sur les portes de leur maison.)

Exemple plus ancien : « […] Ou alors, vous êtes la plus ignoble sale petite garce fieffée que je n’aie jamais rencontrée de ma vie. » (Léo Malet, Les eaux troubles de Javel, éditions Robert Laffont, 1957, chapitre VIII ; texte consulté dans l’édition au format poche de la collection 10/18, p. 104. Nestor Burma s’exprime ici au discours direct.) Il aurait fallu : « la plus ignoble… garce… que j’aie jamais rencontrée de ma vie ».

 

2. Par le choix d’une apposition, qui se révèle mal placée :

[Problème déjà abordé dans un précédent billet : Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?.]

« En confiant au lieutenant-colonel Yagüe le commandement des troupes africaines, en le défendant lors des heurts qui l’opposent à López Ochoa, choqué par le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne son aval aux pires exactions. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 163-164.)

Syntaxiquement, le participe « choqué » paraît être mis sur le même plan que les deux gérondifs qui le précèdent (« En confiant », « en le défendant »). Le participe « choqué » semble donc être apposé au nom « Franco », alors qu’il se rapporte au nom du général Eduardo López Ochoa (Franco, pour sa part, n’a jamais réprouvé les mœurs guerrières de son armée d’Afrique). Pour rendre la phrase plus claire, on peut écrire : « en le défendant lors des heurts qui l’opposent à López Ochoa, que choquait le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne… ». Ou encore : « en le défendant lors des heurts qui l’opposent à un López Ochoa choqué par le comportement des légionnaires et des Maures, Franco donne… .

« Le surintendant de police, riche à crever, n’avait pas survécu à ses pillages. Acquitté par le Haut Tribunal complice lors de sa dernière session avant le grand dispersement, sur l’ordre du margrave qui s’était ressaisi, le comte Silve l’avait exécuté de sa propre main. » (Jean Raspail, Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée, éditions Robert Laffont, 1993, p. 10.) Le comte Silve – héros du roman – a exécuté le surintendant de police, mais c’est manifestement ce dernier, et non pas le comte Silve, qui avait été « acquitté par le Haut Tribunal » (sinon, pourquoi celui-ci serait-il qualifié de « complice » ?). De même, le complément circonstanciel « sur l’ordre du margrave » doit porter sur le verbe « avait exécuté », sans quoi la relative « qui s’était ressaisi » se comprendrait difficilement. Le choix de l’apposition rend la phrase excessivement équivoque. Il vaudrait mieux écrire : « Alors que celui-ci [= le surintendant de police] avait été acquitté par le Haut Tribunal complice lors de sa dernière session [ou plutôt séance] avant le grand dispersement, le comte Silve, sur l’ordre du margrave qui s’était ressaisi, l’avait exécuté de sa propre main. »

Comme on l’a constaté, l’ambiguïté peut endommager un texte.

Règle simple pour bien écrire, principe élémentaire d’un bon style : toujours chercher à éviter, dans la syntaxe, les ambiguïtés, les amphibologies – sauf dans les cas, très particuliers, où l’ambiguïté est sciemment recherchée, et installée dans le texte comme une pierre en son chaton : on pense à Jacques Derrida et à Jean-Luc Nancy, collectionneurs joyciens d’énoncés « indécidables »… L’ambiguïté calculée de ces énoncés-là ne fait qu’attester, de manière peut-être ostentatoire, un surcroît de compétence syntaxique.

On évitera aussi de tomber dans l’excès de purisme dont se moque Julien Gracq, quand il dit : « C’est pour certains le génie de notre langue de n’ajuster sa phrase que par boutons et boutonnières, et de traquer à mort l’amphibologie » (En lisant en écrivant). Nous pouvons laisser ouvertes certaines parties du vêtement, desserrer certains boulons de la syntaxe, donner de l’air à notre prose, sans verser pour autant dans l’à-peu-près ni dans le chaos logique.

Le style de Stendhal, celui de Montherlant, de Nimier, ou même le style de Sartre, dont bien des pages émerveillent, peuvent donner une idée de ce qu’est une libre maîtrise de la langue. L’ambivalence qui se manifeste dans l’action et dans la pensée des hommes ne réclame pas, pour être peinte, l’ambiguïté des constructions syntaxiques.

 

3. Par suite d’autres négligences, encore moins explicables :

« Créés pour s’opposer à des concepts, à des idéologies, à des rationalismes, et portés par des milieux à culture pauvre, les courants populistes ne bénéficient pas de théoriciens, dont probablement d’ailleurs ils ne voudraient pas, et qui de surcroît ne les rejoindraient pas, faute d’y perdre leur réputation. » (Chantal Delsol, La nature du populisme : ou les figures de l’idiot ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 150-151.) Là, on se demande vraiment ce qui a bien pu empêcher l’auteur d’écrire : « assurés d’y perdre… ».

 

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 10:58

L’orthographe des interjections eh bien, eh oui, eh non, qu’on emploie aussi, avec une légère nuance sémantique, sous la forme hé bien, hé oui, est devenue difficile à mémoriser pour la plupart de nos contemporains. Dès qu’ils se servent d’un clavier d’ordinateur, en lieu et place de ces graphies, ils écrivent : « et bien », « et oui ». Cette maladie commence à gagner l’imprimé.

« Mais ils [= les syndicats] sont prêts à le faire tant que le jeu en vaut la chandelle [vaudra serait plus logique]. Quelle chandelle ? Et bien tout simplement l’augmentation de la masse salariale versée au collectif des salariés… » (Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, éditions Raisons d’Agir, 2008, p. 52.)

« L’événement [= le discours du 18 juin] sera rendu possible grâce à l’extraordinaire intuition de Churchill qui aurait tout aussi bien pu ne pas faire confiance à de Gaulle, en qui il flaira l’homme d’exception. “Vous êtes seul, et bien je vous reconnais tout seul”, dira Churchill à de Gaulle durant ces jours sombres. » (Paul-François Paoli, dans le Figaro littéraire du jeudi 17 juin 2010, « Un appel dans la nuit ».)

Je me suis dernièrement aperçu que cette faute grossière apparaissait déjà dans la traduction française, due à Myriem Bouzaher, de la célèbre Apostille au Nom de la rose, ce court essai d’Umberto Eco où le grand écrivain italien commente son propre roman :

« [C]haque fois qu’un critique ou un lecteur a écrit ou dit qu’un de mes personnages affirmait des choses trop modernes, et bien, dans tous les cas, dans ceux-là justement, j’avais utilisé des citations textuelles du XIVe siècle. » (Le nom de la rose, « édition revue et augmentée d’une apostille traduite de l’italien par Myriem Bouzaher » ; Grasset, 1985, p. 543.)

Bref, la faute a des titres à l’ancienneté. Pour nous en convaincre, relisons ce dialogue entre Zette et Jo Legrand : « La stratosphère, c’est haut, dis ?… Plus haut que la Tour Eiffel ? – Bien sûr, Zette ! Tiens, tu vois ces nuages ?… Et bien, c’est encore plus haut… » (Hergé, Le testament de M. Pump, premier album des Aventures de Jo, Zette et Jocko ; éditions Casterman, 1951, p. 6.)

En revanche, il n’y a rien à dire contre aucune de ces phrases exclamatives : « Tout est raté !… Et bien raté !… Car, maintenant, ils seront sur leurs gardes !… » (Ibid., p. 33.) C’est un bandit qui laisse ainsi éclater sa colère, parce que lui-même et son complice n’ont pas réussi à dérober les plans de l’avion stratosphérique conçu par l’ingénieur Legrand.

Il est rare que la séquence « et oui » soit douée de sens. C’est pourtant le cas dans le dialogue ci-dessous, qui se noue entre un trentenaire prénommé Dominique et une jeune femme prénommée Héléna :

« – D’ailleurs, il est pas à moi, ce bouquin ? – Si tu cherches ta femme, elle est allée prendre des pommes au verger d’à côté… Elle veut faire une tarte… Et, oui : tu as raison. Il est bien à toi, ce livre. » (Extrait de Petites éclipses, par Fane et Jim, bande dessinée parue aux éditions Casterman en 2007 ; nouvelle édition en 2010, p. 174.)

Le politicien Horace Tumelat, héros d’un roman de Frédéric Dard, tombe amoureux d’une femme beaucoup plus jeune que lui, qui a l’âge de passer son baccalauréat. Le père de celle-ci, Victor Réglisson, observe une photo qui montre les deux amants réunis. Le doute n’est pas permis : « Et Victor finit par VOIR. Il reconnaît sa fille. […] Car il est visible, sur ce cliché, qu’ils sont amants, ces deux. Et oui, il reconnaît aussi le petit pavillon d’Eusèbe. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 342-343.)

Les lignes qu’on va lire contiennent les graphies « et oui », « et non ». Elles sont parfaitement justifiées puisque ce non et ce oui n’y jouent pas le rôle d’interjections : « Et non, je ne suis pas antisémite. […] Et oui, je trouve que les crimes antisémites nazis constituent probablement le point le plus extrême qu’ait atteint l’humanité dans l’abomination. » (Renaud Camus, Du sens, éditions P.O.L, 2002, p. 499.)

Les graphies « et oui », « et non », ne sont justifiées que si ce non et ce oui introduisent une ou plusieurs objections, faites à un interlocuteur réel ou supposé, dans le cours d’une argumentation.

 

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