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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 14:06

[Pour compléter un précédent billet : Le destin du pronom personnel COD.]

Sans être une tournure outrancièrement relâchée, l’omission du pronom personnel C.O.D. non réfléchi est une marque de désinvolture stylistique. On ne saurait s’en priver lorsqu’on rapporte des paroles au discours direct, ou lorsqu’on écrit en simulant l’oralité (monologue intérieur, passage au discours indirect libre, etc.). Mais il vaut mieux l’éviter si l’on raconte de manière froide ou objective, ou si l’on argumente.

Dans Le complot, film de René Gainville sorti en 1973, Michel Bouquet incarne un commissaire de police, nommé Lelong, qui est chargé de lutter contre l’OAS. À la 27e minute du film, Lelong s’adresse à un groupe de policiers en civil : « Je suis chargé d’vous dir’ que si l’un d’entre vous se sent des scrupules, personne ne lui r’prochera. Il sera affecté à un autre service. » La diction de Michel Bouquet étant parfaite, on entend nettement l’absence du pronom le. Cette absence apparaît d’autant plus incongrue que le personnage use en toute circonstance d’un langage châtié.

Sylvain Tesson écrit dans Une vie à coucher dehors, recueil de nouvelles qu’il a publié aux éditions Gallimard en 2009 : « Un jour, mon fils Ed m’a lu un article où l’on décrivait le cochon comme un animal sensible et altruiste, aussi intelligent que le chien et très proche de l’homme en termes génétiques. Il m’a montré le journal avec un regard de défi. Je lui ai arraché et lui ai dit de ne plus jamais parler de ces choses. » (Une vie à coucher dehors, « Les porcs », collection Folio, p. 43.) Je le lui ai arraché…

Dans un conte de Michel Tournier, un oiseau vient d’arracher le dernier poil de la barbe du roi Barbedor : « Le roi se leva furieux et fut sur le point de convoquer ses archers avec [sic] l’ordre de s’assurer de l’oiseau et de lui livrer mort ou vif. » (Michel Tournier, « Barbedor ou la succession », dans Gaspard, Melchior & Balthazar, éditions Gallimard, 1980 ; collection Folio, p. 118.) Le texte de l’édition originale (collection NRF, 1980, p. 114) donnait cependant : « […] et de le lui livrer mort ou vif. »

Dans la bande dessinée Le soleil naît derrière le Louvre, adaptation et dessin d’Emmanuel Moynot, couleurs de Laurence Busca (d’après le roman de Léo Malet et les personnages de Tardi. Casterman, 2007), nous lisons à la p. 8 : « Qu’il fasse une petite java à Paris de temps en temps, son mari, elle était pas contre, Émilie. Ce qu’il aurait pas fallu, c’est que ça dure. On se met vite à jaser, dans la bonne société de Limoges… / Alors, si je pouvais lui réexpédier par retour du courrier… Je l’avais retrouvé d’autant plus facilement qu’il ne se cachait pas… »

On peut comparer avec le passage correspondant du roman de Léo Malet (Le soleil naît derrière le Louvre, 1954 ; réédité en 1998 par Fleuve Noir, p. 16) : « Qu’il prît un peu de bon temps, elle n’était pas contre – la vie de province n’est pas toujours drôle et le printemps c’est le printemps, surtout pour un quinquagénaire (elle était très compréhensive, Mme Lheureux, et devait aimer beaucoup son mari) –, mais elle ne voulait pas que la plaisanterie s’éternisât. C’était une question de dignité. Pour elle. Alors, si je pouvais retrouver son mari et le remettre dans le train à destination de Limoges… Elle ajoutait quelques détails qui ne me servirent pas à grand-chose […]. » Aucune omission de l’adverbe ne, recours spontané à l’imparfait du subjonctif : on observe des choses intéressantes, lorsqu’on copie quelques lignes d’un roman des années 1950 qui est supposé refléter la langue populaire de son époque !

Moynot abrège à bon droit le texte de Malet, mais il en modifie le style, il le traduit en une autre langue.

Dans un San-Antonio paru en 1981, On liquide et on s’en va, l’ellipse du pronom C.O.D. n’est pas davantage pratiquée que dans la prose de Léo Malet. On y lit, par exemple : « – Un type est venu, hier soir, tard dans la soirée, vous demander l’adresse de vos chers protégés, et vous la lui avez donnée, exact ? » (Éditions Fleuve Noir, p. 27-28.)

Sylvain Tesson supprime encore le pronom objet dans une autre nouvelle du recueil Une vie à coucher dehors. Piotr, un ancien soldat, a été invité au domicile du lieutenant sous les ordres duquel il avait combattu pendant la Seconde Guerre mondiale. À eux deux, ils vident plusieurs bouteilles de vodka dans l’appartement où le lieutenant habite avec sa femme. « À trois reprises, sa femme était sortie de la chambre à coucher pour engueuler son homme et exiger que Piotr débarrassât le plancher. Elle était blonde et grasse en son peignoir. Piotr avait saisi la bouteille et lui avait lancé au visage. La femme s’était écroulée. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le lac » ; Gallimard, collection Folio, p. 90.) Chacun peut constater que le participe « lancé » est mis au masculin. L’auteur peut ainsi donner l’illusion de s’être soumis aux règles élémentaires de l’accord du participe passé. Mais, au fond, cette apparence de rigueur dans l’orthographe ne fait que mieux souligner les dommages qui sont infligés à la syntaxe, et à la logique, par l’ellipse du pronom la.

« [L]e nu que venait de terminer Nitchevo […] n’était ni sur cette étagère, ni sur son chevalet, ni au bureau des appariteurs. Peut-être le maitre l’avait-il pris ? Nitchevo lui demanda, mais reçut pour toute réponse une dégelée pour être parti en cours de séance sans ranger ses affaires. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 141.) Nitchevo est le surnom du héros, jeune étudiant dans une académie de peinture. Ici, la meilleure solution n’est peut-être pas d’ajouter le pronom qui manque, mais d’écrire : « Nitchevo lui posa la question, mais reçut pour toute réponse une dégelée ». Donnons tout de suite un C.O.D. au premier des deux verbes.

Michel Houellebecq, personnage de son propre roman, s’entretient avec un photographe qui vient de s’acheter un nouvel appareil : « [Houellebecq] parcourut pendant deux minutes le mode d’emploi du Samsung ZRT-AV2, hochant la tête comme si chacune des lignes confirmait ses sombres prédictions. “Eh bien oui…, dit-il finalement en lui rendant. C’est un beau produit, un produit moderne ; vous pouvez l’aimer. Mais il vous faut savoir que dans un an, deux ans tout au plus, il sera remplacé par un nouveau produit, aux caractéristiques prétendument améliorées. […]” » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 167). En le lui rendant ! Il ne serait pas mauvais non plus d’ajouter le complément qui manque au mot lignes : « hochant la tête comme si chacune des lignes du texte confirmait (ou avait confirmé) ses sombres prédictions ».

Lorsque c’est un professeur de droit public qui la commet, cette négligence ne passe pas inaperçue : « [L]’Union européenne n’a pas son mot à dire en matière d’avortement. Ce qui signifie tout simplement que l’interruption volontaire de grossesse n’est pas mise en cause par la Constitution européenne. En somme, si les peuples, par l’intermédiaire de leurs représentants, entendent l’organiser, ils le peuvent, rien ne leur interdit ; s’ils ne le souhaitent pas, rien ne les y oblige non plus. » (Florence Chaltiel, Naissance du peuple européen, éditions Odile Jacob, 2006, p. 75.)

On voit même un professeur agrégé de lettres pratiquer l’omission du pronom C.O.D. Il s’agit de Catherine Henri, lorsqu’elle raconte comment elle a fait étudier la Prose du Transsibérien à des élèves de première : « Je contacte un comédien et nous décidons de découper le texte et de leur faire apprendre, vraiment, comme un oratorio, avec des solos, des duos, des chœurs. » (Catherine Henri, Libres cours, éditions P.O.L, 2010, p. 36.)

 

Il arrive même que l’ellipse du pronom C.O.D. soit pratiquée lorsque le complément d’attribution n’est pas un pronom personnel. Exemple récemment entendu : « Les tracts sont imprimés. J’en prends pour distribuer à mes collègues. » Est-ce parce qu’on a pris l’habitude de dire familièrement : « J’en prends pour leur distribuer », que la construction « pour distribuer à mes collègues » est devenue possible ? Peut-être se rencontrait-elle déjà dans le français des siècles passés, mais je n’en ai pas encore trouvé d’attestation, ni dans ma mémoire ni dans mon Grevisse…

L’ellipse se produit aussi en l’absence de tout C.O.S.

Dans un petit roman pour enfants, Christian Oster met en scène un ours et un lapin qui s’apprêtent à partir ensemble en promenade. L’ours, qui a l’intention de rapporter des champignons, s’est muni d’un panier. « Bien sûr, [l’ours] se faisait parfois du civet de lapin aux champignons, et le lapin savait que certains animaux aimaient les champignons, mais pas forcément pour manger avec du lapin. » (Christian Oster, Promenade avec un lapin, l’École des loisirs, collection Mouche, 2010, p. 18-19.) Au lieu de : « pour les manger avec du lapin ».

Une autre illustration de ce curieux phénomène nous sera fournie par un dialogue entre Jenny, jolie fille écervelée, et sa petite sœur, dans Duel de belles, p. 30. Il faut savoir qu’une capsule spéciale, vissée sur une canette de Pop-Cola (parmi des millions !), permet de gagner un voyage pour deux à Los Angeles. Dans l’espoir de tomber sur la fameuse capsule, Jenny a fait provision d’une montagne de canettes de Pop-Cola et, comme le révèle la dernière phrase de notre extrait, elle est très fière d’avoir congelé, dans de petits pots de yaourt vides, les litres de boisson gazeuse qui étaient contenus dans les canettes de Pop-Cola déjà ouvertes… « LA PETITE SŒUR : Ah, super ! T’as claqué tout le budget épicerie en Pop-Cola ! Genre maintenant on crève de faim. – JENNY : Tsss ! T’inquiète, j’ai pensé à tout ! / On n’a qu’à mettre au congélo et hop ! on a de la bouffe pour des mois ! »

L’ellipse du C.O.D. s’effectue assez facilement et depuis longtemps dans des phrases comme : « Dis », « Donne », « On range », « Vous nettoierez », etc. Selon la même logique, la formulation : « On met au congélateur » doit pouvoir remplacer : « On le (la, les) met au congélateur ». Mais le caractère familier de la phrase de Jenny se renforce du fait que le pronom C.O.D. sous-entendu avant le verbe mettre ne renvoie qu’approximativement au dernier substantif exprimé dans le texte qui précède, c’est-à-dire dans les paroles de la petite sœur. Devons-nous comprendre : « On n’a qu’à mettre au congélo une partie de ce Pop-Cola », « tout ce Pop-Cola », ou alors « tout le Pop-Cola que nous n’aurons pas réussi à boire aujourd’hui » ? Dans l’album, les dessins aident bien à se représenter l’étendue des dégâts.

 

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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 14:50

Comme je l’ai montré dans mon précédent billet, la non-répétition des prépositions, notamment à et de, cause moins de dommage devant les verbes que devant les noms.

Dans le présent billet, je tâcherai d’expliquer pourquoi les grands écrivains du XIXe siècle, même au milieu d’une suite de deux ou plusieurs infinitifs coordonnés dotés de compléments ayant des fonctions diverses, ne répétaient pas toujours la préposition. Le principe qui a été exposé dans la dernière partie de Plusieurs infinitifs coordonnés peuvent-ils former une entité indivise ? admet en effet quelques exceptions, mais pas dans n’importe quelles conditions.

 

Comme on s’en doute, dans une série de noms ou de groupes nominaux coordonnés, Balzac répète soigneusement la préposition : « Nous faisions des silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse. » (Louise de Chaulieu rapporte à sa correspondante Renée de l’Estorade une conversation qu’elle a eue avec son maître d’espagnol ; c’est dans Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, lettre XII.) Malheureusement, nos contemporains écriraient ici : « à chaque demande et chaque réponse »…

Au sein d’une série de verbes à l’infinitif, comme on s’en doute également, Balzac omet de répéter la préposition lorsqu’il veut indiquer la continuité ou la réciprocité des actions :

« J’ai entendu force commérages sans piquant sur des gens inconnus ; mais peut-être est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j’ignore pour les comprendre, car j’ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant un très vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, lettre IV, Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

« On voit que, depuis longtemps, la vie du baron consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul souci que celui d’entasser sou sur sou. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, lettre V, « Renée de Maucombe à Louise de Chaulieu ».)

En revanche, Balzac s’autorise parfois la non-répétition de la préposition à ou de lorsque les infinitifs coordonnés exigent des constructions différentes. Il n’est donc plus question ici des « entités indivises », et l’exemple suivant est très proche de certains usages actuels :

« À l’heure de mon dîner, qui s’est trouvée celle du déjeuner, ma mère m’a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, lettre II, Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

La répétition d’une préposition est pareillement omise dans une lettre d’Émile Zola à Paul Cézanne :

« Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste […]. – Veux-tu que je te le dise ? – surtout ne va pas te fâcher, – tu manques de caractère ; tu as horreur de la fatigue, quelle qu’elle soit, en pensée comme en actions ; ton grand principe est de laisser couler l’eau, et t’en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort ; […]. » (Lettre de Zola à Cézanne, juillet 1860, dans Correspondance de Paul Cézanne, recueillie, annotée et préfacée par John Rewald ; éditions Grasset et Fasquelle, 1978 ; réédition dans les Cahiers Rouges, p. 105.) Le texte ne semble pas avoir été écrit à la hâte.

Aucune de ces phrases ne comporte la moindre équivoque.

Vers la fin du XXe siècle, Jean Dutourd suit le même usage :

« Je m’avisai que, passé la jeunesse, le mépris est grotesque, comme de se teindre les cheveux ou porter un corset. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 39.)

Bien que Benacquista fasse un usage trop systématique de la non-répétition, et que celle-ci gâte plusieurs de ses phrases, il n’y a aucune équivoque dans l’extrait suivant :

« À 19 heures, il avait encore le temps de fermer sa boutique, filer en direction des Feuillants et être de retour chez lui pour assister à la sortie de bain de Nadine. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 45.) Le pronom il renvoie à Thierry Blin, l’un des deux héros du roman, qui s’est inscrit au club de tennis des Feuillants, proche de son domicile, et Nadine est le prénom de sa compagne. La séquence « et être » n’est pas des plus heureuses, et puis ? On la trouve chez Stendhal.

 

Quand la phrase est courte et qu’il n’y a pas d’amphibologie à craindre, la non-répétition est permise. Quand la phrase est longue et que les infinitifs sont séparés l’un de l’autre par divers éléments apposés ou subordonnés, comme dans certains passages déjà commentés de Laurent Mauvignier, il faut répéter la préposition pour que le lecteur puisse se rappeler la construction dans laquelle la phrase est engagée.

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 00:10

Je cherche toujours à savoir quels sont les cas où la non-répétition d’une proposition se justifie.

Il est fréquent que la préposition ne se répète pas si elle est placée devant une entité indivise, c’est-à-dire devant deux termes coordonnés qui désignent des individus liés l’un à l’autre et formant presque une seule personne, avais-je écrit (et on a vu ce qui reste de cette affirmation après un examen rigoureux des faits…), mais aussi lorsque les termes coordonnés (généralement deux) désignent des activités imbriquées l’une dans l’autre et formant une seule tâche. Cette dernière affirmation résistera-t-elle mieux que la première à un examen minutieux ?

D’emblée, je dois reconnaitre que oui.

Lorsqu’il s’agit de combiner avec les prépositions deux ou plusieurs infinitifs coordonnés, il y a moins de contraintes que lorsqu’on doit combiner des prépositions et des noms.

 

1.

Aller et venir, faire et défaire, croître et décroître… Certains verbes sont coordonnés pour évoquer un enchaînement d’actions qui alternent, se contrebalancent ou se répondent, de manière prolongée, voire ininterrompue. Lorsque ces verbes sont à l’infinitif et qu’une préposition est nécessaire devant le premier d’entre eux, il est courant de ne pas répéter cette préposition devant le ou les suivants.

George Sand décrit les nombreux bâtiments dont l’assemblage formait le couvent où elle allait passer trois ans : « Tout était si éparpillé, qu’on perdrait un quart de la journée à aller et venir. » (George Sand, Histoire de ma vie, t. 3, 1855.)

« M. le Curé de Mégère a le droit d’aller et venir comme il lui plaît, je suppose. » (Georges Bernanos, Un crime, éditions Plon, 1935.) L’idée est celle d’une activité continue, incessante. Se mettre « à aller et venir », c’est comme faire « des allées et venues » : dans ce dernier énoncé, répéter l’article rendrait le sens légèrement différent.

« [Michel] se souvint qu’à l’âge de treize ou quatorze ans il achetait des lampes-torches, de petits objets mécaniques qu’il aimait à démonter et remonter sans cesse. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 294.) Le principe est le même que dans les exemples précédents.

« [C]e matin, elle s’est mise à frotter et frotter ses mains jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace [= de la teinture verte utilisée quelques heures auparavant]. » (Dodie Smith, Le château de Cassandra ; traduction par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 100.) Cette fois, le tour est légèrement familier mais bien accordé au ton général d’un roman dont l’héroïne-narratrice est âgée de dix-sept ans. Employé par Genevoix, le même tour se révèle encore plus expressif :

« Une des erreurs du Commandement […] a été de ramener et ramener les survivants – les mêmes hommes – sur les mêmes champs de combat où la mort les avait épargnés. » (Maurice Genevoix, La mort de près, paru chez Plon en 1972 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 48.)

Comme on vient de le constater, il arrive que la non-répétition soit pleinement signifiante.

 

2.

Les deux extraits qui vont suivre sont cités par Grevisse. Nous retrouvons dans ces phrases l’idée d’une continuité entre des actions qui se fondent l’une dans l’autre :

« Il importe de bien mâcher et broyer les aliments » (Littré).

« Mais ces hommes n’étaient pas destinés à vivre et mourir dans la retraite » (Gaxotte, Histoire des Français, t. 1, p. 158).

Nous observons toutefois, dans la phrase d’Émile Littré, que les infinitifs coordonnés ont un seul et même complément d’objet ; et que l’adverbe bien, qui porte sur les deux verbes à la fois, contribue aussi à les rapprocher. Dans l’extrait de Pierre Gaxotte, c’est par un seul et même complément circonstanciel que le sens des infinitifs coordonnés est précisé.

Serait-ce une règle générale ? En somme, la non-répétition de la préposition se laisse très facilement admettre lorsque les infinitifs coordonnés exigent la même construction. Certes, il vaut mieux que celle-ci soit aisément identifiable : l’omission de la préposition gênera d’autant moins le lecteur que les infinitifs seront plus proches l’un de l’autre et que leur complément commun sera situé soit à droite soit à gauche de la série qu’ils forment.

L’exemple suivant confirme mes observations : « Son plus grave défaut, c’est d’étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. » (Jules Michelet, dans son Histoire de France, parlant du duc de Saint-Simon.).

Si ces quelques principes sont respectés, les actions que désignent les infinitifs coordonnés n’ont pas à être des actions enchaînées. Il n’y a plus lieu d’invoquer les entités indivises :

« Son esprit m’apparut comme une remarquable machine à enregistrer, lier, séparer et clarifier les données d’un problème. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 39.) « Il n’était que de le regarder depuis des années pour voir dans quel cocon de vide absolu cet homme s’était isolé pour n’avoir à penser et agir que selon les données de sa conscience. » (Les poneys sauvages, 2010, p. 104.)

Pour ce qui est des deux phrases, leur construction était la même dans la première version des Poneys sauvages, qui avait été publiée en 1970. On aura noté que les infinitifs coordonnés du premier exemple sont tous transitifs directs, et suivis de leur complément d’objet, tandis que les infinitifs du second exemple sont employés intransitivement.

Voici le texte d’une affichette : « Interdit de boire, manger et fumer à l’intérieur du bus ». Or il suffit de se livrer à une seule des trois activités que prohibe ce règlement pour devenir passible d’une amende. La conjonction et pourrait être remplacée par ou : « Interdit de boire, manger ou fumer à l’intérieur du bus ».

 

3.

Lorsque les infinitifs coordonnés possèdent chacun leur propre complément, qu’il s’agisse d’un complément d’objet ou d’un complément circonstanciel, on n’est pas libre de faire ce qu’on veut.

Projet de décret rédigé par Cambacérès en 1793 : « Art. Ier. Le mariage est une convention par laquelle l’homme et la femme s’engagent, sous l’autorité de la loi, à vivre ensemble, à nourrir et élever les enfants qui pouvent naître de leur union. » (Titre II, « Du mariage », § Ier, « Dispositions générales » ; texte consulté dans Réimpression de l’ancien Moniteur, tome dix-septième, p. 466.) Vivre est intransitif, tandis que nourrir et élever, transitifs, ont un COD commun.

Georges Simenon connaissait ce point de grammaire, ainsi qu’Hergé :

« Le clerc de notaire ne tarda pas à arriver et à descendre l’escalier de pierre qui conduisait au quai de chargement. » (Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 99.) Arriver aurait pu être suivi d’un complément circonstanciel de lieu, mais l’auteur a choisi d’en faire l’ellipse.

Vêtu d’un scaphandre de plongée, Tintin échappe à la police soviétique en marchant sur le fond d’une rivière : « Et voilà !… Maintenant, je n’ai plus qu’à traverser le lit de la rivière et à ressortir sur l’autre rive » (le point final manque). (Hergé, Tintin au pays des soviets, Casterman, fac-similé de l’édition originale de 1930, première case de la page 70.)

Barrès aussi maîtrisait la syntaxe des prépositions : « [M. Asmus] apprit assez rapidement à ne pas mettre le coin de sa serviette à son cou, à ne pas manger avec son couteau, à ne pas plonger le nez dans son assiette, et, d’une manière générale, à boire, manger et souffler avec beaucoup moins de bruit. » (Maurice Barrès, Colette Baudoche, 1908 ; le texte consulté est celui de l’édition donnée par le Livre de Poche en 1968, p. 98.) Dans la première série de verbes à l’infinitif, puisque les compléments sont de nature différente, la préposition est répétée. Mais ensuite elle n’apparaît qu’une fois et n’est pas répétée, puisque les trois verbes de la deuxième série ont un complément commun.

« Colette avait le don de plaire et d’éveiller un sourire sur le visage de tous ceux qui la regardaient. » (Colette Baudoche, le Livre de Poche, p. 42.) « Plaire » est dépourvu de complément, tandis qu’« éveiller » possède un COD. La préposition répétée rend la phrase irréprochable.

 

Les écrivains d’aujourd’hui ne daignent plus tenir compte de ce principe, et pas toujours à juste titre.

Lorsqu’on néglige ce principe, le risque d’équivoque n’est pas nul. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’extrait de Benacquista, déjà cité, qui évoquait le Trickpack inventé par l’un de ses personnages (voir Reparlons des prépositions). Ce Trickpack, il existait la « possibilité de le personnaliser, y faire inscrire son prénom ou imprimer sa photo » (Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio,  p. 311). L’auteur ne s’est pas rendu pas compte que la présence de la préposition de non seulement devant le premier infinitif mais aussi devant le syntagme « y faire » aurait facilité la compréhension du statut syntaxique de l’infinitif « imprimer », ce dernier complétant « faire ».

La non-répétition fait naître une difficulté du même ordre dans ce passage des Poneys sauvages, que j’avais cité dans mon billet Retouches autorisées : « On ne gagne rien à s’occuper de politique. L’esprit s’acharne à compter à rebours et disséquer les occasions manquées. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, édition revue, 2010, p. 158.) Comme je l’avais signalé, l’auteur a modifié son texte de 1970, qui disait : « L’esprit s’acharne à compter à rebours, à disséquer les occasions manquées. » (Collection NRF, 1970, p. 134.) En effet, il ne faut pas que le lecteur puisse se demander si le syntagme « les occasions manquées » complète et « compter » et « disséquer », alors qu’il complète seulement « disséquer ». Michel Déon connaissait mieux la règle en 1970 qu’en 2010.

Il est bon d’éviter au lecteur le désagrément d’achopper contre une équivoque improductive.

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 09:50

Première remarque :

Comme on l’a sans doute déjà observé, à chaque fois que je mentionne le titre d’une œuvre littéraire, je me plie à l’usage recommandé par Grevisse-Goosse (Le bon usage, édition de 1988, § 100) : Pour éviter l’arbitraire (pourquoi l’article défini est-il traité autrement que l’article indéfini ?) et les discordances, l’usage le plus simple et le plus clair est de mettre la majuscule au premier mot seulement, quel qu’il soit. Évidemment, à l’intérieur des titres, on respecte la majuscule mise aux noms propres et aux abstraits personnifiés.

C’est pourquoi, dans mes analyses comme dans les parenthèses où je donne la référence des textes, j’utilise ce mode de mise en forme : Le mari de Léon, plutôt que : Le Mari de Léon, ou que le Mari de Léon. Mais il va de soi qu’à l’intérieur des extraits placés entre guillemets, la transcription suit exactement l’usage adopté par les auteurs.

 

Deuxième remarque :

On me reprochera sans doute le fait que je ne me sois pas encore résolu à mettre une majuscule au mot éditions (les éditions Gallimard, les éditions de Minuit, les éditions Fleuve Noir…). Par cette majuscule, les éditeurs veulent faire voir avec insistance que leur activité fait partie de leur nom déposé. Je crois préférable d’appliquer à cet objet la règle qui vaut pour les mers, les fleuves, les îles, et qui fait que nous écrivons : mer Méditerranée, fleuve Jaune et île Saint-Louis… En effet, il y a peu de risques que quelqu’un confonde les « éditions » successives de tel ou tel ouvrage avec les « Éditions » X qui le publient, et enfin je trouve que les occasions de hérisser une phrase de majuscules sont déjà assez nombreuses, sans qu’il faille y ajouter le respect d’un usage qui est plus décoratif que signifiant.

 

Troisième remarque :

Je me trouve bien ennuyé par les noms de collections, en particulier lorsqu’ils commencent par un article défini : collection L’Imaginaire, collection L’Infini, collection Le sentiment géographique… Ils m’obligent à contrevenir à tous les principes que je viens de dégager et de clarifier. Bien sûr, il me suffirait d’écrire ces noms en italique pour que le problème soit résolu : collection L’Imaginaire, collection L’un et l’autre, collection Scripto, etc. Mais alors le nom de la collection serait mis sur le même plan que le titre de l’œuvre, ce que j’ai précisément cherché à éviter. Quant à mettre le nom de la collection entre guillemets, je m’y refuse aussi : cela créerait une interférence avec les extraits cités. Et il est impossible de dire : collection de l’Imaginaire, de l’Infini, de l’Un et de l’autre ; bien que cela puisse donner à réfléchir sur la signification profonde de certaines appellations… Je laisserai donc ces noms de collections tels que je les ai libellés jusqu’à présent. Il faut considérer ce choix comme un pis-aller.

 

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 13:42

3. La majuscule emphatique, à l’américaine :

« – Même des bonnes sœurs enragées n’arriveraient pas à me dissuader de voir une fille qui m’aurait promis que ce serait Le Grand Soir. » (Emmanuelle Casse-Castric traduisant la nouvelle « But » de Keith Gray, dans le recueil collectif La première fois, éditions Gallimard, collection Scripto, 2011, p. 19.)

Ce ne sont pas les majuscules mises à l’expression Grand Soir qui me gênent, mais la majuscule dont le traducteur a jugé bon d’habiller l’article défini.

« – Plaît-il ? demanda Mr [sic] Taupe en tentant de recouvrer ses esprits. Vous devez me trouver bien grossier, mais je vis une expérience inédite. C’est donc ça une rivière ? / – C’est La Rivière ! / – Et vous vivez donc au bord de La Rivière ! Ce doit être drôlement bien ! » (Gérard Joulié traduisant Kenneth Grahame, Le vent dans les saules, éditions Phébus, 2006, chapitre I : « La berge » ; réédition dans la collection Libretto, p. 25.)

Dans le texte anglais, lorsque M. Taupe dit : « So – this – is – a – River ! » et que M. Rat lui répond : « The River », l’auteur avait bien mis une majuscule à river, mais il s’était contenté de mettre l’article the en italique. Si ce the était écrit avec une majuscule, c’est parce qu’il se trouvait au début de la phrase.

Détail étrange, ces majuscules apparaissent en deux autres endroits de la traduction française : « Elle devait être là, tout près, la vieille maison qu’il avait si vite abandonnée pour ne plus y repenser le jour où il avait découvert La Rivière. » (Chapitre V : « Ah ! regagner ses pénates… » ; Libretto, p. 83.) « Soudain, la terre se déroba sous ses pieds, il fit des moulinets avec ses bras, et plouf ! il fut happé par un courant qui l’entraîna avec une force irrésistible. Il comprit alors que dans sa panique il était tombé dans La Rivière. » (Chapitre X : « Les nouvelles aventures de Mr Crapaud » ; Libretto, p. 179.) Dans aucune des phrases anglaises correspondantes il n’y a de majuscule mise au the, ni même à river.

 

4. Les noms de sociétés, de groupes musicaux, les marques déposées, etc. :

Avant le début du spectacle de fin d’année, la petite Jeanne Penderwick écoute, depuis les coulisses, « un groupe qui se faisait appeler La Bande des furieux ». (Florence Budon traduisant Les Penderwick et compagnie, roman de Jeanne Birdsall, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 239.) Si j’avais été le traducteur ou le relecteur, j’aurais mis : « un groupe qui se faisait appeler la Bande des Furieux », conformément à un usage qui a longtemps été celui de tous les écrivains, de tous les journalistes et de tous les typographes :

« Et voilà, maintenant, que les Beatles déclarent abandonner le L.S.D. en faveur de la méditation transcendantale. » (Le Nouvel Observateur, 18 octobre 1967, p. 41, colonne 4.) La règle était encore bien connue, à l’époque.

Longtemps, lorsqu’un nom de société ou d’organisme public restait en romain dans un texte imprimé en romain, il ne venait à l’idée de personne de mettre la majuscule à l’initiale de l’article. Cette majuscule serait apparue comme un élément dépourvu de toute signification, n’apportant aucune information complémentaire. Par exemple, on savait qu’il fallait parler de la Générale des eaux (ou de la Compagnie générale des eaux), avec éventuellement une majuscule au mot eaux, et non pas de La Générale des eaux.

L’Antigone d’Anouilh, dans son édition de 1946, porte au verso de sa page de titre la mention : « Copyright by Editions de la Table Ronde, 1946. » Rien d’anormal : c’est tout l’énoncé contenant le nom de l’éditeur qui est ici composé en italique. On commençait à mettre une majuscule au mot Éditions (pour souligner qu’il s’agit d’une institution), mais on savait qu’il ne fallait pas en mettre à l’article lorsque le nom de la maison consistait en un syntagme nominal. « Une neige épaisse et persistante tombait sur Paris. Je passai prendre Roland Laudenbach à la Table Ronde mais nous renonçâmes à partir par la route […]. » (Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978 ; Folio, p. 99.)

On se demande pourquoi ces mêmes éditions (ou Éditions) se désignent maintenant comme les Éditions de La Table Ronde

L’énoncé suivant comporte la même majuscule en trop : « Bois gravé par Antoine Sainte-Marie Perrin pour Cette heure qui est entre le printemps et l’été (cantate à trois voix) de Paul Claudel. Paris, Éd. de La Nouvelle Revue française, 1914. » (Légende d’une illustration qui figure dans le récent Album Claudel de la Bibliothèque de la Pléiade, iconographie choisie et commentée par Guy Goffette ; éditions Gallimard, 2011, p. 6.)

Certes, lorsqu’on parle de la revue elle-même, rien ne s’oppose à ce que l’article défini ait la majuscule, grâce au passage à l’italique : « Conrad était alors le seul écrivain étranger dont La Nouvelle Revue française eût honoré la mort par un numéro spécial. » (Malraux, Antimémoires, IV ; Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 283.) Passage qui aurait aussi pu s’écrire : « le seul écrivain étranger dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort », ou encore : « dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort ». Pour en revenir à la légende qui nous occupe, inscrite à gauche de la reproduction d’un bois gravé, il est assez facile de trouver sur Internet une photographie de la couverture de l’édition originale du livre qu’elle mentionne. On peut y lire : « ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE », composé entièrement en capitales. La majuscule qui a été mise à l’article la dans cette page de l’Album Claudel provient de sa transcription actuelle et non du texte original.

« Quoique, entre 1977 et 2007, j’eusse tout lu de Fontenoy, y compris ses traductions de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov et d’Hadji Mourad de Tolstoï, dans l’édition originale de La Pléiade, la première, celle de Schiffrin (je n’insiste que parce que cette traduction fut, en 1960, retravaillée par Parain et signée de leurs deux noms pour la collection de La Pléiade chez Gallimard), sa vie m’était restée étrangère. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 24.) La traduction par Jean Fontenoy de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov est parue chez Plon en 1927. Lorsque Guégan parle de Schiffrin pour l’originale d’Hadji Mourad, il fait allusion à la société d’édition parisienne créée en 1923 par Jacques Schiffrin, ami d’André Gide. Or, au bas de la couverture des livres que Schiffrin a publiés, le nom de la maison d’édition est généralement composé en capitales, mais pas toujours ; lorsque ce nom y apparaît en minuscules, avec ses majuscules imposées par l’orthographe, on lit clairement : « J. Schiffrin / Éditions de la Pléiade », sans majuscule à l’article.

« Bienvenue à La Poste. »

Là encore, pourquoi mettre une majuscule à l’article défini ? Le mot qu’il précède est un simple nom commun devenu nom propre, par une sorte de personnification.

Régulièrement, on nous apprend que tel mot « est entré dans Le Petit Larousse » ou « dans Le Petit Robert ». Oui, c’est ainsi qu’écrivent désormais les amateurs de dictionnaires.

D’autres affirment que telle figure, telle prophétie, telle formule « se trouve dans La Bible » ou bien « dans Le Coran »… Comment de telles aberrations orthographiques en sont-elles venues à passer pour la règle ?

Du fait de l’essor de ces absurdités purement graphiques, certains professionnels du marketing en sont venus à inventer des abréviations menant à des constructions qui s’écartent de toute forme de syntaxe.

LCL est l’abréviation utilisée depuis 2005 pour désigner le Crédit lyonnais. Abréviation fort peu respectueuse des structures de la langue française, et dont un fâcheux précédent avait été fourni, hélas ! par le sigle, ou le monogramme, des éditions de la Table Ronde : ces lettres LTR, joliment entrelacées, qu’on voit sur la couverture de leurs livres, mais que la prestigieuse maison d’édition n’a jamais utilisées autrement que comme un simple ornement.

Normalement, l’article défini n’est pas considéré comme faisant partie intégrante du nom. Il ne doit ni prendre la majuscule (ailleurs qu’au début d’une phrase) ni former la première lettre d’un sigle.

Malheureusement, nous vivons dans un pays qui remplace le nom complet des sociétés, s’il est formé de plusieurs mots, par une suite de lettres qu’on souhaite euphonique. Et pour que cette suite de lettres puisse être reconnue partout dans le monde, les professionnels de la communication et du marketing font en sorte que le sigle se substitue au nom complet, même dans le pays d’origine de l’entreprise : manière commode, pour elle, de se délivrer de l’accent grave, aigu ou circonflexe et de tout ce que son appellation initiale pouvait avoir de trop français, de trop local… C’est l’appellation complète qui est mise au service du sigle et non plus l’inverse. Il faudrait même que tout nouveau sigle, que tout nouvel acronyme ait sa vie propre. Quelle drôle d’idée, dans un monde déjà saturé de sigles et d’acronymes.

Combien d’années nous reste-t-il avant d’entendre : « Je vais au LCL » ou « Je suis au LCL » ? Autrement dit : Je vais « au le » Crédit lyonnais, je suis « au le » Crédit lyonnais…

Mais je me trompe ! Nous pouvons déjà lire ici et là : « J’ai contracté un prêt immobilier auprès du LCL » ; « Je travaille actuellement au LCL en tant que conseillère clientèle » ; « Quand on est au LCL, on peut parrainer des personnes pas encore clientes du LCL pour qu’elles y ouvrent un compte »… C’est même le site Internet officiel de cette banque qui parle d’un « engagement fort de LCL en faveur du Handicap » (oui, vous avez bien lu : en faveur du handicap !), puis on aperçoit ceci : « Des collaborateurs de LCL en situation de handicap témoignent. » J’imagine que les rédacteurs de ces textes ont l’obligation de faire apparaître le plus souvent possible le sigle de la société qui les emploie. La phrase suivante commence de manière aberrante, mais la formulation a le mérite de témoigner de l’embarras provoqué par l’inclusion de l’article dans le sigle : « LCL s’engage en faveur de l’intégration des personnes handicapées. » Bien sûr, ailleurs sur la Toile, d’autres sites reprennent l’information et leurs rédacteurs écrivent sans sourciller : « Le LCL s’engage… »

« Le le » Crédit lyonnais. Nous y sommes.

 

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:18

2. Devant les noms de lieux :

Les noms de villes, tels que Le Mans, Le Havre, etc., ont cette majuscule depuis longtemps : « Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du cardinal. » (Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chapitre XLI ; édition consultée : J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, éditeurs, 1849.)

J’aimerais pourtant savoir quand s’est fait le passage du le au Le, et du la au La. Dans les éditions anciennes, on voit que les noms de villes contenant un article masculin, ce Le toujours susceptible de devenir au ou du (aller au Havre, revenir du Havre, etc.), étaient imprimés sans majuscule à l’article : « [U]n homme de condition qui aimoit fort la Comedie […] avoit pris une maison dans le Mans, & y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis, tant Courtisans que Provinciaux […]. » (Scarron, Le roman comique, Seconde partie, chapitre XVII, chez David, libraire-imprimeur, 1727, p. 221-222.) « — Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Hâvre, dit-il d’un air finaud. » (Balzac, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, chez Charpentier, libraire-éditeur, 1839, p. 53.) Quant aux noms de villes qui sont du féminin, s’ils peuvent être précédés de n’importe quelle préposition sans que jamais leur article défini soit effacé au profit d’une forme contractée, les éditeurs du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe les imprimaient de la même façon que les noms commençant par l’article masculin. On lisait donc : « siège de la Rochelle », « sergents de la Rochelle »… Par exemple dans Victor Hugo : « C’était un des quatre sous-officiers de la Rochelle. » (Le dernier jour d’un condamné, chapitre XI, dans Œuvres complètes de Victor Hugo, tome II, Société Typographique Belge, Adolphe Wahlen et Compagnie, 1837, p. 507.)

On écrivait le Caire et non pas Le Caire, la Mecque et non La Mecque :

« De longues caravanes de pèlerins traversent tous les ans une partie de l’Asie pour aller baiser une pierre noire à la Mecque ; d’un autre côté, des caravanes de savants européens vont admirer les ruines de l’Italie, de la Grèce et de l’Égypte, monuments de la caducité des travaux de l’homme ; […]. » (Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, 1814.) Notez, une fois de plus, qu’à cette époque on ne mettait pas de majuscule au mot homme lorsqu’il désignait l’être humain sans distinction de sexe…

L’usage était simple et logique, car la même règle présidait à l’écriture des surnoms et à celle de tous les noms de lieux contenant un article défini.

Lorsqu’on écrit qu’Hollywood est la Mecque du cinéma, l’article défini qui sert de pivot à cette comparaison elliptique (entre le cinéma et l’islam) se substitue à celui qui appartient au nom du lieu. On aurait tort d’écrire : « Hollywood est La Mecque du cinéma », car le lecteur percevrait visuellement l’absence du nécessaire article pivot.

Dans Chateaubriand :

« [A]u loin la mer et le Pirée étoient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brilloit sur l’horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. » (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811, première partie : « Voyage de la Grèce »).

Aujourd’hui :

« Il est de ceux qui prennent Le Pirée pour un homme, Rossini pour un tournedos et les Essais de Montaigne pour un bouquin sur le rugby. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 27.)

L’auteur, ou son éditeur, l’ignore peut-être, mais on a toujours écrit : prendre le Pirée pour un homme. Sinon, la confusion entre nom de lieu et nom d’homme se comprend beaucoup moins aisément.

Aujourd’hui encore, il faut écrire : île de la Réunion, île de la Martinique, et non pas : « de La Réunion » ou « de La Martinique ». Comme on pouvait le lire dans le Larousse encyclopédique en couleurs (1979) : « Anglaise de 1810 à 1815, la Réunion développe, à partir de 1820, la culture de la canne à sucre […]. »

Sinon, nous finirons par majusculer l’article en plein milieu des phrases devant le nom des États, et nous écrirons absurdement : « La France, L’Allemagne, Le Portugal, La Chine… »

 

L’article qui précède un nom de café, d’hôtel, de restaurant, ne doit pas non plus avoir de majuscule.

« Je rencontrai Michel à Barcelone. Je me trouvai soudain devant lui. Assis à une table de la Criolla. » (Georges Bataille, Le bleu du ciel, dans Œuvres complètes, tome III, Gallimard, 1971, p. 440.)

Autres exemples conformes à l’usage traditionnel : « Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas » (Anatole France, La vie littéraire, t. 4, Calmann-Lévy, 1892) ; « le vieux café de la Closerie des Lilas, pas clinquant et laid comme maintenant » (Paul Léautaud, Amours, 1906 ; Mercure de France, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 62) ; « Mais, mis en confiance par deux mois de liberté et de facilités trop grandes, loin de songer à se cacher, Farinet était paru dès midi à la Croix-Blanche, s’étant assis tout ouvertement à une des tables où il avait mangé et bu avec ses amis Charrat et Ardèvaz » (C. F. Ramuz, Farinet ou la Fausse Monnaie, 1941, chapitre III) ; enfin, chez Bernard Frank : « Bourrieu […] écarta le rideau qui lui voilait l’église. C’était une belle perspective. La rue de Rennes, les Deux Magots, des gens qui trottaient, aplatis sur le sol. » (Les rats, Flammarion, p. 327 ; première édition à la Table Ronde, 1953.)

Il est également possible d’imprimer ces noms en italique : « – Ce matin, le Royal Manceau a téléphoné pour demander si [Nadia] comptait conserver sa chambre où elle n’a plus remis les pieds depuis trois jours. » (San-Antonio, Le mari de Léon, éditions Fleuve Noir, 1990, p. 122 ; une virgule manque entre le pronom relatif et son antécédent.) « Le soir de ce même jour, après le spectacle, Boris décida d’aller souper chez Brialy, à l’Orangerie. » (Le mari de Léon, p. 305.)

Or l’usage traditionnel et logique semble aujourd’hui menacé. Il est menacé lorsque la mise en italique s’étend à l’article qui précède le nom :

« – Tu connais le Chat Botté ? / – Non. / – C’est rue du Colisée… » (Georges Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 51.) « J’ai retrouvé sa trace, le même soir, ou plutôt la même nuit, dans un cabaret de la rue Clément-Marot, le Cric-Crac. » (Maigret et M. Charles, p. 78-79.)

Mais l’usage normal est encore plus menacé lorsque l’article est écrit avec majuscule. Je vais tâcher d’en faire comprendre la raison, en citant quelques phrases que je tire d’un roman de Modiano. On notera au passage que les noms des bars ou des cafés mentionnés dans ce roman n’ont pas été mis en italique.

« Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. […] Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. » (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, Folio, p. 9.) Plus loin, à propos de l’héroïne du roman : « [L]e pré­nom de Louki lui a été donné à partir du moment où elle a fréquenté Le Condé. » (Ibid., p. 11.) Et encore plus loin : « Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique [= le pouvoir d’attirer vers lui certains passants] et que si l’on faisait un calcul de probabilités le résultat l’aurait confirmé : dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui. » (Ibid., p. 17.)

Or le nom du café commence à « Condé », il ne commence pas au « le ». Il ne s’agit pas d’un nom de personne, tel Le Clézio (prénom Jean-Marie) ou Le Rouge (prénom Gustave) ; voir ce que j’ai dit plus haut de Le Corbusier et de Le Bret. On peut fréquenter Le Clézio, mais on fréquente le Condé (ou le Condé). La majuscule que Modiano a mise à l’article défini me donne l’impression qu’il a réduit, par haplologie, un énoncé du type : « … ceux qui fréquentaient le Le Condé » ; « Il me semble que le Le Condé avait… », etc. Nous avons affaire à un choix orthographique aberrant, qui est maintenant très répandu :

« Si je cite ici celle [= J. K. Rowling] dont on ne doit pas prononcer le nom lorsque l’on [sic] est un écrivain fréquentant Le Rostand, c’est parce qu’elle fait partie des “Plumes vertes” (avec ses collègues à succès Günter Grass, Paulo Coelho, Helen Fielding…), un label créé par Greenpeace pour ceux qui s’engagent à publier leurs livres sur du papier certifié FSC ou recyclé. » (Iegor Gran, L’écologie en bas de chez moi, éditions P.O.L, 2011, p. 58-59.) Lorsqu’on est un écrivain fréquentant le Rostand.

« Sur le coup de 20 heures, tenaillé par la soif et la faim, [Fontenoy] pousse les portes de La Coupole. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 78.)

« Pour la fête des Mères, mon père a fait livrer un immense bouquet de trente-neuf roses rouges et réservé une table à La Coupole. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 74.)

« – […] Tu connais la brasserie Le Royal, place de la Nation ? » (Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, p. 176.) Au lieu de : brasserie le Royal, brasserie le « Royal », brasserie appelée le Royal, etc.

Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 61 : « Je lis Hemingway à La Closerie des lilas. » Récidive à la page 195 : « Delphine et moi en profitons pour sortir dîner chez Claudio (Le Monteverdi, rue Guisarde, à Paris). » Et page 308 : « Boris Vian est né en 1920 à Ville-d’Avray et mort en 1959 d’un arrêt cardiaque durant une projection de l’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes au cinéma Le Marbeuf. » Et encore page 336 : « Philippe Djian est un romancier très productif car il boit moins que dans ses livres, sauf quand je l’emmène danser au café Le Madrid, déguisé en pirate des Caraïbes. » Donc on ne dit plus : cinéma Marbeuf, café Madrid ?

Certes, Fargue écrivait : « J’avais quatre ans lorsque mon père s’installa à la Chapelle, là où se trouve aujourd’hui le cinéma “le Capitole”, et où il faillit faire fortune en vendant des “plumes miraculeuses écrivant sans encre”, qui annonçaient le stylo […]. » (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, éditions Gallimard, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 19.)

 

Quant au nom des quartiers parisiens : « Ils trouvèrent un taxi pour Les Halles, dinèrent dans une brasserie ouverte toute la nuit. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 201.) Cette faute est à mettre en rapport avec la tendance qu’ont nos contemporains à remplacer l’appellation quartier des Halles, qui est traditionnelle, par celle de « quartier les Halles », comme s’il s’agissait d’une marque, d’un logo. Quand j’entends cet énoncé, ou quand j’entends « café le Flore » (ce qui s’écrit aussi : « café Le Flore »), je me dis que certains ont peur de manquer au respect du copyright.

Dans la page du Piéton de Paris indiquée ci-dessus, Fargue parle de deux quartiers de Paris : la Chapelle et la Villette. Il ne mettait pas de majuscule à l’article.

 

Sait-on bien de quelle règle relève le nom d’une villa, d’un pavillon, d’un château ?

Les deux exemples que voici illustrent parfaitement l’usage logique : « “Je te l’ai déjà dit : j’ai refait à mes frais la toiture de la Belle-Joie, que j’aime beaucoup et qui, dans mon esprit, nous appartient à tous trois conjointement, dans une égalité absolue. / […]” » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, IV : Les maîtres du temps ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 183.) L’article ne prend nulle majuscule et l’expression tout entière s’écrit en romain. « Au delà de ce faubourg, à une faible distance, est une jolie maison de campagne, appelée le Cluzeau, dont les massifs se voient des terrasses les plus avancées, et qui, par un effet de la perspective, se marient aux clochers du faubourg. » (Balzac, Le curé de village, 1845, chapitre II.) Balzac n’écrivait pas : « appelée Le Cluzeau ».

Sur ce point-là aussi, le bon usage est de moins en moins respecté.

« Georges Pompidou [alors premier ministre] lui propose une de ses résidences de fonction, La Lanterne, pavillon dépendant du palais de Versailles. » (Olivier Todd, André Malraux : Une vie ; Gallimard, 2001 ; « Édition revue », collection Folio, p. 675.)

« Une fois, à La Lanterne, le pavillon de chasse prêté par Pompidou, elle lui avait dit [= Florence Malraux à son père] qu’elle comprenait qu’il n’ait jamais voulu avoir d’enfants […] » (Alix de Saint-André, Il n’y a pas de grandes personnes, éditions Gallimard, 2007 ; collection Folio, p. 340).

Or il s’agit du pavillon de… la Lanterne. Malraux y a habité de 1962 à 1969. Tout le monde fait la faute, aujourd’hui.

En juillet 1933, l’écrivain Jean Fontenoy est informé de l’arrivée en France de Trotski et de son installation à Saint-Palais, près de Royan : « Quand il apprend, le 7 août, que Malraux, qui ne parle pas un mot de russe, lui a rendu visite, villa Les Embruns, il en est malade de jalousie. Et il décide de partir. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 202.) Observons que cela pourrait aussi se dire, avec contraction : « Malraux lui a rendu visite aux Embruns ».

On peut atténuer l’incongruité qu’il y a dans cette majusculation de l’article, en encadrant de guillemets la dénomination du lieu :

« [Boris] retourna à la grille de la propriété. Celle-ci s’appelait “La Garde de Dieu”, le nom était gravé dans l’un des pilastres en caractères noirs que le temps achevait d’effacer. » (San-Antonio, Le mari de Léon, Fleuve Noir, 1990, p. 41.) « Le portail de “La Garde de Dieu” tenait fermé par une chaîne pourvue d’un cadenas qui ne fonctionnait plus » (p. 110) ; « On ne pouvait emménager à “La Garde de Dieu” avant d’y avoir pratiqué de gros travaux de réfection » (p. 111).

Frédéric Dard a probablement voulu appliquer ici la règle des titres d’œuvre. Pourtant, si on tient à recourir aux guillemets, il serait préférable d’écrire : « On ne pouvait emménager à “la Garde de Dieu” ».

 

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 17:28

1. Devant les surnoms :

– Tout se passe bien avec Hugo ?

– À merveille. Tant que personne au lycée n’est au courant qu’on ressort ensemble, tout ira bien… […] Tu sais que cet abruti [= Hugo] déteste La Napoléonienne ? Il m’a dit que cette fille devait être une vieille frustrée aigrie et qu’elle a dû sacrément se faire prendre pour une conne par tout un tas de mecs pour être aussi cynique et revancharde.

Le dialogue qu’on vient de lire est extrait de Lycée out, par Claire Loup (éditions Plon Jeunesse, 2010, p. 85). Emma, qui en est l’héroïne et la co-narratrice, fait allusion à un personnage nommé Hugo, un garçon de son âge qui lui avait envoyé une carte postale de rupture dans les premières pages du roman, et avec qui elle renoue temporairement (« cet abruti »…) au milieu de l’histoire. Le personnage qui est désigné dans ses propos par l’appellation de « La Napoléonienne » n’est autre qu’Emma elle-même, se cachant derrière un pseudonyme pour signer les articles qu’elle publie dans un journal clandestin, Lycée out, rival du journal lycéen officiel Lycée in. À travers ses articles, la mystérieuse « Napoléonienne » est de plus en plus connue (son nom complet est une jolie trouvaille : Napoléonienne de l’amour), et les élèves de son lycée tentent de deviner quelle est celle de leurs camarades de classe qui se dissimule derrière ce pseudonyme guerrier… Hélas, tout au long du roman, on trouve une absurde majuscule mise à l’article défini, alors que « Napoléonienne de l’amour » est un simple surnom.

Quand un criminel est surnommé le Cerveau (ou le « Cerveau », voire même « le Cerveau »), on dira que les hommes qui travaillent pour lui sont sous les ordres du Cerveau ou du « Cerveau », et non pas sous les ordres de Le Cerveau. De nombreux personnages célèbres sont désignés par un surnom, celui-ci étant ajouté au nom ou employé seul : Louis X, dit le Hutin ; Raymond la Science, de la bande à Bonnot ; le Pérugin ; le Caravage ; etc.

La formation article + surnom doit être distinguée d’un nom comme Le Bret, patronyme du meilleur ami de Cyrano dans la pièce d’Edmond Rostand. Cette majuscule, mise au Le, est inamovible car elle appartient à l’acte d’état civil. On la trouve également dans le nom du mathématicien François Le Lionnais, et dans Le Corbusier, pseudonyme qui a été traité dès le départ comme un nom propre. On dit évidemment : les créations, l’héritage de Le Corbusier, et certainement pas : du Corbusier, car ce n’est pas un surnom (sauf par plaisanterie).

 

La règle est claire, très facile à retenir. Elle est pourtant de moins en moins connue :

« – […] Vous vous souvenez de ce tueur, il y a quelques années, qui se faisait appeler “Le Prêtre” ? » (Annick Le Goyat traduisant Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, par Anthony Horowitz, Hachette, 2011, p. 108.)

« Tandis que nous nous dirigions vers la maison, il m’a demandé si je pensais que La Belle Dame sans merci avait vécu dans une tour comme celle de Belmotte. » (Anne Krief traduisant Le château de Cassandra, par Dodie Smith, 1949 ; éditions Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 38.) La Belle Dame sans merci est une créature fantastique qui forme le sujet d’une célèbre ballade de John Keats, et dont le nom figure en français dans le poème original. Le texte anglais du roman de Dodie Smith mettait une majuscule à l’article défini au moment où se fait le passage de l’anglais au français, mais il n’y avait pas lieu de conserver cette majuscule dans la traduction française : « As we walked back to the house he asked if I thought La Belle Dame sans Merci would have lived in a tower like Belmotte. » (La traductrice aurait pu laisser sa majuscule au mot Merci, celle-ci venant en droite ligne du texte de Keats.)

Dans Malo de Lange, une série de trois romans dont l’intrigue se situe à l’époque où Vidocq était chef de la brigade de Sûreté, Marie-Aude Murail a-t-elle raison d’écrire le nom d’un de ses personnages féminins, La Bouillie, avec un l majuscule ? Ainsi à la page 195 de Malo de Lange, fils de voleur (éditions l’École des loisirs, 2009) : « Ma tante interrompit souvent mon récit en affirmant que La Bouillie était une brave fille », etc. Or ce n’est pas un nom propre, contrairement à Le Bret, contrairement aussi à Le Roux, à Le Nôtre, à La Mole. Ce n’est qu’un surnom, comme le Vieux ou la Goulue.

Pour le Biffon, la Pouraille, et autres sobriquets de forçats, les éditions anciennes de Splendeurs et misères des courtisanes les impriment sans majuscule à l’article ; je suis allé vérifier. Nonobstant, certains universitaires d’aujourd’hui les transforment, sans même s’en rendre compte, en : Le Biffon, La Pouraille ; quant aux spécialistes qui ont établi le texte du roman pour les collections de poche Folio et GF, ils ont décidé de faire imprimer : le Biffon, mais : La Pouraille ; minuscule à l’article masculin, majuscule à l’article féminin. On croit rêver devant tant de désinvolture ou d’ignorance… La preuve que « la Pouraille » est un surnom, on la trouve dans le texte même : « L’un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit la Pouraille, forçat libéré […] » (Quatrième partie : « La dernière incarnation de Vautrin », chapitre VII ; les éditions actuelles ayant : « Dannepont, dit La Pouraille »). Du reste, le nom commun pouraille avait désigné le menu peuple, la plèbe ; ce qu’on a ensuite appelé la canaille.

Il y a un film de Gilles Grangier, Le cave se rebiffe, où Jean Gabin incarne Ferdinand Maréchal, dit le Dabe – et non pas : « dit Le Dabe », comme on a pu le lire sur Wikipédia.

Toujours sur Internet, la graphie « Alexandre Le Grand » commence à se substituer – sans qu’on puisse y déceler la moindre intention parodique – à la forme normale de ces nom et surnom : Alexandre le Grand.

Dans Le mari de Léon, roman génial signé San-Antonio et qui est paru aux éditions Fleuve Noir en 1990, le personnage de Boris Lassef, metteur en scène parisien, truculent et excentrique, porte un surnom : on l’appelle « l’Illustre ». Son secrétaire particulier, entremetteur à l’occasion, est un certain Léon Yvrard, qui, en son absence, parle de Lassef en ces termes : « Tiens, hier, j’ai baisé une petite comédienne dans la Volvo. Ça marche, avec ces jeunes pétasses. Elles croient que j’ai de l’influence sur “l’Illustre”. Comme si quelqu’un pouvait en avoir, en-dehors peut-être du public ! » (Le mari de Léon, p. 49.)

Il ne serait pas venu à l’idée de Frédéric Dard d’écrire, au milieu d’une phrase : « L’Illustre ». D’autre part, cette majuscule ne doit pas être considérée comme un simple équivalent des guillemets dont Frédéric Dard encadrait le surnom de son héros. Ces guillemets, que nos contemporains auraient tendance à juger ringards, apparaissent dès que l’auteur veut indiquer qu’un surnom est prononcé avec une nuance d’ironie. Ils ne sont donc pas ajoutés systématiquement. D’autres surnoms désignent parfois Lassef, tel celui qui figure à la page 88 : « Plusieurs comédiens se disputèrent l’honneur d’hydrater le Maître. » Pas de guillemets. Aux yeux des comédiens qui l’admirent, Lassef ne peut être désigné que par un qualificatif élogieux.

 

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 14:48

J’ai énoncé un principe qu’on aurait pu appeler la règle des entités indivises, puis je me suis rendu compte que cette règle n’enfonçait pas des racines très solides dans le passé de la langue… Cette règle serait-elle une pure invention de ma part ?

Il paraît logique d’admettre la suppression du second de dans le syntagme : « le mariage d’X et Y », ou dans : « l’enfant d’X et Y », avais-je écrit.

Or j’ai fait des recherches sur quelques noms pouvant posséder deux compléments coordonnés, et l’examen du corpus de citations littéraires que je suis parvenu à rassembler me prouve qu’on a longtemps dit : « mariage d’X et d’Y », ou « alliance d’X et d’Y », et que cette manière de dire était même la norme :

« [I]l lui présente le mariage de Cymodocée et d’Eudore sous les auspices les plus prospères. » (Chateaubriand, Les martyrs, t. 2, 1810.) « Anne-Marie […] l’entreprit sur le mariage de Zélie Messance et de M. de La Vernadelle. » (Henri Pourrat, Gaspard des montagnes, 1930.) « Vers la fin de l’année j’appris le mariage d’Odile et de François. » (André Maurois, Climats, éditions Grasset, 1928 ; Le Livre de Poche, p. 124.) Cymodocée est épousée par Eudore, Zélie Messance par M. de La Vernadelle, Odile par François, et réciproquement.

Un dessin de Gil Baër, publié le dimanche 22 février 1891 à la une du Progrès illustré, supplément littéraire du Progrès de Lyon, est clairement légendé : « Le Mariage de Jeanne HUGO et de Léon DAUDET ».

D’autre part, autrefois comme aujourd’hui, lorsque le deuxième nom est précédé de l’article défini ou consiste en une périphrase, il est de toute façon nécessaire de répéter la préposition : « le mariage de la mer et du Doge » (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe) ; « le mariage de Marie-Louise et de votre empereur » (Erckmann-Chatrian, Histoire d’un conscrit de 1813, 1864) ; « le mariage d’Isabelle et du Matamore » (Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse, 1863).

Pour écarter les équivoques, on a préféré dire : « mariage d’X avec Y ». Le fait nous est confirmé par l’usage de beaucoup d’écrivains : « le mariage de son frère Jérôme avec Mlle Patterson » (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe) ; « le mariage de l’infant de Castille avec la fille du duc de Lancastre » (Prosper de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne) ; « le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche » (Stendhal, Souvenirs d’égotisme) ; « le mariage de Lucien avec Clotilde » (Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes) ; « le mariage d’un jeune infirme riche avec une vieille demoiselle lettrée » (Amiel, Journal intime) ; « le mariage de l’homme avec la pauvreté » (Péguy, L’argent) ; « le mariage de Robert avec Gilberte » (Proust, La fugitive). Bien sûr, rien n’empêche de placer le nom féminin en première position : mariage de Clotilde avec Lucien, etc. Il semble que, dans cette construction qui utilise avec, les deux termes placés en vis-à-vis ne sont pas mis exactement sur le même plan. Le premier terme renvoie à l’être sur lequel l’attention du lecteur est déjà focalisée.

Résumons.

Avant une époque récente, on n’aurait jamais écrit : « mariage d’X et Y » (je n’ai pas trouvé la moindre occurrence de cette construction dans le Trésor de la langue française). D’autre part, comme on était conscient de l’équivoque que pouvait faire naître la construction « mariage d’X et d’Y », la formulation la plus répandue était : « mariage d’X avec Y ». Cette construction qui utilise la préposition avec pouvait s’appliquer à d’autres noms : « alliance d’X avec Y », etc.

Et le mot divorce ? À l’époque où l’on parlait encore du mariage d’X et d’Y, n’aurait-il pas paru absurde de dire : « le divorce d’X et Y », comme tant de gens le font aujourd’hui ? Comme le fait par exemple François Rivière : « En mai 1969, le divorce d’Odette et Frédéric Dard est prononcé officiellement, il est même annoncé sur les ondes, ce qui ne plaît pas du tout au romancier. » (« San-Antonio de profil », par François Rivière, préface du volume 8 de l’intégrale San-Antonio, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2011, p. VIII.)

Par conséquent, dans le français normé d’autrefois, on aurait certainement écrit : « “En contrepartie de valeurs par nous reçues, nous promettons de payer à Arthur Case Wu et à Quincy Durant conjointement, sur présentation de ce billet, la somme de quarante-huit mille pesos philippins […].” » [Voir Existe-t-il une règle des entités indivises ? (1re partie), où l’extrait original est accompagné de sa référence précise.] Oui, on aurait certainement introduit dans la phrase l’adverbe conjointement : personne n’aurait laissé subsister une équivoque.

 

Mais si la règle des entités indivises est dénuée de fondement historique, est-elle dénuée de tout fondement rationnel ? À chaque fois que la non-répétition de la préposition permet de dissiper une équivoque, elle se défend d’elle-même. Ne pourrons-nous pas affirmer au moins cela ?

Il faut reconnaître que le phénomène ne date pas d’hier.

« Ségolaine fut bien obligée de m’avouer que, sitôt qu’elle avait eu le dos tourné, grand-papa avait sauté sur le téléphone et claironné la nouvelle à M. et Mme Chédeville. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 249.) Au débouché d’une ligne téléphonique, en ce temps-là, le message pouvait atteindre deux destinataires simultanément. On se rappelle qu’il y avait le combiné oblong et incurvé, que décrochait une première personne, et qu’il y avait aussi, logé à l’arrière de l’appareil, un petit écouteur qui permettait à une autre personne de suivre la conversation sans y participer… Plus loin, le narrateur de ce roman nous dépeint sa sœur aînée Ségolaine, mineure, se sachant enceinte, et redoutant d’affronter le courroux parental : elle tente de se rassurer en se remémorant « l’attitude et les paroles de papa et maman depuis des années, l’image qu’ils avaient voulu nous donner d’eux […] » (Henri ou l’éducation nationale, p. 256). Fallait-il que les termes papa et maman se retrouvent grammaticalement soudés l’un à l’autre, alors que le récit a montré que ce père et cette mère forment un couple peu uni ? Le paradoxe a peut-être été voulu par l’auteur.

« Inscrit sur la liste rouge du Parti pour avoir révélé à un journaliste la retraite de Kruglov et Fedorov, il dut fuir, de pays en pays, le NKVD et les polices occidentales unissant leurs efforts pour le traquer. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 158.) Le texte était exactement le même dans l’édition de 1970. Manifestement, lesdits Kruglov et Fedorov se sont réfugiés au même endroit, quelque part au Mexique, et c’est là que Staline les fait liquider. L’une des dernières pages du roman fera une autre allusion à la mort de ces deux officiers de la police secrète soviétique, par ces mots : « après l’histoire de Kruglov et Fedorov au Mexique » (Gallimard, 2010, p. 580) ; et ce point du texte n’a pas non plus été modifié par rapport à la version de 1970 (collection NRF, p. 491).

Nous connaissons tous les « aventures de Tintin et Milou », les « aventures de Blake et Mortimer », les « aventures de Spirou et Fantasio »… Christophe, créateur du sapeur Camember et du savant Cosinus, était un vrai lettré. Il a écrit et dessiné de 1893 à 1904 les planches des Malices de Plick et Plock, qui paraissaient chaque semaine dans Le Petit Français illustré.

Lully a composé un Ballet des Noces de Pélée et de Thétis, représenté en 1654. Mais, dès le début du XIXe siècle, le même épisode mythologique, qui met en scène les parents d’Achille, est couramment désigné par l’expression : « noces de Thétis et Pélée », sans que soit répétée la préposition.

Pourtant, dès qu’on essaie d’associer dans ce type de structure un nom bref et un nom complet, l’énoncé se révèle beaucoup moins séduisant : « Les aventures d’Arthur Gordon Pym et Tigre » (Tigre étant à Pym ce que Milou est à Tintin). Serait-ce à cause du déséquilibre qui apparaît alors entre les volumes respectifs de ces noms propres ? « Les aventures d’Arthur Gordon Pym et Dirk Peters » est un énoncé qui paraît plus acceptable. (Il est de mon invention, comme le précédent.) De fait, on nous présentait la collection l’Univers des formes, qu’éditait Gallimard, comme étant « publiée sous la direction d’André Malraux et Georges Salles » (par exemple sur le second rabat de la jaquette en papier qui revêt les Œuvres poétiques complètes de Lamartine, volume de la Bibliothèque de la Pléiade paru en 1963).

Une autre difficulté rend très restrictive la définition de l’entité indivise.

Dès que l’un des termes consiste en une périphrase (nom + complément du nom, par exemple), ou si c’est un nom commun précédé de l’article, la répétition de la préposition devrait encore pouvoir s’imposer. Pour le vérifier, remplaçons le nom Arthur Case Wu par l’énoncé : l’aventurier Arthur Case Wu. Il semble difficile d’écrire : « Nous promettons de payer à l’aventurier Arthur Case Wu et Quincy Durant »… Dans les années 1950, les planches d’Alain Saint-Ogan étaient titrées : « Les nouvelles aventures de Zig et Puce et du pingouin Alfred ». La logique était sauve.

Dans le célèbre titre Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, par l’abbé Prévost, le de qui figure avant la séquence prénom-nom s’explique d’abord par l’impossibilité de mettre à cet endroit (ou d’y sous-entendre) le du qui précède chevalier. Énoncer « Histoire du chevalier des Grieux et Manon Lescaut », ce serait sous-entendre un de qu’on aurait sorti de nulle part.

Essayons d’être précis : il n’y a d’entité indivise que si les termes coordonnés sont des noms propres. On peut certes trouver, à la place de ces noms propres, un Monsieur suivi d’un Madame, un papa suivi d’un maman, etc. (voir les exemples de Dutourd).

Un principe aussi imparfait, qui s’applique dans des conditions si rarement réunies, ne saurait être qualifié de règle. L’idéal de l’entité indivise, celle qui interdit toute répétition de la préposition, c’est un nom de société, une marque : Marks et Spencer, Jacob et Delafon, C&A (Clemens et August)…

Tout énoncé du type : « Les aventures de Théodore et ses amis », soit le refus d’articuler : « Les aventures de Théodore et de ses amis », ne devrait appartenir qu’au traduidu des plumitifs de seconde zone. Hélas, on voit cela partout, on entend cela de toutes les bouches, et nos enfants risquent de ne plus connaître d’autre langue que celle qui produit de tels énoncés.

Voici une réplique tirée de la planche 21 du Maître de Roucybeuf, par Peyo (album de bande dessinée paru aux éditions Dupuis en 1954) : « Prenez garde à Johan et à ses hommes ! » Cette phrase est un modèle de correction syntaxique. Maintenant j’invente les phrases qui vont suivre, mais elles ont leur équivalent dans le parler comme dans la prose d’aujourd’hui : « Prenez garde à Johan et ses hommes ! » « Prenez garde à Tintin et son chien ! » « Prenez garde à Tintin et le chien ! »… Si on admet les deux premières, on sera contraint de tolérer la troisième, en dépit du barbarisme qu’elle contient.

 

Tentons de conclure.

La non-répétition des prépositions est légitime au sein de ce que j’ai proposé d’appeler les entités indivises : Le messager se rendit chez Isabelle et Ferdinand (si Isabelle et Ferdinand habitent ensemble) mais Le messager se rendit chez Isabelle et chez Ferdinand (si Isabelle et Ferdinand habitent dans des lieux séparés). La tentation est venue à Ève et à Adam du dehors (si Adam et Ève sont considérés en tant que personnes distinctes) ; mais : La tentation est venue à Ève et Adam du dehors (si Adam et Ève sont considérés comme unis par des liens étroits).

Si le sens du verbe ou de la locution verbale n’autorise pas à percevoir cette sorte d’indivision, on voit s’imposer la répétition de la préposition : La rumeur vint aux oreilles de Pierre et de Louise (difficile de considérer leurs deux paires d’oreilles comme pouvant être mises en commun) ; Je serrai la main à Isabelle et à Ferdinand.

Enfin, on doit toujours répéter la préposition à ou de lorsque la construction les voue à fusionner avec le déterminant qui précède un nom. Même si ces deux-là vivent ensemble, l’arrivée du peintre imposa silence à la femme et au mari ; ou encore : L’arrivée du peintre imposa silence à Louise et à son mari.

 

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 21:53

Dans certains cas, quand plusieurs substituts grammaticaux se succèdent, leur référent est très clair à l’écrit, mais certains d’entre eux se révèlent équivoques dès que leur désinence ne s’offre plus à notre regard, si le texte nous est lu par autrui. Le problème ne concerne pas seulement les substituts mais aussi les formes verbales, puisque certaines d’entre elles donnent des renseignements sous leur forme écrite, qui disparaissent à l’écoute.

« Son oncle Ian Rider lui avait enseigné les bases du vol à la tire. À l’époque ce n’était qu’un jeu. Alex venait d’avoir dix ans et ils visitaient Prague. » (Anthony Horowitz, Jeu de tueur, traduction d’Annick Le Goyat, éditions Hachette, 2003 ; Le Livre de Poche jeunesse, p. 105.) En anglais, la différence entre he et they est immédiatement perçue, alors qu’en français la différence entre il et ils n’est audible qu’à travers la désinence de certains verbes (ou à travers la liaison entre le s du pronom personnel et l’initiale du verbe quand celui-ci commence par une voyelle). Pour sauvegarder le naturel de la phrase d’origine, une légère transformation est donc souhaitable : « Alex venait d’avoir dix ans, Ian et lui visitaient Prague. »

Revenant de la manifestation à laquelle ils ont participé, les héros adolescents de L’amour frappe toujours deux fois se rendent dans leur bistrot familier, situé près de leur lycée. « Portant notre choix sur deux carrés de moleskine rouge bien tranquille [sic], nous nous sommes installés. Je me suis assis avec Steve, Nathalie et Thomas qui, contacté à l’aide de mon nouveau téléphone, nous avait rejoints. » (Stéphane Daniel, L’amour frappe toujours deux fois, éditions Rageot, 2010, p. 194.) Ce qu’on peut entendre n’est pas tout à fait conforme à ce qu’on lit. Pour que le sens de cette phrase soit moins dépendant de ce que nous apprend son contexte, l’auteur aurait pu écrire : « Je me suis assis avec Steve, Nathalie et Thomas. Ce dernier, contacté à l’aide de mon nouveau téléphone, nous avait rejoints. »

La phrase suivante non plus ne pose aucun problème de compréhension à celui qui la lit sur la page : « À la toute fin, Magda était au-dessus de lui. Il la regardait, possédée par une dernière vague de plaisir, plus brutale, extrême. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 297.) En revanche, celui qui entend autrui la lire ne peut savoir si le participe « possédée » se rapporte au pronom sujet Il ou au pronom objet la. Pour dissiper cette équivoque, un léger changement de la construction est possible : « Il la regardait, tandis qu’une dernière vague de plaisir, plus brutale, extrême, la possédait. »

Bruno Clément, l’un des deux héros des Particules élémentaires, fait un cauchemar dans lequel il se voit transformé en porc. Il est perdu parmi tout un troupeau d’autres porcs, nageant dans une sorte d’égout aux parois de métal rouillé : « Ils luttaient dans l’obscurité et dans le silence, uniquement troublé par les brefs crissements de leurs sabots sur les parois métalliques. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 136.) Si le lecteur voit immédiatement que le participe « troublé » ne peut se rapporter qu’au nom silence, l’auditeur éventuel ignore si ce participe a été mis au singulier ou au pluriel. Ce participe ne se rapporterait-il pas au sujet de la phrase, ce pronom ils qui renvoie aux porcs évoqués précédemment ? Pour dissiper l’équivoque, il suffirait d’écrire ceci : « Ils luttaient dans l’obscurité et dans le silence, que troublaient uniquement les brefs crissements… »

Michel, le héros-narrateur de Plateforme, fait du tourisme en Thaïlande. L’un de ses compagnons de voyage, Robert, apprécie Michel, mais ce dernier garde ses distances : « Depuis le début du voyage, je l’avais noté, il s’imaginait que j’étais de gauche, et attendait l’occasion favorable pour entamer une conversation avec moi ; je n’avais aucune intention de me laisser prendre à ce petit jeu. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 110.) Si on n’a pas la phrase sous les yeux, on doit attendre le dernier mot de la proposition (« moi ») pour comprendre que le verbe « attendait » est à la troisième personne et non à la première. Pour rendre la phrase plus claire, le pronom sujet aurait pu être répété : « il s’imaginait que j’étais de gauche, et il attendait l’occasion favorable ».

À l’aérodrome de Santa Cruz, Sean O’Brien prend congé du narrateur des Poneys sauvages. « Il attendit que j’eusse passé le contrôle et disparut. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, Gallimard, collection NRF, p. 511.) Si la phrase n’est pas re-corrigée (je dis cela car il s’agit de l’édition parue en 2010, revue et corrigée avec une note de l’auteur), si l’on ne remplace pas « et disparut » par : « et il disparut », le lecteur qui entend lire le texte risque de comprendre : « Il attendit que j’eusse passé le contrôle et (que j’eusse) disparu. »

« Georges haussa les épaules et repartit dans la salle de bains. Le miroir réfléchit son visage bronzé, amaigri, aux yeux tirés mais barbouillé de savon, clownesque. » (Les poneys sauvages, 2010, p. 532.) Là aussi, il y a de fortes chances pour que celui qui entend lire comprenne autre chose que celui qui lit.

« C’était naguère la salle de l’Opéra royal, aménagée en amphithéâtre pour la Convention. Les rangées de banquettes s’étageaient jusqu’aux gradins bourrés de public, appuyées sur la paroi gauche, côté jardin. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 16.) Il est impossible de comprendre cette phrase autrement qu’en la voyant écrite.

« Sur notre gauche […] se trouvait un long bâtiment de briques disposées en chevrons et enduit d’un crépi blanc, veiné de pans de bois blanchis par le temps. » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 47.) La syntaxe de cette phrase est uniquement destinée à l’œil. Pour obtenir une clarté complète, il faudrait écrire quelque chose comme : « un long bâtiment fait de briques disposées en chevrons et enduit… », pour que la conjonction de coordination puisse unir deux participes ayant une désinence audible.

Phrase à lire trois fois d’affilée pour être sûr d’avoir compris :

« Chloé représentait l’inverse exact des filles qui nous attiraient parce qu’elles correspondaient au modèle de fille qu’un étudiant de vingt ans avait à désirer : elle n’était pas étudiante, ne portait pas de jeans, ne parlait ni ne riait fort, n’avait pas le teint bronzé, n’était pas mince, n’était pas moderne. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, éditions Gallimard, 2009, p. 50.)

D’emblée, le pluriel « elles correspondaient » se révèle inaudible à l’oral, de même que le singulier qu’on trouve dans « elle n’était » et dans les verbes qui suivent. Pour le reste, la difficulté de lecture vient surtout de ce que la subordonnée conjonctive introduite par la locution parce que, qu’il faut comprendre comme incluse dans la relative introduite par qui, est superflue. Elle ne fait qu’alourdir la phrase entière, sans apporter aucun renseignement indispensable. Pour dissiper toutes les ambiguïtés, il convient peut-être d’écrire : « Chloé était tout le contraire [plutôt que « l’inverse exact »…] d’une fille susceptible d’attirer un étudiant de vingt ans : elle n’était pas étudiante », etc.

Quand les accords sont conçus pour l’oreille en même temps que pour l’œil, c’est mieux.

 

L’extrait qu’on va lire illustre un problème qui relève de la même indifférence au rendu oral des textes :

« En février, revenant de Pologne, [Gilles] s’était enfermé pour ne plus quitter Pauline. On lui avait fait [= à Pauline] une nouvelle opération et, en creusant abominablement son ventre, on n’avait pu circonscrire le rayonnement de la mort. Le fruit d’abolition [= un cancer] s’était de nouveau développé. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles, chapitre XI de la troisième partie ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 588.) L’auditeur entend : « on avait pu circonscrire… ».

Certes, le risque de mésinterprétation du passage auditivement équivoque est conjuré par la phrase affirmative qui suit, dans laquelle l’idée est reprise de manière plus explicite (le mot cancer avait été formulé à la fin du chapitre VIII de cette même troisième partie) ; pourtant, il aurait été judicieux d’écrire dès le début : « on n’avait pas pu circonscrire… ». Si l’adverbe de négation n’est pas perceptible par l’oreille autant qu’il l’est par l’œil, il convient de le renforcer en lui associant l’élément pas ou l’élément point.

Veillons toujours à chasser l’amphibologie, même lorsqu’elle n’apparaît pas dans l’écrit. Le soin apporté à la syntaxe doit permettre à nos écrits d’être oralisés sans qu’il y ait de pertes d’information. La syntaxe doit être pensée pour l’oreille.

Je repense à Flaubert soumettant chacune de ses pages à l’épreuve du « gueuloir ». Il devait y être poussé par plusieurs raisons, mais l’une d’elles devait être le besoin de vérifier s’il avait bien respecté ce principe.

 

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 13:00

Les pronoms personnels et les pronoms relatifs renvoient généralement à des noms, auxquels ils se substituent si aucune ambiguïté ne peut naître de cette substitution. Mais l’emploi de ces substituts grammaticaux demande de l’attention, de la précision. En ce domaine comme en d’autres, les écrivains et les traducteurs ne font pas toujours un travail soigné, comme en témoignent les extraits qu’on va lire.

Au cours de leur entraînement initial de cent jours, les agents James Adams, douze ans, et sa coéquipière Kerry Chang, onze ans, ont été lâchés en pleine jungle par leurs instructeurs : « James inspecta le contenu de son sac à dos. Il était beaucoup trop lourd. À l’évidence, il ne pouvait pas tout emporter. […] Il décida de conserver le rouleau de sacs-poubelles. Il ne pesait presque rien, et il était bien placé pour savoir qu’il pourrait leur rendre de nombreux services. » (Antoine Pinchot traduisant Cherub, Mission 1 : Cent jours en enfer ; par Robert Muchamore, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 215.)

Le lecteur anglais du texte original distingue immédiatement les he des it. Pour le lecteur français, le traducteur aurait été bien inspiré de remplacer le deuxième pronom il de la dernière phrase de ce passage par le nom James : « Il ne pesait presque rien, et James était bien placé pour savoir qu’il pourrait leur rendre de nombreux services. » Les deux il restants peuvent renvoyer sans ambiguïté au groupe nominal « rouleau de sacs-poubelles », le pronom leur représentant clairement les noms James et Kerry ensemble.

« James sentit une boule grossir dans sa gorge. Il avait joué à Clark la comédie de l’amitié. Il n’était qu’un pion dont il s’était servi pour mener à bien sa mission. » (Cent jours en enfer, p. 373.) Très peu clair. Le premier il de la dernière phrase représente Clark, le second représente James.

Ici, en revanche, ça passe : « James souleva son couvercle. Le riz était un peu sec, mais il était si affamé qu’il le trouva délicieux. » (Cent jours en enfer, p. 181.)

L’extrait que voici est à peine plus ancien :

« C’est à ce moment que Desplechin lui exposa son projet [= à Michel Djerzinski]. Il pouvait obtenir la création d’un poste de contractuel dans son unité de recherches de Gif [= Gif-sur-Yvette] ; il faudrait que Michel acquière quelques notions complémentaires en biochimie, mais cela pourrait aller assez vite. En même temps, il superviserait la préparation de sa thèse d’État ; une fois cette thèse obtenue, il pourrait prétendre à un poste définitif. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 126.) Dans la dernière de ces phrases, le premier il renvoie au professeur Desplechin, tandis que le second il renvoie à Michel Djerzinski (et c’est lui qui doit préparer une thèse d’État).

 

Cela dit, je ne voudrais pas donner l’impression que je n’aime pas le style de Houellebecq. Au contraire. Cet écrivain, peintre de la mondialisation économique et de la réification des rapports humains, est le grand maître de la litote et l’inventeur d’un style narratif nouveau, burlesque et poétique à la fois. Certaines pages des Particules élémentaires méritent d’être apprises par cœur.

 

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