Les cas d’atrophie de la syntaxe ont souvent pour cause une méconnaissance des limites de l’haplologie syntaxique.
Nous pouvons rencontrer les effets de cet usage immodéré de l’haplologie syntaxique lorsque la phrase unit un verbe transitif indirect et un complément circonstanciel qui définit une sorte de « fourchette », un écart entre deux nombres ou entre deux points de l’espace :
« Les immeubles de la rue Vivienne se garnissaient ainsi de sectionnaires armés. Des cheminées aux fenêtres surgissaient des canons de fusil. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, Grasset, 2006, p. 221.) Dans le segment « Des cheminées », le mot des (= de + les) amalgame la préposition de exigée par le verbe « surgissaient » et une autre préposition de, construite en corrélation avec aux (= à + les) pour former le complément circonstanciel de lieu qu’est « des cheminées aux fenêtres ». Mais dans le segment « aux fenêtres », l’analyse nous révèle que le mot aux (= à + les) contient en outre, sans pouvoir l’expliciter, la préposition de exigée par le verbe « surgissaient ». Il y a là plus qu’une simple haplologie, puisque la préposition cachée, amalgamée, est différente de la préposition visible. L’esprit qui voudrait décomposer la partie compressée obtiendrait ceci : « De les cheminées à de les fenêtres »…
Correction possible : « De toutes les ouvertures, qui allaient des cheminées aux fenêtres, surgissaient des canons de fusil. » Mais le tour serait lourd, notamment parce que les maisons ne possèdent guère d’autres ouvertures, en hauteur, que les fenêtres et les cheminées. Que pourrait-on ajouter à l’énumération ? Correction plus habile : « Des cheminées et des fenêtres surgissaient des canons de fusil », voire (pour que l’attention du lecteur aille du plus commun au plus saugrenu) : « Des fenêtres, mais aussi des cheminées, surgissaient des canons de fusil ».
« [L]es récits de Barbey d’Aurevilly électrisent, fouettent le sang, redressent ceux qui se voûtent. D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques règnent l’exceptionnel, le rare, l’imprévisible. » (Philippe Sellier, quatrième de couverture du volume I des Œuvres de Barbey d’Aurevilly dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont, 1981, récemment réimprimé.)
Pourtant, le verbe régner veut avoir un complément de lieu.
Il faudrait donc écrire : « Dans tous ses livres, (en allant) d’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, règnent… » Le complément circonstanciel de lieu du verbe régner serait alors introduit par dans, tandis que les prépositions corrélées, « de… à… », ne serviraient qu’à structurer le complément qui définit la fourchette.
Pour alléger la construction, en employant un autre verbe mais sans altérer le sens de la phrase, je propose ceci : « D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, tous ses livres font la part belle à l’exceptionnel, au rare, à l’imprévisible. »
« La Désobéissance civile […] demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État qui, d’André Gide à la Beat Generation, a exercé une influence déterminante. » (Phrase qu’on lit sur la quatrième de couverture de La désobéissance civile, d’Henry David Thoreau ; traduction et postface de Guillaume Villeneuve, éditions Mille et une nuits, 2000.) Non seulement deux prépositions qui introduisent des compléments de nature différente sont superposées, mais il s’agit de deux prépositions bien distinctes, car chacun sait qu’exercer une influence se construit avec la préposition sur. En fait, Guillaume Villeneuve a voulu dire ceci : « La Désobéissance civile […] a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. »
Mais pour ôter toutes les fautes que cette phrase contient, il faudrait aussi faire disparaître l’incohérence qui naît du raccord entre la locution pluralisante « l’un des plus… » et le verbe « a exercé », mis au singulier. Par exemple en écrivant : « La Désobéissance civile […] demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État. Il a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. »
Le français actuel a tendance à souder directement un complément circonstanciel à un nom, alors qu’il est souvent nécessaire de faire la jonction entre les deux éléments au moyen d’un verbe.
« Chaque année, la maquerelle [Tatiana Mechenko] déniche des beautés. Elle prospecte dans les campagnes et les universités de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. Autrefois l’URSS était un laboratoire idéologique ; aujourd’hui, l’ancien empire est un vivier sexuel. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le bug », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 76.) La phrase serait plus correcte si on y ajoutait une virgule : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités, de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. »
La phrase est correcte si l’on considère « De Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk » comme un complément circonstanciel de lieu, se rattachant au verbe prospecte. Le syntagme n’est pas un complément des noms campagnes et universités.
Anne et Marine Rambach ont écrit ensemble un essai qui s’intitule : Tout se joue à la maternelle, avec pour sous-titre : Les enjeux de la petite à la grande section (paru aux éditions Thierry Magnier, collection Essais, 2012). Bien sûr, il faudrait dire : Les enjeux de la maternelle, de la petite à la grande section ; afin que soient dissociés le de qui sert à introduire le complément du nom et celui qui introduit le complément circonstanciel. C’est probablement lorsque le titre principal a été choisi que l’éditeur a cru éviter une répétition en ôtant le mot maternelle du second titre. Du reste, pourquoi tenons-nous tellement à donner deux titres successifs à un essai ? L’énoncé pâtit encore d’une autre de nos manies : le besoin d’employer le mot enjeu à tort et à travers…
Les enjeux de la maternelle, de la petite à la grande section est la réduction de : « enjeux que nous étudierons en observant ce qui se passe de la petite à la grande section » (le complément circonstanciel de temps se rapporte ordinairement à un verbe). Ou alors le mot maternelle se comprend ainsi : « en tant qu’il s’agit d’une période de temps », donc « (qui va) de la petite à la grande section ».
À vrai dire, on ajouterait une virgule et ça passerait : Les enjeux, de la petite à la grande section (ce qui laisse sous-entendu, à l’emplacement de la virgule : de la maternelle). Mais ce livre pourrait aussi bien avoir pour sous-titre : Les enjeux de la petite, de la moyenne et de la grande section, sans qu’il soit nécessaire de répéter le mot maternelle. Le conflit entre prépositions distinctes serait évité. Certes, le livre aurait alors un sous-titre excessivement long.
Le même type de construction a surgi de la plume de Charles Baudelaire :
« Le front collé à la vitre, j’étais ainsi occupé à examiner la foule, quand soudainement apparut une physionomie (celle d’un vieux homme décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans), – une physionomie qui tout d’abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l’absolue idiosyncrasie de son expression. » (Baudelaire traduisant L’Homme des foules, par Edgar Allan Poe ; collection Folio, p. 104.)
Il y a là une ellipse tout à fait courante pour : « un vieux homme décrépit ayant de soixante-cinq à soixante-dix ans ». Baudelaire a recouru à une haplologie syntaxique tout à fait normale, où deux prépositions de sont superposées, l’une introduisant le complément qui indique l’âge, l’autre amorçant la fourchette « de… à… ». Nous avons affaire à l’haplologie simple, à l’haplologie véritable – par laquelle deux syllabes identiques (ou quasi identiques) se réduisent à une seule.
Saisit-on bien la différence ?
Le groupe « de soixante-cinq à soixante-dix ans » ne recouvre nullement un hypothétique « de de soixante-cinq à de soixante-dix ans ». Il ne masque pas un conflit entre des prépositions distinctes.
Lorsqu’une quantité est incertaine, contenue entre deux valeurs, on peut utiliser les prépositions au sein du groupe nominal, quelle que soit sa fonction (sujet, complément d’agent, complément d’objet, etc.) :
Neuf internautes sur dix massacrent l’orthographe.
L’orthographe est massacrée par neuf internautes sur dix.
Entre 5 et 10 % des Belges vivent dans la pauvreté.
De 5 à 10 % des Belges vivent dans la pauvreté.
Un ancien soldat français raconte comment s’est déroulée l’attaque menée par sa compagnie contre un maquis communiste, pendant la guerre d’Algérie : « De six à huit autres membres du groupe étaient parvenus à se glisser au travers de nos lignes. » (Didier Daeninckx, La prisonnière du djebel, éditions Osaka, 2012, p. 56.) On pourrait dire également : « Entre six et huit autres membres du groupe étaient parvenus… »