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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 13:31

Un précédent billet (« Eh bien », « eh oui » : vont-ils disparaître ?) a déjà été consacré au phénomène du remplacement de l’interjection eh par la conjonction et.

Je publie ce bref supplément pour en citer de plus récentes illustrations, mais aussi pour parler d’un roman qui m’a plu.

Celui qui parle est professeur dans une académie de peinture et, accessoirement, créateur d’« installations » :

« – […] [J]e cite toute la liste des artistes qu’admirent – ou prétendent admirer – les bourgeois : en fait, ils font semblant d’admirer parce qu’ils savent que ça vaut cher… et tous ces artistes, je les dénonce comme autant de “menteurs”. Et bien figure-toi que je vais conclure cette liste en posant un acte de rupture, qui sera en même temps une proposition artistique. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 139.)

Une jeune femme demande au peintre Nitchevo, dont elle est amoureuse, de lui révéler son véritable prénom : « – […] [J]e ne connais même pas ton vrai prénom, dis-le moi [sic] dans l’oreille, je suis sûre que je l’aime déjà… Si, je t’en prie… Gilles ? Et bien voilà, Gilles. » (Les huiles, p. 228.)

Bien qu’il n’ait pas fait parler de lui, et cette indifférence des critiques littéraires patentés me paraît inquiétante, Les huiles est très remarquable, très original, et pas simplement parce qu’il s’agit d’un premier roman. Son auteur, Bernard Buci, sait évoquer la touche et la couleur. Il décrit les matières et les volumes à la manière dont en parlent les peintres, ce qui donne à ses descriptions de lieux et de personnages une densité matérielle ou charnelle qu’on n’avait plus sentie en littérature depuis la fin du Nouveau Roman. En outre, un siècle de débats sur la peinture y est résumé en une série de dialogues étincelants, qui se nouent au fil des chapitres entre des personnages variés et complexes. C’est, sur les années 1980, le roman français que j’attendais.

Ce que l’auteur laisse entendre à propos de l’histoire de l’art vaut aussi pour la langue française : nous allons vers l’oubli de ses ressources héritées, et nous tirons de cet amoindrissement, subi autant que volontaire, une sorte de fierté.

Le livre contient, hélas, d’invraisemblables fautes d’orthographe et aussi quelques impropriétés lexicales (à la page 93, l’auteur confond les voix qu’espère recueillir un homme politique avec les soutiens dont il dispose avant une élection ; un parquet en point de Hongrie est dit parquet « au » point de Hongrie, p. 175 ; à la page 197, le verbe hoqueter est mis pour claudiquer ; page 258, à propos d’une voix, graveleuse est mis pour gouailleuse ; page 265, « précautionneux de » est mis pour « précautionneux avec » ou pour « ménager de »), et certaines phrases contiennent plusieurs fois l’adverbe bien ou l’adverbe même. Souhaitons que les éditions Michel de Maule nous en offrent un jour une réimpression corrigée.

 

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 11:26

La mère de la narratrice du dernier roman de René Reouven évoque son ancêtre Valentine Roch, « simplement l’une de ces filles de famille pauvre qui se plaçait, comme on disait alors, chez des patrons d’une classe sociale plus aisée » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 45).

Il n’y a pas de raison que le verbe « se plaçait » soit accordé avec le pronom une, alors que la phrase évoque précisément l’importance numérique de ces jeunes filles qui devenaient domestiques au XIXe siècle. La marque du pluriel s’impose d’autant plus fortement que le complément circonstanciel (« chez des patrons ») est au pluriel. À chaque jeune fille correspond un patron ; une jeune fille n’était point placée chez plusieurs patrons simultanément.

J’ai déjà étudié la difficulté que crée l’ajout d’une subordonnée relative à un groupe nominal introduit par le syntagme « un de ces » ou « un des ». Voir : « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel. Depuis la publication de ce billet, d’autres exemples fâcheux sont venus me déconcentrer au cours de mes lectures. Ce sont eux qui m’incitent à donner une suite à mon premier billet.

 

Cette fois, je veux organiser avec plus de clarté les exemples que je me propose d’examiner. Je les répartirai en deux groupes distincts. Dans le premier se trouveront les phrases où la faute peut être corrigée par l’ajout d’une seule marque grammaticale, par la modification d’une seule forme verbale (généralement celle de l’auxiliaire du verbe).

Frédéric Beigbeder écrit, dans Premier bilan après l’apocalypse (éditions Grasset, 2011), p. 347 : « [Matzneff] est l’un des premiers intellectuels français à s’être engagé pour le combat du peuple palestinien (dans Le Carnet arabe, 1971). » À s’être engagés, bien sûr.

En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une subordonnée relative, mais d’un infinitif prépositionnel. Cette construction est fréquente après le premier (+ nom), le dernier (+ nom), le seul (+ nom), etc. Cet infinitif relié à un groupe nominal a pratiquement la même fonction syntaxique qu’une proposition relative : il est épithète.

Il arrive à Beigbeder de citer tel ou tel écrivain classique. Nous le voyons citer Huysmans dans une autre page de son livre, et le passage qu’il cite montre pourtant qu’on a longtemps mis au pluriel le participe passé, au sein d’une relative déterminative ayant pour antécédent un groupe de mots introduit par « un des » : « Rappelons ce que Huysmans dit de Virgile dans À rebours, paru dix ans plus tôt [que Paludes] : “l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; […]” (Premier bilan après l’apocalypse, p. 410, note en bas de page).

Nous devons admettre que les fautes de ce type étaient parfois commises dans les années 1980. Cet autre exemple le prouve : « Poète de la solitude, Reverdy est de ceux que le temps a rapproché de nous. » (Texte non signé, figurant sur la quatrième de couverture d’un recueil de poèmes de Pierre Reverdy que l’éditeur a intitulé Anthologie, ladite anthologie étant « établie par Claude Michel Cluny et présentée par Gil Jouanard » ; éditions de la Différence, collection Orphée, 1989.) À moins que ce non-accord ne soit dû à l’ignorance de la règle qui veut que le participe passé, construit avec avoir, s’accorde avec le COD antéposé, en l’occurrence le pronom relatif que.

Autre illustration assez ancienne du phénomène qui nous occupe : « Dans un des récits qui forme la Comédie de Charleroi, [Drieu] a admirablement exprimé les sentiments contradictoires qui se querellaient dans sa tête. » (Bernard Frank, La panoplie littéraire, éditions Flammarion, 1980, p. 197.) La mise au singulier du verbe de la relative est ici particulièrement absurde. Il faut plusieurs choses pour en « former » une autre, qui les englobe. La faute était-elle déjà commise dans la première édition de cet essai, publiée par Julliard en 1958 ? Je n’ai pas encore pu en consulter le texte.

 

Notre deuxième groupe de citations regroupe les phrases dans lesquelles la faute commise n’est pas seulement graphique, ou ne porte pas sur un seul mot.

Jacques Aubert, dans son introduction aux œuvres complètes de Joyce (dans la Pléiade !), a fait un choix aberrant : « Il est cependant moins important de s’interroger sur une incompréhension passée [de l’œuvre de Joyce] que sur une méconnaissance aussi actuelle que générale : car il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager son lecteur. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.) Il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager leurs lecteurs. On peut se demander si Jacques Aubert n’avait pas d’abord écrit : « peu d’œuvres qui ait aussi bien réussi à décourager son lecteur » ; passant par là, un correcteur de chez Gallimard rectifie la première partie de l’énoncé mais oublie la deuxième…

Bernard-Henri Lévy, sans doute à la fin des années 1980, s’est entretenu avec Pierre Naville, surréaliste de la première heure. Le passage qui suit est extrait de l’entretien que Lévy a transcrit dans son livre intitulé Les aventures de la liberté. C’est la conclusion du témoignage de Pierre Naville sur Artaud : « Je pensais que [sic] Artaud était un des rares surréalistes qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation [sic] physique et mentale dans laquelle il se trouvait. À l’extrême. Et il ne voulait jamais revenir en arrière. » (B.-H. Lévy, Les aventures de la liberté : Une histoire subjective des intellectuels ; Grasset, 1991, p. 67, et dans le Livre de Poche, p. 88.) Je perçois une contradiction entre « un des rares » et « à l’extrême ».

Si l’on pense que d’autres membres du groupe surréaliste se sont avancés jusqu’au même point de dénuement physique qu’Antonin Artaud, se sont risqués au cœur des mêmes zones où le corps et l’esprit cessent d’être perçus contradictoirement, etc., alors on écrira : « Artaud était un des rares surréalistes qui avaient accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle ils se trouvaient. » Mais quels compagnons d’aventure pourra-t-on lui donner ? Il me semble que Pierre Naville a voulu dire autre chose : « Artaud offrait le rare exemple d’un surréaliste qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle il se trouvait. »

Maintenant, j’espère qu’on me pardonnera la longueur de l’extrait qui va suivre. J’ai tenu à conserver dans la citation tous les éléments nécessaires à l’analyse de la construction qui apparaît en gras :

« Sur la piste de danse, une dizaine de filles ondulaient lentement sur une sorte de rythme disco-rétro. Les unes étaient en bikini blanc, les autres avaient enlevé leur haut de maillot pour ne garder que le string. Elles avaient toutes autour de vingt ans, elles avaient toutes une peau d’un brun doré, un corps excitant et souple. Un vieil Allemand était attablé à ma gauche devant une Carlsberg : ventre imposant, barbe blanche, lunettes, il ressemblait assez à un professeur d’université à la retraite. […] / Plusieurs machines à fumée entrèrent en action, la musique changea pour être remplacée par un slow polynésien. Les filles quittèrent la scène pour être remplacées par une dizaine d’autres, vêtues de colliers de fleurs à la hauteur de la poitrine et de la taille. […] / […] Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendait, toujours vêtue d’un string blanc, avant de remonter sur scène. Elle s’approcha aussitôt, s’installa familièrement entre ses cuisses. Ses jeunes seins ronds étaient à la hauteur du visage du vieillard, qui rougissait de plaisir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 106-107.)

Ajouter une virgule entre « l’une des filles » et la relative « qui attendait » ne serait pas suffisant ; car ce sont toutes les danseuses du premier numéro qui attendent le moment de remonter sur la scène, et non pas seulement l’une d’entre elles. Il faudrait revoir toute la fin du passage, et par exemple écrire : « Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendaient avant de remonter sur scène. Toujours vêtue d’un string blanc, la fille s’approcha aussitôt », etc.

Pour finir, revoici Un trésor dans l’ombre, de René Reouven (p. 158) : « Il m’a alors jeté l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant”, puis il est reparti d’un pas rapide. » Même si l’orthographe en paraît correcte, il serait absurde d’écrire : « l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifiés de “sanglants” ». Ici, la seule solution rationnelle consisterait à mettre : « Il m’a alors jeté un regard que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant” ».

 

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 12:10

On constate, chez tous les traducteurs français, une irrésistible propension à la trivialisation. Une phrase qui est de l’anglais courant, nos traducteurs en font du français relâché. Voyez Hemingway, qu’on a longtemps traduit en argot de la Série noire…

Chasser, renvoyer, licencier ou limoger, cela devient virer :

« – […] Troisième erreur : j’ai poursuivi Yassen alors que les ordres étaient de le laisser filer. Ça, c’était le plus grave. Pourtant Blunt ne m’a pas viré. J’ai été rétrogradé. » (Paroles adressées au jeune Alex Rider par son parrain Ash, dans Snakehead d’Anthony Horowitz, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 194.) Le même homme emploie successivement un terme relevant du parler familier, le verbe virer, et un terme de niveau soutenu, le verbe rétrograder. Le texte anglais ne présente pas de telles ruptures : « And finally, chasing after Yassen when the whole point was to let him get away. That was the final nail in my coffin. Blunt didn’t fire me. But I was demoted. » Le verbe to fire veut dire « renvoyer », c’est de l’anglais courant et non pas familier. (Amusante, la traduction de « That was the final nail in my coffin » par : « Ça, c’était le plus grave » !)

« Cette année-là [= en 1998], les prix [sic] principaux avaient négligé de rendre hommage aux Particules élémentaires de Michel Houellebecq, et, depuis des mois, le cas Houellebecq* agitait la France. Des profs s’étaient élevés contre sa sexualité explicite ; l’auteur avait été viré de son propre groupe littéraro-philosophique pour hérésie intellectuelle. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 30 ; l’astérisque indique qu’une expression est en français dans le texte.) Or voici le texte anglais qui contient le verbe que j’ai mis en gras : « the author had been expelled from his own literary-philosophical group for intellectual heresy ». Bien entendu, to expel n’appartient nullement au langage familier !

Après cela, on ne s’étonne plus de voir surgir le verbe virer dans des textes littéraires au passé simple :

« J’acquiesçai d’un monosyllabe, j’étais heureux qu’il me vire selon les règles et pas comme un malpropre. » (Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 18.) « Plus tard j’appris qu’il [= le directeur du personnel] faisait ce numéro à tous ceux qu’il virait. Il proposait à chacun l’oubli de ses fautes en échange d’une démission négociée. » (L’art français de la guerre, p. 19.)

 

Le verbe balancer est pris au sens de lancer ou de dire : « Mais l’entendre critiquer son père et, pire encore, balancer de telles horreurs sur sa mère, c’était insupportable ! Skye sentit la rage monter en elle. Elle serra les poings. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 180.) Sans avoir vérifié, je suis certain que le texte anglais comporte en cet endroit un verbe de niveau courant.

Dans un cahier de vacances censé aider les enfants à apprendre l’anglais : « Your silly soap opera ! » se voit traduit, sur la page d’en face, par : « Ton feuilleton débile ! »

« James contourna maladroitement le sac posé à ses pieds, puis l’embrassa timidement [= embrassa timidement sa camarade Kerry]. C’était juste un petit smack de rien du tout, mais il éprouva une prodigieuse bouffée de chaleur et sentit son cœur s’emballer. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 268.) Le texte anglais porte : « It was a only quick peck on the lips », autrement dit : une bise rapide sur les lèvres !

Cette technique consistant à réécrire les textes étrangers dans une langue parsemée de tournures familières, voire vulgaires, a été baptisée par Renaud Camus : « loi de la double traduction ».

Une nourrice devient une nounou.

Une promenade devient une balade.

Le football (niveau courant) devient en traduction le foot (niveau familier).

La gymnastique devient la gym : « Faut-il que j’y aille ? J’ai envie, bien sûr, mais j’ai un gros trou à un bas, et ma tunique de gym est couverte de paille et de poussière… » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 101.) L’intrigue est pourtant censée se situer dans les années 1930.

 

« Comme l’Allemand dégingandé rebroussait chemin sur la jetée […], Henderson lui tira dessus, de biais. Sa cible se trouvait à moins de trois mètres, et malgré cela, il la loupa. L’Allemand se mit à brailler. […] / – Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! pesta-t-il [sic]. » (Robert Muchamore, Henderson’s boys, tome 2, Le jour de l’Aigle, roman traduit de l’anglais par Jean Esch ; éditions Casterman, 2010, p. 319-320.)

Je suis sûr que le texte anglais porte ici le simple verbe to miss, « manquer ».

Sans doute aussi le verbe brailler remplace-t-il crier, le traducteur ayant très bien pu juger ce dernier trop banal

En outre, l’indicatif s’est fâcheusement substitué au subjonctif dans : « Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! » Lire : que je l’aie loupé.

 

« Mais, comme le souligna Jeanne, il y avait des choses plus marrantes que les règles dans la vie, et tout le monde s’amusa follement jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’emmener Linotte se coucher. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 137.) Il s’agit d’un paragraphe narratif, non d’un extrait de dialogue.

 

La bibliothécaire du village a été assassinée dans un pré, au flanc de la proche montagne, et les villageois sont montés sur les lieux. « Les vieilles dames parlaient toutes à la fois. […] Leur chœur se faisait un plaisir de répondre en canon et même de devancer les questions de la gendarmerie. Le plus difficile était de les faire taire, de démêler leurs phrases, de garder son calme. Des éclats de voix suraiguës fusaient de toutes parts. Ça jacassait terrible, pire que dans une volière. Le lieutenant Parisot était un piètre chef d’orchestre. » (Carole Martinez, L’œil du témoin, éditions Rageot, collection Heure noire, 2011, p. 31.)

Syntaxiquement, l’une de ces phrases laisse à désirer. Pour la rendre moins équivoque et plus naturelle, il serait bon de respecter la construction de chaque verbe et d’écrire : « de répondre en canon aux questions de la gendarmerie et même de les devancer ».

À côté de cela, on retrouve le mélange des niveaux de langue d’une phrase à l’autre, qui est devenu habituel dans notre littérature. Certes, le narrateur est un garçon de treize ans. Mais quel adolescent s’exprimerait dans une langue aussi composite ?

 

Le phénomène se généralise, et pas uniquement dans les traductions :

« La branche cassa. Réveillé en sursaut, le roitelet se retrouva dans l’eau. Le courant était rapide et glacé. Le roitelet but la tasse, une fois, deux fois, il avait beau se débattre, la grande rivière le malmenait. » (Jean-François Chabas, Contes des très grandes plaines, illustrations sublimes de Philippe Dumas, éditions l’École des loisirs, collection Mouche, 2011, p. 16-17.) Mélange de français soutenu (choix des verbes, passé simple) et de français familier (boire la tasse). Style bizarre, langue incohérente, non pas à cause du débraillé temporaire, mais parce que l’expression familière boire la tasse est mise au passé simple !

Plus loin :

« Buvant de l’eau dans le calice d’un pavot, le roitelet n’entendit pas l’ours qui approchait derrière lui. C’était un vieil ours rusé, qui pouvait se faire plus silencieux qu’une ombre. De son énorme patte, il gifla le roitelet, qui fut assommé aussi sec. » (Contes des très grandes plaines, p. 21-22.) L’apparition du langage familier sert ici une intention stylistique manifeste : on ne peut qu’entendre la répétition du son s et la violence du coup. L’effet produit est très appuyé.

 

Marie Desplechin, Le roi penché (éditions Actes Sud, 2009 ; texte et chansons d’un spectacle chorégraphique ; livre illustré par Chen Jiang Hong) :

Le ciel a donné naissance à un œuf, d’où est sortie une petite fille. Un homme bossu l’élève. Le souverain de ce royaume, dit le Roi Penché, apprend l’existence de Née d’un œuf, devenue une très belle jeune fille. Décidé à l’épouser, il se rend chez le bossu qu’il avait banni.

« [L]e Roi Penché lui ordonna de lui céder Née d’un œuf. Il tendit ses mains pleines de pierreries pour le convaincre. Mais, d’un geste, l’homme bossu fit valser les pierres qui s’éparpillèrent sur le sol. / Le Roi Penché dégaina son épée et s’avança vers lui. Pris de rage, l’homme bossu engagea le combat, espérant gagner avec ses mains nues… Mal lui en prit. Le Roi Penché l’attendait traîtreusement avec sa courte lame. Blessé, l’homme bossu chuta et roula sur lui-même. » (Le roi penché, p. 18 et p. 20.)

Toujours ce mélange de formules très littéraires (« Mal lui en prit », etc.) et de langage familier (faire « valser » les pierres précieuses qu’apporte le roi, gagner employé absolument, comme s’il était question d’un match de boxe, le verbe chuter mis pour tomber…).

Le simili-médiéval et la transplantation des valeurs modernes dans un passé décontextualisé et presque désincarné, ça ne donne pas grand-chose d’intéressant. Mais les illustrations du livre sont superbes et la musique (de René Aubry) qui accompagne le conte est tout à fait agréable.

 

Qu’on lise encore la phrase suivante :

« Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Le narrateur raconte son enfance. Il recrée le temps où il vivait avec ses parents dans le passage Choiseul, à Paris, qu’il rebaptise « Passage des Bérésinas », en jouant sur un double sens du mot passage, pour évoquer à sa manière la déchéance sociale des petits commerçants, au début du XXe siècle.

Cette phrase de Céline, extraite de Mort à crédit (éditions Denoël, 1936 ; Gallimard, Folio, p. 72), possède une réelle beauté. Pourtant, Céline n’hésite pas à écrire côte à côte l’adjectif moche et le verbe, assez littéraire, éclipser. Mais cela fonctionne, le mélange a pris, et nous en retirons le sentiment de découvrir une prose poétique aux accents inouïs.

Certes, les expressions qui relèvent du langage soutenu sont en minorité. Nous le vérifions aisément en lisant le paragraphe complet : « Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Céline mêle le français familier, voire argotique, à la langue soutenue. Dans Voyage au bout de la nuit et même dans Mort à crédit, le français soutenu et l’argot sont parfois à égalité sur la page, sans que la langue en paraisse incohérente. On dirait que chez lui les ruptures se rectifient mutuellement, que les décalages se compensent. C’est autre chose que les oscillations du niveau de langue qui perturbent l’harmonie du style dans les proses contemporaines.

Beaucoup d’écrivains et de traducteurs d’aujourd’hui passent du français soutenu au français familier de manière inconsciente ou d’une plume machinale. Ils vont aux termes qu’ils jugent les plus communs, sans s’apercevoir qu’ils rendent leur style incohérent ou qu’ils tombent dans la vulgarité. Et lorsqu’ils croient faire acte de soumission au français soigné, ils tombent dans l’hypercorrection.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 19:04

1. Remettre quelqu’un sur pied / le remettre sur ses pieds :

Le jeune James Adams, agent de CHERUB, s’est mal conduit lors d’un exercice.

« – […] Lève-toi, James. Gabrielle, aide l’autre idiot à se remettre sur pieds [sic]. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 22.) À se remettre sur ses pieds, bien sûr. L’ajout du possessif est indispensable.

Envoyé en mission en Russie, le même James Adams se retrouve en mauvaise posture : « [D]eux hommes le clouèrent au sol avant qu’il ait pu s’emparer de son arme. / Ses agresseurs le remirent brutalement sur pied puis le plaquèrent contre le mur. » (Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 55.) Le traducteur a voulu dire : « sur ses pieds ».

Une petite fille de dix ans, prénommée Amanda, vient de faire un vol plané au-dessus de la cour de récréation et du terrain de sport de son école : « Le projectile vivant [= Amanda] atterrit dans l’herbe, rebondit deux ou trois fois et s’immobilisa. Puis, à la stupeur générale, Amanda se mit sur son séant. Elle semblait un peu hébétée et personne n’aurait songé à le lui reprocher mais, au bout d’une minute environ, elle se remit sur pied et revint en trottinant vers l’école. » (Henri Robillot traduisant Matilda de Roald Dahl, éditions Gallimard Jeunesse, 1988, collection Folio Junior, p. 123-124.) Encore une fois, il fallait écrire : « sur ses pieds ».

Houellebecq ne l’ignore pas : « En un instant elle fut sur ses pieds, me tira vers le rivage. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 96.)

Le sens de l’expression « remettre quelqu’un sur pied » est différent, puisque cela veut dire : le guérir, l’aider à se rétablir.

 

2. Traîner les pieds / claquer des dents :

Traîner les pieds signifie : avancer avec peine, ou, par extension : renâcler à faire quelque chose. J’emprunte au TLF les deux citations que voici : « Vers le soir, les hommes traînaient les pieds » (Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, 1938, p. 91) ; « Chacun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds pesants et meurtris » (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 53).

Dans cette expression, traîner est un verbe transitif direct, dont « pieds » est le COD. Quant au des que contient la phrase de René Benjamin, c’est simplement l’article indéfini – rendu nécessaire par l’ajout, en position d’attribut du COD, de deux adjectifs qualificatifs.

Or on s’est récemment mis à dire : « traîner des pieds ». Contrairement au des qui figure dans la phrase de Benjamin, celui que contient la locution actuelle résulte de la contraction de l’article les avec la préposition de. Désormais, certains peuvent traîner « des » pieds, comme nous sentons des pieds, puons de la bouche, grinçons ou claquons des dents, tournons de l’œil, battons des mains, opinons du chef ou travaillons du chapeau. L’expression d’origine s’est amalgamée avec d’autres, dans lesquelles le verbe est suivi d’un complément circonstanciel désignant une partie du corps (dans la dernière expression citée, chapeau signifie tête, par métonymie).

« En traînant des pieds jusqu’à la cuisine, [Lauren] ressentit de violentes courbatures aux épaules et aux jambes. » (Antoine Pinchot traduisant Sang pour sang, le volume 6 de la série Cherub ; éditions Casterman, 2008 ; collection de poche, p. 186.)

« Je lui ai donné dix euros. Elle [= la gardienne du tombeau du saint tunisien Sidi Bou Saïd] m’a ouvert la porte du sanctuaire puis est retournée en traînant des pieds dans la cuisine. » (Daniel Rondeau, Mécaniques du chaos, roman, éditions Grasset, 2017, p. 48.)

J’traîne des pieds : titre d’une jolie chanson d’Olivia Ruiz sortie en 2005 (composée par Olivia Ruiz et Benjamin Ricour). Après un tel succès, la faute ne reculera plus… Pourtant, le texte des couplets comporte tantôt la construction correcte : « J’traînais les pieds et des casseroles », tantôt la construction fautive : « J’traînais des pieds dans mon café ».

Une autre expression s’est déformée de la même manière : rouler les yeux. Elle décrit la mimique consistant à faire « rouler » ses yeux dans leur orbite, quand le sujet déplace ostensiblement ses pupilles vers un côté ou vers le haut. Lorsqu’on dit que quelqu’un roule des yeux étonnés, effarés, furibonds, etc., le complément introduit par des est encore un complément d’objet direct, ce des étant l’article indéfini pluriel. La présence de celui-ci est due à l’ajout au nom yeux d’un adjectif qualificatif. Mais quand, dans Le rendez-vous de Patmos, Michel Déon écrit : « Notre guide roula des yeux et posa un doigt sur ses lèvres pour nous intimer le silence » (Le rendez-vous de Patmos, éditions de la Table Ronde, 1971, consulté dans la réédition en collection Folio, 1977, p. 271), la locution a été fâcheusement modifiée. Le des qui y figure résulte de la contraction de la préposition de avec l’article défini les. Sans doute ce remplacement de les par des s’est-il produit sous l’influence des locutions citées plus haut (grincer des dents, tourner de l’œil, etc.), et parce qu’existent les groupes nominaux roulement d’yeux et roulement des yeux, tous deux parfaitement corrects.

De même, l’expression rouler les épaules, puis sa variante argotique rouler les mécaniques, se sont vu remplacer dès les années 1960 par « rouler des épaules » et « rouler des mécaniques ».

Plisser les yeux, expression ancienne et correcte, est devenue « plisser des yeux ». Le héros-narrateur du Dahlia noir de James Ellroy, par exemple, raconte comment il est entré dans une chambre de motel où l’attendait une femme : « J’entrai, sentis son parfum et plissai des yeux dans l’obscurité […]. » (James Ellroy, Le Dahlia noir, traduit de l’américain par Freddy Michalski, éditions Rivages, 1988 ; réédité dans la collection de poche Rivages/noir, p. 237.)

Plisser les yeux, cela veut dire : plisser la peau aux commissures des paupières, pour fermer les yeux à demi. Bien sûr, il y a là une métonymie : l’action des muscles faciaux ne fait pas se plisser les globes oculaires, mais seulement le bord des paupières. L’expression n’en doit pas pour autant nous paraître absurde, car nous savons que le langage courant appelle œil la portion du visage qu’occupent ensemble le globe oculaire et les paupières qui le protègent. La construction actuelle est nettement plus étrange. Si nos contemporains préfèrent plisser « des » yeux, c’est parce qu’ils considèrent que n’importe quelle région du corps est susceptible de plisser, ou de se plisser, et que parfois notre corps plisse « au niveau des yeux ».

Influence probable du clin d’œil. Mais ce n’est pas parce qu’on fait un clin d’œil qu’on doit cligner « des » yeux : en bon français, on cligne les yeux… Cligner les paupières est également correct (« On cligne les paupières pour regarder un objet éloigné, en comprimant l’hémisphère antérieur du globe de l’œil, & l’on dilate les paupières pour voir un objet de près […] » ; Dictionnaire raisonné d’anatomie et de physiologie, volume 1, 1766).

Au fond, quand certains déclarent traîner « des » pieds, c’est qu’ils sentent que leur corps traîne « au niveau des pieds » ; ils sont à peine concernés par le processus…

 

3. Sauf à employé à contresens :

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture (éditions du Seuil, 1953 ; réédition dans la collection Points, 1972, p. 64) : « Ainsi, sauf à renoncer à la Littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. »

Et dans Nouveaux Essais critiques, qui fait suite au Degré zéro de l’écriture dans cette même édition (p. 118), un essai initialement paru en 1965 contient ceci : « Tout homme qui écrit (et donc qui lit) a en lui un Rancé et un Chateaubriand ; Rancé lui dit que son moi ne saurait supporter le théâtre d’aucune parole, sauf à se perdre : dire Je, c’est fatalement ouvrir un rideau, non pas tant dévoiler (ceci importe désormais fort peu) qu’inaugurer le cérémonial de l’imaginaire ; Chateaubriand de son côté lui dit que les souffrances, les malaises, les exaltations, bref le pur sentiment d’existence de ce moi ne peuvent que plonger dans le langage, que l’âme “sensible” est condamnée à la parole, et par suite au théâtre même de cette parole. »

Phrase superbe, mais où la locution prépositionnelle sauf à est prise à rebours du sens qu’elle avait en français classique et jusque dans la première moitié du XXe siècle. En français classique, « sauf à se perdre » signifie : « quitte à se perdre », « en admettant la possibilité de se perdre », « en acceptant de se perdre ».

Depuis quelques décennies, la plupart des auteurs emploient sauf à, quand ils veulent dire à moins de.

« Nous parvenons dans une impasse, fort sombre, qui débouche sur les eaux moirées d’un canal. Impossible d’aller plus loin, sauf à sauter dans l’eau. » (Gabriel Matzneff, Cette camisole de flammes : Journal 1953-1962 ; éditions de la Table Ronde, 1976 ; collection Folio, p. 304.)

« Sauf à me risquer hors des limites de la légalité je ne risquais ni malversation, ni faillite frauduleuse. » (Michel Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 29.)

« L’immobilité, voire l’immobilisme président [sic pour l’absence de virgule et sic pour l’accord !] à la vie quotidienne : ne pas bouger, ne rien changer, rester dans le sameness, c’est-à-dire maintenir l’identique en toute situation (sauf à accepter le surgissement de l’angoisse) est le but unique. » (Gisèle Harrus-Révidi, Parents immatures et enfants-adultes, « édition revue et corrigée », Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 239.) Manifestement, la proposition mise entre parenthèses signifie : « sauf si l’on consent à accepter… », « à moins d’accepter… ».

« Sauf à inventer douteusement ce qui n’a pas été, et même si on préfère l’imaginer partant pour Londres ou pour New York comme Saint-Exupéry, mourant aux commandes de son appareil comme Dagnaux, aucun moyen n’existe donc [sic] de savoir ce qu’aurait été l’attitude de Mermoz s’il avait survécu […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 70.)

Dès lors que la locution quitte à était devenue courante, son synonyme sauf à, délaissé, s’est mis à paraître disponible, prêt à resservir. Son aspect désuet et charmant a dû séduire, tandis que les oreilles se lassaient de la locution à moins de ou se décourageaient à l’idée d’entendre un sauf si nécessairement suivi de toute une subordonnée… Mais il y a déjà tant de bons écrivains qui emploient sauf à. Est-ce vraiment si grave d’utiliser une formule parce qu’elle est plus jolie, parce qu’elle sonne mieux qu’une autre ? me dira-t-on.

Le problème, c’est qu’il n’en est rien : sauf à ne sonne ni mieux ni moins bien. Généralement, c’est en vertu d’un préjugé qu’on s’imagine que telle locution « sonne » mieux que telle autre. Les mêmes qui s’offusqueront d’un « sauf si », d’un « lorsqu’on » ou de tel imparfait du subjonctif laisseront s’échapper de leur plume dix véritables lourdeurs d’expression sans même les remarquer. Croire qu’un « sauf si » ou qu’un « à moins de » sonnerait moins bien que notre inévitable « sauf à », c’est s’illusionner sur les motifs qui font le succès de telle formulation au détriment de telle autre. La vérité, c’est que nous imitons tout ce qui a le parfum de la nouveauté.

Il y a les fautes qu’on commet par crainte de paraître snob et celles qu’on commet par crainte de ne pas paraître assez lettré, par hypercorrection. Et ces deux craintes coexistent chez la plupart d’entre nous. Dans les circonstances ordinaires de la vie, nous parlons avec les mots et les tournures que l’interlocuteur attend de nous. C’est presque l’interlocuteur qui parle par notre bouche.

Les livres devraient être le lieu où la parole s’affranchit de ces deux sortes de crainte.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:45

Faire litière et faire bon marché de quelque chose :

Barry Roots a été violemment critiqué par un journaliste anglais, après la Deuxième Guerre mondiale, pour la manière dont il avait conçu et dirigé certaines opérations des services secrets britanniques pendant la guerre : « Le livre d’Holywell visait Barry à juste titre puisqu’il [= Barry] avait été l’inventeur de ces deux fameuses tentatives d’intoxication de l’Abwehr […]. Georges avait quand même pensé que Barry traiterait par le mépris ces accusations. C’était faire litière de son orgueil. » (Déon, Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 109-110.)

Pendant toute cette période, Georges Saval, qui était l’ami de Barry Roots, a travaillé sous ses ordres au sein de la même organisation secrète. Dans la dernière phrase de notre extrait, l’expression faire litière de quelque chose (« Georges a fait litière de l’orgueil de Barry ») a manifestement pris la place d’une expression de sens voisin, qui n’est autre que faire bon marché de quelque chose.

Faire bon marché de sa propre vie ou de celle d’autrui, de son sommeil ou de celui d’autrui, d’un secret, etc., c’est accorder peu d’importance à cette vie, à ce sommeil, à ce secret, lui accorder peu de valeur ou l’offrir à vil prix.

Faire litière de son talent, de sa gloire, etc. : sacrifier une chose de valeur à autre chose, de moindre valeur. L’idée générale est celle de « fouler aux pieds, répandre par terre », comme la litière d’un animal, écrivent Alain Rey et Sophie Chantreau (Dictionnaire des expressions et locutions, collection des Usuels du Robert).

Voici les textes auxquels renvoie le Trésor de la langue française pour illustrer l’emploi de cette locution : « [Edmond] sentait une secrète sympathie pour cet homme qui faisait ainsi litière de tout respect humain à cause d’une femme, de Carlotta. » (Aragon, Les beaux quartiers, Denoël, 1936, chapitre XX ; collection Folio, p. 607.) « Et puis, au fait, qu’aurait-on à craindre ! Que je fisse la guerre ? je suis trop vieux. Que je courusse encore après la gloire ! Je m’en suis gorgé, j’en avais fait litière, et, pour le dire en passant, c’était une chose que j’avais rendue désormais tout à la fois bien commune et bien difficile. » (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, t. 1, 1842.)

Les exemples qui précèdent semblent nous indiquer qu’on peut faire bon marché de ce qui appartient à autrui ou caractérise autrui, mais qu’on ne saurait en faire « litière ».

Sauf à la manière de Jérôme Paturot !… comme le montrera l’extrait suivant, tiré de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale. Le héros-narrateur de ce roman de Louis Reybaud est devenu critique dramatique dans un quotidien parisien. Or, dans son feuilleton, le jeune homme se met tout à coup à dédaigner les comédiens et les comédiennes qui plaisent au public, pour ne vanter que les qualités supposées d’une tragédienne sans grâce, et qui se révèle dépourvue de talent pour le théâtre – une certaine Artémise, également désignée dans ce passage par l’expression « médiocrité avérée » :

« [Q]uand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée, et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. » (Louis Reybaud, Jérôme Paturot, 1842, chapitre IX.) On aura noté que la locution verbale est ici suivie de deux compléments (faire litière d’une chose à une autre chose).

Devons-nous considérer que faire litière soit dans ce texte presque synonyme de faire bon marché ? Nullement, car Jérôme Paturot est très conscient du fait que les rivales d’Artémise ont dix fois plus de talent qu’elle. C’est pour faire plaisir à Malvina, sa jeune maîtresse, qu’il glorifiait l’encombrante tragédienne dans les colonnes de ses articles. Par caprice, en effet, ou pour de tout autres raisons, que son amant n’a pas soupçonnées, Malvina s’était entichée d’Artémise.

Faire bon marché d’une chose, c’est la méconnaître, ne pas l’estimer à sa juste valeur. En faire litière, c’est ne pas s’arrêter à la valeur qu’elle possède.

Dans l’extrait des Poneys sauvages initialement cité, Georges Saval pensait que Barry traiterait par le mépris les accusations d’Holywell, le journaliste anglais ; qu’il en ferait même litière, ces accusations n’étant pas dénuées de fondement. Or penser cela, c’était faire bon marché de l’orgueil de Barry.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:26

Participer à / participer de :

La première de ces constructions signifie : prendre part à ; et la seconde : avoir la même nature que, relever de. Il existe une variante de participer de, nettement plus explicite : participer de la nature de.

De plus en plus fréquemment, à l’oral, les deux constructions sont interverties. Cela se produit aussi à l’écrit :

« Des verriers, pareillement, et leur industrie dévoreuse de combustible, installée dans certains points de la montagne de la Prévôté d’Arches, au ban de Tendon notamment, participèrent du défrichement et du pelage des forêts, dès avant même que s’ouvrent les premiers porches et creusements des mines… » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, p. 71. La page est imprimée en italique.)

Confusion inverse :

« Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, de nombreux éléments […] ont modifié aussi bien la procréation que la filiation et la parentalité. Il est impossible d’incriminer tel ou tel élément en particulier, mais il est toutefois vraisemblable que cette profonde mutation participe plus ou moins à ce processus de déshumanisation [évoqué dans les pages précédentes du livre], que le chemin du petit d’homme vers le social passant par l’œdipe nous permettra de mettre en évidence certains de ces changements et leurs effets […]. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 17-18.)

En général, le fait d’utiliser participer de confère à vos raisonnements une allure savante, conceptuelle. Il est tentant de l’employer en toute circonstance.

« Faire l’amour, est-ce vraiment réaliser l’union avec l’autre ? Dans une formule célèbre, le psychanalyste Jacques Lacan affirmait : “Il n’y a pas de rapport sexuel.” C’est qu’un rapport, en effet, se distingue d’une relation : un rapport crée du lien, opère une fusion, quand la relation est simple mise en contact de deux objets qui demeurent séparés. / Or, remarque Lacan, il y a une grande solitude dans la relation sexuelle, dans la mesure où celle-ci tend vers une jouissance nécessairement individuelle – certes, je jouis avec l’autre, par l’autre, voire en l’autre, mais ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir peut participer du mien. » (Sabrina Cerqueira, Tomber amoureux, collection Philo Ado, éditions Rue de l’échiquier, 2010, p. 80. Les mots en italique le sont dans le texte.)

On peut d’abord se demander s’il était bien nécessaire d’opposer les mots de rapport et de relation, qui sont si souvent interchangeables, dans le simple but d’expliquer que le lien se distingue du rapprochement contingent.

Ensuite, que peut bien vouloir dire « participer de » dans la dernière phrase ? Un individu participe d’un type général ; un sentiment particulier participe d’un état d’esprit, d’une attitude commune ; une activité participe d’un principe ; une chose participe d’un concept, d’une idée ; etc. Le plaisir d’un individu ne peut donc pas participer « du » plaisir d’un autre individu. Avons-nous affaire à une simple maladresse de la formulation ? Sabrina Cerqueira voulait-elle dire que le plaisir d’autrui est de la même nature que le mien ? Il est indéniable que les deux voluptés ressenties sont de même nature, sans être nécessairement identiques… De fait, l’écrire ainsi rendrait la phrase plus claire ; n’oublions pas que le texte est publié dans une collection destinée à des lycéens.

Mais n’étions-nous pas en train de méditer sur la dialectique de la solitude et du rapport avec autrui ? Notre agrégée de philosophie a sans doute voulu dire ceci : « ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir participe (c’est-à-dire contribue) au mien ». Ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, bien que chacun des partenaires puisse ressentir un accroissement de son propre plaisir s’il devine ou s’il perçoit que l’autre ressent du plaisir. C’est Costals, des Jeunes filles, affirmant : « Notre plaisir, c’est le plaisir de l’autre. »

Blaise Cendrars n’était pas un philosophe, du moins pas un philosophe de profession, mais sa prose se pliait toujours aux sévères exigences de la syntaxe, ce que nous dissimule parfois le goût dont elle témoigne pour les chatoiements du vocabulaire et pour les digressions inopinées. Le passage suivant contient la construction qui nous intéresse :

« [L]’enfant participe plus sûrement de l’hypocrisie générale et des mensonges et des conventions de ses parents qu’il ne se nourrit de la mamelle de sa mère. » (Bourlinguer, éditions Denoël, 1948 ; Folio, p. 238.) Cette phrase est tout à fait correcte, car Cendrars n’a nullement voulu dire : participe plus sûrement à… L’enfant ne participe pas à l’hypocrisie générale, il est façonné par elle, son caractère est déterminé par l’hypocrisie générale et par la personnalité de ses parents. Il y a là, tout au plus, une ellipse.

Pour en revenir à nos contemporains, nous observons qu’ils confondent également participer de et cette autre locution : faire partie de. La préposition de, qui est commune aux deux constructions, nous donne l’impression que ces constructions sont synonymes. « Son plaisir peut participer du mien », cela voulait dire tout bonnement, dans la pensée de l’auteur : « son plaisir peut faire partie (intégrante) du mien ». Mais j’imagine que Sabrina Cerqueira aurait trouvé cela moins élégant.

[Ajout de 2021.] « Un jour [de 1940], à la gare du Bourget où un train emporte [sic ; je suppose qu’il faut comprendre : d’où un train est sur le point d’emporter] des centaines de prisonniers, elle [= l’aviatrice Maryse Bastié] tient tête à un SS qui s’agace du zèle de cette petite infirmière exigeant d’approcher [comprendre : de s’approcher] des wagons. […] Elle le regarde avec insolence et le soldat, furieux, la jette sur les rails où elle se brise un coude. Cette blessure ne guérira jamais tout à fait et participera de la fin prématurée de sa carrière de pilote. » (Katell Faria, Les aventurières du ciel, quatrième portrait : « Maryse Bastié : L’aigle de France » ; volume directement paru au format de poche, éditions Points, collection Points Aventure, 2021, p. 216.) La faute achève de gâcher un paragraphe qui contenait déjà son lot de maladresses.

 

Ressortir à / ressortir de :

Même Philippe Meyer peut être pris en défaut. Dans son billet radiophonique du mercredi 26 janvier 2011, sur France Culture, écoutez-le attaquer, avec son à-propos et son mordant habituels, la décision prise par le ministre de l’Éducation nationale Luc Chatel de récompenser par une prime les performances des chefs d’établissement, principaux et proviseurs : « La décision de M. Chatel ressortit non pas d’un examen ouvert et audacieux des réalités de ce “terrain” auquel aiment tant se référer les soi-disant “pragmatiques”, mais d’une idéologie faussement modernisatrice. »

Or ici s’imposait la construction « ressortit à » (qui signifie : « est du ressort de, relève de »). Certes, l’existence d’une réelle proximité sémantique entre les syntagmes ressortir à et participer de n’a pu que favoriser, après chaque verbe, et au mépris du contexte, l’interversion des prépositions à et de

Mais une autre embûche est à craindre, lorsqu’on prétend utiliser ressortir de. Pour donner un exemple de cette confusion particulièrement fâcheuse, je citerai quelques lignes des mémoires d’un correcteur professionnel. L’auteur (anonyme) de Souvenirs de la maison des mots nous fait découvrir, à travers de nombreuses anecdotes, son métier de correcteur d’édition. Hélas, croyant nous expliquer comment nous garder d’une erreur, cet honnête homme en commet lui-même une autre :

« Il y a longtemps de cela, j’ai lu un livre de M. Levi (non pas Lévy) qui faisait un usage vraiment intensif du verbe “ressortir”, mais toujours à mauvais escient. Je suis sûr qu’il m’en veut moins qu’il ne m’est reconnaissant de lui avoir indiqué cette subtilité de la langue française. D’ailleurs, comme moyen mnémotechnique je lui dis cette phrase : “Je ressortis des chiottes, mais cela ressort à la morale.” À jamais l’expression “ressortir de” est associée à l’odeur des toilettes et doit être bannie de son vocabulaire. Du moins quand elle apparaît sous sa plume, il devient méfiant. » (Souvenirs de la maison des mots, éditions 13 bis, paru en avril 2011, p. 35.)

L’auteur plaisante-t-il ? Cela ne « ressort » pas à la morale, mais cela y ressortit, ce ressortir-là étant un verbe du deuxième groupe, – verbe dont le participe présent substantivé, ressortissant, est devenu un mot très usité. Bien entendu, si on veut que la phrase proposée comme exemple ait un sens, on doit considérer que le pronom cela y est employé en l’absence de tout référent exprimé : je ressors (ou ressortis, passé simple) des chiottes, et quelque chose (« cela ») ressortit à la morale, sans qu’il y ait aucun rapport entre les deux affirmations.

La double faute que je viens de décrire, à la fois solécisme et barbarisme, est aussi l’une des rares vraies fautes de français commises par Frédéric Dard (les autres, il les signale lui-même à l’attention du lecteur). Le héros de Y a-t-il un Français dans la salle ?, un homme politique nommé Horace Tumelat, s’entretient à l’Élysée avec le président Valéry Giscard d’Estaing : « – Il est certain que le Premier Ministre est taxé de faiblesse par l’ensemble des Français, reprend-il […]. Ce qui ressort de la prudence, pour lui, passe aux yeux de beaucoup pour de l’inefficacité. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 79.) Ce qui ressortit à la prudence.

Philippe Meyer a commis le solécisme sans le barbarisme, le correcteur anonyme a commis le barbarisme sans le solécisme, mais Frédéric Dard – ou son héros, si l’on préfère – commet les deux.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:07

1. Sécréter / secréter :

Cette faute a été commise, hélas, par Volkoff, il y a trente ans : « [François Beaujeux] pensait à la fois aux fils d’un pêcheur et à ceux d’un montreur de marionnettes, et à ceux qui rattachent l’appât au trébuchet, et à ceux que secrète l’araignée pour y prendre des mouches ou pour se balancer elle-même, suspendue au bout de sa propre salive. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 170.)

La même faute s’est introduite dans la nouvelle édition des Poneys sauvages de Michel Déon : « Le colonel P., ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, secrétait le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 214) ; alors qu’on lisait, dans la première édition : « Le colonel P. était un ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, sécrétant le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 1970, p. 184).

Dans son billet radiophonique du jeudi 28 avril 2011, Alain-Gérard Slama a rendu hommage à l’œuvre de Muhammad Yunus. Après avoir expliqué aux auditeurs les principes du microcrédit et résumé l’histoire de ce qu’on ne sait pas désigner autrement que par l’expression de « social-business » (sochieulbizness), Slama confond à son tour, dans sa conclusion, sécréter et secréter : « [L]e social-business, qui se développe sur une bien plus grande échelle [que le mécénat], est un des remèdes secrétés, voilà le crime capital, – c’est un des remèdes secrétés, au sein du capitalisme lui-même, pour arracher les pauvres à leur dépendance. » (France Culture, 28 avril 2011, à 8 h 20.)

Comme le savaient les correcteurs de jadis, secréter et sécréter sont deux verbes bien différents. Le second, de loin le plus courant, signifie : produire une substance par sécrétion ; d’où : émettre, diffuser. Le premier est le terme technique désignant l’action que font les chapeliers lorsqu’ils frottent des poils ou des peaux avec le secret – solution de nitrate de mercure – pour en faciliter le feutrage.

 

2. Le verbe abonder prend des significations inattendues :

On le confond souvent avec alimenter (ou avec approvisionner) – peut-être à cause de sa ressemblance avec abreuver

« Le Vieux […] venait d’apprendre que Lefranc, le viticulteur richissime, le mari de l’avocate du Bloc, avait annoncé à un journaliste d’Europe 1 qu’il avait décidé de ne plus abonder les comptes du Bloc tant que la direction n’aurait pas su se rénover en profondeur. » (Jérôme Leroy, Le Bloc, éditions Gallimard, collection Série noire, 2011, p. 276.)

Comme l’écrivait Maurice Druon : abonder, étymologiquement, a le sens d’affluer, regorger, déborder. « Si le gibier abonde cette année, tant mieux pour les chasseurs. Une personne, une famille, un pays peuvent abonder en biens. Mais abonder n’a jamais voulu dire apporter ce qui manque, compléter. On n’abonde pas un budget, une dotation, une subvention. Et pourtant cet emploi malheureux, parti de l’hémicycle, a envahi le langage administratif. » (Maurice Druon, « Sur le langage parlementaire », dans Lettre aux Français sur leur langue et leur âme, éditions Julliard, 1994, p. 65.)

Maintenant on le confond de plus en plus avec inonder :

« Le pétrole d’Arabie Saoudite pourra-t-il encore abonder le marché ? » « Pour abonder le marché américain, des populations ont été razziées, des villages détruits. » « Baisse des taux directeurs pour abonder le marché de liquidités. »

En outre, nous n’entendons plus : « J’abonde dans votre sens », ni même : « J’abonde dans le sens de ce que vous dites » Nous entendons plutôt ceci : « J’abonde ce que vous dites » ; « J’abonde ce qu’Untel vient de dire ».

Était-il vraiment nécessaire de faire d’abonder un verbe transitif direct ?

 

3. Investir / envahir :

Le Scandale Club est une boîte de nuit située au cœur d’une zone industrielle. « Les clients avaient investi les parkings des sociétés environnantes, au mépris des panneaux qui en interdisaient formellement l’accès. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore ; Cherub, Mission 9 : Crash ; éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 190.)

« Peu avant minuit, une foule majoritairement composée d’étudiants et de jeunes adultes investit la boîte de nuit. » (Ibid., p. 191.)

De quelle époque date cet emploi malencontreux du verbe investir ? On l’aperçoit déjà dans le français des années 1970 : « [D]es touristes idiots, lestés de matériel photographique, investissaient cette merveilleuse petite île de Torcello où il [Horace Tumelat] se faisait chier comme un rat mort […]. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 312.)

Et ce n’est pas le seul passage d’un livre de Frédéric Dard où investir ait pris le sens d’envahir. Les personnages principaux de Y a-t-il un Français dans la salle ? réapparaissent dans Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants. Au début de ce roman de 1981, nous retrouvons donc Éric Plante, journaliste homosexuel devenu homme de main, qui s’apprête à enfiler une combinaison de cuir noir : « [I]l va entrer nu dans le vêtement barbare. Cette combinaison lui devient bientôt une seconde peau qui le rend invulnérable. […] / Une fois investie, la combinaison cesse toute obstruction et semble s’assouplir, épousant langoureusement les formes de son corps. » (San-Antonio, Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants, éditions Fleuve Noir, 1981, p. 17.)

S’il est vrai qu’investir signifie étymologiquement « habiller (quelqu’un) », « couvrir (quelqu’un) d’un vêtement », ce n’est pas le sens qu’il a dans cette phrase. La combinaison de cuir n’est pas recouverte d’un autre vêtement, elle est enfilée – la phrase de San-Antonio ajoutant l’idée que la matière de la combinaison et le corps de son porteur semblent adhérer l’une à l’autre sans le moindre hiatus. Il aurait donc fallu écrire : Une fois pénétrée, une fois emplie…

En mars 2010, dans un billet du blog qu’il tient sur le site du Nouvel Observateur, Pierre Jourde a rappelé la signification du verbe investir, beaucoup mieux que je ne saurais le faire : Investir un lieu consiste précisément à ne pas y entrer, contrairement à la manière dont le mot est systématiquement employé dans les médias, mais à l’entourer, à le cerner pour empêcher toute sortie. (Les caractères gras sont de Pierre Jourde.)

Henry de Montherlant : « À trois cents mètres au-dessous d’eux, les buissons brûlaient. Une bande de feu, de quelque cinquante mètres de large, investissait le village, ses maisons de pisé pâle, en gradins, semblables à de grandes marches montant vers un autel. » (Les lépreuses, éditions Grasset, 1939, début de la deuxième partie ; Gallimard, collection Folio, p. 95.) Investir est ici employé de la façon la plus classique et signifie clairement : encercler, ceinturer. Ce village de l’Atlas n’est pas en flammes.

Le créateur de la bande dessinée Blake et Mortimer savait sa langue, lui aussi, lorsqu’il mettait dans la bouche d’un seigneur médiéval, dont le château était attaqué par des paysans révoltés, ces paroles : « … Quant à ces vils croquants, qui ont eu l’audace d’investir ma forteresse, qu’ils attendent donc le retour d’Arnould, mon futur gendre, et de ses gens d’armes !… Par le diable ! Nous leur ferons changer le ton de leur chanson !!!… » (Edgar P. Jacobs, Le piège diabolique, publié aux éditions du Lombard en 1962, et, depuis 1990, aux éditions Blake et Mortimer ; première case de la planche 13.) À cet instant, le seigneur Gui de la Roche sait que les serfs révoltés n’ont pas encore pénétré dans son château. De fait, comme le précise un récitatif, quatre cases plus loin : ceux-ci « se pressent au pied du rempart ».

Le scénariste Jean-Michel Charlier aussi savait sa langue, lui qui écrivait dans L’île de l’Homme Mort : « Mais les pêcheurs qui s’apprêtent à embarquer ne se doutent pas qu’au même instant, des silhouettes silencieuses [celles d’Éric et de ses compagnons], se coulant entre les rocs, achèvent d’investir leur repaire [le repaire desdits pêcheurs] et d’en bloquer toutes les issues. » (Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier, Une aventure de Barbe-Rouge : L’île de l’Homme Mort ; avant-dernière case de la planche 2 ; éditions Dargaud, 1967. Le groupe de pêcheurs s’apprête à ravitailler secrètement en vivres et en eau douce un bateau de pirates qui s’est approché de la côte.)

Néanmoins il faut le reconnaître : investir c’est ne pas entrer mais c’est quand même vouloir entrer… Ce verbe semble comporter une nuance que les très neutres encercler et cerner n’ont pas, car il désigne l’action d’entourer en vue d’envahir. D’où ces emplois, devenus si fréquents, où le verbe investir sert à désigner le processus complet d’encerclement-invasion : « Si nous reprenons le parcours que nous propose M. Foucault dans La [sic] naissance de la clinique, la médecine a progressivement investi un corps qui était tabou dans un monde ordonné par le discours religieux. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 57.) Sans doute ferait-on mieux d’écrire : la médecine s’est progressivement insinuée dans un corps qui était tabou. Ou : s’est progressivement approprié un corps qui était tabou.

Mais c’est bien ainsi que l’entendait Georges Bernanos, quand il écrivait : « Au-dessous du sein, la blessure saignait encore. Mais les déchirures plus profondes de son dos et de ses reins l’investissaient d’une flamme intolérable, et, comme il tentait de lever le bras, il lui sembla que l’extrême pointe de cette flamme poussait jusqu’au cœur… » (Sous le soleil de Satan, première partie, chapitre II.)

Le verbe français investir avait pris, au Moyen Âge, un autre sens, qui serait source de bien des confusions ultérieures : « mettre (quelqu’un) en possession de (un fief, une autorité, un pouvoir) ». En voici quelques exemples : Les rois investissaient les évêques en leur donnant la crosse et l’anneau ; L’empereur l’avait investi de ce duché ; Le Roi investit du commandement de Paris le duc de Raguse ; investir quelqu’un de sa confiance (lui accorder une confiance totale) ; être investi de la confiance publique ; etc. Mais le sens originel de cet investir-là était encore « vêtir (quelqu’un) de (telle charge) », « faire endosser (à quelqu’un une charge) ». C’est du sens « vêtir » qu’a dérivé celui de « mettre en possession », – peut-être (comme le précise le TLF) parce qu’un élément du costume était le symbole de la dignité ou du pouvoir conférés.

Je devrais aussi parler du sens qu’a pris investir dans la langue de l’économie. De l’anglais to invest, venu lui-même de l’italien investire, le verbe signifie alors : « placer des fonds, des capitaux (dans une entreprise, dans un secteur de l’économie) ». D’autre part, le verbe investir a pris un sens spécifique dans le vocabulaire de la psychanalyse, puisqu’il a été choisi pour traduire l’allemand besetzen, « occuper (militairement) ». Le sujet investit telle activité, tel objet, telle représentation : il y consacre de l’énergie psychique, il y place son énergie psychique – l’investir des psychanalystes n’étant guère éloigné de celui des économistes. On voit que le choix de traduire besetzen par investir aura contribué, lui aussi, à entretenir la confusion de ce verbe avec envahir.

C’est ainsi qu’est né un autre emploi fautif, celui où l’on fait du verbe pronominal s’investir l’équivalent d’un autre verbe très actuel : s’impliquer. « S’investir » dans une mission, dans une tâche : y placer beaucoup d’énergie psychique, y mettre tout son cœur (comme on disait naguère), donc s’y impliquer.

« Par les deux genres majeurs, le western et le film noir, qu’il a investis comme acteur et <comme> cinéaste, Eastwood se place à un point de passage cinématographique évident entre tradition et présent. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 15.) Ce que l’auteur a voulu dire, c’est que le western et le film noir sont des genres qu’Eastwood s’est appropriés, auxquels il a imprimé sa marque.

 

4. Moucher a pris le sens de souffler :

Moucher une chandelle ne signifie pas l’éteindre, mais en raccourcir la mèche, c’est-à-dire ôter la partie carbonisée de la mèche pour réduire la fumée qui s’en dégage et aviver la flamme.

La phrase suivante montre clairement que tel a longtemps été le sens de cette expression : « Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas, qu’elle l’éteignit. » (Zola, La terre, 1887, chapitre V de la première partie.) La femme nommée Palmyre éteint accidentellement la flamme, mais son intention était de la moucher.

Aujourd’hui, l’expression signifie exactement le contraire :

« Le vent redoubla si fort qu’il renversa un micro et des tables, moucha les lampes, secoua les cocotiers, projetant à terre une avalanche de palmes et de noix mûres. » (Pascal Bruckner, Parias, 4e chapitre de la 5e partie ; le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 289.)

Déjà en 1952, sous la plume de Michel Déon (son héros Pierre Gauthier se trouve à bord d’un cargo qui s’éloigne de la rive) : « Les yeux fixés sur les lumières de la ville, il les vit peu à peu disparaître dans le lointain, mouchées une à une par un invisible souffleur sans pitié. » (Michel Déon, La corrida, Plon, 1952, p. 243. Relisant son texte pour le faire rééditer à la Table Ronde en 1979, version que j’ai consultée dans le volume de la collection Folio paru en 1982, p. 234, l’auteur supprime, très judicieusement, « peu à peu » et « sans pitié », mais il laisse « mouchées » alors que ce mot pouvait aisément être remplacé par éteintes.)

Étrangement, le Petit Larousse que je possède, paru en l’an 2000, donne de moucher une chandelle la définition suivante : « En éteindre la flamme en prenant la mèche entre ses doigts. » Or cette définition ne reprend que partiellement celle de 1991 (donnée dans le Grand Larousse universel), laquelle était déjà entachée d’erreur : « Ôter le bout du lumignon d’une chandelle, éteindre la flamme en prenant entre ses doigts la mèche. » Non, mes aimables lecteurs, vous ne rêvez pas : il y a bien une simple virgule entre la première partie de la définition, qui, en bon français, signifie : raviver la flamme, et la seconde partie de cette définition, « éteindre la flamme ». Il serait difficile d’être plus incohérent. On se demande si le rédacteur a pris la peine d’étudier sa documentation.

La définition récente est d’autant plus funeste qu’elle entre en contradiction avec celle du mot mouchettes, qui, elle, n’a pu changer. Les mouchettes, ou la paire de mouchettes, c’est un petit instrument dont la forme ressemble à celle d’une paire de ciseaux et qui servait à enlever délicatement la partie carbonisée d’une mèche, sans se brûler, et sans que s’éteignît la partie encore en train de brûler.

Avait-on vraiment besoin de sortir le verbe moucher de sa voie et de lui faire désigner l’action de pincer fermement ou de souffler une petite flamme ?

Quand vous vous mouchez le nez, ce n’est pas pour que le nez cesse de remplir sa fonction ! Vous le mouchez pour en désobstruer les conduits, pour qu’il puisse continuer d’aspirer l’air ambiant. On doit moucher une chandelle pour la même raison qu’on se mouche le nez.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:18

1. Être caparaçonné, ce n’est pas être protégé contre les coups :

Je sais que c’est déjà devenu une prouesse de réussir à écrire caparaçonner au lieu de l’inexistant « carapaçonner »… Pourtant, l’adjectif caparaçonné provient du nom caparaçon et la réalité que ces mots désignent n’a que peu à voir avec une carapace de protection ou avec une armure. Le caparaçon est un drap d’ornement, ou une housse protégeant du froid ou de la pluie, dont on habille un cheval. Au sens figuré, en parlant d’un être humain, se caparaçonner peut signifier : se vêtir d’une manière inhabituellement chamarrée.

« Tous les policiers disponibles dans le commissariat, y compris des fonctionnaires qui n’avaient pas quitté leur bureau depuis des années, avaient revêtu une tenue antiémeutes. Plus de cinquante agents caparaçonnés avaient pris position derrière le barrage de véhicules. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 10 : Le grand jeu ; éditions Casterman, 2010, p. 25-26.) L’adjectif cuirassé serait bien mieux adapté à ce contexte.

Quant au nom caparaçon, il a été employé à mauvais escient par Sylvain Tesson, qui est pourtant un très bon écrivain.

Zaher est démineur en Afghanistan : « Au bout d’une demi-heure de travail, il souleva sa visière de protection pour s’éponger le front. Le gilet de kevlar commençait à peser sur son dos. La pause était encore loin. […] Zaher rêvait du coup de sifflet qui l’enverrait à l’ombre des camions. Il pourrait ôter son caparaçon, boire du thé, griller une cigarette. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « La statuette », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 49-50.) L’auteur a mis à la bonne place le p et le r du mot caparaçon. Toutefois, qu’on se représente un instant le personnage de Zaher : c’est plutôt de cuirasse, voire de carapace, que lui sert son gilet de kevlar.

Pourquoi, à la suite du poète Jean-Paul de Dadelsen, ne pas faire usage de l’adjectif carapacé, notamment dans les cas où l’adjectif cuirassé se révélerait équivoque ? Le sens de carapacé est clair et c’est un mot correctement formé. « Nous fûmes entiers, carapacés de noir et de dur. / Éternel, tu nous as rompus. Où est présentement / le dehors, le dedans ? Éternel, tu nous as / cassés. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La fin du jour », poème daté de 1954 et inclus dans Jonas, collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 79.) Les hommes se plaignent à Dieu de devoir vieillir et assister à la déchéance de leur propre corps. Mais, si j’ai bien compris le poème, ce processus de dégradation abolit la frontière entre le soi et le monde, nous offrant ainsi la possibilité d’une ouverture à l’Être.

Cela ne nous explique pas pourquoi les hommes jeunes ou dans la force de l’âge sont dits carapacés « de noir ». Cette couleur désigne-t-elle ici la circulation du sang, la vascularisation sanguine du corps humain ? Voilà qui justifierait le choix du mot carapacé, de préférence à tout autre. La carapace est un organe du corps, elle s’est formée avec lui, tandis que la cuirasse ne fait que recouvrir imparfaitement un corps.

 

2. Justiciable est parfois confondu avec justifiable :

« Tu as une conscience de ton moi ; cette conscience te permet de poser une hypothèse : l’histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d’une narration univoque. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998, p. 85 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 66.) La phrase est extraite de propos tenus par Michel Djerzinski, personnage, mais cela n’atténue en rien l’obscurité de son dernier segment.

Je n’arrive à lui trouver un sens qu’en faisant la supposition que l’auteur, ou le correcteur d’épreuves, a confondu justiciable avec justifiable.

D’autre part, pour plus de clarté, la locution dans le principe pourrait être mise entre deux virgules. Mais cette locution, vieillie, signifie : « au début, au commencement, dans les premiers temps », et n’est en aucun cas synonyme d’en principe, contrairement à ce que semble croire l’auteur.

Être justiciable de…, cela veut dire : être amené à répondre devant tel juge, telle autorité ; être du ressort de telle méthode ou discipline ; pouvoir être traité, résolu, réglé, par telle action ou par l’usage de telle faculté. L’expression n’est pas facile à employer ! (Maladie justiciable d’un traitement, d’un médicament, d’une thérapie ; crime justiciable d’une peine, d’une sanction, d’un tribunal ; religion justiciable d’une interprétation rationnelle ; faits justiciables d’une analyse sociologique, etc.)

L’hypothèse que j’ai faite est validée par cet autre passage du roman :

« Les éléments plus philosophiques contenus dans ses derniers écrits [= les derniers écrits de Michel Djerzinski] n’apparaissaient à ses propres yeux que comme des propositions hasardeuses, voire un peu folles, moins justifiables d’une démarche logique que de motivations purement personnelles. » (Les particules élémentaires, Flammarion, 1998, p. 223-224 ; J’ai lu, p. 179.)

La construction « justifiable de… » n’existe pas. À la rigueur, il faudrait dire : « justifiable par… ».

Ces extraits sont encore une pièce à verser au dossier des phrases ratées qu’on lit même dans les grands livres et qui se maintiennent, inaperçues des correcteurs professionnels et des critiques littéraires, dans les rééditions successives de ces livres.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:15

Ceux qui ont lu Confusions et contresens (première salve) attendaient peut-être la suite de mon petit catalogue. Comme j’ai trouvé de quoi préparer une nouvelle salve encore plus nourrie que la première, il m’a fallu en distribuer la matière dans plusieurs billets.

 

Dans les livres de notre Bibliothèque, fussent-ils parus à quelques décennies d’écart seulement, les mêmes expressions peuvent avoir des sens opposés.

Les mots sont emportés dans une valse qui sépare ou qui amalgame les significations, et qui multiplie les faux amis. Fort heureusement, les mots ne s’y perdent pas tous ! Mais le phénomène concerne un nombre croissant de noms communs et de locutions. Comme je l’ai indiqué, la plupart de ces mutations se sont faites non pas sur une durée de plusieurs siècles, mais sur une ou deux générations, au cours du seul XXe siècle.

Qu’avons-nous à gagner à ces confusions, qui, en plus de perturber le lecteur de chaque œuvre singulière en semant sous ses pas les occasions de contresens, mettent en péril la transmission même de notre langue et de notre culture ?

 

1. Fiasque et flasque :

Pluto est le surnom donné à un agent secret britannique sur le point d’être parachuté en France. Un avion l’attend sur sa piste de décollage. « Horace l’avait accompagné jusqu’au Lysander. Au moment où Pluto embarquait, il lui avait glissé dans la main une fiasque de whisky. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 590.) Le texte donné par l’édition de 1970 était identique… Or une fiasque, c’est une bouteille pansue, presque une dame-jeanne. La petite bouteille plate qui tient dans une poche s’appelle une flasque, avec un l.

Le texte suivant, qui est de Michel Houellebecq, évoque aussi un voyage en avion. Le narrateur soupçonne les hôtesses de l’air de multiplier les vexations contre les passagers, à bord de l’appareil : « Privé de cigarettes et de lecture, on est également, de plus en plus souvent, privé d’alcool. Dieu merci, les salopes ne pratiquent pas encore la fouille au corps ; passager expérimenté, j’avais donc pu me munir d’un petit nécessaire de survie : quelques Nicopatch 21 mg, une plaquette de somnifères, une fiasque de Southern Comfort. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 34.) Comment dissimuler sur soi une dame-jeanne quand on est assis au milieu d’autres passagers et qu’on est recroquevillé derrière une autre rangée de sièges ?…

Astuce : bien que les deux mots soient de genre différent, se rappeler que flasque commence comme flacon.

 

2. Degré zéro ou niveau zéro ?

Faisons plaisir aux amateurs de Roland Barthes : le « degré zéro » de l’écriture, qui désigne une sorte de neutralité idéale de la prose, à laquelle celle-ci atteint lorsqu’on y a évité tout pathos et tout esthétisme, n’a rien à voir avec ce qu’on peut appeler le « niveau zéro » du style, de la réflexion, de l’intelligence. Le degré zéro, ce n’est ni le contrepied ni la dégradation. Un langage artistique est au degré zéro lorsqu’il s’accomplit dans une absence idéale de style, dans une forme délivrée du souci de l’ornementation et même de celui de l’élégance.

Hélas, tout le monde veut maintenant employer l’expression « degré zéro », à tout propos, et à tort plus souvent qu’à raison. Ce travers se manifeste même chez de bons auteurs.

Quand le narrateur d’À la recherche du temps perdu, à Paris, embrasse Albertine pour la première fois, il ne manifeste aucune émotion, aucune sensualité… Évoquant cette bizarrerie de la personnalité de Marcel, l’essayiste Bruno Viard écrit : « Quel mufle ! Pauvre petite Albertine ! L’érotisme est à son degré zéro ; la perversité à son maximum. Sans doute lui aurait-il fallu la présence d’un voyeur envieux, ou alors voir Albertine dans le [sic] bras d’un autre, pour réveiller sa libido en berne. » (Bruno Viard, La littérature ou la vie ! Marcel Mauss du côté de Proust, éditions Ovadia, la Petite Collection, 2008, p. 41.)

Le même Bruno Viard écrit, à propos de la sexualité de certains héros houellebecquiens : « La masturbation, c’est ce qui demeure quand on a perdu tout le reste, quand les relations humaines ont atteint leur degré zéro. » (Bruno Viard, Houellebecq au laser : La faute à Mai 68 ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 25.)

C’est de niveau zéro qu’il s’agit alors, pour emprunter au langage des cartographes et des géographes ; ou de niveau plancher, si on emprunte à celui des économistes.

 

3. Dans la lignée ou dans la ligne ?

« Écoute-moi bien, parce que ce que je vais te dire est dans la lignée de ton raisonnement. »

« Pour être dans la lignée de ce que nous avons dit précédemment… »

« Cet article s’inscrit dans la lignée de son enseignement. »

« Flaubert est dans la lignée du roman réaliste. »

Les formules de ce type se multiplient. Or la formulation correcte est : dans la ligne de…, ou dans la continuité de… Sauf lorsque lignée a pleinement le sens de « filiation spirituelle » : « Par ce livre brillant, passionné, passionnant, François Mitterrand se range dans la lignée des plus grands polémistes. » (Le coup d’État permanent, par François Mitterrand, éditions Plon, 1964 ; quatrième de couverture.) La phrase suggère que chaque grand polémiste a été engendré par son prédécesseur, c’est-à-dire que le talent et la verve de tout grand polémiste naissent de l’observation ou de l’imitation des qualités de ses prédécesseurs. « Clausewitz appartient à la lignée des Thucydide ou des Machiavel, qui, grâce à leur échec dans l’action, trouvent le loisir et la résolution d’élever au niveau de la conscience claire la théorie d’un art qu’ils ont imparfaitement pratiqué. » (Extrait d’un texte signé de Raymond Aron, publié en quatrième de couverture de son livre Penser la guerre, Clausewitz, tome 1 et tome 2, éditions Gallimard, 1976, collection Bibliothèque des sciences humaines. Texte absent du reprint paru dans la collection Tel en 2009.)

En bon français, on parle de lignée pour établir un lien de filiation (généalogique ou spirituel) entre des personnes, mais de ligne quand il s’agit d’idées et d’abstractions. Ce qui passe d’un esprit à un autre, pour unir deux pensées par-delà les années ou les siècles, c’est une ligne, pas une lignée.

J’en veux pour preuves les exemples suivants :

« C’était bien là une trouvaille dans la ligne de Dada. » (Jean Vartier, Barrès et le chasseur de papillons, éditions Denoël, 1989, p. 81.)

On dit également : dans la ligne directe ; dans la droite ligne ; dans la ligne générale.

« L’historien qui n’est pas engagé dans la bataille et la voit de partout, qui réunit une multitude de témoignages et qui sait comment elle a fini, […] n’atteint pas la bataille même, puisque, au moment où elle a lieu, l’issue en était contingente, et qu’elle ne l’est plus quand l’historien la raconte, puisque les causes profondes de la défaite et les incidents fortuits qui leur ont permis de jouer étaient, dans l’événement singulier de Waterloo, déterminants au même titre, et que l’historien replace l’événement singulier dans la ligne générale du déclin de l’Empire. » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, éditions Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1945, p. 416 ; réédité dans la collection Tel, p. 420-421.)

« Tout ce que nous avons jusqu’ici rappelé de la logique démonstrative se maintient dans la ligne générale de la pensée aristotélicienne, pensée inspirée par les sciences naturelles […]. » (Les grands courants de la pensée mathématique, présentés par François Le Lionnais, éditions des Cahiers du Sud, 1948, p. 360.)

Dans la ligne de… est une locution devenue courante dans les années 1950-60. Quelle en est l’origine ?

Je ne réussis pas à en trouver d’occurrence antérieure aux années 1930 et, à l’époque, elle s’employait surtout, voire uniquement, dans le langage marxiste ou à propos de la doctrine du parti communiste : « Je sais bien : on fait grand cas, là-bas, de ce qu’on appelle “l’autocritique”. Je l’admirais de loin et pense qu’elle eût pu donner des résultats merveilleux, si sérieusement et sincèrement appliquée [sic]. Mais j’ai vite dû comprendre que […] cette critique ne consiste qu’à se demander si ceci ou cela est “dans la ligne” ou ne l’est pas. Ce n’est pas elle, la ligne, que l’on discute. » (André Gide, Retour de l’U.R.S.S., 1936 ; réédité dans la collection Folio, p. 47.)

« À Léningrad, l’on m’avait demandé de préparer un petit discours à l’usage d’une assemblée de littérateurs et d’étudiants. Je n’étais en U.R.S.S. que depuis huit jours et cherchais à prendre le la. Je soumis donc à X… et à Y… mon texte. L’on me fit aussitôt comprendre que ce texte n’était ni dans la ligne, ni dans la note et que ce que je m’apprêtais à dire paraîtrait fort malséant. » (Gide, Retour de l’U.R.S.S., Folio, p. 77. Une virgule manque après « dans la note ».)

La locution est très conforme au génie du français : « J’ai constaté en moi la tendance idéalisatrice, qui empêche de s’arrêter dans la ligne du vrai, et qui trompe toujours en plus ou en moins » (Amiel, Journal, 1866) ; « dans ce portrait où j’ai tâché d’être ressemblant et de me tenir avant tout dans la ligne du vrai » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, VI, 1863) ; « Pauvre humanité ! toujours fustigée par les passions, toujours hors de la ligne du vrai, et retombant sans cesse dans le même délire » (Gazette médicale de Paris, samedi 29 août 1835).

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:08

 

5.

Sait-on encore comment s’accorde le participe lorsque le sujet est postposé au verbe ?

Normalement, l’auxiliaire être entraîne l’accord du participe passé avec le sujet, que ce sujet soit placé avant ou après le verbe. Mais ce n’est plus toujours le cas : « [L]’œuvre de Joyce culmine sur un livre, Finnegans Wake, auquel fut consacré la moitié de son existence d’écrivain. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.)

Le sujet – « la moitié de son existence » – est du féminin. Ni l’auteur du texte, ni les correcteurs qui ont eu à relire ce volume de la Pléiade, au début des années 1980, n’ont vu que l’accord manquait entre le sujet et le participe.

Le phénomène se rencontre fréquemment lorsqu’un participe est employé comme adjectif.

Jacques Lecarme, toujours dans son article « Antimémoires ou autofiction ? » (Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux, toujours à la page 89), recopie un passage de l’avant-propos des Antimémoires de Malraux : « J’appelle ce livre Antimémoires, parce qu’il répond à une question que les Mémoires ne posent pas, et ne répond pas à celles qu’ils posent ; et aussi parce qu’on y trouve, souvent lié au tragique, une présence irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l’ombre : celle du farfelu dont j’ai sans le savoir ressuscité le nom. (Œ 3, p. 16) ».

Le participe « lié », qui se rapporte au nom présence, COD de « trouve », aurait dû porter la marque du féminin. La faute est fâcheuse (Hédi Kaddour la commet à l’identique, dans le même recueil d’articles, p. 273), mais elle n’est pas de Malraux. En effet, le prologue des Antimémoires, dans le troisième volume des Œuvres complètes de la Pléiade, page 16 (mais aussi dans l’édition originale des Antimémoires, collection NRF, 1967, p. 20), comporte le texte suivant : « on y trouve, souvent liée au tragique, une présence »… En revanche, l’omission de la virgule grammaticale entre le pronom relatif dont et le nom farfelu, son antécédent, est bien imputable à Malraux (dans toutes les éditions du texte) ; c’est pourtant une relative explicative.

« Je demanderai au lecteur de ne pas oublier […] qu’un purgatoire en art ou [sic] a fortiori en littérature laisse ouvert la possibilité d’une découverte à retardement. » (Robert Harvey, « Les Limbes au purgatoire : la réception du Miroir des limbes aux États-Unis », dans Modernité du Miroir des limbes, Classiques Garnier, 2011, p. 71.) Le nom possibilité est bien un COD, mais il est le COD du verbe « laisse » (au présent de l’indicatif) et non celui d’un verbe composé. Ouvert est employé en tant qu’adjectif. Ayant ici la fonction d’attribut du COD, il doit s’accorder avec ce dernier, « la possibilité », comme tout adjectif. Bref, le correcteur de la maison Garnier aurait dû relire de plus près la phrase du professeur Harvey et lui faire dire : « laisse ouverte la possibilité ».

En tant que simple épithète apposée, le participe est comme flottant au sein de la phrase, et si la désinence qu’il devrait avoir est absente on risque de le faire se rapporter au mauvais nom.

 

6.

Il y a certes des cas douteux :

« Elle était allongée sur le ventre, elle avait dégrafé le soutien-gorge de son maillot. La seule chose que j’ai trouvé à dire, je me souviens, c’est : “Tu es en vacances ?” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 73.)

Fallait-il écrire : « La seule chose que j’ai trouvée à dire » ?

Si l’on se fie à la logique, on considérera que le pronom que, du genre féminin car renvoyant à chose, est tout autant le COD antéposé du verbe « ai trouvé » que celui de l’infinitif « dire ». Logiquement, c’est la forme « trouvée » qui devrait s’imposer. La chose en question, je l’ai véritablement trouvée, pour l’avoir cherchée, puis je l’ai dite. (Veillons à ne pas confondre ce phénomène avec les constructions du type : « Il y a des vérités que nous avons choisi de ne pas dire », où le pronom que est uniquement le COD du verbe dire ; « Le livre a choqué ceux-là mêmes que l’auteur aurait aimé convaincre », où le pronom que est uniquement le COD du verbe convaincre.)

Néanmoins, la distinction entre choisir de (ne pas) dire et trouver à dire est excessivement subtile, et Grevisse donne de nombreux exemples classiques illustrant les deux tendances : ne pas accorder le participe passé, comme l’a fait Houellebecq dans la phrase que j’ai citée, ou l’accorder, si on analyse le pronom relatif que comme étant le COD des deux verbes. C’est à la page 1377 de mon Bon usage de 1988 (§ 915) :

« Les difficultés qu’il eût eues à surmonter » (Stendhal) ; « De la laine qu’on lui avait donnée à filer menu » (Sand) ; « Il se rappela les lettres qu’elle lui avait données à mettre à la poste » (Proust) ; « Ces troupeaux fabuleux que l’on m’a donnés à égorger » (Claudel) ; « La leçon que je lui ai donnée à étudier » (Académie) ; etc.

Et en face : « La rançon qu’il avait eu à payer » (Goncourt) ; « Les combats qu’il a eu à soutenir » (Proust) ; etc. Mais peut-être l’invariabilité provient-elle ici du fait que le verbe avoir, dans cet emploi, se comporte comme un semi-auxiliaire. Dans cette liste d’exemples, en effet, la locution avoir à (+ infinitif) signifie « devoir ». L’invariabilité se justifie.

Par conséquent, accordons le participe passé lorsqu’il exprime pleinement le sens d’avoir, de donner, de porter, etc. (comme dans : « Les couteaux que j’ai portés à aiguiser »), et laissons ce participe invariable dans tous les autres cas. Pour ne citer qu’un seul de ces autres cas, la construction donner à est parfois synonyme de charger de. Dans l’énoncé suivant : « Les rapports qu’on m’a donné à établir », les rapports en question ne m’ont pas été réellement donnés, puisque c’est à moi de les écrire ! Avant qu’ils soient écrits, ces rapports n’existent qu’à l’état d’idée ou de projet.

Il restera des cas indécidables, pour lesquels nous sommes libres d’accorder ou de ne pas accorder le participe : « Quatre tartes que j’avais mises à refroidir sur un banc devant ma boulangerie… Volées ! » (Raymond Macherot, Sibylline et Burocratz le vampire, éditions Dupuis, 1982, p.13.) Le texte que prononce ce personnage de bande dessinée est-il écrit correctement ou incorrectement ? Les formes « mis » et « mises » me paraissent également légitimes dans cette phrase.

 

Conclusion.

Nous avons pris si vite l’habitude des participes passés jamais accordés que tout ce qui peut ressembler à un accord audible à l’oral s’est mis à nous écorcher les oreilles. Démocratisation oblige : même les agrégés de lettres (je l’ai vérifié maintes fois) ont cessé, du moins à l’oral, d’accorder les participes passés avec le COD antéposé au verbe, lorsque ce COD est de genre féminin. La langue qui sert de modèle n’est plus celle qu’on a apprise mais celle qu’on entend autour de soi.

À force d’entendre saupoudrer de termes anglais ou franglais n’importe quel discours technique, à force d’entendre la langue française chantée par Johnny Hallyday et par les slammeurs, qui ont tendance à faire remonter d’une place l’accent tonique, nous en sommes arrivés à ne plus du tout nous soucier des finales, des désinences.

Pour le moment, la nouvelle règle est donc celle-ci : L’accord du participe passé avec le COD antéposé est abandonné au libre choix de celui qui parle ou qui écrit. Comme je l’ai montré, les proses actuelles font rivaliser le non-accord avec le faux accord.

Peut-être allons-nous vers l’invariabilité systématique de tous les participes passés, et vers l’effacement des marques du féminin dans l’accord du participe passé, que le verbe possède un COD antéposé féminin ou qu’il soit un pronominal réfléchi ayant un sujet féminin ; ainsi que vers l’effacement des marques du pluriel, dans les mêmes formes d’accord.

Ce non-accord, j’ai connu l’époque où il ne se produisait que rarement, puis je l’ai entendu s’imposer. Même les accords les plus simples (notamment celui du participe passé construit avec l’auxiliaire être lorsque le sujet est du féminin) sont en train de disparaître. J’assiste à de profonds changements linguistiques de mon vivant. La langue que j’ai apprise, celle que je parle encore, vieillit plus vite que mon propre corps.

La démocratie le veut, l’anti-élitisme l’exige. Vive la facilité ! Bienvenue aux ambiguïtés ! Et bienvenue aux redondances, puisqu’elles seront le seul remède aux ambiguïtés que la règle nouvelle aura fait naître.

À quand l’invariabilité systématique des adjectifs eux-mêmes ? Je fais tout pour que ma fille Gwendy soit une femme heureux. Quelle doux sensation : la mer est beau, une léger brise nous caresse la peau. Ces groseilles sont exquis.

Ce qui est encore plus drôle, c’est qu’en général ceux qui désaccordent les participes tiennent beaucoup aux graphies « professeure », « écrivaine », « auteure », voire « compositeure » (oui, certains emploient aujourd’hui ce mot, alors que compositrice est ancien et correct).

À quoi sert-il de réclamer la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre, si on ne sait plus accorder les participes passés ? Plutôt que de féminiser ces noms-là de manière aveugle et systématique, tâchons de maintenir un usage qui témoigne du soin avec lequel la langue française manifeste la présence du genre féminin jusque dans ses plus délicates nervures.

 

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