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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 00:35

Le billet que j’ai déjà consacré à ce problème (La non-répétition de la préposition devant un ou plusieurs termes coordonnés) n’ayant guère été lu, je me suis livré à de nouvelles actions de braconnage dans les parties récentes de la Bibliothèque et j’en ai rapporté un gibier encore plus varié. Le phénomène de la non-répétition des prépositions s’observe partout, chez toutes sortes de journalistes et d’écrivains, dans tous les genres littéraires, dans la littérature à forte valeur ajoutée comme dans les romans de gare. Je crois que c’est aujourd’hui la faute de français la plus répandue.

 

1. Les prépositions qu’il est le plus nécessaire de répéter : à et de

 

Les exemples ci-dessous parleront d’eux-mêmes.

« Au centre Nebraska, tu ne disposeras que d’une penderie, une commode et un casier métallique. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 1 : 100 jours en enfer ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 44.) Tu ne disposeras que d’une penderie, d’une commode et d’un casier…

Nicolas Gredzinski, l’un des deux héros du roman Quelqu’un d’autre, a découvert l’alcool : « Nicolas se devait d’être relié à son mister Hyde le plus souvent possible, suivre son enseignement, profiter de son expérience. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 219-220.) En réalité, Nicolas se devait d’être relié… de suivre… de profiter…

« La distribution des pièces semblait idéale : un petit vestibule qui servait de salle d’attente et donnait sur deux bureaux indépendants […]. Une troisième pièce, équipée d’une douche et une kitchenette, servait à Paul de pied-à-terre quand les besoins d’une enquête l’empêchaient de retourner vers sa campagne, en moyenne deux nuits par semaine. » (Quelqu’un d’autre, p. 241.) Équipée d’une douche et d’une kitchenette.

Le Trickpack est le nom donné par Gredzinski à un objet de son invention, une sorte de fourreau métallique destiné à envelopper les boissons en boîte pour en masquer les inscriptions d’origine. « Parmi les dernières déclinaisons du Trickpack proposées par Altux S.A., on trouvait le modèle avec message en capitales noires sur fond blanc, du type : L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. On trouvait le modèle couple Elle ou Lui [sic] – avec possibilité de le personnaliser, y faire inscrire son prénom ou imprimer sa photo. » (Quelqu’un d’autre, p. 310-311.) Écrire : « de le personnaliser, d’y faire inscrire »… En revanche, « ou imprimer » doit rester sans la moindre préposition, car cet infinitif est coordonné à « inscrire » et, comme ce dernier, il complète le semi-auxiliaire faire.

« – … Comment a-t-il réagi ? / – Quand j’ai prononcé votre nom ? Il a semblé très surpris. Il s’attendait à un tas d’autres noms, mais pas le vôtre. » (Quelqu’un d’autre, p. 345.) Mais pas au vôtre. (Dans l’extrait cité, les points de suspension sont de l’auteur.)

Lors d’une réunion de travail, Nicolas Gredzinski morigène ses subordonnés. « – Tout ça serait supportable si vous ne passiez pas votre temps – mon temps ! – à vous plaindre. […] Vous voulez qu’on parle du chômage et son cortège de misères ? » (Quelqu’un d’autre, p. 354-355.)

Il s’agit de propos tenus par un personnage, mais les lecteurs de ce roman sont obligés de constater que rien ne distingue vraiment la langue de l’auteur de celle qu’il met dans la bouche de ses créatures…

Quelle est cette langue fondante et invertébrée qui supplante le français que nous apprenions naguère ? Quelle est cette mutation que subit la langue française, même quand des écrivains l’emploient ? Quelle forme cherche-t-on à lui faire atteindre ?

 

Le cas des entités indivises mérite une attention particulière.

Depuis quelques années, l’usage est d’admettre la suppression du second de dans les syntagmes : « l’appartement d’X et Y », « le mariage d’X et Y », « l’enfant d’X et Y » (de Jeanne et Pierre, de Georges et Séverine, etc.). Exemple : « Tôt, la fille de Martin et Geneviève Ceccaldi manifesta des aptitudes intellectuelles hors du commun […]. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 26.)

Malheureusement, les prépositions de et à sont aujourd’hui mises « en facteur commun » même devant les énumérations où se voient rassemblés des individus qui ne sont pas unis l’un à l’autre, qui ne sont pas indissociables l’un de l’autre.

« Il donna l’accolade à Tim et Tony. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 8 : Mad Dogs ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 266.) Si la préposition à n’est pas répétée, il faut imaginer que le chef du gang des Mad Dogs (personnage auquel renvoie ici le pronom il) donne l’accolade aux deux gangsters Tim et Tony en même temps… Ces derniers ont beau être frères jumeaux, nous savons aussi, depuis la page précédente du même roman, que ce sont deux colosses. La scène serait grotesque si nous devions vraiment nous la représenter ainsi. Conseillons donc au traducteur d’écrire : « Il donna l’accolade à Tim et à Tony. »

« On racontait l’histoire d’un grand maître espagnol [des échecs] qui, après avoir mis plusieurs branlées à Freud et Marx, jouait depuis dix-sept ans une partie pleine de rebondissements contre le Diable en personne. Ce dernier serait en mauvaise posture. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 530.) Depuis dix-sept ans signifie dans le contexte : depuis l’année 1946. Ce mystérieux maître espagnol – un grand joueur d’échecs, bien réel, mais devenu fou – n’a pu battre Freud et Marx en même temps. Il faudrait donc écrire : « après avoir mis plusieurs branlées à Freud et à Marx ».

Dans son essai L’Histoire comme champ de bataille : Interpréter les violences du XXe siècle (éditions la Découverte, 2011), Enzo Traverso écrit, p. 102 : « Pour appréhender la liturgie politique du fascisme, la notion de “religion civile” serait à ses yeux [= aux yeux d’Emilio Gentile] bien plus pertinente que celle d’esthétisation de la politique (élaborée par Walter Benjamin en 1935, d’après l’analyse des écrits d’Ernst Jünger et Filippo Tommaso Marinetti, puis utilisée par Mosse). » Or, si la préposition est omise devant le nom Filippo Tommaso Marinetti, le lecteur comprend que Jünger et ce dernier ont écrit des textes ensemble – ce qui n’est évidemment pas le cas. Ces deux écrivains, même s’ils ont longtemps été contemporains l’un de l’autre, n’ont rien coécrit ni cosigné.

Même problème à la page 59 de cet essai : « Sur le plan historiographique, l’équivalent du film d’Eisenstein fut Histoire de la Révolution russe (1930-1932) de Trotski, version moderne des récits révolutionnaires de Jules Michelet et Thomas Carlyle, enrichie par la sensibilité du témoin, l’acuité conceptuelle du théoricien et l’expérience du chef militaire. »

En revanche, la présence de la conjonction ni protège la seconde préposition : « S’il [= l’historien Arno J. Mayer] dispose de modèles de référence, il ne s’agit ni de Michelet ni de Deutscher, mais bien plutôt de Quinet, Marx et Weber. » (L’Histoire comme champ de bataille, p. 72.)

 

Arrêtons-nous aussi, un instant, sur le cas des entités bicolores (ou cas des adjectifs de couleur coordonnés) :

« [D]es dizaines d’hommes au visage rouge et blanc, vêtus de noir et blanc, s’interpellaient en coupant le muscle et sectionnant le tendon » (Echenoz, Lac, éditions de Minuit, 1989 ; collection Double, p. 106). Jean Echenoz décrit ici les abattoirs de la Villette et les employés qui y travaillent. Peut-être est-il le premier à le faire. Hélas, « vêtus de noir et blanc », ça ne veut pas dire grand-chose… Il faudrait : vêtus de noir et de blanc ; car leur costume comporte des pièces blanches et d’autres noires.

La validité de ce dernier syntagme est confirmée par de nombreux exemples littéraires, dont les auteurs sont notamment Bernardin de Saint-Pierre (Harmonies de la nature : « les damiers aux ailes casées de noir et de blanc »), Victor Hugo (Le Rhin : « [U]ne guérite chevronnée de noir et de blanc du haut en bas apparaît »), Jules Michelet (Sur les chemins de l’Europe : « charmantes villas où se joue la fantaisie, plusieurs, échiquetées de noir et de blanc, selon la vieille mode flamande »), Lamartine (Le tailleur de pierres de Saint-Point : « de belles vaches tigrées de noir et de blanc ») et Simone de Beauvoir (Les Mandarins : « une salle à manger au sol carrelé de noir et de blanc »). Et cette liste d’exemples ne m’empêche pas de savoir qu’on dit : une chaise noir et blanc, une étoffe noir et or, tout aussi bien que : chaise noire et blanche, étoffe noire et or

 

La non-répétition de la préposition à ou de peut rendre incohérente la syntaxe et ambiguë la signification d’un texte.

« Furet a consacré son ouvrage à l’avènement, la montée et la chute du communisme ; […]. » (L’Histoire comme champ de bataille, p. 49.) La faute est discrète, puisque les trois noms coordonnés sont tous féminins. Mais essayons de remplacer chute par un nom masculin, par exemple déclin : on se trouve alors contraint de faire apparaître la préposition à devant chacun des trois termes coordonnés, parce qu’il serait incorrect d’écrire : « à l’avènement, la montée et le déclin du communisme » (à cause de la séquence « à le déclin » qui en résulterait), et parce qu’il serait pour le moins maladroit d’imposer le choix suivant : « à l’avènement, la montée et au déclin du communisme », qui donnerait l’impression que les trois termes coordonnés se répartissent sur deux plans différents.

Ce choix, consistant à esquiver une préposition sur les trois nécessaires, a pourtant été fait par Stéphane Daniel dans Gaspard in love, un roman pour adolescents. Plantons le décor. Le narrateur, Gaspard Corbin, seize ans, est invité à un barbecue dans le jardin des Townsend. Il erre sur la pelouse, il s’ennuie. « J’avais tracé quelques huit et, sur le tapis vert [= sur ladite pelouse], j’attaquais une série de W quand j’ai croisé le père Townsend, reconnaissable à sa mine chiffonnée, son accent britannique et aux coupures sur ses mains. » (Stéphane Daniel, Gaspard in love, éditions Rageot, collection Métis, 2006, p. 52.) Ses mains portent des traces de coupures parce que M. Townsend fabrique des vitraux.

Stéphane Daniel a limité les dégâts en réintroduisant in extremis la préposition à, fusionnée avec l’article les, mais sa phrase a quelque chose de bancal.

« [Lorsque la CIA aurait arrêté son père, l]’affaire serait à la une des journaux du monde entier. Paul devrait changer de nom, tout recommencer, s’adapter à un style de vie radicalement différent. Il devrait aussi s’habituer au fait qu’il était le fils d’un criminel. Un tueur. » (Annick Le Goyat traduisant Arkange d’Anthony Horowitz, éditions Hachette, 2005 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 200.) La non-répétition de la préposition de fausse le sens. La traductrice aurait dû écrire : « Il devrait aussi s’habituer au fait qu’il était le fils d’un criminel. D’un tueur. » Sinon, le lecteur comprend à tort que c’est Paul Drevin, adolescent de quatorze ans, qui est un tueur, et non pas le milliardaire Nikolaï Drevin, son père.

« Il n’était pas possible de laisser sortir la totalité des avoirs des familles juives, seulement celles que l’on autoriserait à émigrer vers la Palestine. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 385.) Passons sur le « que l’on », qui alourdit la phrase et se laisserait aisément remplacer par un simple « qu’on ». En effet, il y a plus grave. D’abord, la préposition de aurait dû être répétée : « Il n’était pas possible de laisser sortir la totalité des avoirs des familles juives, seulement de celles… ». Le texte n’oppose pas des avoirs et des familles : il est clair que le personnage de Victor Arlozoroff, mandaté par l’Agence juive, négocie le droit de faire sortir d’Allemagne (en direction de la Palestine) des biens et non des personnes. Mais il aurait été encore plus judicieux d’écrire : « Il n’était pas possible de laisser sortir les avoirs de toutes les familles juives, seulement de celles… ».

Pourquoi diable veut-on toujours supprimer des outils grammaticaux ? Croit-on que ce soit la bonne manière d’économiser ses mots ? Ce faux principe est d’autant plus absurde qu’il n’empêche pas ceux qui l’ont adopté de multiplier par ailleurs les lourdeurs et les pléonasmes.

 

2. Dans quels cas doit-on répéter les autres prépositions ?

 

Ordinairement, les prépositions autres que de et que à ne se répètent pas, sauf lorsque la clarté de la syntaxe exige cette répétition.

La préposition avec doit parfois être répétée :

« C’était leur mère qui avait poussé ce cri. Il n’avait rien à voir avec l’exclamation aiguë qu’il lui arrivait de lâcher lorsqu’elle découvrait une araignée ou les rugissements proférés au visage de son ex-mari lors de leurs incessantes disputes. » (Muchamore, Cherub, Mission 6 : Sang pour sang ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2008 ; réédition au format de poche, p. 13-14.) Ou avec les rugissements… Sinon le lecteur commence par considérer « rugissements » comme appartenant au COD de « découvrait ».

« Ce désir [d’être un grand écrivain] est extrêmement singulier. Il ne se confond pas avec celui d’écrire des livres, ni celui de rencontrer le succès. » (Henri Raczymow, Ruse et déni : cinq essais de littérature ; Presses Universitaires de France, 2011, p. 136.) Ni avec celui de rencontrer… Est-ce la présence de la conjonction ni qui rend criante la non-répétition de la préposition ? En tout cas, si le pronom celui est répété, la préposition doit l’être aussi.

J’ai noté plus haut que la présence de la conjonction ni protégeait la seconde préposition. C’est également vrai de la conjonction ou, quelle que soit la préposition utilisée.

« Pourtant, ce matin-là, Nicolas était habité par un mauvais pressentiment. Une sale impression qui n’avait rien à voir avec le dernier relent d’une nuit lourde de rêves ou la première brume de son ébriété. » (Quelqu’un d’autre, p. 352-353.) Pourquoi suis-je certain qu’il faut écrire ici : « ou avec la première brume de son ébriété » ? Sans doute à cause de la présence, entre les deux groupes nominaux coordonnés, d’un complément déterminatif. Ou alors c’est parce que la conjonction ou paraît avoir été mise pour ni.

« De son prénom, Lucie sait seulement qu’il a un rapport avec la vue, et une sainte qu’on a invoqué beaucoup, dans le lointain passé chrétien, à propos des yeux. » (Philippe Sollers, L’éclaircie, éditions Gallimard, collection NRF, 2012, p. 38.) Pour saisir ce que Sollers a voulu dire, j’imagine qu’il faut introduire, dans la subordonnée complétive, la préposition avec, fâcheusement omise devant le groupe « une sainte ». Qu’un seul mot y manque, et la phrase se révèle dépourvue de cette grâce que son auteur atteint presque partout ailleurs. Le non-accord du participe passé, bien que cette omission ne soit que graphique, achève d’obscurcir le texte.

 

La préposition sur nécessite d’être répétée lorsque les différents termes qu’elle introduit sont séparés par un autre élément syntaxique, notamment par un adverbe :

« Un charnier immense exhalera des vapeurs fétides que les vents répandront sur toute l’Asie, puis l’Europe et par-dessus le Pacifique sur les Amériques. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, Gallimard, collection NRF, 1970, p. 432 ; la phrase est identique dans l’« édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, 2010, p. 508.) Puis sur l’Europe.

Dans cette phrase de Benacquista, les termes introduits par sur sont simplement coordonnés par et :

« [Paul Vermeiren] s’installa sous sa pergola pour siroter un doigt de porto dans la lumière déclinante, et méditer, en silence, sur la journée qui venait de s’écouler et celle qui se préparait. » (Quelqu’un d’autre, Folio, p. 256.) Telle que son auteur l’a voulue, la phrase n’est pas incorrecte. Cependant, à cause de la proposition subordonnée relative intercalée entre les deux termes coordonnés, tout lecteur préférerait trouver : « sur la journée qui venait de s’écouler et sur celle qui se préparait ».

 

Quant à la préposition par

« Exactement comme l’ascèse, la volupté fait basculer le physique dans le psychique : à force d’irriter les sens, que ce soit par le jeûne ou l’ivresse, par la chasteté absolue ou la débauche effrénée, on aboutit à une véritable frénésie spirituelle aux effets parfois spectaculaires. » (Nancy Huston, Journal de la création, Seuil, 1990, p. 180 ; réédité dans la collection Babel des éditions Actes Sud, p. 229.) Est-ce qu’il n’aurait pas été meilleur de répéter la préposition par après chaque conjonction ou ? Entre jeûne et ivresse, entre chasteté et débauche, il y a opposition : la répétition de la préposition par s’imposait donc, comme on la répète dans Répondre par oui ou par non. Non seulement la logique eût été préservée, mais la phrase aurait gagné en netteté et en énergie.

« Je me laisse volontiers abuser par les œuvres d’art non littéraires montrant des livres et les discours favorables à la lecture. Mais enfin, ce n’est pas parce que tout le monde lit des livres dans les films d’un cinéaste qu’il est plus intelligent, ce n’est pas parce que tel candidat à une élection parle de son enfance “où on était pauvre, mais où on avait des livres” qu’il est plus honnête ou plus capable […]. » (Charles Dantzig, Pourquoi lire ?, éditions Grasset, 2010, p. 105 ; et dans le Livre de Poche, p. 92.) La non-répétition de par, dans la première phrase, est très regrettable.

 

C’est d’un admirable roman de Patrick Besson, Belle-sœur, paru en 2007, que je tirerai mes derniers exemples, pour conclure (provisoirement) une liste déjà longue. Ils concernent les prépositions par et avec :

« Je croyais posséder la bombe atomique : révéler à Fabien que c’était moi, le vieux mec de cinquante ans avec qui Annabel avait couché pendant son absence. L’ennui, c’est que je sauterais avec, me fâchant d’un même coup avec mon frère et sa fiancée, mon unique amour. Ainsi que ma mère qui ne me pardonnerait pas d’avoir trahi son fils préféré. » (Patrick Besson, Belle-sœur, éditions Fayard, 2007 ; collection Points, p. 159.) Fabien Verbier est le frère de Gilles Verbier, le narrateur. Annabel Barroso, compagne de Fabien, a eu une brève liaison, restée secrète, avec Gilles. Au moment où il compose le récit que nous lisons, Gilles aime encore Annabel.

Il faudrait que le texte porte ici : « Ainsi qu’avec ma mère ». Il manque en outre une virgule devant la subordonnée relative, celle-ci étant explicative : « Ainsi qu’avec ma mère, qui ne me pardonnerait pas », etc.

Après les locutions à la fois, du même coup, en même temps, il n’est pas toujours nécessaire de répéter la préposition avec ; mais les lecteurs de la page doivent comprendre instantanément que ce n’est pas deux mais trois foyers de discorde que Gilles Verbier redoutait d’allumer. C’est donc pour éviter une équivoque supplémentaire que la répétition de la préposition est indispensable dès le début : « me fâchant d’un même coup avec mon frère et avec sa fiancée, mon unique amour. Ainsi qu’avec ma mère », etc. Enfin, pour que la multiplication des avec, qui résulte de nos corrections, ne choque pas l’oreille exigeante du lecteur, il serait bon de remplacer la formule « je sauterais avec » par quelque chose d’autre ; « je périrais dans l’explosion », par exemple.

Dans la phrase qu’on va lire, aurait-il fallu répéter par ? « Le destin de ma seconde épouse était d’être vexée par Annabel ou des filles comme elle, beautés solides et brillantes qui rayaient sa carrosserie fragile de femme moyen­nement jolie. » (Belle-sœur, Points, p. 160.) Patrick Besson a bien fait de ne pas répéter la préposition, puisque cette fois le groupe nominal apposé (« beautés solides et brillantes ») se rapporte aux deux termes coordonnés et non à un seul des termes, comme c’était le cas dans l’exemple précédent (« mon unique amour »).

La métaphore des beautés de diamant qui ne peuvent s’empêcher de rayer le métal trop terne de la fiancée – et future femme – du narrateur, métaphore piquante et malicieuse, est du meilleur Besson.

 

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commentaires

Fanny des Campagnes 18/04/2012 20:21

Dans le dernier tract de propagande d’Hollande, une promesse est libellée dans ce style que vous semblez tant apprécier. Hollande a choisi la syntaxe française modernisée :
"Pour refuser l’Europe de l’austérité, renégocier le traité Merkel-Sarkozy dans le sens de la croissance et l’emploi."
D’abord on dirait une blague ! car jusqu’à "traité" le texte est imprimé en caractères agrandis et rouges… Et puis bien sûr il manque une préposition là-dedans.

Chef Pingouin 21/05/2011 15:59


Diable, c'est vrai : la préposition a beau n'être qu'une cheville, de quel droit l'expédie-t-on comme un fâcheux ? Il est vrai que ces "oublis" écorchent non seulement la syntaxe, mais aussi
l'oreille. Il me semble aussi que "hormis" et "y compris" peuvent se passer de la répétition, non ?


Forator 21/05/2011 16:58



En effet, hormis et la locution y compris ne se répètent pas... Si je n’ai pas tenté de passer en revue toutes les prépositions, c’est parce
que je voulais surtout faire entendre ce que provoque l’omission des plus fréquentes d’entre elles.