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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 15:16
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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 12:10

Drieu la Rochelle est-il l’instigateur de ces répliques notées « – … », que j’ai examinées dans Les maladies du dialogue de roman (1) ? Son roman de 1943, L’homme à cheval (éditions Gallimard), nous en fournit quelques exemples.

Page 100 du volume de la collection Folio (1973) :

Isabel eut un moment d’hésitation. Je m’efforçai de prendre un air indifférent, qui la fit sourire. Elle reprit :

– Elle [= doña Camilla] avait reçu un billet qui l’avait bouleversée. Et, [sic] c’est après cela qu’elle avait décidé d’aller au palais.

– …

– Je ne sais de qui était le billet.

– Vous croyez qu’elle a su que Conception serait exhibée comme elle l’a été ?

Elle fit un geste d’incertitude, mais je vis qu'elle le croyait.

 

Page 118 :

Quand [Conception] fut sortie, [Jaime] resta muet.

– Camilla t’aime, finis-je par dire.

– …

– Elle t’aime, elle est désespérée. Elle ne comprend pas.

– Tu comprends, toi ?

– Je crois comprendre. Je crois comprendre ce qui s’est passé entre vous, mais non ce qui s’est passé au palais.

 

Quelques décennies plus tard, le procédé est adopté par Patrick Modiano, par exemple dans le chapitre V de Livret de famille (éditions Gallimard, collection NRF, 1977, p. 50, puis Folio, p. 59) :

De temps en temps, mon père ouvrait la bouche et attrapait au vol une pastille qu’il avait lancée en l’air d’une pichenette de l’index. Il se leva, prit sa vieille serviette noire et en sortit un dossier dont il tournait [sic : temps mal choisi] les feuilles, lentement. Et il soulignait des lignes au crayon.

– Dommage que nous n’ayons pas trouvé une paire de bottes à ta taille, dit pensivement mon père en levant la tête de son dossier.

– …

– Mais Reynolde t’en prêtera.

– …

– Et le pantalon de cheval ? Tu crois qu’il t’ira bien ?

– Oui, papa.

 

Que devons-nous conclure de la lecture de ces extraits ? Une astuce, une marque de désinvolture ou d’irréflexion, a reçu la caution de quelques écrivains de valeur.

 

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 07:44

« C’était l’époque, juste après 1968, où le groupe “Makhno”, à Rennes, est le seul satellite qu’admet de loin le groupe parisien de l’Internationale Situationniste – “Faites un tour de piste et après on verra”, avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi qui, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisait que suivre. » (Jean-Philippe Domecq, Exercices autobiographiques, deuxième chapitre : « La période des lucidogènes, brigandage et gain de temps – dialogue avec Cécile Guilbert » ; éditions la Bibliothèque, collection Les portraits de la Bibliothèque, 2017, p. 20.)

Le verbe est à la troisième personne, comme si l’antécédent du pronom relatif était « l’un d’entre nous ». La construction générale de la phrase n’interdit pas cette interprétation mais incite plutôt à considérer que le qui sujet de « faisait » a pour antécédent le pronom moi.

Il aurait été utile d’au moins dissiper l’équivoque. On pouvait choisir entre deux formulations correctes. L’une eût été : « … avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi. Celui-ci, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisait que suivre. » Et voici l’autre : « … avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi qui, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisais que suivre. »

C’est évidemment la seconde qui offre le sens le plus cohérent. L’interprétation est confirmée par cette phrase de la page 24 : « Bref, […] j’errais, étudiant sans le sou ni toit [sic] après avoir quitté la famille – note qu’on pouvait survivre ainsi à l’époque, la solidarité allait de soi, la liberté était ouverte dans les relations, la société était à l’abondance. »

L’éditeur récidive à la page 51 : « Cécile : – […] Tu parles pourtant de deux à trois trips par semaine durant des mois ; ce n’est pas rien comme puissance de propulsion et donc comme risque [sic] de “sortie de route”, toi qui est féru de course automobile. »

Il ne viendrait à l’idée de personne de dire, au pluriel : « vous qui sont férus » !

La plupart des textes qui composent ce volume sont des entretiens transcrits (vraisemblablement oraux), mais ils sont imprimés sur un joli papier, en cahiers cousus sous une couverture élégante. Le livre est fort agréable à tenir. La moindre des choses aurait été de demander à ses auteurs d’en faire une relecture attentive.

 

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 07:28

Les écrivains et les traducteurs les plus réputés manquent aussi de vigilance.

« L’album commence par Anna. Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt : moi, qui entends Anna pour la première fois. » (Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 231.) Ce passage est tiré du chapitre où Beigbeder évoque le premier album du groupe Téléphone. La faute est grossière, et Beigbeder ne la commet pas deux fois dans la même phrase car il écrit : « moi, qui entends… ».

Comparons avec : « J’aime mon amour pour toi, qui est la seule belle chose que je possède […] » (phrase extraite d’Ivre du vin perdu, roman de Gabriel Matzneff ; elle est citée par Beigbeder dans Premier bilan après l’apocalypse, p. 343). Ici, le pronom relatif qui a pour antécédent le nom amour, et non pas le pronom toi. L’orthographe est irréprochable.

(Dans l’édition de Premier bilan après l’apocalypse parue dans le Livre de Poche en 2013, où le texte sur la chanson Anna figure aussi à la page 231, le « qui lit cela » n’a pas été corrigé, mais quelqu’un a jugé bon d’ôter de la suite le pronom moi. Résultat : « Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt, qui entend Anna pour la première fois. » L’orthographe reste lésée et il nous faut maintenant deviner qui est l’autre jeune ignare.)

« MA SŒUR, / je ne suis plus poète / je ne suis pas digne d’être poète. / […] / C’est toi qui a soupesé / les trésors des siècles / dans ta paume délicate. / C’est toi qui a renversé les cimes / où reposaient les poètes. » (Anne Personnaz traduisant Yannis Ritsos, Le Chant de ma sœur [1937], éditions Bruno Doucey, 2013, p. 29.)

La faute apparaît déjà dans un poème de Lamartine :

« Ô famille, abrégé du monde, / Instinct qui charme et qui féconde / Les fils de l’homme en ce bas lieu, / N’est-ce pas toi qui nous rappelle / Cette parenté fraternelle / Des enfants dont le père est Dieu ? » (Jocelyn, Neuvième époque ; la bizarrerie est respectée dans le texte des Œuvres poétiques complètes de Lamartine, Bibliothèque de la Pléiade, 1963, p. 748 ; texte établi, annoté et présenté par Marius-François Guyard.) Ou alors pouvait-on supprimer le s final par licence poétique ?

Il me semble cependant que, pour mieux faire rimer aux oreilles et aux yeux les deux vers incriminés, les poètes classiques se seraient efforcés de faire se rapporter l’adjectif à un nom féminin mis au pluriel, de façon à aboutir à « rappelles » / « fraternelles ».

 

Voici un poème d’aujourd’hui, que je reproduis en entier. Le pronom je, l’adjectif possessif ton, le pronom toi et le mot passant y ont pour référent commun le poète lui-même. Tandis qu’il marche parmi les vestiges de la splendeur aristocratique de Paris, où les palais sont offerts à la flânerie du peuple, il se sent obscur et méconnu (égal, trop égal…) et constate que la capitale des lettres a cessé d’honorer la poésie.

Un jour, il faudra corriger la faute qui a été commise dans le premier vers de la troisième strophe :

 

 

Maison du Peuple    Palais Royal

pourquoi leur suis autant égal

ton nom jamais n’est dans Paris

dans le murmure des librairies

 

mon beau pays aux mille torts

à petits pas vers quelle mort

m’en vais-je au long de ces jets d’eau

qui ne diront jamais mes mots

 

toi passant passe qui a mal

Palais du Peuple    Jardin Royal

sous le ciel clair sous le ciel gris

loin du silence des librairies.

 

Jean Pérol, Libre livre, poèmes,

éditions Gallimard, 2012, p. 46 :

« Silence des librairies ».

 

 

Autre poète négligent, le grand Dadelsen :

« Seul Dieu, vrai Dieu, Dieu de toutes les villes / Dieu qui prodigue et qui refuse la pluie / Dieu qui jadis m’exila dans la plaine / Je ne veux pas survivre sans espérance. / Ces palmes sans malice, ces enfants sans amour, ces toits / Sans défense témoignent contre ta loi. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La femme de Loth », poème daté de 1953-54, inclus dans Jonas, suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes ; collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 64-65. La faute s’étalait déjà dans le texte de la première édition, parue sous le titre Jonas, collection NRF, 1962, p. 44.)

Le contexte indique sans ambiguïté qu’il s’agit d’une invocation in praesentia. Donc il faut : Dieu qui prodigues, qui refuses, qui m’exilas. Attention : un s mis à « prodigue » suffit à changer le mètre ; cessant de comporter onze syllabes, le vers devient un alexandrin (tant mieux). C’est la femme de Loth qui parle. Elle sait que Dieu s’apprête à faire pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome. Elle reproche à Dieu sa cruauté, car la loi de Dieu s’abattra sur des arbres, des maisons et des enfants sans défense.

Le poète avouait lui-même ses ignorances, dans une lettre à Jean Paulhan : « Je ne mets pas toujours l’orthographe avec beaucoup de sûreté et le manuscrit [de « Bach en automne »] est peut-être à retoucher à cet égard. » (Jonas, Poésie/Gallimard, 2005, p. 196.)

Quand l’être invoqué est au pluriel, Dadelsen ne se trompe pas : « Ô orgueilleuses ! qui croyez qu’en concédant / quelque misère au-dessous de vos nombrils / […] / vous maintenez du moins au-dessus du bedon / ô de haut vol la distinction d’une belle âme ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 104, et première édition, NRF, 1962, p. 74.)

Voici un autre passage où Dadelsen se trompe : « Seigneur des armées, / Seigneur des soldats, / Seigneur qui nous jeta dans la gueule de la baleine, / donne-nous aujourd’hui / non pas encore ta paix, mais / notre quotidienne nourriture d’erreur, de confusion, / d’aveuglement, d’injustice, / […]. » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 99, et première édition, NRF, 1962, p. 71.)

Le mot « Seigneur », suivi d’une proposition relative qui lui sert d’épithète, figure bien en fonction d’apostrophe, puisque le verbe principal est à l’impératif. Le verbe de la relative, « jeta », doit donc porter la marque de la deuxième personne.

Mais il arrive que le poète fasse attention ou que l’éditeur rectifie :

« Ombre, / qui regardes par-dessus mon épaule / que puis-je faire pour toi ? » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 90, et première édition, NRF, 1962, p. 65.) « Ombre, tu te souviens : / (toi qui peut-être souffres de notre peu de soif) / […] » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 94, et première édition, NRF, 1962, p. 68). « Toi qui debout sur la berge regardes / et sans armes vois passer sans / bruit, vois planer la buse, et le / lapereau, toi qui regardes l’eau noire / qu’espères-tu donc ? » (« Femmes de la plaine », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 126, et première édition, NRF, 1962, p. 96.)

Les vers suivants, en revanche, peuvent être considérés comme une invective in absentia :

« Ô truie esthétique [= une comtesse], qui tolère les araignées, les serpents, / et qui parfois dit merde pour faire moderne, / mais ne saurait souffrir mention des poils du cul ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 107, et première édition, NRF, 1962, p. 76.)

Quoi qu’il en soit, lisez Dadelsen. C’est un beau génie.

 

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 09:13

Qui sait encore comment accorder le verbe après « moi qui… », « toi qui… » ? Les correcteurs des différentes maisons d’édition sont généralement aveugles à ce point de grammaire, et les grammairiens oublient de le traiter explicitement dans leurs ouvrages.

Rappelons la règle. Lorsque la proposition relative a pour antécédent le pronom moi ou le pronom toi, son verbe se met logiquement à la même personne que ce pronom : donc à la première personne du singulier quand l’antécédent est moi, à la deuxième personne du singulier quand l’antécédent est toi.

 

La faute est ancienne. Elle se rencontre couramment dans les bandes dessinées.

Dans Le testament de M. Pump, d’Hergé (premier album des Aventures de Jo, Zette et Jocko ; éditions Casterman, 1951, p. 6), le jeune Jo Legrand demande à son père, ingénieur dans l’aéronautique : « Dis, papa, est-ce toi qui le pilotera, l’avion stratosphérique de la S.A.F.C.A. ? » Il fallait : « Est-ce toi qui le piloteras ». La faute a peut-être été corrigée dans les éditions plus récentes, il faudra vérifier.

« Non !.. C’est toi qui va m’écouter, Alain !.. Je ne veux pas accoucher dans un hôpital !… » (La folle du Sacré-Cœur – anciennement Le cœur couronné –, troisième épisode, scénario de Jodorowsky, dessins de Mœbius, éditions des Humanoïdes Associés, 1998, planche 22.) Mœbius a pris l’habitude de parsemer ses dialogues de points de suspension, et de réduire à deux points chaque suite de points de suspension placée après un point d’interrogation ou d’exclamation. Il fallait écrire : « C’est toi qui vas m’écouter ».

« Isaac… Isaac j… j’ai… C’est toi qui a raison… » (Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, Magasin général, cinquième volume : Montréal ; éditions Casterman, 2009, p. 54.) « Pis à c’t’heure, c’est toi qui est rendue là… » (Montréal, p. 62.)

« Encore une fois, il n’y a pas de preuve que j’ai changé deux fois de visage. Il n’y a que moi, ton vieil ami, qui te le dit. » (Cyril Bonin, La belle image, d’après le roman de Marcel Aymé ; éditions Futuropolis, 2011, p. 75.) Écrivez : « Il n’y a que moi, ton vieil ami, qui te le dis. »

Un homme pourvu d’ailes de mouche est assis sur une épaisse crotte de chien. Il pose cette question à l’étron : « C’est toi qui pue comme ça ? » (Dessin de Charb illustrant un livre de Philippe Corcuff : Polars, philosophie et critique sociale ; éditions Textuel, collection Petite Encyclopédie critique, 2013, p. 134.)

« Même avec tes ch’veux, là, j’te reconnais Ned Stubborn ! C’est toi qu’a buté Cameron ! » (Nicolas Dumontheuil, Big Foot, 3ème balade : Créatures ; éditions Futuropolis, 2008, p. 94.) Et la virgule avant le nom mis en apostrophe ?

Dans un livre pour enfants des années 1940 : « Soudain, un coup de sonnette retentit derrière mon dos. Je fais un bond en avant. / […] / – Mais c’est toi qui a sonné, ce ne peut être que toi ! / – Tu crois ? Alors, c’est que j’ai appuyé sur le timbre, sans le faire exprès. » (Almanach du gai savoir pour 1948, texte de Colette Vivier, dessins de Beuville ; éditions Gallimard, 1947, p. 21.)

La discordance, au lieu d’affecter la désinence du verbe, peut se manifester dans le choix d’un adjectif possessif (la phrase qui suit nous plonge dans un roman pour enfants assez récent) :

« – […] Je suis, quant à moi, destinée à servir mon peuple. Je ne t’oublierai jamais et tu ne dois jamais m’oublier, moi, Arc-en-Ciel, qui t’aime mais chéris encore plus son devoir ! » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 240-241.) Moi qui t’aime mais (moi qui) chéris encore plus mon devoir.

 

Lorsque la proposition relative a pour antécédent un mot ou un groupe de mots mis en apostrophe, le verbe de la relative se met à la deuxième personne (du singulier ou du pluriel).

Anu, le maître du ciel, s’adresse à la déesse Aruru : « – Toi qui a créé les hommes et de tes mains leur a donné vie, façonne maintenant un être capable de lutter contre Gilgamesh, le roi d’Uruk, car nul homme ne peut lui résister et sa tyrannie est insupportable à ses sujets. » (L’histoire de Gilgamesh, racontée par Pierre Grimal, accompagnée de calligraphies d’Hassan Massoudy, éditions Alternatives, collection Grand Pollen, « 2e édition », 2006, p. 6. En italique dans le texte.) Toi qui as créé les hommes et leur as donné vie…

Un album récemment paru parle aux enfants des émotions que suscite la perte d’un être cher. Il s’agit de Lettres à mon cher grand-père qui n’est plus de ce monde ; texte de Frédéric Kessler / dessins de [sic] Alain Pilon ; éditions Grasset-jeunesse, 2017. Les pages de droite comportent une illustration, les pages de gauche comportent le texte. Celui-ci se présente sous la forme de courtes lettres écrites en style d’enfant.

Page 14 (non numérotée) : « Mon vieux pépé qui me manque trop, // Le plus triste depuis que tu n’es plus là c’est le mercredi, à l’heure où tu venais me chercher. » Page 20 (non numérotée) : « Mon cher grand-père / qui ne me manque presque plus, // Même si ça me faisait plaisir que tu t’occupes de moi le mercredi, je dois t’avouer que je m’ennuyais un peu. Les parties de dames à la longue c’est barbant. » Page 24 (non numérotée) : « Mon cher grand-père / qui n’est plus de ce monde, // Je ne passerai pas te déposer cette lettre au Père-Lachaise, car je suis sûr à présent que lorsqu’on est mort on ne peut plus lire non plus. »

Manifestement, Frédéric Kessler ne s’est pas aperçu que les groupes « Mon vieux pépé » et « Mon cher grand-père » étaient en apostrophe… Trois fois la même faute dans un petit livre de trente pages. De plus, mettre entre virgules la locution « à la longue » (dans le second extrait) aurait clarifié la phrase. Mais remercions Kessler d’avoir écrit Mon cher grand-père, et non pas : « Mon cher Grand-père », comme le font ces Français qui suivent l’orthographe anglaise (I received a nice letter from Grandpa, etc.). Je précise qu’il n’y a pas de faute dans le titre du livre, Lettres à mon cher grand-père qui n’est plus de ce monde, puisque le groupe « mon cher grand-père » y correspond à la troisième personne du singulier.

Yvan Pommaux, dans Troie : La guerre toujours recommencée (l’École des loisirs, 2012, p. 31), nous montre Ménélas défiant Pâris, sous les remparts de Troie : « R ! Chien, qui m’a volé Hélène, ma femme. Je rêve chaque jour de te tuer en duel ! Approche ! » (Troie : La guerre toujours recommencée, p. 31.) Au lieu de : Chien, qui m’as volé Hélène…

En revanche, les propos que tient Priam après la mort d’Hector sont écrits sans la moindre erreur : « Toi, Pâris, tais-toi ! Lâche ! Coq prétentieux qui ne sais que faire le joli cœur ! Tu vis, alors que la mort m’a pris le meilleur de mes fils… » (Troie : La guerre toujours recommencée, p. 72.)

Il arrive que le phénomène admette une autre interprétation. À la page 18, Achille insulte Agamemnon en hurlant : « Sac à vin ! Chien ! Cœur de cerf ! Profiteur et lâche qui abandonne son armée pour aller piller et s’enrichir ! Porc, qui fait de sa part d’honneur une esclave ! Écoute : tu es plus puissant que moi, prends Briséis, mais je ne combattrai plus. »

Pommaux aurait peut-être dû écrire : « Profiteur et lâche qui abandonnes ton armée pour aller piller et t’enrichir ! Porc, qui fais de ta part d’honneur une esclave ! » Mais on peut considérer qu’Achille commence par insulter Agamemnon en parlant de lui à la troisième personne, exprimant sa rage à la cantonade, faisant mine de ne s’adresser à personne en particulier, et qu’il ne le prend à partie directement que dans la dernière phrase, quand apparaît un verbe à l’impératif (« Écoute »). Les pronoms étant employés de manière cohérente dans les premières phrases du passage, cette interprétation paraît valable. Les exclamations « Sac à vin ! Chien ! Cœur de cerf ! » s’analysent alors comme des invectives proférées in absentia (équivalent à ceci : « Ah le sac à vin ! le chien ! le cœur de cerf ! ») et non comme une apostrophe (ou insulte in praesentia). Le cas de l’invocation (Victor Hugo : « Ô servitude infâme imposée à l’enfant ! / […] qui tue, œuvre insensée, / La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée », etc.) est très voisin.

Cependant, les phrases d’Yvan Pommaux que nous venons de commenter sont inscrites à l’intérieur d’un phylactère de bande dessinée, la queue du phylactère pointant vers la tête d’Achille. L’image montre le visage d’Achille tourné vers celui d’Agamemnon, et les deux hommes se regardent droit dans les yeux. Peut-on hurler des injures au visage de quelqu’un en les énonçant à la troisième personne ? Je crois que le cas n’est pas douteux, et que la faute est la même que dans la phrase : « Chien, qui m’a volé… ».

Le texte de ces divers albums (livres pour enfants ou bandes dessinées) n’est jamais très long. Ça ne coûterait pas cher à l’éditeur de le faire relire à un correcteur sachant sa grammaire. Les distributeurs français qui font sous-titrer les films étrangers pourraient eux aussi faire cet effort : j’applaudis au fait que des exploitants courageux tiennent à projeter les films dans leur langue originale, mais pourquoi les sous-titres de ces films sont-ils d’une qualité aussi mauvaise ? Ces sous-titres truffés de fautes empêchent beaucoup de spectateurs de se concentrer sur l’image et d’accorder à l’œuvre filmée l’attention qu’elle requiert.

 

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 10:52

Les bons auteurs semblent avoir admis l’existence d’une nuance sémantique entre un avant que suivi de ne et un avant que non suivi de ne. Dans « Le Rebelle », sublime sonnet de Baudelaire, nous lisons, nous entendons :

« Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase, / À la gloire de Dieu rallume ton extase ; / C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »

Baudelaire lui-même aura fait suivre avant que d’un ne explétif. Mais ce qui justifie la présence de ce ne explétif au sein d’une proposition subordonnée introduite par avant que, c’est que celle-ci comporte une nuance de crainte. « Avant que ton cœur ne se blase », en l’occurrence, signifie presque exactement : « De peur que ton cœur ne se blase »…

Parmi les phrases de Benacquista que j’ai citées naguère (Le destin du « ne » explétif), il y en a une dans laquelle cette nuance de crainte est perceptible : « Le plus jeune des deux inspecteurs […] proposa une hypothèse avant qu’on ne la lui vole. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 15.)

Nous sommes dans un appartement luxueux, un cadavre de femme est allongé sur le parquet. Deux inspecteurs sont arrivés sur les lieux, accompagnés d’un technicien de l’Identification criminelle, qui est chargé de prendre des photos. Le jeune inspecteur se hâte de donner son interprétation des indices, parce qu’il sait que l’inspecteur principal a déjà dit l’essentiel un peu plus haut (« – Elle n’était pas censée se trouver là, l’agresseur a été pris de court » ; Saga, Folio, même page).

L’hypothèse que propose le jeune inspecteur n’aura rien d’original. La voici : « – Ça ressemble à du boulot de casseur, le genre qui ne bosse qu’en août et qui merdoie face aux petits impondérables. » (Saga, Folio, p. 15.) Une fois que cette hypothèse a été formulée, indépendamment de sa qualité intrinsèque, elle ne peut plus être « volée » par l’inspecteur principal à son jeune adjoint. La locution avant que n’a pas servi à énoncer la succession de deux faits réalisés. Le second fait ne succède au premier que dans l’imagination du jeune inspecteur.

Lorsque ne accompagne avant que, ce doit être pour indiquer que le fait énoncé dans la subordonnée risque de ne pas se produire. Certes, même alors, le ne demeure facultatif. Benacquista aurait fort bien pu écrire : « Le plus jeune des deux inspecteurs proposa une hypothèse avant qu’on la lui vole » ; et Baudelaire : « Avant que ton cœur se blase » (mais le vers n’aurait plus été un alexandrin).

Reprenons les autres phrases de Benacquista qui étaient citées dans Le destin du « ne » explétif : « … avant même que le dernier épisode ne soit diffusé » (le dernier épisode allait être diffusé, rien ne s’y opposait) ; « Je l’envie de quitter le navire avant même qu’il ne soit à quai » (le navire accostera de toute façon). Lorsque la subordonnée introduite par avant que n’implique aucune idée de crainte, donc aucune esquisse de négativité, le ne s’y révèle très dommageable au style et au sens.

 

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 20:46

Faut-il dire : « Sans que rien ne se passe », ou : « Sans que rien se passe » ?

Et faut-il dire : « Sans que personne ne vienne », ou : « Sans que personne vienne » ?

 

L’usage des écrivains classiques nous démontre que le ne est toujours superflu (et fautif) après sans que, – même quand figure dans la subordonnée le pronom personne ou le pronom rien.

On peut se fier aux exemples suivants :

« – […] Un des privilèges de la bonne ville de Paris, c’est qu’on peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention à vous. » (Balzac, Le père Goriot, 1835.) « Ainsi disposé, le cortège sortit […] pour gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant de jeter là les bêtes mortes de maladie […]. » (Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse, 1863.) « Gilliatt, sans que personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l’ancre de cabaner. » (Victor Hugo, Les travailleurs de la mer, 1866.) « Sans que personne m’inquiétât, je suis allé m’asseoir dans le bosquet un peu délaissé mais charmant qui règne sur la façade du château. » (Maurice Barrès, Mes cahiers, 1909.) « – Tu te rends compte que je pourrais te lessiver [= te tuer] sur place, sans que personne sache jamais d’où ça t’est venu ? » (Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953.)

Et maintenant j’invite le lecteur à redoubler d’attention :

« Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d’où, du démon de la chair, et qui jette l’homme le plus sensé aux pieds d’une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et souverain. » (Maupassant, « La femme de Paul », nouvelle incluse dans La maison Tellier.) « [L]es bourrasques qui parcourent, sans que rien les puisse arrêter, la Beauce, hurlaient sans interruption, depuis des heures […]. » (Huysmans,  La cathédrale, 1898.) « Il faut travailler avec acharnement, d’un coup, et sans que rien vous distraie ; c’est le vrai moyen de l’unité de l’œuvre. » (André Gide, Journal, 1890.) « À force d’être anxieuse sans que rien arrive, le jour où la foudre tombe on se trouve presque calme. » (Montherlant, La reine morte, 1942.)

Dans chacune de ces phrases, le pronom rien signifie : « quelque chose » ; le pronom personne signifie : « quelqu’un ». Bien sûr, nous saisissons qu’il y a bien, dans chaque subordonnée citée, une négation. Mais cette négation est entièrement contenue dans le mot sans.

 

Malheureusement, lorsqu’il est en position de sujet, le pronom personne ou le pronom rien est si souvent suivi de l’adverbe ne (alors pleinement négatif, et non explétif : Personne n’est venu), que les Français en sont venus à croire qu’un ne devait lui être adjoint en toute circonstance.

Et en effet, depuis les années 1930, le pronom personne ou le pronom rien se voit fréquemment suivi d’un ne superflu lorsqu’il est sujet d’une proposition subordonnée introduite par la locution conjonctive sans que. On trouve cela chez des écrivains dont la langue est par ailleurs solide :

« [L]a guerre se prolongeait, les Allemands s’installaient en maîtres, on apprenait tantôt des victoires, tantôt des défaites, sans que rien n’avançât, ne bougeât. » (Maxence Van der Meersch, Invasion 14, roman, 1935.)

Certes, dans la première subordonnée, on peut voir une simple bourde graphique. Si Van der Meersch n’avait pas écrit ce « n’ », la liaison qui se fait oralement entre « rien » et « avançât » aurait rendu audible le n situé à la fin du pronom. Mais dans la seconde, le ne a bel et bien été voulu.

La narratrice se rend dans un bureau de poste : « [C]’était vraiment un de ces endroits où les jours se répètent à longueur d’année et les mêmes gestes à longueur de jour sans que rien n’arrive jamais ; […]. » (Beauvoir, Les mandarins, 1954, chapitre X ; consulté dans l’édition en deux volumes de la collection Folio, tome II, p. 359-360.) Je suis tenté de faire la même remarque qu’à propos de l’exemple précédent.

Hippolyte Bibard, soldat de la coloniale, qui a été cassé de son grade de sergent pour avoir frappé au visage un adjudant, vient de recevoir l’ordre écrit de se rendre de Damas à Beyrouth :

« Autant Hippolyte avait été satisfait dans sa logique sans détours par l’enchaînement des circonstances qui s’étaient succédé depuis sa rencontre avec l’adjudant, autant le troublait et l’énervait l’ordre lui était parvenu sans que rien ne le préparât, ni l’expliquât. » (Joseph Kessel, Le coup de grâce, 1931, chapitre II. Texte consulté dans l’édition de 1931, Éditions de France, p. 33, et dans le volume de la collection Folio, Gallimard, 2016, p. 39, où la virgule a été ôtée après « préparât », et où « l’énervait » a été remplacé par « l’irritait ».)

Syntaxe incohérente : présence du ne à la suite du mot rien, dans une première subordonnée introduite par « sans que », puis omission (bienvenue) du ne dans la deuxième subordonnée, qui est coordonnée à la première par ni sans répétition de la locution conjonctive. Ce ne intempestif dépare un roman qui est par ailleurs un excellent Kessel.

Attestation plus ancienne (mais il faudrait, pour en être sûr, consulter la phrase dans une édition du XIXe siècle) :

« L’ouvrage d’Eberlé fut connu, fut cité pendant dix-huit ans sans que personne n’y vît la découverte des usages du sue pancréatique et sans que personne songeât à s’appuyer sur son observation pour aller plus loin. » (Claude Bernard, Principes de médecine expérimentale, chapitre XV : « Des écueils que rencontre la médecine expérimentale ».) La construction n’est défectueuse que dans la première des deux subordonnées. S’agirait-il d’une bourde commise par un secrétaire ?

L’erreur s’est répandue : « [Le collaborateur] a l’impression qu’il va pouvoir faire le mal sans se gêner et sans que personne ne puisse le lui reprocher, car l’avenir est au mal, car le bien, le juste de demain, sera le mal d’aujourd’hui. » (Bernard Frank, La panoplie littéraire, éditions Julliard, 1958. Texte consulté dans la réédition parue chez Flammarion, 1980, p. 116.)

C’est sous l’influence de toutes ces phrases comportant la malheureuse séquence « sans que personne ne… », ou « sans que rien ne… », phrases parfois vieilles de plusieurs décennies, qu’un ne intempestif en est venu à s’imposer après sans que dans n’importe quel autre cas.

 

Dernière remarque. Sans que est parfois suivi de ni. Or cet enchaînement de mots ne doit pas davantage entraîner l’ajout d’un ne, comme le montre l’extrait de Zola que voici :

« S’aimaient-ils toujours [= Pauline et Lazare], le mariage demeurait-il possible et raisonnable ? Cela flottait dans l’étourdissement où la catastrophe les laissait, sans que ni l’un ni l’autre parût impatient de brusquer une solution. » (Émile Zola, La joie de vivre, 1884, chapitre VII.)

Ordinairement, Pierre Jourde évite de faire suivre sans que d’un ne intempestif, mais la présence de ni l’a induit en erreur : « [D]epuis très longtemps, au moins depuis ta naissance, devait circuler dans le pays une histoire, parmi les innombrables histoires, t’attribuant une origine adultérine, sans que ni toi ni tes proches ne soient au courant de cette fiction secrète. » (Pierre Jourde, La première pierre, chapitre II ; éditions Gallimard, collection NRF, p. 27-28.)

Fâcheux : « les innombrables histoires » a été mis pour « d’innombrables autres histoires », et « t’attribuant » a maladroitement remplacé « qui t’attribuait » (l’ensemble du groupe « parmi les innombrables histoires » n’est-il pas tout simplement superflu ?) ; mais le plus grave, c’est qu’il aurait fallu écrire : « sans que ni toi ni tes proches soient (ou plutôt : fussent) au courant de cette fiction secrète ».

 

Tiens ! voici qui est étrange : je suis en train de préparer mon texte sur ordinateur, avant de le publier sur Over-Blog, et le correcteur (qu’on dit orthographique) de Word essaie de me faire ajouter un ne dans la phrase de Zola.

Si leurs œuvres sont percluses de fautes, c’est aussi parce que nos chers écrivains ont une confiance aveugle dans leur logiciel de traitement de texte.

 

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 18:55

Mettez ne dans la subordonnée qui dépend d’un verbe exprimant une idée de crainte (« Je crains qu’Isabelle ne soit partie »). Mettez ne après plus que, après moins que, après mieux que, si ces conjonctions de subordination introduisent une proposition comportant un verbe conjugué et son sujet (« Le bourgeois s’aperçoit que le paysan est plus intelligent ou moins stupide qu’il ne croyait », « Les choses se sont mieux passées qu’on ne s’y attendait », etc. ; il y a parfois une idée de crainte sous-jacente mais pas systématiquement).

Évitez ne après la locution avant que. Bannissez ne après la locution sans que.

« Vincent est parti avant que je vienne » : Vincent est parti, puis je suis venu. Les deux faits se sont produits. Avant que peut fort bien servir à signifier cela et rien de plus. Pourquoi, dans les phrases de ce type, voyons-nous si souvent un ne se glisser dans la subordonnée introduite par avant que ? Chacun a maintenant tendance à dire ou à écrire spontanément : « avant que je ne vienne ». Or ce ne introduit une nuance de subjectivité, comme s’il laissait affleurer une idée négative sous-jacente : Vincent est parti en pensant que j’allais venir, Vincent est parti parce qu’il pensait que j’allais venir, Vincent est parti pour éviter de me voir… Pourtant, dans « Vincent est parti avant que je vienne », cette pensée – cette crainte – n’a pas de raison d’être et avant que sert simplement à énoncer la succession chronologique de deux faits. Dès qu’il en est ainsi, omettons ne.

Employé à la suite de sans que, le ne est toujours redondant. J’irai même plus loin : le ne fait alors sentir son contenu négatif latent et perd son caractère explétif (explétif venant du latin expleo : « j’emplis, je complète »). Le ne succédant au sans, cela fait deux négations qui font pléonasme et s’annulent. Si cette inconséquence logique ne heurte personne, c’est en raison de la surdité à la syntaxe qui caractérise les Français.

 

Le mot « explétif » n’est pas exactement synonyme de « facultatif ». Le ne explétif inscrit toujours dans la proposition subordonnée une amorce de négation. « Je crains qu’Isabelle ne soit partie » s’oppose certes à « Je crains qu’Isabelle ne soit pas partie » ; mais il y a bien dans la première de ces phrases une négation latente. Dire : « Je crains qu’Isabelle ne soit partie », c’est signifier : je préférerais apprendre qu’Isabelle n’est pas partie ; ou encore : je souhaite qu’Isabelle ne soit pas partie. Comme l’écrit Joseph Hanse dans Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (troisième édition, Duculot, 1994, p. 577), l’emploi de ne explétif peut traduire « une idée parallèle négative qui est dans la pensée du locuteur ».

D’autre part, ce ne explétif, qui est profondément enraciné dans l’histoire de la langue, constitue une élégance qu’on ne devrait pas supprimer à la légère. Supprimez-le, si cela vous fait plaisir, après craindre, mais que ce ne soit pas pour le faire entrer dans les subordonnées où il est superflu. L’explétif n’est pas un mot vide, il comble un vide. Si votre subordonnée ne comporte pas l’idée d’une négation latente, oubliez ce ne.

 

Je viens de lire Saga, un bon roman des années 1990. Tonino Benacquista y met en scène quatre héros, Mathilde Pellerin, Louis Stanick, Jérôme Durietz et le narrateur, Marco. Ils sont les scénaristes d’un feuilleton télévisuel précisément intitulé Saga, qui est fabriqué avec des bouts de ficelle mais qui obtient un succès extraordinaire. Malheureusement, c’est un roman dans lequel abondent les « avant que… ne… », et, pire encore, les « sans que… ne… ». Voyez vous-mêmes.

 

« Le vrai problème n’échappe pourtant à personne : il est facile d’imaginer la déprime d’un boulanger qui s’évertue à faire son pain tous les matins sans que personne ne le mange jamais. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 134.)

« – […] Je réponds qu’il est inutile d’aller chercher si loin, au départ je voulais juste proposer une version moderne de La belle et la bête sans qu’on ne sache jamais qui est qui. » (Saga, Folio, p. 219.)

« – Il faudrait qu’elle parle plein de langues, j’aime les femmes qui parlent plein de langues. […] Dans des circonstances très précises, elle choisirait le japonais sans que personne ne sache pourquoi. » (Saga, Folio, p. 224-225.)

« À une époque où tout est culte et mythique, la Saga n’a pas échappé à ce genre d’étiquette. Un bouquin est sorti sur le feuilleton avant même que le dernier épisode ne soit [sic] diffusé. » (Saga, Folio, p. 264.) Un bouquin est sorti sur le feuilleton avant même que son dernier épisode ait été diffusé. Ou plutôt : Un bouquin est sorti sur le feuilleton alors même que son dernier épisode n’a pas encore été diffusé.

« Nous nous donnons tous rendez-vous ici, comme prévu, après-demain, jeudi 21 juin à 13 heures, pour voir à quoi ressemble ce n° 80 avant qu’il ne soit diffusé, le soir même. » (Saga, Folio, p. 274.)

« Les quatre-vingt-dix minutes de l’épisode n° 80 viennent de s’écouler sans qu’aucun de nous n’ait prononcé le moindre mot. » (Saga, Folio, p. 275.)

« Je l’envie [= j’envie Louis] de quitter le navire avant même qu’il ne soit à quai. » (Saga, Folio, p. 276.)

« Ce petit monstre que nous avons créé comme des savants fous, la nuit, dans le secret, a été diffusé hier soir. Il nous a même fallu imaginer un scénario encore plus complexe pour que l’épisode passe les contrôles techniques et soit considéré comme Prêt-À-Diffuser sans que personne ne s’aperçoive de rien. » (Saga, Folio, p. 306.)

Trois inconnus forcent Marco à entrer dans une voiture : « Tout se passe très vite, le mouvement est répété comme un pas de deux : la portière ouverte de la voiture, les pressions dans les côtes, Marco [= celui qui dit je] qu’on flanque sur la banquette arrière et démarrage. Le tout sans que personne ne prononce un mot, pas même moi. » (Saga, Folio, p. 341.)

« Quand j’avais douze ans, je pensais que tous les flics du monde lisaient ses droits au type qu’ils embarquaient. […] J’ai même été un peu choqué quand j’ai acheté, à quinze ans, une bouteille de whisky sans qu’on ne me demande rien. » (Saga, Folio, p. 370.)

« J’ai appris la patience en trois semaines. Ça m’a rappelé l’époque où je traquais la femme de ma vie sans que personne ne daigne me mettre sur la voie. » (Saga, Folio, p. 434.)

Avec une principale négative :

« Il ne se passait pas un jour sans que l’un de nous quatre n’évoque la ménagère du Var et le chômeur de Roubaix. » (Saga, Folio, p. 353.)

Mathilde parle : « – […] Il ne se passe pas un jour sans qu’un journal ne lance un scoop sur sa mystérieuse disparition [= la disparition de la princesse Virginie de Laud]. Chaque fois qu’elle revient, je lui trouve une histoire différente. » (Saga, Folio, p. 389.)

Pour garder le ne, lorsque la phrase est amorcée par « Il ne se passe pas un jour », on peut construire de la façon suivante : « Il ne se passe pas un jour qu’un journal ne lance… » ; « Il ne se passait pas un jour que l’un de nous quatre n’évoque (n’évoquât) la ménagère… », etc. En l’absence de sans, c’est le ne qui fait apparaître la valeur négative de la subordonnée.

À la suite de la locution avant que, un ne explétif peut se justifier à condition que la subordonnée exprime une idée (plus ou moins explicite) de crainte :

« Le plus jeune des deux inspecteurs sortit le nez de son calepin, jeta un œil vers son collègue et proposa une hypothèse avant qu’on ne la lui vole. » (Saga, Folio, p. 15.) J’y reviendrai.

 

Dans ce même roman, le ne fait constamment défaut après avoir peur :

« Une chose est sûre : le réalisateur de Saga fait désormais partie de la bande [= la bande de créateurs audacieux et excentriques que nous formons]. […] Louis préfère ne pas le contacter si lui-même n’a jamais cherché à le faire [sic ; c’est-à-dire : à nous contacter]. Peur que ça brise quelque chose, peut-être. » (Saga, Folio, p. 146.)

« Aujourd’hui, je regrette d’avoir voulu jouer au marchand de tapis avec Lui [= avec Dieu]. Non seulement Il n’a rien fait pour me rapprocher de celle que j’aime, mais j’ai bien peur qu’Il cherche désormais à m’en éloigner plus encore. » (Saga, Folio, p. 266.)

Louis Stanick, veillé par Marco, est sur le point de mourir : « Nouveau spasme [= éprouvé par Louis]. J’ai peur que mon cœur lâche avant le sien. Il me demande de l’aider à se coucher sur le côté. » (Saga, Folio, p. 428.)

 

Parfois, mais rarement, la construction est correcte :

« Sans même qu’on le lui demande, Didier sortit son calepin et relut les notes communiquées par le Fichier central. » (Saga, Folio, p. 22.)

« Qu’est-ce qu’on voit, là-bas, pas si loin ? Le bout de la route ? Un écueil inattendu a crevé notre embarcation sans que nous y prenions garde ? » (Saga, Folio, p. 152.)

« Les semaines défilent à une vitesse folle, les épisodes 77, 78 et 79 se sont succédé sans que j’y prenne garde. » (Saga, Folio, p. 265.)

Bien sûr, l’imparfait du subjonctif semble avoir disparu pour toujours…

 

Une dernière incongruité ? Marco se présente au siège de l’O.N.U. : « Avant d’accéder à l’esplanade, j’entre dans un petit blockhaus où d’autres militaires me scannérisent des pieds à la tête. Rayons X et fouille au corps avec des instruments d’une précision insensée. Rien qui n’incite à la plaisanterie. » (Saga, Folio, p. 432.)

La dernière phrase est inintelligible. Serait-elle ironique ? Même pas. Je suppose que Benacquista voulait dire : « Rien qui incite à la plaisanterie. » L’adverbe ne pourrait apparaître avant le pronom rien (« Il n’y a rien là qui incite… ») ; si on le place après, par contre, ne et rien s’annulent, ou plus exactement : le ne placé après annule un autre ne, celui, implicite, que contient le pronom rien placé en début de proposition. « Rien qui n’incite à la plaisanterie », cela signifie en réalité : « Toutes choses qui incitent à la plaisanterie. » Le ne employé par Benacquista dans cette phrase n’est pas explétif, c’est un ne vraiment négatif.

 

Aujourd’hui, la plupart des écrivains sont aussi désemparés que Benacquista sur le chapitre du ne. Ils ne sont plus capables de savoir quels sont les cas où le ne explétif est utile et quels sont ceux où il est nocif.

 

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 20:15

J’ai relevé d’autres phrases d’écrivains dans lesquelles le verbe être (ou l’un de ses équivalents) fait défaut entre un groupe nominal et un autre groupe, ce dernier jouant manifestement le rôle d’attribut :

 

« Tristan déboule en clopinant dans le bureau. Avant de s’allonger dans son canapé, il scrute nos silhouettes immobiles dans le halo des lampes. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997, collection Folio, p. 172.)

Première difficulté : le point de vue est censé être celui de Marco, le narrateur ; c’est bien Marco qui voit Tristan Durietz entrer (en clopinant, à cause de la paralysie progressive des membres inférieurs dont il souffre). Mais dans la deuxième phrase c’est par les yeux de Tristan (« il scrute ») que le lecteur constate que les silhouettes des quatre scénaristes de l’équipe – dont celle du narrateur – sont « immobiles dans le halo des lampes ». Si nous percevons ce changement inopiné de focalisation et s’il se révèle quelque peu gênant, c’est parce que le roman est à la première personne.

Mais peu importe ; concentrons-nous sur la syntaxe. Puisqu’il est probable que « dans le halo » se rapporte à « silhouettes » plutôt qu’au verbe « scrute », l’adjectif « immobiles » doit être détaché du nom « silhouettes », par exemple au moyen d’une virgule.

Malheureusement, en ce cas, à l’oral du moins, « immobiles » (dont le s ne s’entend pas) semble se rapporter tout autant au pronom « il » qu’au nom « silhouettes ». Donc une autre correction s’impose : « Avant de s’allonger dans son canapé, il scrute nos silhouettes, qui sont (ou qui lui apparaissent) immobiles dans le halo des lampes. »

 

« En y regardant de près, le travail mental du scénariste n’est pas très éloigné de celui du paranoïaque. Tous deux sont des scientifiques du soupçon, ils passent leur temps à anticiper sur les événements, imaginer le pire, et chercher des drames affreux derrière des détails anodins pour le reste du monde. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 181.) Chercher des drames affreux derrière des détails qui sont anodins pour le reste du monde.

Et il ne serait pas mauvais de répéter la préposition à devant « imaginer » et « chercher ».

 

D’autre part, j’ai relevé plusieurs phrases comportant des compléments flottants :

 

« Florence Delay cite une phrase de Jules Renard dans son Journal : “Cette sensation poignante qui fait qu’on touche à une phrase comme à une arme à feu” (26 octobre 1889). » (Jean-Yves Pouilloux, L’art et la formule, éditions Gallimard, collection L’Infini, 2016, p. 17.)

Florence Delay cite-t-elle Renard dans son Journal à elle ? J’ai quelques raisons d’en douter.

De fait, je crois que la phrase de Jean-Yves Pouilloux signifie : « Florence Delay cite une phrase que Jules Renard a écrite dans son Journal », ou plus simplement : « Florence Delay cite une phrase du Journal de Jules Renard » ; mais le texte que Pouilloux a donné à l’imprimeur ne dit pas cela.

(Ce livre de Jean-Yves Pouilloux comporte des fautes qui m’ont sauté aux yeux, mais c’est le meilleur essai sur la littérature et sur la poésie que j’aie lu depuis longtemps.)

 

« Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l’histoire, il […] évoquerait Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d’une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin – “la carte est plus intéressante que le territoire”. » (Quatrième de couverture de La carte et le territoire, de Michel Houellebecq ; éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu.)

Syntaxe floue. La locution prépositive à partir de succède à deux groupes nominaux : « première exposition » et « travail photographique ». Pour éviter cette obésité substantive, l’auteur de ce résumé (Houellebecq lui-même ?) aurait pu écrire : « … une très jolie Russe qu’il rencontra au début de sa carrière, lors de la première exposition de son travail photographique réalisé à partir de cartes routières Michelin ». Ou bien : « … une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors de la première exposition qui fut organisée de son travail photographique réalisé à partir de cartes routières Michelin » (je préfère l’autre solution).

 

« Ils [=Annie Astrand et le héros enfant] revenaient de l’hôtel Terrass au-delà du pont qui surplombe le cimetière. Ils étaient entrés dans cet hôtel, et il avait reconnu Roger Vincent, dans un fauteuil, au fond du hall. Ils s’étaient assis avec lui. Annie et Roger Vincent parlaient ensemble. » (Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, collection Folio, p. 144.)

Je suppose qu’on doit comprendre : « Ils revenaient de l’hôtel Terrass, qui était situé au-delà du pont qui surplombe le cimetière » ; plutôt que : « De l’hôtel Terrass, ils revenaient au-delà du pont qui surplombe le cimetière. » Vraisemblablement, le complément circonstanciel se rapporte non au verbe mais au groupe nominal « hôtel Terrass ».

 

Quand un journaliste déclare que le Français X doit être jugé « pour ses crimes en Syrie », faut-il comprendre que cet individu doit être jugé en Syrie ? C’est peu probable. Or un complément circonstanciel se rapporte normalement à un verbe, et il est très rare qu’il puisse se rapporter au nom situé à sa gauche en l’absence de tout élément verbal. Il faut dire : « Le Français X doit être jugé pour ses crimes commis en Syrie », ou « pour les crimes qu’il a commis en Syrie ».

 

L’omission d’un lien syntaxique ne se produit pas toujours entre deux groupes prépositionnels. Cette omission peut se produire entre un groupe prépositionnel et une proposition subordonnée conjonctive (ayant elle aussi une valeur circonstancielle) :

« “Tu te souviens peut-être de Roger Vincent ?” / À peine avait-elle prononcé ce nom qu’il se souvint en effet d’une voiture américaine décapotable garée devant la maison de Saint-Leu-la-Forêt, et au volant de laquelle se tenait un homme qu’il avait pris, la première fois, pour un Américain lui aussi [sic] à cause de sa haute taille et d’un léger accent quand il parlait. » (Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Folio, p. 96.)

À cause de sa haute taille et du léger accent qui perçait quand il parlait.

« Pour un Américain lui aussi », cela veut dire : comme sa voiture… La langue de Modiano est souvent négligée. Et ne faut-il pas modifier le temps d’un verbe ? En écrivant : « À peine eut-elle prononcé ce nom… ».

 

Cette omission peut aussi se produire entre un groupe prépositionnel et la locution verbale il y a (qui s’utilise pour introduire un complément circonstanciel de temps) :

« Au bout d’une quinzaine de jours, j’ai réussi à coincer Oona qui travaille pour un trust californien. Elle se souvenait de moi. Sur l’écran, elle ressemblait toujours au rêve parfait d’un seul homme [= Jérôme Durietz]. Elle m’a raconté sa vie, ses diverses séparations avec Jérôme, jusqu’à la dernière qui semble définitive. Elle m’a annoncé la mort de Tristan, il y a trois ans. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 434.) Tout comme le narrateur, Jérôme Durietz a fait partie de l’équipe des scénaristes du feuilleton Saga ; quant à Tristan, c’était le frère de Jérôme.

Dans la dernière phrase de l’extrait, il manque un participe : « Elle m’a annoncé la mort de Tristan, survenue il y a trois ans. » (Il y a trois ans par rapport au présent de l’écriture. Le chapitre dont ce passage est extrait a pour temps principal le présent de l’indicatif.)

D’autre part, les deux subordonnées relatives, ayant une valeur circonstancielle (« qui travaille pour un trust californien », « qui semble définitive »), devraient être précédées d’une virgule.

 

L’exemple qu’on vient de lire me rappelle une page d’Un taxi mauve. Le narrateur, un Français qui s’est installé en Irlande (et qui n’est jamais nommé), apprend de sa logeuse qu’il recevra un appel téléphonique international dans le pub tenu par Willie Kox. Le temps principal est le passé simple :

« Je remerciai et m’habillai sans plaisir. Depuis longtemps, personne ne m’appelait plus de l’étranger. […] Peu après, j’étais chez Willie qui dormait encore. Son neveu “Petit” Willie était au comptoir, plus grêlé de taches de rousseur que jamais, un épi de ses cheveux roux droit sur le sommet de la tête, signe qu’il était tombé du lit directement pour ouvrir le pub au premier client, l’inévitable Joe Mitchell. […] Une belle cicatrice encore marquée de sang coagulé balafrait sa joue gauche [= la joue gauche de Joe Mitchell]. Elle datait de sa bagarre avec Sean Coen, trois jours auparavant, bagarre qui semblait avoir renoué entre eux une amitié indéfectible […]. » (Michel Déon, Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 165, et en Folio, p. 232.)

On sait que l’adverbe auparavant sert à exprimer l’antériorité par rapport à une action située dans le passé. La phrase n’est donc nullement équivoque. Mais ce qui fait tiquer le lecteur, c’est que le complément circonstanciel se rapporte à un groupe nominal (« sa bagarre ») au lieu de se rapporter à un verbe.

C’est pourquoi la phrase doit pouvoir être améliorée. De quelle manière ? Si l’on décide d’y ajouter simplement un participe passé, il faudra veiller à éviter tout risque d’équivoque, en déplaçant un nom et en ajoutant une conjonction de coordination : « Elle datait de sa bagarre avec Sean Coen, bagarre survenue trois jours auparavant et qui semblait avoir renoué entre eux une amitié indéfectible »… Le résultat est un peu lourd ! Je suggère plutôt d’introduire dans la phrase un pronom relatif supplémentaire : « sa bagarre avec Sean Coen, qui s’était produite trois jours auparavant, et qui semblait avoir renoué… »).

 

Les Français cherchent à se passer des verbes. Mais ce rêve de purge semble entraîner le développement d’un goût irrépressible pour la redondance… Je parlerai un jour de ces redondances qui prolifèrent dans notre langue. Mes amis, bienvenue au XXIe siècle. Nous sommes entrés dans un âge où la langue française se change en une pâte sémantique informe, parcourue de mille béances syntaxiques.

 

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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 11:46

Un certain nombre de mots sont aujourd’hui très mal prononcés, bien qu’ils relèvent d’un niveau de langue soutenu :

- une genèse est devenue « génèse » ;

- un pèlerinage est devenu « pélérinage » ;

- le verbe rehausser est devenu « réhausser » ;

- une vilenie est devenue une « vilénie » ;

- un coreligionnaire est devenu un « coréligionnaire » ;

- un ou une galeriste (propriétaire d’une galerie d’art) est devenue « galériste » ;

- j’ai même entendu un journaliste dire que le ministère de l’Éducation nationale s’était rendu coupable, dans telle affaire, d’« un aveuglément excessif »…

Or, si le e non accentué se prononce toujours dans rehausser (« reu- »), il est normalement muet dans pèlerinage, vilenie et galeriste. On a le choix de le prononcer ou non dans genèse ; c’est alors un e caduc (ou e facultatif).

Mais voilà que j’entends prononcer « atrocément » (pour atrocement), et même « réchigner » (pour rechigner).

Dans Le guignolo, film de Georges Lautner sorti en 1980, Jean-Paul Belmondo déclare qu’il n’est pas voleur mais marchand de tableaux, et précise en dressant l’index : « Un marchand de tableaux est un voleur inscrit au régiste [sic] du commerce. » (À la soixante-quinzième minute.) Depuis le début des années 2000, la prononciation « régistre » est devenue très courante. Du coup, le verbe « enrégistrer » est aussi en train d’entrer dans la langue.

Indifférents à ces horreurs, nos linguistes professionnels prennent la parole dans les médias pour expliquer que le vieil accent aigu du deuxième e d’événement doit être remplacé par un accent grave, alors que ce changement de détail est sans importance et sans conséquence.

Quant au nom de Maurice Grevisse, le célèbre auteur du Bon usage, de savants universitaires en sont arrivés à le prononcer « Grévisse ». Jean Dutourd lui-même, à la page 145 d’À la recherche du français perdu (Plon, 1999), écrit : « Grévisse dénombre cent quatre vingt-cinq mots commençant par un h aspiré, parmi lesquels hameau, hargneux, harasser, hublot, hussard. » Sur la même ligne de texte une autre faute est commise : l’oubli du trait d’union qu’il faut entre quatre et vingt.

Cela dit, Dutourd ignorait-il vraiment la bonne graphie et la bonne prononciation de ce nom propre ? La version primitive de sa phrase (publiée dans un quotidien : on peut lire sur Internet la page où figure le petit encadré signé Dutourd, mais ni le nom du journal ni la date de parution n’apparaissent) ne comportait aucune des deux fautes sus-signalées.

Enfin bref : halte au massacre.

 

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