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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 12:59

« Le père Leemans vous a une de ces trognes ! » (Alphonse Daudet, Les rois en exil, 1879.) « Tu peux te vanter de m’avoir fichu une de ces frousses ! » (Roger Ikor, Frères humains, 1969.)

Jusque-là, tout est normal.

Mais il arrive que l’expression « un/une de ces » se vide de sa valeur primitive et se fige.

Empruntées au Bon usage de Grevisse et Goosse, voici quelques illustrations de ce curieux phénomène : « Je me suis levé vers les midi, avec un de ces mal aux crins » (Queneau, Saint Glinglin, Gallimard, 1948) ; « J’ai un de ces mal de tête » (Henri Troyat, La malandre, éditions Flammarion, 1967). Comme l’observent les auteurs du Bon usage, le substantif reste alors au singulier malgré son environnement syntaxique.

C’est absurde, mais lequel d’entre nous ne s’exclame pas spontanément : « J’ai un de ces mal de gorge ! »

Peut-être est-ce dû au fait que le nom mal a connu un pluriel populaire, « mals », prononcé de la même façon que le singulier.

À ma connaissance (et Le bon usage ne le souligne pas assez), le phénomène ne se produit que lorsque l’expression « un de ces » est employée devant le nom mal. « Un de ces » n’est suivi du singulier dans aucun autre contexte. Il s’agit donc d’un phénomène aux effets très limités. Mais il est cousin d’une autre bizarrerie, et celle-ci se répand.

 

Lorsque le syntagme « un(e) des » ou « un(e) de ces » constitue l’amorce d’un groupe nominal et que ce groupe nominal est ensuite repris par un pronom relatif, la recherche de l’accord du verbe de la subordonnée relative paraît causer à nos contemporains les plus grandes difficultés.

Observons d’abord une phrase parfaitement correcte, que je tire d’une nouvelle de Barbey d’Aurevilly : « [La comtesse] était une de ces femmes de vieille race, épuisée, élégante, distinguée, hautaine, et qui, du fond de leur pâleur et de leur maigreur, semblent dire : “Je suis vaincue du temps, comme ma race ; je me meurs, mais je vous méprise !” et, le diable m’emporte, tout plébéien que je suis, et quoique ce soit peu philosophique, je ne puis m’empêcher de trouver cela beau. » (Les diaboliques, 1874, « Le bonheur dans le crime ».) La difficulté qu’elle comporte n’est qu’apparente : les adjectifs épuisée, élégante, distinguée, hautaine, se rapportent non à « ces femmes » mais à « vieille race ».

 

En revanche, l’accord se révèle incorrect en plusieurs passages du dernier livre que j’ai lu. Il s’agit du journal qu’a tenu Benoît Peeters tandis qu’il écrivait son Derrida pour la collection Grandes Biographies des éditions Flammarion. Ce journal s’intitule Trois ans avec Derrida : Les carnets d’un biographe. Il est paru en même temps que la volumineuse biographie et chez le même éditeur. Peeters y retrace ses entretiens avec les témoins, le dépouillement des correspondances et des manuscrits qui sont actuellement archivés dans les collections de l’IMEC (institut Mémoires de l’édition contemporaine) et dans celles de la bibliothèque de l’université d’Irvine, en Californie. Trois ans avec Derrida est très bien écrit. Mais on y lit ceci :

« Une des choses qui me gêne chez Derrida (comme chez Michel Butor), c’est une forme de graphomanie. Il écrit trop » (Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida, éditions Flammarion, 2010, p. 37).

Dans sa phrase, Peeters laisse entendre que plusieurs caractéristiques de l’œuvre de Derrida ont pu le rebuter, et que cette « forme de graphomanie » est l’obstacle principal auquel il se heurte dans son étude de l’œuvre du philosophe. Il se doit de mettre le verbe gêne au pluriel, ou de dire : « La chose qui me gêne le plus chez Derrida, c’est… ». Mais s’il veut atténuer la sévérité du reproche : « La seule chose qui me gêne chez Derrida, c’est… ».

Il y a bien d’autres phrases de Peeters à citer :

« Ailleurs dans le même livre [= Codicille, paru en 2009], Genette développe un des thèmes qu’il avait esquissé devant moi – la difficulté spécifique de la biographie d’un écrivain : “Le biographe d’écrivain scrupuleux doit […] produire alternativement des pages de récit et des pages de critique littéraire […]” » (ibid., p. 170 ; c’est Peeters qui, citant Genette, a fait les deux coupures signalées par les points de suspension entre crochets). Le participe passé « esquissé » est ici accordé avec « un » et non avec « thèmes ». Or d’autres pages du même livre prouvent que l’auteur connaît les règles d’accord du participe passé. S’il avait passé deux secondes à analyser la signification de ce qu’il venait de coucher sur le papier, Peeters aurait pu faire l’accord qui s’imposait (« esquissés »). Mais il aurait aussi bien pu se contenter d’écrire : « Genette développe un thème qu’il avait esquissé devant moi ». Une telle formulation aurait suffi à suggérer que Gérard Genette avait un jour résumé devant lui plusieurs problèmes liés à la composition des biographies, et non un seul.

« Lecture enthousiaste de L’animal que donc je suis, livre posthume, texte majeur, l’un des plus fluides et des plus nécessaires qu’il ait écrit. » (Ibid., p. 207.) De la même façon que dans la phrase précédente, le participe passé « écrit » est accordé avec « un » et non avec « des plus fluides et des plus nécessaires ». C’est comme si l’on disait : « Voilà l’une des raisons pour laquelle nous ne sommes pas d’accord » !… Hélas, cela se dit, puisque je l’ai entendu à la radio.

Dira-t-on bientôt : « Un de ceux qui l’a aimée »… ?

« [Daniel Giovannangeli] m’aide à débrouiller l’un des aspects de l’œuvre qui me demeure le plus étranger : la relation à [sic] Husserl. » (Ibid., p. 217.) Mais qu’a donc apporté à la phrase le refus d’écrire : « l’aspect qui me demeure le plus… » ?

« Faire partager mon enthousiasme, donner envie d’entrer dans un monde a priori difficile et intimidant, c’est une des choses qui m’anime dans ce projet – et peut-être dans tout ce que j’aborde. » (Ibid., p. 234.) Comme cet illogisme est agaçant !

L’extrait suivant se situe, dans le livre, un peu avant celui qui vient d’être cité : « Bernard Tschumi au Rouquet, boulevard Saint-Germain. Ce sera sans doute l’un des derniers témoins que je rencontre. » (Ibid., p. 230.) S’il s’était donné la peine d’ajuster entre eux les temps verbaux, Peeters aurait été obligé de choisir entre le singulier et le pluriel, en écrivant par exemple : « que j’aurai rencontrés », au futur antérieur. Notons au passage que le futur simple ne devient acceptable que si l’on remplace Ce sera par C’est : « C’est l’un des derniers témoins que je rencontrerai. »

La même tournure, suivie de la même absence d’accord, est venue sous la plume de l’historien Gérard Noiriel : « [I]l faut insister sur le fait que Jacques Rancière est l’un des philosophes critiques qui a accordé le plus de soin à l’élaboration de son “vocabulaire final” ; souci attesté dans ses livres, par la fréquence des expressions du type : “J’appelle”, “Je propose d’appeler”, etc. » (Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question ; éditions Agone, 2010, p. 120.)

Sous la plume de Michel Houellebecq : « Un des premiers reproches qui fut adressé à son projet tenait à la suppression des différences sexuelles, si constitutives de l’identité humaine. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 312.) Un des premiers reproches qui furent adressés à son projet tenait à… Cela dit, je ne comprends pas pourquoi l’auteur emploie la construction « tenait à », plutôt que « portait sur ».

Sous la plume de René Girard : « Mais ce n’est pas Sartre qui peut nous aider à démystifier le faux narcissisme de la coquette. Un des écrivains qui a le mieux compris ce phénomène est Proust. » (R. Girard, dans l’avant-propos qu’il a écrit pour un recueil d’articles et d’entretiens, La conversion de l’art, paru aux éditions Carnets Nord en 2008 ; p. 20. On n’aura pas manqué d’observer que cet auteur commet un fâcheux pléonasme en parlant de « démystifier le faux narcissisme ».)

Et sous la plume de Richard Millet : « Et ce n’est pas une des moindres questions que j’ai posée à la littérature que de savoir en quoi l’écriture et autrui s’excluaient sans doute l’un l’autre, écrire marquant la défaite de l’amour et l’amour réduisant l’écriture à un bruissement sur quoi le vivant établit son triomphe. » (Richard Millet, Place des Pensées : Sur Maurice Blanchot ; éditions Gallimard, 2007, p. 43.)

Le tour « n’est pas un/une des moindres… » est classique, mais il exige normalement l’accord du participe passé, que celui-ci figure en position d’épithète (« une des moindres questions posées ») ou qu’il soit inclus dans une proposition relative épithète (« une des moindres questions que j’ai posées ».)

Enfin, dans la nouvelle traduction d’Ulysse, parue en 2004 chez Gallimard, nous lisons au milieu du huitième chapitre (ou cinquième chapitre de la deuxième partie), pourtant merveilleusement traduit par Tiphaine Samoyault, le texte suivant : « Par exemple un de ces sergents qui sue dans sa chemise son ragoût de mouton ; on ne lui presserait pas une goutte de poésie du citron. Ne sait même pas ce que c’est la poésie. » (James Joyce, Ulysse, nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, éditions Gallimard, collection Du Monde entier, 2004, p. 210.)

Traduite par Auguste Morel et Stuart Gilbert, la première phrase de cet extrait se présentait ainsi : « C’est sûr qu’un de ces sergots qui suent le ragoût de mouton dans leur chemise, vous ne pourriez pas en extraire un grain de poésie. » (Ulysse, traduction française éditée en 1929 par La Maison des Amis des Livres ; rééditée dans Œuvres de James Joyce, volume II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1995, p. 187.) Par le choix de mettre au pluriel le verbe de la subordonnée relative et l’adjectif possessif se rapportant à l’antécédent de celle-ci, Morel et Gilbert se sont montrés le plus fidèles au texte anglais : « For example one of those policemen sweating Irish stew into their shirts ». Précisons qu’il n’existe aucun état du texte donnant his à la place de ce their.

Dans cette phrase d’Ulysse, Joyce procède à une généralisation. Le groupe des policemen mangeurs de ragoût de mouton importe autant que l’individu qui en est extrait. Le tour « un de ces » y est donc justifié. Mais bien souvent, « un/une des » constitue un tic d’écriture, une tournure qu’on emploie par mimétisme langagier plus que par goût de la nuance ou de la précision. Les professionnels de l’écrit prendront-ils un jour conscience des inconvénients qu’elle comporte ?

 

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Published by Forator
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Jacques Protat 03/04/2013 11:04


L'usage de l'accord avec le "un" de "un des" semblent se généraliser au point de devenir la règle dans les (certains ?)  médias. Il est généralement contraire à la logique et me semble être
la marque d'une certaine affectation mêlée d'ignorance syntaxique : faire fi de toute logique au profit de la démonstration d'une (fausse) maîtrise de la syntaxe.


Dernier exemple ce matin, la traduction des propos d'un jeune inventeur anglophone : "Il
estime tout simplement que, 'oui, c'est sans doute une des plus grandes opérations de sauvetage environnemental jamais réalisée'." rtbf.be

Baronne Samedi 25/12/2010 14:39


Bizarre, en effet !