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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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Lundi 16 avril 2012 1 16 /04 /Avr /2012 09:02

Chacun sait que le titre A midsummer night’s dream se traduit en français par : Le songe d’une nuit d’été ; et cela, bien que le titre original commence par l’article indéfini (certes, j’ignore si cet a – l’article indéfini de la langue anglaise – est ici le déterminant de night ou celui de dream). Une autre traduction consisterait en ceci : Un songe de nuit d’été ; mais un tel titre serait peu élégant, et surtout il serait fort peu intelligible à l’oreille. Une autre traduction encore consisterait à dire : Songe d’une nuit d’été, sans article devant le premier nom. La fluidité, la musicalité de l’original anglais seraient perdues, mais l’énoncé resterait du français.

Celle qu’il faut éviter à tout prix, c’est la « traduction » qui, mettant l’indéfini devant les deux termes emboîtés, aboutirait à ce monstre : Un songe d’une nuit d’été. Il y aurait là une double indéfinition, ou indétermination, structure par laquelle on ne fait que poser du flou sur du flou. Avant une époque récente, personne n’aurait voulu articuler, à l’oral ni à l’écrit, de pareils énoncés. Maintenant, on les voit se multiplier.

« L’allitération est une répétition d’un même son consonne [sic]. » Cette définition, dont je ne connais pas l’auteur, est citée par plusieurs sites différents, tous destinés à des élèves de collège et de lycée. Sa formulation est d’une gaucherie qui étonne. On dirait que les professeurs ne connaissent plus consonantique. D’autre part, c’est à l’article défini qu’il convient de recourir lorsque le nom est suivi d’un complément qui le détermine : « L’allitération est la répétition d’un même son… » (ajoutons que l’adverbe même est de trop).

« En jetant un coup d’œil par une porte entrebâillée, Lauren eut une vision furtive d’un bar bondé de clients. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 257.) Eut la vision furtive d’un bar…

« [V]enait un moment où la chanteuse, sur le point de finir, tenait les auditeurs en haleine, dans une impatience admirablement entretenue d’un retour du thème. » (Pascal Bruckner, Parias, éditions du Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 184.) Dans l’impatience d’un retour… Mais ici, le choix de la double indétermination n’endommage pas autant le style que dans les extraits déjà cités, car la phrase suivante montre que l’auteur connaît le bon usage : « Et l’affaissement chromatique de sa voix, à peine soutenue par le pincement d’une corde, préludait à la naissance d’une nouvelle variation. » Il n’est donc pas impossible que la fausse note initiale ait été voulue.

« Je crois que j’avais envie d’être une femme, c’est-à-dire de ressembler à une idée qu’on peut se faire d’une femme, au sens social du mot, en tout cas à l’idée que je m’en faisais […]. » (François Taillandier, Option Paradis, éditions Stock, p. 65. Propos d’un personnage féminin, rapportés au discours direct.)

« Alex remarqua, sur un portique, deux harnachements qui ressemblaient vaguement à des survêtements […]. Probablement des tenues portées par des astronautes. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, 2005 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 248.) La traductrice n’a pas respecté le texte original, où nous lisons : « He supposed they must be the outfits worn by astronauts. » Ce qui se traduit ainsi : « Il se dit que ce devait être la tenue que portaient les astronautes. » (Penser au singulier distributif du français.)

« Hemingway avait aussi mis au point une “théorie de l’iceberg” : les faits flottent sur l’eau, la structure doit être invisible (“seul un huitième d’un iceberg dépasse de la mer”). Le lecteur comprend tout ce qui n’est pas écrit sur la page. » (Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 63.) Le traducteur qui s’est occupé de cette phrase d’Hemingway a-t-il vraiment écrit cela ? J’aurais mis : Seul un huitième de l’iceberg…

« Pour Mannoni, ce qui a poussé l’homme blanc à la conquête du monde et au colonialisme qui en a résulté, ce n’est pas, principiellement, la poursuite économique du profit. Cette passion du gain n’est qu’une manifestation d’une psyché plus globale, celle de Prospero, le conquérant, poussé par le désir de surpasser le père (i. e [sic] par le complexe d’infériorité adlérien). » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 119.) N’est que la manifestation d’une psyché plus globale. Car il n’est pas utile d’indiquer que ce n’en est – de cette « psyché » globale – qu’une manifestation parmi d’autres.

Dans la longue liste que dresse Françoise Héritier des choses, des actes, des sentiments qui font le sel de la vie, il y a ceci : « s’obnubiler un temps sur une rencontre à venir ou sur un point précis d’un argument qu’il faut encore débrouiller ou sur la meilleure façon d’exposer une idée » (Françoise Héritier, Le sel de la vie, éditions Odile Jacob, 2012, p. 46). On aurait dit naguère : « sur tel point précis d’un argument ».

Un récent volume de la série de bande dessinée XIII mystery (au fait, comment doit-on prononcer ce titre ?) nous donne à lire un dialogue où il est rapporté que la CIA a découvert dans l’appartement occupé par un suspect « une copie d’un document confidentiel du FBI », et qu’auparavant la NSA avait capté « des bribes d’une conversation » entre deux personnages politiques israéliens… (Dessins de François Boucq, scénario de Didier Alcante, Colonel Amos, éditions Dargaud, 2011, p. 9.) Dans le français normé de mon enfance, tout le monde disait encore : les bribes d’une conversation ! Et parler de la copie d’un document ne veut pas dire que ce soit la seule copie existante dudit document !

Mais la double indétermination figure déjà dans Simenon :

Betty Etamble essaie d’imaginer à quoi ressemble l’appartement que sa nouvelle amie Laure Lavancher, veuve d’un grand médecin, possède encore à Lyon. « Y avait-il [= dans cet appartement] une horloge qui marquait des minutes plus longues que partout ailleurs et, dehors, nuit et jour, comme un rappel d’une autre vie, le passage bruyant des autos ? » (Georges Simenon, Betty, éditions Presses de la Cité, 1961 ; réédition dans la collection Presses Pocket, p. 74.) La phrase est belle, pourtant.

 

N’étant pas redoublée, l’indétermination semble admise lorsqu’un groupe nominal précédé de l’article indéfini possède un complément précédé de l’article défini :

« Le salon Verdurin passait pour un temple de la musique » (Proust, Sodome et Gomorrhe, 1922 ; dans À la recherche du temps perdu, éditions Gallimard, collection Quarto, p. 1412.)

On trouve une construction similaire dans Musset, mais elle est moins satisfaisante : « Il y avait dans tout ce que disait Desgenais un air de conviction si simple et si profond, une si désespérante tranquillité d’expérience, que je frissonnais en l’écoutant. Pendant qu’il parlait, j’éprouvai une tentation violente d’aller encore chez ma maîtresse, ou de lui écrire pour la faire venir. » (Musset, La confession d’un enfant du siècle, Première partie, chapitre III.) Au lieu de : « la tentation violente d’aller… ».

Dans certains textes traduits de l’anglais, cette forme d’indétermination est injustifiable :

« À la fin de sa première semaine à Pointe Blanche, Alex dressa une liste des six autres pensionnaires. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Hachette, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 153.) Dressa la liste des six autres pensionnaires.

Face à la construction de la phrase suivante, en revanche, j’avoue être dubitatif : « Damian Cray est un porte-parole de Greenpeace et il a conduit le mouvement de protestation contre les forages de pétrole sur les territoires sauvages d’Alaska […]. » (Anthony Horowitz, Jeu de tueur, quatrième aventure d’Alex Rider, traduction d’Annick Le Goyat, éditions Hachette, 2003 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 94.) Il serait inexact d’affirmer : « est le porte-parole de Greenpeace », Greenpeace ayant toujours eu de nombreux porte-parole ; mais est-on obligé de dire : « est l’un des porte-parole de Greenpeace » ? Il me semble que la traductrice a simplement retrouvé le modèle qu’illustrait la phrase de Proust.

L’omission de tout article devant le premier nom me paraît pour le moins étrange :

« [J]’aime médiocrement [le Concerto pour violon de Brahms], sauf dans l’interprétation qu’en a donnée Ginette Neveu : je le trouve d’un drapé assez lourd, et interminable son exposition orchestrale, presque aussi morbide que le Double Concerto pour violon et violoncelle, que j’avais tant aimé, autrefois, comme exemple même de la profondeur. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, éditions Gallimard, 2011, collection NRF, p. 83.) Comme l’exemple même de la profondeur… Autre bizarrerie de syntaxe : l’adjectif morbide devrait se rapporter au groupe « son exposition orchestrale » mais il qualifie en réalité le Concerto pour violon, ce que prouve la comparaison qui est faite entre celui-ci et le Double Concerto pour violon et violoncelle (du même Brahms).

 

Il y a des cas où l’article indéfini entre en contradiction avec l’idée exprimée par les mots qui suivent le nom :

« Le courant continu ne peut d’autre part être véhiculé à plus de trois kilomètres [de distance] dans ces câbles, inaptes à supporter des tensions élevées indispensables aux transmissions lointaines. » (Jean Echenoz, Des éclairs, éditions de Minuit, 2010, p. 23.) Pour que la phrase soit correcte, et logique, il faudrait : « inaptes à supporter les tensions élevées indispensables aux transmissions lointaines ». Pour conserver l’indéfini, il faudrait transformer la phrase et dire par exemple : « inaptes à supporter des tensions élevées, celles-ci étant pourtant indispensables aux transmissions lointaines ».

Il en est de même dans les énoncés que voici : « C’est un jeu favori des enfants », « C’est un cinéaste sur lequel on a le plus écrit »… Formulations que nous entendons couramment à l’oral et que parfois nous lisons.

Si l’on examine tous ces exemples avec attention, on constate que l’incompatibilité est entre l’article indéfini et la présence du superlatif (« le plus ») ou de l’idée de superlatif (« indispensables », « favori »…) au sein du complément.

Je me demande si le passage suivant n’est pas une autre illustration de ce phénomène : « [Horace Tumelat] a gardé de son enfance plus que modeste la peur des lieux snobs où un certain maniérisme est de rigueur. Et pour lui, ce salon de thé chic, plein de vieillardes enfanfreluchées, constitue un temple de la futilité triomphante. » (San-Antonio, Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants, éditions Fleuve Noir, 1981, p. 30.) L’indéfini mis devant temple s’accorde mal avec la présence de l’adjectif triomphante dans le complément. Triomphant est voisin de suprême. Pour remédier à cette incohérence, il suffirait d’ajouter un élément : « constitue un des temples (ou l’un des temples) de la futilité triomphante ».

 

Et ça, c’est correct ?

« Elle n’a pas l’intention d’avoir d’enfants pour le moment. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 196.)

Il me semble qu’il faut nécessairement écrire : « d’avoir un enfant » ou « d’avoir des enfants ». Il faut résister à la tentation de choisir la forme réduite de l’article indéfini. (Rappelons que forme réduite s’oppose à forme pleine, cette dernière étant : des.)

Dans d’autres circonstances, on emploie des là où il faudrait un simple de : « Il n’est donc pas surprenant que François Furet ait dépoussiéré des “hommes complets” comme Tocqueville et Guizot, qui avaient été à la fois journalistes, historiens et hommes de gouvernement, mais que les historiens “méthodistes” ne considéraient pas comme des véritables savants. » (Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question ; éditions Agone, 2010, p. 186.) Mais j’en ai déjà parlé ailleurs, dans l’un de mes premiers billets.

 

Enfin, cette phrase de Richard Millet nous pose un problème d’ordre plutôt stylistique que grammatical : « Je pourrirai à l’ombre des grands hêtres et des sapins, moi qui, enfant, dans la pente du pré Saint-Martin […], aimais tant observer, jour après jour, la décomposition d’insectes au fond de rigoles et de flaques étincelant au crépuscule comme des feuilles d’or sur le crâne d’un roi mort. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, p. 13.) La succession des indéfinis rend la phrase assez confuse.

On peut écrire : « la décomposition des insectes ». Mais je penche pour une autre transformation : « la décomposition d’insectes au fond des rigoles et des flaques », puisque ces noms sont suivis d’un participe présent qui en restreint et en précise la signification.

 

Par Forator
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Jeudi 22 mars 2012 4 22 /03 /Mars /2012 13:31

Un précédent billet (« Eh bien », « eh oui » : vont-ils disparaître ?) a déjà été consacré au phénomène du remplacement de l’interjection eh par la conjonction et.

Je publie ce bref supplément pour en citer de plus récentes illustrations, mais aussi pour parler d’un roman qui m’a plu.

Celui qui parle est professeur dans une académie de peinture et, accessoirement, créateur d’« installations » :

« – […] [J]e cite toute la liste des artistes qu’admirent – ou prétendent admirer – les bourgeois : en fait, ils font semblant d’admirer parce qu’ils savent que ça vaut cher… et tous ces artistes, je les dénonce comme autant de “menteurs”. Et bien figure-toi que je vais conclure cette liste en posant un acte de rupture, qui sera en même temps une proposition artistique. » (Bernard Buci, Les Huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 139.)

Une jeune femme demande au peintre Nitchevo, dont elle est amoureuse, de lui révéler son véritable prénom : « – […] [J]e ne connais même pas ton vrai prénom, dis-le moi [sic] dans l’oreille, je suis sûre que je l’aime déjà… Si, je t’en prie… Gilles ? Et bien voilà, Gilles. » (Les Huiles, p. 228.)

Bien qu’il n’ait pas fait parler de lui, et cette indifférence des critiques littéraires patentés me paraît inquiétante, Les Huiles est très remarquable, très original, et pas simplement parce qu’il s’agit d’un premier roman. Son auteur, Bernard Buci, sait évoquer la touche et la couleur. Il décrit les matières et les volumes à la manière dont en parlent les peintres, ce qui donne à ses descriptions de lieux et de personnages une densité matérielle ou charnelle qu’on n’avait plus sentie en littérature depuis la fin du Nouveau Roman. En outre, un siècle de débats sur la peinture y est résumé en une série de dialogues étincelants, qui se nouent au fil des chapitres entre des personnages variés et complexes. C’est, sur les années 1980, le roman français que j’attendais.

Ce que l’auteur laisse entendre à propos de l’histoire de l’art vaut aussi pour la langue française : nous allons vers l’oubli de ses ressources héritées, et nous tirons de cet amoindrissement, subi autant que volontaire, une sorte de fierté.

Le livre contient, hélas, d’invraisemblables fautes d’orthographe et aussi quelques impropriétés lexicales (à la page 93, l’auteur confond les voix qu’espère recueillir un homme politique avec les soutiens dont il dispose avant une élection ; un parquet en point de Hongrie est dit parquet « au » point de Hongrie, p. 175 ; p. 197, le verbe hoqueter est mis pour claudiquer ; p. 258, à propos d’une voix, graveleuse est mis pour gouailleuse ; p. 265, « précautionneux de » est mis pour « précautionneux avec » ou pour « ménager de »), et certaines phrases contiennent plusieurs fois l’adverbe bien ou l’adverbe même. Souhaitons que les éditions Michel de Maule nous en offrent un jour une réimpression corrigée.

 

Par Forator
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Jeudi 22 mars 2012 4 22 /03 /Mars /2012 11:26

La mère de la narratrice du dernier roman de René Reouven évoque son ancêtre Valentine Roch, « simplement l’une de ces filles de famille pauvre qui se plaçait, comme on disait alors, chez des patrons d’une classe sociale plus aisée » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 45).

Il n’y a pas de raison que le verbe « se plaçait » soit accordé avec le pronom une, alors que la phrase évoque précisément les nombreuses jeunes filles qui devenaient domestiques au XIXe siècle et la banalité même de leur condition !

« Il m’a alors jeté l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant”, puis il est reparti d’un pas rapide. » (Un trésor dans l’ombre, p. 158.) Même si l’orthographe en paraît correcte, il serait absurde d’écrire : « l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifiés de “sanglants” ». Ici, la seule solution rationnelle consisterait à mettre : « Il m’a alors jeté un regard que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant” ».

Mais s’il n’y a pas de pronom relatif, l’ajout d’une virgule peut fournir une transition nécessaire et suffisante entre l’expression au pluriel amorcée par « un de ces » et le singulier des participes et des adjectifs possessifs :

« – C’est le plus grand cardiologue de Georgie et peut-être d’Amérique : le docteur Goods. / – Ce nom-là me dit quelque chose. Encore un de ces grands spécialistes, embusqué au fond de son laboratoire et se prenant pour le nombril de l’univers ! » (Lieutenant X [alias Vladimir Volkoff], Comment j’ai capturé un fantôme, dixième aventure de Larry J. Bash, éditions Hachette, collection Bibliothèque verte, 1984, p. 75.)

Dans cette phrase, la présence de l’adjectif « grands » suffit à faire du syntagme introduit par « de ces » un ensemble clos et complet. L’adjectif « embusqué », au singulier, puis le possessif « son », également au singulier, se laissent alors aisément rattacher au pronom « un », qui précédait ce syntagme.

Cette phrase est correcte. Comme il est naturel au sein d’un échange de propos au discours direct, le tour est oral, plus oral que ne le serait la phrase : « Encore un de ces grands spécialistes embusqués au fond de leurs laboratoires et se prenant chacun pour le nombril de l’univers ! » En revanche, sous la forme suivante, la phrase serait beaucoup moins acceptable : « Encore un de ces grands spécialistes, qui est embusqué au fond de son laboratoire et se prend pour le nombril de l’univers ! »

J’avais déjà étudié le problème. Voir : « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel. Depuis la publication de ce billet, d’autres exemples fâcheux sont venus me déconcentrer au cours de mes lectures. Ce sont eux qui m’ont incité à donner une suite à ce premier billet. Les nouveaux exemples que j’ai relevés comportent tantôt le syntagme « un de ces », tantôt « un des » :

« Au même instant, la porte de l’une des casemates située à trois mètres d’Henderson grinça […]. » (Robert Muchamore, Henderson’s boys, tome 4, Opération U-Boot, roman traduit de l’anglais par Antoine Pinchot ; éditions Casterman, 2011, p. 19.) D’une casemate située…

Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 347 : « [Matzneff] est l’un des premiers intellectuels français à s’être engagé pour le combat du peuple palestinien (dans Le Carnet arabe, 1971). »

Il arrive à Beigbeder de citer tel ou tel écrivain classique. Nous le voyons citer Huysmans dans une autre page de son livre. Or cette citation ne semble pas lui avoir mis la puce à l’oreille. Elle montre pourtant qu’on a longtemps mis au pluriel le participe passé, au sein d’une relative déterminative ayant pour antécédent un groupe de mots introduit par « un des » :

« Rappelons ce que Huysmans dit de Virgile dans À rebours, paru dix ans plus tôt [que Paludes] : “l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; […]” (Premier bilan après l’apocalypse, p. 410, note en bas de page).

Le choix aberrant que fait Jacques Aubert dans son introduction aux œuvres complètes de Joyce, dans la Pléiade, s’explique par la même erreur de raisonnement, ou absence de raisonnement :

« Il est cependant moins important de s’interroger sur une incompréhension passée [de l’œuvre de Joyce] que sur une méconnaissance aussi actuelle que générale : car il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager son lecteur. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.) Il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager leurs lecteurs, cela va de soi.

J’espère qu’on me pardonnera la longueur de l’extrait qui va suivre. J’ai tenu à conserver dans la citation tous les éléments nécessaires à l’analyse de la construction qui apparaît en gras :

« Sur la piste de danse, une dizaine de filles ondulaient lentement sur une sorte de rythme disco-rétro. Les unes étaient en bikini blanc, les autres avaient enlevé leur haut de maillot pour ne garder que le string. Elles avaient toutes autour de vingt ans, elles avaient toutes une peau d’un brun doré, un corps excitant et souple. Un vieil Allemand était attablé à ma gauche devant une Carlsberg : ventre imposant, barbe blanche, lunettes, il ressemblait assez à un professeur d’université à la retraite. […] / Plusieurs machines à fumée entrèrent en action, la musique changea pour être remplacée par un slow polynésien. Les filles quittèrent la scène pour être remplacées par une dizaine d’autres, vêtues de colliers de fleurs à la hauteur de la poitrine et de la taille. […] / […] Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendait, toujours vêtue d’un string blanc, avant de remonter sur scène. Elle s’approcha aussitôt, s’installa familièrement entre ses cuisses. Ses jeunes seins ronds étaient à la hauteur du visage du vieillard, qui rougissait de plaisir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 106-107.)

Ajouter une virgule entre « l’une des filles » et la relative « qui attendait » ne serait pas suffisant ; car ce sont toutes les danseuses du premier numéro qui attendent le moment de remonter sur la scène, et non pas seulement l’une d’entre elles. Il faudrait revoir toute la fin du passage, et par exemple écrire : « Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendaient avant de remonter sur scène. Toujours vêtue d’un string blanc, la fille s’approcha aussitôt », etc.

Voici la plus ancienne attestation que j’aie trouvée de cette construction défectueuse : « “Un des faits qui m’a permis d’établir ma conception de la psychologie individuelle, c’est la démonstration du sentiment d’infériorité plus ou moins conscient qui existe chez toutes les femmes et chez toutes les petites filles du simple fait qu’elles sont femmes. […]” (Adler). » (Henry de Montherlant, Les lépreuses, 1939, « Appendice » ; Folio, p. 243.) Montherlant cite la traduction d’un texte du psychologue Alfred Adler, manifestement telle qu’elle existait à son époque, sans corriger la faute qu’elle contenait.

 

Par Forator
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 12:10

Chasser, renvoyer ou licencier, cela devient virer :

« – […] Troisième erreur : j’ai poursuivi Yassen alors que les ordres étaient de le laisser filer. Ça, c’était le plus grave. Pourtant Blunt ne m’a pas viré. J’ai été rétrogradé. » (Paroles adressées au jeune Alex Rider par son parrain Ash, dans Snakehead d’Anthony Horowitz, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 194.) Le même homme emploie successivement un terme relevant du parler familier, le verbe virer, et un terme de niveau soutenu, le verbe rétrograder. Le texte anglais ne présente pas de telles ruptures : « And finally, chasing after Yassen when the whole point was to let him get away. That was the final nail in my coffin. Blunt didn’t fire me. But I was demoted. » Le verbe to fire veut dire « renvoyer », c’est de l’anglais courant et non pas familier. (Amusante, la traduction de « That was the final nail in my coffin » par : « Ça, c’était le plus grave » !)

« Cette année-là [= en 1998], les prix [sic] principaux avaient négligé de rendre hommage aux Particules élémentaires de Michel Houellebecq, et, depuis des mois, le cas Houellebecq* agitait la France. Des profs s’étaient élevés contre sa sexualité explicite ; l’auteur avait été viré de son propre groupe littéraro-philosophique pour hérésie intellectuelle. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 30 ; l’astérisque indique qu’une expression est en français dans le texte.) Or voici le texte anglais qui contient le verbe que j’ai mis en gras : « the author had been expelled from his own literary-philosophical group for intellectual heresy ». Bien entendu, to expel appartient au langage familier !

Après cela, on ne s’étonne plus de voir surgir le verbe virer dans des textes littéraires au passé simple :

« J’acquiesçai d’un monosyllabe, j’étais heureux qu’il me vire selon les règles et pas comme un malpropre. » (Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 18.) « Plus tard j’appris qu’il [= le directeur du personnel] faisait ce numéro à tous ceux qu’il virait. Il proposait à chacun l’oubli de ses fautes en échange d’une démission négociée. » (L’art français de la guerre, p. 19.)

 

Le verbe balancer est pris au sens de lancer ou de dire :

« Mais l’entendre critiquer son père et, pire encore, balancer de telles horreurs sur sa mère, c’était insupportable ! Skye sentit la rage monter en elle. Elle serra les poings. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 180.) Sans avoir vérifié, je suis certain que le texte anglais comporte en cet endroit un verbe de niveau courant.

Dans un cahier de vacances censé aider les enfants à apprendre l’anglais : « Your silly soap opera ! » se voit traduit, sur la page d’en face, par : « Ton feuilleton débile ! »

« James contourna maladroitement le sac posé à ses pieds, puis l’embrassa timidement [= embrassa timidement sa camarade Kerry]. C’était juste un petit smack de rien du tout, mais il éprouva une prodigieuse bouffée de chaleur et sentit son cœur s’emballer. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 268.) Le texte anglais porte : « It was a only quick peck on the lips », autrement dit : une bise rapide sur les lèvres !

Cette technique consistant à réécrire les textes étrangers dans une langue parsemée de tournures familières, voire vulgaires, a été baptisée par Renaud Camus : « loi de la double traduction ».

Une nourrice devient une nounou.

Une promenade devient une balade.

Le football (niveau courant) devient en traduction le foot (niveau familier).

La gymnastique devient la gym : « Faut-il que j’y aille ? J’ai envie, bien sûr, mais j’ai un gros trou à un bas, et ma tunique de gym est couverte de paille et de poussière… » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 101.) L’intrigue est pourtant censée se situer dans les années 1930 ou 1940.

 

« Comme l’Allemand dégingandé rebroussait chemin sur la jetée […], Henderson lui tira dessus, de biais. Sa cible se trouvait à moins de trois mètres, et malgré cela, il la loupa. L’Allemand se mit à brailler. […] / – Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! pesta-t-il [sic]. » (Robert Muchamore, Henderson’s boys, tome 2, Le jour de l’Aigle, roman traduit de l’anglais par Jean Esch ; éditions Casterman, 2010, p. 319-320.)

Je suis sûr que le texte anglais porte ici le simple verbe to miss, « manquer ».

Sans doute aussi le verbe brailler remplace-t-il crier, le traducteur ayant très bien pu juger ce dernier trop banal

En outre, l’indicatif s’est fâcheusement substitué au subjonctif dans : « Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! » Lire : que je l’aie loupé.

 

« Mais, comme le souligna Jeanne, il y avait des choses plus marrantes que les règles dans la vie, et tout le monde s’amusa follement jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’emmener Linotte se coucher. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 137.) Il s’agit d’un paragraphe narratif, non d’un extrait de dialogue.

 

La bibliothécaire du village a été assassinée dans un pré, au flanc de la proche montagne, et les villageois sont montés sur les lieux. « Les vieilles dames parlaient toutes à la fois. […] Leur chœur se faisait un plaisir de répondre en canon et même de devancer les questions de la gendarmerie. Le plus difficile était de les faire taire, de démêler leurs phrases, de garder son calme. Des éclats de voix suraiguës fusaient de toutes parts. Ça jacassait terrible, pire que dans une volière. Le lieutenant Parisot était un piètre chef d’orchestre. » (Carole Martinez, L’œil du témoin, éditions Rageot, collection Heure noire, 2011, p. 31.)

Syntaxiquement, l’une de ces phrases laisse à désirer. Pour la rendre moins équivoque et plus naturelle, il serait bon de respecter la construction de chaque verbe et d’écrire : « de répondre en canon aux questions de la gendarmerie et même de les devancer ».

À côté de cela, on retrouve le mélange des niveaux de langue d’une phrase à l’autre, qui est devenu habituel dans notre littérature. Certes, le narrateur est un garçon de treize ans. S’agit-il simplement de la langue composite d’un adolescent ?

 

Le phénomène se généralise, et pas uniquement dans les traductions :

« La branche cassa. Réveillé en sursaut, le roitelet se retrouva dans l’eau. Le courant était rapide et glacé. Le roitelet but la tasse, une fois, deux fois, il avait beau se débattre, la grande rivière le malmenait. » (Jean-François Chabas, Contes des très grandes plaines, illustrations sublimes de Philippe Dumas, éditions l’École des loisirs, collection Mouche, 2011, p. 16-17.) Mélange de français soutenu (choix des verbes, passé simple) et de français familier (boire la tasse). Style bizarre, langue incohérente, non pas à cause du débraillé temporaire, mais parce que l’expression familière boire la tasse est mise au passé simple !

Plus loin :

« Buvant de l’eau dans le calice d’un pavot, le roitelet n’entendit pas l’ours qui approchait derrière lui. C’était un vieil ours rusé, qui pouvait se faire plus silencieux qu’une ombre. De son énorme patte, il gifla le roitelet, qui fut assommé aussi sec. » (Contes des très grandes plaines, p. 21-22.) L’apparition du langage familier sert ici une intention stylistique manifeste : on ne peut qu’entendre la répétition du son s et la violence du coup. L’effet produit est très appuyé.

 

Marie Desplechin, Le roi penché (éditions Actes Sud, 2009 ; textes et chansons d’un spectacle chorégraphique ; livre illustré par Chen Jiang Hong) :

Le ciel a donné naissance à un œuf, d’où est sortie une petite fille. Un homme bossu l’élève. Le souverain de ce royaume, dit le Roi Penché, apprend l’existence de Née d’un œuf, devenue une très belle jeune fille. Décidé à l’épouser, il se rend chez le bossu qu’il avait banni.

« [L]e Roi Penché lui ordonna de lui céder Née d’un œuf. Il tendit ses mains pleines de pierreries pour le convaincre. Mais, d’un geste, l’homme bossu fit valser les pierres qui s’éparpillèrent sur le sol. / Le Roi Penché dégaina son épée et s’avança vers lui. Pris de rage, l’homme bossu engagea le combat, espérant gagner avec ses mains nues… Mal lui en prit. Le Roi Penché l’attendait traîtreusement avec sa courte lame. Blessé, l’homme bossu chuta et roula sur lui-même. » (Le roi penché, p. 18 et p. 20.)

Toujours ce mélange de formules très littéraires (« Mal lui en prit », etc.) et de langage familier (faire « valser » les pierres précieuses qu’apporte le roi, gagner employé absolument, comme s’il était question d’un banal match de boxe, le verbe chuter mis pour tomber…).

Le simili-médiéval et la transplantation des valeurs modernes dans un passé décontextualisé et presque désincarné, ça ne donne pas grand-chose d’intéressant. Mais les illustrations du livre sont superbes et la musique qui accompagne le conte est tout à fait agréable.

 

Qu’on lise encore la phrase suivante :

« Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Il y a bien quelque chose qui rend absolument magique cette phrase de Céline, extraite de Mort à crédit (éditions Denoël, 1936 ; dans la collection Folio, p. 72). Céline n’hésite pas à écrire côte à côte l’adjectif moche et le verbe, assez littéraire, éclipser. Mais cela fonctionne, cela réussit, et nous en retirons le sentiment de découvrir une prose aux accents poétiques inouïs. Certes, les expressions qui relèvent du langage soutenu sont ici en minorité ; nous allons pouvoir le vérifier en lisant le paragraphe complet.

Voici donc la description dont notre phrase est tirée : « Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Faut-il rappeler que le narrateur raconte son enfance ? Il recrée le temps où il vivait avec ses parents dans le passage Choiseul, à Paris, qu’il rebaptise « Passage des Bérésinas », en jouant sur un double sens du mot passage, pour évoquer à sa manière la déchéance sociale des petits commerçants, au début du XXe siècle.

Céline mêle l’argot à la langue soutenue. Dans Voyage au bout de la nuit et même dans Mort à crédit, le français soutenu et l’argot sont parfois à égalité sur la page, sans que la langue en paraisse incohérente. On dirait que chez lui les ruptures se rectifient mutuellement, que les décalages se compensent. C’est autre chose que les oscillations du niveau de langue qui perturbent l’harmonie du style dans les proses contemporaines. Beaucoup d’écrivains et de traducteurs d’aujourd’hui passent du français soutenu au français familier d’une manière presque inconsciente ou d’une plume machinale, lorsqu’ils vont aux termes qu’ils jugent les plus communs. La conscience même qu’il existe différents niveaux de langue est en train de s’effacer des esprits.

 

Par Forator
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 19:04

1. Remettre quelqu’un sur pied / le remettre sur ses pieds :

Le jeune James Adams, agent de CHERUB, s’est mal conduit lors d’un exercice.

« – […] Lève-toi, James. Gabrielle, aide l’autre idiot à se remettre sur pieds. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 22.) À se remettre sur ses pieds, bien sûr. L’ajout du possessif est indispensable.

Envoyé en mission en Russie, le même James Adams se retrouve en mauvaise posture : « [D]eux hommes le clouèrent au sol avant qu’il ait pu s’emparer de son arme. / Ses agresseurs le remirent brutalement sur pied puis le plaquèrent contre le mur. » (Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 55.) Là encore, il faut écrire : « sur ses pieds ».

Houellebecq ne l’ignore pas : « En un instant elle fut sur ses pieds, me tira vers le rivage. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 96.)

Le sens de l’expression « remettre quelqu’un sur pied » est différent, puisque cela veut dire : le guérir, l’aider à se rétablir.

 

2. Traîner les pieds / sentir des pieds :

Traîner les pieds signifie : avancer avec peine, ou, par extension : renâcler à faire quelque chose. J’emprunte au TLF les deux citations que voici : « Vers le soir, les hommes traînaient les pieds » (Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, 1938, p. 91) ; « Chacun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds pesants et meurtris » (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 53).

Dans cette expression, traîner est un verbe transitif direct, dont « pieds » est le COD. Quant au des que contient la phrase de René Benjamin, c’est simplement l’article indéfini, rendu nécessaire par la présence des deux adjectifs qualificatifs en position d’attribut du COD.

Or on s’est récemment mis à dire : « traîner des pieds ». Contrairement au des qui figure dans la phrase de Benjamin, le des que contient la locution actuelle résulte de la contraction de l’article les avec la préposition de. Désormais, certains peuvent traîner « des » pieds, comme d’autres puent de la bouche, opinent du chef ou travaillent du chapeau. L’expression d’origine s’est amalgamée avec d’autres, dans lesquelles le verbe est suivi d’un complément circonstanciel désignant une partie du corps.

« En traînant des pieds jusqu’à la cuisine, [Lauren] ressentit de violentes courbatures aux épaules et aux jambes. » (Antoine Pinchot traduisant Sang pour sang, le volume 6 de la série Cherub ; éditions Casterman, 2008 ; collection de poche, p. 186.)

J’traîne des pieds : titre d’une jolie chanson d’Olivia Ruiz sortie en 2005 (composée par Olivia Ruiz et Benjamin Ricour). Après un tel succès, la faute ne reculera plus… Pourtant, le texte des couplets comporte tantôt la construction correcte : « J’traînais les pieds et des casseroles », tantôt la construction fautive : « J’traînais des pieds dans mon café ».

Une autre expression s’est déformée de la même manière. Plisser les yeux, expression ancienne et correcte, est devenue « plisser des yeux ». Le héros-narrateur du Dahlia noir de James Ellroy, par exemple, raconte comment il est entré dans une chambre de motel où l’attendait une femme : « J’entrai, sentis son parfum et plissai des yeux dans l’obscurité […]. » (James Ellroy, Le Dahlia noir, traduit de l’américain par Freddy Michalski, éditions Rivages, 1988 ; réédité dans la collection de poche Rivages/noir, p. 237.)

Plisser les yeux, cela veut dire : plisser la peau aux commissures des paupières, pour fermer les yeux à demi. Bien sûr, il y a là une synecdoque : l’action des muscles faciaux ne fait pas se plisser les globes oculaires, mais seulement le bord des paupières. L’expression n’en doit pas pour autant nous paraître absurde, car nous savons que le langage courant appelle œil la portion du visage qu’occupent ensemble le globe oculaire et les paupières qui le protègent. La construction actuelle est nettement plus étrange. Si nos contemporains préfèrent plisser « des » yeux, c’est parce qu’ils considèrent que n’importe quelle région du corps est susceptible de plisser, ou de se plisser, et que parfois notre corps plisse « au niveau des yeux ».

Au fond, quand certains déclarent traîner « des » pieds, c’est qu’ils sentent que leur corps traîne « au niveau des pieds »… Ils sont à peine concernés par le processus.

 

3. Sauf à employé à contresens :

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture (éditions du Seuil, 1953 ; réédition dans la collection Points, 1972, p. 64) : « Ainsi, sauf à renoncer à la Littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. »

Et dans Nouveaux Essais critiques, qui fait suite au Degré zéro de l’écriture dans cette même édition (p. 118), un essai initialement paru en 1965 contient ceci : « Tout homme qui écrit (et donc qui lit) a en lui un Rancé et un Chateaubriand ; Rancé lui dit que son moi ne saurait supporter le théâtre d’aucune parole, sauf à se perdre : dire Je, c’est fatalement ouvrir un rideau, non pas tant dévoiler (ceci importe désormais fort peu) qu’inaugurer le cérémonial de l’imaginaire ; Chateaubriand de son côté lui dit que les souffrances, les malaises, les exaltations, bref le pur sentiment d’existence de ce moi ne peuvent que plonger dans le langage, que l’âme “sensible” est condamnée à la parole, et par suite au théâtre même de cette parole. »

Phrase superbe, mais où la locution prépositionnelle sauf à est prise à rebours du sens qu’elle avait en français classique et jusque dans la première moitié du XXe siècle. En français classique, « sauf à se perdre » signifie : « quitte à se perdre », « en admettant la possibilité de se perdre », « en acceptant de se perdre ».

Depuis quelques décennies, la plupart des auteurs emploient sauf à, quand ils veulent dire à moins de.

« Nous parvenons dans une impasse, fort sombre, qui débouche sur les eaux moirées d’un canal. Impossible d’aller plus loin, sauf à sauter dans l’eau. » (Gabriel Matzneff, Cette camisole de flammes : Journal 1953-1962 ; éditions de la Table Ronde, 1976 ; collection Folio, p. 304.)

« Sauf à me risquer hors des limites de la légalité je ne risquais ni malversation, ni faillite frauduleuse. » (Michel Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 29.)

« L’immobilité, voire l’immobilisme président [sic pour l’absence de virgule et sic pour l’accord !] à la vie quotidienne : ne pas bouger, ne rien changer, rester dans le sameness, c’est-à-dire maintenir l’identique en toute situation (sauf à accepter le surgissement de l’angoisse) est le but unique. » (Gisèle Harrus-Révidi, Parents immatures et enfants-adultes, « édition revue et corrigée », Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 239.) Manifestement, la proposition mise entre parenthèses signifie : « sauf si l’on consent à accepter… », « à moins d’accepter… ».

« Sauf à inventer douteusement ce qui n’a pas été, et même si on préfère l’imaginer partant pour Londres ou pour New York comme Saint-Exupéry, mourant aux commandes de son appareil comme Dagnaux, aucun moyen n’existe donc [sic] de savoir ce qu’aurait été l’attitude de Mermoz s’il avait survécu […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 70.)

Dès lors que la locution quitte à était devenue courante, son synonyme sauf à, délaissé, s’est mis à paraître disponible, prêt à resservir. Son aspect désuet et charmant a dû séduire, tandis que les oreilles se lassaient de la locution à moins de ou se décourageaient à l’idée d’entendre un sauf si nécessairement suivi de toute une subordonnée… Mais il y a déjà tant de bons écrivains qui emploient sauf à. Est-ce vraiment si grave d’utiliser une formule parce qu’elle est plus jolie, parce qu’elle sonne mieux qu’une autre ? me dira-t-on.

Le problème, c’est qu’il n’en est rien : sauf à ne sonne ni mieux ni moins bien. Généralement, c’est en vertu d’un préjugé qu’on s’imagine que telle locution « sonne » mieux que telle autre. Les mêmes qui s’offusqueront d’un « sauf si », d’un « lorsqu’on » ou de tel imparfait du subjonctif laisseront s’échapper de leur plume dix véritables lourdeurs d’expression sans même les remarquer. Croire qu’un « sauf si » ou qu’un « à moins de » sonnerait moins bien que notre inévitable « sauf à », c’est s’illusionner sur les motifs qui font le succès de telle formulation au détriment de telle autre. La vérité, c’est que nous imitons tout ce qui a le parfum de la nouveauté, pour peu que cette nouveauté ait commencé à se répandre sur d’autres lèvres.

Il y a les fautes qu’on commet par crainte de paraître snob et celles qu’on commet par crainte de ne pas paraître assez lettré, par hypercorrection. Et ces deux craintes coexistent chez la plupart d’entre nous. Dans les circonstances ordinaires de la vie, nous parlons avec les mots et les tournures que l’interlocuteur attend de nous. C’est presque l’interlocuteur qui parle par notre bouche.

Les livres devraient être le lieu où la parole s’affranchit de ces deux sortes de crainte.

 

Par Forator
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