Le chef-d’œuvre de Pierre Michon nous prouve que le phénomène de l’omission d’une préposition coordonnée n’était pas rare dans les années 1980 :
« Marianne une fois vint à Mourioux, au tout début de mon séjour, en mars, et il faisait beau. Je me dois justice : quoique peu touché par la Grâce, j’en conservais l’espoir [= l’espoir d’être touché par la Grâce, c’est-à-dire de parvenir à écrire], et avais d’ailleurs écrit quelque chapitre d’un petit texte exalté et pieusement moderne, où une encombrante “recherche” formelle vêtait des chevaliers en armure sortis de Froissart ou Béroul ; mais j’en étais heureux, voulais les [= ?] lui faire lire, et le souvenir de Marianne dans ce soleil d’hiver, m’enchante. » (Pierre Michon, Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984, « Vie de Georges Bandy », collection NRF, p. 139-140 ; et dans le poche de la collection Folio, p. 169.)
Il faudrait : « des chevaliers en armure sortis de Froissart ou de Béroul ».
D’autre part, si Michon a vraiment voulu que le groupe « quelque chapitre » soit au singulier, bizarrerie qui est perçue par l’œil mais qui trompe l’oreille, pourquoi renvoie-t-il à ce groupe par un pronom au pluriel dans le deuxième segment de la phrase ? Plutôt que d’une coquille ayant échappé à l’auteur comme au correcteur, il doit s’agir d’une modification apportée sur épreuve par un auteur qui n’a pas pris la peine de relire sa phrase jusqu’au bout.
« [L’abbé Bandy] ne se départit jamais non plus, pour la messe, de la précision sonore des mots, de l’ampleur déclamatoire de prélat et du décorum gestuel hautement sobre, que j’ai dits ; […] et j’imagine sa rage secrète, lorsqu’il débitait ses pompeux sermons à des paysans respectueux qui n’y comprenaient goutte et des paysannes séduites, comme un pauvre Mallarmé fascinant l’auditoire d’un meeting prolétarien. » (« Vie de Georges Bandy », dans Vies minuscules, Gallimard, collection NRF, p. 155-156 ; et Folio, p. 187-188.) Il est d’autant plus nécessaire d’expliciter la préposition à après le et, que les deux compléments coordonnés sont séparés l’un de l’autre par une subordonnée relative.
« [J]e ne savais pas que l’écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l’Afrique, l’écrivain une espèce plus avide de se perdre que l’explorateur ; et, quoiqu’il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et forêts, qu’en revenir cousu de mots comme d’autres le sont d’or ou y mourir plus pauvre que devant – en mourir – était l’alternative offerte aussi au scribe. » (« Vie d’André Dufourneau », dans Vies minuscules, Gallimard, collection NRF, p. 16-17, et Folio, p. 22.)
La locution prépositive en lieu de ne s’est employée avec le sens de « au lieu de » qu’aux XVIe et XVIIe siècles. « Plus pauvre que devant » signifie : plus pauvre qu’avant ; et « en mourir », qu’on lit entre deux tirets, sert à clarifier une comparaison alambiquée : pour l’audacieux qui attribue à l’acte d’écrire la mission d’explorer un territoire caractérisé par son immensité et par les mystères qu’il recèle, le risque d’« y mourir » (mourir en se perdant dans ce continent) est assimilable à celui d’« en mourir » (mourir de l’écriture). De telles subtilités rendent la phrase obscure à première lecture, mais ne sont pas aussi gênantes que le fait d’entendre manquer la préposition de entre « dunes » et « forêts ». Au moins Michon n’a-t-il pas pris alternative pour option.
Au milieu de ces phrases parfois splendides, à la syntaxe presque parfaitement classique, les prépositions omises sont autant de déchirures et d’accrocs. Elles rompent cruellement l’harmonie du style et l’unité du ton.
L’omission peut même faire naître une pénible équivoque, comme le montre un autre passage des Vies minuscules.
Le narrateur enfant fut mis en pension dans un lycée lointain. Il allait accéder au savoir et à la plus haute culture littéraire : « [J]’aurais des amis présentables ; je parlerais en sorte que moi-même et les autres, l’un pour sa délectation et les autres avec respect, sachions que j’habitais le cœur du langage quand ils erraient à ses entours ; le prix à payer était l’enfermement. C’était surtout renoncer à voir chaque jour ma mère, errer avec elle dans la tendresse des entours du langage. » (« Vies des frères Bakroot », dans Vies minuscules, Gallimard, collection NRF, p. 76, et Folio, p. 94.)
Si j’ai bien compris ce galimatias, l’auteur-narrateur a voulu dire ceci : entrer en pension, c’était pour lui accepter d’être séparé de sa mère, auprès de laquelle il ne faisait encore qu’« errer aux entours du langage ». Ces entours étaient tendres, puisque sa mère y vivait avec lui ; mais l’enfant allait devoir se couper de cette tendresse. Or, telle qu’elle est imprimée, la dernière phrase de l’extrait signifie que le prix à payer pour « habiter le cœur du langage » n’était rien d’autre qu’errer avec maman dans les entours du langage !… Soit l’exact contraire de ce que nous sommes censés comprendre.
La répétition de la préposition à est donc exigée par le sens : « C’était surtout renoncer à voir chaque jour ma mère, à errer avec elle dans la tendresse des entours du langage. » Et pour dissiper entièrement l’équivoque, je préconise de répéter aussi le verbe renoncer : « C’était surtout renoncer à voir chaque jour ma mère, renoncer à errer avec elle… »
Un mystère subsiste : quels sont, dans la première phrase, les référents des pronoms l’un / les autres ? Faut-il comprendre que l’un renvoie à cet autre pronom : moi-même ? Curieux dédoublement de soi.
J’ai déniché d’autres exemples de l’omission fâcheuse d’une préposition, qui remontent à plus de trente ans :
« “J’ai le ton de Bernanos et Claudel” / pas tout à fait juste, mais trop modeste car si son tour est moins sûr sa pensée va plus loin. » (Notes prises par Jean Grosjean après une conversation avec Malraux, en 1971, communiquées par leur auteur à Olivier Todd, qui les cite dans André Malraux : Une vie ; Gallimard, 2001 ; « Édition revue », collection Folio, p. 840.) Même pour dire que le ton de Malraux est une synthèse entre celui de Bernanos et celui de Claudel – pourtant si différents –, on répéterait la préposition. Est-ce Malraux qui a omis la préposition en parlant, ou Grosjean qui a simplifié ses paroles en les transcrivant ?
« Le monde craquait et la littérature remédiait à la tristesse, l’amertume et même la haine. » (Michel Déon, Mes arches de Noé, éditions de la Table Ronde, 1978 ; Folio, p. 79.) Michel Déon fait partie de mes écrivains de prédilection, mais il y a chez lui bien des négligences de syntaxe. Son habitude de ne pas répéter les prépositions, par exemple, n’a fait que s’invétérer.
« Toutefois, dans la majorité des cas, l’homme ne parvient pas à vivre en devant s’avouer qu’il est un salaud (et de cela, on doit se réjouir, car c’est là un frein mis à l’ambition, la cupidité et le cynisme). Il lui faut donc recourir à toute cette comédie de la respectabilité, en vue de sauvegarder les apparences, reconquérir sa propre estime, se persuader qu’il a droit à la considération d’autrui. » (Charles Juliet, Journal II 1968-1981, éditions Hachette, 1982, réédition de 1991 ; p. 229 ; passage daté de mai 1977.) La deuxième phrase n’est pas vraiment incorrecte (voir La préposition et les infinitifs coordonnés : dernières remarques). Par contre, dans la première, la non-répétition de à produit un heurt calamiteux : « à le cynisme ».
On peut aussi noter – mais c’est une simple maladresse – que la virgule mise entre « de cela » et « on doit » est superflue.
En revanche, dans les extraits qui vont suivre, la non-répétition est normale. Elle ne fait qu’exprimer une hésitation, entre deux nombres ou entre deux noms. Nous sommes ramenés au cas des entités indivises : « La curiosité des voisins ne va pas plus loin, la prudence l’emporte, et, au bout d’une ou deux minutes, porte et fenêtre sont refermées, le chuchotis décline, cesse, et tout retombe en sa tranquillité première. » (Léo Malet, Du rébecca rue des Rosiers, éditions Robert Laffont, 1958, chapitre XI ; texte consulté dans l’édition au format poche de la collection 10/18, p. 166.) « C’est là ce que me fut Annecy, que je quittai un matin de janvier ou février. » (Pierre Michon, « Vie de Georges Bandy », dans Vies minuscules, Gallimard, collection NRF, p. 135, et Folio, p. 163.)
En dehors de ce cas précis, pourquoi est-il si souvent nécessaire de répéter à et de ? Au moins parce que ces deux prépositions, rencontrant l’article défini masculin, fusionnent obligatoirement avec lui. Cette contrainte, de nature purement morphologique, n’existe pas pour les autres prépositions.
Petite précision. Ne confondons jamais l’article défini et le pronom personnel :
« – […] Il ne s’est pas servi d’instrument contondant, uniquement de son poing, et il m’a endormi juste ce qu’il fallait pour me fouiller et il a poussé l’amabilité jusqu’à ramasser mon pétard et le glisser dans ma poche. Un gentleman. » (Léo Malet, Du rébecca rue des Rosiers, chapitre XII, collection 10/18, p. 172. C’est Nestor Burma qui parle : il décrit à sa secrétaire Hélène la manière dont un mystérieux agresseur l’a mis hors de combat.) Dans la première de ces phrases, même si à était répété, il ne fusionnerait pas avec le, puisque ce mot est le pronom personnel C.O.D. et non pas l’article défini.
Je terminerai sur une phrase écrite dans les années 1970 :
« Parce que la langue n’est pas un instrument mais un organe et un destin, toute l’histoire de France affleure dans n’importe quelle page de Hugo, Aragon ou Giono. » (Régis Debray, Journal d’un petit bourgeois entre deux feux et quatre murs, éditions du Seuil, 1976 ; réédité par la Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2004, p. 155.)
Nous avons déjà observé que, devant certains noms propres commençant par H, l’élision de la préposition de n’est pas obligatoire. Certains grammairiens considèrent que l’emploi de la conjonction ou au sein de l’énumération favorise la répétition de la préposition, ce qui donnerait : « dans n’importe quelle page de (ou d’) Hugo, d’Aragon ou de Giono ». Mais telle qu’elle a été écrite par Debray, la phrase n’est pas incorrecte.