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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 12:17

Conseils pour corriger votre français et améliorer votre style. Sur chacun des points suivants, l’usage est devenu erratique, contraire aux règles existantes, ou contraire à toute logique.

 

Accordez les participes passés lorsqu’il le faut, notamment avec les compléments d’objet direct antéposés. Sinon, la langue française ne comportera que des accords faits au masculin, qui cohabiteront étrangement avec les désinences dites inclusives et les noms de métier et de fonction féminisés.

La virgule qui doit précéder un nom en apostrophe ne vous a rien fait : mettez-la ! Elle n’est pas nécessairement audible – c’est-à-dire restituée par une pause à l’oral – mais elle est grammaticale. Veillez donc à marquer la différence entre Attends Anatole ! et Attends, Anatole ! ; ou entre Mangez grand-mère et Mangez, grand-mère ; ou entre Tu aimes Arthur ? et Tu aimes, Arthur ? ; ou encore entre Fuyez les amis et Fuyez, les amis

Les prépositions à et de doivent, dans la plupart des situations, être répétées. Par exemple lorsque plusieurs compléments sont coordonnés après les locutions quant à, au sujet de, etc. : Ils expriment leur inquiétude quant au délitement du pays et au risque de guerre civile (et non pas : « quant au délitement du pays et le risque de guerre civile »). Toute préposition doit être répétée dans une comparaison introduite par que (tant par… que par…, moins sur… que sur…, plutôt avec… qu’avec…, etc.) ; ou dans une comparaison introduite par comme, ainsi que, de même que, aussi bien que… Lorsqu’il s’agit de compléments juxtaposés ou coordonnés, la non-répétition des prépositions autres que à et de est admise. Si à et de doivent être répétés devant chaque complément, c’est parce qu’ils fusionnent avec le ou les (articles définis) : se pencher sur telle chose, telle autre et le reste ; mais : se préoccuper de telle chose, de telle autre et du reste (et non pas, comme on le lit et l’entend maintenant partout : « de telle chose, telle autre et le reste ») ; s’intéresser à telle chose, à telle autre et au reste (et non pas, comme on le lit et l’entend partout : « à telle chose, telle autre et le reste »). Le site AlloCiné nous invite, depuis avril 2020, à redécouvrir le film Ponyo sur la falaise, y voyant « une ode philosophique à l’amour, la foi, la nature et le sens des responsabilités », et il ne s’agit là que d’un échantillon parmi des milliers ! Toutefois, la non-répétition des prépositions à et de est permise devant une suite de noms propres : à Pierre, Paul ou Jacques ; ou devant une suite de plusieurs verbes à l’infinitif : de boire, jouer et chanter.

Une narration ne doit pas se faire au futur, qu’il s’agisse du futur de l’indicatif ou du futur périphrastique. Ne racontez au futur ni une anecdote, ni un événement historique, ni une vie. Pour rendre plus vivante votre prose, utilisez le présent de narration. Il n’existe aucun « futur de narration ».

Évitez ce qu’on appelle en latin l’attraction modale : un verbe qui dépend d’un verbe au subjonctif ne se met pas automatiquement au subjonctif. Ne chantez pas avec William Sheller : « Quel que soit le temps que ça prenne / Quel que soit l’enjeu / Je veux être un homme heureux »… Dites : Quel que soit le temps que ça prendra. (Zut, ça ne rime plus.) Quelle que soit la version qu’on choisit, ou choisira, et non : « qu’on choisisse ». Je ne crois pas que ce soit ce qu’il faut faire, et non : « que ce soit ce qu’il faille faire » (et encore moins : « que c’est ce qu’il faille faire »).

Lorsque vous employez le pronom en, que ce ne soit pas par pléonasme. Ne dites pas : « Quels en sont ses fondements », « Quels en sont ses principaux tenants », « J.-M. Laclavetine convoque ses souvenirs pour en faire son portrait »… Dans un avant-propos à Par la suite (1986-1990), deuxième tome de l’intégrale Luc Leroi, le dessinateur-scénariste Jean-C. Denis écrit : « Moche, égoïste, trouillard, fauché, j’en passe, Luc Leroi est un peu tout ça à la fois. Une caricature, mais aussi, et c’est ce qui en fait son intérêt pour moi, un personnage de conte lâché dans le monde réel. » (Éditions Futuropolis, 2017, p. 3.) La faute gâche la jolie formule.

De même pour dont. Ne dites jamais : « C’est de lui dont il est question », mais, selon le contexte : C’est lui dont il est question ou C’est de lui qu’il est question. Certes, il me faudra revenir sur la syntaxe du pronom relatif dont : elle est parfois subtile.

De même : lorsque vous employez le pronom y, que ce ne soit pas par pléonasme. Se répand depuis quelques années, dans les pages des magazines et des journaux, une grosse faute qui naissait parfois de la plume des enfants mais qu’on apprenait à éliminer dès l’école primaire, le fameux « dans lequel on y ». Il naît maintenant de la plume des professeurs : « Chaque élève reçoit un livret-guide présentant l’épreuve, dans lequel on y trouve un calendrier, des fiches méthodes [sic], la grille d’évaluation. » (Phrase lue sur le site Internet d’un collège de Bretagne.) La proposition relative à pléonasme peut être introduite par un pronom relatif complexe : dans lequel, dans laquelle, etc. ; comme par le pronom simple  : « La poésie là où on ne l’y attend pas. » (Lu sur un site québécois d’information culturelle.)

Après un quart des, la moitié des, la plupart des, la majorité des, une dizaine de, etc., accordez selon le sens. Non pas : « Un quart des hommes est concerné », mais : Un quart des hommes sont concernés.

Le sens conduit aussi bien le complément au singulier d’un nom pluriel à donner l’accord : Dix pour cent de la population civile soutient les insurgés. On dit que 95 % de notre vocabulaire est d’origine latine. Cet accord est parfaitement correct et logique. Inversement, mais selon le même raisonnement, on dira : 1 % des terres arables disparaiSSENT chaque année ; ou encore : Seulement 1 pour cent des bassins de retenue africains ONT été bâtis afin de limiter les inondations. Les usagers du français ont tort d’hésiter sur ce point.

Comme je l’ai déjà proposé, nous pourrions, dans l’analyse de ces phrases, faire appel à l’opposition classique (utilisée pour analyser les propositions comportant un verbe impersonnel) entre un sujet apparent et un sujet réel : quart/plupart/95 %… serait le sujet apparent, hommes/population/vocabulaire/terres arables… serait le sujet réel. L’accord se fait avec le sujet réel.

Prononcez le u de arguer (qu’on ferait bien d’écrire : argüer). Il argue ne se prononce pas comme Il nargue.

Bruxelles ne doit pas être prononcé « Bruck-selle », de même qu’Auxerre ne doit pas être prononcé « Auck-serre ». Ne privez pas ces noms de villes de la douceur de leur sonorité. Rappelez-vous la chanson dans laquelle le Belge Jacques Brel célébrait le temps où Bruxelles bruxellait (« où Brussel bru-sse-lait »).

Évitez l’hypercorrection consistant à mettre « ce qu’il m’arrive » ou « ce qu’il se passe » ou « ce qu’il lui prend » là où vous pouvez employer ce qui. Dans bien des cas, le recours au pronom impersonnel fait faire à la pensée du lecteur un détour dont l’inutilité devrait heurter le goût et l’intelligence de tout écrivain.

Contrairement aux romanciers actuels, refusez, dans les incises de vos dialogues, tout verbe qui s’avèrerait redondant avec les paroles elles-mêmes : « protesta-t-il/elle », « s’impatienta-t-il/elle », « implorait-il/elle », « s’impatiente-t-il/elle », « le/la/les rassura-t-il/elle », « voulut-il/elle savoir », « s’inquiéta-t-il/elle », « plaisanta », « mentit », « rit », « sourit », « soupçonnait », « gronda », « s’étonna », « s’emporta », « capitula », etc. Crier, hurler, s’écrier, s’exclamer, sont permis car ils ne contiennent que l’idée d’exprimer par la voix, sans produire une redondance avec l’intention sous-jacente que les paroles rapportées font deviner. Quelques autres verbes peuvent néanmoins être employés en incise, tels « reprit », « ajouta », « poursuivit », « intervint », du moment qu’ils ne font pas redondance avec le contenu des propos (mais évitez « abonda » : ce verbe, employé absolument, ne doit pas être accepté comme synonyme de la locution abonda dans le sens de quelqu’un, laquelle ferait, de toute façon, une incise du plus mauvais effet). Les verbes à employer de préférence sont : dire, demander, répondre ; et leurs équivalents expressifs déjà cités : s’écrier, s’exclamer, etc. Dans l’élan de la lecture, nous devons pouvoir survoler ces incises, en enregistrant de manière quasi inconsciente l’information qu’elles apportent, et en laissant notre attention se porter sur les propos eux-mêmes.

Ne transformez pas en introducteurs de parole : 1. les verbes qui évoquent un geste ou une action qu’on fait en parlant ; 2. ceux qui explicitent l’intention de la personne dont les paroles sont rapportées. Dans la plupart des cas, cette intention se devine aisément à la simple lecture des paroles rapportées. Lorsque vous jugez nécessaire de faire connaître au lecteur l’intention secrète d’un personnage, faites cette analyse au moyen d’un adverbe ou d’un complément apposé, ou encore dans un paragraphe séparé. Le verbe de parole en incise ne doit pas être utilisé à cette fin.

Si vous êtes journaliste, restez neutre : employez dire, affirmer, déclarer. Fuyez ces « avoua-t-il/elle », ces « justifie-t-il/elle », ces « alerte-t-il/elle », ces « reproche-t-il/elle », ces « souligne », ces « déplore », ces « éructe », qui empiètent sur le contenu des propos rapportés. Il est parfois nécessaire d’apporter des précisions sur le ton employé, mais ne le faites pas au moyen du verbe de parole lui-même.

L’adverbe ne est superflu dans une subordonnée introduite par avant que, et sa présence constitue une faute dans une subordonnée introduite par sans que, y compris lorsqu’on écrit « sans que rien… » ou « sans que personne… ». C’est ici la négation exprimée par sans qui rend négatif le pronom personne ou le pronom rien. Le ne et le sans s’annuleraient. En revanche n’hésitez pas à mettre ce ne, dit explétif, après un verbe de crainte, ou après la locution conjonctive à moins que. Si vous préférez l’omettre dans « Je crains que… » et dans « à moins que… », ayez l’intelligence de l’omettre aussi dans les subordonnées introduites par avant que.

Dans les comparaisons d’inégalité (introduites par plus que, moins que, autrement que, mieux que, plutôt que…), le ne dit explétif est utile mais n’est pas obligatoire. Efforcez-vous surtout de ne pas y employer l’actuel « que ce que », tour maladroit et paresseux : «  La réalité est plus complexe que ce qu’il croyait » ; « C’est pire que ce qu’on pensait » ; « Il y avait plus de candidats que ce qu’on pouvait accepter »… Écrivez : La réalité est plus complexe qu’il ne croyait ; C’est pire qu’on ne (le) pensait ; Il y avait plus de candidats qu’on ne pouvait en accepter. Pour ma part, je considère que la présence de ne est à recommander dans les phrases de ce type.

Eh bien, eh oui, eh non, eh si : l’interjection s’écrit autrement que la conjonction de coordination (et).

Le pronom relatif lequel/duquel/auquel se décline en genre et en nombre : la raison pour laquelle…, les maladies auxquelles…, des choses avec lesquelles…, une évolution à propos de laquelle… (et non pas : « la raison pour lequel… », « des choses avec lequel… », « une évolution à propos duquel… », etc., absurdité qu’on entend aujourd’hui dans toutes les bouches). D’autre part, le neutre s’exprime au moyen du pronom relatif quoi. On ne dit pas : « quelque chose auquel…, sur lequel… », etc. ; on dit : quelque chose à quoi, sur quoi. « Ce n’est pas ce auquel je pensais » ? Non : ce à quoi… « C’est quelque chose auquel on s’est habitué » ? Non : c’est quelque chose à quoi on s’est habitué.

N’employez pas la tournure prépositionnelle « avec X » en la faisant suivre d’un pronom pluriel (nous, on, ils, elles) lorsque votre phrase n’évoque que deux personnes.

Ne mettez pas enjoindre à la place d’inviter. Le verbe enjoindre se construit comme ordonner et il a la même signification que ce dernier.

Si vous tenez à employer la locution n’avoir de cesse, construisez-la correctement : avec que… (ne…) et un verbe au subjonctif (passé ou plus-que-parfait). Gardez-vous de la construire avec de et un verbe à l’infinitif en pensant qu’elle aurait le même sens que : ne pas cesser, en plus joli… Ne dites pas : « Napoléon est au cœur d’une polémique qui n’a de cesse de prendre de l’ampleur », lorsque vous voulez simplement dire : une polémique qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

Dans une prose soignée, ne dites et n’écrivez jamais : « pour pas que… ». Le pas doit être placé après le verbe (pour que Machin ne vienne pas).

Ne laissez jamais deux adverbes en -ment se suivre ; et, en général, n’abusez pas des adverbes en -ment. Je vous adjure de ne plus employer l’adverbe possiblement, qui n’est que du franglais (transposition de l’adverbe possibly). Votre possiblement peut toujours être remplacé par peut-être.

… De même qu’à la place de quasiment on peut dire presque.

… Qu’à la place d’effectivement on peut dire en effet.

… Et que, dans la plupart des cas, on peut éviter l’adverbe extrêmement (si pesant) et le remplacer par très.

Il existe des h aspirés, et ils font barrage à la liaison ! Ainsi dans : des haricots, bien sûr, mais aussi dans : on hurle, s’enhardir, un handicapé, très handicapant, ces véhicules sont hors service

Le mot heure(s) a pour symbole le h minuscule. H, lettre majuscule, c’est l’hydrogène.

Les nombres désignant des quantités, au moins lorsqu’ils sont inférieurs à vingt, écrivez-les en lettres et non en chiffres. Rien de plus pénible que les énoncés où un chiffre semble d’abord appartenir à une numérotation, avant que l’esprit du lecteur comprenne que ce chiffre signifie bêtement une quantité… Exemple : « 7 RÈGLES TIRÉES DE LA PHILOSOPHIE ORIENTALE pour t’aider dans la vie ! » (Or il ne s’agit pas du septième point d’un exposé.) Même page : « 3 sortes d’amis sont utiles, 3 sortes d’amis sont néfastes. » (Chiara Pastorini, Les vrais sages sont des rebelles ; dessins de Perceval Barrier. Sous-titré : « Ils ont révolutionné notre façon de penser. Ils ont encore des choses à nous dire. » Éditions Nathan, 2021, p. 17.)

Espérer que, espérant que ou l’espoir que ne se construisent pas avec le subjonctif. La subordonnée complétive doit être au futur de l’indicatif (futur simple ou futur antérieur) ou au futur dans le passé (conditionnel présent ou passé). Il faut espérer que Lou comprendra et réagira rapidement, et non pas : « que Lou comprenne et réagisse rapidement ».

S’assurer que ne doit jamais être suivi du subjonctif. Si le subjonctif vous semble nécessaire, c’est que s’assurer n’est pas le verbe adéquat : remplacez-le alors par faire en sorte.

Ne mettez pas un point d’interrogation à la fin d’une subordonnée interrogative indirecte (par exemple après « Je me demande si… »), sauf si la principale est elle-même interrogative (« T’es-tu demandé si… ? »).

Ne soudez pas une subordonnée interrogative indirecte à une préposition : « sur comment », « de comment », « vu comment », « se faire une idée de comment les choses se sont passées », « se rendre compte de quand un interlocuteur nous ment »… « Je m’étonne qu’elle ait encore des amis, vu comment elle les traite » : vu la manière dont elle les traite. (Vu est ici une préposition, donc un mot invariable.) Entendu à la radio (accent tonique sur « la question» , puis légère pause) : « On s’est posé la question sur pourquoi on s’était tous engagés. » On a cherché à savoir pourquoi… Une interrogative indirecte peut rarement être introduite par un verbe non interrogatif. Plutôt que « Ça dépend comment… », écrivez : Ça dépend de la manière dont…

Dégenrez vos tracts et vos formulaires si vous y tenez, mais ne dégenrez pas la littérature : parlez d’hommes et de femmes, de filles et de garçons, voire d’individus de sexe indéfinissable, mais bannissez les « personnes » de vos écrits narratifs.

Le mot genre ne saurait être substitué au mot sexe dans n’importe quel cas. Peut-être le fait-on par pruderie, parce que nos contemporains se sont mis à associer spontanément le mot sexe à la pornographie internetisée. « Accéder à de hautes fonctions reste difficile pour les femmes, parce que des préjugés perdurent sur leur genre. » Sur le genre femme ?

 

Quant au lexique :

Cessez de donner à dédier, à initier et à délivrer des significations qui ne sont pas les leurs. Embêtez-vous un peu à chercher le verbe qui convient précisément au contexte. Il s’agit là de ce que j’appelle les anglicismes sournois : ils ont pris possession de mots français bien enracinés dans l’histoire de la langue. Autrefois on les combattait, en les qualifiant de faux amis, mais ce temps est révolu. Je les distingue de nos anglicismes ingénus, les pourtant pénibles basique (pour : élémentaire, fondamental), nominer (pour : citer, sélectionner), lion de mer (pour : otarie), Moyen-Orient (pour : Proche-Orient), etc.

La locution autour de n’est pas du tout synonyme de : à propos de, au sujet de, portant sur. Dites : une réflexion portant sur… et non : « une réflexion autour de… » (« Vous avez publié des livres autour de cette question », etc.).

Ne dites pas balancer quand vous voulez dire jeter.

Le mot maman ne peut pas remplacer le mot mère dans n’importe quel contexte. Ni papa remplacer père.

Échanger n’est pas synonyme de parler, discuter, dialoguer. Si vous tenez au verbe échanger, donnez-lui un complément : échanger des propos, des arguments… Mais c’est souvent lourd. De même, un échange (tout court) n’est pas un dialogue ou une conversation. Il faut dire : échange de propos, de politesses, d’arguments, etc.

N’employez pas dévasté quand vous voulez dire triste ou affligé (« La benjamine était dévastée de devoir quitter ses sœurs »). L’adjectif dévasté signifie : prématurément vieilli. La dévastation d’un visage peut être provoquée par le chagrin, mais tout chagrin, fût-il immense, ne produit pas de la dévastation.

Gardez-vous de l’inflation verbale : devant un infinitif, ne mettez pas adorer à la place d’aimer.

 

Toutes ces mutations sont acceptées passivement, voire soutenues et encouragées, par des écrivains, des professeurs et des linguistes. Elles semblent viser à un but : défaire la langue qui était commune aux auteurs du XVIIIe, du XIXe et du XXe siècle – les écrivains et les philosophes aussi bien que les ingénieurs et les savants. Détacher de nous le continent littéraire formé par les œuvres produites au cours d’une période longue de trois siècles. Or une langue doit pouvoir s’enrichir sans se trahir ni se détruire.

 

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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 10:50

Une entreprise de féminisation du français, qui s’impose par intimidation plus que par décret, est en cours. On nous impose les désinences à choix multiple ou plutôt à imbrication (dites « inclusives »), qui sont imprononçables, au moment où nos contemporains n’arrivent plus à mettre au féminin, quand la grammaire l’exige, les participes passés.

Nos règles d’accord du participe passé font une large place au genre et au sexe féminin. Depuis des années, ces règles sont bafouées – même par les professeurs, par les intellectuels, par les orateurs professionnels.

Avant de vouloir imposer à notre orthographe des mutations inouïes et inaudibles, nous pourrions respecter l’existant.

Mais non. Fatigués des règles existantes, nous aimons nous voir imposer des règles nouvelles. Nous accusons d’arbitraire la grammaire courante et acquiesçons à un arbitraire encore plus grand, pour peu qu’il soit libre de tout précédent.

L’institution scolaire, après avoir négligé pendant des décennies d’enseigner l’accord des participes passés, se battra pour enseigner la pratique des désinences « inclusives ». Les professeurs et les fonctionnaires qui auront refusé de se plier à cette réforme seront montrés du doigt. Les élèves, les étudiants, les citoyens qui refuseront de s’y plier seront sanctionnés. Vous verrez.

 

La féminisation des noms de métier, de fonction ou de grade n’est pas toujours absurde, mais la pratique des désinences « inclusives », comme j’avais tenté de le démontrer dans Échantillons de français futuriste, est une innovation saugrenue – et elle l’est d’autant plus que notre époque ne sait plus accorder les participes passés ni même les adjectifs qualificatifs. Ces règles d’accord témoignaient pourtant du soin avec lequel la langue française manifestait la présence du genre (et du sexe) féminin jusque dans ses plus fines nervures.

 

De fait, l’accord du participe passé avec les noms féminins est en train de disparaître dans la France entière, à l’oral et même à l’écrit. Je pense à deux cas principaux, qu’illustreront les exemples suivants : « L’enveloppe a été remise par le facteur », « Ouvrons l’enveloppe que le facteur m’a remise ».

D’une part, il y a le cas où l’accord du participe se fait en genre et en nombre avec le SUJET lorsque le participe est construit avec l’auxiliaire être (cet accord est très facile à faire) ; d’autre part, le cas où le participe s’accorde avec le COMPLÉMENT D’OBJET DIRECT lorsque celui-ci est placé avant le verbe (sous forme de pronom personnel : « Cette enveloppe, le facteur me l’a remise » ; ou sous forme de pronom relatif : « L’enveloppe que le facteur m’a remise »).

Malheureusement, nous entendons dire un peu partout, désormais, qu’une enveloppe a été « remis » par le facteur, qu’une leçon a été « appris », que des décisions ont été « pris ». On nous parle des vérités que tel individu a « dit », de la supposition qu’Untel a « fait », etc.

Certes, nous savons tous que le genre féminin ne correspond pas nécessairement au sexe féminin. Pourtant, même dans les cas où il y a correspondance entre le genre et le sexe, le féminin s’efface de la langue française telle qu’elle est parlée par les hommes et par les femmes.

Notre oubli des règles d’accord du participe passé (même avec l’auxiliaire être, même en l’absence de construction pronominale) conduit les femmes à parler de soi au masculin : « Je me suis mis de côté », dit l’une ; « Les épreuves qui m’ont construit », dit telle autre. Tous les jours des femmes disent : « Les principes qui m’ont conduit », etc. Tous les jours nous entendons et nous lisons : « Elle s’est inscrit à un club de lecture », « Elle s’en est pris aux autorités », etc.

L’omission de l’accord est criante lorsque la forme féminine du participe se distingue audiblement de la forme qu’il prend au masculin (les verbes concernés appartiennent tous au troisième groupe) et cela conduit à une masculinisation générale des accords. Ceux qui veulent minorer la gravité du phénomène parleront d’une simple neutralisation. Neutralisation ou masculinisation, le résultat est le même : un fâcheux effacement du féminin.

Nos contemporains ne prennent plus le risque de faire entendre un accord, de crainte de produire une désinence incorrecte. (Depuis peu, je les entends même masculiniser les adjectifs qualificatifs. Ce qui n’empêche pas le surgissement de féminisations intempestives, car on entend parallèlement : « Je suis quelqu’un de très douce. » « Une étoile qui n’a rien de mystérieuse… »)

Or jamais la langue française n’a été antiféministe ni masculinocentrée. Par l’existence même de ces accords, la grammaire traditionnelle faisait sa place au genre et au sexe féminin.

 

Les règles d’accord du participe passé comportent une seule vraie difficulté : savoir accorder ce participe aux temps composés des verbes pronominaux. Si les pédagogues et les universitaires s’étaient ingéniés à trouver une manière plus efficace d’enseigner aux enfants la syntaxe des verbes pronominaux, plutôt que de faire porter leurs efforts sur la dénonciation de l’arbitraire qui régnerait dans la syntaxe, nous n’en serions pas arrivés à la capitulation collective qui se constate actuellement. S’ils avaient notamment conservé l’appellation classique de complément d’attribution, ils nous auraient peut-être épargné bien des arguties délétères sur la différence entre objet indirect et objet second.

Rappelons les deux règles, à connaître conjointement, qui régissent l’accord du participe passé des verbes pronominaux. 1. Le participe passé d’un verbe pronominal s’accorde toujours avec le sujet, sauf lorsque me/te/se/nous/vous/se est complément d’attribution (me/te/se/nous/vous/se sont complément d’attribution s’ils signifient : à moi, à toi, à lui, à elle, à nous, à vous, à eux, à elles). Le participe passé, dans ce cas, reste invariable. 2. Lorsque me/te/se/nous/vous/se est complément d’attribution, il arrive que le verbe pronominal possède un complément d’objet direct ANTÉPOSÉ. L’accord du participe passé se fait alors avec ce C.O.D.

Autrement dit : lorsque me/te/se/nous/vous/se est complément d’attribution (C.O.I. ou C.O.S., peu importe), le verbe pronominal peut n’avoir aucun C.O.D. (« Elle s’est menti », « Elle s’en est voulu », « Ils se sont téléphoné », « Ils se sont succédé », « Elle s’est plu à… », « Elle s’est permis de… »), auquel cas le participe passé reste invariable ; peut avoir un C.O.D. postposé, auquel cas il n’y a pas non plus d’accord du participe passé (« Jeanne s’est versé des parfums sur la tête ») ; peut avoir un C.O.D. antéposé, auquel cas le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec lui (« On aimerait connaître les parfums que Jeanne s’est versés sur la tête »). En italique : le C.O.D.

(J’ai repris ici les principaux éléments d’un billet ancien, L’accord du participe passé : stade terminal (4). On y trouve tous les exemples nécessaires à la compréhension des règles que je formule.)

 

Comment ne pas voir dans l’actuel sabotage organisé la volonté de rendre la langue française inutilisable ? Qu’il y ait encore vingt ans de ce traitement, et nos gouvernants décréteront le remplacement du français par l’anglais (ou, plus exactement, par le globiche), au titre de langue officielle de notre pays.

Bon…

Nous pourrions commencer la lutte contre les désinences « inclusives » en les prononçant exactement comme elles s’écrivent. Qu’en pensez-vous ?

Prononçons « rendu-heu-ss », pour rendu∙e∙s, « convaincu-heu-ss » pour convaincu∙e∙s, etc. (ou « rendu point heu point ess », « convaincu point heu point ess »).

Rendons audibles ces horreurs, si nous avons à donner lecture d’un document où elles nous sont infligées.

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 02:07

D’autre part, nous voyons surgir, partout dans le roman, un avec qui se voit chargé d’introduire toutes sortes de compléments d’accompagnement. Exemple :

« [I]l y avait le président du comité citoyen [sic] de Chlisselbourg, un petit vieux avec des sourcils broussailleux et un nez en forme de poivron. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 161. Chlisselbourg est la ville dans laquelle ont été emmenés Nadia et les autres passagers du train n° 76.) Texte italien : « [C]’era il presidente del comitato cittadino di Shlisselburg, che è un vecchietto con le sopracciglia folte e il naso a peperone. » (La sfolgorante luce, p. 136.) La traduction est fidèle. Avec est d’emploi courant, quoique familier, lorsqu’on décrit des parties du corps. En revanche, on aurait pu éviter de rendre comitato cittadino par « comité citoyen », la transformation de citoyen en adjectif étant un phénomène récent et particulièrement pénible. Le français exigeait : comité des citoyens.

Mais il arrive que cet avec exprimant l’accompagnement, qui est très fréquent dans l’anglais moderne, et aussi, manifestement, en italien, soit peu conforme au génie de la langue française :

« Elle [= maman] s’est approchée d’un gros bonhomme avec un blouson en cuir  […]. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 68.) En français courant, ni italianisé ni anglicisé, nous dirions : un gros bonhomme vêtu d’un blouson en cuir. Le contexte indique que ledit blouson habille le gros homme, mais la syntaxe autorise à croire que la mère de Nadia et de Viktor apporte à l’homme ce blouson. Le texte italien me semble comporter la même équivoque : « Si è avvicinata a un uomo grasso con una giacca di pelle […]. » (La sfolgorante luce, p. 59.)

Le traducteur va parfois jusqu’à mettre dans la même proposition les deux avec, celui de la fameuse construction pléonastique et celui du complément d’accompagnement :

« L’autre jour, c’était dimanche. Avec Viktor, nous avions mis nos uniformes avec un foulard et l’étoile rouge, et nous nous étions rendus à la maison des Jeunes Pionniers. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 55.) Texte italien : « L’altro giorno infatti era domenica, così io e Viktor abbiamo messo le divise con il fazzoletto e la stella rossa […]. » (La sfolgorante luce, p. 48.) C’est-à-dire, en français courant : Viktor et moi, nous avions mis l’uniforme avec le foulard et l’étoile rouge, ou : l’uniforme avec foulard et étoile rouge…

J’ai déjà abordé certaines de ces questions : voir La préposition « avec » employée à tort et à travers, billet dans lequel est évoqué le délayage syntaxique que favorise notre prédilection pour la préposition avec. Comme on s’en doute, les emplois défectueux de cette préposition n’ont fait que se multiplier.

Un petit dernier ? Dans l’extrait qui suit, on ne sait trop comment analyser avec. Il exprime moins l’accompagnement que la cause :

« Boris voulait reprendre les rames, mais il était trop faible avec ces gnons qu’il avait reçus. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 366.) Mais pourquoi avoir employé avec et non pas : « à cause de… » ? Le texte italien (p. 304) porte : « era troppo debole per le botte » : il était trop faible à cause des coups.

Oui, des coups. On notera que le traducteur croit pouvoir traduire l’italien botte (« coups ») par le français gnons. Je devine que cette riche idée lui est venue parce qu’il cherchait comment éviter une répétition. En effet, dans sa traduction, il fait commencer la phrase qui suit la nôtre par : « Du coup »… (Pages 366-367 : « Du coup, nous avons lancé le moteur et nous sommes partis le plus vite possible. ») Ayant besoin du mot coup pour nous infliger son habituelle traduction de così, Marc Lesage s’est démené pour l’esquiver dans le seul emploi où il ne possède aucun synonyme appartenant au même niveau de langue – et j’imagine bien les affres de notre traducteur hésitant entre marrons, gnons et beignes

 

Mais n’imitons pas le colonel Smirnov du M.V.D. : n’épluchons pas plus avant ce texte de cinq cents pages. En français comme en italien, on se laisse emporter de bon cœur par ce roman d’aventures trépidant, qui se double d’une intrigue politique habilement agencée. Au terme de celle-ci, les héros (Viktor, Nadia et leurs amis) mettent en commun les renseignements qu’ils ont glanés au cours de leurs deux aventures parallèles, et découvrent tous ensemble pourquoi le train 76 s’est immobilisé près de Léningrad au lieu de rouler vers Kazan.

Quant à notre critique des emplois abusifs d’avec, les quelques extraits qui ont été examinés ici suffisent amplement à l’étayer. Pour en revenir à notre point de départ, à savoir la construction pléonastique « Avec X, nous… », « Avec X, on… », « Avec X, ils ou elles… », ce serait une erreur d’y voir un gallicisme nouveau, un tour pimpant, savoureux, digne de la liberté syntaxique qui avait cours avant Richelieu ou que sais-je encore. En réalité, il s’agit d’une tournure floue et paresseuse, qui produit des équivoques.

 

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 23:57

Les jumeaux ont été séparés. Nadia est montée dans le train n° 76. Viktor, qui a dû attendre le train n° 77, se retrouve dans un wagon destiné au transport de bétail : « Avec Kostia, nous nous sommes installés dans un coin. Deux planches branlantes permettaient de regarder dehors et de respirer un peu. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 96.) Le dénommé Kostia est un camarade de classe de Viktor. Texte italien : « Io e Kostya » (La sfolgorante luce, p. 82).

Non moins rempli d’enfants que le n° 77, le train 76 n’a pas fait le trajet prévu. Il s’est engagé sur une voie secondaire et s’est arrêté à la sortie de Léningrad. Nadia raconte : « En réalité, on n’est pas si mal, ici. Il y a plein d’arbres, et c’est comme quand on campe avec les Jeunes Pionniers. Avec les autres enfants, nous avons pris le contrôle du train. Par exemple, dans le wagon numéro 4, nous avons organisé un terrain de jeux pour les petits. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 124.) Or le nous oppose ici les enfants (et adolescents) aux rares femmes adultes qui se trouvent aussi dans le train. Cette fois, on se demande vraiment pourquoi le traducteur a tenu à rendre par deux phrases françaises une phrase italienne unique. Voici l’ensemble du passage : « In realtà qui non si sta così male. Ci sono un sacco di alberi e sembra di essere al campeggio dei Giovani Pionieri, con noi ragazzi che abbiamo preso il controllo del treno. » (La sfolgorante luce, p. 105.)

La deuxième de ces phrases peut se traduire de la façon suivante : « Il y a plein d’arbres et on se croirait au campement des Jeunes Pionniers, mais avec nous, les enfants, qui avons pris le contrôle du train. » Le tour est oral, voire familier. L’ajout d’un mais m’a semblé nécessaire pour rendre intelligible en français la signification de cet avec qui se comprend plus facilement à l’oral qu’à l’écrit. Si le traducteur ne s’était pas hâté de recourir à sa construction fétiche (« Avec les autres enfants, nous… »), il aurait pu s’interroger sur le sens de ce « con noi ragazzi che… » et sur l’enchaînement des idées entre les deux membres de la phrase. Traduction moins littérale : « […] on se croirait au campement des Jeunes Pionniers, sauf que là c’est nous, les enfants, qui avons pris le contrôle du train. »

Le journal de Nadia se poursuit : « Avec Anna, nous avons essayé de jouer aux échecs, mais nous avions énormément de mal à nous concentrer, alors tant pis. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 127.) De fait, il faut être deux pour faire une partie d’échecs. Anna est une adolescente rencontrée par Nadia dans son train. Texte italien : « Io e Anna abbiamo provato »… (La sfolgorante luce, p. 107). Pourquoi se refuser à traduire en français courant et correct une construction qui dans la langue de départ est courante et correcte ?

Les passagers du train 76 ont été conduits par le commissaire politique local dans une ville située au bord du lac Ladoga. Parmi les enfants il y a un garçon gros et fort prénommé Boris, qui est un camarade de classe de Viktor mais qui s’est retrouvé dans le même train que Nadia. Dans son journal, celle-ci écrit : « […] Boris m’a attrapée par le coude. / […] / Je l’ai suivi. Et c’est ce qui nous a sauvé la vie. / Avec Boris, Anna et Lilya, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. Beaucoup pleuraient et tout le monde était tellement serré qu’on avait du mal à passer, mais à force de pousser, nous avons pénétré dans la pièce [= le bureau du pope]. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 214.) On se demande bien quels sont les personnages désignés par le pronom nous dans une phrase où la préposition avec est suivie d’une telle ribambelle de prénoms.

Écrire : « Boris, Anna et Lilya et moi, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. » Ou, mieux : « Suivis d’Anna et de Lilya, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. » En effet, vu la manière dont les phrases précédentes ont fixé notre attention sur Boris et Nadia (narratrice), il serait judicieux de faire en sorte que le pronom nous renvoie ici spécifiquement à ces deux personnages. Et pour éviter une répétition du verbe suivre à si peu d’intervalle, il suffirait de remplacer plus haut « Je l’ai suivi » par : « Je lui ai emboîté le pas. » Mais le texte italien dit simplement : « Io, Boris, Anna e Lilya ci siamo fatti largo nella calca di ragazzi […]. » (La sfolgorante luce, p. 179.)

On notera toutefois qu’à la page 495 le traducteur donne à la préposition avec son véritable sens : « Hier, j’ai donc passé le jour de mon anniversaire en prison. On m’a arrêtée, avec Boris et Klara. » En italien : « Mi hanno arrestata insieme a Boris e Klara […]. » (La sfolgorante luce, p. 407.) Insieme a : locution prépositionnelle signifiant « avec ».

 

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 14:48

Commençons par observer les phrases qui correspondent aux différents extraits ayant été cités jusqu’ici.

« Oggi è domenica e io e Viktor siamo andati al Museo. » (Davide Morosinotto, La sfolgorante luce di due stelle rosse : Il caso dei quaderni di Viktor e Nadya ; éditions Mondadori, 2017, collection Oscar Bestsellers, p. 17.) On sait qu’en italien « io e tu », « io e lui », etc., est la façon naturelle de s’exprimer et correspond à notre « toi et moi », « lui et moi », etc. Il ne faudrait pas vouloir traduire cela par : moi et Viktor.

« Ieri, 21 giugno, infatti era la festa del solstizio d’estate […], e io e Viktor abbiamo passato la giornata al parco con i nostri amici dei Giovani Pionieri, abbiamo mangiato seduti sull’erba e abbiamo giocato a pallone e al tiro alla fune […] » (La sfolgorante luce di due stelle rosse, p. 17-18.) Le paragraphe italien est formé d’une seule phrase, contrairement à sa traduction française : d’où les points de suspension que j’ai dû introduire à la fin du présent extrait, pour le faire correspondre à sa traduction citée plus haut. D’autre part, cette phrase est dépourvue de point final, car Nadia s’est laissée interrompre dans son élan par Viktor. On notera qu’une modification que j’ai proposé de faire subir au texte français, consistant à déplacer le complément prépositionnel « avec nos amis des Jeunes Pionniers », pour qu’il fût commun à tous les verbes de la phrase, ne correspondrait pas à la volonté de l’auteur italien.

« Io e Viktor ci siamo guardati disperati […]. » (La sfolgorante luce di due stelle rosse, p. 18.)

« Intanto anche i Giovani Pionieri come noi devono contribuire allo sforzo bellico, perciò ieri io e Viktor abbiamo partecipato a un’esercitazione molto noiosa dove il signor Yashkin (che è il capo della nostra sezione) ci ha fatto portare tanti secchi pieni d’acqua fino agli ultimi piani dei palazzi del quartiere. » (La sfolgorante luce di due stelle rosse, p. 30.)

Pour l’ensemble des extraits que je cite dans ce billet (y compris ceux qui vont suivre), le texte italien porte : « io e… ».

Là où le texte original, à la manière de certains romans des années 1960, fait entendre une spontanéité d’expression proche de la volubilité de l’oral au moyen de phrases très longues dont les segments sont fréquemment reliés par « et », la traduction supprime ces « et », sépare les segments et présente des phrases brèves ou de longueur moyenne. En revanche, la traduction abaisse le niveau de langue général et met à mal la correction syntaxique dont les deux narrateurs semblent avoir le souci. Ces choix en disent long sur l’idée qu’on se fait aujourd’hui des capacités de lecture de la jeunesse française.

 

Faut-il que les adultes parlent aussi mal que leurs enfants ? Le traducteur ne devrait pas oublier que l’histoire se situe en 1941 et non pas de nos jours : « – Le directeur a donné l’ordre d’évacuer l’Ermitage. […] Avec ton père, nous devons prendre toutes les œuvres, les étiqueter, les emballer, les placer dans des caisses… » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, l’École des loisirs, 2019, p. 33.) En langage correct : « Ton père et moi, nous… » Le texte italien porte ici : « io e tuo padre dobbiamo prendere tutte le opere » (La sfolgorante luce di due stelle rosse, p. 31).

« J’ai dit : / – Ben, c’est comme un journal qu’on tient tous les deux, avec Viktor. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 38.) La phrase est prononcée par Nadia au discours direct, alors pourquoi pas. Ce relâchement du langage est d’autant plus facile à admettre qu’il se produit dans une page où nous lisons aussi : « [L]orsque nous sommes arrivés, Viktor et moi, tonton Dmitri n’était pas là. » Toutefois, le texte italien porte ici : « “Mah, è come un diario di me e Viktor insieme” ho detto. » (La sfolgorante luce di due stelle rosse, p. 35. Insieme : ensemble.) De même : quand, dans le texte italien (p. 114), Viktor déclare : « “Io e Nadya… siamo gemelli […]” », la traduction française porte (p. 135) : « – Avec Nadia… nous sommes jumeaux. »

À la page 57 : « Daria avait apporté un élastique pour qu’on joue à rezinochki. Mon frère et Boris ont accepté qu’on l’attache autour de leurs genoux, et, avec Daria, nous avons commencé à sauter des deux côtés de cette corde tendue, en faisant tout un tas d’acrobaties. » Texte italien : « io e Darya abbiamo cominciato a saltare »… (La sfolgorante luce, p. 50).

« Papa va aller combattre, maman va rester dans son musée, Leningrad va être attaquée, et avec mon frère, nous serons seuls. / Seuls. / SEULS ! » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 61.) Le choix de cette construction s’avère ici particulièrement absurde. Les personnages qui doivent se retrouver seuls, ce sont uniquement Viktor et Nadia, parce qu’ils seront séparés de leurs parents. La double répétition de l’adjectif « seuls » (lourde insistance) est rendue dérisoire par la maladresse de la construction adoptée juste avant. Texte italien : « io e mio fratello saremo soli » (La sfolgorante luce, p. 53).

« Ils [= nos parents] avaient promis de rentrer à sept heures, mais ça n’a pas été le cas. Du coup, avec Viktor, nous avons dîné des restes du petit déjeuner puis nous avons attendu, dans cet appartement aussi vide et froid qu’une coquille d’œuf. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 62.) Texte italien : « io e Viktor » (La sfolgorante luce, p. 54). L’atroce « du coup » de la version française correspond généralement à così.

Tous les enfants de Léningrad sont sur le point de prendre des trains qui les emmèneront dans l’est du pays, loin du front qui ne cesse de se rapprocher. Nadia et Viktor reçoivent de leur père un lot de cahiers à spirale, venus du musée de l’Ermitage, qu’ils pourront se partager :

« – […] Vous pourrez nous écrire ce qui vous arrive [sic] lorsque nous serons éloignés. Et quand nous nous retrouverons, avec maman, nous vous lirons et nous saurons tout ce qui s’est [sic] passé de votre côté. Ce sera comme si on ne s’était jamais quittés. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 63.) Et quand nous nous retrouverons, nous vous lirons, maman et moi, et nous saurons tout ce qui se sera passé de votre côté. (Oui, le traducteur n’est pas très ferré sur la concordance des temps du français…) Texte italien : « “[…] Potrete scriverci tutto quello che vi succede mentre saremo lontani. E quando ci incontreremo di nuovo, io e la mamma leggeremo e sapremo cosa vi è successo. Sarà come non esserci lasciati mai.” » (La sfolgorante luce, p. 54.)

« Maman est juste à côté, en train de préparer des gâteaux, car demain le voyage sera long et on aura faim. Avec Viktor, nous sommes dans la chambre à nous occuper de nos bagages. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 69.) Texte italien : « io e Viktor » (La sfolgorante luce, p. 60).

« Pour la dernière fois, nous avons dîné ici, à la maison. J’aimerais pouvoir dire que ça a été un repas agréable et joyeux, mais non. Avec Viktor, nous n’avons pas arrêté de crier et de pleurer. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 71.) Encore une fois, c’est « Viktor et moi ». Le nous n’englobe pas les parents. Seuls Nadia et Viktor ont crié et pleuré au cours de ce repas. Texte italien : « io e Viktor » (La sfolgorante luce, p. 62).

« Avec Nadia, nous n’avions jamais quitté Leningrad, hormis le jour où nous étions partis camper. Mais nous étions petits, alors. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 81.) C’est-à-dire, une fois encore : « Nadia et moi » (le narrateur, dans cette page, est Viktor). Texte italien : « Io e Nadya » (La sfolgorante luce, p. 71).

« – On ne se verra pas pendant un moment, mais avec Nadia, vous serez ensemble. Ne vous séparez jamais, sous aucun prétexte. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 84-85.) C’est le père qui parle à Viktor. Le lecteur doit se résoudre à voir cette construction maladroite et enfantine employée par un adulte cultivé (le père, comme la mère, travaille au musée de l’Ermitage). Sans surprise, nous lisons dans le texte italien : « “Noi dobbiamo salutarci per un po’, ma tu e Nadya sarete insieme. Non separatevi mai per nessun motivo.” » (La sfolgorante luce, p. 74.).

  

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 10:59

Jamais encore je n’avais vu la construction « Avec X, nous… », « Avec X, on… », etc., aussi fréquemment employée dans un livre.

Écrit par Davide Morosinotto et paru en italien en 2017, ce roman pour jeunes lecteurs a été traduit en français par Marc Lesage et publié par l’École des loisirs, sous le titre : L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Conformément à un usage actuel assez répandu, le roman possède un sous-titre : L’affaire des cahiers de Viktor et Nadia.

La narration est assurée tantôt par un narrateur (Viktor), tantôt par une narratrice (Nadia, sœur jumelle de Viktor). Chacun écrit, entre juin et novembre 1941, dans une série de cahiers, le récit de son aventure. Le frère et la sœur, âgés de douze ans lorsque commence le roman, écrivent d’abord alternativement dans le même cahier, puis, lorsqu’ils se trouvent séparés par la force des choses, chacun continue son récit de son côté, avec l’espoir de faire lire à l’autre, plus tard, les cahiers racontant ce qu’il aura vécu. Les pages de Viktor sont imprimées en rouge vif (parce que ce personnage écrit au crayon rouge et qu’il se veut bon communiste…), tandis que les pages de Nadia sont imprimées en bleu (parce qu’elle écrit au stylo-plume).

Le colonel Smirnov, du M.V.D. (ex-N.K.V.D.), est un troisième narrateur. Il prend la parole en décembre 1946, soit plusieurs années après les faits, mais les pages où il intervient se placent entre les cahiers alternés des deux adolescents, et ses annotations (transcrites en cursive d’imprimerie) s’introduisent dans les marges du récit bleu et du récit rouge. Son encre à lui est de teinte grenat, ou sang séché. Il est chargé d’étudier les cahiers afin de recenser les actes délictueux dont se sont rendus coupables, au cours de leur périple, Nadia et Viktor, et de décider si les deux adolescents doivent être exécutés ou avoir la vie sauve. À certains moments, son commentaire reflète la situation des lecteurs que nous sommes : les exploits accomplis par Viktor ou par Nadia sont-ils vraisemblables ? Les deux narrateurs auraient-ils enjolivé certains faits ? Quelles sont les preuves de ce qu’ils affirment ?

Comme souvent dans la littérature actuelle, c’est un roman dans lequel la plupart des personnages ne sont jamais décrits mais se réduisent à un nom, à la mention de leur âge et aux paroles qu’ils prononcent. Le texte ne m’ayant pas fourni la moindre image mentale pouvant être associée aux personnages principaux – Viktor, Nadia et les camarades qui se joignent à eux au cours de leurs aventures –, j’ai parfois confondu tel enfant avec tel autre : notamment Anna avec Klara, vers la fin du roman. Les moyens de locomotion qu’empruntent les personnages (trains, camions…) ne sont pas décrits non plus. Quant aux villes et villages, aux maisons et aux bâtiments, leur aspect est le plus souvent représenté par un plan ou par un schéma insérés dans le livre. Lorsque Viktor parvient devant le siège de l’état-major de l’armée, les notations visant à éveiller notre imagination se limitent à : « énorme bâtiment », « silencieux et sombre », « grande arche monumentale » (p. 486). L’atmosphère des lieux est à peine suggérée.

Toutefois, le roman est prenant, réaliste sans misérabilisme, et honnête quant à la vérité historique. Y sont évoquées la surveillance constante dont les citoyens soviétiques sont l’objet, la stalinolâtrie des fonctionnaires (y compris les parents des deux héros), ainsi que la coopération économique, industrielle et technologique qui s’était établie entre l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne avant 1941. En outre, les effets de la famine dans Leningrad assiégé sont puissamment dépeints. Nous avons affaire à un très bon roman, qui mérite largement d’être mis entre les mains des jeunes lecteurs de nos collèges et de nos lycées.

On ne peut que rendre hommage à ces qualités, mais on se désole de rencontrer dans le texte certaine construction syntaxique relâchée, qu’il est pénible de subir à l’oral et dont il est encore plus irritant de voir foisonner les occurrences à l’écrit.

« Aujourd’hui, c’est dimanche, et, avec Viktor, nous sommes allés au musée. » (Marc Lesage traduisant Davide Morosinotto, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, l’École des loisirs, collection Médium, 2019, p. 17.) Il faut lire les paragraphes suivants du texte pour comprendre que ce nous précédé d’avec ne désigne que deux personnes : Nadia Nikolaïevna Danilova et son frère Viktor Nikolaïevitch Danilov (jumeaux nés en 1928).

En français correct et logique, c’est : « avec Viktor, je suis allée », ou bien : « Viktor et moi, nous sommes allés », ou encore : « Viktor et moi sommes allés » ; voire : « moi et Viktor », si on tient à faire en sorte que le narrateur écrive comme les enfants parlent. Mais on devrait éviter un tour pléonastique, par lequel la notion d’accompagnement ou de simultanéité se voit exprimée doublement.

« Car hier, on était le 21 juin, le [sic] jour de la fête du solstice d’été […]. Avec Viktor, on a passé la journée au parc avec nos amis des Jeunes Pionniers, on a mangé assis dans l’herbe, on a joué au ballon et au tir à la corde. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 18.) Il est pour le moins maladroit de rattacher au même verbe deux compléments introduits par avec lorsque leur rôle est différent, l’un étant pléonastique et l’autre non. Comment un traducteur peut-il manquer d’oreille au point de laisser passer ça ?

Solution (autorisée par le contexte) : « Viktor et moi, on a passé la journée au parc avec nos amis des Jeunes Pionniers ». Mais, puisque ces jeunes gens ont passé ensemble la journée entière, l’action de manger dans l’herbe et celle de jouer au ballon et au tir à la corde ont vraisemblablement été faites par tous ; il faudrait donc, en outre, déplacer le complément qui mentionne les amis : « Viktor et moi, avec nos amis des Jeunes Pionniers, on a passé la journée au parc, on a mangé », etc.

Toujours à la page 18 : « Avec Viktor, nous nous sommes regardés d’un air désespéré. » Et plus loin : « En attendant, les Jeunes Pionniers comme nous doivent aussi contribuer à l’effort de guerre. C’est pour ça qu’hier, avec Viktor, nous avons participé à un entraînement très ennuyeux pendant lequel M. Yachkine (le chef de notre section) nous a fait porter des dizaines de seaux remplis d’eau tout en haut des immeubles du quartier. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 32.) Dans l’un et l’autre passage, c’est « Viktor et moi » qu’il fallait écrire.

En critiquant cette construction dans Les noces du français courant et du parler enfantin, j’avais peut-être espéré que les agrégés et les normaliens me liraient.

Le traducteur a-t-il usé et abusé de cette construction (« avec X, nous… ») pour se tenir au plus près d’une prose qui comporterait des négligences et des incorrections, et reflétant la façon d’écrire des adolescents, ou a-t-il de lui-même abaissé le niveau de langue utilisé par l’auteur ? Pour le savoir, je me suis procuré l’édition italienne du roman.

 

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 19:13

 

Remarque 1 : sur le groupe nominal au singulier

Nous parlons dans cet article de la liaison ou de la non-liaison du s et du x de pluriel. Mais un groupe nominal au singulier peut aussi comporter, en son cœur, un s ou un x placé devant une initiale vocalique. La prononciation d’un tel s ou x obéit aux principes suivants.

On ne fait pas la liaison si le nom au singulier précède l’adjectif : dans un héros étonnant, un corps étranger, un cas intéressant, par exemple ; ni lorsque le nom au singulier est coordonné à un autre nom : le corps et l’esprit. Littré considérait que le s de cas devait se lier (« un kâ-z étrange », écrivait-il) mais que celui de corps ne se liait pas (« dites : un cor animé »), tout en ajoutant : « cependant plusieurs prononcent l’s dans ce cas : un cor-z animé ». De fait, j’entends parfois faire cette liaison dans : se donner corps et âme (à une tâche), « cor z-et âme ». Bien sûr, le p de corps n’est que graphique.

Je pense néanmoins qu’il est sage de s’abstenir de lier le s au singulier, usage assez ancien et conforme à la logique : « un propo étrange », « des propos z-étranges ». Si le groupe a pour noyau le nom corps, on prendra soin d’opposer « un cor animé » à « des cor-z-animés », ou « un cor affreux » à « des cor-z-affreux ». C’est pourquoi on peut légitimement oublier le s de cas au singulier. On ne fera donc entendre ce s ni dans la locution le cas échéant, ni dans la locution conjonctive au cas où.

Lorsqu’on utilise la locution mois après mois, construite sur le même modèle que jour après jour, il vaut mieux la prononcer : « moi après moi » que « mois z-après mois » : le nom mois y étant au singulier. Bien que Littré ait affirmé que le s de mois se lie même au singulier, il est préférable de ne faire cette liaison qu’au pluriel (« un moi entier », « des mois z-entiers »).

Appliquons ce raisonnement au nom temps. L’expression depuis un temps immémorial se dira : « depuis z-un tem himmémorial » (ou « depui un tem himmémorial ») ; tandis que depuis des temps immémoriaux, ou dans les temps anciens, cela se dira : « temps z-immémoriaux », « temps z-anciens ». Pour articuler correctement Pas de temps à perdre, ou Vous serez averti en temps utile, il suffit de savoir que le nom temps y est au singulier : « Pas de tem hà perdre », « en tem hutile ».

Lorsqu’on parle du mouvement révolutionnaire, survenu en 2010, qui a abouti à des changements politiques dans plusieurs pays arabes : « un printem harabe », « des printemps z-arabes ».

On peut faire de même avec les participes passés. Il a été mis en confiance : « Il a été mi en confiance ». Ils ont été mis en confiance : « Ils z-ont t-été mis z-en confiance ». Il n’est pas absurde de privilégier la liaison du s de pluriel par rapport à celle d’un s de singulier, ce dernier étant essentiellement graphique.

Quant aux adjectifs terminés par s ou x qui, dans le parler courant ou avec une intention stylistique, se placent avant le nom, ils se lient avec toute initiale vocalique : le mauvais exemple, un heureux événement, un prodigieux écrivain, un dangereux agitateur, un sérieux opposant, un doux espoir, un gros inconvénient… sauf lorsqu’il y a un r avant le s, comme dans tiers état (ou, par personnification : Tiers-État, Tiers État).

Le bon usage est de ne pas prononcer un s qui est séparé de la voyelle précédente par un r. C’est ainsi que l’expression était couramment prononcée « tier-état », au moins par le petit peuple – car on sait qu’il se moquait parfois de ses députés en les désignant par le sobriquet Fier-État. De même, quoique la configuration syntaxique soit différente, on ne doit pas prononcer : « Toujours z-est-il que… », mais : « Toujour est-il… ». Le s de l’adverbe alors ne se lie pas non plus, comme chacun sait, ni celui de la préposition vers : « Je m’avançai ver eux », « ver elle » – et non pas : « ver-z-eux », « ver-z-elle ». En revanche, le s de jamais, n’étant pas précédé d’un r, se lie : « il n’a jamais z-été », « jamais z-on n’a vu », « jamais z-encore ».

 

Remarque 2 : sur les irrégularités de prononciation dans le groupe nominal au pluriel

Des enfants adorables, des paroles effrayantes. La prononciation soignée de ces groupes est : « des z-enfan hadorables », « des paroles z-effrayantes ». N’y a-t-il donc pas de règle ? Peut-être l’oreille n’aime-t-elle pas entendre ici la répétition du son z.

D’autre part, on n’a jamais fait la liaison dans : des propos oiseux, des raisonnements oiseux, des paroles oiseuses, – alors qu’on dit sans problème : « de beaux z-oiseaux », ou « de gros z-oiseaux » ; ce n’est donc pas la présence d’une semi-consonne qui lui fait obstacle.

Certes, dans un cas le nom suit l’adjectif, dans l’autre il le précède. Faut-il en conclure que la liaison est moins fréquente lorsque l’adjectif est placé après le nom ? Pourtant, en français soigné, il est difficile de rendre facultative la liaison entre le nom et l’adjectif dans des groupes tels que : des propos étranges, des travaux admirables, mes raisonnements abscons… On ne devrait omettre la liaison ni dans d’insipides alexandrins, ni dans des vers insipides.

Pourtant Littré affirme que le s du nom vers ne se prononce jamais, pas même au pluriel : « au pluriel, l’s ne se lie pas : des vêr harmonieux » ; mais Littré admet que « cependant quelques-uns la lient : des vêr-z harmonieux » (« la lient », parce que Littré disait : une s). L’usage des seconds semble avoir acquis de l’autorité dans la première moitié du XXe siècle, avant de décroître en même temps que la pratique des autres liaisons. Malgré ce recul, la liaison du s de vers au pluriel me semble préférable, ne serait-ce que pour éviter la multiplication des cas particuliers.

Il semble impossible de mentionner les Émirats arabes unis en prononçant ce nom : « les z-Émirats z-arabes z-unis ». De telles sonorités paraîtraient ridicules. C’est un nom que tout le monde prononce : « les z-Émira’ arab’ unis ». Mais ne pourrait-on, aussi bien, l’articuler : « les z-Émirats z-arab’ unis » ? On a certes raison de parler des « petites z-et moyennes z-entreprises », où il y a autant d’occurrences du son z, mais ces sons figurent dans deux groupes coordonnés et non pas dans un seul groupe comportant deux adjectifs.

Ces cas particuliers existent, et la règle souffre quelques exceptions et correctifs. Nous sommes parfois contraints de faire appel à notre oreille, à notre goût, avant d’adopter telle prononciation ou telle autre.

 

Remarque 3

Il y a des liaisons qui sont techniquement irréalisables, ou qui seraient par trop pénibles à entendre.

S’il est possible de dire : « les émotions z-et les affects », il est techniquement impossible d’articuler : « les affects z-et les émotions ». Pour ne pas perdre en route le t, on ne peut que prononcer : « les affect et les… ».

De même, un groupe comme les arcs étroits s’avère presque inarticulable (« les arcs z-étroits ») et se résout en : « les arc étroits ». C’est pour une raison similaire qu’on ne prononce pas le s dans le pluriel du mot arc-en-ciel. Comme le précisent plusieurs dictionnaires, des arcs-en-ciel se prononce « des arc-en-ciel ». En 1834, sans doute conscient que le trio de consonnes ne pouvait être articulé correctement, le grammairien et lexicographe Napoléon Landais demandait qu’on prononçât au pluriel : « des ar-zan-ciel ». La prononciation du s lui paraissait plus nécessaire que celle du c.

 

Remarque 4 : sur l’apposition

Les manchots empereurs : le nom empereurs étant apposé au nom manchots, on ne fait pas la liaison.

Chers amis auditeurs : doit-on dire « Chers z-amis z-auditeurs » ou « Chers z-ami auditeurs » ? Amis auditeurs, bonjour. « Amis z-auditeurs » ou « Ami auditeurs » ? Le nom auditeurs est apposé. Les deux prononciations s’entendent, mais la deuxième est préférable.

Dans le même ordre d’idées, rappelons que la liaison ne se fait jamais lorsque l’adjectif est attribut du C.O.D.

 

Remarque 5

À force d’oublier de prononcer le s antévocalique, on oublie qu’il y a parfois une différence entre tout (adverbe) et toutes (adjectif), comme dans la phrase suivante :

« [J]e risque de laisser échapper mon crayon parce que mes mains sont toutes écorchées. » (Marc Lesage traduisant de l’italien Davide Morosinotto, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, roman pour jeunes lecteurs, éditions l’École des loisirs, 2019, p. 115.) Cette absurdité ne peut signifier que ceci : toutes mes mains (!) sont écorchées.

Le traducteur récidive à la page 385 : « Elles [= une vieille radio russe et une radio allemande hors d’usage] étaient toutes ouvertes, à moitié démontées, avec des fils qui couraient de l’une à l’autre. »

Bien sûr il fallait écrire : « mes mains sont tout écorchées », et, à propos des deux radios : « Elles étaient tout ouvertes ».

 

Remarque 6

J’ai parlé plus haut de la prononciation du mot héros (on dit bien : le héros, ce héros, tout comme : ce handicapé et non pas « cet handicapé »). Mais il faut préciser que héros est l’exception au sein de sa propre famille : héroïne, héroïsme, héroïque ont un h muet.

Chacun sait qu’on prononce : les z’héroïnes de bande dessinée, etc. On pourrait décider d’harmoniser les prononciations. Pourquoi, en effet, ne dirions-nous pas, sans faire entendre le s : les héroïnes = lé héroïnes. Hélas, il faudrait alors aussi prononcer : « la héroïne ». Personne n’a plus entendu ça depuis un siècle – cela se disait parfois au XIXe. La seule prononciation correcte de ces mots est : le héros, l’héroïne, l’héroïsme, les exploits z’héroïques de nos ancêtres ; c’est incohérent mais on ne peut rien y faire.

La clé trop méconnue de cette énigme est facile à trouver : c’est qu’à l’origine le h de héros n’était pas aspiré. Le Trésor de la langue française nous apprend qu’au masculin l’aspiration, non étymologique, a été introduite dans la langue pour empêcher la liaison et éviter le calembour : les héros/les zéros ; et que cette aspiration remonte à l’apparition du mot zéro dans la langue (XVe s.).

 

Remarque 7 : dans la conjugaison

Je pense que la liaison est facultative dans Nous partons ensemble ou dans Nous partîmes ensemble. Selon l’humeur, selon le contexte, je dirai soit : « Nous partons z-ensemble », soit : « Nous parton hensemble. » Peut-être est-ce la solennité du passé simple qui incite à prononcer : « Nous partîmes z-ensemble », ou « Nous vînmes z-ensemble » ; mais il est permis de dire : « Nous partîme ensemble », « Nous vînme ensemble ».

En revanche, je prononce « Nous sommes parti ensemble », plutôt que « Nous sommes partis z-ensemble ». De même, je dis : « Nous sommes z-arrivé ensemble », plutôt que : « Nous sommes z-arrivés z-ensemble. »

En liant les éléments rythmiques les uns aux autres en une longue guirlande incompréhensible, on brouille le sens de la phrase, affirmait Jean-Louis Barrault (pour chasser la redite, que vous aurez tous notée, parlons de guirlande sonore plutôt que de guirlande incompréhensible). Le groupe rythmique du vers racinien correspond assez bien à notre groupe syntaxique. Cette observation de Jean-Louis Barrault nous ramène à trois exemples cités dans la partie précédente, pour lesquels je préconise les prononciations que voici : « Nous sommes z-arrivé à temps » ; « Nous sommes parvenu à fuir » ; « Nous nous sommes perdu en route ».

Au singulier, on dit certes : « Tu es z-attendu », mais : « Tu arriv’ au bon moment. » Si on peut encore dire : « Tu prends z-un train », on dit depuis fort longtemps (depuis toujours ?) : « Tu plant’ un arbre », « Tu fauch’ un pré ». En général, la deuxième personne du présent d’avoir et d’être, qui sont nos verbes fondamentaux, se lie encore avec une initiale vocalique : « Tu as z-encore fait des bêtises », « Tu es z-irresponsable ». Pour les verbes du deuxième et la plupart de ceux du troisième groupe, la liaison entre la deuxième personne du singulier et une initiale vocalique, bien qu’elle ait tendance à se faire rare, demeure possible. C’est au présent des verbes du premier groupe que le s de la deuxième personne du singulier reste muet… sauf dans la poésie métrique. (Par exemple dans ces alexandrins d’Hugo : « Ah ! tu portes en toi, reptile, un exemplaire / D’idéal qu’il [= Dieu] eût dû copier pour te plaire ! » ; ne pas négliger la diérèse : co-pi-yer. Ou dans cet autre alexandrin, qui est de Banville : « Toujours maître de toi, tu luttes en héros ».)

 

Remarque 8

La liaison est très utile à l’intérieur d’un groupe nominal au pluriel, avons-nous dit en conclusion. Or le groupe nominal, c’est aussi l’adjectif numéral suivi d’un substantif. On prononce donc le s dans : neuf cents euros (« neuf cents z-euros »), trente-trois objets (« trente-trois z-objets »), etc.

 

Remarque 9

Dans la première partie de cet article, en parlant du préambule de la chanson Quelque chose de Tennessee, j’ai rappelé que la dernière syllabe d’une expression mise en apostrophe ne se lie jamais avec les mots qui la suivent.

L’usage a pourtant consacré la prononciation « Allons, z-enfants » (de la patrie), qui est incorrecte, comme le signale Jean-Michel Fraulini sur son excellent site Les médias me rendent malade (voir les leçons 961, 962 et 963 ; la page se trouve à l’adresse : http://lesmediasmerendentmalade.fr/Courriels-a-l-elysee-et-autres-guitares-40.html).

 

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 19:39

Rappelons que nous ne parlons dans cet article que de la liaison ou de la non-liaison du s et du x de pluriel.

 

Il y a vingt ans, lorsque quelqu’un prononçait une phrase comme celle-ci : Les objectifs fixés sont difficiles à atteindre, nous entendions assez souvent : « sont difficiles z-à atteindre », et pas uniquement : « sont difficil’ à atteindre ».

J’ai parlé plus haut des minutes heureuses chères à Baudelaire. Je crois que la fin de ma phrase peut se prononcer, voire devrait se prononcer : « chèr-z-à Baudelaire », plutôt que « chèr’ à Baudelaire ».

Îles à la dérive est le titre d’un roman posthume d’Hemingway. Oublions un instant que cette traduction prend le contrepied du titre original (Islands in the Stream : littéralement Îles au milieu du courant, donc stables au milieu du courant, mais aussi : Îles dans le Gulf Stream), et remarquons qu’on ne ferait que saboter l’harmonie de ce titre français en le prononçant « Îl’ à la dérive », au lieu de « Îl-z-à la dérive ». Non seulement on rendrait alors inaudible le pluriel, ce qui altérerait la signification du titre, mais l’omission du z de liaison priverait le mot îles de son poids et de sa densité, et l’empêcherait de contraster efficacement avec le mot situé à l’autre extrémité de l’énoncé : dérive.

Parlant de vêtements lavés et repassés, ne peut-on dire qu’ils sont « prêts z-à l’emploi » ?

De baroudeurs, qu’ils sont « prêts z-à tout » ?

La liaison en z est moins absurde que la liaison en t pratiquée par tant de locuteurs, ceux qui parlent de baroudeurs « prêts t-à tout » ou de candidats « prêts t-à tout », – les mêmes locuteurs qui transforment de petits États en « de petits t-États ».

Quand sont évoquées les pattes arrière ou les pattes avant d’un animal, je n’ai jamais entendu la prononciation « patt’ z-avant » ou « patt’ z-arrière », mais elle n’est pas inconcevable.

En revanche, je reconnais qu’il est impossible de dire : « Des brosseu-z-à dents » ; on est obligé de dire : « Des bross’ à dents ». Le pluriel de brosse se prononce ici comme celui d’autres monosyllabes graphiques ou phonétiques qui forment avec leur complément prépositionnel une locution figée : des sacs à main, des sacs à vin (ivrognes), des faces-à-main (ou lorgnons à manche)…

Dira-t-on vraiment : « Des armes z-à feu » (ou « arm’ z-à feu ») ?

Dira-t-on : « Des crêpes z-au chocolat » ? « Des tartes z-aux quetsches » ? Et, pour quitter la série des monosyllabes : « Des machines z-à sous » ?

Avoir les nerfs à vif : cela peut-il se prononcer « z-à vif » ?

Dira-t-on plutôt : « avoir des comptes z-à rendre » ou « avoir des compt’ à rendre » ? Dira-t-on qu’il y a « des maisons z-à vendre » et « des appartements z-à louer », ou : « des maison hà vendre » et « des appartemen hà louer » ?

Et dira-t-on : « Il leva les mains z-au ciel », ou : « Il leva les main hau ciel » ?

De fait, il y a des s antévocaliques qui sont vraiment imprononçables, notamment devant certains compléments introduits par à.

Mais ces groupes introduits par à jouent des rôles syntaxiques différents : ils complètent soit un adjectif, soit un nom, soit un verbe. À la lecture de ces exemples, on se demande si la liaison n’est pas plus spontanément pratiquée avec le complément d’un adjectif (« difficiles à atteindre ») qu’avec le complément d’un nom (« croissants au beurre »).

Pour le cas où le groupe introduit par à est complément d’un verbe, les certitudes s’éloignent. Il faut prendre plus d’exemples. Nous sommes arrivés à temps ; Nous sommes parvenus/parvenues à fuir ; Nous nous sommes perdus/perdues en route. Comment prononce-t-on cela, en français soigné ? Est-ce qu’on dit aussi bien « sommes z-arrivés z-à temps » que « sommes z-arrivé à temps » ? Aussi bien « sommes parvenus z-à fuir » que « sommes parvenu à fuir » ? Aussi bien « sommes perdus z-en route » que « sommes perdu en route » ? Le choix de marquer ou d’omettre la liaison semble lié à l’anticipation, par le locuteur, du caractère euphonique ou cacophonique de l’énoncé.

Mais peut-être, outre le degré d’euphonie, le locuteur prend-il en considération le degré de rattachement au verbe du complément introduit par à. Comparons deux phrases qui seront presque identiques. Je crois qu’on fera plus volontiers la liaison entre levions et au ciel dans : « Nous levions au ciel nos yeux baignés de larmes », qu’entre yeux et au ciel dans : « Nous levions les yeux au ciel. » Dans la première phrase, le complément circonstanciel est proche du verbe, dans la deuxième ce même complément circonstanciel est séparé du verbe par le complément d’objet (direct).

La comparaison entre « Laissons nos soucis à la maison » et « Laissons à la maison nos soucis » (comme entre « Laissons nos chevaux à l’écurie » et « Laissons à l’écurie nos chevaux ») conduit à la même constatation : liaison interdite dans le premier cas, liaison possible, voire souhaitable, dans le second.

Histoire de France des origines à nos jours, cela se prononce sans problème : « des origines z-à nos jours ». Lorsqu’un complément circonstanciel est construit au moyen de deux prépositions corrélées, chacune introduisant un terme, et les deux étant situées sur le même plan, il est naturel de faire entendre la liaison entre les deux segments qui le constituent.

Corollairement, lorsque les éléments ne sont pas solidaires l’un de l’autre, la liaison est évitée. Victor Hugo écrit, dans « La conscience » : « Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. » Je doute que cet alexandrin puisse se lire : « Et, le soir, on lançait des flèches z-aux z-étoiles. » Je suis sûr que, depuis qu’il est écrit, ce vers exige d’être prononcé ainsi : « Et, le soir, on lançait des flècheu aux z-étoiles » (l’accent tonique est sur le è du nom flèches, certainement pas sur le son que j’ai noté eu). Bien sûr, ni la diction lyrique et poétique, qui veut que toutes les liaisons facultatives soient prononcées, ni le souci d’une articulation soignée n’autorisent à dire : « des flèchaux z-étoiles »…

On ne peut omettre le e final de flèches, situé devant consonne, si l’on veut que l’alexandrin ait ses douze syllabes, mais la liaison entre les mots flèches et aux semble irréalisable. Autant la liaison serait nécessaire entre le verbe et son premier complément d’objet si celui-ci commençait par une voyelle (ce serait le cas si le vers se présentait ainsi : « Et, le soir, on lançait une flèche aux étoiles ») ; autant il serait saugrenu de faire entendre une liaison entre un complément d’objet direct et un complément d’objet second.

Une chanson de Serge Lama, sortie en 1986 et intitulée Je vous salue, Marie, comporte les alexandrins que voici : « Et s’ils lèvent encor leurs mains jointes au ciel, / Le Capital de Marx est leur nouveau missel. » (Ils = les prêtres catholiques français.)

Le chanteur prononce clairement : « Et s’ils lèveu t-encor leurs mains jointeu z-au ciel », et cette façon d’articuler le vers, qui paraît élégante, est en réalité maladroite. Les mains ne sont pas « jointes au ciel » ; elles sont jointes ensemble – et levées au ciel.

La prononciation « levées z-au ciel » serait permise (le complément se rattachant étroitement au verbe). Quant à jointes ensemble, cela se prononce sans difficulté : « jointes z-ensemble ».

Et c’est pourquoi il faudrait dire : « Il leva les main hau ciel », plutôt que : « Il leva les mains z-au ciel. »

Cela me rappelle deux vers d’Aragon : « C’était un temps déraisonnable / On avait mis les morts à table »… Léo Ferré, qui en 1961 a mis en musique et chanté une partie du long poème dont ces vers sont extraits (sous le titre : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?), ne lie pas le s du mot morts avec la préposition à qui le suit (« On avait mis les mor’ à table »), contrairement à d’autres interprètes, qui ont repris cette chanson en prononçant : « On avait mis les morts z-à table ». Léo Ferré ne négligeait ni les e muets (en tout cas, pas dans les années 1960), ni les liaisons. Celle-là, il avait eu raison de ne pas la faire.

Serge Lama aurait donc dû articuler : « Et s’ils lèveu t-encor leurs mains jointeu hau ciel »… Pas si facile. Ça fonctionne parce qu’il y a le mètre et la diction poétique ! Si nous avions affaire à de la prose, le maintien du s dans la prononciation (« joint’z-au ciel ») serait tout de même préférable à la suppression de ce s, laquelle entraînerait l’effacement du e (« jointau ciel ») et ferait entendre le singulier au lieu du pluriel. Mais, en prose, on écrirait : Et s’ils lèvent encore au ciel leurs mains jointes

Néanmoins je me rappelle que tous ceux qui interprètent Le Temps des cerises (Cora Vaucaire, Trenet, Montant, Ogeret, Ibañez, Mouloudji, Le Forestier, Cantat) en prononcent ainsi le quatrième vers : « Les belles z-auront la folie en tête »…

En résumé, la liaison renforce la cohésion interne d’un groupe syntaxique (nom + adjectif au pluriel), et peut aider à souder ensemble deux groupes syntaxiques distincts lorsqu’ils sont étroitement liés l’un à l’autre par le sens. Cette liaison entre groupes syntaxiques distincts liés par le sens n’est pas un principe inviolable : dans Nous parlions aux autres, ou dans Ces ministères sont subordonnés les uns aux autres, il n’est guère concevable d’articuler : « zozotr ».

 

Je reviens à : « jointeu hau ciel ». Il y a là une micro-pause, propre à l’oral. D’autres cas existent où une micro-pause est préférable à une liaison. Par exemple : « [L]orsque Buffon âgé de quarante-deux ans publia en 1749 les premiers volumes de son Histoire naturelle, malgré les dix années qu’il avait mises à la préparer, il avait beaucoup à apprendre : il n’était nullement botaniste, il n’était point anatomiste ; […]. » (Sainte-Beuve, article consacré aux Œuvres complètes de Buffon ; repris dans Causeries du lundi, tome X, 1855.)

On doit éviter la prononciation suivante : « années qu’il avait mi-z-à la préparer », car cette liaison, en quelque sorte tronquée, donne à entendre un accord au masculin pluriel là où grammaticalement l’accord se fait au féminin pluriel. On pourrait adopter cette prononciation-ci : « années qu’il avait miseu z-à la préparer », mais le résultat s’avère assez inaudible… La moins mauvaise prononciation requiert une micropause : « années qu’il avait miseu hà la préparer ». Bien sûr, on ne fera pas porter l’accent tonique sur le eu mais sur le i.

On devrait dire, de même : « Les chansons qu’Untel a appriseu havec sa mère », plutôt que : « Les chansons qu’il a appri-z-avec sa mère ». La micropause permet de sauvegarder cet accord au féminin pluriel, en lui conservant sa différence avec l’accord au masculin pluriel (que nous ferait entendre un énoncé tel que : « les dix ans qu’il avait mi-z-à préparer son livre »), et elle est un moyen de ne pas infliger à l’auditeur une pesante et pédante insistance sur la désinence elle-même.

Lorsqu’on a affaire non à des participes passés mais à des substantifs, on n’imposera jamais des prononciations insolites : « des brosseu hà dents », même en mettant bien l’accent tonique sur le o. Lorsqu’il s’agit de prononcer une phrase comme : Des mises à jour sont disponibles pour votre ordinateur, personne n’ira renoncer à l’habitude de dire « des mi-z-à jour ». Il est possible de préserver l’intégrité d’une forme verbale composée ; il est impensable de vouloir préserver à tout prix l’intégrité d’un nom ou d’un adjectif suivi d’un complément prépositionnel à initiale vocalique.

 

Bien qu’elle soit indispensable entre un pronom personnel pluriel et le verbe (Elles utilisent, On les a…), la liaison ne se fait pas entre le s ou le x final d’un groupe nominal au pluriel et l’initiale du verbe qui le suit :

Les émeutes urbaines ont déjà fait l’objet de nombreux travaux. Le s antévocalique situé entre émeutes et urbaines est plus important que celui qui précède l’auxiliaire ont.

Ce s ou ce x final est parfois la dernière lettre d’un complément du nom : Dans le train, l’étiquetage des bagages est obligatoire. Personne ne dira jamais : « L’étiquetage des bagages z-est obligatoire. » Bref, on ne fait aucune liaison entre le dernier mot d’un groupe nominal et le verbe à initiale vocalique qui le suit (cette règle se vérifie même au singulier, et avec n’importe quelle consonne ; si on dit bien « son dernier r-enfant », on ne dira pas : « Ce dernier r-est-arrivé »).

Dans ce vers d’Hugo (tiré de « Montfaucon ») : « Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs », je ne crois pas qu’on ait jamais fait la liaison du s avec l’auxiliaire ont : « Tous les cultes sanglants z-ont là leurs souvenirs »… Il me semble que ce vers ne peut se prononcer qu’ainsi : « Tous les culteu sanglan hont là leurs souveunirs » (j’ai lourdement noté « eu » les e qu’il faut faire entendre à l’oral, pour que le vers ait ses douze syllabes ; je rappelle que ces e sont prononcés mais qu’ils ne portent pas d’accent tonique).

Restons dans la métrique. Il fallait que les vers aient tel nombre de syllabes ; C’est un poème où les vers ont tous le même nombre de syllabes… Le s du nom vers, figurant devant un verbe, n’est pas prononcé. Il en irait autrement devant un adjectif : des vers insipides, « z-insipides ». Au singulier, un vers insipide, un vers irrégulier, etc., ce s n’est jamais prononcé – bien que le nom risque parfois d’y être confondu avec ses homophones verre et ver.

Je crois que cet autre vers d’Hugo : « Les astres émaillaient le ciel profond et sombre » (« Booz endormi »), doit être prononcé : « Les astreu émaillaient leu ciel profond t-é sombr’ » (l’accent tonique étant sur le a du mot astres, certainement pas sur le son que j’ai noté eu), et qu’il n’a jamais été prononcé : « Les astreu z-émaillaient… ».

Si le texte était en prose, cela se lirait : « Les astr’ émaillaient… ».

Certes, on entend Jean Ferrat prononcer, dans un enregistrement daté de 1994 : « Les z-herbes z-ont poussé dans les fossés […] » (« Épilogue », poème d’Aragon en vers de dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, mis en musique et chanté par Jean Ferrat, sur l’album Ferrat 95). La liaison faite par Ferrat entre herbes et ont poussé est maladroite. Il aurait pu articuler : « Les z-herbeu ont poussé ». Mais la chanson entière atteint une telle perfection qu’on ne prête pas la moindre attention à ce menu défaut, fruit d’un excès de zèle.

De même, les constructions du type Certains évitaient de…, ou Certains pays évitaient…, n’ont probablement jamais été prononcées « z-évitaient ». La non-liaison pouvait-elle, dans un état de langue antérieur au nôtre, empêcher l’identification du pluriel ? J’en doute : le singulier de certains pays était ordinairement : un certain pays.

De même pour : Les autres étaient…, Les autres avaient…, Les autres arrivèrent, Les autres oublièrent, Nous vîmes les autres arriver.

On prononcera toujours : « Les autr’ étaient », « Les autr’ avaient », « Nous vîmes les autr’ arriver », etc. Quant aux poètes d’autrefois, je crois qu’ils évitaient spontanément, dans les vers, de mettre après « les autres » un verbe commençant par une voyelle.

 

Je ne ferais pas non plus la liaison dans la phrase que voici : Il les a vus arriver.

Sinon, pourquoi ne pas la faire dans : Il les a entendus approcher, où cette même liaison du s transformerait pratiquement la phrase en : « Il les a entendus s’approcher »… On évite cette liaison pour empêcher une mécompréhension. D’autre part, on n’a pas jugé utile de lier une désinence de verbe conjugué (« a entendus ») avec l’initiale du verbe noyau d’une proposition infinitive (« les… approcher »), parce qu’il y a entre les deux verbes une césure syntaxique.

De même, la liaison ne se fait pas lorsque la construction met l’adjectif en position d’attribut du C.O.D. : Ils ont jugé ses propos étranges (= Ils ont jugé que ses propos étaient étranges). On parle d’une journée « portes z-ouvertes », mais la liaison ne se fait pas dans : Ils laisseront les portes ouvertes, et on prononce : « Ils laisseront les port’ houvertes », si possible avec une micropause. Le participe ouvertes est attribut du C.O.D. les portes. Il n’est pas inclus dans le groupe nominal. Je déclare les jeux ouverts se prononce : « Je déclare les jeu houverts. »

 

À mon sens, la seule règle qui s’applique à ces différents cas de figure est celle-ci : Il ne faut pas vouloir faire TOUTES les liaisons possibles, mais il faut faire celles qui sont réellement UTILES. La liaison est très utile à l’intérieur d’un groupe nominal au pluriel, pouvant comporter un et ou un ou. Elle est parfois utile entre le groupe nominal et un complément introduit par une préposition à initiale vocalique. Elle n’est jamais utile entre le groupe nominal et un verbe.

 

 

Note

Voici la liste des précédents billets que j’ai consacrés aux liaisons et aux élisions :

n° 5 - Liaisons et élisions : le grand renoncement ;

n° 6 - Liaisons et élisions : le grand renoncement (suite) ;

n° 25 - Dangereuses déliaisons.

 

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 09:45

Bienvenue dans une France où les jeux olympiques, naguère « jeuzolympiques », sont devenus des « jeu olympiques ».

La liaison du x et plus généralement du s de pluriel avec l’initiale du mot suivant, quand celui-ci commence par une voyelle ou par un h muet, n’est plus pratiquée. La non-liaison, à l’oral, est devenue la norme. On fait entendre le singulier, là où un lecteur voit le pluriel.

Dans bien des cas, une information manque si ce « z » de liaison n’est pas prononcé. Dans une phrase où figure : « elles utilisent », il faut que nous l’entendions entre « elles » et « utilisent ». Sinon, nous allons supposer que l’auteur du texte a écrit : elle utilise.

Nous sommes arrivés ? Cela se disait : « Nous somm’-z-arrivés », c’est devenu : « Nous sommarrivés. » Pour le coup, on sait qu’il s’agit du pluriel : mais il y a là une inélégance, qui devrait être évitée. (Si les êtres désignés par ce nous sont tous de sexe féminin, on accorde le participe passé en conséquence. Pour savoir ce que je pense des graphies du type « Nous sommes arrivé∙e∙s », on peut se reporter à un billet de 2011 : Échantillons de français futuriste.)

Il ne faut pas vouloir faire TOUTES les liaisons possibles et imaginables, mais certaines liaisons sont réellement UTILES.

À l’intérieur d’une expression au pluriel comportant un nom suivi d’un adjectif ou un adjectif suivi d’un nom, et où le deuxième mot commence par une voyelle, les Français ont longtemps fait entendre le s ou le x antévocalique. Le syntagme au pluriel peut comporter plus d’un adjectif ou plus d’un nom, liés entre eux par une conjonction de coordination : des années de bons et loyaux services ; dans les prairies et les forêts ; les pays riches ou pauvres… Il est bon de lier le s ou le x de pluriel avec la conjonction et, comme avec la conjonction ou.

Est-ce seulement parce que telle expression (jeux olympiques, émeutes urbaines, etc.) risquait d’être entendue comme étant au singulier (jeu olympique, émeute urbaine) ? Mais il suffisait que ladite expression fût précédée d’un article, défini ou indéfini, ou de n’importe quel autre déterminant faisant entendre le nombre, pour que tout auditeur sût que l’expression entière était au pluriel. Un linguiste professionnel nous ferait remarquer que l’article les ou des, le déterminant quelques ou certains devant un mot à initiale vocalique, rendent audible la mise au pluriel de l’ensemble du syntagme. Dès lors, nous dirait-il, pourquoi vouloir faire entendre, en plus du déterminant, une liaison intérieure qui, de toute manière, ne se réalise que si le deuxième mot commence par une voyelle ? Au locuteur qui tiendrait à faire entendre ce x ou ce s antévocalique, le linguiste serait capable de reprocher une redondance sémantique…

Pour ma part, je refuse de voir une redondance dans ce qui n’est que le résultat d’une élocution claire. Du moment qu’il est possible d’employer sans la faire précéder d’un article une expression du type que nous avons défini (exemple : un titre comme Splendeurs et misères des courtisanes), il est naturel de considérer que cette liaison intérieure devrait être réalisée en toute circonstance. Il n’y a pas de raison qu’un même syntagme au pluriel, du type nom + adjectif à initiale vocalique, ou adjectif + nom à initiale vocalique, soit prononcé de deux manières différentes selon qu’il aura été ou non précédé d’un déterminant.

Du reste, le raisonnement du linguiste indulgent se voit infliger un démenti de plus en plus flagrant. L’hebdomadaire Valeurs actuelles (« Valeurs z-actuelles ») est aujourd’hui appelé « Valeuractuelles » par ses propres journalistes et par ceux qui le lisent, bien que son nom ne soit précédé d’aucun déterminant. Quant au titre Splendeurs et misères des courtisanes, il est de moins en moins souvent prononcé « Splendeurs z-et misères… », les étudiants comme leurs professeurs l’ayant transformé en cette pauvre formule au singulier : « Splendeurémisère des courtisanes ».

De même, une journée portes ouvertes est devenue une « journée portouvertes », donc « porte ouverte ». Aucun indice n’est là pour rappeler à ceux qui entendent l’expression qu’elle s’écrit au pluriel, et beaucoup de ceux qui l’auront entendue sous cette forme tronquée croiront devoir l’écrire au singulier.

De belles oranges (« bell’z-oranges ») sont devenues « de belloranges » (et, plus couramment encore : « des belloranges »). Le ministère des Affaires étrangères (« z-étrangères ») est devenu ministère des « Affairétrangères ». Les petites et moyennes entreprises (« petit’-z-et moyenn’-z-entreprises ») sont devenues des « petitémoyennentreprises ». On n’incite plus les Français à s’inscrire sur les « listeu-z-électorales », mais sur les « listélectorales ».

Dans le tramway de Strasbourg, une voix de synthèse s’adresse aux passagers en prononçant : « Médamémessieurs », au lieu de : « Mesdames z-et Messieurs ».

Chaque groupe politique accuse ses adversaires d’être les idiots utiles de quelque chose, mais dans toutes les bouches nous n’entendons parler que d’« idio hutiles ». De même, l’expression à toutes fins utiles, qui s’emploie presque toujours au pluriel (et où le mot fins est synonyme de finalités, buts), est maintenant prononcée : « à toute fin utile ». Ce n’est pas qu’on ait décidé d’employer désormais cette expression au singulier, mais c’est qu’on ne veut plus faire entendre le s antévocalique.

Pourtant, rappelez-vous l’époque où venait de paraître le roman Les particules élémentaires, chez Flammarion, en 1998. Aucun journaliste n’aurait alors songé à massacrer ce titre en le rebaptisant : « Les particul’ élémentaires » (sauf, il est vrai, en 2001, dans Vivement dimanche, un certain Michel Drucker).

Essayez de vous rappeler la manière dont vous prononciez autrefois : Beaucoup d’autres exemples… ; est-ce que vous disiez déjà : « Beaucoup d’autr’ exemples » ? Quand quelqu’un vous parlait des autres élèves (du lycée que vous fréquentiez), ceux-ci étaient-ils déjà devenus des « autrélèves » ?

Les autres habitants, cela doit se dire : « les z-autres z-habitants ». Le h du nom habitants étant muet, la marque du pluriel de l’adjectif autres est bien un s antévocalique, qui se lie avec la voyelle a.

Il est vrai qu’en 1984 Jean-Jacques Goldman chantait déjà : « Envole-moi / Loin de cette fatalité qui colle à ma peau / Envole-moi / Remplis ma tête d’autr’ horizons, d’autres mots… » Or, le h du nom horizon étant muet, la marque du pluriel de l’adjectif autres est bien un s antévocalique, qui aurait dû se lier avec la voyelle o.

Les êtres humains (« êtres z-humains ») sont devenus des « êtrumains ». Les minutes heureuses chères à Baudelaire (« minut’-z-heureuses ») ne sont plus que des « minuteureuses ».

Dans les hautes herbes, cela risque de se dire bientôt : dans les « hauterbes ».

Bertrand Cantat chantait, en 1989 : « Aux sombr’ héros de l’amer / Qui ont su traverser les océans du vide… » L’élision est presque identique à celle que pratiquait Goldman, à une différence près : elle est faite devant un h aspiré. Les « sombr’ héros » sont là pour faire penser au sombrero, symbole de la révolution mexicaine, mais c’est un jeu de mots forcé, parce que la seule bonne manière de prononcer ce groupe nominal est : « sombreu héros ». Le nom héros commençant par un h aspiré, le s final de sombres ne se lie pas. Mais la syllabe finale de cet adjectif, qui contient ce s, ne peut être élidée.

Non moins absurdement, la liaison qu’on fait peut n’être pas la bonne. Un ancien ministre a parlé de « plusieurs petitétats » (oui, « petits t-états »), – comme si la prononciation du s de pluriel était non seulement facultative, mais d’importance secondaire par rapport à la prononciation de la consonne qui le précède.

Certains grantartistes ont tenté de représenter le rêve. (Entendu à la radio.) Il n’y a pas de liaison à faire entre artistes et ont, mais il y avait un s à faire entendre entre l’adjectif et le nom.

Certes, le phénomène n’aboutit pas toujours à une liaison en t. Je viens d’entendre quelqu’un affirmer que les zoos sont « les derniérendroits » où les animaux sont protégés (précisons qu’il n’y a pas de liaison à faire entre endroits et ). Cette fois, le phénomène a abouti à une liaison en r. Et les gens qui sont considérés comme les meilleurs amis du monde deviennent « les meilleuramis du monde ».

On consent à une liaison entre l’adjectif et le nom, à condition de sacrifier la marque du pluriel. Je suppose qu’articuler ce son « z » heurterait l’ouïe du locuteur, ou lui fatiguerait la langue…

Le phénomène touche aussi certains déterminants. Une narration historique comportait la phrase suivante : Il faudra attendre plusieurs heures pour que le marquis de Sombreuil et sa fille soient libérés. (Cette façon qu’ils ont tous de remplacer le présent de narration par le futur…) Eh bien j’ai entendu la narratrice prononcer : « plusieureures ».

 

Il ne faut pas avoir peur non plus de la succession de deux consonnes sifflantes.

« J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. » (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Mauvais sang ».) Il n’y a qu’une bonne façon de prononcer féroces infirmes, c’est : « féroceuzinfirmes ». Quant au e caduc qui se trouve à la fin d’infirmes, il vaut mieux éviter de le faire entendre puisque le poème est en prose. La fin de la phrase se lit donc ainsi : « ces féroceuzinfirm’ retour des pays chauds ».

Dans Jean-Michel Charlier, un réacteur sous la plume, documentaire filmé qui a été réalisé en 1988 par le Centre national de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, le scénariste des aventures de Buck Danny et de Tanguy et Laverdure déclare s’être documenté avant tout en allant « sur des bases aériennes aux États-Unis et en France », et il prononce nettement : « bases z-aériennes ».

Depuis de nombreuses années, croyez-vous que cela se soit dit : « Depuis de nombreuzannées » ?

Quand était évoquée, à propos de telle ou telle entreprise, la gestion des ressources humaines (anglicisme), nous entendions encore, dans les années 1990 : « ressources z-humaines », et non comme aujourd’hui : « ressourçumaines ».

Les puissances hostiles (« puissanss’ z-hostiles ») n’étaient pas encore devenues des « puissançostiles ». Et les carences alimentaires (carenss’ z-alimentaires ») ne devenaient pas dans toutes les bouches des « carençalimentaires ».

 

Sur les premières mesures de la chanson Quelque chose de Tennessee (écrite par Michel Berger, interprétée par Johnny Hallyday), un court texte de Tennessee Williams, extrait de La chatte sur un toit brûlant, est lu par Nathalie Baye. L’enregistrement date de 1985. La comédienne prononce : « Ah, vous autr’, homm’ faibl’ et merveilleux, qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu. Il faut qu’une main, posée sur votre épaule, vous pousse vers la vie. Cette main tendre et légère… » L’élision de la syllabe finale du mot autres est ici parfaitement légitime : l’expression « vous autres » est entre virgules, en apostrophe. La dernière syllabe d’une expression mise en apostrophe ne se lie jamais avec les mots qui la suivent, même lorsque ces mots forment (comme ici) une autre expression en apostrophe.

En revanche, Nathalie Baye a tort d’omettre, entre l’adjectif faibles et la conjonction et, une liaison utile. Comme le montre l’exemple des petites et moyennes entreprises, cité plus haut, la liaison du s ou du x avec la voyelle de la conjonction et n’est pas facultative.

De même, je regrette que Bertrand Louis, dans sa belle mise en chanson – ou mise en rock – du poème « Futur éternel de substitution », de Philippe Muray (extrait du recueil Minimum respect, éditions Belles Lettres, 2003), n’ait pas tenu compte des s antévocaliques qu’il y a dans la première strophe : « Nous aurons des journées nationales et mondiales / Nous aurons des journées régionales et fatales / Nous aurons des années locales et conviviales / Nous aurons des conneries quinquennales et florales »…

Bertrand Louis prononce : « national’ et mondiales », « régional’ et fatales », etc.

Certes, il a raison de ne pas prononcer les e caducs. Muray écrivait en alexandrins modernes : ils riment plus ou moins, et font leurs douze syllabes à condition qu’on oublie la plupart des e qu’ils renferment. Mais Bertrand Louis aurait dû maintenir les liaisons avec la conjonction et : « Nous aurons des journées national-z-et mondiales / […] régional-z-et fatales / […] local-z-et conviviales / Nous aurons des conn’ries quinquennal-z-et florales »… Non seulement ces liaisons ne troublent pas l’euphonie des vers, mais elles confèrent au texte une plénitude syntaxique qui en augmente la verdeur satirique.

 

Dans les Fnac, pendant des décennies, nous avons entendu une voix féminine faire au micro des annonces qui commençaient par la formule : Chers clients, chers adhérents (« chers z-adhérents »). Cette formule est toujours utilisée, mais jamais plus on n’y entend le s antévocalique, alors qu’il n’a probablement pas cessé de figurer dans le texte que lisent les employés (aujourd’hui hommes ou femmes) chargés de faire ces annonces. On entend donc : « Cher client, cher adhérent », ou dans ce nouvel ordre : « Cher adhérent, cher client ». Le soir, par exemple : « Cher adhérent, cher client, nous vous informons que votre magasin va fermer ses portes. Nous vous prions de terminer vos achats et vos demandes de renseignements… » Il est difficile de croire qu’une telle annonce s’adresse à un seul client ou adhérent-client.

Chers professionnels de la communication, quand vous voulez dire Chers auditeurs, Chers adhérents ou Chers amis, faites en sorte que nous entendions « Cherzauditeurs », « Cherzadhérents », « Cherzamis ». Si vous ne faites pas entendre le pluriel, nous entendons le singulier.

Je l’ai signalé plus haut : lorsqu’une journée portes ouvertes se transforme en « journée portouvertes », pour l’auditeur le pluriel est frauduleusement remplacé par le singulier. Si naguère chacun prenait soin de faire ce type de liaisons, c’était pour ne ne pas faire entendre à son interlocuteur ou à son auditoire une information erronée, ou pour que l’interlocuteur ou l’auditoire n’entendît pas autre chose que ce qui était écrit. Il n’y avait pas d’affectation à faire entendre le pluriel.

 

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10 mai 2019 5 10 /05 /mai /2019 09:58

Vous résistez à l’hiatus partout où celui-ci est admis par la langue mais vous l’imposez dans des expressions et des constructions où il était resté inconcevable pendant plusieurs siècles.

Vous êtes généralement soucieux de mettre un l’ dans « si on… » et dans « pourquoi on… ». Cela peut s’avérer lourd (« Si l’on savait vraiment pourquoi l’on est aimé ! »), mais c’est correct.

Malheureusement, toujours pour esquiver l’hiatus, vous dites : « un norjeu », pour : un hors-jeu. Ne vous a-t-on jamais appris que ce h est aspiré, comme dans haricot ? De même, vous dites « les z-andicapés », au lieu de dire : « lé handicapés ». Si la plupart d’entre vous arrivent encore à prononcer correctement Nous hurlons (sans liaison), on entend très souvent Ils hurlent prononcé « ils z-urlent ».

Vous parlez maintenant de « pseudo-z-intellectuels » ; enfin, introduisant une consonne épenthétique là où il n’en faut pas, vous êtes de plus en plus nombreux à dire : « Il faudra-t-alors », « On devra-t-alors », « On sera-t-alors », « Il sera-t-également », « Rien ne sera-t-épargné », « La mesure va-t-être effective », « Le film dont il va-t-être question », « Cette décision vise-t-à créer » ; et même : « Il s’est avéré-t-être… », « X était devenu-t-un fardeau », etc.

Il existe un collectif d’amateurs de cinéma, réunis sous le nom de « Monsieur Bobine », qui publie de passionnantes analyses de films sur YouTube. Un petit personnage animé, qui a la forme d’une boîte de bobine de film, dotée d’une paire d’yeux et d’une bouche, commente un film particulier ou toute l’œuvre d’un réalisateur, d’un scénariste, d’un producteur, tandis que de courts extraits des œuvres mentionnées sont diffusés à l’arrière-plan. Dans une vidéo intitulée Quentin Tarantino le mercenaire, M. Bobine évoque les différents scénaristes qui ont collaboré à l’écriture du film The Rock de Michael Bay (1996), film qui est sorti en France sous l’absurde titre Rock (au lieu de Roc). Au milieu de son commentaire, M. Bobine dit ceci : « On pourrait s’attendre à ce que Sorkin ai [sic] été-t-engagé pour donner de l’épaisseur au personnage du général rénégat [sic, pour renégat] campé par Ed Harris. Manque de pot, Simpson et Bruckheimer [producteurs du film] lui ont seulement demandé d’écrire des scènes de comédie, ce qui n’est pas spécialement son point fort [sic, pour : n’est pas spécialement son fort]. » Aaron Sorkin, alors dramaturge et scénariste débutant.

Comme presque tous nos contemporains omettent la liaison du t final de « est » ou de « ait » avec tout participe passé commençant par une voyelle, on a l’impression que c’est ce t omis ici qui ressurgit là. On constate ce phénomène dans l’exemple précédent, où je l’ai signalé par un sic, mais aussi dans une formule citée plus haut, « Il s’est avéré être… », dont la prononciation fautive est désormais : « Il s’è avéré-t-être… »

Et contradictoirement à ce système, ô modernes, en ne faisant plus aucune des liaisons utiles de l’oral, vous créez des hiatus à tort et à travers : « le premié enfant » (pour : le premier enfant) ; « donner le mauvè exemple » (pour : donner le mauvais exemple) ; « le secon hintervenant » (pour : le second intervenant) ; « nos cen hinvités » (pour : nos cent invités) ; « accueillir quelqu’un à bra ouverts » ; « un gran harbre » ; « ils son hen train de manger » ; « on è arrivés »… Vous en inventez tous les jours.

Après avoir évoqué telle question, cela se disait : « Aprè-z-avoir… », c’est devenu : « Aprè avoir… »

Sans aller jusque-là… La prononciation, qui devrait être : « sans z-aller », est devenue : « s’en hallé ».

Sans aucun doute : on entend parfois cette expression prononcée « s’en haucun doute » !

Joyeux anniversaire ! est un anglicisme qui s’est substitué à la formule traditionnelle Bon anniversaire ! (dont la prononciation correcte est : « bonne anniversaire »). Je me demande combien de temps il faudra pour que ce joyeux anniversaire qu’on souhaite à quelqu’un, et qui se dit encore : « joyeu-z-anniversaire », devienne : « joyeu anniversaire ».

N’ai-je pas entendu parler à la radio d’un enfant mort « en bahage » ? Or l’expression en bas âge ne peut se prononcer autrement que : « en bazage ».

À l’écrit, vous en venez à croire que le trait d’union sert à indiquer une liaison à faire (comme dans peut-être, dont la prononciation est maintenant différente de celle de « peut être »). Le principe de la liaison s’est perdu, au point que les rares liaisons persistantes vous semblent devoir être transcrites soit par l’ajout d’un trait d’union intempestif, soit par la mise au féminin de tel adjectif qualificatif précédant un nom masculin, comme dans cette phrase (lue sur http://www.prejuges.com/) : « Construites dans les années 60, ces cités périphériques étaient plutôt bienvenues. Elles accueillaient une population cosmopolite dans une ambiance bonne enfant. »

Certes, vous ne tarderez pas à prononcer cette même locution ainsi : « une ambiance bon henfant »…

Franchement, je ne vous comprends plus. Ces nouvelles manières de prononcer, qui consistent à créer de faux hiatus par refus des liaisons, ou à empêcher l’hiatus véritable en l’encombrant d’une consonne superflue, caractérisent l’enfant qui acquiert le langage, l’étranger qui apprend notre langue, mais sont indignes de gens qui ont été scolarisés, qui ont obtenu des diplômes, des légions d’honneur, des prix littéraires.

N’inventons pas des liaisons inexistantes ; n’omettons pas les liaisons utiles ou nécessaires. Bref, sachons prononcer clairement, mais sans affectation : « il devra alors » et « un mystérieuzaccident ».

 

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