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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 10:52

Les bons auteurs semblent avoir admis l’existence d’une nuance sémantique entre un avant que suivi de ne et un avant que non suivi de ne. Dans « Le Rebelle », sublime sonnet de Baudelaire, nous lisons, nous entendons :

« Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase, / À la gloire de Dieu rallume ton extase ; / C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »

Baudelaire lui-même aura fait suivre avant que d’un ne explétif. Mais ce qui justifie la présence de ce ne explétif au sein d’une proposition subordonnée introduite par avant que, c’est que celle-ci comporte une nuance de crainte. « Avant que ton cœur ne se blase », en l’occurrence, signifie presque exactement : « De peur que ton cœur ne se blase »…

Parmi les phrases de Benacquista que j’ai citées naguère (Le destin du « ne » explétif), il y en a une dans laquelle cette nuance de crainte est perceptible : « Le plus jeune des deux inspecteurs […] proposa une hypothèse avant qu’on ne la lui vole. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 15.)

Nous sommes dans un appartement luxueux, un cadavre de femme est allongé sur le parquet. Deux inspecteurs sont arrivés sur les lieux, accompagnés d’un technicien de l’Identification criminelle, qui est chargé de prendre des photos. Le jeune inspecteur se hâte de donner son interprétation des indices, parce qu’il sait que l’inspecteur principal a déjà dit l’essentiel un peu plus haut (« – Elle n’était pas censée se trouver là, l’agresseur a été pris de court » ; Saga, Folio, même page).

L’hypothèse que propose le jeune inspecteur n’aura rien d’original. La voici : « – Ça ressemble à du boulot de casseur, le genre qui ne bosse qu’en août et qui merdoie face aux petits impondérables. » (Saga, Folio, p. 15.) Une fois que cette hypothèse a été formulée, indépendamment de sa qualité intrinsèque, elle ne peut plus être « volée » par l’inspecteur principal à son jeune adjoint. La locution avant que n’a pas servi à énoncer la succession de deux faits réalisés. Le second fait ne succède au premier que dans l’imagination du jeune inspecteur.

Lorsque ne accompagne avant que, ce doit être pour indiquer que le fait énoncé dans la subordonnée risque de ne pas se produire. Certes, même alors, le ne demeure facultatif. Benacquista aurait fort bien pu écrire : « Le plus jeune des deux inspecteurs proposa une hypothèse avant qu’on la lui vole » ; et Baudelaire : « Avant que ton cœur se blase » (mais le vers n’aurait plus été un alexandrin).

Reprenons les autres phrases de Benacquista qui étaient citées dans Le destin du « ne » explétif : « … avant même que le dernier épisode ne soit diffusé » (le dernier épisode allait être diffusé, rien ne s’y opposait) ; « Je l’envie de quitter le navire avant même qu’il ne soit à quai » (le navire accostera de toute façon). Lorsque la subordonnée introduite par avant que n’implique aucune idée de crainte, donc aucune esquisse de négativité, le ne s’y révèle très dommageable au style et au sens.

 

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 20:46

Faut-il dire : « Sans que rien ne se passe », ou : « Sans que rien se passe » ?

Et faut-il dire : « Sans que personne ne vienne », ou : « Sans que personne vienne » ?

 

L’usage des écrivains classiques nous démontre que, dans ce cas précis, le ne est superflu – même après personne, même après rien.

On peut se fier aux exemples suivants :

« – […] Un des privilèges de la bonne ville de Paris, c’est qu’on peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention à vous. » (Balzac, Le père Goriot, 1835.) « Ainsi disposé, le cortège sortit […] pour gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant de jeter là les bêtes mortes de maladie […]. » (Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse, 1863.) « Gilliatt, sans que personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l’ancre de cabaner. » (Victor Hugo, Les travailleurs de la mer, 1866.) « Sans que personne m’inquiétât, je suis allé m’asseoir dans le bosquet un peu délaissé mais charmant qui règne sur la façade du château. » (Maurice Barrès, Mes cahiers, 1909.) « – Tu te rends compte que je pourrais te lessiver [= te tuer] sur place, sans que personne sache jamais d’où ça t’est venu ? » (Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953.)

Et maintenant j’invite le lecteur à redoubler d’attention :

« Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d’où, du démon de la chair, et qui jette l’homme le plus sensé aux pieds d’une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et souverain. » (Maupassant, « La femme de Paul », nouvelle incluse dans La maison Tellier.) « [L]es bourrasques qui parcourent, sans que rien les puisse arrêter, la Beauce, hurlaient sans interruption, depuis des heures […]. » (Huysmans,  La cathédrale, 1898.) « Il faut travailler avec acharnement, d’un coup, et sans que rien vous distraie ; c’est le vrai moyen de l’unité de l’œuvre. » (André Gide, Journal, 1890.) « À force d’être anxieuse sans que rien arrive, le jour où la foudre tombe on se trouve presque calme. » (Montherlant, La reine morte, 1942.)

Dans chacune de ces phrases, le pronom rien signifie : « quelque chose » ; le pronom personne signifie : « quelqu’un ». Bien sûr, nous saisissons qu’il y a bien, dans chaque subordonnée citée, une négation. Mais cette négation est entièrement contenue dans le mot sans.

 

Malheureusement, lorsqu’il est en position de sujet, le pronom personne ou le pronom rien est si souvent suivi de l’adverbe ne (alors pleinement négatif, et non explétif : Personne n’est venu), que les Français en sont venus à croire qu’un ne devait lui être adjoint en toute circonstance.

Et en effet, depuis les années 1930, le pronom personne ou le pronom rien se voit fréquemment suivi d’un ne superflu lorsqu’il est sujet d’une proposition subordonnée introduite par la locution conjonctive sans que. On trouve cela chez des écrivains dont la langue est solide :

« [L]a guerre se prolongeait, les Allemands s’installaient en maîtres, on apprenait tantôt des victoires, tantôt des défaites, sans que rien n’avançât, ne bougeât. » (Maxence Van der Meersch, Invasion 14, roman, 1935.)

Certes, dans la première subordonnée, on peut voir une simple bourde graphique. Si Van der Meersch n’avait pas écrit ce « n’ », la liaison qui se fait oralement entre « rien » et « avançât » aurait rendu audible le n situé à la fin du pronom. Mais dans la seconde, le ne a bel et bien été voulu.

La narratrice se rend dans un bureau de poste : « [C]’était vraiment un de ces endroits où les jours se répètent à longueur d’année et les mêmes gestes à longueur de jour sans que rien n’arrive jamais ; […]. » (Beauvoir, Les mandarins, 1954, chapitre X ; consulté dans l’édition en deux volumes de la collection Folio, tome II, p. 359-360.) Je suis tenté de faire la même remarque qu’à propos de l’exemple précédent.

Attestation plus ancienne (mais il faudrait, pour en être sûr, consulter la phrase dans une édition du XIXe siècle) :

« L’ouvrage d’Eberlé fut connu, fut cité pendant dix-huit ans sans que personne n’y vît la découverte des usages du sue pancréatique et sans que personne songeât à s’appuyer sur son observation pour aller plus loin. » (Claude Bernard, Principes de médecine expérimentale, chapitre XV : « Des écueils que rencontre la médecine expérimentale ».) S’agirait-il, dans la première subordonnée, d’une bourde commise par un secrétaire ?

Etc.

C’est sous l’influence de toutes les phrases où est apparue la séquence « sans que personne ne… », ou « sans que rien ne… », phrases parfois vieilles de plusieurs décennies, qu’un ne intempestif en est venu à s’imposer après sans que dans n’importe quel cas.

 

Dernière remarque. Sans que est parfois suivi de ni. Or cet enchaînement de mots ne doit pas davantage entraîner l’ajout d’un ne, comme le montre l’extrait de Zola que voici :

« S’aimaient-ils toujours [= Pauline et Lazare], le mariage demeurait-il possible et raisonnable ? Cela flottait dans l’étourdissement où la catastrophe les laissait, sans que ni l’un ni l’autre parût impatient de brusquer une solution. » (Émile Zola, La joie de vivre, 1884, chapitre VII.)

Ordinairement, Pierre Jourde évite de faire suivre sans que d’un ne intempestif, mais la présence de ni l’a induit en erreur : « [D]epuis très longtemps, au moins depuis ta naissance, devait circuler dans le pays une histoire, parmi les innombrables histoires, t’attribuant une origine adultérine, sans que ni toi ni tes proches ne soient au courant de cette fiction secrète. » (Pierre Jourde, La première pierre, chapitre II ; éditions Gallimard, collection NRF, p. 27-28.)

Fâcheux : « les innombrables histoires » a été mis pour « d’innombrables autres histoires », et « t’attribuant » a maladroitement remplacé « qui t’attribuait » (l’ensemble du groupe « parmi les innombrables histoires » n’est-il pas tout simplement superflu ?) ; mais le plus grave, c’est qu’il aurait fallu écrire : « sans que ni toi ni tes proches soient (ou plutôt : fussent) au courant de cette fiction secrète ».

 

Tiens ! voici qui est étrange : je suis en train de préparer mon texte sur ordinateur, avant de le publier sur Over-Blog, et le correcteur (qu’on dit orthographique) du logiciel Word essaie de me faire ajouter un ne dans la phrase de Zola !

Si les œuvres de nos chers écrivains sont percluses de fautes, c’est aussi à cause de la confiance aveugle qu’ils ont dans les outils liés à leur logiciel de traitement de texte.

 

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 18:55

Mettez ne dans la subordonnée qui dépend d’un verbe exprimant une idée de crainte (« Je crains qu’Isabelle ne soit partie »). Mettez ne après plus que, après moins que, après mieux que, si ces conjonctions de subordination introduisent une proposition comportant un verbe conjugué et son sujet (« Le bourgeois s’aperçoit que le paysan est plus intelligent ou moins stupide qu’il ne croyait », « Les choses se sont mieux passées qu’on ne s’y attendait », etc. ; il y a parfois une idée de crainte sous-jacente mais pas systématiquement).

Évitez ne après la locution avant que. Bannissez ne après la locution sans que.

« Vincent est parti avant que je vienne » : Vincent est parti, puis je suis venu. Les deux faits se sont produits. Avant que peut fort bien servir à signifier cela et rien de plus. Pourquoi, dans les phrases de ce type, voyons-nous si souvent un ne se glisser dans la subordonnée introduite par avant que ? Chacun a maintenant tendance à dire ou à écrire spontanément : « avant que je ne vienne ». Or ce ne introduit une nuance de subjectivité, comme s’il laissait affleurer une idée négative sous-jacente : Vincent est parti en pensant que j’allais venir, Vincent est parti parce qu’il pensait que j’allais venir, Vincent est parti pour éviter de me voir… Pourtant, dans « Vincent est parti avant que je vienne », cette pensée – cette crainte – n’a pas de raison d’être et avant que sert simplement à énoncer la succession chronologique de deux faits. Dès qu’il en est ainsi, omettons ne.

Employé à la suite de sans que, le ne est toujours redondant. J’irai même plus loin : le ne fait alors sentir son contenu négatif latent et perd son caractère explétif (explétif venant du latin expleo : « j’emplis, je complète »). Le ne succédant au sans, cela fait deux négations qui font pléonasme et s’annulent. Si cette inconséquence logique ne heurte personne, c’est en raison de la surdité à la syntaxe qui caractérise les Français.

 

Le mot « explétif » n’est pas exactement synonyme de « facultatif ». Le ne explétif inscrit toujours dans la proposition subordonnée une amorce de négation. « Je crains qu’Isabelle ne soit partie » s’oppose certes à « Je crains qu’Isabelle ne soit pas partie » ; mais il y a bien dans la première de ces phrases une négation latente. Dire : « Je crains qu’Isabelle ne soit partie », c’est signifier : je préférerais apprendre qu’Isabelle n’est pas partie ; ou encore : je souhaite qu’Isabelle ne soit pas partie. Comme l’écrit Joseph Hanse dans Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (troisième édition, Duculot, 1994, p. 577), l’emploi de ne explétif peut traduire « une idée parallèle négative qui est dans la pensée du locuteur ».

D’autre part, ce ne explétif, qui est profondément enraciné dans l’histoire de la langue, constitue une élégance qu’on ne devrait pas supprimer à la légère. Supprimez-le, si cela vous fait plaisir, après craindre, mais que ce ne soit pas pour le faire entrer dans les subordonnées où il est superflu. L’explétif n’est pas un mot vide, il comble un vide. Si votre subordonnée ne comporte pas l’idée d’une négation latente, oubliez ce ne.

 

Je viens de lire Saga, un bon roman des années 1990. Tonino Benacquista y met en scène quatre héros, Mathilde Pellerin, Louis Stanick, Jérôme Durietz et le narrateur, Marco. Ils sont les scénaristes d’un feuilleton télévisuel précisément intitulé Saga, qui est fabriqué avec des bouts de ficelle mais qui obtient un succès extraordinaire. Malheureusement, c’est un roman dans lequel abondent les « avant que… ne… », et, pire encore, les « sans que… ne… ». Voyez vous-mêmes.

 

« Le vrai problème n’échappe pourtant à personne : il est facile d’imaginer la déprime d’un boulanger qui s’évertue à faire son pain tous les matins sans que personne ne le mange jamais. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 134.)

« – […] Je réponds qu’il est inutile d’aller chercher si loin, au départ je voulais juste proposer une version moderne de La belle et la bête sans qu’on ne sache jamais qui est qui. » (Saga, Folio, p. 219.)

« – Il faudrait qu’elle parle plein de langues, j’aime les femmes qui parlent plein de langues. […] Dans des circonstances très précises, elle choisirait le japonais sans que personne ne sache pourquoi. » (Saga, Folio, p. 224-225.)

« À une époque où tout est culte et mythique, la Saga n’a pas échappé à ce genre d’étiquette. Un bouquin est sorti sur le feuilleton avant même que le dernier épisode ne soit [sic] diffusé. » (Saga, Folio, p. 264.) Un bouquin est sorti sur le feuilleton avant même que son dernier épisode ait été diffusé. Ou plutôt : Un bouquin est sorti sur le feuilleton alors même que son dernier épisode n’a pas encore été diffusé.

« Nous nous donnons tous rendez-vous ici, comme prévu, après-demain, jeudi 21 juin à 13 heures, pour voir à quoi ressemble ce n° 80 avant qu’il ne soit diffusé, le soir même. » (Saga, Folio, p. 274.)

« Les quatre-vingt-dix minutes de l’épisode n° 80 viennent de s’écouler sans qu’aucun de nous n’ait prononcé le moindre mot. » (Saga, Folio, p. 275.)

« Je l’envie [= j’envie Louis] de quitter le navire avant même qu’il ne soit à quai. » (Saga, Folio, p. 276.)

« Ce petit monstre que nous avons créé comme des savants fous, la nuit, dans le secret, a été diffusé hier soir. Il nous a même fallu imaginer un scénario encore plus complexe pour que l’épisode passe les contrôles techniques et soit considéré comme Prêt-À-Diffuser sans que personne ne s’aperçoive de rien. » (Saga, Folio, p. 306.)

Trois inconnus forcent Marco à entrer dans une voiture : « Tout se passe très vite, le mouvement est répété comme un pas de deux : la portière ouverte de la voiture, les pressions dans les côtes, Marco [= celui qui dit je] qu’on flanque sur la banquette arrière et démarrage. Le tout sans que personne ne prononce un mot, pas même moi. » (Saga, Folio, p. 341.)

« Quand j’avais douze ans, je pensais que tous les flics du monde lisaient ses droits au type qu’ils embarquaient. […] J’ai même été un peu choqué quand j’ai acheté, à quinze ans, une bouteille de whisky sans qu’on ne me demande rien. » (Saga, Folio, p. 370.)

« J’ai appris la patience en trois semaines. Ça m’a rappelé l’époque où je traquais la femme de ma vie sans que personne ne daigne me mettre sur la voie. » (Saga, Folio, p. 434.)

Avec une principale négative :

« Il ne se passait pas un jour sans que l’un de nous quatre n’évoque la ménagère du Var et le chômeur de Roubaix. » (Saga, Folio, p. 353.)

Mathilde parle : « – […] Il ne se passe pas un jour sans qu’un journal ne lance un scoop sur sa mystérieuse disparition [= la disparition de la princesse Virginie de Laud]. Chaque fois qu’elle revient, je lui trouve une histoire différente. » (Saga, Folio, p. 389.)

Pour garder le ne, lorsque la phrase est amorcée par « Il ne se passe pas un jour », on peut construire de la façon suivante : « Il ne se passe pas un jour qu’un journal ne lance… » ; « Il ne se passait pas un jour que l’un de nous quatre n’évoque (n’évoquât) la ménagère… », etc. En l’absence de sans, c’est le ne qui fait apparaître la valeur négative de la subordonnée.

À la suite de la locution avant que, un ne explétif peut se justifier à condition que la subordonnée exprime une idée (plus ou moins explicite) de crainte :

« Le plus jeune des deux inspecteurs sortit le nez de son calepin, jeta un œil vers son collègue et proposa une hypothèse avant qu’on ne la lui vole. » (Saga, Folio, p. 15.) J’y reviendrai.

 

Dans ce même roman, le ne fait constamment défaut après avoir peur :

« Une chose est sûre : le réalisateur de Saga fait désormais partie de la bande [= la bande de créateurs audacieux et excentriques que nous formons]. […] Louis préfère ne pas le contacter si lui-même n’a jamais cherché à le faire [sic ; c’est-à-dire : à nous contacter]. Peur que ça brise quelque chose, peut-être. » (Saga, Folio, p. 146.)

« Aujourd’hui, je regrette d’avoir voulu jouer au marchand de tapis avec Lui [= avec Dieu]. Non seulement Il n’a rien fait pour me rapprocher de celle que j’aime, mais j’ai bien peur qu’Il cherche désormais à m’en éloigner plus encore. » (Saga, Folio, p. 266.)

Louis Stanick, veillé par Marco, est sur le point de mourir : « Nouveau spasme [= éprouvé par Louis]. J’ai peur que mon cœur lâche avant le sien. Il me demande de l’aider à se coucher sur le côté. » (Saga, Folio, p. 428.)

 

Parfois, mais rarement, la construction est correcte :

« Sans même qu’on le lui demande, Didier sortit son calepin et relut les notes communiquées par le Fichier central. » (Saga, Folio, p. 22.)

« Qu’est-ce qu’on voit, là-bas, pas si loin ? Le bout de la route ? Un écueil inattendu a crevé notre embarcation sans que nous y prenions garde ? » (Saga, Folio, p. 152.)

« Les semaines défilent à une vitesse folle, les épisodes 77, 78 et 79 se sont succédé sans que j’y prenne garde. » (Saga, Folio, p. 265.)

Bien sûr, l’imparfait du subjonctif semble avoir disparu pour toujours…

 

Une dernière incongruité ? Marco se présente au siège de l’O.N.U. : « Avant d’accéder à l’esplanade, j’entre dans un petit blockhaus où d’autres militaires me scannérisent des pieds à la tête. Rayons X et fouille au corps avec des instruments d’une précision insensée. Rien qui n’incite à la plaisanterie. » (Saga, Folio, p. 432.)

La dernière phrase est inintelligible. Serait-elle ironique ? Même pas. Je suppose que Benacquista voulait dire : « Rien qui incite à la plaisanterie. » L’adverbe ne pourrait apparaître avant le pronom rien (« Il n’y a rien là qui incite… ») ; si on le place après, par contre, ne et rien s’annulent, ou plus exactement : le ne placé après annule un autre ne, celui, implicite, que contient le pronom rien placé en début de proposition. « Rien qui n’incite à la plaisanterie », cela signifie en réalité : « Toutes choses qui incitent à la plaisanterie. » Le ne employé par Benacquista dans cette phrase n’est pas explétif, c’est un ne vraiment négatif.

 

Aujourd’hui, la plupart des écrivains sont aussi désemparés que Benacquista sur le chapitre du ne. Ils ne sont plus capables de savoir quels sont les cas où le ne explétif est utile et quels sont ceux où il est nocif.

 

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 20:15

J’ai relevé d’autres phrases d’écrivains où le verbe être (ou l’un de ses équivalents) fait défaut entre un groupe nominal et un autre groupe, qui est collé au précédent mais qui joue manifestement le rôle d’un attribut :

 

« Tristan déboule en clopinant dans le bureau. Avant de s’allonger dans son canapé, il scrute nos silhouettes immobiles dans le halo des lampes. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997, collection Folio, p. 172.)

Première difficulté : le point de vue est censé être celui de Marco, le narrateur ; c’est bien Marco qui voit Tristan Durietz entrer (en clopinant, à cause de la paralysie progressive des membres inférieurs dont il souffre). Mais dans la deuxième phrase c’est par les yeux de Tristan (« il scrute ») que le lecteur constate que les silhouettes des quatre scénaristes de l’équipe – dont celle du narrateur – sont « immobiles dans le halo des lampes ». Si nous percevons ce changement inopiné de focalisation et s’il se révèle quelque peu gênant, c’est parce que le roman est à la première personne.

Mais peu importe ; concentrons-nous sur la syntaxe. Puisqu’il est probable que « dans le halo » se rapporte à « silhouettes » plutôt qu’au verbe « scrute », l’adjectif « immobiles » doit être détaché du nom « silhouettes », par exemple au moyen d’une virgule.

Malheureusement, en ce cas, à l’oral du moins, « immobiles » (dont le s ne s’entend pas) semble se rapporter tout autant au pronom « il » qu’au nom « silhouettes ». Donc une autre correction s’impose : « Avant de s’allonger dans son canapé, il scrute nos silhouettes, qui sont (ou qui lui apparaissent) immobiles dans le halo des lampes. »

 

« En y regardant de près, le travail mental du scénariste n’est pas très éloigné de celui du paranoïaque. Tous deux sont des scientifiques du soupçon, ils passent leur temps à anticiper sur les événements, imaginer le pire, et chercher des drames affreux derrière des détails anodins pour le reste du monde. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 181.) Chercher des drames affreux derrière des détails qui sont anodins pour le reste du monde.

Et il ne serait pas mauvais de répéter la préposition à devant « imaginer » et « chercher ».

 

D’autre part, j’ai relevé plusieurs phrases comportant des compléments flottants :

 

« Florence Delay cite une phrase de Jules Renard dans son Journal : “Cette sensation poignante qui fait qu’on touche à une phrase comme à une arme à feu” (26 octobre 1889). » (Jean-Yves Pouilloux, L’art et la formule, éditions Gallimard, collection L’Infini, 2016, p. 17.)

Florence Delay cite-t-elle Renard dans son Journal à elle ? J’ai quelques raisons d’en douter.

De fait, je crois que la phrase de Jean-Yves Pouilloux signifie : « Florence Delay cite une phrase que Jules Renard a écrite dans son Journal », ou plus simplement : « Florence Delay cite une phrase du Journal de Jules Renard » ; mais le texte que Pouilloux a donné à l’imprimeur ne dit pas cela.

(Ce livre de Jean-Yves Pouilloux comporte des fautes qui m’ont sauté aux yeux, mais c’est le meilleur essai sur la littérature et sur la poésie que j’aie lu depuis longtemps.)

 

« Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l’histoire, il […] évoquerait Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d’une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin – “la carte est plus intéressante que le territoire”. » (Quatrième de couverture de La carte et le territoire, de Michel Houellebecq ; éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu.)

Syntaxe floue. La locution prépositive à partir de succède à deux groupes nominaux : « première exposition » et « travail photographique ». Pour éviter cette obésité substantive, l’auteur de ce résumé (Houellebecq lui-même ?) aurait pu écrire : « … une très jolie Russe qu’il rencontra au début de sa carrière, lors de la première exposition de son travail photographique réalisé à partir de cartes routières Michelin ». Ou bien : « … une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors de la première exposition qui fut organisée de son travail photographique réalisé à partir de cartes routières Michelin » (je préfère l’autre solution).

 

« Ils [=Annie Astrand et le héros enfant] revenaient de l’hôtel Terrass au-delà du pont qui surplombe le cimetière. Ils étaient entrés dans cet hôtel, et il avait reconnu Roger Vincent, dans un fauteuil, au fond du hall. Ils s’étaient assis avec lui. Annie et Roger Vincent parlaient ensemble. » (Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, collection Folio, p. 144.)

Je suppose qu’on doit comprendre : « Ils revenaient de l’hôtel Terrass, qui était situé au-delà du pont qui surplombe le cimetière » ; plutôt que : « De l’hôtel Terrass, ils revenaient au-delà du pont qui surplombe le cimetière. » Vraisemblablement, le complément circonstanciel se rapporte non au verbe mais au groupe nominal « hôtel Terrass ».

 

Quand un journaliste déclare que le Français X doit être jugé « pour ses crimes en Syrie », faut-il comprendre que cet individu doit être jugé en Syrie ? C’est peu probable. Or un complément circonstanciel se rapporte normalement à un verbe, et il est très rare qu’il puisse se rapporter au nom situé à sa gauche en l’absence de tout élément verbal. Il faut dire : « Le Français X doit être jugé pour ses crimes commis en Syrie », ou « pour les crimes qu’il a commis en Syrie ».

 

L’omission d’un lien syntaxique ne se produit pas toujours entre deux groupes prépositionnels. Cette omission peut se produire entre un groupe prépositionnel et une proposition subordonnée conjonctive (ayant elle aussi une valeur circonstancielle) :

« “Tu te souviens peut-être de Roger Vincent ?” / À peine avait-elle prononcé ce nom qu’il se souvint en effet d’une voiture américaine décapotable garée devant la maison de Saint-Leu-la-Forêt, et au volant de laquelle se tenait un homme qu’il avait pris, la première fois, pour un Américain lui aussi [sic] à cause de sa haute taille et d’un léger accent quand il parlait. » (Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Folio, p. 96.)

À cause de sa haute taille et du léger accent qui perçait quand il parlait.

« Pour un Américain lui aussi », cela veut dire : comme sa voiture… La langue de Modiano est souvent négligée. Et ne faut-il pas modifier le temps d’un verbe ? En écrivant : « À peine eut-elle prononcé ce nom… ».

 

Cette omission peut aussi se produire entre un groupe prépositionnel et la locution verbale il y a (qui s’utilise pour introduire un complément circonstanciel de temps) :

« Au bout d’une quinzaine de jours, j’ai réussi à coincer Oona qui travaille pour un trust californien. Elle se souvenait de moi. Sur l’écran, elle ressemblait toujours au rêve parfait d’un seul homme [= Jérôme Durietz]. Elle m’a raconté sa vie, ses diverses séparations avec Jérôme, jusqu’à la dernière qui semble définitive. Elle m’a annoncé la mort de Tristan, il y a trois ans. » (Benacquista, Saga, Folio, p. 434.) Tout comme le narrateur, Jérôme Durietz a fait partie de l’équipe des scénaristes du feuilleton Saga ; quant à Tristan, c’était le frère de Jérôme.

Dans la dernière phrase de l’extrait, il manque un participe : « Elle m’a annoncé la mort de Tristan, survenue il y a trois ans. » (Il y a trois ans par rapport au présent de l’écriture. Le chapitre dont ce passage est extrait a pour temps principal le présent de l’indicatif.)

D’autre part, les deux subordonnées relatives, ayant une valeur circonstancielle (« qui travaille pour un trust californien », « qui semble définitive »), devraient être précédées d’une virgule.

 

L’exemple qu’on vient de lire me rappelle une page d’Un taxi mauve. Le narrateur, un Français qui s’est installé en Irlande (et qui n’est jamais nommé), apprend de sa logeuse qu’il recevra un appel téléphonique international dans le pub tenu par Willie Kox. Le temps principal est le passé simple :

« Je remerciai et m’habillai sans plaisir. Depuis longtemps, personne ne m’appelait plus de l’étranger. […] Peu après, j’étais chez Willie qui dormait encore. Son neveu “Petit” Willie était au comptoir, plus grêlé de taches de rousseur que jamais, un épi de ses cheveux roux droit sur le sommet de la tête, signe qu’il était tombé du lit directement pour ouvrir le pub au premier client, l’inévitable Joe Mitchell. […] Une belle cicatrice encore marquée de sang coagulé balafrait sa joue gauche [= la joue gauche de Joe Mitchell]. Elle datait de sa bagarre avec Sean Coen, trois jours auparavant, bagarre qui semblait avoir renoué entre eux une amitié indéfectible […]. » (Michel Déon, Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 165, et en Folio, p. 232.)

On sait que l’adverbe auparavant sert à exprimer l’antériorité par rapport à une action située dans le passé. La phrase n’est donc nullement équivoque. Mais ce qui fait tiquer le lecteur, c’est que le complément circonstanciel se rapporte à un groupe nominal (« sa bagarre ») au lieu de se rapporter à un verbe.

C’est pourquoi la phrase doit pouvoir être améliorée. De quelle manière ? Si l’on décide d’y ajouter simplement un participe passé, il faudra veiller à éviter tout risque d’équivoque, en déplaçant un nom et en ajoutant une conjonction de coordination : « Elle datait de sa bagarre avec Sean Coen, bagarre survenue trois jours auparavant et qui semblait avoir renoué entre eux une amitié indéfectible »… Le résultat est un peu lourd ! Je suggère plutôt d’introduire dans la phrase un pronom relatif supplémentaire : « sa bagarre avec Sean Coen, qui s’était produite trois jours auparavant, et qui semblait avoir renoué… »).

 

Les Français cherchent à se passer des verbes. Mais ce rêve de purge semble entraîner le développement d’un goût irrépressible pour la redondance… Je parlerai un jour de ces redondances qui prolifèrent dans notre langue. Mes amis, bienvenue au XXIe siècle. Nous sommes entrés dans un âge où la langue française se change en une pâte sémantique informe, parcourue de mille béances syntaxiques.

 

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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 11:46

Un certain nombre de mots sont aujourd’hui très mal prononcés, bien qu’ils relèvent d’un niveau de langue soutenu :

- une genèse est devenue « génèse » ;

- un pèlerinage est devenu « pélérinage » ;

- le verbe rehausser est devenu « réhausser » ;

- une vilenie est devenue une « vilénie » ;

- un coreligionnaire est devenu un « coréligionnaire » ;

- un ou une galeriste (propriétaire d’une galerie d’art) est devenue « galériste » ;

- j’ai même entendu un journaliste dire que le ministère de l’Éducation nationale s’était rendu coupable, dans telle affaire, d’« un aveuglément excessif »…

Or, si le e non accentué se prononce toujours dans rehausser (« reu- »), il est normalement muet dans pèlerinage, vilenie et galeriste. On a le choix de le prononcer ou non dans genèse ; c’est alors un e caduc (ou e facultatif).

Mais voilà que j’entends prononcer « atrocément » (pour atrocement), et même « réchigner » (pour rechigner).

Dans Le guignolo, film de Georges Lautner sorti en 1980, Jean-Paul Belmondo déclare qu’il n’est pas voleur mais marchand de tableaux, et précise en dressant l’index : « Un marchand de tableaux est un voleur inscrit au régiste [sic] du commerce. » (À la soixante-quinzième minute.) Depuis le début des années 2000, la prononciation « régistre » est devenue très courante. Du coup, le verbe « enrégistrer » est aussi en train d’entrer dans la langue.

Indifférents à ces horreurs, nos linguistes professionnels prennent la parole dans les médias pour expliquer que le vieil accent aigu du deuxième e d’événement doit être remplacé par un accent grave, alors que ce changement de détail est sans importance et sans conséquence.

Quant au nom de Maurice Grevisse, le célèbre auteur du Bon usage, de savants universitaires en sont arrivés à le prononcer « Grévisse ». Jean Dutourd lui-même, à la page 145 d’À la recherche du français perdu (Plon, 1999), écrit : « Grévisse dénombre cent quatre vingt-cinq mots commençant par un h aspiré, parmi lesquels hameau, hargneux, harasser, hublot, hussard. » Sur la même ligne de texte une autre faute est commise : l’oubli du trait d’union qu’il faut entre quatre et vingt.

Cela dit, Dutourd ignorait-il vraiment la bonne graphie et la bonne prononciation de ce nom propre ? La version primitive de sa phrase (publiée dans un quotidien : on peut lire sur Internet la page où figure le petit encadré signé Dutourd, mais ni le nom du journal ni la date de parution n’apparaissent) ne comportait aucune des deux fautes sus-signalées.

Enfin bref : halte au massacre.

 

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 15:37

Pour une enfance heureuse, du docteur Catherine Gueguen, est un livre divisé en neuf parties. La quatrième partie s’intitule « Cerveau et stress chez l’enfant » (mais la formule est équivoque : elle laisse entendre que, chez l’enfant, il y a du cerveau comme il y a du stress…). L’auteur y explique que le stress peut endommager le cerveau des enfants, pendant la vie intra-utérine et dans les premières années de la vie. Dans l’extrait que vous allez lire, deux lacunes nuisent à la clarté syntaxique :

 

« Le tempérament de l’enfant et la façon d’être des parents interagissent en permanence. Le tempérament de l’enfant retentit sur le comportement des parents avec lui et réciproquement. […] / Mais le tempérament de l’enfant, son entourage affectif, social n’expliquent pas à eux seuls cette capacité de résilience si différente d’un enfant à l’autre. Beaucoup de découvertes ces dernières années ont montré que la génétique intervient aussi dans cette faculté à surmonter les épreuves. » (Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 177.)

 

Les lacunes à combler se trouvent au milieu des zones que j’ai mises en gras. Commençons par examiner la deuxième. Je propose de corriger ce passage au moyen d’un participe passé : « Beaucoup de découvertes faites ces dernières années ont montré que la génétique intervient… » ; car nous sentons que le complément circonstanciel « ces dernières années » se rapporte au nom découvertes, plutôt qu’au verbe « ont montré » (donc n’écrivons pas : « Beaucoup de découvertes ont montré ces dernières années que la génétique intervient… »).

Pour combler la première lacune, trois possibilités se présentent. Le simple ajout d’une virgule : « cette capacité de résilience, si différente d’un enfant à l’autre » ; l’ajout du pronom qui et du verbe être : « cette capacité de résilience, qui est si différente d’un enfant à l’autre » ; ou encore la transformation du groupe nominal COD en une subordonnée complétive : « le tempérament de l’enfant, son entourage affectif, social n’expliquent pas à eux seuls que cette capacité de résilience soit si différente d’un enfant à l’autre ». Les pages qui précèdent les paragraphes cités m’incitent à pencher pour la dernière solution (puisque Catherine Gueguen cherche à répondre à la question : Parmi les gens qui ont vécu des expériences traumatisantes durant la petite enfance, pourquoi certains n’en gardent-ils aucune séquelle alors que d’autres en sont marqués à vie ?).

La virgule qui sert à unir deux adjectifs, remplaçons-la par une conjonction de coordination : « son entourage affectif et social ».

Ajoutons encore un hyperonyme, pour assurer une meilleure transition entre les noms tempérament et entourage et le syntagme « eux seuls » : « Mais le tempérament de l’enfant, son entourage affectif et social sont des facteurs qui n’expliquent pas à eux seuls que cette capacité de résilience soit si différente d’un enfant à l’autre. »

Alors on s’en tiendrait là ?

Pourtant, je suis gêné par un autre détail encore. Entre le groupe « tempérament de l’enfant » et le groupe « d’un enfant à l’autre », toute transition est absente. La phrase nous fait passer brutalement du mot enfant, employé comme terme générique, au même mot enfant, désignant cette fois un individu particulier. On pourrait le mettre au pluriel dans la première partie de la phrase : « le tempérament des enfants, leur entourage affectif et social sont des facteurs qui… ». Évidemment, le problème se résoudrait de lui-même si l’on supprimait simplement le syntagme qui clôt la phrase : « Mais le tempérament de l’enfant, son entourage affectif et social sont des facteurs qui n’expliquent pas à eux seuls cette capacité de résilience. »

Quant au mot de résilience, importé des États-Unis dans les années 1990, les spécialistes savent qu’il ne recouvre aucun concept clinique réellement nouveau. Malheureusement, ce terme franglais s’est trop profondément ancré dans l’usage pour qu’on puisse espérer le remplacer par une périphrase relevant du français le plus clair. Quoi qu’il en soit, les cerveaux ne doivent pas être seuls à faire preuve de résilience. Pensons à notre langue, dont la syntaxe nous demande tant de soins et de précautions. Apprenons à forger des phrases qui résistent aux chocs et se défendent d’elles-mêmes contre toute lecture hâtive ou mal intentionnée. Apprenons à écrire en une langue élastique et solide, – en un français résilient.

 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 18:56
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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 15:27

D’une omission intempestive de nos verbes fondamentaux, les écrivains français sont passés tout naturellement à la création de véritables carambolages de prépositions.

Nous saisissons maintenant la caractéristique qui unit plusieurs des exemples cités dans les billets précédents : « Elle s’attardait devant Barras au bras de sa maîtresse officielle », « Elle […] contempla son propre visage dans le grand miroir doré sur la cheminée », « on rend visite à une grand-mère dans un état végétatif », « Il […] entra dans le café au bas de l’un des blocs d’immeubles », « se dirigea vers la partie de la pièce près des fenêtres », « je me souviens […] de l’ambiance de liberté dans les rues », etc. Nous voyons dans toutes ces phrases se succéder au moins deux groupes nominaux prépositionnels. Le premier se relie clairement à un verbe, alors que le ou les suivants sont accolés à un nom ; les lecteurs (ou les auditeurs) étant censés deviner le lien syntaxique absent.

Nous oublions que le verbe est généralement le seul élément qui permet de situer dans le temps le processus qu’on veut évoquer.

Dans ces phrases, nous manquons de verbes alors que les prépositions abondent. Les compléments circonstanciels sont devenus « flottants ». Je pourrais appeler cela un style de didascalie (« LE PRINCE va droit à la petite table près de la fenêtre », etc.).

 

Lu sur Internet : « Issue d’une famille de peintres depuis quatre générations, Nathalie F. dévoile avec beaucoup de générosité tous ses secrets de peintre découverts en plus de 23 ans de pratique intensive et 17 ans d’enseignement. »

Or le complément circonstanciel « depuis quatre générations » ne se relie pas au participe « issue » (pour d’évidentes raisons sémantiques) et ne peut pas être raccordé au nom « peintres » (pour des raisons syntaxiques). Ce complément circonstanciel est fâcheusement flottant. L’auteur de la notice biographique dont est extraite notre phrase aurait pu dire, par exemple : « Issue d’une famille qui se voue à la peinture depuis quatre générations… », « « Issue d’une famille où l’on est peintre depuis quatre générations… », ou plus simplement : « Issue (ou descendant) de quatre générations de peintres… » (du côté paternel ou maternel ?) ; ajoutons aussi une virgule avant le participe « découverts ».

 

« Quelques jours avant que nous partions pour Feuilleuse, je l’avais accompagnée jusqu’à l’immeuble de l’avenue Victor-Hugo. Cette fois-ci elle m’a demandé de ne pas l’attendre de l’autre côté, devant le porche de la rue Léonard-de-Vinci, mais dans un café un peu plus loin sur la place. Elle ne savait pas à quelle heure elle sortirait. » (Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, 2012, collection Folio, p. 49.) Bien sûr, l’immeuble dont il est question est à double issue.

La deuxième phrase fait se succéder trois compléments circonstanciels, et le résultat est loin d’être clair. Je propose d’écrire : « … mais dans un café situé un peu plus loin sur la place » ; et sans doute devrait-on ajouter une virgule avant le groupe « sur la place ». Je suppose qu’il s’agit de la place Victor-Hugo.

 

Le tueur Berthet s’apprête à lancer une grenade incendiaire dans un repaire de skinheads néonazis. C’est un bar souterrain, dont l’entrée est gardée par un gros bras : « Alors Berthet arrête le crossover Infiniti [= sa voiture] devant l’entrée du SNBar […]. / Berthet descend du crossover, la grenade incendiaire dans une main et son Sig-Sauer P220 dans l’autre. / Berthet tire une seule balle en plein front sur l’épais skin qui bouche l’entrée. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 209.)

Comment peut-on tirer à la fois en une partie du corps et sur quelqu’un ? Correction possible : « Berthet tire une seule balle sur l’épais skin qui bouche l’entrée et l’atteint en plein front. »

 

« Professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris IV), où il est titulaire de la chaire d’histoire sociale et culturelle, ÉRIC MENSION-RIGAU consacre ses recherches aux élites depuis la Révolution française. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Aristocrates et Grands Bourgeois (Perrin, 2007), et plus récemment L’Ami du Prince (Fayard, 2011). » (Présentation de l’auteur, que nous lisons sur la quatrième de couverture du livre d’Éric Mension-Rigau, Singulière noblesse : L’héritage nobiliaire dans la France contemporaine ; éditions Fayard, 2015, collection Histoire.) Les élites : la mise au pluriel de ce terme remonte aux premières décennies du XXe siècle. Cela dit, on sent que les contours de l’idée sont mal tracés.

Il manque le mot – verbe ou nom – qui aiderait à situer le propos dans le temps. Le complément circonstanciel de temps (« depuis la Révolution française ») ne doit pas rester flottant. Si ce complément se rapporte au nom « élites », il faut un terme qui empêche ce complément circonstanciel d’être inopportunément raccordé au verbe « consacre ». Donc écrire, par exemple : « consacre ses recherches aux élites, telles qu’on les conçoit depuis la Révolution française », « consacre ses recherches aux élites, telles qu’elles se sont constituées et transformées de la Révolution française à nos jours » ; ou encore : « consacre ses recherches à ceux qui, depuis la Révolution française, constituent la catégorie des “élites” ».

Eh oui ! La langue française nous oblige à être précis. N’en déplaise aux mânes de Roland Barthes, lequel voyait là une raison d’accuser cette langue d’être « fasciste », la façon dont elle nous contraint à l’exactitude est – mais devrais-je dire : était ? – sa principale vertu.

 

Pauvre en verbes, riche en prépositions : tel est désormais le style utilisé par les écrivains français. Croyant écrire de manière nerveuse et elliptique, ils multiplient les amphibologies.

 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 15:06

Comme l’ont montré certaines des corrections que j’ai proposées précédemment, il y a des cas où la solution la plus élégante consiste à introduire au sein de la phrase non pas la subordination relative, mais un participe passé, devant lequel la séquence « qui est » ou « qui était » n’apparaît pas nécessaire. Certes, il vaut mieux que la proposition dans laquelle on se propose d’en insérer un ne comporte pas déjà un participe passé.

En effet, le simple ajout d’un participe passé se révélerait peu satisfaisant dans la phrase suivante :

« Berthet a déjà lu ces journaux plus tôt dans la journée, sur la plage de Cascais, pendant qu’Amina resplendissait au soleil et attirait le regard des hommes et des femmes, fascinés par son corps au point parfait, miraculeux, de la maturité, de la plénitude. Et c’est vrai qu’Amina était plastiquement sublime dans son bikini rose quand elle sortait de l’eau et ramenait ses cheveux en arrière. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 80.)

Il manque un élément verbal. Plutôt que le simple ajout d’un participe passé (puisque la phrase comporte déjà « fascinés »), je propose de recourir à la subordination relative : « fascinés par son corps qui était parvenu au point parfait, miraculeux, de la maturité, de la plénitude » (ou : « qui avait atteint le point parfait… »).

En revanche, l’ajout d’un participe passé complète idéalement les extraits suivants :

« Louis entre le dernier dans le théâtre, quand tout le public est installé, déjà conquis, prêt à l’ovation. Quelque chose l’a toujours agacé dans cette étrange unanimité, avant même le lever de rideau. Il se demande si le public ne vient au théâtre que pour voir les acteurs de près et se persuader qu’ils sont magiques. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997, collection Folio, p. 294.) Quelque chose l’a toujours agacé dans cette étrange unanimité, obtenue avant même le lever de rideau.

« Le texte essentiel pour la théorie de la décadence de l’Europe de la fin du [XIXe] siècle, est les Essais de psychologie contemporaine, de Paul Bourget, en 1883. » (Pierre Jourde, Géographie intérieure, abécédaire, à l’entrée « Mastroianni (et glam rock) » ; éditions Grasset, collection Vingt-six, 2015, p. 142.) Esprit lucide et généreux, Pierre Jourde fait partie des très bons écrivains de notre temps. Pourtant, cette phrase est maladroite, ne fût-ce qu’à cause de l’absence de l’élément verbal qu’aurait dû appeler la présence du complément circonstanciel de temps (« en 1883 »).

Cet élément verbal qui manque, la forme « est » ne saurait la suppléer. Donc écrivons : « les Essais de psychologie contemporaine, de Paul Bourget, livre paru en 1883 ».

À propos de Gustave Glotz (1862-1935) : « Le souvenir de la défaite face aux troupes impériales prussiennes fut à n’en point douter un clément constitutif de sa personnalité et de ses analyses historiques. » (Patrice Brun, Démosthène : Rhétorique, pouvoir et corruption ; éditions Armand Colin, collection Nouvelles Biographies historiques, 2015, p. 55.) Le souvenir de la défaite subie face aux troupes impériales prussiennes

« Dans un autre monde à une autre époque, c’est-à-dire la France jusqu’aux années 1960-1970, Fatima, Leïla et Samira se seraient prénommées Catherine, Nathalie et Françoise. Le préfet y aurait veillé, refusant tout prénom en dehors du calendrier ; la pression sociale des voisins, des proches, de la famille même parfois, aurait contraint les parents récalcitrants. » (Éric Zemmour, Le suicide français, éditions Albin Michel, 2014, p. 324.) Refusant tout prénom choisi en dehors du calendrier.

Début 2013, au Mali, est déclenchée l’opération Serval : « [Le 11 janvier], des commandos des forces spéciales arrivés du Burkina Faso commencent à freiner l’avancée djihadiste à Sévaré, Konna et Diabali. Un accrochage a lieu le jour même entre deux hélicoptères Gazelle des forces spéciales et un convoi de rebelles : un des pilotes français, le lieutenant Damien Boiteux, est tué par un tir hostile [sic ! anglicisme grossier]. La France rend aussitôt hommage à cette première victime dans ses rangs. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 320.)

« À cette première victime faite dans ses rangs » ? Plutôt : « victime tombée dans ses rangs ». Au fait, parle-t-on des « rangs » de la France ? Non, bien sûr, il faut dire : « dans les rangs de son armée ». Que de maladresses !

 

Nos contemporains omettent presque systématiquement le participe « compris(e) » lorsqu’ils indiquent le début et la fin d’un certain laps de temps, dans les énoncés de ce type : « Pour la période entre 2001 et 2005, un système de contingentement des importations a été instauré. » (Voir : On mutile la syntaxe (3) : la question des fourchettes – suite et fin.)

C’est le même problème.

 

Dans l’introduction de son Suicide français, Éric Zemmour nous explique qu’à l’issue de la crise de mai 68 « [l]’État fut sauvé, mais pas la Société » : « Car la France sortie de 1789 avait consacré la victoire du peuple contre les aristocrates, de la Nation contre les rois, de la Loi contre les juges (les parlements), de l’État contre les féodaux, des jacobins contre les girondins, de la raison contre la superstition, des hommes retrempés dans une virile vertu spartiate contre la domination émolliente des femmes dans les salons et à la cour. » (Le suicide français, Albin Michel, 2014, p. 12.)

Là aussi, il manque quelque chose : « contre la domination émolliente exercée par les femmes dans les salons et à la cour ». Il vaut mieux ne pas tenter d’insérer ici une subordonnée relative : cela nous contraindrait à de laborieuses contorsions syntaxiques dans le but de lui faire exprimer l’antériorité par rapport au verbe principal, lequel est déjà au plus-que-parfait (« avait consacré »). Mais la meilleure façon d’améliorer cette phrase serait de rendre le dernier parallélisme un peu plus explicite : « des hommes, retrempés dans une virile vertu spartiate, contre les femmes, accusées d’avoir exercé dans les salons et à la cour une domination émolliente. »

 

Drieu la Rochelle, précurseur du français d’aujourd’hui ?… « [Gilles] arriva à Marseille, se coucha et soudain une grande douceur de mort descendit en lui. Son état d’âme était fort différent de celui qu’il avait connu lors de sa première blessure pendant la guerre quand il avait cru être tué ; il n’éprouvait plus cette ardente et forte curiosité métaphysique qui le faisait entrer comme tout armé dans la mort. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 393-394, et dans Romans, récits, nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, 2012, p. 1099.)

Il aurait fallu enrichir ce passage d’un élément essentiel, par exemple au moyen du gérondif : « celui qu’il avait connu en recevant sa première blessure, pendant la guerre, quand il avait cru être tué » (l’ajout d’une ou de deux virgules contribue aussi à rendre plus claire la séparation des diverses strates temporelles). De plus, il faudrait modifier le temps d’un verbe : « qui l’avait fait entrer comme tout armé… ».

 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 14:44

Un certain Gilles Ottolini a demandé à l’écrivain Daragane de le renseigner sur un homme qu’il a connu autrefois, Guy Torstel : « [Jean Daragane] n’était pas sûr de le revoir [= de revoir Ottolini]. À la rigueur, il lui écrirait un mot très court pour lui donner les maigres renseignements sur Guy Torstel. Un homme qui s’occupait d’une librairie, galerie de Beaujolais, en bordure des jardins du Palais-Royal. » (Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, Folio, p. 51.) Pour lui donner les maigres renseignements dont il disposait (ou qu’il avait réunis) sur Guy Torstel.

On sait que l’article défini ne sert pas seulement à indiquer que tel nom a déjà été employé plus haut. Cet article peut annoncer un élément à venir : normalement un pronom relatif, suivi d’un verbe. Or aujourd’hui, cherchant continuellement à faire l’économie d’un participe ou d’un verbe, les auteurs mettent l’article défini en corrélation avec une préposition, plaçant cette préposition directement à droite du nom.

« [Daragane] se rappelait bien le tableau entre les deux fenêtres. Une jeune fille accoudée à une table, le menton dans la paume de sa main. » (Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Folio, p. 107.) Le tableau qui était suspendu entre les deux fenêtres.

« Je pense aussi à Fabrice d’Almeida et à Marie-Laure Defretin, qui ont su trouver les mots pour me donner l’énergie de respecter la promesse faite à Anthony [Rowley]. » (Laurent Neumann, Les dessous de la campagne, « Remerciements », Fayard, 2012, p. 427.)

Écrire : « qui ont su trouver les mots qu’il fallait pour… » ; quant au reste, c’est parfait : virgule avant la relative explicative, répétition de la préposition à. Allons, encore un petit effort, Laurent.

Sur la quatrième de couverture d’un récit autobiographique d’Alexandra Fuller, Larmes de pierre (éditions des Deux Terres, 2012), l’éditeur ravi a fait figurer le compliment que voici : « L’auteur trouve les mots pour rendre [sic] la beauté sauvage d’un pays auquel son âme et son esprit semblent chevillés. » Et l’éloge est signé : Le Magazine Littéraire (sic : majuscule intempestive).

Si l’auteur du livre a su trouver « les » mots, il n’en est pas de même du critique inconnu qui a publié ces lignes dans le Magazine littéraire

Modiano (encore lui) se permet la même locution tronquée : « On apprend, souvent trop tard pour lui en parler, un épisode de sa vie qu’un proche vous a caché. Est-ce qu’il vous l’a vraiment caché ? Il l’a oublié, ou plutôt, avec le temps, il n’y pense plus. Ou, tout simplement, il ne trouve pas les mots. » (Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Folio, p. 103.)

Voici un autre exemple où l’article défini est associé à la préposition pour : « Sur les 45.000 églises environ que compte la France, 909 seulement sont classées en 1905. La loi du 30 mars 1887 avait fixé les contraintes juridiques pour la protection des monuments, mais la procédure de classement suivait les principes expressément énoncés par Viollet-le-Duc : seuls étaient dignes d’être classés les édifices constituant des “types” architecturaux, c’est-à-dire les spécimens les plus anciens et les plus stylistiquement “purs” dans une série historique. » (Introduction de Michel Leymarie et Michela Passini à La grande pitié des églises de France, de Maurice Barrès ; Presses Universitaires du Septentrion, 2012, p. 35.)

Écrire : « avait fixé des contraintes juridiques permettant la protection… », ou bien : « avait fixé les contraintes juridiques qui devaient s’appliquer à la protection des monuments ».

 

Le court-circuit est parfois causé par un emploi abusif de la préposition de, lorsqu’on la force à exprimer un rapport sémantique qui n’entre pas dans les valeurs du complément de nom :

« À quatre ans, alors qu’il séjourne à Narni, une petite ville d’Ombrie où son père a trouvé un emploi de tailleur, il [= le peintre Antonio Mancini] surprend ses proches et ses voisins en réalisant une aquarelle d’un cirque itinérant. » (Guy Walter, Outre mesure, « histoires », éditions Verdier, 2014, p. 71.) Aquarelle qui représentait un cirque itinérant.

Un beau croquis de Cosey est légendé en ces termes : « Bouddha thaï. Esquisse d’une statue au Musée [sic] Guimet à Paris. » (Cinquième volume de l’intégrale Jonathan, qui reprend les albums n° 13 et 14. Éditions du Lombard, 2010, p. 64 de l’introduction.) La statue n’est pas esquissée, c’est le dessin qui l’est. L’esquisse représente une statue exposée au musée Guimet. Il s’agit peut-être d’une esquisse faite au musée Guimet.

Berthet, le tueur imaginé par Jérôme Leroy, est aussi un grand lecteur de poésie. Un jour, il est entré dans la librairie Charybde, rue de Charenton : « Berthet regarda, au-dessus de la vitrine, les affiches des auteurs qui étaient venus signer. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 60.) Signer, c’est-à-dire dédicacer leurs livres. Il faudrait : « les affiches présentant le visage des auteurs… ».

« De Gaulle […] avait donné corps à la fulgurante formule de Péguy : “La République une et indivisible, c’est notre Royaume de France.” Il avait séparé le président de la République […] et le Premier ministre, afin de donner réalité à la distinction subtile de l’inspirateur des Cahiers de la Quinzaine, entre mystique et politique. » (Éric Zemmour, Le suicide français, éditions Albin Michel, 2014, p. 517.) Peut-on se contenter d’écrire, en ajoutant un participe : « afin de don­ner réalité – ou corps – à la distinction subtile, faite par l’inspirateur des Cahiers de la Quinzaine, entre mystique et politique » ?

Non, car le passage demeure très imprécis. On se demande pourquoi Charles Péguy est qualifié d’« inspirateur » des Cahiers de la Quinzaine. Zemmour a-t-il eu du mal à relire ses fiches ? Je pense qu’il a voulu dire ceci : « … afin de don­ner corps à la distinction subtile qu’il [= de Gaulle] faisait, sous l’inspiration du fondateur des Cahiers de la Quinzaine, entre mystique et politique. »

 

Le paragraphe qu’on va lire est d’Aude Terray, il est extrait d’un livre où elle reconstitue les derniers mois de la vie de Pierre Drieu la Rochelle.

« Son admiration [= l’admiration qu’éprouve Drieu la Rochelle] pour la puissance et le corps masculin ne l’a pas conduit à l’homosexualité qu’il méprise et assimile à la décadence. Mais l’ambivalence est là, tiraillant Drieu. Il se complaît à décrire le trouble des frôlements en jouant avec les garçons de son âge dans la cour de récréation, évoquant son baiser dans la nuque à un collégien en rang pour l’appel, une morsure jusqu’au sang de la main d’un autre, et plus tard une tentative avortée, une nuit avec un camarade de régiment. » (Aude Terray, Les derniers jours de Drieu la Rochelle, 6 août 1944-15 mars 1945 ; éditions Grasset, 2016, p. 216.)

Commençons par les fautes qui ne se rapportent pas directement à notre propos. Il faudrait une virgule après le mot homosexualité, la relative qui suit ayant une valeur explicative. Ensuite, le gérondif « en jouant » crée une fausse simultanéité entre l’action qu’il exprime et celle qui est énoncée par « se complaît ». Aude Terray aurait dû écrire : « Il se complaît à décrire le trouble que lui causèrent les frôlements subis en jouant… ». Ensuite, il est maladroit de faire se succéder le gérondif « en jouant » et le participe « évoquant ». Mettez plutôt un point après récréation, puis écrivez : « Il évoque le baiser qu’il déposa sur la nuque d’un collégien alors qu’ils étaient en rang pour l’appel… » ; quant au complément circonstanciel de temps, « une nuit », placez-le entre deux virgules.

Le nom morsure semble être utilisé pour désigner l’action de mordre. Bien évidemment, ce nom ne devrait pas être construit avec la préposition de. Là aussi, ajoutons un participe : « une morsure jusqu’au sang faite à la main d’un autre », ou plus simplement : « la main d’un autre mordue jusqu’au sang ».

Dans mes suggestions, j’ai mis au passé simple les verbes qui évoquent les actions situées dans l’enfance de Drieu la Rochelle, mais l’ensemble du livre montre qu’Aude Terray, pour la relation des événements antérieurs au récit principal, préfère employer le passé composé, pourtant si lourd ; peut-être obéit-elle aux objurgations si souvent faites par Philippe Sollers : le passé simple serait démodé, inutilisable. Alors plutôt biffer quelques verbes et quelques participes, plutôt se passer des relatifs, que de recourir à ce temps verbal funeste… Résultat : les phrases donnent l’impression fâcheuse de n’être que la transcription hâtive d’une improvisation orale faite par quelqu’un qui ne trouve jamais ses mots.

 

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