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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 20:42

Faudra-t-il que nous disions : « Nombre de ses amis est venu l’accueillir », « Nombre de ses amis a trouvé son attitude pénible », etc., sous prétexte que le mot nombre est au singulier ?

Mais nous l’entendons déjà, cette ineptie, et nous la lisons…

Il paraît qu’une photographie a beaucoup circulé sur Internet. Elle montre l’une des vitrines d’un célèbre magasin de vêtements, en Suède, dans laquelle fut exposé un mannequin qui représentait une femme faisant une taille 40. On a cru que le magasin qui avait pris cette audacieuse initiative appartenait à la chaîne H&M, alors qu’il s’agissait d’un magasin Åhléns. Une journaliste nous fait part de ses conclusions : « [C]ertains journaux ont écrit que la photo avait été prise chez H&M […]. Certes, ça n’est pas une raison, mais ça montre (une fois de plus) qu’une erreur fait vite le tour du web et aussi et surtout, que nombre d’humains a bien envie de voir des mannequins comme ça dans les vitrines. » (Extrait d’un article d’Emmanuèle Peyret, publié dimanche 17 mars 2013 sur Liberation.fr.)

Joli brin de plume, pas vrai ? Nombre d’humains. La langue même du diplomatiquement correct. Et l’accord du verbe avec ce qu’on croit être le sujet grammatical, alors qu’il convenait de l’accorder avec son sujet logique.

 

La locution « nombre de… » a beaucoup de succès. Voici une autre façon aberrante de l’utiliser :

« Même si seul un nombre réduit des lecteurs modernes des Liaisons dangereuses sait que son auteur était un militaire de carrière, le moins observateur d’entre eux ne pourrait ignorer que les motifs centraux du récit sont le danger, l’agression et le combat. » (Biancamaria Fontana, Du boudoir à la Révolution : Laclos et « Les Liaisons dangereuses » dans leur siècle ; traduit de l’anglais par l’auteure [sic] ; éditions Agone, 2013, p. 41.) En français correct et clair : « Même si très peu des lecteurs modernes des Liaisons dangereuses savent que son auteur était un militaire de carrière… » Et je crois qu’il serait bon d’ôter même devant si.

En règle générale, devant la séquence « un nombre (+ adjectif) de (+ nom) », non seulement le verbe doit être mis au pluriel, mais l’adjectif seul doit être ôté.

« Seul un nombre nettement déterminé d’entre eux… », « Seul un nombre limité d’espèces… », « Seul un nombre restreint de personnes… », etc., sont des formulations qui n’existent dans aucun texte des siècles passés, du moins dans aucun écrit antérieur aux années 1970. L’absurdité qu’elle comporte aurait conduit n’importe quel écrivain à la rejeter instantanément.

Si vous utilisez cette séquence absurde, prenez au moins la précaution de mettre le verbe qui suit au pluriel, comme le fait un auteur prônant la création d’« un environnement dans lequel seul un nombre limité d’espèces de mauvaises herbes peuvent survivre » (Bernadette Prieur Dutheillet de Lamothe traduisant Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille : Une [sic] introduction à l’agriculture sauvage ; éditions Guy Trédaniel, 2005, p. 79). Mais en bon français cela se dit plutôt : « un environnement dans lequel très peu d’espèces de mauvaises herbes peuvent survivre ».

Il n’est pas impossible de mettre « seuls » devant un groupe au pluriel (ou devant une locution exprimant la pluralité). La construction est assez classique : « Seuls, dix guerriers comanches, armés et peints en guerre, restaient immobiles comme des statues de bronze » (1864) ; « Seuls , dix ou onze conseillers auraient été mis à la retraite » (1885) ; « Seules, douze assemblées ont approuvé ; trente-sept se sont montrées hostiles » (1934) ; « seules cinq d’entre elles (il s’agit de portes) restent ouvertes » (1941) ; « Seuls, dix-neuf pays africains ont pu créer de tels comités » (1976) ; « En 1904, seuls cinq des neuf professeurs étaient membres élus de l’Académie » (1988) ; etc. Mais il faut qu’il y ait un contraste d’une certaine importance entre la quantité totale et la quantité qu’on mentionne, sans quoi la présence de l’adjectif seul(e)s paraîtra dénuée de fondement. Cet adjectif doit traduire l’idée de rareté.

On ne voit pas ce qu’il apporte dans le texte suivant.

Après l’échec du dernier soulèvement des cités grecques contre la Macédoine, en -322 : « La chasse aux proscrits [parmi lesquels figurait Démosthène] fut organisée sans faiblesse et ces derniers avaient fort peu de chances de passer au travers des mailles du filet tant [sic] le Péloponnèse, depuis 338, était sous influence [sic] pour ne pas dire [sic] domination macédonienne et seule une minorité de cités et de peuples (Argos, Sicyone, Élis et la Messénie) avait soutenu la révolte. » (Patrice Brun, Démosthène : Rhétorique, pouvoir et corruption ; éditions Armand Colin, collection Nouvelles Biographies historiques, 2015, p. 298.)

Le livre est très intéressant mais les maladresses et les impropriétés s’y accumulent. Notre extrait peut être amélioré ainsi : « … ces derniers avaient fort peu de chances de passer au travers des mailles du filet car le Péloponnèse, depuis 338, était sous influence, pour ne pas dire sous domination, macédonienne. De fait, les cités et les peuples (Argos, Sicyone, Élis et la Messénie) qui avaient soutenu la révolte n’étaient qu’une faible minorité. »

 

Autres échantillons de piètre prose comportant le mot nombre :

« Le succès d’un livre peut être dû tout autant à ce qui rassure [sic] l’horizon d’attente du lecteur, le connu, l’attendu, en terme [sic] de représentation du monde ou en terme [sic] stylistique [sic], qu’à ce qui le contrarie, l’intrigue, l’emporte [le = l’horizon d’attente !?] vers un inconnu dont il accepte, voire savoure, les risques. Dans cet ordre d’idée [sic], le best-seller est cette rencontre dans laquelle se reconnaît pour des raisons toujours différentes, voire contradictoires, un très grand nombre de lecteurs et de générations, le fameux “malentendu” de Malraux [allusion à la phrase : Au-delà de 20 000 exemplaires commence le malentendu]. » (Martine Poulain, « Best-sellers et long-sellers », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 257-258.)

L’orthographe et la syntaxe sont pitoyables. Mes quelques annotations insérées entre crochets en témoignent. On se demande aussi à quel verbe il faudrait rattacher « le fameux “malentendu” de Malraux » : ce groupe est-il un autre sujet postposé de « se reconnaît » ? C’est difficile à préciser. Je pense qu’il faudrait ajouter un élément : « le best-seller est cette rencontre […] illustrant le fameux “malentendu” de Malraux ». Au fond, par rapport à ces négligences-là, l’accord du verbe « se reconnaît » avec le mot nombre – plutôt qu’avec les pluriels lecteurs et générations – est une faute mineure.

« François Mitterrand est sans doute, avec le général de Gaulle, l’homme politique du XXe siècle sur lequel s’est penché le plus grand nombre d’observateurs, de journalistes et d’historiens. » (Quatrième de couverture du livre de Michèle Cotta, Le monde selon Mitterrand, éditions Tallandier, 2015.) Cette horrible phrase est manifestement inspirée d’un passage, à la syntaxe irréprochable, qui figure dans l’introduction de l’ouvrage :

« Qu’écrire sur lui qui n’ait déjà été écrit ? François Mitterrand est sans doute avec le général de Gaulle et pour d’autres raisons, celui des hommes politiques français sur lequel se sont penchés le plus grand nombre de chroniqueurs, d’historiens et de journalistes. » (Michèle Cotta « avec » Martin Even, Le monde selon Mitterrand, éditions Tallandier, 2015, p. 9.)

Les éditeurs sabotent eux-mêmes leurs livres.

 

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 12:57

Doit-on accorder le verbe avec le complément ou avec le nom complété ?

Ce problème a déjà été abordé dans Le singulier de confort, ou les nouveaux ravages de l’hypercorrection.

Dans chacun des exemples qui suivent, l’idée de pluralité (exprimée par le complément) l’emporte clairement sur l’idée d’unité collective (exprimée par le nom complété).

 

Un journaliste d’aujourd’hui serait choqué d’entendre dire : « Une quarantaine de personnes ont été blessées (dans tel accident) », parce que lui-même se sent obligé de prononcer : « Une quarantaine de personnes a été blessée. » L’absurdité de cet énoncé semble ne plus heurter personne. De fait, nous lisons cela partout :

« Une dizaine d’hommes de haute stature, solidement charpentés, vêtus de costumes sombres, fendit la foule avec autorité. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 215.)

« Le 11 février 2008, alors que les sans-papiers du CRA [= centre de rétention administrative] de Vincennes mènent une lutte contre de “mauvais traitements systématiques” et des “conditions de détention dégradantes”, une soixantaine de policiers est envoyée mater un refus collectif de regagner les cellules. » (Mathieu Rigouste, La domination policière : Une violence industrielle ; éditions la Fabrique, 2012, p. 117.)

« Le 19 avril 2010, l’ingénieur Michel Germaneau est enlevé lors d’une mission humanitaire par le groupe d’Abou Zeid, l’un des dirigeants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). […] Le 23 juillet, une trentaine de membres du Centre parachutiste d’instruction spécialisée (CPIS) de Perpignan, le bras armé du SA, lance l’assaut. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 313-314.)

« Il semble qu’un certain nombre de lettres, qu’échangent alors [= en 1875] Rimbaud et Verlaine, ait en partie disparu. » (Marcelin Pleynet, Rimbaud en son temps : situation ; Gallimard, collection L’Infini, 2005, p. 350.) La phrase est particulièrement calamiteuse : non seulement l’accord du verbe y est incorrect, mais la locution « en partie » vient faire redondance avec « certain ». Ces lettres qui ont été perdues ne seraient pas des lettres entières, mais des moitiés de lettres ?

Juin 1966, la narratrice se rend au cocktail d’été des Éditions Gallimard : « Une foule de gens se pressait dans le jardin : des écrivains que j’avais vus à la télévision, quelques amis de ma famille, beaucoup d’inconnus. » (Anne Wiazemsky, Une année studieuse, Gallimard, collection NRF, 2012, p. 13.) Il faut écrire : « Une foule de gens se pressaient », ou bien : « Une foule se pressait » (sans de gens ; soutenu).

Accord pareillement incorrect : « Un grand nombre de mes pairs m’a apporté son soutien. » « Un grand nombre de salariés a répondu présent à l’appel national de la CFDT. »

Ne pas confondre avec les constructions du type : « J’estime que le nombre d’heures de cours n’est pas suffisant pour bien apprendre cette langue » ; accord parfaitement correct et logique. Il est légitime de dire : En cette période de vacances, le nombre des offices a été réduit. Ou bien : Le nombre des voyageurs s’accroît considérablement. Pour cela, il faut que le propos porte sur le dénombrement lui-même et non pas sur les objets dénombrés.

Dans l’exemple suivant, ce n’est manifestement pas le nombre qui « fleurissait », mais les discours :

« [À] cette époque fleurissait un certain nombre de discours qui visaient à faire du malade, ou du fou, une figure modèle de subversion et de contestation de l’ordre social. » (Olivier Maillart, « Peut-on hériter d’une révolution ? Souvenirs littéraires et cinématographiques de Mai 68 » ; dans L’Atelier du roman nº 36, décembre 2003, p. 34 ; éditions Flammarion.)

Que le sujet soit postposé au verbe ne doit pas empêcher d’écrire : « fleurissaient un certain nombre de discours ».

« Parution [en 1964] d’une édition abrégée d’Histoire de la folie à l’âge classique, chez U.G.E. dans la collection de poche “Le Monde en 10/18”, disponible “dans les halls de gare”, comme le déclarait à plaisir Foucault. Heureux de cette édition populaire qui connaîtra annuellement un fort tirage, Foucault déchantera lorsque l’éditeur [= Plon] refusera de republier l’édition intégrale. […] La majorité des traductions étrangères d’Histoire de la folie est établie à partir de cette version abrégée. » (« Chronologie (1926-1967) », établie par Daniel Defert, p. XLVIII-XLIX du tome I des Œuvres de Michel Foucault, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2015.)

La formulation normale serait : la plupart des traductions étrangères… sont établies. De plus, la locution « à plaisir » n’a pas le sens (« à qui voulait l’entendre ») que lui prête ici Daniel Defert. Venue du français classique, elle signifie : arbitrairement, volontairement, selon son bon plaisir, etc.

« Pour l’instant, seulement un quart des routes promises a vu le jour. » (Entendu dans un reportage de l’émission Complément d’enquête, intitulé « Le clan Bongo : une histoire française », diffusé jeudi 6 juillet 2017.)

« Cette oeuvre [sic] a passé la moitié d’un siècle enroulée dans une valise. Des plis se sont formés et au moment de la dérouler, une importante quantité d’écailles de peinture est tombée. » (Pascaline Haegele-Baud, restauratrice de tableaux, sur son site Atelier de restauration des œuvres peintes.) Ce n’est pourtant pas la quantité qui est tombée, ce sont des écailles…

Devrons-nous bientôt entendre : « Quantité de gens est en désaccord avec lui », « Quantité de gens a dit cela », « Quantité de gens sera mécontente », sous prétexte que le mot quantité est un nom féminin singulier ? Faudra-t-il que nous disions : « Nombre de ses amis est venu l’accueillir », « Nombre de ses amis a trouvé son attitude pénible », etc., sous prétexte que le mot nombre est au singulier ? Allons donc !

 

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 12:47

Le présent article fait suite à Déterminative ou explicative ? et à quelques autres billets de la même période.

Le père d’une famille de pionniers qui s’est installée dans le Wisconsin a tué deux cerfs à la chasse. Le lendemain, il y a de la viande fraîche au repas : « C’était si bon que Laura aurait souhaité tout manger. Mais il fallait saler, fumer et mettre de côté la plus grande partie de la viande que l’on consommerait pendant l’hiver. » (Anne-Marie Chapouton traduisant La petite maison dans les Grands Bois, par Laura Ingalls Wilder, éditions Flammarion, collection Castor Poche, 1994, p. 11.)

Si on ajoute une virgule entre le nom « viande » et la subordonnée relative qui le suit : « que l’on consommerait », cette relative devient explicative. Le mot viande, antécédent du pronom relatif, est alors déterminé par les éléments qui se trouvent à sa gauche, et « la viande » désigne toute la viande que le père de famille a procurée à sa famille en chassant. En revanche, si la virgule reste omise à cet endroit, le nom viande est déterminé par les éléments qui se trouvent à sa droite. Dans ce cas, « la viande » désigne uniquement celle qui doit être consommée pendant l’hiver. Ça ne fait pas la même quantité de viande… et la phrase serpentine se mord la queue.

Évidemment, le texte d’origine dit les choses avec plus de bon sens : « But most of the meat must be salted and smoked and packed away to be eaten in the winter. » En français, cela devrait donner : « Mais il fallait saler, fumer et mettre de côté la plus grande partie de la viande pour la manger pendant l’hiver. » (On aura noté que, là où l’anglais recourt plusieurs fois de suite au verbe to eat, la traductrice se sent obligée de remplacer la dernière occurrence de celui-ci par le très bureaucratique verbe consommer.)

Depuis cinquante ou soixante ans, plus aucun auteur ne veut de la virgule grammaticale qui permettait de distinguer une relative explicative (ou circonstancielle) d’une déterminative.

Les parents de son ami Georges Moskowitz viennent d’être arrêtés et emmenés par les Allemands. Ils habitaient dans le même immeuble que Michel. « [L]orsqu’il rentrait, à quatre heures, [Michel] regardait, malgré lui, les marches du dernier étage, comme si Georges eût encore habité là. Mais il n’y avait plus Georges ni personne, pas même les meubles que les Allemands étaient venus enlever, avant de mettre les scellés. » (Colette Vivier, La maison des Quatre-Vents, 1946, p. 113, avec un ni supplémentaire devant Georges : « il n’y avait plus ni Georges, ni personne » ; réédité en 1965 avec modifications et avant-propos ; republié par Casterman, 2012, p. 189-190.) Or la relative est clairement explicative, pas du tout déterminative. La virgule est nécessaire entre meubles et le pronom relatif que, mais elle est superflue entre enlever et avant.

Il existe la race des provinciaux montés à Paris, race « ignorante de la ruse, de l’audace, du gain, du but »… « Il est une autre race d’hommes à côté de celle-là qui est toute au détail et à l’immédiat et qui exploite la première sans jamais se laisser fléchir par la curiosité ou la pitié. » (Pierre Drieu la Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, éditions Gallimard, 1937, chapitre X de la troisième partie ; collection L’Imaginaire, p. 230-231, et dans Romans, récits, nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, 2012, p. 711.)

Une virgule est indispensable après « celle-là ». La présence de cette virgule permet seule de faire comprendre dès la première lecture que celle qui « est toute au détail et à l’immédiat » est la deuxième race, opposée à celle des provinciaux. Sans quoi on oblige le lecteur à attendre une mise au point ultérieure. Cette mise au point dissipant le malentendu est fournie par la relative suivante (soit les mots : « qui exploite la première »).

Georges Bataille écrivit ceci, dans une parenthèse figurant au cœur du bref essai qu’il a consacré à Baudelaire : « La liberté n’est-elle pas le pouvoir qui manque à Dieu, ou qu’il n’a que verbalement, puisqu’il ne peut désobéir à l’ordre qu’il est, dont il est le garant ? La profonde liberté de Dieu disparaît du point de vue de l’homme aux yeux duquel Satan seul est libre. » (Georges Bataille, La littérature et le mal, deuxième partie : « Baudelaire » ; éditions Gallimard, 1957, collection NRF, p. 39, et dans Œuvres complètes, volume IX, Gallimard, 1979, p. 192.)

La dernière phrase serait meilleure si la subordonnée relative était précédée d’une virgule, laquelle ferait du syntagme « l’homme » une catégorie générale. La pensée en deviendrait plus intéressante, plus troublante. Tout homme peut voir en Satan l’être libre. Satan a prouvé sa liberté en faisant usage de cette liberté. Il ne s’agit pas de liberté kantienne !

« J’étais en révolte contre le spiritualisme qui m’avait longtemps opprimée et je voulais exprimer ce dégoût à travers l’histoire de jeunes femmes que je connaissais et qui en avaient été les victimes plus ou moins consentantes. J’ai beaucoup joué sur la mauvaise foi qui m’en paraissait – et m’en paraît encore – inséparable. » (Simone de Beauvoir, extrait de sa courte préface écrite en 1979 pour présenter Anne, ou quand prime le spirituel, qui est un roman de jeunesse ; Gallimard, collection Folio, p. 27.)

Il faut ajouter une virgule après « spiritualisme ». La première phrase de ce passage parle du spiritualisme en général, pas seulement de telle forme de spiritualisme qui se définirait par le fait que Beauvoir s’en fût sentie opprimée. Par contre, l’absence de virgule est légitime après « mauvaise foi ».

Jacques Laurent est un immense écrivain, le véritable maître de l’école stendhalienne du XXe siècle, mais il ne tient aucun compte de la différence entre les déterminatives et les circonstancielles. Ça lui joue quelques mauvais tours.

L’auteur-narrateur évoque les relations qu’il eut avec son ami Remia dans la deuxième moitié des années 1930 : « [À] chaque fois que nous nous revoyions je le trouvais [= mon ami Remia] plus nettement engagé dans le pacifisme révolutionnaire. Il tentait d’expliquer la persistance du ressort nationaliste qui me troublait par une survivance quasiment [sic] viscérale de préjugés dus au milieu social où j’étais né. » (Jacques Laurent, Histoire égoïste, chapitre VIII, éditions de la Table Ronde, 1976, repris dans la collection Folio, p. 168.)

Ayant compris par les pages précédentes que les deux types de subordonnée relative ne sont jamais distingués dans la prose de Laurent, nous ne percevons pas d’emblée « qui me troublait » comme une déterminative. De ce fait, notre première lecture considère « par une survivance… » comme un complément qui se rapporterait à « troublait », avant que nous comprenions que ce groupe est lié à l’infinitif « expliquer ».

La ponctuation de cette phrase-là est sans défaut. Si le lecteur qui l’aborde sans méfiance est induit à la mésinterpréter, c’est uniquement à cause du fait que la virgule est omise devant toute proposition subordonnée relative dans le reste du livre.

 

En conclusion de cette analyse, il n’est pas inutile de rappeler que Cavanna, dans Mignonne, allons voir si la rose… (Belfond, 1989), a fait l’éloge de la virgule :

Et la ponctuation ? Est-ce que j’exagère si j’avance que les neuf dixièmes des Français ne savent pas se servir de la virgule ? Ne savent pas, en tout cas, en utiliser avec brio toutes les merveilleuses possibilités, et sont incapables de les apprécier chez qui les utilise ?

 

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24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 09:09

Un peu partout, le subjonctif « voie » (que je voie, qu’il voie) est maintenant remplacé par la graphie « voit ». Et « voies » est devenu « vois », dans : que tu voies.

La faute est particulièrement fréquente dans les livres pour enfants, fussent-ils publiés par des éditeurs réputés.

Le lièvre joue un tour à l’éléphant et à l’hippopotame, ses persécuteurs… « Lièvre s’approche d’Hippopotame en prenant bien soin qu’on ne le voit point. » (Élisabeth Duval traduisant l’album de John Burningham Tir à la corde, éditions Kaléidoscope, 2013, p. 22 ou 24, non numérotée. Livre paru dans sa langue d’origine en 1968, sous le titre Tug of war.) Alliage d’une faute grossière et de l’affectation consistant à mettre point au lieu de pas. Conte un peu niais, dessins luxuriants, faussement juvéniles.

Un petit ours raconte la journée qu’il a passée avec son père en pleine nature : « Mais moi, j’avais envie qu’il [= papa] me voit sauter très haut. Alors je me suis mis en position. Un, deux, trois… On y va ! » (Adaptation française par « Mim » d’un texte de Sean Taylor, Mon tout petit ours, illustré par Emily Hughes ; éditions Milan, 2016, dix-septième page ; les pages de cet album ne sont pas numérotées.)

L’empereur d’Autriche Joseph II avait interdit que la pièce de Beaumarchais fût représentée à Vienne. Cela n’a pas empêché Mozart d’en proposer le sujet au librettiste Lorenzo Da Ponte :

« La version de Da Ponte gomme les critiques les plus virulentes de [sic] la noblesse, simplifie et raccourcit le texte de Beaumarchais si bien que Joseph II accepte finalement que l’opéra voit le jour. » (Les noces de Figaro, un opéra de Wolfgang Amadeus Mozart ; d’après le livret de Lorenzo Da Ponte, présenté par Timothée de Fombelle et raconté par Laurent Stocker, de la Comédie-Française, illustré par Olivier Balez ; éditions Gallimard Jeunesse Musique, collection Grand Répertoire, 2008, p. 54. Le livre est accompagné d’un CD qui permet aux enfants d’écouter un résumé de l’intrigue, écrit par Fombelle. Ce récit est entrecoupé de larges extraits de l’œuvre originale. J’ignore qui est l’auteur de la partie documentaire qui figure aux pages 54-55 et dont est extraite la phrase calamiteuse qu’on vient de lire.)

Le narrateur est un enfant qui n’a jamais vu d’herbe, ni rien de cette nature que son père, parfois, lui décrivait :

« Le lendemain [d’un jour où le héros-narrateur s’est plongé dans des livres montrant de vastes paysages bien verts], Gus, mon meilleur copain, vient me chercher. / – Il faut que tu vois ça ! il me dit en cachette. » (Ingrid Chabbert, Le dernier arbre, éditions Frimousse, 2015, p. 18, non numérotée. Belles illustrations de Raul Guridi.) « Ça », c’est un tout petit arbre, qui pousse derrière un muret (muret de pierre ? de béton ? l’auteur ne le dit pas ; la nature a disparu, l’univers urbain est partout).

Et voici la suite de ce texte, qui se lit trois pages plus loin : « On enfourne nos vélos et je le suis. Je le suis si longtemps que j’en ai mal aux mollets. » (Page 21, non numérotée.) D’autres maladresses de langue sont à découvrir, dans ce grand album illustré en couleurs.

La faute se répand ailleurs que dans les livres pour enfants.

Georges Simenon avait épousé Régine Renchon, dite Tigy, en 1923 : « Après la guerre, Georges, Tigy et Marc [leur fils âgé de onze ans] traversent l’Atlantique pour <aller> vivre en Amérique. / En 1950, l’impensable : Georges décide de divorcer. Il en aime une autre, sa secrétaire, Denise, avec laquelle il aura trois autres enfants. Le divorce est prononcé à Reno, au Texas. Leur union conjugale aura duré vingt-six ans, deux mois et vingt-neuf jours. Georges obtient que Tigy vive à proximité de ses lieux de résidence afin qu’il voit son fils avec facilité. » (Biographie de « Tigy », figurant dans la section « Notices biographiques », qui complète la bande dessinée Joséphine Baker, dessins de Catel, scénario de José-Louis Bocquet ; éditions Casterman, collection Écritures, 2016, p. 514.)

« Après sa mort, il arrive qu’on voit en Bergson un philosophe académique [sic] dont il convient de se détourner, et sa pensée, pour une part passée dans le domaine commun, perd sa force incisive. C’est précisément elle qu’il convient de retrouver pour une lecture renouvelée de son œuvre. » (Extrait du texte imprimé sur la quatrième de couverture des Œuvres d’Henri Bergson, Librairie Générale Française, le Livre de Poche, collection Pochothèque, 2015, tome 1 et tome 2. Édition dirigée par Jean-Louis Vieillard-Baron.)

 

De la même façon, « croie » ou « crût » deviennent « croit ».

« Dire que ce corps parfait, Paul LEVERRIER [sic] l’avait serré entre ses bras et qu’il s’était suicidé… Je comprenais que la propriétaire dudit corps ne croit pas cela possible. » (Texte extrait d’une bande dessinée réalisée par Nicolas Barral, Nestor Burma : Micmac moche au Boul’Mich ; d’après le roman de Léo Malet et d’après « l’univers graphique » de Tardi ; éditions Casterman, 2015, p. 20.)

Dans un cabaret parisien, sous les yeux exorbités des clients et du détective Nestor Burma (narrateur), la belle Jacqueline Carrier fait un numéro d’effeuillage. L’amant de Jacqueline Carrier, un jeune étudiant en médecine nommé Paul Leverrier, s’est suicidé quelques jours auparavant. Jacqueline Carrier, possédant un corps parfait qui faisait les délices de son amant, ne peut croire que Paul se soit suicidé. En bon français : « Je comprenais que la propriétaire dudit corps ne crût pas cela possible. »

« [I]l faut régler la question Villepin. / Non que Chirac croit aux chances de son ancien Premier ministre [sic] à l’élection présidentielle de 2012. “Il fera 4 ou 5 % s’il se présente”, lui lançait un jour l’un de ses vieux compagnons. “Non, un peu plus : 5 ou 6 %”, a corrigé Chirac… Pas très glorieux en effet, mais suffisant pour créer [sic] une capacité de nuisance et empêcher le président sortant de faire la course en tête au soir du premier tour. » (Bruno Dive, Le dernier Chirac, éditions Jacob-Duvernet, 2011, p. 129. L’orthographe réclame soit « son ancien premier ministre », soit « son ancien Premier Ministre ». Si on tient à majusculer ce groupe lexical, où l’adjectif précède le nom, on doit majusculer aussi le nom.)

« Non (pas) que » commence à être suivi de l’indicatif. J’en reparlerai.

 

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 01:24

« Dans ses Confessions, Jean-Jacques Rousseau évoque le souvenir maternel associé à la pervenche, qui joue là un rôle analogue à celui de la petite madeleine pour Marcel Proust. Ayant observé ces fleurs du temps de sa jeunesse heureuse auprès de sa mère à Chambéry, puis les ayant perdues de vue pendant des décennies, il éprouve un immense plaisir à les retrouver plus tard. » (Hubert Reeves, J’ai vu une fleur sauvage : L’herbier de Malicorne ; éditions du Seuil, 2017, avec des photographies prises par Patricia Aubertin ; p. 147. Extrait d’un chapitre intitulé « La Petite Pervenche, d’un bleu de rêve ».)

 

Manifestement, Hubert Reeves n’a jamais lu les Confessions ; sans quoi il saurait que la mère de Rousseau est morte quelques jours après sa naissance, à Genève. La femme que Rousseau, âgé de seize ans, allait appeler familièrement « maman » (mais non pas « mère ») était Louise-Éléonore de Warens, qui vivait à Chambéry et n’avait que treize ans de plus que lui. Au cours des années 1730, Madame de Warens servirait à Jean-Jacques de tutrice, puis deviendrait sa maîtresse.

 

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 15:16
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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 12:10

Drieu la Rochelle est-il l’instigateur de ces répliques notées « – … », que j’ai examinées dans Les maladies du dialogue de roman (1) ? Son roman de 1943, L’homme à cheval (éditions Gallimard), nous en fournit quelques exemples.

Page 100 du volume de la collection Folio (1973) :

Isabel eut un moment d’hésitation. Je m’efforçai de prendre un air indifférent, qui la fit sourire. Elle reprit :

– Elle [= doña Camilla] avait reçu un billet qui l’avait bouleversée. Et, [sic] c’est après cela qu’elle avait décidé d’aller au palais.

– …

– Je ne sais de qui était le billet.

– Vous croyez qu’elle a su que Conception serait exhibée comme elle l’a été ?

Elle fit un geste d’incertitude, mais je vis qu'elle le croyait.

 

Page 118 :

Quand [Conception] fut sortie, [Jaime] resta muet.

– Camilla t’aime, finis-je par dire.

– …

– Elle t’aime, elle est désespérée. Elle ne comprend pas.

– Tu comprends, toi ?

– Je crois comprendre. Je crois comprendre ce qui s’est passé entre vous, mais non ce qui s’est passé au palais.

 

Quelques décennies plus tard, le procédé est adopté par Patrick Modiano, par exemple dans le chapitre V de Livret de famille (éditions Gallimard, collection NRF, 1977, p. 50, puis Folio, p. 59) :

De temps en temps, mon père ouvrait la bouche et attrapait au vol une pastille qu’il avait lancée en l’air d’une pichenette de l’index. Il se leva, prit sa vieille serviette noire et en sortit un dossier dont il tournait [sic : temps mal choisi] les feuilles, lentement. Et il soulignait des lignes au crayon.

– Dommage que nous n’ayons pas trouvé une paire de bottes à ta taille, dit pensivement mon père en levant la tête de son dossier.

– …

– Mais Reynolde t’en prêtera.

– …

– Et le pantalon de cheval ? Tu crois qu’il t’ira bien ?

– Oui, papa.

 

Que devons-nous conclure de la lecture de ces extraits ? Qu’une astuce, une marque de désinvolture ou d’irréflexion, a reçu la caution de quelques écrivains de valeur.

 

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 07:44

« C’était l’époque, juste après 1968, où le groupe “Makhno”, à Rennes, est le seul satellite qu’admet de loin le groupe parisien de l’Internationale Situationniste – “Faites un tour de piste et après on verra”, avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi qui, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisait que suivre. » (Jean-Philippe Domecq, Exercices autobiographiques, deuxième chapitre : « La période des lucidogènes, brigandage et gain de temps – dialogue avec Cécile Guilbert » ; éditions la Bibliothèque, collection Les portraits de la Bibliothèque, 2017, p. 20.)

Le verbe est à la troisième personne, comme si l’antécédent du pronom relatif était « l’un d’entre nous ». La construction générale de la phrase n’interdit pas cette interprétation mais incite plutôt à considérer que le qui sujet de « faisait » a pour antécédent le pronom moi.

Il aurait été utile d’au moins dissiper l’équivoque. On pouvait choisir entre deux formulations correctes. L’une eût été : « … avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi. Celui-ci, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisait que suivre. » Et voici l’autre : « … avait dit Guy Debord à l’un d’entre nous, plus âgé que moi qui, tout jeunot et venant de claquer la porte familiale, sans sou ni toit, ne faisais que suivre. »

C’est évidemment la seconde qui offre le sens le plus cohérent. L’interprétation est confirmée par cette phrase de la page 24 : « Bref, […] j’errais, étudiant sans le sou ni toit [sic] après avoir quitté la famille – note qu’on pouvait survivre ainsi à l’époque, la solidarité allait de soi, la liberté était ouverte dans les relations, la société était à l’abondance. »

L’éditeur récidive à la page 51 : « Cécile : – […] Tu parles pourtant de deux à trois trips par semaine durant des mois ; ce n’est pas rien comme puissance de propulsion et donc comme risque [sic] de “sortie de route”, toi qui est féru de course automobile. »

Il ne viendrait à l’idée de personne de dire, au pluriel : « vous qui sont férus » !

La plupart des textes qui composent ce volume sont des entretiens transcrits (vraisemblablement oraux), mais ils sont imprimés sur un joli papier, en cahiers cousus sous une couverture élégante. Le livre est fort agréable à tenir. La moindre des choses aurait été de demander à ses auteurs d’en faire une relecture attentive.

 

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 07:28

Les écrivains et les traducteurs les plus réputés manquent aussi de vigilance.

« L’album commence par Anna. Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt : moi, qui entends Anna pour la première fois. » (Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 231.) Ce passage est tiré du chapitre où Beigbeder évoque le premier album du groupe Téléphone. La faute est grossière, et Beigbeder ne la commet pas deux fois dans la même phrase car il écrit : « moi, qui entends… ».

Comparons avec : « J’aime mon amour pour toi, qui est la seule belle chose que je possède […] » (phrase extraite d’Ivre du vin perdu, roman de Gabriel Matzneff ; elle est citée par Beigbeder dans Premier bilan après l’apocalypse, p. 343). Ici, le pronom relatif qui a pour antécédent le nom amour, et non pas le pronom toi. L’orthographe est irréprochable.

(Dans l’édition de Premier bilan après l’apocalypse parue dans le Livre de Poche en 2013, où le texte sur la chanson Anna figure aussi à la page 231, le « qui lit cela » n’a pas été corrigé, mais quelqu’un a jugé bon d’ôter de la suite le pronom moi. Résultat : « Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt, qui entend Anna pour la première fois. » L’orthographe reste lésée et il nous faut maintenant deviner qui est l’autre jeune ignare.)

« MA SŒUR, / je ne suis plus poète / je ne suis pas digne d’être poète. / […] / C’est toi qui a soupesé / les trésors des siècles / dans ta paume délicate. / C’est toi qui a renversé les cimes / où reposaient les poètes. » (Anne Personnaz traduisant Yannis Ritsos, Le Chant de ma sœur [1937], éditions Bruno Doucey, 2013, p. 29.)

La faute apparaît déjà dans un poème de Lamartine :

« Ô famille, abrégé du monde, / Instinct qui charme et qui féconde / Les fils de l’homme en ce bas lieu, / N’est-ce pas toi qui nous rappelle / Cette parenté fraternelle / Des enfants dont le père est Dieu ? » (Jocelyn, Neuvième époque ; la bizarrerie est respectée dans le texte des Œuvres poétiques complètes de Lamartine, Bibliothèque de la Pléiade, 1963, p. 748 ; texte établi, annoté et présenté par Marius-François Guyard.) Ou alors pouvait-on supprimer le s final par licence poétique ?

Il me semble cependant que, pour mieux faire rimer aux oreilles et aux yeux les deux vers incriminés, les poètes classiques se seraient efforcés de faire se rapporter l’adjectif à un nom féminin mis au pluriel, de façon à aboutir à « rappelles » / « fraternelles ».

 

Voici un poème d’aujourd’hui, que je reproduis en entier. Le pronom je, l’adjectif possessif ton, le pronom toi et le mot passant y ont pour référent commun le poète lui-même. Tandis qu’il marche parmi les vestiges de la splendeur aristocratique de Paris, où les palais sont offerts à la flânerie du peuple, il se sent obscur et méconnu (égal, trop égal…) et constate que la capitale des lettres a cessé d’honorer la poésie.

Un jour, il faudra corriger la faute qui a été commise dans le premier vers de la troisième strophe :

 

 

Maison du Peuple    Palais Royal

pourquoi leur suis autant égal

ton nom jamais n’est dans Paris

dans le murmure des librairies

 

mon beau pays aux mille torts

à petits pas vers quelle mort

m’en vais-je au long de ces jets d’eau

qui ne diront jamais mes mots

 

toi passant passe qui a mal

Palais du Peuple    Jardin Royal

sous le ciel clair sous le ciel gris

loin du silence des librairies.

 

Jean Pérol, Libre livre, poèmes,

éditions Gallimard, 2012, p. 46 :

« Silence des librairies ».

 

 

Autre poète négligent, le grand Dadelsen :

« Seul Dieu, vrai Dieu, Dieu de toutes les villes / Dieu qui prodigue et qui refuse la pluie / Dieu qui jadis m’exila dans la plaine / Je ne veux pas survivre sans espérance. / Ces palmes sans malice, ces enfants sans amour, ces toits / Sans défense témoignent contre ta loi. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La femme de Loth », poème daté de 1953-54, inclus dans Jonas, suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes ; collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 64-65. La faute s’étalait déjà dans le texte de la première édition, parue sous le titre Jonas, collection NRF, 1962, p. 44.)

Le contexte indique sans ambiguïté qu’il s’agit d’une invocation in praesentia. Donc il faut : Dieu qui prodigues, qui refuses, qui m’exilas. Attention : un s mis à « prodigue » suffit à changer le mètre ; cessant de comporter onze syllabes, le vers devient un alexandrin (tant mieux). C’est la femme de Loth qui parle. Elle sait que Dieu s’apprête à faire pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome. Elle reproche à Dieu sa cruauté, car la loi de Dieu s’abattra sur des arbres, des maisons et des enfants sans défense.

Le poète avouait lui-même ses ignorances, dans une lettre à Jean Paulhan : « Je ne mets pas toujours l’orthographe avec beaucoup de sûreté et le manuscrit [de « Bach en automne »] est peut-être à retoucher à cet égard. » (Jonas, Poésie/Gallimard, 2005, p. 196.)

Quand l’être invoqué est au pluriel, Dadelsen ne se trompe pas : « Ô orgueilleuses ! qui croyez qu’en concédant / quelque misère au-dessous de vos nombrils / […] / vous maintenez du moins au-dessus du bedon / ô de haut vol la distinction d’une belle âme ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 104, et première édition, NRF, 1962, p. 74.)

Voici un autre passage où Dadelsen se trompe : « Seigneur des armées, / Seigneur des soldats, / Seigneur qui nous jeta dans la gueule de la baleine, / donne-nous aujourd’hui / non pas encore ta paix, mais / notre quotidienne nourriture d’erreur, de confusion, / d’aveuglement, d’injustice, / […]. » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 99, et première édition, NRF, 1962, p. 71.)

Le mot « Seigneur », suivi d’une proposition relative qui lui sert d’épithète, figure bien en fonction d’apostrophe, puisque le verbe principal est à l’impératif. Le verbe de la relative, « jeta », doit donc porter la marque de la deuxième personne.

Mais il arrive que le poète fasse attention ou que l’éditeur rectifie :

« Ombre, / qui regardes par-dessus mon épaule / que puis-je faire pour toi ? » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 90, et première édition, NRF, 1962, p. 65.) « Ombre, tu te souviens : / (toi qui peut-être souffres de notre peu de soif) / […] » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 94, et première édition, NRF, 1962, p. 68). « Toi qui debout sur la berge regardes / et sans armes vois passer sans / bruit, vois planer la buse, et le / lapereau, toi qui regardes l’eau noire / qu’espères-tu donc ? » (« Femmes de la plaine », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 126, et première édition, NRF, 1962, p. 96.)

Les vers suivants, en revanche, peuvent être considérés comme une invective in absentia :

« Ô truie esthétique [= une comtesse], qui tolère les araignées, les serpents, / et qui parfois dit merde pour faire moderne, / mais ne saurait souffrir mention des poils du cul ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 107, et première édition, NRF, 1962, p. 76.)

Quoi qu’il en soit, lisez Dadelsen. C’est un beau génie.

 

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 09:13

Qui sait encore comment accorder le verbe après « moi qui… », « toi qui… » ? Les correcteurs des différentes maisons d’édition sont généralement aveugles à ce point de grammaire, et les grammairiens oublient de le traiter explicitement dans leurs ouvrages.

Rappelons la règle. Lorsque la proposition relative a pour antécédent le pronom moi ou le pronom toi, son verbe se met logiquement à la même personne que ce pronom : donc à la première personne du singulier quand l’antécédent est moi, à la deuxième personne du singulier quand l’antécédent est toi.

 

La faute est ancienne. Elle se rencontre couramment dans les bandes dessinées.

Dans Le testament de M. Pump, d’Hergé (premier album des Aventures de Jo, Zette et Jocko ; éditions Casterman, 1951, p. 6), le jeune Jo Legrand demande à son père, ingénieur dans l’aéronautique : « Dis, papa, est-ce toi qui le pilotera, l’avion stratosphérique de la S.A.F.C.A. ? » Il fallait : « Est-ce toi qui le piloteras ». La faute a peut-être été corrigée dans les éditions plus récentes, il faudra vérifier.

« Non !.. C’est toi qui va m’écouter, Alain !.. Je ne veux pas accoucher dans un hôpital !… » (La folle du Sacré-Cœur – anciennement Le cœur couronné –, troisième épisode, scénario de Jodorowsky, dessins de Mœbius, éditions des Humanoïdes Associés, 1998, planche 22.) Mœbius a pris l’habitude de parsemer ses dialogues de points de suspension, et de réduire à deux points chaque suite de points de suspension placée après un point d’interrogation ou d’exclamation. Il fallait écrire : « C’est toi qui vas m’écouter ».

« Isaac… Isaac j… j’ai… C’est toi qui a raison… » (Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, Magasin général, cinquième volume : Montréal ; éditions Casterman, 2009, p. 54.) « Pis à c’t’heure, c’est toi qui est rendue là… » (Montréal, p. 62.)

« Encore une fois, il n’y a pas de preuve que j’ai changé deux fois de visage. Il n’y a que moi, ton vieil ami, qui te le dit. » (Cyril Bonin, La belle image, d’après le roman de Marcel Aymé ; éditions Futuropolis, 2011, p. 75.) Écrivez : « Il n’y a que moi, ton vieil ami, qui te le dis. »

Un homme pourvu d’ailes de mouche est assis sur une épaisse crotte de chien. Il pose cette question à l’étron : « C’est toi qui pue comme ça ? » (Dessin de Charb illustrant un livre de Philippe Corcuff : Polars, philosophie et critique sociale ; éditions Textuel, collection Petite Encyclopédie critique, 2013, p. 134.)

« Même avec tes ch’veux, là, j’te reconnais Ned Stubborn ! C’est toi qu’a buté Cameron ! » (Nicolas Dumontheuil, Big Foot, 3ème balade : Créatures ; éditions Futuropolis, 2008, p. 94.) Et la virgule avant le nom mis en apostrophe ?

Dans un livre pour enfants des années 1940 : « Soudain, un coup de sonnette retentit derrière mon dos. Je fais un bond en avant. / […] / – Mais c’est toi qui a sonné, ce ne peut être que toi ! / – Tu crois ? Alors, c’est que j’ai appuyé sur le timbre, sans le faire exprès. » (Almanach du gai savoir pour 1948, texte de Colette Vivier, dessins de Beuville ; éditions Gallimard, 1947, p. 21.)

La discordance, au lieu d’affecter la désinence du verbe, peut se manifester dans le choix d’un adjectif possessif (la phrase qui suit nous plonge dans un roman pour enfants assez récent) :

« – […] Je suis, quant à moi, destinée à servir mon peuple. Je ne t’oublierai jamais et tu ne dois jamais m’oublier, moi, Arc-en-Ciel, qui t’aime mais chéris encore plus son devoir ! » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 240-241.) Moi qui t’aime mais (moi qui) chéris encore plus mon devoir.

 

Lorsque la proposition relative a pour antécédent un mot ou un groupe de mots mis en apostrophe, le verbe de la relative se met à la deuxième personne (du singulier ou du pluriel).

Anu, le maître du ciel, s’adresse à la déesse Aruru : « – Toi qui a créé les hommes et de tes mains leur a donné vie, façonne maintenant un être capable de lutter contre Gilgamesh, le roi d’Uruk, car nul homme ne peut lui résister et sa tyrannie est insupportable à ses sujets. » (L’histoire de Gilgamesh, racontée par Pierre Grimal, accompagnée de calligraphies d’Hassan Massoudy, éditions Alternatives, collection Grand Pollen, « 2e édition », 2006, p. 6. En italique dans le texte.) Toi qui as créé les hommes et leur as donné vie…

Un album récemment paru parle aux enfants des émotions que suscite la perte d’un être cher. Il s’agit de Lettres à mon cher grand-père qui n’est plus de ce monde ; texte de Frédéric Kessler / dessins de [sic] Alain Pilon ; éditions Grasset-jeunesse, 2017. Les pages de droite comportent une illustration, les pages de gauche comportent le texte. Celui-ci se présente sous la forme de courtes lettres écrites en style d’enfant.

Page 14 (non numérotée) : « Mon vieux pépé qui me manque trop, // Le plus triste depuis que tu n’es plus là c’est le mercredi, à l’heure où tu venais me chercher. » Page 20 (non numérotée) : « Mon cher grand-père / qui ne me manque presque plus, // Même si ça me faisait plaisir que tu t’occupes de moi le mercredi, je dois t’avouer que je m’ennuyais un peu. Les parties de dames à la longue c’est barbant. » Page 24 (non numérotée) : « Mon cher grand-père / qui n’est plus de ce monde, // Je ne passerai pas te déposer cette lettre au Père-Lachaise, car je suis sûr à présent que lorsqu’on est mort on ne peut plus lire non plus. »

Manifestement, Frédéric Kessler ne s’est pas aperçu que les groupes « Mon vieux pépé » et « Mon cher grand-père » étaient en apostrophe… Trois fois la même faute dans un petit livre de trente pages. De plus, mettre entre virgules la locution « à la longue » (dans le second extrait) aurait clarifié la phrase. Mais remercions Kessler d’avoir écrit Mon cher grand-père, et non pas : « Mon cher Grand-père », comme le font ces Français qui suivent l’orthographe anglaise (I received a nice letter from Grandpa, etc.). Je précise qu’il n’y a pas de faute dans le titre du livre, Lettres à mon cher grand-père qui n’est plus de ce monde, puisque le groupe « mon cher grand-père » y correspond à la troisième personne du singulier.

Yvan Pommaux, dans Troie : La guerre toujours recommencée (l’École des loisirs, 2012, p. 31), nous montre Ménélas défiant Pâris, sous les remparts de Troie : « R ! Chien, qui m’a volé Hélène, ma femme. Je rêve chaque jour de te tuer en duel ! Approche ! » (Troie : La guerre toujours recommencée, p. 31.) Au lieu de : Chien, qui m’as volé Hélène…

En revanche, les propos que tient Priam après la mort d’Hector sont écrits sans la moindre erreur : « Toi, Pâris, tais-toi ! Lâche ! Coq prétentieux qui ne sais que faire le joli cœur ! Tu vis, alors que la mort m’a pris le meilleur de mes fils… » (Troie : La guerre toujours recommencée, p. 72.)

Il arrive que le phénomène admette une autre interprétation. À la page 18, Achille insulte Agamemnon en hurlant : « Sac à vin ! Chien ! Cœur de cerf ! Profiteur et lâche qui abandonne son armée pour aller piller et s’enrichir ! Porc, qui fait de sa part d’honneur une esclave ! Écoute : tu es plus puissant que moi, prends Briséis, mais je ne combattrai plus. »

Pommaux aurait peut-être dû écrire : « Profiteur et lâche qui abandonnes ton armée pour aller piller et t’enrichir ! Porc, qui fais de ta part d’honneur une esclave ! » Mais on peut considérer qu’Achille commence par insulter Agamemnon en parlant de lui à la troisième personne, exprimant sa rage à la cantonade, faisant mine de ne s’adresser à personne en particulier, et qu’il ne le prend à partie directement que dans la dernière phrase, quand apparaît un verbe à l’impératif (« Écoute »). Les pronoms étant employés de manière cohérente dans les premières phrases du passage, cette interprétation paraît valable. Les exclamations « Sac à vin ! Chien ! Cœur de cerf ! » s’analysent alors comme des invectives proférées in absentia (équivalent à ceci : « Ah le sac à vin ! le chien ! le cœur de cerf ! ») et non comme une apostrophe (ou insulte in praesentia). Le cas de l’invocation (Victor Hugo : « Ô servitude infâme imposée à l’enfant ! / […] qui tue, œuvre insensée, / La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée », etc.) est très voisin.

Cependant, les phrases d’Yvan Pommaux que nous venons de commenter sont inscrites à l’intérieur d’un phylactère de bande dessinée, la queue du phylactère pointant vers la tête d’Achille. L’image montre le visage d’Achille tourné vers celui d’Agamemnon, et les deux hommes se regardent droit dans les yeux. Peut-on hurler des injures au visage de quelqu’un en les énonçant à la troisième personne ? Je crois que le cas n’est pas douteux, et que la faute est la même que dans la phrase : « Chien, qui m’a volé… ».

Le texte de ces divers albums (livres pour enfants ou bandes dessinées) n’est jamais très long. Ça ne coûterait pas cher à l’éditeur de le faire relire à un correcteur sachant sa grammaire. Les distributeurs français qui font sous-titrer les films étrangers pourraient eux aussi faire cet effort : j’applaudis au fait que des exploitants courageux tiennent à projeter les films dans leur langue originale, mais pourquoi les sous-titres de ces films sont-ils d’une qualité aussi mauvaise ? Ces sous-titres truffés de fautes empêchent beaucoup de spectateurs de se concentrer sur l’image et d’accorder à l’œuvre filmée l’attention qu’elle requiert.

 

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