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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 13:43

Celui-ci, celle-ci, sont des pronoms difficiles à apprendre. Comme on n’exige plus des enfants qu’ils sachent les choses, on les laisse parler comme ils veulent. Un enfant dira aujourd’hui, en parlant des jouets ou des livres qu’il voit exposés dans un magasin : « Lui, je l’ai déjà », ou : « Je veux lui », sans faire tiquer le moins du monde le parent ou l’adulte qui l’accompagne. Du reste, nous entendons de plus en plus d’adultes dire, toujours à propos d’un objet, par exemple un livre ou un film en DVD : « Il est bien, lui ? » « Et lui, tu l’as lu (ou vu, ou écouté) ? »

« [Monsieur Léon, le libraire,] ne me répond pas et continue à tripoter les tranches des livres en marmonnant des “Non, pas lui…”, “Ah ! Voyons voir… Non. Non, non, non…”. » (Claire Loup, Lycée out, Plon Jeunesse, 2010, p. 81.) Nous retrouvons la confusion très actuelle entre le dos et la tranche des livres, et nous observons dans la même phrase la confusion entre les pronoms celui-ci et lui, que je n’avais encore constatée que dans les propos d’enfants et d’adolescents. Or ce « monsieur Léon » (sic) est âgé de soixante ans, c’est un libraire « cultivé » et même « un vieil intello » (p. 98). Le narrateur de ce chapitre du roman est un élève de terminale, prénommé Benjamin. Il semble placer dans la bouche d’un homme qui n’a aucune raison d’employer lui à la place de celui-ci des traits de sa propre langue d’adolescent. C’est dommage.

À moins que nous ne devions analyser ce « Pas lui » comme signifiant : « Pas cet auteur-ci » ? Ce ne serait pas la manière la plus naturelle de s’exprimer.

Il n’est pas inutile de rappeler les propos d’un président de la République française en exercice, qui ont été tenus publiquement en juillet 2008. Le président parle de ceux qui se présentent aux concours de la fonction publique : « Pourquoi on n’en tiendrait pas compte [du fait qu’un candidat a fait du bénévolat] ? Ça vaut autant que de savoir par cœur La princesse de Clèves. Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, bon, bon, enfin… c’est… je… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. »

Je présume que « sur elle » veut dire ici : sur cette œuvre.

 

Parfois, nous assistons au remplacement de la construction « de lui » par le pronom en (plusieurs exemples illustrant ce phénomène ont déjà été donnés dans Remarques sur les pronoms « y » et « en ») :

« Un jeune Bédouin Hadhrami aux cheveux longs descendit du trottoir et passa devant eux. D’un camion un soldat [anglais] lui ôta son turban et le brandit en riant comme un fou avant de le jeter dans le ruisseau. […] / – Voilà ce qu’on appelle la connerie majeure ! Ces Bédouins Hadhrami sont des amis de l’Angleterre depuis toujours. L’imbécile qui vient de lui faire sauter son turban en a fait un ennemi irréductible de son pays [= l’Angleterre]. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, 2010, p. 378-379.) En toute logique, le pronom en renvoie au nom turban, alors que le personnage veut dire : « L’imbécile qui vient de lui faire sauter son turban a fait de lui [= du jeune Bédouin] un ennemi irréductible de son pays. »

Inversement, le pronom en est parfois nécessaire à l’endroit où est utilisé un le ou un la.

J’ai souvent cité Quelqu’un d’autre de Benacquista, roman fondé sur deux intrigues entrelacées. L’un de ses héros, Thierry Blin, apprend son futur métier de détective privé. Il lui arrive d’avoir des doutes : « [F]allait-il tirer une crapule des griffes d’une autre crapule ? La question le perturba le reste de la journée jusque tard dans la nuit. Au petit matin, il n’y avait pas trouvé de réponse, mais se promit d’éviter ce genre d’affaires si on le lui proposait, davantage pour sa tranquillité d’esprit que par sens moral. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 166.) L’auteur croit-il pouvoir se servir du pronom le pour représenter le groupe « ce genre d’affaires » ? Il faudrait dire : « si on lui en proposait une », le pronom une représentant le nom affaire (cette fois au singulier) et le pronom en étant mis pour : « de ce genre ».

L’autre héros du roman, Nicolas Gredzinski, a sombré dans l’alcoolisme. « [I]l buvait de la bière parce que son corps la réclamait et que sa bonne [sic] conscience n’y voyait aucun inconvénient. » (Quelqu’un d’autre, p. 310.) Pour renvoyer à un nom indénombrable (« de la bière »), le pronom de la troisième personne ne convient pas. Il faut dire ici : « parce que son corps (lui) en réclamait ». On peut aussi recourir au pronom le, en sachant que celui-ci représente alors l’ensemble du syntagme « buvait de la bière » : « Il buvait de la bière parce que son corps le réclamait ».

 

Pour finir, voici une construction que j’ai souvent entendue : « S’ils ne sont pas déjà en vacances !… Moi, en tout cas, j’y suis ! » Le pronom y remplace « en vacances ». La phrase devrait se dire, en français correct : « Moi, en tout cas, je le suis ! »

Nos contemporains se sont mis à intervertir allègrement les pronoms lui, elle, celui-ci ou celle-ci, en et y. Le système de la langue française perd encore quelques-uns de ses repères fondamentaux.

 

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 12:08

Quand on se refuse à répéter les prépositions, on en vient à juxtaposer des notions que la logique ne met pas sur le même plan.

Rouvrons L’altermanuel d’histoire de France et reportons-nous deux cents pages plus loin. Dimitri Casali résume la bataille qui a opposé les Britanniques et les Français, en 1759, aux portes de Québec, dans la plaine d’Abraham :

« Wolfe [le général britannique] dispose [ses troupes] en deux lignes et leur ordonne de ne pas tirer à plus [sic] de 40 mètres de l’ennemi. La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm et ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens. Alors que ce dernier aurait pu attendre les troupes d’élite de son aide de camp Bougainville afin de prendre en tenaille l’ennemi, il choisit d’attaquer aussitôt. » (L’altermanuel d’histoire de France, p. 230-231.)

Une première correction de syntaxe ne serait pas malvenue : « leur ordonne de ne pas tirer avant d’être à 40 (ou quarante !) mètres de l’ennemi ». En outre, l’expression « faire la différence », qui est d’un commentateur sportif, ne peut que paraître saugrenue dans un tel contexte.

Mais le plus gênant, dans cette phrase, c’est qu’elle a quelque chose d’agrammatical. Suffirait-il, pour l’améliorer, de répéter la préposition de à l’endroit où un second groupe nominal est coordonné au syntagme « général Montcalm » ? Que se passe-t-il si on écrit : « La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm et de ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens » ?

Eh bien, l’incohérence n’en devient que plus saillante. Il est évident que si l’auteur parle d’une erreur tactique, celle-ci doit être imputée au chef plutôt qu’aux hommes, même si la mauvaise qualité des troupes a contribué à la défaite. Or Dimitri Casali insiste sur cette mauvaise qualité des troupes, en précisant, à la page suivante, que les hommes de Montcalm, « trop indisciplinés et peu habitués aux batailles rangées, tirent en désordre et s’avancent jusqu’à 40 mètres de leur ennemi ».

Ce que révèle la phrase de Dimitri Casali, c’est que le mot et ne joue plus le même rôle syntaxique qu’autrefois. Loin de coordonner deux éléments qui sont d’égale importance, ou placés sur le même plan, cette conjonction ouvre une sorte de parenthèse, cimente hâtivement un rajout, comme si nous lisions : « La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm… et j’allais oublier ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens… »

La tournure relève du langage oral. Fallait-il l’imprimer ? Le récit historique est un type d’écrit qui exige habituellement une plus grande rigueur.

Les mots étant jugés impuissants à dire les choses, on se résigne à suggérer des sous-entendus, des jeux de physionomie, des gestes. De plus en plus souvent, et sans que les auteurs en soient véritablement conscients, la pensée est montrée dans son jaillissement spontané, immédiat, ce qui augmente la part des noms et des adjectifs dans le discours, au détriment de celle des verbes conjugués, des outils grammaticaux, des constructions.

L’extrait suivant, tiré d’un livre pour enfants, fera mieux comprendre ce que je tente d’expliquer :

« – […] Pensez à tous les petits animaux ! Et les vaches ! Et les poules ! Ils n’ont pas l’habitude des prédateurs. Ils ne savent pas se protéger. » (Le Mont des Brumes, tome 3 : Le rêve de Théodore, par Susan Shade et Jon Bruller ; traduit de l’américain par Sidonie Van den Dries, éditions Bayard, 2011, p. 154.) Il n’y a là aucune incorrection, grâce à la ponctuation adoptée. Les signes de ponctuation forte autorisent la non-fusion de la préposition à et de l’article les. C’est comme si le personnage disait : « Pensez à tous les petits animaux ! Et il y a les vaches ! Et il y a les poules ! »

Au moment où les éléments supplémentaires reviennent à l’esprit du locuteur, le verbe initial est déjà oublié. On pourrait, à l’instar de Céline, introduire une série de points de suspension à chaque fois qu’une construction a été esquivée. Mais même à l’intérieur de phrases qui, au premier abord, paraissaient solidement charpentées, nous pouvons voir un élément se déboîter et cette sorte de parataxe s’instaurer. Même dans les proses qui se veulent académiques, nous allons vers moins de syntaxe, vers plus de parataxe.

Pour en revenir au passage que j’ai tiré de L’altermanuel d’histoire de France, quelques petits changements suffiraient à donner à cette prose toute la clarté et la précision souhaitables. En dehors des modifications déjà conseillées, j’ose proposer ceci :

« La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm. Alors que ce dernier, à la tête de ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens, aurait pu attendre les troupes d’élite de son aide de camp Bougainville afin de prendre en tenaille l’ennemi, il choisit d’attaquer aussitôt. »

Cette transformation permet aussi de faire en sorte que la locution « ce dernier » renvoie à un seul individu.

 

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 00:34

Malgré l’admiration que j’ai pour Dimitri Casali et malgré le plaisir que j’ai pris à lire son Altermanuel d’histoire de France, sous-titré : Ce que nos enfants n’apprennent plus au collège (éditions Perrin, 2011), je vais me jeter comme un tigre sur l’une des phrases de ce livre passionnant et courageux.

La phrase qu’on va lire contient un complément circonstanciel dont il est impossible d’approuver la construction (l’auteur reproche, à juste titre, aux nouveaux programmes d’histoire d’avoir rendu optionnelles des parties entières de notre histoire, parmi lesquelles figure le Premier Empire) : « En classe de 4e, dans le seul chapitre consacré à la Révolution et l’Empire “La fondation d’une France moderne” –, l’étude doit être menée à travers un sujet donné. Il y a cinq propositions dont trois excluent totalement la période impériale […]. » (L’altermanuel d’histoire de France, p. 11.) Ce passage n’est pas la citation d’un extrait du programme, il n’est pas non plus tiré d’un récent manuel d’histoire : c’est du Casali.

Si « la Révolution et l’Empire » avaient formé une continuité organique, la transformation ou l’accélération d’un unique processus déclencheur, pourrait-on se permettre de ne pas répéter la préposition ? Rien n’est moins sûr.

De toute façon, tel n’était même pas le cas. À propos de la Révolution et de l’Empire, on peut parler des deux phases d’un même tournant historique ; deux phases qui ne sont pas successives, du reste, puisque c’est en laissant de côté la période intermédiaire, le gouvernement du Directoire, qu’on les rapproche l’une de l’autre. Mais dans la phrase de Dimitri Casali le mot chapitre, qui est au singulier, fait assez comprendre que les deux faits sont rapprochés : cela ne signifie pas qu’au sein du chapitre ils puissent se fondre l’un dans l’autre.

Il fallait donc écrire, comme on s’en doute : « dans le seul chapitre consacré à la Révolution et à l’Empire ».

 

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 14:06

[Pour compléter un précédent billet : Le destin du pronom personnel COD.]

Au cours d’une promenade à Sorrente, parlant de Lou von Salomé, Nietzsche demande à Paul Rée : « Mais un genre de mariage pour deux ans renouvelables, est-ce que ça ne vous semble pas une bonne idée ? […] Que pensez-vous qu’elle me répondrait si je la lui soumettais ? » Réponse de Paul Rée : « Alors ça, je n’en sais rien du tout ! Il faudrait lui proposer. C’est une jeune fille libre, vous avez vu, et imprévisible… » Alors Nietzsche : « Et si c’était vous qui lui proposiez pour moi ? »

Ce dialogue est tiré de Nietzsche : Se créer liberté ; éditions du Lombard, 2010, pages 75-76. Texte et dessins de Maximilien Le Roy, d’après L’innocence du devenir, la vie de Frédéric Nietzsche, par Michel Onfray. La construction sans pronom personnel COD (« lui proposer » étant mis pour : « le lui proposer », autrement dit : « lui proposer la chose ») figure telle quelle dans le livre d’Onfray, L’innocence du devenir, p. 93 et 94.

Introduite dans un dialogue censé avoir eu lieu en 1882, cette construction très actuelle se révèle à la fois malheureuse et anachronique.

« Pourquoi ces Parisiens sont-ils venus dans cette province éloignée, à une demi-heure de Tours ? / Le plus simple est de leur demander, voici justement Katia qui arrive, au bras de… » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 195.) Certes, l’auteur-narrateur feint ici d’interpeller familièrement Katia Grichet, l’un de ses personnages : le procédé est particulièrement bien utilisé tout au long du roman, il donne de la vivacité au récit. Mais pourquoi, en dehors des dialogues, mêler les niveaux de langue, pourquoi passer du français soutenu au français populaire d’une manière aussi capricieuse ? Pourquoi, dans certaines phrases, ces concessions au français le plus actuel : « leur demander » au lieu de « le leur demander » ? De tels flottements me paraissent d’autant moins justifiés que l’intrigue des Huiles se situe dans la France des années 1980 et non dans celle des années 2000.

Franck Marini a remis à son père une enveloppe destinée à Cécile, une jeune femme qu’il a quittée trois ans auparavant. Puisque Michel, le jeune frère de Franck, refuse de se charger de la commission, leur père déclare : « – Je vais lui envoyer par la poste. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 401.) Michel, qui est le narrateur du roman, accepte finalement de se charger de la lettre de son frère : « J’ai tourné et retourné cette enveloppe dans tous les sens. Que lui écrivait-il ? Si je l’ouvrais avec de la vapeur et que je la recollais, elle ne le verrait pas. Je pourrais amortir le coup. Ou bien ne pas lui donner. » (Ibid., p. 402.) Victor Volodine, Russe blanc et chauffeur de taxi à Paris, persuade tous ses meilleurs clients de lui acheter l’authentique poignard qui servit à assassiner Raspoutine : « – Vu le prix qu’il l’a payé, il [= un Canadien] a dû croire qu’il était vrai. / – Combien tu lui as vendu ? / – … Deux mille cinq cents dollars. » (Ibid., p. 507.) Et cette fois, les scènes se passent dans les années 1960.

Michel Houellebecq, personnage de son propre roman, s’entretient avec un photographe qui vient de s’acheter un nouvel appareil : « [Houellebecq] parcourut pendant deux minutes le mode d’emploi du Samsung ZRT-AV2, hochant la tête comme si chacune des lignes confirmait ses sombres prédictions. “Eh bien oui…, dit-il finalement en lui rendant. C’est un beau produit, un produit moderne ; vous pouvez l’aimer. Mais il vous faut savoir que dans un an, deux ans tout au plus, il sera remplacé par un nouveau produit, aux caractéristiques prétendument améliorées. […]” » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 167). En le lui rendant ! Il ne serait pas mauvais non plus d’ajouter le complément qui manque au mot lignes : « hochant la tête comme si chacune des lignes du texte confirmait (ou avait confirmé) ses sombres prédictions ».

« J’ai marqué mon numéro [de téléphone] sur une page de mon agenda, que j’ai arrachée pour lui tendre. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 140.) Il est regrettable que l’auteur ait mis sous la plume de son héroïne-narratrice Valentine, lycéenne instruite et pleine de finesse, qui méprise certains des garçons de sa classe, les jugeant « ringards », la construction bêtifiante « pour lui tendre », au lieu de celle que le lecteur attendait : « pour la lui tendre ». Dans ce passage, le niveau de langue oscille sous nos yeux : on escamote le pronom personnel COD et on « marque » quelque chose sur une feuille de papier, mais d’un autre côté la subordonnée relative explicative est sagement précédée d’une virgule et le participe passé est soigneusement accordé avec son COD antéposé.

« – Loula était en avance, ça veut dire prématurée. Elle est sortie par son ventre [= par le ventre de maman] grâce au docteur qui lui a ouvert avec des ciseaux, et ensuite elle est restée en couveuse, le temps que les docteurs soient sûrs qu’elle n’ait pas de problèmes et qu’elle soit terminée. T’as tout compris cette fois ? » (Déborah Reverdy, Si Ève Volver apparaît dans une histoire, le coup partira avant la fin ; éditions l’École des loisirs, collection Médium, 2010, p. 218.) Ici, une fillette de huit ou dix ans, Victoria, explique à sa sœur cadette âgée de cinq ans comment est née leur autre sœur, Loula, qui est encore un bébé. La construction semble légitime lorsqu’elle reflète le langage enfantin parlé par un personnage. Il faudra seulement se demander si on parlait déjà ainsi dans les années 1980. En revanche, pour ce qui est de l’emploi du subjonctif dans la subordonnée qui dépend de la locution verbale être sûr(s), je regrette que l’auteur ne lui ait pas préféré la construction correcte : « le temps que les docteurs soient sûrs qu’elle n’avait pas de problèmes et qu’elle était terminée ».

« J’irai voir les grands matchs de la Ligue des champions [sic] aux quatre coins de l’Europe. Et après chaque rencontre, j’écrirai un article. / […] / Je le porterai au journal. En personne. Je le donnerai à quelqu’un. / Mets-lui dans les mains. Regarde-le dans les yeux. » (Benjamin et Julien Guérif, Le petit sommeil, éditions Syros, collection Rat noir, 2011, p. 142.) S’impriment en italique les ordres que le héros-narrateur, un garçon qui aspire à devenir journaliste sportif, s’adresse ou s’adressera à lui-même, le moment venu, pour se donner du courage. Certes, on dira que les auteurs ont veillé à faire parler leur héros comme un vrai jeune d’aujourd’hui. Néanmoins, le texte aurait pu être : « Mets-le-lui dans les mains. Regarde-le dans les yeux. »

Dans ce cas précis, devrions-nous redouter qu’une équivoque naisse de la proximité des deux occurrences du pronom le, s’il renvoyait une fois au mot article, l’autre fois au mot quelqu’un ?

« [L]e nu que venait de terminer Nitchevo […] n’était ni sur cette étagère, ni sur son chevalet, ni au bureau des appariteurs. Peut-être le maitre l’avait-il pris ? Nitchevo lui demanda, mais reçut pour toute réponse une dégelée pour être parti en cours de séance sans ranger ses affaires. » (Bernard Buci, Les huiles, p. 141.) Nitchevo est le surnom du héros, jeune étudiant dans une académie de peinture. Ici, la meilleure solution n’est peut-être pas d’ajouter le pronom qui manque, mais d’écrire : « Nitchevo lui posa la question, mais reçut pour toute réponse une dégelée ».

On voit même un professeur agrégé de lettres pratiquer l’omission fâcheuse du pronom COD. Il s’agit de Catherine Henri, lorsqu’elle raconte comment elle a fait étudier la Prose du Transsibérien à des élèves de première : « Je contacte un comédien et nous décidons de découper le texte et de leur faire apprendre, vraiment, comme un oratorio, avec des solos, des duos, des chœurs. » (Catherine Henri, Libres cours, éditions P.O.L, 2010, p. 36.)

Mais en règle générale, lorsqu’un auteur prend la peine d’écrire : « Je le lui fais remarquer », plutôt que : « Je lui fais remarquer », il évite au lecteur de s’engager sur la voie d’une mauvaise interprétation, en lui indiquant, par la simple présence de ce pronom le, qu’il ne doit pas espérer trouver un COD au verbe remarquer plus loin dans la phrase. Ce n’est pas avec de l’ambiguïté syntaxique qu’on fait de la bonne prose.

 

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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 14:50

Comme je l’ai montré dans mon précédent billet, la non-répétition des prépositions, notamment à et de, cause moins de dommage devant les verbes que devant les noms.

Dans le présent billet, je tâcherai d’expliquer pourquoi les grands écrivains du XIXe siècle, même au milieu d’une suite de deux ou plusieurs infinitifs coordonnés dotés de compléments ayant des fonctions diverses, ne répétaient pas toujours la préposition. Le principe qui a été exposé dans la dernière partie de Plusieurs infinitifs coordonnés peuvent-ils former une entité indivise ? admet en effet quelques exceptions, mais pas dans n’importe quelles conditions.

 

Comme on s’en doute, dans une série de noms ou de groupes nominaux coordonnés, Balzac répète soigneusement la préposition : « Nous faisions des silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse. » (Louise de Chaulieu rapporte à sa correspondante Renée de l’Estorade une conversation qu’elle a eue avec son maître d’espagnol ; c’est dans Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre XII.) Malheureusement, nos contemporains écriraient ici : « à chaque demande et chaque réponse »…

Au sein d’une série de verbes à l’infinitif, comme on s’en doute également, Balzac omet de répéter la préposition lorsqu’il veut indiquer la continuité ou la réciprocité des actions :

« J’ai entendu force commérages sans piquant sur des gens inconnus ; mais peut-être est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j’ignore pour les comprendre, car j’ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant un très vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre IV, lettre de Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

« On voit que, depuis longtemps, la vie du baron consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul souci que celui d’entasser sou sur sou. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre V, « Renée de Maucombe à Louise de Chaulieu ».)

En revanche, Balzac s’autorise parfois la non-répétition de la préposition à ou de lorsque les infinitifs coordonnés exigent des constructions différentes. Il n’est donc plus question ici des « entités indivises », et l’exemple suivant est très proche de certains usages actuels :

« À l’heure de mon dîner, qui s’est trouvée celle du déjeuner, ma mère m’a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre II, lettre de Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

La répétition d’une préposition est pareillement omise dans une lettre d’Émile Zola à Paul Cézanne :

« Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste […]. – Veux-tu que je te le dise ? – surtout ne va pas te fâcher, – tu manques de caractère ; tu as horreur de la fatigue, quelle qu’elle soit, en pensée comme en actions ; ton grand principe est de laisser couler l’eau, et t’en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort ; […]. » (Lettre de Zola à Cézanne, juillet 1860, dans Correspondance de Paul Cézanne, recueillie, annotée et préfacée par John Rewald ; éditions Grasset et Fasquelle, 1978 ; réédition dans les Cahiers Rouges, p. 105.) Le texte ne semble pas avoir été écrit à la hâte.

Aucune de ces phrases ne comporte la moindre équivoque.

Vers la fin du XXe siècle, Jean Dutourd suit le même usage :

« Je m’avisai que, passé la jeunesse, le mépris est grotesque, comme de se teindre les cheveux ou porter un corset. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 39.)

Bien que Benacquista fasse un usage trop systématique de la non-répétition, et que celle-ci gâte plusieurs de ses phrases, il n’y a aucune équivoque dans l’extrait suivant :

« À 19 heures, il avait encore le temps de fermer sa boutique, filer en direction des Feuillants et être de retour chez lui pour assister à la sortie de bain de Nadine. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 45.) Le pronom il renvoie à Thierry Blin, l’un des deux héros du roman, qui s’est inscrit au club de tennis des Feuillants, proche de son domicile, et Nadine est le prénom de sa compagne. La séquence « et être » n’est pas des plus heureuses, et puis ? On la trouve chez Stendhal.

 

Quand la phrase est courte et qu’il n’y a pas d’amphibologie à craindre, la non-répétition est permise. Quand la phrase est longue et que les infinitifs sont séparés l’un de l’autre par divers éléments apposés ou subordonnés, comme dans certains passages déjà commentés de Laurent Mauvignier, il faut répéter la préposition pour que le lecteur puisse se rappeler la construction dans laquelle la phrase est engagée.

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 00:10

Je cherche toujours à savoir quels sont les cas où la non-répétition d’une proposition se justifie.

Il est fréquent que la préposition ne se répète pas si elle est placée devant une entité indivise, c’est-à-dire devant deux termes coordonnés qui désignent des individus liés l’un à l’autre et formant presque une seule personne, avais-je écrit (et on a vu ce qui reste de cette affirmation après un examen rigoureux des faits…), mais aussi lorsque les termes coordonnés (généralement deux) désignent des activités imbriquées l’une dans l’autre et formant une seule tâche. Cette dernière affirmation résistera-t-elle mieux que la première à un examen minutieux ?

D’emblée, je dois reconnaitre que oui.

Lorsqu’il s’agit de combiner avec les prépositions deux ou plusieurs infinitifs coordonnés, il y a moins de contraintes que lorsqu’on doit combiner des prépositions et des noms.

 

1.

Aller et venir, faire et défaire, croître et décroître… Certains verbes sont coordonnés pour évoquer un enchaînement d’actions qui alternent, se contrebalancent ou se répondent, de manière prolongée, voire ininterrompue. Lorsque ces verbes sont à l’infinitif et qu’une préposition est nécessaire devant le premier d’entre eux, il est courant de ne pas répéter cette préposition devant le ou les suivants.

George Sand décrit les nombreux bâtiments dont l’assemblage formait le couvent où elle allait passer trois ans : « Tout était si éparpillé, qu’on perdrait un quart de la journée à aller et venir. » (George Sand, Histoire de ma vie, t. 3, 1855.)

« M. le Curé de Mégère a le droit d’aller et venir comme il lui plaît, je suppose. » (Georges Bernanos, Un crime, éditions Plon, 1935.) L’idée est celle d’une activité continue, incessante. Se mettre « à aller et venir », c’est comme faire « des allées et venues » : dans ce dernier énoncé, répéter l’article rendrait le sens légèrement différent.

« [Michel] se souvint qu’à l’âge de treize ou quatorze ans il achetait des lampes-torches, de petits objets mécaniques qu’il aimait à démonter et remonter sans cesse. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 294.) Le principe est le même que dans les exemples précédents.

« [C]e matin, elle s’est mise à frotter et frotter ses mains jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace [= de la teinture verte utilisée quelques heures auparavant]. » (Dodie Smith, Le château de Cassandra ; traduction par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 100.) Cette fois, le tour est légèrement familier mais bien accordé au ton général d’un roman dont l’héroïne-narratrice est âgée de dix-sept ans. Employé par Genevoix, le même tour se révèle encore plus expressif :

« Une des erreurs du Commandement […] a été de ramener et ramener les survivants – les mêmes hommes – sur les mêmes champs de combat où la mort les avait épargnés. » (Maurice Genevoix, La mort de près, paru chez Plon en 1972 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 48.)

Comme on vient de le constater, il arrive que la non-répétition soit pleinement signifiante.

 

2.

Les deux extraits qui vont suivre sont cités par Grevisse. Nous retrouvons dans ces phrases l’idée d’une continuité entre des actions qui se fondent l’une dans l’autre :

« Il importe de bien mâcher et broyer les aliments » (Littré).

« Mais ces hommes n’étaient pas destinés à vivre et mourir dans la retraite » (Gaxotte, Histoire des Français, t. 1, p. 158).

Nous observons toutefois, dans la phrase d’Émile Littré, que les infinitifs coordonnés ont un seul et même complément d’objet ; et que l’adverbe bien, qui porte sur les deux verbes à la fois, contribue aussi à les rapprocher. Dans l’extrait de Pierre Gaxotte, c’est par un seul et même complément circonstanciel que le sens des infinitifs coordonnés est précisé.

Serait-ce une règle générale ? En somme, la non-répétition de la préposition se laisse très facilement admettre lorsque les infinitifs coordonnés exigent la même construction. Certes, il vaut mieux que celle-ci soit aisément identifiable : l’omission de la préposition gênera d’autant moins le lecteur que les infinitifs seront plus proches l’un de l’autre et que leur complément commun sera situé soit à droite soit à gauche de la série qu’ils forment.

L’exemple suivant confirme mes observations : « Son plus grave défaut, c’est d’étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. » (Jules Michelet, dans son Histoire de France, parlant du duc de Saint-Simon.).

Si ces quelques principes sont respectés, les actions que désignent les infinitifs coordonnés n’ont pas à être des actions enchaînées. Il n’y a plus lieu d’invoquer les entités indivises :

« Son esprit m’apparut comme une remarquable machine à enregistrer, lier, séparer et clarifier les données d’un problème. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 39.) « Il n’était que de le regarder depuis des années pour voir dans quel cocon de vide absolu cet homme s’était isolé pour n’avoir à penser et agir que selon les données de sa conscience. » (Les poneys sauvages, 2010, p. 104.)

Pour ce qui est des deux phrases, leur construction était la même dans la première version des Poneys sauvages, qui avait été publiée en 1970. On aura noté que les infinitifs coordonnés du premier exemple sont tous transitifs directs, et suivis de leur complément d’objet, tandis que les infinitifs du second exemple sont employés intransitivement.

Voici le texte d’une affichette : « Interdit de boire, manger et fumer à l’intérieur du bus ». Or il suffit de se livrer à une seule des trois activités que prohibe ce règlement pour devenir passible d’une amende. La conjonction et pourrait être remplacée par ou : « Interdit de boire, manger ou fumer à l’intérieur du bus ».

 

3.

Lorsque les infinitifs coordonnés possèdent chacun leur propre complément, qu’il s’agisse d’un complément d’objet ou d’un complément circonstanciel, on n’est pas libre de faire ce qu’on veut.

Projet de décret rédigé par Cambacérès en 1793 : « Art. Ier. Le mariage est une convention par laquelle l’homme et la femme s’engagent, sous l’autorité de la loi, à vivre ensemble, à nourrir et élever les enfants qui pouvent naître de leur union. » (Titre II, « Du mariage », § Ier, « Dispositions générales » ; texte consulté dans Réimpression de l’ancien Moniteur, tome dix-septième, p. 466.) Vivre est intransitif, tandis que nourrir et élever, transitifs, ont un COD commun.

Georges Simenon connaissait ce point de grammaire, ainsi qu’Hergé :

« Le clerc de notaire ne tarda pas à arriver et à descendre l’escalier de pierre qui conduisait au quai de chargement. » (Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 99.) Arriver aurait pu être suivi d’un complément circonstanciel de lieu, mais l’auteur a choisi d’en faire l’ellipse.

Vêtu d’un scaphandre de plongée, Tintin échappe à la police soviétique en marchant sur le fond d’une rivière : « Et voilà !… Maintenant, je n’ai plus qu’à traverser le lit de la rivière et à ressortir sur l’autre rive » (le point final manque). (Hergé, Tintin au pays des soviets, Casterman, fac-similé de l’édition originale de 1930, première case de la page 70.)

Barrès aussi maîtrisait la syntaxe des prépositions : « [M. Asmus] apprit assez rapidement à ne pas mettre le coin de sa serviette à son cou, à ne pas manger avec son couteau, à ne pas plonger le nez dans son assiette, et, d’une manière générale, à boire, manger et souffler avec beaucoup moins de bruit. » (Maurice Barrès, Colette Baudoche, 1908 ; le texte consulté est celui de l’édition donnée par le Livre de Poche en 1968, p. 98.) Dans la première série de verbes à l’infinitif, puisque les compléments sont de nature différente, la préposition est répétée. Mais ensuite elle n’apparaît qu’une fois et n’est pas répétée, puisque les trois verbes de la deuxième série ont un complément commun.

« Colette avait le don de plaire et d’éveiller un sourire sur le visage de tous ceux qui la regardaient. » (Colette Baudoche, le Livre de Poche, p. 42.) « Plaire » est dépourvu de complément, tandis qu’« éveiller » possède un COD. La préposition répétée rend la phrase irréprochable.

 

Les écrivains d’aujourd’hui ne daignent plus tenir compte de ce principe, et pas toujours à juste titre.

Lorsqu’on néglige ce principe, le risque d’équivoque n’est pas nul. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’extrait de Benacquista, déjà cité, qui évoquait le Trickpack inventé par l’un de ses personnages (voir Reparlons des prépositions). Ce Trickpack, il existait la « possibilité de le personnaliser, y faire inscrire son prénom ou imprimer sa photo » (Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio,  p. 311). L’auteur ne s’est pas rendu pas compte que la présence de la préposition de non seulement devant le premier infinitif mais aussi devant le syntagme « y faire » aurait facilité la compréhension du statut syntaxique de l’infinitif « imprimer », ce dernier complétant « faire ».

La non-répétition fait naître une difficulté du même ordre dans ce passage des Poneys sauvages, que j’avais cité dans mon billet Retouches autorisées : « On ne gagne rien à s’occuper de politique. L’esprit s’acharne à compter à rebours et disséquer les occasions manquées. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, édition revue, 2010, p. 158.) Comme je l’avais signalé, l’auteur a modifié son texte de 1970, qui disait : « L’esprit s’acharne à compter à rebours, à disséquer les occasions manquées. » (Collection NRF, 1970, p. 134.) En effet, il ne faut pas que le lecteur puisse se demander si le syntagme « les occasions manquées » complète et « compter » et « disséquer », alors qu’il complète seulement « disséquer ». Michel Déon connaissait mieux la règle en 1970 qu’en 2010.

Il est bon d’éviter au lecteur le désagrément d’achopper contre une équivoque improductive.

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 09:50

Première remarque :

Comme on l’a sans doute déjà observé, à chaque fois que je mentionne le titre d’une œuvre littéraire, je me plie à l’usage recommandé par Grevisse-Goosse (Le Bon usage, édition de 1988, § 100) : Pour éviter l’arbitraire (pourquoi l’article défini est-il traité autrement que l’article indéfini ?) et les discordances, l’usage le plus simple et le plus clair est de mettre la majuscule au premier mot seulement, quel qu’il soit. Évidemment, à l’intérieur des titres, on respecte la majuscule mise aux noms propres et aux abstraits personnifiés.

C’est pourquoi, dans mes analyses comme dans les parenthèses où je donne la référence des textes, j’utilise ce mode de mise en forme : Le mari de Léon, plutôt que : Le Mari de Léon, ou que le Mari de Léon. Mais il va de soi qu’à l’intérieur des extraits placés entre guillemets, la transcription suit exactement l’usage adopté par les auteurs.

 

Deuxième remarque :

On me reprochera sans doute le fait que je ne me sois pas encore résolu à mettre une majuscule au mot éditions (les éditions Gallimard, les éditions de Minuit, les éditions Fleuve Noir…). Par cette majuscule, les éditeurs veulent faire voir avec insistance que leur activité fait partie de leur nom déposé. Je crois préférable d’appliquer à cet objet la règle qui vaut pour les mers, les fleuves, les îles, et qui fait que nous écrivons : mer Méditerranée, fleuve Jaune et île Saint-Louis… En effet, il y a peu de risques que quelqu’un confonde les « éditions » successives de tel ou tel ouvrage avec les « Éditions » X qui le publient, et enfin je trouve que les occasions de hérisser une phrase de majuscules sont déjà assez nombreuses, sans qu’il faille y ajouter le respect d’un usage qui est plus décoratif que signifiant.

 

Troisième remarque :

Je me trouve bien ennuyé par les noms de collections, en particulier lorsqu’ils commencent par un article défini : collection L’Imaginaire, collection L’Infini, collection Le sentiment géographique… Ils m’obligent à contrevenir à tous les principes que je viens de dégager et de clarifier. Bien sûr, il me suffirait d’écrire ces noms en italique pour que le problème soit résolu : collection L’Imaginaire, collection L’un et l’autre, collection Scripto, etc. Mais alors le nom de la collection serait mis sur le même plan que le titre de l’œuvre, ce que j’ai précisément cherché à éviter. Quant à mettre le nom de la collection entre guillemets, je m’y refuse aussi : cela créerait une interférence avec les extraits cités. Et impossible de dire : collection de l’Imaginaire, de l’Infini, de l’Un et de l’autre ; bien que cela puisse donner à réfléchir sur la signification profonde de certaines appellations… Je laisserai donc ces noms de collections tels que je les ai libellés jusqu’à présent. Il faut considérer ce choix comme un pis-aller.

 

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 13:42

3. La majuscule emphatique, à l’américaine :

« – Même des bonnes sœurs enragées n’arriveraient pas à me dissuader de voir une fille qui m’aurait promis que ce serait Le Grand Soir. » (Emmanuelle Casse-Castric traduisant la nouvelle « But » de Keith Gray, dans le recueil collectif La première fois, éditions Gallimard, collection Scripto, 2011, p. 19.)

Ce ne sont pas les majuscules mises à l’expression Grand Soir qui me gênent, mais la majuscule dont le traducteur a jugé bon d’habiller l’article défini.

« – Plaît-il ? demanda Mr [sic] Taupe en tentant de recouvrer ses esprits. Vous devez me trouver bien grossier, mais je vis une expérience inédite. C’est donc ça une rivière ? / – C’est La Rivière ! / – Et vous vivez donc au bord de La Rivière ! Ce doit être drôlement bien ! » (Gérard Joulié traduisant Kenneth Grahame, Le vent dans les saules, éditions Phébus, 2006, chapitre I : « La berge » ; réédition dans la collection Libretto, p. 25.)

Dans le texte anglais, lorsque M. Taupe dit : « So – this – is – a – River ! » et que M. Rat lui répond : « The River », l’auteur avait bien mis une majuscule à river, mais il s’était contenté de mettre l’article the en italique. Si ce the était écrit avec une majuscule, c’est parce qu’il se trouvait au début de la phrase.

Détail étrange, ces majuscules apparaissent en deux autres endroits de la traduction française : « Elle devait être là, tout près, la vieille maison qu’il avait si vite abandonnée pour ne plus y repenser le jour où il avait découvert La Rivière. » (Chapitre V : « Ah ! regagner ses pénates… » ; Libretto, p. 83.) « Soudain, la terre se déroba sous ses pieds, il fit des moulinets avec ses bras, et plouf ! il fut happé par un courant qui l’entraîna avec une force irrésistible. Il comprit alors que dans sa panique il était tombé dans La Rivière. » (Chapitre X : « Les nouvelles aventures de Mr Crapaud » ; Libretto, p. 179.) Dans aucune des phrases anglaises correspondantes il n’y a de majuscule mise au the, ni même à river.

 

4. Les noms de sociétés, de groupes musicaux, les marques déposées, etc. :

Avant le début du spectacle de fin d’année, la petite Jeanne Penderwick écoute, depuis les coulisses, « un groupe qui se faisait appeler La Bande des furieux ». (Florence Budon traduisant Les Penderwick et compagnie, roman de Jeanne Birdsall, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 239.) Si j’avais été le traducteur ou le relecteur, j’aurais mis : « un groupe qui se faisait appeler la Bande des Furieux », conformément à un usage qui a longtemps été celui de tous les écrivains, de tous les journalistes et de tous les typographes :

« Et voilà, maintenant, que les Beatles déclarent abandonner le L.S.D. en faveur de la méditation transcendantale. » (Le Nouvel Observateur, 18 octobre 1967, p. 41, colonne 4.) La règle était encore bien connue, à l’époque.

Longtemps, lorsqu’un nom de société ou d’organisme public restait en romain dans un texte imprimé en romain, il ne venait à l’idée de personne de mettre la majuscule à l’initiale de l’article. Cette majuscule serait apparue comme un élément dépourvu de toute signification, n’apportant aucune information complémentaire. Par exemple, on savait qu’il fallait parler de la Générale des eaux (ou de la Compagnie générale des eaux), avec éventuellement une majuscule au mot eaux, et non pas de La Générale des eaux.

L’Antigone d’Anouilh, dans son édition de 1946, porte au verso de sa page de titre la mention : « Copyright by Editions de la Table Ronde, 1946. » Rien d’anormal : c’est tout l’énoncé contenant le nom de l’éditeur qui est ici composé en italique. On commençait à mettre une majuscule au mot Éditions (pour souligner qu’il s’agit d’une institution), mais on savait qu’il ne fallait pas en mettre à l’article lorsque le nom de la maison consistait en un syntagme nominal. « Une neige épaisse et persistante tombait sur Paris. Je passai prendre Roland Laudenbach à la Table Ronde mais nous renonçâmes à partir par la route […]. » (Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978 ; Folio, p. 99.)

On se demande pourquoi ces mêmes éditions (ou Éditions) se désignent maintenant comme les Éditions de La Table Ronde

L’énoncé suivant comporte la même majuscule en trop : « Bois gravé par Antoine Sainte-Marie Perrin pour Cette heure qui est entre le printemps et l’été (cantate à trois voix) de Paul Claudel. Paris, Éd. de La Nouvelle Revue française, 1914. » (Légende d’une illustration qui figure dans le récent Album Claudel de la Bibliothèque de la Pléiade, iconographie choisie et commentée par Guy Goffette ; éditions Gallimard, 2011, p. 6.)

Certes, lorsqu’on parle de la revue elle-même, rien ne s’oppose à ce que l’article défini ait la majuscule, grâce au passage à l’italique : « Conrad était alors le seul écrivain étranger dont La Nouvelle Revue française eût honoré la mort par un numéro spécial. » (Malraux, Antimémoires, IV ; Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 283.) Passage qui aurait aussi pu s’écrire : « le seul écrivain étranger dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort », ou encore : « dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort ». Pour en revenir à la légende qui nous occupe, inscrite à gauche de la reproduction d’un bois gravé, il est assez facile de trouver sur Internet une photographie de la couverture de l’édition originale du livre qu’elle mentionne. On peut y lire : « ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE », composé entièrement en capitales. La majuscule qui a été mise à l’article la dans cette page de l’Album Claudel provient de sa transcription actuelle et non du texte original.

« Quoique, entre 1977 et 2007, j’eusse tout lu de Fontenoy, y compris ses traductions de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov et d’Hadji Mourad de Tolstoï, dans l’édition originale de La Pléiade, la première, celle de Schiffrin (je n’insiste que parce que cette traduction fut, en 1960, retravaillée par Parain et signée de leurs deux noms pour la collection de La Pléiade chez Gallimard), sa vie m’était restée étrangère. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 24.) La traduction par Jean Fontenoy de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov est parue chez Plon en 1927. Lorsque Guégan parle de Schiffrin pour l’originale d’Hadji Mourad, il fait allusion à la société d’édition parisienne créée en 1923 par Jacques Schiffrin, ami d’André Gide. Or, au bas de la couverture des livres que Schiffrin a publiés, le nom de la maison d’édition est généralement composé en capitales, mais pas toujours ; lorsque ce nom y apparaît en minuscules, avec ses majuscules imposées par l’orthographe, on lit clairement : « J. Schiffrin / Éditions de la Pléiade », sans majuscule à l’article.

« Bienvenue à La Poste. »

Là encore, pourquoi mettre une majuscule à l’article défini ? Le mot qu’il précède est un simple nom commun devenu nom propre, par une sorte de personnification.

Régulièrement, on nous apprend que tel mot « est entré dans Le Petit Larousse » ou « dans Le Petit Robert ». Oui, c’est ainsi qu’écrivent désormais les amateurs de dictionnaires.

D’autres affirment que telle figure, telle prophétie, telle formule « se trouve dans La Bible » ou bien « dans Le Coran »… Comment de telles aberrations orthographiques en sont-elles venues à passer pour la règle ?

Du fait de l’essor de ces absurdités purement graphiques, certains professionnels du marketing en sont venus à inventer des abréviations menant à des constructions qui s’écartent de toute forme de syntaxe.

LCL est l’abréviation utilisée depuis 2005 pour désigner le Crédit lyonnais. Abréviation fort peu respectueuse des structures de la langue française, et dont un fâcheux précédent avait été fourni, hélas ! par le sigle, ou le monogramme, des éditions de la Table Ronde : ces lettres LTR, joliment entrelacées, qu’on voit sur la couverture de leurs livres, mais que la prestigieuse maison d’édition n’a jamais utilisées autrement que comme un simple ornement.

Normalement, l’article défini n’est pas considéré comme faisant partie intégrante du nom. Il ne doit ni prendre la majuscule (ailleurs qu’au début d’une phrase) ni former la première lettre d’un sigle.

Malheureusement, nous vivons dans un pays qui remplace le nom complet des sociétés, s’il est formé de plusieurs mots, par une suite de lettres qu’on souhaite euphonique. Et pour que cette suite de lettres puisse être reconnue partout dans le monde, les professionnels de la communication et du marketing font en sorte que le sigle se substitue au nom complet, même dans le pays d’origine de l’entreprise : manière commode, pour elle, de se délivrer de l’accent grave, aigu ou circonflexe et de tout ce que son appellation initiale pouvait avoir de trop français, de trop local… C’est l’appellation complète qui est mise au service du sigle et non plus l’inverse. Il faudrait même que tout nouveau sigle, que tout nouvel acronyme ait sa vie propre. Quelle drôle d’idée, dans un monde déjà saturé de sigles et d’acronymes.

Combien d’années nous reste-t-il avant d’entendre : « Je vais au LCL » ou « Je suis au LCL » ? Autrement dit : Je vais « au le » Crédit lyonnais, je suis « au le » Crédit lyonnais…

Mais je me trompe ! Nous pouvons déjà lire ici et là : « J’ai contracté un prêt immobilier auprès du LCL » ; « Je travaille actuellement au LCL en tant que conseillère clientèle » ; « Quand on est au LCL, on peut parrainer des personnes pas encore clientes du LCL pour qu’elles y ouvrent un compte »… C’est même le site Internet officiel de cette banque qui parle d’un « engagement fort de LCL en faveur du Handicap » (oui, vous avez bien lu : en faveur du handicap !), puis on aperçoit ceci : « Des collaborateurs de LCL en situation de handicap témoignent. » J’imagine que les rédacteurs de ces textes ont l’obligation de faire apparaître le plus souvent possible le sigle de la société qui les emploie. La phrase suivante commence de manière aberrante, mais la formulation a le mérite de témoigner de l’embarras provoqué par l’inclusion de l’article dans le sigle : « LCL s’engage en faveur de l’intégration des personnes handicapées. » Bien sûr, ailleurs sur la Toile, d’autres sites reprennent l’information et leurs rédacteurs écrivent sans sourciller : « Le LCL s’engage… »

« Le le » Crédit lyonnais. Nous y sommes.

 

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:18

2. Devant les noms de lieux :

Les noms de villes, tels que Le Mans, Le Havre, etc., ont cette majuscule depuis longtemps : « Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du cardinal. » (Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chapitre XLI ; édition consultée : J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, éditeurs, 1849.)

J’aimerais pourtant savoir quand s’est fait le passage du le au Le, et du la au La. Dans les éditions anciennes, on voit que les noms de villes contenant un article masculin, ce Le toujours susceptible de devenir au ou du (aller au Havre, revenir du Havre, etc.), étaient imprimés sans majuscule à l’article : « [U]n homme de condition qui aimoit fort la Comedie […] avoit pris une maison dans le Mans, & y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis, tant Courtisans que Provinciaux […]. » (Scarron, Le roman comique, Seconde partie, chapitre XVII, chez David, libraire-imprimeur, 1727, p. 221-222.) « — Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Hâvre, dit-il d’un air finaud. » (Balzac, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, chez Charpentier, libraire-éditeur, 1839, p. 53.) Quant aux noms de villes qui sont du féminin, s’ils peuvent être précédés de n’importe quelle préposition sans que jamais leur article défini soit effacé au profit d’une forme contractée, les éditeurs du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe les imprimaient de la même façon que les noms commençant par l’article masculin. On lisait donc : « siège de la Rochelle », « sergents de la Rochelle »… Par exemple dans Victor Hugo : « C’était un des quatre sous-officiers de la Rochelle. » (Le dernier jour d’un condamné, chapitre XI, dans Œuvres complètes de Victor Hugo, tome II, Société Typographique Belge, Adolphe Wahlen et Compagnie, 1837, p. 507.)

On écrivait le Caire et non pas Le Caire, la Mecque et non La Mecque :

« De longues caravanes de pèlerins traversent tous les ans une partie de l’Asie pour aller baiser une pierre noire à la Mecque ; d’un autre côté, des caravanes de savants européens vont admirer les ruines de l’Italie, de la Grèce et de l’Égypte, monuments de la caducité des travaux de l’homme ; […]. » (Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, 1814.) Notez, une fois de plus, qu’à cette époque on ne mettait pas de majuscule au mot homme lorsqu’il désignait l’être humain sans distinction de sexe…

L’usage était simple et logique, car la même règle présidait à l’écriture des surnoms et à celle de tous les noms de lieux contenant un article défini.

Lorsqu’on écrit qu’Hollywood est la Mecque du cinéma, l’article défini qui sert de pivot à cette comparaison elliptique (entre le cinéma et l’islam) se substitue à celui qui appartient au nom du lieu. On aurait tort d’écrire : « Hollywood est La Mecque du cinéma », car le lecteur percevrait visuellement l’absence du nécessaire article pivot.

Dans Chateaubriand :

« [A]u loin la mer et le Pirée étoient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brilloit sur l’horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. » (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811, première partie : « Voyage de la Grèce »).

Aujourd’hui :

« Il est de ceux qui prennent Le Pirée pour un homme, Rossini pour un tournedos et les Essais de Montaigne pour un bouquin sur le rugby. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 27.)

L’auteur, ou son éditeur, l’ignore peut-être, mais on a toujours écrit : prendre le Pirée pour un homme. Sinon, la confusion entre nom de lieu et nom d’homme se comprend beaucoup moins aisément.

Aujourd’hui encore, il faut écrire : île de la Réunion, île de la Martinique, et non pas : « de La Réunion » ou « de La Martinique ». Comme on pouvait le lire dans le Larousse encyclopédique en couleurs (1979) : « Anglaise de 1810 à 1815, la Réunion développe, à partir de 1820, la culture de la canne à sucre […]. »

 

L’article qui précède un nom de café, d’hôtel, de restaurant, ne doit pas non plus avoir de majuscule.

« Je rencontrai Michel à Barcelone. Je me trouvai soudain devant lui. Assis à une table de la Criolla. » (Georges Bataille, Le bleu du ciel, dans Œuvres complètes, tome III, Gallimard, 1971, p. 440.)

Autres exemples conformes à l’usage traditionnel : « Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas » (Anatole France, La vie littéraire, t. 4, Calmann-Lévy, 1892) ; « le vieux café de la Closerie des Lilas, pas clinquant et laid comme maintenant » (Paul Léautaud, Amours, 1906 ; Mercure de France, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 62) ; « Mais, mis en confiance par deux mois de liberté et de facilités trop grandes, loin de songer à se cacher, Farinet était paru dès midi à la Croix-Blanche, s’étant assis tout ouvertement à une des tables où il avait mangé et bu avec ses amis Charrat et Ardèvaz » (C. F. Ramuz, Farinet ou la Fausse Monnaie, 1941, chapitre III) ; enfin, chez Bernard Frank : « Bourrieu […] écarta le rideau qui lui voilait l’église. C’était une belle perspective. La rue de Rennes, les Deux Magots, des gens qui trottaient, aplatis sur le sol. » (Les rats, Flammarion, p. 327 ; première édition à la Table Ronde, 1953.)

Il est également possible d’imprimer ces noms en italique : « – Ce matin, le Royal Manceau a téléphoné pour demander si [Nadia] comptait conserver sa chambre où elle n’a plus remis les pieds depuis trois jours. » (San-Antonio, Le mari de Léon, éditions Fleuve Noir, 1990, p. 122 ; une virgule manque entre le pronom relatif et son antécédent.) « Le soir de ce même jour, après le spectacle, Boris décida d’aller souper chez Brialy, à l’Orangerie. » (Le mari de Léon, p. 305.)

Or l’usage traditionnel et logique semble aujourd’hui menacé. Il est menacé lorsque la mise en italique s’étend à l’article qui précède le nom :

« – Tu connais le Chat Botté ? / – Non. / – C’est rue du Colisée… » (Georges Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 51.) « J’ai retrouvé sa trace, le même soir, ou plutôt la même nuit, dans un cabaret de la rue Clément-Marot, le Cric-Crac. » (Maigret et M. Charles, p. 78-79.)

Mais l’usage normal est encore plus menacé lorsque l’article est écrit avec majuscule. Je vais tâcher d’en faire comprendre la raison, en citant quelques phrases que je tire d’un roman de Modiano. On notera au passage que les noms des bars ou des cafés mentionnés dans ce roman n’ont pas été mis en italique.

« Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. […] Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. » (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, Folio, p. 9.) Plus loin, à propos de l’héroïne du roman : « [L]e pré­nom de Louki lui a été donné à partir du moment où elle a fréquenté Le Condé. » (Ibid., p. 11.) Et encore plus loin : « Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique [= le pouvoir d’attirer vers lui certains passants] et que si l’on faisait un calcul de probabilités le résultat l’aurait confirmé : dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui. » (Ibid., p. 17.)

Or le nom du café commence à « Condé », il ne commence pas au « le ». Il ne s’agit pas d’un nom de personne, tel Le Clézio (prénom Jean-Marie) ou Le Rouge (prénom Gustave) ; voir ce que j’ai dit plus haut de Le Corbusier et de Le Bret. On peut fréquenter Le Clézio, mais on fréquente le Condé (ou le Condé). La majuscule que Modiano a mise à l’article défini me donne l’impression qu’il a réduit, par haplologie, un énoncé du type : « … ceux qui fréquentaient le Le Condé » ; « Il me semble que le Le Condé avait… », etc. Nous avons affaire à un choix orthographique aberrant, qui est maintenant très répandu :

« Si je cite ici celle [= J. K. Rowling] dont on ne doit pas prononcer le nom lorsque l’on [sic] est un écrivain fréquentant Le Rostand, c’est parce qu’elle fait partie des “Plumes vertes” (avec ses collègues à succès Günter Grass, Paulo Coelho, Helen Fielding…), un label créé par Greenpeace pour ceux qui s’engagent à publier leurs livres sur du papier certifié FSC ou recyclé. » (Iegor Gran, L’écologie en bas de chez moi, éditions P.O.L, 2011, p. 58-59.) Lorsqu’on est un écrivain fréquentant le Rostand.

« Sur le coup de 20 heures, tenaillé par la soif et la faim, [Fontenoy] pousse les portes de La Coupole. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 78.)

« Pour la fête des Mères, mon père a fait livrer un immense bouquet de trente-neuf roses rouges et réservé une table à La Coupole. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 74.)

« – […] Tu connais la brasserie Le Royal, place de la Nation ? » (Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, p. 176.) Au lieu de : brasserie le Royal, brasserie le « Royal », brasserie appelée le Royal, etc.

Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 61 : « Je lis Hemingway à La Closerie des lilas. » Récidive à la page 195 : « Delphine et moi en profitons pour sortir dîner chez Claudio (Le Monteverdi, rue Guisarde, à Paris). » Et page 308 : « Boris Vian est né en 1920 à Ville-d’Avray et mort en 1959 d’un arrêt cardiaque durant une projection de l’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes au cinéma Le Marbeuf. » Et encore page 336 : « Philippe Djian est un romancier très productif car il boit moins que dans ses livres, sauf quand je l’emmène danser au café Le Madrid, déguisé en pirate des Caraïbes. » Donc on ne dit plus : cinéma Marbeuf, café Madrid ?

Certes, Fargue écrivait : « J’avais quatre ans lorsque mon père s’installa à la Chapelle, là où se trouve aujourd’hui le cinéma “le Capitole”, et où il faillit faire fortune en vendant des “plumes miraculeuses écrivant sans encre”, qui annonçaient le stylo […]. » (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, éditions Gallimard, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 19.)

 

Quant au nom des quartiers parisiens : « Ils trouvèrent un taxi pour Les Halles, dinèrent dans une brasserie ouverte toute la nuit. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 201.) Cette faute est à mettre en rapport avec la tendance qu’ont nos contemporains à remplacer l’appellation quartier des Halles, qui est traditionnelle, par celle de « quartier les Halles », comme s’il s’agissait d’une marque, d’un logo. Quand j’entends cet énoncé, ou quand j’entends « café le Flore » (ce qui s’écrit aussi : « café Le Flore »), je me dis que certains ont peur de manquer au respect du copyright.

Dans la page du Piéton de Paris indiquée ci-dessus, Fargue parle de deux quartiers de Paris : la Chapelle et la Villette. Il ne mettait pas de majuscule à l’article.

 

Sait-on bien de quelle règle relève le nom d’une villa, d’un pavillon, d’un château ?

L’exemple que voici illustre parfaitement l’usage traditionnel et logique : « “Je te l’ai déjà dit : j’ai refait à mes frais la toiture de la Belle-Joie, que j’aime beaucoup et qui, dans mon esprit, nous appartient à tous trois conjointement, dans une égalité absolue. / […]” » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, IV : Les maîtres du temps ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 183.) L’article ne prend nulle majuscule et l’expression tout entière s’écrit en romain.

Cet usage est de moins en moins respecté.

« Georges Pompidou [alors premier ministre] lui propose une de ses résidences de fonction, La Lanterne, pavillon dépendant du palais de Versailles. » (Olivier Todd, André Malraux : Une vie ; éditions Gallimard, 2001 ; Édition revue », collection Folio, p. 675.)

« Une fois, à La Lanterne, le pavillon de chasse prêté par Pompidou, elle lui avait dit [= Florence Malraux à son père] qu’elle comprenait qu’il n’ait jamais voulu avoir d’enfants […] » (Alix de Saint-André, Il n’y a pas de grandes personnes, éditions Gallimard, 2007 ; collection Folio, p. 340).

Or il s’agit du pavillon de… la Lanterne. Malraux y a habité de 1962 à 1969. Tout le monde fait la faute, aujourd’hui.

En juillet 1933, l’écrivain Jean Fontenoy est informé de l’arrivée en France de Trotski et de son installation à Saint-Palais, près de Royan : « Quand il apprend, le 7 août, que Malraux, qui ne parle pas un mot de russe, lui a rendu visite, villa Les Embruns, il en est malade de jalousie. Et il décide de partir. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 202.) Observons que cela pourrait aussi se dire, avec contraction : « Malraux lui a rendu visite aux Embruns ».

On peut atténuer l’incongruité qu’il y a dans la majuscule de l’article, en encadrant de guillemets la dénomination du lieu :

« [Boris] retourna à la grille de la propriété. Celle-ci s’appelait “La Garde de Dieu”, le nom était gravé dans l’un des pilastres en caractères noirs que le temps achevait d’effacer. » (San-Antonio, Le mari de Léon, Fleuve Noir, 1990, p. 41.) « Le portail de “La Garde de Dieu” tenait fermé par une chaîne pourvue d’un cadenas qui ne fonctionnait plus » (p. 110) ; « On ne pouvait emménager à “La Garde de Dieu” avant d’y avoir pratiqué de gros travaux de réfection » (p. 111).

Frédéric Dard a probablement voulu appliquer ici la règle des titres d’œuvre. Pourtant, si on tient à recourir aux guillemets, il serait préférable d’écrire : « On ne pouvait emménager à “la Garde de Dieu” ».

 

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 17:28

1. Devant les surnoms :

– Tout se passe bien avec Hugo ?

– À merveille. Tant que personne au lycée n’est au courant qu’on ressort ensemble, tout ira bien… […] Tu sais que cet abruti [= Hugo] déteste La Napoléonienne ? Il m’a dit que cette fille devait être une vieille frustrée aigrie et qu’elle a dû sacrément se faire prendre pour une conne par tout un tas de mecs pour être aussi cynique et revancharde.

Le dialogue qu’on vient de lire est extrait de Lycée out, par Claire Loup (éditions Plon Jeunesse, 2010, p. 85). Emma, qui en est l’héroïne et la co-narratrice, fait allusion à un personnage nommé Hugo, un garçon de son âge qui lui avait envoyé une carte postale de rupture dans les premières pages du roman, et avec qui elle renoue temporairement (« cet abruti »…) au milieu de l’histoire. Le personnage qui est désigné dans ses propos par l’appellation de « La Napoléonienne » n’est autre qu’Emma elle-même, se cachant derrière un pseudonyme pour signer les articles qu’elle publie dans un journal clandestin, Lycée out, rival du journal lycéen officiel Lycée in. À travers ses articles, la mystérieuse « Napoléonienne » est de plus en plus connue (son nom complet est une jolie trouvaille : Napoléonienne de l’amour), et les élèves de son lycée tentent de deviner quelle est celle de leurs camarades de classe qui se dissimule derrière ce pseudonyme guerrier… Hélas, tout au long du roman, on trouve une absurde majuscule mise à l’article défini, alors que « Napoléonienne de l’amour » est un simple surnom.

Quand un criminel est surnommé le Cerveau (ou le « Cerveau », voire même « le Cerveau »), on dira que les hommes qui travaillent pour lui sont sous les ordres du Cerveau ou du « Cerveau », et non pas sous les ordres de Le Cerveau. De nombreux personnages célèbres sont désignés par un surnom, celui-ci étant ajouté au nom ou employé seul : Louis X, dit le Hutin ; Raymond la Science, de la bande à Bonnot ; le Pérugin ; le Caravage ; etc.

La formation article + surnom doit être distinguée d’un nom comme Le Bret, patronyme du meilleur ami de Cyrano dans la pièce d’Edmond Rostand. Cette majuscule, mise au Le, est inamovible car elle appartient à l’acte d’état civil. On la trouve également dans le nom du mathématicien François Le Lionnais, et dans Le Corbusier, pseudonyme qui a été traité dès le départ comme un nom propre. On dit évidemment : les créations, l’héritage de Le Corbusier, et certainement pas : du Corbusier, car ce n’est pas un surnom (sauf par plaisanterie).

 

La règle est claire, très facile à retenir. Elle est pourtant de moins en moins connue :

« – […] Vous vous souvenez de ce tueur, il y a quelques années, qui se faisait appeler “Le Prêtre” ? » (Annick Le Goyat traduisant Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, par Anthony Horowitz, Hachette, 2011, p. 108.)

« Tandis que nous nous dirigions vers la maison, il m’a demandé si je pensais que La Belle Dame sans merci avait vécu dans une tour comme celle de Belmotte. » (Anne Krief traduisant Le château de Cassandra, par Dodie Smith, 1949 ; éditions Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 38.) La Belle Dame sans merci est une créature fantastique qui forme le sujet d’une célèbre ballade de John Keats, et dont le nom figure en français dans le poème original. Le texte anglais du roman de Dodie Smith mettait une majuscule à l’article défini au moment où se fait le passage de l’anglais au français, mais il n’y avait pas lieu de conserver cette majuscule dans la traduction française : « As we walked back to the house he asked if I thought La Belle Dame sans Merci would have lived in a tower like Belmotte. » (La traductrice aurait pu laisser sa majuscule au mot Merci, celle-ci venant en droite ligne du texte de Keats.)

Dans Malo de Lange, une série de trois romans dont l’intrigue se situe à l’époque où Vidocq était chef de la brigade de Sûreté, Marie-Aude Murail a-t-elle raison d’écrire le nom d’un de ses personnages féminins, La Bouillie, avec un l majuscule ? Ainsi à la page 195 de Malo de Lange, fils de voleur (éditions l’École des loisirs, 2009) : « Ma tante interrompit souvent mon récit en affirmant que La Bouillie était une brave fille », etc. Or ce n’est pas un nom propre, contrairement à Le Bret, contrairement aussi à Le Roux, à Le Nôtre, à La Mole. Ce n’est qu’un surnom, comme le Vieux ou la Goulue.

Pour le Biffon, la Pouraille, et autres sobriquets de forçats, les éditions anciennes de Splendeurs et misères des courtisanes les impriment sans majuscule à l’article ; je suis allé vérifier. Nonobstant, certains universitaires d’aujourd’hui les transforment, sans même s’en rendre compte, en : Le Biffon, La Pouraille ; quant aux spécialistes qui ont établi le texte du roman pour les collections de poche Folio et GF, ils ont décidé de faire imprimer : le Biffon, mais : La Pouraille ; minuscule à l’article masculin, majuscule à l’article féminin. On croit rêver devant tant de désinvolture ou d’ignorance… La preuve que « la Pouraille » est un surnom, on la trouve dans le texte même : « L’un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit la Pouraille, forçat libéré […] » (Quatrième partie : « La dernière incarnation de Vautrin », chapitre VII ; les éditions actuelles ayant : « Dannepont, dit La Pouraille »). Du reste, le nom commun pouraille avait désigné le menu peuple, la plèbe ; ce qu’on a ensuite appelé la canaille.

Il y a un film de Gilles Grangier, Le cave se rebiffe, où Jean Gabin incarne Ferdinand Maréchal, dit le Dabe – et non pas : « dit Le Dabe », comme on a pu le lire sur Wikipédia.

Toujours sur Internet, la graphie « Alexandre Le Grand » commence à se substituer – sans qu’on puisse y déceler la moindre intention parodique – à la forme normale de ces nom et surnom : Alexandre le Grand.

Dans Le mari de Léon, roman génial signé San-Antonio et qui est paru aux éditions Fleuve Noir en 1990, le personnage de Boris Lassef, metteur en scène parisien, truculent et excentrique, porte un surnom : on l’appelle « l’Illustre ». Son secrétaire particulier, entremetteur à l’occasion, est un certain Léon Yvrard, qui, en son absence, parle de Lassef en ces termes : « Tiens, hier, j’ai baisé une petite comédienne dans la Volvo. Ça marche, avec ces jeunes pétasses. Elles croient que j’ai de l’influence sur “l’Illustre”. Comme si quelqu’un pouvait en avoir, en-dehors peut-être du public ! » (Le mari de Léon, p. 49.)

Il ne serait pas venu à l’idée de Frédéric Dard d’écrire, au milieu d’une phrase : « L’Illustre ». D’autre part, cette majuscule ne doit pas être considérée comme un simple équivalent des guillemets dont Frédéric Dard encadrait le surnom de son héros. Ces guillemets, que nos contemporains auraient tendance à juger ringards, apparaissent dès que l’auteur veut indiquer qu’un surnom est prononcé avec une nuance d’ironie. Ils ne sont donc pas ajoutés systématiquement. D’autres surnoms désignent parfois Lassef, tel celui qui figure à la page 88 : « Plusieurs comédiens se disputèrent l’honneur d’hydrater le Maître. » Pas de guillemets. Aux yeux des comédiens qui l’admirent, Lassef ne peut être désigné que par un qualificatif élogieux.

 

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