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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 01:30

Notes pour compléter un billet ancien (Les noces du français courant et du moralement correct) :

 

« Seule une personne perdit la vie au cours des affrontements qui opposèrent les deux gangs aux abords de l’entrepôt en flammes. Les forces de l’ordre procédèrent à l’arrestation de trente-six Slasher Boys et de dix-huit Runts. Quatorze criminels et deux officiers de police furent hospitalisés, victimes de blessures par balle, de plaies par arme blanche ou de brûlures. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 8 : Mad Dogs ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 289.) L’auteur-narrateur est capable de faire un bilan détaillé des victimes du conflit qui vient de se dérouler entre deux des gangs rivaux qui régnaient sur la ville de Luton, située au nord de Londres, mais ne sait pas si la seule victime tuée est un homme ou une femme ? Cet emploi du nom personne est une maladresse inexcusable. Je me demande si c’est vraiment le mot person qui apparaît dans le texte original de ce roman…

« – […] Ce n’est pas parce que deux personnes se plaisent qu’ils forment un couple harmonieux. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 9 : Crash ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 268.) Logique !

« – Comme je l’ai déjà expliqué, dans certaines cultures, on considère que lorsqu’une personne sauve une vie, il ou elle possède à jamais une partie de l’âme de l’être secouru. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 148.) Reprendre personne par la formule « il ou elle », il fallait y penser.

« Skye […] regarda désespérément autour d’elle. Elle cherchait Jeanne parmi les dizaines de personnes qui grouillaient sur les trottoirs. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 143.) L’auteur semble avoir choisi ce mot (en anglais persons ? people ?) pour s’économiser la peine de mentionner le mélange d’adultes et d’enfants des deux sexes qui sont rassemblés devant les portes de l’école primaire à l’heure de la sortie des classes. Or le mot personnes est un mot terne, incolore, qui n’évoque rien – sinon le minimum d’humanité que des êtres peuvent avoir en commun.

Dans le chapitre intitulé « La fin du premier empire colonial français (1763-1804) », Dimitri Casali écrit : « C’est pourtant à Saint-Domingue qu’éclate en 1791 l’une des plus grandes insurrections d’esclaves de l’Histoire, à laquelle participent près de 15 000 personnes. » (Dimitri Casali, L’altermanuel d’histoire de France : Ce que nos enfants n’apprennent plus au collège ; éditions Perrin, 2011, p. 233.) Comme souvent, à ce mot « personnes » qui relève d’un franglais flou, l’expression « hommes et femmes » était préférable, ne fût-ce que pour souligner le rôle qu’ont pu jouer les femmes dans cette révolte.

[Paragraphes ajoutés en 2016.] Le psychothérapeute rousseauiste Thomas d’Ansembourg conclut en ces termes la présentation qu’il fait d’un livre consacré à l’éducation des enfants : « Je souhaite que ce livre aide de [sic] nombreuses personnes qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes comme pour leurs contemporains à mieux comprendre encore l’humain en eux-mêmes et en l’autre, afin que nous puissions honorer de plus en plus la vie des enfants dans ses étapes, nous enchanter d’être vivants ensemble et apprendre à nous aimer sans condition. » (Thomas d’Ansembourg préfaçant l’essai de Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 16.)

Le début de la phrase appelle plus d’une correction. En voici ma version : « Je souhaite que ce livre aide les hommes et les femmes, de plus en plus nombreux, qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leurs contemporains, à mieux comprendre encore l’humain », etc… Bon, c’était du belge.

 

Le texte du roman La confession négative a été revu et corrigé par son auteur, Richard Millet, lorsqu’il est paru au format de poche. Nous y lisons désormais ceci :

« Est-il besoin de dire que je n’ai pas plus revu Philippe V. que Sophie, mon initiatrice ? Je n’ai pas répondu à leurs lettres, que j’ai déchirées sans les lire. Je voulais écrire. L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on racontait qu’elle avait sacrifié une personne dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ; et si l’amitié ne me semblait pas avoir besoin du terrorisme pour exister, elle n’était plus possible dès lors que le sentimentalisme s’en [sic] mêlait. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 351.)

Or, tel qu’il était formulé dans la première édition, le passage sur Acéphale était meilleur et plus clair (mais, au-dessous, la fâcheuse confusion entre « s’en mêlait » et « s’y mêlait » était déjà là) : « L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on disait qu’elle avait sacrifié une victime humaine dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 365.) L’épisode est resté enveloppé de mystère, même pour les biographes de Georges Bataille. On sait que Bataille avait souhaité que les membres de la société secrète Acéphale, pour laquelle il avait rédigé en 1936 une sorte de manifeste-programme, accomplissent en commun un sacrifice humain pour mieux sceller leur association.

L’expression sacrifier une victime humaine était une formulation très exacte du projet des fondateurs d’Acéphale. Le mot victime permettait de ne pas donner la moindre indication sur le sexe de l’individu voué au sacrifice. Je ne vois pas ce qui a pu conduire Millet à son choix de 2010. La rencontre entre le mot personne et le verbe sacrifier, lui-même polysémique, aboutit à une phrase non seulement imprécise, mais fade. Signalons, pour la petite histoire, que Bataille aurait déclaré vouloir être lui-même cette victime, mais que personne ne s’est offert pour prendre le rôle du sacrificateur.

 

« Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux […]. » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 14.) La répartition des personnages entre enfants et adultes est plus immédiate que l’identification de leur sexe. Le contexte permet-il de justifier ce choix ?

Il fait nuit et la scène est observée par le conducteur d’une voiture qui vient de s’arrêter dans la cour d’un hôpital. D’un œil distrait, l’homme aperçoit ces quatre inconnus qui sortent de l’hôpital. Or le lecteur du roman sait que la façade du bâtiment est elle-même « très éclairée », comme l’auteur l’a précisé un peu plus haut (p. 10). Admettons néanmoins que l’observateur soit trop éloigné d’eux pour distinguer nettement une silhouette de femme et une silhouette d’homme, et qu’en revanche il ait reconnu aisément la silhouette d’un enfant. Voici le texte complet du paragraphe :

« La pluie tournée en crachin saupoudrait le pare-brise. Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux et la femme ouvrit un parapluie pour deux, tenta d’attraper le main du gamin qui s’écarta, coiffa [sic] sa capuche et s’en fut en courant, et la femme lui ordonna de ne pas courir et l’homme aussi, ils prirent sur la gauche vers la première rangée de voi­tures stationnées. La fine pellicule de neige fondue giclait sous leurs semelles. Quelque part parmi les voitures le gamin dut s’aplatir et la femme cria : “Voilà, qu’est-ce que je t’avais dit ?”, et l’homme : “Bravo, c’est gagné !” / Il [= l’homme assis dans sa voiture] démarra et tourna dans la grande allée, quitta le parking de l’hôpital rural, reprit la rue en sens inverse. » (Pierre Pelot, Maria, Livre de Poche, p. 14-15.)

Les silhouettes retrouvent leur appartenance à un sexe défini dès qu’elles sont arrivées assez près de l’observateur pour que lui-même la constate. Il y a donc une femme, un homme et un jeune garçon. La mise au point est minimale et suffisante, puisqu’il s’agit de personnages d’arrière-plan, qui n’ont aucune importance dans l’intrigue. Mais qu’était donc la quatrième « personne » du groupe, et où est-elle passée ? Il y a là une négligence de l’écrivain. L’oubli est regrettable, parce qu’il introduit de la confusion dans une description qui devrait n’avoir rien d’énigmatique.

 

D’une part, on a cessé de distinguer entre l’engouement et l’amour : « Je suis tombée amoureuse de l’Italie, de ce manteau, de ce livre… » « Je suis amoureux de la nature, de la langue italienne… » D’autre part, un homme n’ose plus dire à voix haute, dans une conversation, qu’il aime une fille ou une femme, une femme n’ose plus dire qu’elle aime un homme ou un garçon : dans les deux cas, on dit aimer une « personne ».

Tu sais, il y a cinq ans j’ai été terriblement amoureuse de cette personne !

Du reste, cette autocensure frappe la plupart des phrases qui reflètent les rapports affectifs avec un être du sexe opposé, ou qui expriment un jugement de valeur sur un être du sexe opposé.

J’ai été très déçue par cette personne…

Il semble que la conscience de la différence sexuelle existe encore dans les esprits, et s’éprouve comme auparavant dans les relations que les individus nouent entre eux, mais qu’elle soit devenue inavouable dans le langage oral quotidien ; comme si la mention de la différence des sexes était en train de devenir un acte honteux.

La mutation de la langue reflète une mutation de la sensibilité collective, contre laquelle il ne serait pas mauvais qu’individuellement nous résistions.

 

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 00:35

Les fragments que vous lirez proviennent tous d’un seul livre. Pourtant, les fautes que j’y vois auraient pu être commises par n’importe quel autre écrivain d’aujourd’hui. Nos contemporains ne sont plus formés à l’art délicat de coordonner ou d’assembler les propositions relatives…

 

« Pour être tout à fait juste avec les musulmanes, en en voyant passer une au beau visage clair, strictement délimité par un hijab blanc qui la faisait ressembler à l’une de nos religieuses, je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient des coiffes, ce qu’on appelait en Limousin une cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes, et non, comme on disait autrefois, “en cheveux” ; […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 12-13.)

La présence de la conjonction et relie automatiquement la relative introduite par que (un que écrit « qu’ » du fait de l’élision du e) et la relative introduite par qui, comme si l’un et l’autre pronoms avaient pour antécédent le démonstratif ce. Mais la simple suppression du et ne suffirait pas à réparer la phrase, puisque son mouvement naturel fait toujours croire à l’auditeur que la seconde relative est complément de ce, comme la première, et puisque le lecteur qui se penche sur le texte imprimé persisterait à se frotter les yeux devant l’incohérence de la syntaxe.

Richard Millet avait-il d’abord tenté de formuler sa pensée en donnant aux deux pronoms relatifs le même antécédent ? La tentative pouvait aboutir à ceci : « les jeunes campagnardes […] portaient des coiffes, qu’on appelait en Limousin des cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où… », l’écrivain devant alors se demander s’il valait mieux mettre un s à cutâ ou considérer ce mot comme invariable. 

Millet aurait certes pu écrire : « je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient la coiffe, qu’on appelait en Limousin une cutâ, ce qui les reliait encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient », etc.

Autre détail fâcheux de la phrase d’origine : le fait d’avoir mis au pluriel le mot coiffe dans le syntagme « leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes » (en revanche, la répétition du mot époque, à trois lignes d’intervalle, ne me gêne pas ; pourtant je doute qu’elle ait été voulue).

 

Roulant dans un train qui le conduit d’Amsterdam à Bruxelles, le narrateur, Pascal Bugeaud, éprouve une vive sensation de dépaysement rien qu’en songeant au nom de certains cours d’eau de Belgique et du nord de la France : « [L]e nom [de l’Escaut] et celui de ses affluents, la Scarpe, la Dyle, la Dendre, la Senne et la Lys, me proposaient à eux seuls un dépaysement plus émouvant pour moi que le Mississippi, le Gange ou le fleuve Amour. Un voyage [= ce dépaysement imaginaire] auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, sinon donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers, en louant une voiture pour suivre la côte des Flandres jusqu’à Knokke-le-Zoute, où j’imaginais un tramway brinquebalant sur une digue bordée de villas biscornues […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 92.)

On peut considérer que les syntagmes « m’avait préparé » et « donné envie » appartiennent à la même relative, ou considérer que « donné envie » appartient à une deuxième relative, qui constitue une sorte de déviation par rapport à la première ; l’adverbe sinon est là pour indiquer que le narrateur revient sur ce qu’il a dit. Le second verbe a non seulement le même sujet que le premier verbe (ce sujet étant : « le grand poème de Franck Venaille »), mais aussi le même auxiliaire et le même complément d’attribution (« m’avait »).

Malheureusement, si le verbe « avait préparé » et le pronom relatif auquel font clairement partie de la même structure (auquel étant le complément d’objet indirect d’« avait préparé », et me étant son complément d’attribution), le deuxième verbe, « (avait) donné », et le complément de celui-ci, « envie de descendre », sont tout à fait déconnectés d’auquel. Or la structure des deux propositions aurait dû être identique. Ayant un sujet et un complément d’attribution sous-entendus, qu’elle emprunte à la première relative, la deuxième relative devait aussi avoir en commun avec elle le pronom relatif.

Précisons que, dans ce contexte, le mot sinon (conjonction ? adverbe ?) est un simple synonyme de « pour ne pas dire ». Il n’exempte pas le second syntagme verbal de l’obligation d’appartenir à la structure introduite par auquel.

Par conséquent, une correction s’impose : « Un voyage auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, à moins qu’il ne m’eût donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers » (« m’eût donné », plutôt que « m’ait donné », car la rêverie du narrateur est située dans le passé ; moins est répété, ce qui n’a pas grande importance).

 

« C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser et dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux où étaient allées s’échouer tant d’autres figures, depuis que je savais que je ne reverrais plus Alix. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 119.)

Le pronom relatif que (fonctionnant en corrélation avec le présentatif « C’est ») a pour antécédent le nom Maria Luisa. Il se trouve que la préposition à, exigée par la construction du verbe penser, se trouve placée avant l’antécédent du relatif que.

Or la phrase comporte un deuxième pronom relatif, le pronom dont, et celui-ci est coordonné au pronom que. Tous les deux ont bien le même antécédent (toujours le nom Maria Luisa), mais la coordination des deux propositions relatives entraîne une incorrection, puisque la préposition à reste liée au nom Maria Luisa, situé dans le groupe nominal placé en tête de la phrase (ce procédé de mise en relief d’un élément constitutif de la phrase est appelé extraction par Riegel, Pellat et Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, p. 430-432 ; PUF, collection Quadrige, édition de 2003).

Pour éviter la séquence « c’est à Maria Luisa dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux… », qui est agrammaticale, il faudrait répéter le présentatif c’est et écrire : « C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser, c’est elle dont j’ai laissé le visage remonter… »

 

Je dois avouer que l’enchantement que cherche à exercer tout écrivain ne fait effet sur moi que si je ne suis pas tenté d’examiner de trop près sa syntaxe.

Avais-je donc rêvé la prose splendide du Goût des femmes laides ou de Ma vie parmi les ombres, ou encore celle de L’opprobre ?

 

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 20:46

L’extrait qui va être cité, si nous laissons de côté le contenu de la parenthèse qui y est ouverte et refermée, contient au moins deux subordonnées relatives. On les identifie aisément. Elles ont chacune leur antécédent et la deuxième est emboîtée dans la première. Par contre, le passage contient un autre élément enchâssé. À quoi se raccorde cet élément ?

« Cette Élodie (c’était du moins le nom sous lequel elle se présentait […]), cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, et donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit, ayant dîné avec un type qui l’avait laissée choir au dessert […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, Gallimard, 2011, collection NRF, p. 77.) À quelle partie de la phrase le syntagme « sans le sou » est-il coordonné ?

Nous constatons qu’il ne saurait être coordonné à la proposition relative la plus proche, c’est-à-dire : « dont elle avait été licenciée », parce qu’on ne voit pas comment le pronom relatif dont pourrait être sous-entendu en tête du syntagme « sans le sou ». Ce n’est pas non plus à la relative précédente qu’est coordonné notre syntagme. En effet, il se fonde sur l’ellipse d’une des formes du verbe être, mais si nous essayons d’y sous-entendre aussi le pronom qui, en proposant de lire : « et qui était donc sans le sou », nous ne pourrons empêcher cette relative supplémentaire de se lier grammaticalement à l’antécédent cabinet dentaire, alors que pour le sens elle se relie au mot réceptionniste. Mais, de toute façon, si nous tirions le qui de la proposition « qui travaillait… », d’où tirerions-nous le verbe « était » ? L’ellipse serait très peu grammaticale.

Faut-il coordonner « sans le sou » avec « une réceptionniste » ? Si nous débarrassions la phrase de toutes les subordonnées qui sont venues séparer ces deux éléments, nous lirions ceci : Élodie se donnait pour une réceptionniste « et (donc) pour sans le sou », sans rien même pour passer la nuit, etc. Se donner pour s’analyse ici comme un verbe d’état ou, plus exactement, comme un verbe attributif ; « sans le sou » serait donc un attribut du sujet. La formulation que je viens de proposer me paraît déjà être à la lisière de l’incorrection. Quant à la phrase d’origine, acceptera-t-on de considérer qu’elle repose sur cette construction-là ? L’attribut ne peut normalement être identifié comme tel que s’il suit le verbe d’assez près.

Pour améliorer la construction de ce passage, il serait possible de remplacer « et donc sans le sou » par : « étant donc sans le sou ». Certes, on se retrouve alors face à deux participes présents successifs : « étant…, ayant dîné… ». La construction se révèle imparfaite, puisque le second n’est pas placé sur le même plan que le premier. La véritable solution consisterait à ajouter quelque chose, en écrivant : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, ce pour quoi elle était sans le sou, sans rien même pour passer la nuit » ; ou, tout bonnement, à couper cette longue phrase en deux, en y mettant un point ou un double point : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée : elle était donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit »…

Il est tentant de faire proliférer les subordonnées, notamment les subordonnées relatives, et d’écrire des phrases qui déjouent la linéarité de l’événement et nous donnent l’illusion d’échapper au temps chronométrique. Les écrivains de la modernité rêvent d’ôter au lecteur la faculté de s’orienter parmi les floraisons incessantes des propositions subordonnées et parmi les ramifications qu’elles dessinent.

Mais ils ne devraient pas laisser le lecteur douter de la solidité de la structure – de la structure syntaxique – sur laquelle tout repose. Il est facile de donner le tournis au lecteur en faussant la syntaxe. Ce qui est moins facile, ce qui est plus beau, c’est de brouiller ses perceptions et de lui faire perdre ses repères spatiaux ou temporels sans altérer la syntaxe.

 

Françoise raconte à une jeune Libanaise certains épisodes de la vie de son frère (d’adoption) Pascal Bugeaud :

« [Mon frère tâchait] maintenant d’être instituteur, et pourquoi pas Pascal Bugeaud, écrivain, avait-il dit [il = Pascal Bugeaud] à Mathilde, ce soir-là, comme pour rétablir entre elle et lui la juste distance de la littérature, celle-ci demeurât-elle un songe, surtout quand Mathilde lui demanda de lui lire quelque chose et à qui mon frère répondit qu’il n’avait rien à montrer, pour le moment. » (La fiancée libanaise, p. 115.)

Le choix d’une subordonnée relative, en lieu et place d’une subordonnée complétive, se révèle ici particulièrement malheureux. Il aurait été tellement plus simple d’écrire : « et que mon frère lui répondit qu’il n’avait rien à montrer » !

 

Comme l’ont montré les exemples précédents, l’auteur ferait bien de ne pas multiplier inconsidérément les subordonnées relatives.

« Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais à quoi Mathilde se refusait, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens, et de terrible façon, entre Ravensbrück et l’Algérie, et que ses cauchemars concentrationnaires ne l’abandonnaient pas, trente ans après, disait-elle en allumant une de ses sempiternelles cigarettes brunes avec un beau briquet en vermeil patiné. » (La fiancée libanaise, p. 133.)

Quel est l’antécédent de la locution à quoi ?

La dénommée Mathilde se refuse-t-elle à la guerre du Liban ? Certainement pas. En vérité, Mathilde se refuse (ou se refuserait) à écouter Pascal Bugeaud s’il se mettait à évoquer la guerre du Liban. Il ne fallait donc pas mettre sur le même plan une relative introduite par qui et une autre introduite par à quoi. La solution pourrait être d’écrire : « Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais Mathilde se refusait à écouter ce récit, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens », etc.

Quel étrange usage de la subordination ! Dans toutes ces phrases, on dirait que la prolifération des propositions subordonnées, celle des subordonnées relatives en particulier, sert à produire une illusion de syntaxe.

 

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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 15:07

J’ai déjà évoqué les pièges qu’il convient d’éviter lorsqu’on fait s’emboîter plusieurs subordonnées relatives ou qu’on les coordonne.

Mais plus généralement, dans une phrase comportant une ou plusieurs propositions relatives, si une conjonction de coordination est employée de manière intempestive, ou si quelque chose manque à la symétrie des éléments qu’elle coordonne, il en naîtra toujours de la confusion.

« Et me voilà de nouveau seul. Je vieillis, beau verbe aux teintes d’anciens émaux limousins, et qui me rappelle qu’un jour, beaucoup plus tôt que je ne l’imagine, je reposerai dans la terre de Siom, à côté de ma mère qui vient de mourir, à Lausanne, sous les yeux de personne, comme elle disait, et comme elle a toujours vécu. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, Gallimard, 2011, collection NRF, p. 13.)

À la première lecture, je suis incapable de deviner quel est l’antécédent du premier qui. Serait-ce le nom verbe ? Millet coordonne-t-il ensemble le complément « aux teintes de… » et une subordonnée relative ?

Si le mot « verbe » (apposé au mot « vieillis ») est bien l’antécédent du relatif, le et ne crée pas d’incorrection mais il est superflu. « Je vieillis, beau verbe aux teintes d’anciens émaux limousins, qui me rappelle… » Le mot sur lequel porte le commentaire du narrateur pourrait être mis en italique.

 

La longue phrase qu’on va lire s’achève sur une obscurité, à cause d’une conjonction de coordination hâtivement placée devant un pronom relatif :

« La médecine, Mathilde s’y était résolue pour être non pas libre (“On ne l’est jamais vraiment, mon petit Meaulnes, vous devez commencer à le savoir !”) mais pour ne pas épouser un des hommes auxquels ses parents songeaient pour elle, devenue l’unique héritière depuis que son frère avait trouvé la mort dans ce qu’on a appelé la Drôle de Guerre et qui n’avait de drôle que l’ironie dont le sort frappe certains pays, surtout quand l’héritier mâle meurt non pas au combat mais dans la déroute de l’armée française, soit dans une forme de honte, et que la fille décide non pas de reprendre un jour l’affaire familiale mais d’entreprendre des études de médecine, et non pas à Paris, mais à l’autre bout de la France, à Montpellier, je crois, où elle fut arrêtée en 1944, puis déportée à Ravensbrück, à peine âgée de dix-neuf ans, et où elle resterait une année. » (La fiancée libanaise, p. 118-119.)

L’ajout de la conjonction et devant le dernier fait se placer sur le même plan ces deux subordonnées relatives : « où elle fut arrêtée en 1944 », « où elle resterait une année ». Or le premier a pour antécédent Montpellier et le second a pour antécédent Ravensbrück.

Mais la phrase comporte une autre faute, car avec quel mot subordonnant peut donc être construit le verbe « (fut) déportée » ? Les mots que la logique permet de sous-entendre n’apportent pas le sens attendu : « puis où elle fut déportée à Ravensbrück ». Il y a une contradiction entre « où » et « à Ravensbrück ». Le seul moyen de remettre d’aplomb ce passage est d’y incorporer la locution d’où, en écrivant : « d’où elle fut déportée à Ravensbrück ». Notons qu’il devient alors maladroit d’y maintenir l’adverbe puis.

Pour tout corriger, je propose de récrire ainsi le passage complet : « […] d’entreprendre des études de médecine, et non pas à Paris, mais à l’autre bout de la France, à Montpellier, je crois, où elle fut arrêtée en 1944, d’où elle fut ensuite déportée à Ravensbrück, à peine âgée de dix-neuf ans, Ravensbrück où elle resterait une année. » La répétition du bon antécédent est imposée par la syntaxe, à moins que l’écrivain ne consente à couper la phrase en deux (ce qui aurait l’avantage d’amener une rupture momentanée du rythme dans le déploiement de cette prose ondoyante) : « […] d’où elle fut ensuite déportée à Ravensbrück, à peine âgée de dix-neuf ans. Elle y resterait une année. » Barrer le cours de ce fleuve peut accroître la force de son flux.

 

Un contre-exemple pour conclure :

« Je vais vous raconter une histoire. […] Celle d’un journal de bande dessinée dédié aux imbéciles qui, contre vents et marées, en toute liberté, perdure depuis près de trente ans. » (Olivier Ka, « L’humour crétin du Psikopat », dans Beaux Arts magazine, hors-série, décembre 2011 : Humour & BD ; p. 28.)

Ici, en revanche, il serait bon d’ajouter un et devant le pronom relatif ! Dans l’idée de l’auteur, la relative se situe sur le même plan que l’adjectif « dédié ». L’antécédent du qui devrait être « un journal », et certainement pas le mot imbéciles.

 

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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 01:57

À Roland, l’aîné des frères Bakroot, sont régulièrement offerts des livres dont la splendeur fascine le narrateur des Vies minuscules. Il y a d’abord eu un Michelet illustré de gravures en noir et blanc. Puis un recueil de nouvelles de Kipling : « C’était une édition magnifique, illustrée celle-ci aussi, non pas de grisailles épiques à la façon des émules de Gustave Doré qui enténébraient le Michelet, mais d’aquarelles délicates, fouillées comme des temples barbares […]. » (Pierre Michon, « Vies des frères Bakroot », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; Folio, p. 115.)

Bien que la page entière soit d’une grande perfection stylistique, bien qu’elle soit puissamment poétique, il y a quelque chose de bancal dans la construction du passage que j’ai cité. Le pronom relatif qui a-t-il vraiment un antécédent ? Ce pourrait être le nom émules, si seulement celui-ci désignait des dessins au lieu de désigner des dessinateurs. Ce ne sont pas les émules qui enténèbrent, ce sont les grisailles (illustrations tout en tons gris).

Écrire alors : « illustrée celle-ci aussi, non pas de ces grisailles épiques faites par des émules de Gustave Doré, qui enténébraient le Michelet » ; ou bien : « non pas de ces grisailles épiques faites à la façon de Gustave Doré, qui enténébraient le Michelet » (le relatif qui a alors clairement pour antécédent le mot grisailles ; de plus, émules cesse de faire pléonasme avec « à la façon »). Ou encore, pour conserver la forme réduite de l’article indéfini (fusionnant avec la préposition de) : « non pas de grisailles épiques à la façon de celles des émules de Gustave Doré qui enténébraient le Michelet » (ce tour permet de conserver la locution « à la façon », tout en donnant au qui un nouvel antécédent : le pronom celles). Plus lourd : « non pas de grisailles épiques semblables à celles des émules de Gustave Doré qui enténébraient le Michelet ».

 

Employer correctement les pronoms relatifs dits composés devient pour nous une tâche redoutable, tant nous sommes assaillis d’énoncés où ils apparaissent sous une forme incongrue.

Pour aider son ami Larry Bash à mener une enquête, le jeune Dennis Watts, rédacteur en chef de Links, le journal de leur lycée, rend visite à l’imprimeur de l’Atlanta Institution, qui est également chargé de la composition typographique du journal lycéen. Voici les paroles que Dennis Watts adresse, pour le saluer, au prote de l’Atlanta Institution :

« Monsieur Shaw, […] je voudrais d’abord vous remercier de la gentillesse et du talent avec lequel vous composez toujours notre journal Links. » (Lieutenant X [alias Vladimir Volkoff], Comment j’ai capturé un fantôme, dixième aventure de Larry J. Bash, éditions Hachette, collection Bibliothèque verte, 1984, p. 131.) De la gentillesse et du talent avec lesquels vous composez…

Normalement, le pronom relatif lequel est une forme qui ne vaut que pour le masculin singulier. Mais nos contemporains ont tendance à étendre son emploi, en le mettant au masculin singulier alors que son antécédent est un nom féminin ou un nom au pluriel :

« Il y a des choses que vous dites, avec lequel on ne peut être d’accord… »

« C’est la raison pour lequel… »

« Il y a des principes sur lequel on ne peut pas transiger. »

De plus, on a maintenant l’air de croire qu’il existe un mot qui s’écrirait « auquelle » (il remplace à laquelle) :

« … il y a une sorte de pression idéologique auquel [auquelle ?] on a le sentiment que l’enseignement de l’histoire obéit, ou en tout cas auquel [auquelle ?] il ne résiste pas vraiment. » (Ces mots sont d’Alain Finkielkraut, s’exprimant dans son émission Répliques du 24 septembre 2011, « Quelle histoire enseigner à nos enfants ? », diffusée sur les ondes de France Culture.)

Une psychanalyste interviewée par Alain Finkielkraut en 2009, également dans Répliques, a improvisé les propos suivants : « En fait, j’avais pensé au départ appeler ce livre Attachements, parce que c’était plutôt toutes les sortes d’attachement dont je voulais parler, et aussi de… de cette re… de cette pénombre dans lequel se trouve l’analyste très souvent, qui me semble être souvent la plus fertile, à savoir quand il ne sait pas, quand il est bousculé dans sa propre vie, ses propres affects, quand il est dans cette espèce de nuit à partir duquel il répond lui aussi à ce qui est dit sur le divan par son patient. »

On favorise ainsi, par négligence ou par mimétisme, l’effacement de la différence entre le masculin et le féminin, donc l’anglicisation du français.

 

Le tour « quelque chose auquel » (« C’est quelque chose auquel on n’est pas habitué… ») n’est pas très correct. Il est mieux d’écrire et de dire : quelque chose à quoi. La locution pronominale quelque chose n’appartient ni au genre féminin ni au genre masculin.

Houellebecq semble ignorer ce détail : « À quoi comparer Dieu ? […] À quelque chose de toute façon dans lequel l’esprit puisse devenir possible, parce que le corps est saturé de contentement et de plaisir, et que toute inquiétude est abolie. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 157-158.) À quelque chose de toute façon dans quoi

 

Comme cet outil grammatical possède des formes fléchies, les risques d’erreur sont multipliés. On devrait faire particulièrement attention lorsqu’on rédige un texte destiné à être lu par des milliers de téléspectateurs, surtout s’il fait partie d’un film réalisé par un écrivain : 

« Nous tenons à remercier : / Frank CHAMPOU, / pour son hospitalité et sa grande disponibilité, / sans lesquels ce film n’aurait pas été possible » (extrait du générique final du court-métrage La rivière, de Michel Houellebecq ; coproduction : Canal +, Son et Lumière ; diffusé sur Canal + en 2001, dans la série « L’érotisme vu par… »). Le pronom lesquels ne peut avoir pour antécédents que les noms hospitalité et disponibilité !

L’extrait suivant n’a pas été relu avec assez d’attention avant d’être envoyé à l’imprimeur. On y reconnaîtra l’une des évocations de la Loire qui interrompent de temps en temps l’action de L’ange et le réservoir de liquide à freins : « La Loire est franche, mais farouche ; sous ses allures excessivement polies, son orgueil est infini. Elle aime qu’on l’aime – mais seulement d’amour. Il faut lui faire la cour. Se donner le mal de la contempler, de mesurer avec des baguettes ses pas sur le sable, d’ausculter le moindre remous de ses eaux par lesquels elle signale les tourbillons fatals, où, mante religieuse, elle ne manquera pas d’engloutir ses vaniteux petits sauteurs du dimanche qu’elle charriera jusqu’à la mer avec les rats et les chats crevés. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 112.)

D’une part, ajouter une virgule entre « dimanche » et « qu’elle » ne serait pas du luxe. D’autre part, je pense que l’auteur a plutôt voulu dire ceci : « d’ausculter les moindres remous de ses eaux, par lesquels… ».

 

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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 04:49

Du reste, Richard Millet n’est pas seul à recourir à une construction qui fait « loucher » le lecteur.

Dans La carte et le territoire, qui n’est pas le mieux écrit des livres de Houellebecq, une journaliste d’Art Press s’entretient avec le peintre-photographe-vidéaste Jed Martin, vers le milieu des années 2050 (ou 2060, la chronologie, dans les derniers chapitres du roman, n’étant plus très claire) : « Une interview remarquable, où la jeune journaliste “s’effaçait derrière son sujet, comme le commenta sèchement Le Monde, qui crevait de jalousie d’avoir manqué cette exclusivité, et qui lui valut d’être nommée quelques mois plus tard rédactrice en chef adjointe de son magazine le jour, précisément, où fut annoncée la mort de Jed Martin. » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 407.)

Il est fâcheux d’avoir mis « commenta » dans l’incise destinée à indiquer la source des propos cités par l’auteur-narrateur, car ce verbe est purement redondant par rapport au résumé de l’interview qui vient d’être fait (« comme l’écrivit sèchement le – ou la – critique d’art du Monde » aurait fait une formulation plus naturelle et plus élégante). Mais surtout, quel est l’antécédent du second qui ? Pas le même que celui du premier, en tout cas…

 

Pierre Michon lui-même, dans les années 1980, nous avait ainsi brouillé la vue, en nous forçant à chercher l’antécédent d’un pronom relatif ailleurs qu’à l’endroit où nous croyions l’avoir laissé…

Le narrateur de Vies minuscules vient de faire le portrait d’un professeur de latin qui avait l’allure ridicule d’un vieux castrat. Chahuté par toutes ses classes, il était surnommé Achille : « Achille devint plus tard le correspondant de Roland [= l’aîné des deux frères Bakroot], c’est-à-dire qu’il venait le chercher au lycée les jeudis et dimanches vers deux heures et que l’enfant passait l’après-midi avec lui, dans son foyer sans enfant, près de sa femme que je n’ai jamais vue, mais dont je crois deviner ce qu’elle était, pâtissière et patiente, soutien sans faille d’un homme ridicule dont la disgrâce l’atteignait et que jadis sans doute elle lui avait amèrement reprochée en secret, mais qui, avec l’âge dont le ridicule égalitaire atteint chacun, s’était muée en une compassion souriante pour toutes choses et une gaieté, oui, cette gaieté un peu folle de s’être si souvent vue battue en brèche, qu’on voit aux nonnes antiques et aux vieilles poivrotes. » (Pierre Michon, « Vies des frères Bakroot », dans Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984 ; Folio, p. 110.)

Les deux pronoms relatifs coordonnés, dont et que, devraient avoir le même antécédent, mais ce n’est pas du tout le cas ici. Qu’avait voulu dire Michon ? Probablement ceci : la femme de notre Achille creusois était le « soutien sans faille d’un homme ridicule dont la disgrâce l’atteignait – disgrâce que jadis sans doute elle lui avait amèrement reprochée en secret ».

Puis surgit un troisième pronom relatif – le pronom qui –, et celui-là, on se demande quel nom peut bien lui servir d’antécédent…

 

Désiré Lognon, inspecteur des Renseignements généraux, familièrement surnommé Grandes Oreilles par les membres du Club des Incorrigibles Optimistes, vient régulièrement surveiller les activités de ces Russes exilés joueurs d’échecs, qui se réunissent dans l’arrière-salle d’un restaurant de Paris : « Il fit demi-tour et s’éloigna de son pas de chat vers la table voisine où Vladimir et Tomasz jouaient et ne se rendirent pas compte qu’il les kibitzait. » (Le club des Incorrigibles Optimistes, p. 338.) Assister en kibitz à une partie déchecs, ou « kibitzer » une partie déchecs (ou encore kibitzer les joueurs qui disputent cette partie), cest la suivre en simple spectateur, sans parler ni intervenir.

Nous retrouvons ici deux relatives coordonnées : « où Vladimir et Tomasz jouaient » ; « ne se rendirent pas compte qu’il les kibitzait ». Or, si lon rétablit dans la deuxième le pronom subordonnant et le sujet qui sont actuellement sous-entendus, obtenons-nous vraiment une proposition relative ? Le résultat est pour le moins étrange : « où ils ne se rendirent pas compte qu’il les kibitzait » ; en outre, les verbes coordonnés sont à des temps différents, alors quils figurent dans des propositions placées sur le même plan : ce n’est pas recommandé.

Plutôt que de coordonner les relatives, il faudrait les faire s’emboîter : « Il […] s’éloigna de son pas de chat vers la table voisine où jouaient Vladimir et Tomasz, qui ne se rendirent pas compte qu’il les kibitzait. »

 

Voici un autre extrait de Vies minuscules. Il comporte un passage qui ne peut pas s’analyser autrement que comme la succession de deux propositions relatives, coordonnées par et :

« [Marianne] vint une autre fois à Mourioux, et ce fut la dernière. J’étais alors au comble de la disgrâce ; des barbituriques pris à longueur de jour s’ajoutaient à l’alcool ; vitreux, je chancelais dès le matin et avais à peine la force encore de balbutier pour la millième fois mes poèmes fétiches ou, bavochant, des Abracadabras joyciens que les anges entendaient en riant aux éclats et, invisibles, m’abandonnaient à mes limbes ; dans l’absence de l’Écrit, je ne voulais plus vivre, ou seulement gavé, somnolent et niais […]. » (Pierre Michon, « Vie de Georges Bandy », dans Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 170-171.)

Le pronom relatif que a pour antécédent « des Abracadabras joyciens ». Au verbe « entendaient » est coordonné un autre verbe, « abandonnaient », et celui-ci ne peut appartenir qu’à une deuxième proposition relative, dont le pronom subordonnant, sous-entendu, est nécessairement identique à celui de la relative précédente. Pareillement sous-entendu, le sujet d’« abandonnaient » ne peut être que « les anges ».

Évidemment, ça ne va pas. Si l’on essaie de faire apparaître le contenu implicite de la deuxième proposition relative, on se trouve confronté à ceci : les anges « m’abandonnaient des Abracadabras joyciens à mes limbes » !

Des mots ont-ils disparu entre le stade du manuscrit et celui des épreuves ? En tous cas, pour que sa phrase devienne grammaticale et claire, l’écrivain devrait y changer quelque chose : « [J’]avais à peine la force encore de balbutier […] des Abracadabras joyciens que les anges entendaient en riant aux éclats – eux qui, invisibles, m’abandonnaient à mes limbes » (la seconde relative serait alors incluse dans la première, et non plus vaguement coordonnée à celle-ci). Ou bien il faudrait couper la phrase en deux : « … des Abracadabras joyciens que les anges entendaient en riant aux éclats. Invisibles, les anges m’abandonnaient à mes limbes ».

 

La phrase la plus compliquée, celle où s’entrelacent les idées et les images, l’écrivain s’efforce de la tendre comme une corde suspendue et d’y faire danser le lecteur, si possible en le préservant des faux pas. Il s’agit pour lui, grâce à sa science des constructions, de faire penser le lecteur, de le faire rêver, de le fasciner, et non de l’égarer sur de fausses pistes ni de le faire trébucher inutilement. C’est à l’écrivain d’être grammairien pour deux, – pas au lecteur.

 

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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 04:46

Il est permis de coordonner une subordonnée relative avec un adjectif qualificatif (C’est un élu compétent et qui a fait ses preuves), avec un participe présent ou passé (Plusieurs brevets détenus par l’entreprise X et dont la validité a été reconnue sur le sol américain…), voire avec un nom (Tous étaient des hommes, et qui savaient supporter la fatigue – il y a peut-être là une ellipse) ; Pascal est allé jusqu’à coordonner une relative et un adjectif en plaçant celui-ci en seconde position : « Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guéris d’un mal dont vous voulez guérir » (fragment Infini-Rien, ou Argument du pari). Bref, il est permis de coordonner une subordonnée relative avec la plupart des éléments ou des locutions pouvant exercer la fonction d’épithète ou d’attribut, voire de complément du nom (un enfant en pleurs et qui refuse d’avancer…).

Certes, dans la majorité des cas, on coordonne une proposition relative avec une autre proposition relative, et les deux pronoms relatifs ont le même antécédent. C’est logique.

Logique, mais de moins en moins su. Il est devenu nécessaire de le redire : Mesdames, Messieurs, jeunes gens, jeunes filles, si vous voulez coordonner deux propositions subordonnées relatives, veillez à ce que leurs pronoms relatifs aient bien le même antécédent !

 

« Je pourrirai à l’ombre des grands hêtres et des sapins, moi qui, enfant, dans la pente du pré Saint-Martin qui longe le cimetière et je gardais les vaches, aimais tant observer, jour après jour, la décomposition d’insectes […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, éditions Gallimard, 2011, collection NRF, p. 13.) La construction est correcte, puisque nous pouvons considérer que les pronoms relatifs qui et renvoient tous deux au syntagme « la pente du pré Saint-Martin » (c’est donc tout le pré Saint-Martin qui est en pente, qui forme cette pente dont il est question). Si la conjonction et manquait, le narrateur serait en train de nous dire qu’il gardait les vaches dans un cimetière.

La conjonction de coordination n’est pas nécessairement et. Ce peut être un mais, comme dans cette phrase tirée de « Vie d’Antoine Peluchet » (le père Peluchet imagine que son fils disparu mène une existence prospère en Amérique) : « [I]l vivait en bourgeois d’un petit métier, dans un pavillon de planches à l’orée du désert avec une femme qu’on prenait pour son épouse légitime, qui allait à la messe en gants blancs dans l’église baptiste, mais qu’il avait gagnée aux dés dans un bordel de Galveston ou de Baton Rouge. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 55-56.) Il n’y a là aucune incorrection et pas la moindre ambiguïté.

 

Ce n’est pas toujours le cas.

Dans La fiancée libanaise, de Richard Millet, la sœur du narrateur a introduit au salon une jeune visiteuse : « [L]es deux femmes trouv[aient] à s’accorder sur mon dos, comme il se doit entre femmes, dès lors qu’elles n’entrent pas en concurrence, la visiteuse parce qu’elle était dépitée de ne pas trouver celui qu’elle avait fait tant de kilomètres pour rencontrer [sic], ma sœur parce qu’elle était heureuse de lui répondre que je suis un personnage impossible, comme tous les écrivains, même ceux qui semblent avoir renoncé à tout rôle social, sinon à la littérature, reprenant alors une phrase : “Tu n’es pas vivant ! Tu vis avec les morts !”, que j’avais entendue [sic] prononcer à tant de femmes blessées, et même à certains hommes, et qui en concluaient, les uns et les autres, que les écrivains n’ont pas tout à fait la même constitution que le commun des mortels, et qu’ils sont plus proches des idiots, des autistes ou des défunts que du reste de l’humanité. » (La fiancée libanaise, p. 19.)

Bien que coordonnés, les deux pronoms relatifs ont ici deux antécédents distincts. Il faudrait donc ôter la conjonction et, tout simplement. Bien sûr, il ne faudrait pas vouloir remplacer « et qui » par le pronom « lesquels », car le qui avait précisément été choisi parce qu’il pouvait renvoyer à la fois aux hommes et aux femmes précédemment évoqués (le syntagme « les uns et les autres » achève de dissiper les doutes que nous pourrions avoir eus sur ce point précis).

 

Pénétrant dans le hall de l’hôtel où il est descendu, le narrateur, Pascal Bugeaud, respire le parfum d’une femme inconnue de lui, une femme qui est accoudée au comptoir de la réception : « […] ; un parfum que je ne connaissais pas et qui n’avait rien de vulgaire, quoique rien de remarquable, et qui m’a fait regarder la femme non pas sur-le-champ (elle se trouvait bien trop près de moi et la dévisager m’aurait, comme à Leipzig, donné l’air d’un voyageur de commerce en quête de bonne fortune), mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, et que (ces marches) j’avais préférées à l’ascenseur afin de vérifier si le visage de l’inconnue s’accordait à son parfum : elle s’était alors tournée vers moi et me regardait comme si je n’étais pas tout à fait misérable, sans effronterie ni sourire, mais avec, je crois, de la curiosité […] » (La fiancée libanaise, p. 74). J’ai délibérément conservé à cet extrait les parenthèses et les incises que l’auteur y a glissées, à sa manière habituelle.

Pouvons-nous considérer que, dans ce passage, l’auteur a coordonné un participe (« menant ») et une subordonnée relative (« que j’avais préférées à l’ascenseur ») ?

Hélas non, car c’est l’escalier qui mène aux chambres. En réalité, Millet coordonne ici un complément du nom (« l’escalier menant aux chambres ») et une subordonnée relative.

Bizarrement, l’écrivain a tenu à faire du nom marches l’antécédent du relatif que, quand le mouvement naturel de la phrase, et les règles de la syntaxe courante, auraient dû conduire le lecteur à penser que cet antécédent était le nom escalier.

De toute façon, à ce stade de la phrase, nous avons déjà oublié de surveiller la syntaxe : nous aussi, nous contemplons cette femme du haut des marches, comme si un lent mouvement de caméra l’enfermait dans son cercle… L’auteur a eu raison de choisir les marches plutôt que l’escalier, en guise d’antécédent du pronom relatif : des marches, ça se monte vraiment une par une, un pas après l’autre.

Pour empêcher tout flottement, l’auteur aurait pu situer au bon endroit l’antécédent qu’il a choisi pour le relatif que, en répétant « marches » ailleurs que dans une parenthèse, en écrivant par exemple : « mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, – marches que j’avais préférées à l’ascenseur », etc.

La gaucherie et la lourdeur semblent assumées, puisque soulignées par l’ajout entre parenthèses de l’antécédent correct. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre la page, globalement remarquable, qui vient d’être citée, et ces autres passages du même roman où l’assemblage anarchique de deux relatives me paraît beaucoup moins volontaire.

 

La même gaucherie volontaire m’avait déjà frappé dans un passage comme celui-ci, extrait de La confession négative :

« Je me trouvais là, dans cette maison sépulcrale, au cœur d’une nuit agitée par le vent marin, devant une femme [= ma mère] endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant, et qui, ma mère, a tressailli quand je l’ai posée sur elle, moi qui aurais aussi bien pu la tuer, alors, pour l’amour qu’elle ne m’avait pas donné, oui, lui défoncer le crâne avec la nymphe de bronze posée sur une petite table ronde, près de la bouteille de calvados presque vide […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 355, et collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 341-342.)

La reprise entre virgules de l’antécédent correct de qui, au sein même de la proposition relative introduite par qui, remet la phrase sur les rails de la bonne syntaxe, en empêchant le lecteur de croire coordonnées ces deux relatives : « qu’elle avait lancée » et « qui a tressailli ». Quant à moi, je me serais appliqué à ne pas alourdir inutilement la phrase, quitte à recourir aux parenthèses : « … une femme endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant (elle a tressailli quand je l’ai posée sur elle), moi qui aurais aussi bien pu la tuer… ».

Assurément, Millet aime à rappeler dans la relative l’antécédent du pronom relatif. Dès qu’il en a l’occasion, il imprime cette construction dans la cire de ses phrases comme une marque de fabrique.

 

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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 03:18

« Igor devint taxi pour le compte de Victor qui avait une notion de l’honnêteté élastique et qui ne s’appliquait pas à ses clients, surtout les étrangers. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 164.) L’épisode se situe en 1954 ou en 1955. Victor Volodine, propriétaire d’un taxi, à Paris, ne se montre jamais très honnête envers ses clients, puisque tous les moyens lui sont bons pour prolonger la durée des trajets et pour garder ses clients à bord le plus longtemps possible, pendant que le compteur tourne, en les captivant par ses fabulations.

Aucun problème de préposition ici : on ne répète pas le à dans l’incidente (ou alors on répète aussi le pas : « surtout pas aux étrangers »). En revanche, nous nous trouvons devant un problème de construction : le lecteur, lisant « et qui », va spontanément coordonner les deux subordonnées relatives l’une à l’autre, alors que l’auteur voyait en la seconde une épithète, coordonnée en réalité à l’adjectif élastique. L’auteur aurait pu écarter le risque de mésinterprétation en remplaçant le premier qui par le pronom lequel (à faire précéder d’une virgule).

Mais quel est au juste l’antécédent du second qui ? C’est plutôt honnêteté que notion ; de sorte que nous ne pouvons pas considérer la proposition relative et l’adjectif qualificatif comme étant coordonnés. Il faudrait écrire : « Igor devint taxi pour le compte de Victor, qui avait une notion de l’honnêteté élastique honnêteté qui ne s’appliquait pas à ses clients ».

 

« Victor lui apprit les multiples astuces pour arrondir son mois qui lui avaient permis de se payer cette maison blanche dont il était si fier sur les hauteurs de L’Haÿ-les-Roses d’où il voyait Paris, la tour Eiffel et le Sacré-Cœur. » (Le club des Incorrigibles Optimistes, p. 164-165.)

Trois subordonnées relatives s’emboîtent l’une dans l’autre. Les deux premières sont déterminatives, la dernière est plutôt « explicative », ou alors coordonnée à la précédente – ce qui deviendrait plus évident par l’ajout d’une virgule.

Remarque : dans « les multiples astuces pour arrondir son mois qui lui avaient permis de se payer cette maison blanche », l’article défini les est mis en corrélation avec le relatif qui ; il constitue l’amorce de la relative déterminative. Cet article n’est donc pas corrélé avec le groupe infinitif prépositionnel « pour arrondir » (comme il peut l’être dans la langue familière : Je connais les trucs pour avoir moins froid). Si la phrase s’arrêtait après « son mois », c’est l’article indéfini qui devrait s’imposer : « Victor lui apprit de multiples astuces pour arrondir son mois ».

Cela dit, bien que la syntaxe y soit parfois relâchée, et que ses dialogues, censés avoir lieu dans les années 1950 et 1960, comportent quelques tournures un peu trop récentes, Le club des Incorrigibles Optimistes est un roman magnifique.

 

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 23:36

 

4.

Ni incorrect, ni lourd. Mais pourquoi ?

« Vaincue, elle n’était pas convaincue. Tout ce qu’il lui restait était la certitude d’avoir raison, seule face à tous les discours qu’elle entendait toute la sainte journée… » (Alix de Saint-André, Il n’y a pas de grandes personnes, éditions Gallimard, 2007 ; collection Folio, p. 319.)

 

Parfois, c’est une bonne bourde bien bête qui accapare toute notre attention :

« Il ne fut pas facile de se mettre à la place des nouveaux jeunes lecteurs du magazine pour tenter de trouver les meilleurs gadgets qu’ils leur plairaient de découvrir dans leur Pif-Gadget. » (Schnock : la revue des Vieux de 27 à 87 ans ; n° 1, mai 2011, publiée par La Tengo Éditions ; p. 108, dans l’article « J’ai fabriqué les derniers gadgets de Pif », par Philippe Baumet.)

 

5.

L’hésitation entre qui et qu’il se présente aussi en l’absence du démonstratif ce :

« JULIEN : […] Je prendrai le ton qui me plaira. » (Jean Anouilh, Colombe, premier acte, dans Théâtre, volume I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, p. 925.)

On dit généralement « quoi qu’il arrive », et il n’y a guère que Montherlant pour oser le « quoi qui arrive ». Néanmoins, toujours dans son article (bien que cette construction ne contienne pas le ce), J. Hanse donne pour parfaitement équivalentes l’une de l’autre les propositions « Quoi qu’il advienne » et « Quoi qui advienne ».

Quand le sujet réel d’un verbe comme arriver est du féminin, l’absurdité du détour par la tournure impersonnelle se révèle encore plus criante :

« [Jeanne Penderwick avait] la sensation qu’elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivée. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 239.)

Est-ce qu’on écrit : « la chose qu’il vous est arrivé », ou bien : « la chose qu’il vous est arrivée » ? N’y a-t-il pas dans cette phrase traduite par Florence Budon une grossière faute d’orthographe ? En effet, le sujet réel ne commande pas l’accord du verbe. Tentons de la corriger : « elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivé ».

On peut alors imaginer que la traductrice sous-entend l’infinitif du verbe précédent : « elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit (fût !) jamais arrivé de vivre ».

Pourvue de cet ajout, la phrase n’a plus rien à se reprocher, mais cette tournure nous fait faire un détour particulièrement inutile. Pourquoi réduire le verbe arriver à n’être qu’un impersonnel dont le sens est incomplet par lui-même ? Car il y est question d’un événement qui arrive, au plein sens du terme. Cet événement est sujet. Écrivons plutôt : « qui lui fût jamais arrivée ».

Malheureusement, si Jeanne Penderwick avait la sensation qu’elle « vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivé », sans que soit explicité l’infinitif prépositionnel « de vivre », c’est plus grave qu’un détour superflu. La traductrice n’a pas commis une insignifiante faute d’orthographe, car le phénomène d’hypercorrection aboutit en l’occurrence à une véritable faute de syntaxe.

Il existe donc des cas où l’impersonnel est inséparable de l’infinitif qui le complète, et où il n’est pas permis de sous-entendre cet infinitif. Peut-on savoir avec précision quels sont ces cas ? Cela doit dépendre du verbe. Avec il arrive, l’infinitif du verbe précédent doit être explicité. Mais revenons à la phrase de Marcel Aymé citée plus haut : « Ma vie et mon visage sont ceux que Dieu m’a donnés pour en faire ce qu’il me plaît. » Avec l’impersonnel il plaît, l’ellipse de l’infinitif s’effectue sans causer à la phrase le moindre dommage.

 

6. Autres subtilités :

A-t-on vraiment le choix entre « Arrive ce qui pourra » et « Arrive ce qu’il pourra » ? Dans le fameux article qui m’a servi de point de départ, Hanse juge les deux constructions aussi correctes l’une que l’autre. Pour ma part, je trouve que la deuxième est lourde et maladroite, et que le détour par le pronom il impersonnel ne s’y justifie pas du tout.

Pour saisir ce qui les distingue, nous ne pouvons pas invoquer la différence qui existe entre « Fais ce qui te plaît » et « Fais ce qu’il te plaît », puisque l’infinitif arriver est sous-entendu dans la subordonnée de l’une comme de l’autre : « Arrive ce qui pourra (arriver) », « Arrive ce qu’il pourra (arriver) ».

Or le syntagme « il peut » n’est pas un verbe impersonnel. Pouvoir n’est pas un verbe impersonnel mais un semi-auxiliaire. Dans « Arrive ce qu’il pourra », l’ellipse de l’infinitif « arriver » m’apparaît comme agrammaticale parce que le pronom il est moins le sujet de « pourra » que le sujet de l’impersonnel il arrive, mis à l’infinitif (le même phénomène se produit avec d’autres verbes : « il peut y avoir » = il y a + le semi-auxiliaire pouvoir). Si l’on tient à garder le pronom il, on doit aussi garder « arriver ».

Mais la phrase devient alors lourde et gauche : « Arrive ce qu’il pourra arriver », et chacun devrait lui préférer « Arrive ce qui pourra », phrase parfaitement grammaticale.

Joli raisonnement. Malheureusement pour moi, plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie française citent la phrase : « Il en arrivera ce qu’il pourra. » Mon analyse en perd-elle toute pertinence ? Je me tirerai de ce mauvais pas en invoquant l’archaïsme de cette construction et je persisterai à en refuser la généralisation.

Pour qu’un ce qui et un ce qu’il puissent éventuellement se révéler équivalents l’un de l’autre, il faut au moins que le pronom il soit le sujet d’un verbe impersonnel exprimé et non sous-entendu.

 

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 23:11

 

2.

Dans de très nombreux cas, on peut théoriquement employer les deux, mais un ce qu’il peut se révéler aussi inélégant qu’un lorsque l’on… Et je vois là une manifestation supplémentaire de notre irrépressible tendance à l’hypercorrection.

« C’est plutôt inattendu, ce Verlaine qui, dans ses Confessions, exprime le regret qu’on récite le benedicite en français. / – Mais qu’est-ce qu’il lui prend ! A-t-on idée ? S’occuper de ces bêtises ! » (André Blanchard, Autres directions : carnets 2006-2008 ; éditions du Dilettante, 2011, p. 167.)

Certains trouvent le ce qu’il plus joli, plus chic. Mais dirions-nous vraiment, dans le feu de la conversation : « Qu’est-ce qu’il te prend ? » Pourquoi cet il qui ne sert à rien et qui, comble d’absurdité, rend l’exclamation plus difficile à articuler ?

Voilà pourquoi les impersonnels qu’on trouve dans les extraits suivants me paraissent tous un peu étranges :

« Cette mimique un peu théâtrale [de Lili] m’irrita, et je dis sévèrement : / “Qu’est-ce qu’il te prend ? Tu deviens fou ? Qu’est-ce que c’est que nous avons oublié ?” » (Marcel Pagnol, Le château de ma mère, éditions de Fallois, 1958 ; collection Fortunio, p. 85.)

« Le petit Larousse, c’est ce qu’il reste quand on a tout oublié. » (Publicité entendue sur les ondes en 2010.)

Une jeune femme a disposé sur une table des fruits et des légumes qu’elle espère vendre aux passants : « Suzy a froncé les sourcils, elle a pris un air grave en regardant la table et puis son visage s’est soudain illuminé. / – Je sais ce qu’il manque ! / Elle a pris un autre carton de sous la table et a tracé, d’une belle écriture : “Commerce équitable”. Elle a placé le carton en évidence sur la table. Et alors là ! cohue ! folie ! coup de frein sur la chaussée ! […] Les touristes se garaient sur le bas-côté, se précipitaient sur la table, raflaient tout ! » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 168.)

 

3.

Arriver, se produire, se passer donnent lieu à bien des tentations.

« – Qu’est-ce qu’il vous arrive ? / – J’ai le mal de ventre ! » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 125.)

« – […] On est en France ! Il y a des lois, bordel de merde. J’ai le droit de savoir ce quil lui est arrivé. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 335.)

« Mais déjà le public l’applaudissait [= Alex] et le poussait vers la scène. La foule s’écarta et, avant même de comprendre [ou plutôt : qu’il eût compris] ce qu’il lui arrivait, il gravit [ou : avait déjà gravi] quelques marches. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Jeu de tueur, quatrième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2003 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 113.) La lecture de cette traduction suscite en moi de multiples interrogations, qui ne se limitent pas au problème du ce qu’il ; voir mes remarques entre crochets.

Le docteur Watson s’apprête à retrouver sa jeune épouse, Mary, qui rentre à Londres en train : « Je me devais de lui expliquer ce qu’il s’était produit durant son absence et l’informer que, à mon regret, il pourrait se passer un peu de temps avant que nous ne soyons réunis de façon durable. » (Michel Laporte traduisant Anthony Horowitz, La Maison de Soie, éditions Calmann-Lévy, 2011, p. 275.)

Cette traduction est agaçante de bout en bout : sans même parler du ce qu’il lourdement substitué à ce qui, choix qui eût été plus naturel, la préposition de est omise devant le second infinitif, un aberrant « à mon regret » remplace la formule usuelle, « à mon grand regret », et la locution avant que est suivie d’un ne superflu.

« Alors ramenez-nous en arrière et racontez-nous ce qu’il vous est arrivé de l’autre côté de l’Atlantique. » (La Maison de Soie, p. 29.) « En voyant ce qu’il se passait, James Devoy se désespéra […]. » (La Maison de Soie, p. 36.) « Trevelyan est venu en personne dans ma cellule m’informer de ce qu’il venait de se passer puis il est rentré chez lui chercher les quelques accessoires que je lui avais demandés et dont j’aurais besoin. » (La Maison de Soie, p. 284.) « [L’inspecteur Harriman] était tellement certain que je me trouvais dans le cercueil qu’il n’a même pas jeté un second coup d’œil à l’aide-soignant peu doué qui, apparemment, était responsable de ce qu’il s’était passé. » (La Maison de Soie, p. 285.) Nous nous imaginions être à la fin du XIXesiècle, mais ces passages nous ramènent au XXIe plus brutalement que des anachronismes !

Le remplacement de ce qui par ce qu’il devient un automatisme. Pourtant, « Qu’est-ce qu’il se passe ? » est beaucoup moins facile à prononcer que la formule habituelle, « Qu’est-ce qui se passe ? ». En général, je trouve la substitution pénible :

« – […] Ce n’est pas en écoutant les commentaires de la télé que tu comprendras ce qu’il se passe. » (Benjamin et Julien Guérif, Le petit sommeil, éditions Syros, collection Rat noir, 2011, p. 81.) « Ça va me retomber dessus, je serai viré de mon stage et je n’ose même pas imaginer ce qu’il va se passer au bahut. » (Le petit sommeil, p. 106.)

« Dans ce collège, lieu de formation, d’apprentissage, les personnages de Fabrice Melquiot – comme ceux que Rémi Brossard tente de mettre au monde, sont en devenir. Mais quel est leur avenir dans un lieu de latence, d’attente, de perte ? Days of nothing nous parle de ce qu’il se passe aujourd’hui en France. » (Présentation, faite par l’éditeur, de la pièce Days of nothing de Fabrice Melquiot ; l’Arche éditeur, 2012, p. 3.) L’omission du second tiret, bizarrement remplacé par une virgule, rend ce passage confus à la première lecture.

 

Me paraît excessive la préférence que témoignent nos contemporains en faveur du ce qu’il en toutes circonstances. Dans plusieurs des passages qui ont été cités, le pronom il renvoyant à un être humain alterne avec le pronom il de telle ou telle tournure impersonnelle. Difficile de faire plus inélégant que cette succession de pronoms qui rendent le même son mais changent de statut grammatical.

Quand il n’y a pas d’infinitif à sous-entendre, quand il n’y a aucune raison d’employer le pronom impersonnel, évitons-le dans l’écrit comme nous l’évitons spontanément à l’oral.

 

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