Chaque semaine apparaissent de nouveaux titres de films américains non traduits. Quelle aubaine pour les marchands de produits dérivés, puisque ça leur épargne des frais d’imagination et des coûts de typographie.
Mais il y a maintenant des livres qui arborent un titre en anglais, non traduit. Le plus souvent, ce titre est le titre original de l’œuvre. Parfois, il s’agit d’un titre anglais inventé pour l’occasion.
Les romans de James Ellroy sont publiés en France par les éditions Rivages. Le premier volume d’une trilogie écrite par ce prodigieux romancier s’intitule American Tabloid, le second American Death Trip, et le dernier Underworld USA. Inutile de préciser que la plupart des lecteurs français d’Ellroy ont des difficultés à articuler convenablement ces énoncés, notamment les deux derniers. Le deuxième n’est même pas le titre original, mais un titre spécialement forgé pour l’édition française du roman. Le troisième n’est autre que le titre général de la trilogie, détourné de son affectation initiale. Était-il donc si difficile de trouver un équivalent français au titre donné par Ellroy à ce dernier volume ? Blood’s a rover (ou plus exactement, selon l’usage actuel qui fait mettre une majuscule à chaque mot : Blood’s A Rover) : « Le sang est voyageur », « Le sang court sur la terre » ; cette dernière formulation étant celle retenue par le traducteur, Jean-Paul Gratias, à l’intérieur du livre, lorsqu’il traduit le poème d’Alfred Housman placé en exergue du roman.
Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie (essai paru aux États-Unis en 1928, première traduction française en 2007 aux éditions Zones). Pourquoi ne pas avoir traduit ce titre, plus simplement et plus fidèlement, par le mot Propagande ? En français, évidemment, on est censé mettre l’article : La propagande. Mais passons. Nous sommes bel et bien placés devant un refus de traduction. Que signifie ce refus ? Sert-il à suggérer qu’il y a là une notion typiquement américaine (voire allemande ou russe) et qu’il n’existe en France aucun terme adéquat pour la désigner ?
Une autre façon d’angliciser en profondeur le français consiste à introduire l’article indéfini dans toutes sortes de titres ou de sous-titres.
Le savant et le politique, par Max Weber, porte dans sa dernière édition le sous-titre suivant : Une nouvelle traduction (la Découverte, 2003). Jusque-là, l’usage normal consistait à mentionner, éventuellement : Nouvelle traduction.
L’essai que Fabrice Nicolino a fait paraître en 2007 aux éditions Fayard, La faim, la bagnole, le blé et nous, est sous-titré : Une dénonciation des biocarburants.
Jean-Michel Lou, Le petit côté : Un hommage à Franz Kafka (éditions Gallimard, collection L’Infini, 2010).
Casterman publie (en 2010) un épais recueil de récits de Jirô Taniguchi et l’intitule : Une anthologie. Ce titre est un pur pléonasme. Anthologie, qui veut dire étymologiquement « action de cueillir des fleurs », voire « bouquet de fleurs », signifie déjà « choix », « sélection ». Il n’est pas très intelligent de redire, sous la forme de l’article indéfini, que tout choix est subjectif et singulier.
Un merveilleux roman de Virginia Woolf met en scène l’épagneul de la poétesse Elizabeth Browning. Dans ses anciennes éditions françaises, ce roman portait le titre de Flush, biographie (Stock, 1935). Mais voilà qu’en 2010 les éditions le Bruit du Temps le rééditent, sous un titre mis au goût du jour : Flush, une biographie.
Aux éditions Flammarion, une série d’essais originaux et même décapants a vu le jour en 2009, chacun d’entre eux portant sur sa couverture un titre libellé en cursive et une illustration en style de dessin de presse signée Éric Doxat. Ces essais s’intitulent : Une histoire des haines d’écrivains (par Anna Boquel et Étienne Kern), Une histoire politique de la littérature (par Stéphane Giocanti), Une histoire de la langue de bois et Une histoire de la séduction politique (tous deux par Christian Delporte).
Une histoire de… : nouveau poncif.
Qui donc a mis à la mode cette tournure ? C’est peut-être la traductrice française du maître livre d’Alberto Manguel, A History of Reading (publié conjointement au Canada, en Angleterre et aux États-Unis en 1996 et paru en France deux ans plus tard, aux éditions Actes Sud). En intitulant sa traduction Une histoire de la lecture, Christine Le Bœuf semble avoir choisi l’anglicisme volontairement, pour souligner le caractère à la fois original et personnel de l’entreprise à laquelle s’est livré Alberto Manguel, son livre venant combler une lacune de nos études littéraires et répondre à un vœu exprimé par Jorge Luis Borges et par Roland Barthes. En outre, ce titre apparaît sur la couverture d’un livre magistral et volumineux. Si l’auteur revendique le caractère subjectif de son approche, non sans malice, c’est pour mieux se faire pardonner le sérieux universitaire dont il fait preuve et l’exhaustivité de ses recherches, dont tout le livre témoigne. Ce titre français provocateur, donné par antiphrase, modifie les connotations du titre anglais, A History of Reading, qui est, dans sa forme, parfaitement classique et même dépourvu de toute affectation.
Depuis qu’ils ont été imités par tant d’essayistes trop timorés pour assumer la responsabilité d’un titre commençant par Histoire de…, à l’ancienne, il s’avère qu’Alberto Manguel et sa traductrice nous ont légué un modèle qui s’est rapidement affadi.
Mais déjà Michel Foucault avait donné pour titre à l’un de ses livres : Naissance de la clinique : Une archéologie du regard médical (Presses universitaires de France, 1963). Lucien Rebatet avait intitulé son essai sur la musique : Une histoire de la musique (éditions Robert Laffont, 1969 ; réédité dans la collection Bouquins, en un plantureux volume d’environ huit cent soixante pages). Rebatet faisait alors lui-même référence à Une histoire de la littérature française, par Kléber Haedens (éditions Julliard, 1943). Et avant eux, Maurice Barrès avait publié un ample récit de voyage qui s’intitulait Une enquête aux pays du Levant (éditions Plon, 1923). On ne saurait reprocher à ces auteurs de mal écrire. Par conséquent, comment faut-il interpréter leurs titres ?
Dans le cas de Rebatet, est-ce parce qu’il se savait infréquentable que cet écrivain a choisi, pour un livre qui s’efforce de contenir l’histoire et la description de toutes les musiques, en allant de l’Antiquité à Boulez, ce titre qui ne pouvait alors apparaître que comme une bizarrerie, teintée de fausse modestie ?
En urgence.
Ah, l’affreux « en urgence » !…
« “Le train est actuellement stoppé en pleine voie. Pour votre sécurité, veuillez ne pas tenter d’ouvrir les portes. Merci de votre compréhension.” / […] On a entendu des bruits de bouchon : les écouteurs étaient retirés en urgence dans toute la rame. Les têtes ont commencé à s’agiter. » (Stéphane Daniel, L’amour frappe toujours deux fois, éditions Rageot, 2010, p. 148. Pour ajouter à notre perplexité, le narrateur désigne sottement par le nom rame la voiture dans laquelle il s’est installé, alors que ce mot devrait désigner l’ensemble des voitures ou des wagons dont un train est formé, avec ou sans la motrice.)
« Les deux surveillants accourus en urgence eurent les plus grandes difficultés à le maîtriser, sous le regard d’une centaine de spectateurs sidérés. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 1 : 100 jours en enfer ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 338.)
[Paragraphe ajouté en 2015.] « En février 1964, le président gabonais, Léon M’Ba, très francophile et fidèle de Foccart, est renversé par une poignée de militaires mutins qui le remplacent par un de ses opposants, Jean-Hilaire Aubame. […] / Maurice Robert [= le responsable des activités du S.D.E.C.E. en Afrique] s’envole aussitôt pour Libreville, tandis que des parachutistes français venus du Sénégal et de Centrafrique sont envoyés en urgence dans la capitale gabonaise. L’assaut du camp militaire de Baraka, où les mutins se sont retranchés, se solde par une quinzaine de morts. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 61.) En ce passage, d’urgence aurait convenu.
« Comment trouver de l’argent ? se demandait Barras qui devait dénicher en urgence six cents millions de francs. Il voulait durer et c’en était le prix. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 308.) Dénicher de toute urgence.
Semblent avoir disparu les expressions : en hâte, en toute hâte, en grande hâte, en catastrophe, dare-dare ; et même : à toute vitesse.
En charge !
La locution prendre en charge, attestée dès les années 1920, est devenue courante à la fin des années 1940. Elle avait d’abord un sens très concret, notamment dans le langage des chauffeurs de taxi, où prendre en charge un client signifiait : le faire monter, le charger, à bord de son véhicule. Puis elle a pris un sens abstrait : prendre soin, assumer la responsabilité de quelqu’un ou de quelque chose. Elle est suivie d’un complément, mais il s’agit du complément d’objet direct du verbe transitif prendre : une entreprise prend en charge des travaux, vous prenez en charge un blessé, Untel ne sait pas se prendre en charge, etc. Prendre quelqu’un ou quelque chose à sa charge est une expression de sens voisin.
Mais à présent, nous entendons à la radio qu’Untel « était en charge de préparer les élections ». On construit « en charge » avec le verbe être et on rattache au nom charge un complément introduit par de, ce complément pouvant être un infinitif ou un nom. Alors qu’il est si simple de dire : chargé de préparer.
« Cette originalité séduit le général de Gaulle, qui fait [d’Alain Peyrefitte] un de ses collaborateurs, en charge notamment du dossier algérien et des questions européennes. » (Benjamin Stora, Le mystère de Gaulle : Son choix pour l’Algérie ; éditions Robert Laffont, 2009, p. 200.)
Grégory Jarry et Otto T., Petite histoire des colonies françaises, tome 4 : La Françafrique (éditions Flblb, 2011, p. 9 – mais les pages ne sont pas numérotées) : « En 1940, alors que les Allemands occupaient la France, Jacques Foccart, installé dans l’Orne, monta un négoce de bois et fit de juteuses affaires avec l’organisation Todt, un groupe industriel nazi en charge de la construction du Mur de l’Atlantique. » Chargé de la construction, ou chargé de construire…
« La conservatrice de la Bibliothèque nationale, en charge du Cahier [= le volume des Cahiers de la NRF consacré à Brice Parain en 2005], avait sélectionné, dans la correspondance Parain déposée rue de Richelieu, une lettre de Fontenoy à son ami, envoyée depuis Moscou en 1925, et une autre, datée du 31 octobre 1953, de Parain à Renée Fontaine, leur relation commune. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 25.) « Fin août [1933], ça le reprend, Fontenoy essaie […] d’entrer en relation avec Trotski. Il est éconduit. L’un des frères Molinier, en charge de la protection du proscrit, n’a pas apprécié son rentre-dedans. » (Fontenoy ne reviendra plus, Stock, p. 203.) Cher Guégan, souvent génial, parfois paresseux…
Et nous lisons, dans la conclusion du récent Une histoire de la séduction politique, par Christian Delporte : « En charge de l’affiche destinée aux panneaux commerciaux, [Jacques Hintzy] soumet Simone Veil à une séance de photos et retient un cliché où, tendrement souriante, son visage irradie comme celui de la Madone. » (Une histoire de la séduction politique, éditions Flammarion, 2011, p. 343.) Noter aussi l’adjectif « souriante », qui se trouve fâcheusement apposé au groupe nominal « son visage »…
Incorrect, le général de Gaulle ? L’anglicisme que nous condamnons, dont l’emprise est aujourd’hui si forte, s’est bel et bien échappé de la plume de l’écrivain et orateur néoclassique, dans un passage devenu célèbre du troisième volume de ses Mémoires de guerre, paru à la fin des années 1950 : « Suivant moi, il est nécessaire que l’État ait une tête, c’est-à-dire un chef, en qui la nation puisse voir, au-dessus des fluctuations, l’homme en charge de l’essentiel et le garant de ses destinées. » (Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome III : Le salut, 1944-1946 ; librairie Plon, 1959, p. 240 ; dernière réédition dans la collection Pocket, p. 343.) À moins que l’expression ne soit acceptable, lorsque le complément désigne une abstraction ? Mais j’en doute.
De fait, l’expression lui venait facilement : « Pour beaucoup des hommes qui étaient en charge des relations extérieures, l’accord avec l’Angleterre était une sorte de principe. Quand, du fait des Britanniques, cet accord se trouvait rompu, ce qui paraissait essentiel c’était de le rétablir […]. » (De Gaulle, Le salut, librairie Plon, 1959, p. 195.) Je crois que c’est de Gaulle qui a importé l’anglicisme sur notre sol.
Tournure encore plus étrange : « Mettons que, comme toute nouveauté qui nous croit nés en même temps qu’elle, ces dalles [dont on a recouvert les trottoirs de Vesoul] auraient en charge de nous apprendre qu’il fait bon être pedibus, et que nos pas en seront ragaillardis. Rien que ça ! » (André Blanchard, Autres directions : carnets 2006-2008 ; éditions du Dilettante, 2011, p. 175.)
Dans les romans qu’il écrit pour de jeunes lecteurs, Michel Honaker fait tenir à ses personnages les propos suivants : « – La société de maintenance qui est en charge de tout le système nous coûte assez cher. Mon patron veut lui coller un procès… » « – Je n’exclus rien, sinon que Millifer appartenait à la Commanderie, une confrérie d’érudits en charge de veiller [sic] sur les pratiques en [sic] sorcellerie à travers le monde. » (Michel Honaker, Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable, éditions Flammarion, collection Tribal, 2010, p. 72 et p. 75.)
En revanche, la locution « en charge » est ancienne et tout à fait correcte, tant qu’on n’y adjoint pas de complément. « On dit qu’un homme est en charge, pour signifier qu’il exerce une charge, et qu’il en fait actuellement les fonctions ; qu’il est hors de charge, quand le temps de son exercice est expiré » (Dictionnaire universel de Furetière). C’est ainsi que Philippe de Saint Robert a pu écrire, dans Le Monde du mardi 10 novembre 1981 : « M. François Mitterrand a déjà, dans le passé, alors qu’il n’était pas en charge, mis en cause le Conseil constitutionnel : “C’est, écrivait-il, l’institution que je mets en cause. […]”. »
Il y a pourtant incorrection de langue lorsque Michel Honaker fait dire à un personnage : « – […] Je suis Quartz. C’est moi qui suis en charge, ici. » Et plus loin : « – […] Vous êtes en charge. Je veux un rapport toutes les six heures. » (L’Enchanteur de Sable, p. 60 et p. 68.) Le dénommé Quartz est simplement le fonctionnaire responsable de l’enquête policière ; il n’exerce aucune magistrature, n’occupe aucune charge élective. Dans le second passage cité, ce même Magnus Quartz s’adresse au lieutenant de police Bob Single pour lui confirmer que c’est à lui qu’il confie l’enquête proprement dite, celle qui sera menée sur le terrain.
De nos jours, les phrases qui contiennent cette expression devraient paraître d’autant plus étranges qu’elles évoquent l’image d’un homme ou d’une femme qui serait branché sur une prise de courant, « en charge » comme la pile d’un appareil électrique (laquelle se trouve alors en cours de chargement, donc n’est pas encore chargée…).
Sous contrôle ?
Au début du XXe siècle, Nicolas II a succédé à son père Alexandre III. « À ce moment-là la police secrète du tsar, l’Okhrana, ne chôme pas. Très puissante, elle peut perquisitionner, arrêter, déporter sans rendre de compte<s>. / La Russie est alors un pays totalement sous contrôle et quasiment en état de siège. » (Irène Cohen-Janca, Staline, documentaire pour enfants publié dans une petite collection des éditions Actes Sud, intitulée « T’étais qui, toi ? » ; 2010 ; p. 35 ; illustrations de Guillaume Long, relevant d’une sorte d’esthétique du rire forcé.)
On se demande bien ce que signifie cette expression, « sous contrôle », employée le plus souvent sans le moindre complément. Sous le contrôle de qui, de quoi ? Elle signifie souvent qu’un endroit où sont rassemblés des gens est placé sous la surveillance d’une autorité, voire de la police. L’expression n’est pas toujours aussi péjorative que dans la phrase d’Irène Cohen-Janca. Mais vive le flou.