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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 22:53

Dans mon billet Reparlons des prépositions, j’avais abordé le cas des « entités indivises », ou quasi indivises. Deux termes sont unis par le sens. Deux individus liés l’un à l’autre forment presque une seule personne. Dans certains cas, deux activités imbriquées l’une dans l’autre forment une seule tâche. Mais c’est plus difficile d’obtenir une entité indivise avec les inanimés, les objets matériels, les choses.

Lorsqu’elle est placée devant plusieurs termes coordonnés qui forment une entité indivise, la préposition ne se répète pas.

« Je sais quelle sottise fondamentale il y a dans la supposition de ce qui pouvait être, mais au début de notre vie commune, à André et moi, ni son œuvre ni la mienne n’existaient ; j’étais sûre de ce que l’avenir a confirmé depuis : il est un grand écrivain, si je ne l’étais pas ; était-ce une raison pour ne pas chanter mon petit air ? » (Clara Malraux, Le bruit de nos pas, premier volume : Apprendre à vivre ; éditions Grasset, 1963, p. 124.) L’auteur-narratrice évoque le temps où elle n’était plus Clara Goldschmidt mais l’épouse d’André Malraux. Parlerait-elle aussi bien de « notre vie commune, à André et à moi » ? Le sens serait moins clair.

« Le système d’Aurenche et Bost est si séduisant dans l’énoncé même de son principe [= “Inventer sans trahir”], que nul n’a jamais songé à en vérifier d’assez près le fonctionnement. » « L’influence d’Aurenche et Bost est immense… […] Un autre écrivain, Jean Ferry, a sacrifié à la mode, lui aussi, et les dialogues de Manon eussent tout aussi bien pu être signés d’Aurenche et Bost […] ». Ces deux-là travaillent ensemble, dans une grande communauté de pensée ; bref, ils ne font qu’un. François Truffaut fustige la Tradition de la Qualité et le réalisme psychologique, dont Jean Aurenche et Pierre Bost, deux scénaristes qui travaillaient en équipe dans les années 1940 et 50, signant principalement des adaptations d’œuvres littéraires, étaient alors les porte-drapeau. (François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », 1954 ; article repris dans Le plaisir des yeux, éditions Cahiers du cinéma, 1987 ; réédité dans la collection Champs, Flammarion. Les extraits que je cite se trouvent aux pages 213 et 221 de cette édition de poche.)

« Tous les matins elle allait à l’école communale avec un grand cartable enfermant des cahiers, une grammaire, une arithmétique, une histoire de France, une géographie. / Elle avait aussi de Gaston Bonnier, membre de l’Institut, professeur à la Sorbonne, et Georges de Layens, lauréat de l’Académie des Sciences, une petite flore contenant les plantes les plus communes, ainsi que les plantes utiles et nuisibles avec huit cent quatre- vingt-dix-huit figures. » (Jules Supervielle, L’enfant de la haute mer, éditions Gallimard, 1931 ; collection Folio, p. 14.)

Dans l’Algérie de 1961, le colonel Beaujeux et le sous-lieutenant Miloslavski travaillent en étroite collaboration : « “Nous avons l’air de Don Quichotte et Sancho Pança”, pensait-il [= Beaujeux], se réservant avec plaisir le rôle de Sancho, pour lequel il avait toujours ressenti une intime et philosophique tendresse. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; roman paru aux éditions Julliard et l’Âge d’Homme en 1980, p. 149.) Beaujeux a le sentiment de former avec le jeune sous-lieutenant qui le seconde un duo d’officiers énergiques, physiquement très dissemblables mais dotés de personnalités complémentaires. Du reste, s’il s’attribue mentalement le rôle du faire-valoir comique, Beaujeux sait que, comme lui, Sancho Pança était un faux naïf.

« – C’est intitulé “Billet à ordre” et ensuite ça dit : “En contrepartie de valeurs par nous reçues, nous promettons de payer à Arthur Case Wu et Quincy Durant sur présentation de ce billet la somme de quarante-huit mille pesos philippins ou deux mille quatre cents dollars US augmentée d’un intérêt simple au taux de six pour cent par annuité.” » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 355.) Il ne s’agira pas, pour les souscripteurs, de verser ce montant à chacun des deux personnages, mais aux deux ensemble (ou à un seul des deux au bénéfice des deux). Manifestement, la non-répétition de la préposition à est ici hautement significative : elle signifie de l’argent ! La non-répétition permet de dissiper toute équivoque.

Les cinq personnages principaux du roman Les faisans des îles (Arthur Case Wu, Quincy Durant, Maurice Ottermeck dit Autremec, Georgia Blue et Booth Stallings) doivent se répartir dans deux Rolls Royce envoyées par leur hôtel : « Artie Wu fit fonction d’organisateur touristique, assignant la Rolls de tête à Durant, Ottermeck et Booth Stallings. Lui et Georgia Blue s’installèrent dans l’autre. » (Les faisans des îles, p. 377-378.) Là aussi, la non-répétition de la préposition à semble pleinement justifiée : il n’y a que deux voitures.

Dans la phrase suivante, en revanche, la préposition avec aurait certainement dû être répétée :

« [M. Henry Pow, caissier adjoint dans une banque de Hong-Kong,] échangeait une poignée de main avec elle et Stallings. » (Les faisans des îles, p. 392.)

Mais on ne peut pas tout expliquer :

« Durant […] revenait avec une bouteille de scotch dans une main et trois petits verres dans l’autre ; il versa du whisky dans les verres et les offrit à Georgia Blue et Artie Wu. » (Les faisans des îles, p. 319.) D’abord, Durant n’a pas pu offrir « les » trois verres à Georgia et (à) Artie, qui ne sont que deux. Il a vraisemblablement gardé l’un des verres pour lui-même : donc « il versa du whisky dans les verres et en offrit deux à… ». Ensuite, faut-il dire : « à Georgia Blue et Artie Wu » ou « à Georgia Blue et à Artie Wu » ?

Rien n’interdit de penser que Durant a posé les deux verres à proximité de ces deux personnages, qui avaient pu faire quelques pas l’un vers l’autre à ce moment-là. Pourtant, même si Georgia et Artie avaient formé un couple, et ce n’était pas le cas, il faudrait encore que la préposition fût répétée. Quelle qu’ait été la position ou la situation de chaque personnage par rapport aux deux autres, la phrase devrait être rendue plus précise : « il versa du whisky dans les verres, en offrit un à Georgia Blue et à Artie Wu » ; ce singulier ayant une valeur distributive (formulation à éviter : « il versa du whisky dans les verres et en offrit deux à Georgia Blue et à Artie Wu »).

Je me demande si la construction adoptée par Vladimir Volkoff dans la phrase suivante est bien correcte. Envoyé en mission en Tchétchénie, l’ex-colonel Sangdeboeuf rend visite à Betty, dite la vicomtesse, qui dirige une association d’aide humanitaire : « Il la trouva en train de servir des whiskies and soda à deux Anglais et un Américain. » (Volkoff, Le complot, éditions du Rocher, 2003, p. 324.) Chacun de ces trois hommes reçoit des mains de la vicomtesse un whisky and soda. Mais l’auteur aurait pu répéter le à.

 

Ne pas confondre éléments coordonnés et éléments apposés. Dans les extraits suivants, il ne faudrait pas vouloir répéter la préposition !

« Certains de ses collègues avaient une approche presque sensuelle des matériaux, les vernis, le papier, la feuille d’or, et avant tout, le bois. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 34-35.) L’énumération que contient cette phrase : « les vernis, le papier, la feuille d’or, et avant tout, le bois », forme une sorte de parenthèse au sein de la phrase, ces mots ne faisant que développer le contenu sémantique du nom matériaux, qui est seul précédé de la préposition, comme il se doit.

Le même raisonnement s’applique à ce passage de Vies minuscules où l’auteur-narrateur fait le portrait de l’un des fils Décembre, prénommé ou surnommé Fiéfié : « Il s’était peu à peu mis à l’écart des Décembre, son père et ses frères, et avait dévalé la pente doucette et machinale des journaliers buveurs […]. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 52.)

À la fin de 1909, on prévint le curé du bourg de Grisy-Suisnes que son église venait d’être désaffectée par décret : « Dans la semaine, une affiche signée de MM. Triboulet, maire, et Paillard, huissier, annonça la vente à l’encan “des effets et objets du culte”. » (Maurice Barrès, La grande pitié des églises de France, éditions Émile-Paul frères, 1914 ; réédité aux Presses Universitaires du Septentrion, 2012, p. 47.) L’absence de préposition devant le second nom propre est tout à fait normale puisque ce passage comporte le mot « Messieurs », qui sert précisément à annoncer une suite de noms propres.

Dans les années 1930, les hydravions de la compagnie Imperial Airways faisaient escale à Mâcon, sur la Saône, et les voyageurs qui en descendaient étaient conduits par bateau jusqu’au débarcadère : « Là les attendait un taxi, entouré de la foule des curieux, les jeunes filles venues pour voir les toilettes et les parures des dames, les jeunes gens pour admirer la mécanique des moteurs et copier l’allure des aviateurs. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, Gallimard, collection NRF, 2010, p. 12.)

Cette fois, il ne s’agit pas d’une énumération d’éléments apposés, mais de deux propositions subordonnées ayant pour noyau verbal un participe (celui-ci étant doté de son propre sujet), qu’on appelle des propositions participiales : « les jeunes filles venues pour…, les jeunes gens (venus) pour… ».

Il y a quelques années, je savais par cœur le dernier paragraphe du petit livre que Malraux a consacré à de Gaulle, passage qui commence par ces phrases : « Des branches de noyers se tordent sur le ciel éteint. Je pense à mes noyers d’Alsace, leur grande circonférence de noix mortes au pied du tronc – de noix mortes destinées à devenir des graines : la vie sans hommes continue. » (André Malraux, Les chênes qu’on abat…, Gallimard, NRF, 1971, p. 236.) Dans le texte revu et augmenté de ce livre, que Malraux inclut en 1976 dans La Corde et les Souris, deuxième partie du Miroir des limbes, le verbe « continue » a été biffé et la phrase devient : « […] – de noix mortes destinées à devenir des graines : la vie sans hommes. » (Repris dans Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 661-662.) En sa dernière version, qui va jusqu’au bout de l’opération poétique, la phrase se fragmente en unités de plus en plus isolées, imitant par son mouvement même le processus de décomposition des graines dans la terre.

La syntaxe n’y est pas malmenée, bien au contraire : Malraux tire parti de toutes les ressources de la langue pour atteindre à la plus grande adéquation possible entre l’idée et l’expression. En l’occurrence, la non-répétition de la préposition à nous indique que « leur grande circonférence de noix mortes au pied du tronc » n’est pas un second COI de « pense », et qu’il s’agit en réalité d’une proposition participiale, sans participe exprimé (par réduction de : « étant, ou gisant, au pied du tronc »). Le tour correspond à certaines formes de l’ablatif absolu de la langue latine.

 

On sait que la préposition dans est de celles dont la répétition n’est que rarement nécessaire. Il n’empêche que sa non-répétition est pleine de sens au sein de cette phrase, ou de ce verset, célèbre conclusion d’Une saison en enfer : « Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, – j’ai vu l’enfer des femmes là-bas ; – et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Adieu » ; les derniers mots ont été mis en italique par le poète.)

La phrase écrite par Rimbaud ne contient pas de deuxième dans, mais la plupart des gens qui la citent de mémoire font machinalement la répétition de cette préposition devant « un corps ». Or, comme l’explique à juste raison Philippe Sollers, introduire là un deuxième dans c’est commettre un grave contresens sur les implications philosophiques du texte de Rimbaud : « Il s’agit simplement de comprendre que l’âme et le corps ne font qu’un. Donc : “dans une âme et un corps”. Une et un = un. Pas deux. » (Sollers, Éloge de l’infini, « L’athéisme existe-t-il ? », éditions Gallimard, 2001.)

C’est probablement le meilleur exemple d’entité indivise qu’on pourra trouver dans toute la littérature.

 

Quand on dit : Jouons notre décision à pile ou face, on a raison d’omettre la préposition devant le second terme. Personne ne jouerait « à pile ou à face ». Le côté pile et le côté face d’une pièce de monnaie sont liés, soudés. Et la notion d’entité indivise n’est pas incompatible avec l’emploi de la conjonction ou.

 

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Published by Forator
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