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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 00:44

Se répand un pluriel intempestif, une sorte de pluriel anglais.

« La plupart des gens qui avaient demandé à venir là étaient effectivement dans un triste état […]. Lorsque je les croisais dans les couloirs j’étais frappé par leur visage crispé, affolé ; ils paraissaient littéralement minés par la peur. Et cette peur, me disais-je, ne cesserait qu’avec leurs vies. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 332.) Comme si chacun avait plusieurs vies à vivre… Pourtant, l’auteur ne s’était pas trompé en parlant du « visage crispé » ou « affolé », au singulier, que montraient ces hommes et ces femmes, tous rescapés d’un attentat à la bombe.

« Ces relations amoureuses se déroulèrent suivant un schéma relativement immuable. Elles prenaient naissance en début d’année universitaire à l’occasion d’un TD, d’un échange de notes de cours, enfin d’une de ces multiples occasions de socialisation, si fréquentes dans la vie de l’étudiant […]. À l’issue des vacances d’été, au début donc de la nouvelle année universitaire, la relation prenait fin, presque toujours à l’initiative des filles. » (Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 19.) Passons sur la manie consistant à vouloir placer l’adverbe relativement à côté des adjectifs qui sont le moins compatibles avec lui… Cet extrait est gâté par une autre contradiction, celle que suscite le rapprochement entre « presque toujours » et « des filles » (c’est-à-dire : de toutes les filles).

Je suggère la correction suivante : « presque toujours à l’initiative de la fille ». Autrement dit : la plupart des filles avec lesquelles le narrateur a entretenu une liaison ont pris l’initiative de la rupture, mais parfois c’est le narrateur qui rompait le premier.

« Chaque année, la maquerelle [Tatiana Mechenko] déniche des beautés. […] Autrefois l’URSS était un laboratoire idéologique ; aujourd’hui, l’ancien empire est un vivier sexuel. La Mechenko fait miroiter des avenirs de danseuses à des déesses de province qui se retrouvent encagées dans les sous-sols du Tamerlan ou dans les bars de Tachkent. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le bug », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 76.) Mettons avenir au singulier, laissons danseuses au pluriel. Écrivons que la maquerelle fait miroiter « un avenir de danseuses » aux jeunes femmes qu’elle recrute, et l’on obtient une phrase qui dit ce qu’elle veut dire avec toute la précision nécessaire, sans la moindre lourdeur de syntaxe.

Le docteur Manhattan est un surhomme à la peau bleue, qui s’avère être omnipotent, omniscient et immortel. On le voit disperser une émeute de la manière la plus radicale. Ayant annoncé aux manifestant qu’ils vont « regagner leur domicile », le docteur Manhattan les dématérialise tous en un instant. L’ellipse rend la scène presque comique, puisque la dernière vignette de la séquence montre une rue et un trottoir vidés de la foule qui s’y pressait, et jonchés seulement de quelques pancartes, auparavant brandies par des manifestants. Un encadré s’affiche à l’intérieur de ce plan large, pour nous révéler ce que pense alors le docteur Manhattan : « Le lendemain je lis dans le journal que deux personnes ont eu des crises cardiaques en se trouvant soudain chez elles. Une émeute aurait fait plus de victimes, j’en suis sûr. » (Jean-Patrick Manchette traduisant un texte d’Alan Moore, dans Watchmen : les Gardiens, par Alan Moore et Dave Gibbons ; tome 2 : Dr Manhattan ; planche 22 du second épisode ; éditions Zenda, 1987.) Une crise cardiaque par victime aurait suffi.

En 1979, l’Arabie Saoudite est victime d’une attaque de rebelles fondamentalistes ; ceux-ci « ont pris d’assaut les lieux saints de La Mecque et retiennent des pèlerins en otages [sic]. Plusieurs contre-offensives menées par les forces saoudiennes se sont soldées par des échecs, au prix de milliers de victimes. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 74.) Il n’y a qu’un échec à la fois, donc il faut dire : « Plusieurs contre-offensives… se sont soldées par un échec ». D’autre part, en otage est une expression invariable.

« Les surréalistes sont régulièrement sans le sou, Breton enjoignant à ses compagnons de ne jamais se compromettre dans des métiers alimentaires ou des journaux bourgeois. Seuls ceux qui ont des fortunes personnelles s’en sortent (Éluard, Tzara). Beaucoup ont plusieurs métiers ou activités (le journalisme en premier lieu, le théâtre). » (Anne Egger, « La maison des surréalistes ? », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 122.) Seuls ceux qui ont une fortune personnelle s’en sortent. La présence de l’adjectif personnelle suffit à indiquer que cet article indéfini mis au singulier a une valeur distributive.

« Il y a de plus en plus d’informations disponibles ? Tant mieux pour la démocratie et tant mieux pour la connaissance, qui finira bien par s’imposer aux esprits de tous ! » (Gérald Bronner, La démocratie des crédules, éditions PUF, 2013, p. 33.) Du point de vue de la stricte grammaire, cette phrase est ahurissante ; et ce n’est pas la seule du livre… Il faudrait : « à l’esprit de tous », ou mieux : « à tous les esprits ».

Un personnage de Modiano a vécu à Shanghaï dans les années 1930 : « Avenue Joffre, dans la concession française, il y a le restaurant Katchenko. Des tables recouvertes de nappes bleu ciel et sur chacune d’elles, de petites lampes aux abat-jour verts. Le consul de France y vient souvent. » (Patrick Modiano, Livret de famille, chapitre II, éditions Gallimard, 1977 ; collection Folio, p. 33.) Écrire que plusieurs nappes recouvrent plusieurs tables, c’est légèrement équivoque mais pas incorrect. En revanche, la mise au pluriel du mot lampes pose un réel problème car, en français, l’énoncé ne peut signifier qu’une chose : que sur chaque table du restaurant sont posées deux ou plusieurs lampes. Je doute que l’auteur ait voulu dire cela. D’autre part, « aux abat-jour verts » devrait devenir : « à abat-jour vert » ; il n’y a aucune raison d’introduire entre la préposition et le nom l’article défini (même s’il fusionne avec la préposition).

Enfin, une table n’est jamais « recouverte » d’une lampe. Pour que ce participe ne se sous-entende pas automatiquement après « et sur chacune d’elles », il faudrait au moins séparer la phrase en deux, par exemple ainsi : « Des tables recouvertes de nappes bleu ciel. Sur chacune d’elles, une petite lampe à abat-jour vert. »

 

Pour nous requinquer, lisons maintenant un petit texte bien écrit, en prose française solide et musicale.

Jean Kervella, un vieux marin retraité qui s’est installé en Bretagne, dort mal. Il revit dans son sommeil divers épisodes de son existence passée : « Ces premières journées tièdes de mai lui faisaient repenser à l’extrême Asie, le pays où il avait le plus vécu, le plus donné de sa vie aux femmes. Et pendant ces nuits de rosée, où les oiseaux chantaient, des créatures jaunes venaient le visiter quelquefois ; à demi effacées, elles marchaient devant lui dans leurs tuniques collantes, en se balançant, comme là-bas chez elles, avec une mignardise chinoise ; elles lui envoyaient des sourires de chatte moqueuse, en se retournant sous leur parasol plat à mille plissures, semblable à une ombelle de champignon. » (Pierre Loti, Un vieux, longue nouvelle.)

Aveugles aux dangers de l’hypercorrection, les écrivains d’aujourd’hui vous mettraient cela au pluriel : « Elles lui envoyaient des sourires de chatte moqueuse (celui-là resterait au singulier), en se retournant sous leurs parasols plats à mille plissures, semblables à des ombelles de champignons… » Du coup, on ne saura plus à quel nom doit se rapporter l’adjectif semblable(s).

 

J’ai trouvé, dans un roman de Drieu la Rochelle, une attestation ancienne de ce phénomène :

« Gilles admirait sa férocité [= la férocité de son ami Cyrille Galant], lui [= Gilles] qui se disait d’abord : “Il y a des imbéciles, il faut leur passer sur le ventre” ; mais qui ajoutait : “Quelques-uns de ces imbéciles ont des âmes. Me résoudrai-je à froisser ces âmes ?” L’expérience sur Myriam l’avait laissé pantelant. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 268-269.) Quelques-uns de ces imbéciles ont une âme, bien sûr. Et rien n’empêche de laisser le pluriel dans la phrase suivante (« froisser ces âmes »).

Cet « ont des âmes » suivrait un prestigieux modèle : « Et elle était là-dessous [= sous un costume de servante] d’une beauté pleine de réserve, et d’une noblesse d’yeux baissés, qui prouvait qu’elles font bien tout ce qu’elles veulent de leurs satanés corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt à cela… » (Jules Barbey d’Aurevilly, Les diaboliques, 1874, « Le bonheur dans le crime ».) Mais tout de même : pourquoi plusieurs corps, pourquoi plusieurs âmes ? En quoi ce pluriel serait-il porteur de sens ?

Exemple plus récent :

« La lune se coucha, et une brise chaude passa sur les troncs d’arbre et se faufila même dans le sentier, caressant les marcheurs aux visages. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 429.) Lorsqu’il écrivit ce roman que j’aime tant, Volkoff vivait aux États-Unis et sa prose se grevait de quelques anglicismes. Dès la page suivante, l’erreur ressurgit :

« Une lumière de plus en plus blanche, qui semblait provenir des nuages, se plaquait sur les sommets des collines, sur les cîmes [sic] des arbres, sur les clairières, sur les champs, sur les dos des haies, sur le sentier. » (La leçon d’anatomie, p. 430.)

La phrase qu’on va lire est plus acceptable :

« [Beaujeux] pensa, non sans humour, à tous les intellectuels illustres, en qui beaucoup voyaient la gloire de la France, et dont il aurait volontiers offert les cous aux rasoirs des tueurs, s’il avait pu ainsi racheter la vie de ce vieux soldat illettré. Mais Dieu, dans sa miséricorde, ne veut point que nous choisissions. » (La leçon d’anatomie, p. 407.) Le vieux soldat illettré se nomme Mohand Ou Seghir, il a reçu autrefois la croix de guerre et la médaille militaire. Les tueurs dotés de rasoirs, ce sont les Algériens du FLN. La guerre se termine et les Français partent pour la métropole…

Sans doute pour empêcher toute équivoque, Volkoff choisit d’écrire « cous » au pluriel, et c’est peut-être pour la même raison qu’il parle de plusieurs rasoirs : pour qu’aucune confusion ne soit permise (aux lecteurs du moins) avec, par exemple, le couperet de la guillotine.

Pour prolonger la discussion sur ces cas douteux ou intermédiaires, je vais prendre encore quelques exemples dans Patrick Modiano. Voici un pluriel non nécessaire : « Un groupe de policiers français en civil entrent dans le restaurant et bloquent toutes les issues. Puis ils commencent à vérifier les identités des clients. » (Livret de famille, chapitre IX ; collection Folio, p. 127.) En revanche, le pluriel est porteur de sens dans cet autre passage : « [Un homme en pardessus] demande à mon père et à son amie de décliner leur identité. Par lassitude ou défi, ils révèlent leurs noms. » (Modiano, Livret de famille, Folio, même page.) Car les deux personnages qui viennent d’être arrêtés (par la police de Vichy) ne portent pas le même nom.

 

Néanmoins, dans la plupart des cas où nous décidons d’exprimer par le pluriel l’idée de distribution, le risque est grand de commettre une incorrection et de créer une équivoque.

 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 18:40

Un certain Charles vient de raconter à un autre personnage, surnommé Caliban, une anecdote qu’il a lue dans les Souvenirs de Khrouchtchev : Staline aurait un jour réussi à tuer à la chasse, en prenant tout son temps, vingt-quatre perdrix qui étaient perchées sur un arbre. Il faut imaginer Staline expliquant à ses collaborateurs, à la fin d’une longue réunion de travail, qu’il a d’abord tué douze perdrix, avec les douze cartouches dont il s’était muni, qu’il est ensuite rentré chez lui pour chercher de nouvelles cartouches, et qu’il est retourné abattre tranquillement les douze qui restaient.

« “Cela t’a plu ?” demande Charles à Caliban qui rit : “Si c’était vraiment Staline qui m’avait raconté cela, je l’applaudirais ! Mais d’où tiens-tu cette histoire ? / – Notre maître m’a apporté en cadeau ce livre-ci, les Souvenirs de Khrouchtchev édité en France il y a déjà très très longtemps. Khrouchtchev y rapporte l’histoire des perdrix telle que Staline l’avait racontée à leur petite assemblée. Mais d’après ce qu’écrit Khrouchtchev, personne n’a réagi comme toi. Personne n’a ri. […]” (Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, éditions Gallimard, collection NRF, 2014, p. 32. L’auteur devrait ajouter une virgule après « de Khrouchtchev ».)

La phrase : « Notre maître m’a apporté… » est prononcée par Charles. C’est évident, bien que le texte ne le précise pas. Par conséquent, le passage qui commence par : « Si c’était vraiment Staline qui m’avait raconté cela… » n’est pas la suite des propos de Charles, mais la réponse que lui fait Caliban. Il faut en déduire que « rit » sert ici à annoncer un changement d’interlocuteur. Ce n’est pas clair.

Kundera emploie le verbe « rit » même en incise (c’est d’abord Ramon qui parle) :

« – Jusqu’à cet instant, je ne savais pas quelle raison déraisonnable m’avait conduit à cette fête sinistre. Enfin, je le sais. / – Et d’un coup, la fête sinistre n’est plus sinistre, rit Julie. » (La fête de l’insignifiance, Gallimard, collection NRF, p. 87.)

Mais Kundera ne recourt qu’exceptionnellement à ces verbes introducteurs qui alourdissent le texte d’une redondance. C’est le cas dans la restitution d’une conversation entre Charles et un autre personnage, lui aussi désigné par son seul prénom (Alain) :

« – C’est vrai. Il ne faut pas s’excuser. Et pourtant, je préférerais un monde où les gens s’excuseraient tous, sans exception, inutilement, exagérément, pour rien, où ils s’encombreraient d’excuses… / – Tu le dis d’une voix si triste, s’étonna Alain. » (La fête de l’insignifiance, p. 59.)

Pourtant, il est une page qui en comporte une quantité particulièrement importante (La fête de l’insignifiance, p. 116-117) :

Brejnev regarde vers la fenêtre et ne peut se dominer. Ce qu’il voit n’est pas croyable : un ange est suspendu au-dessus des toits, les ailes déployées. Il se lève de sa chaise : « Un ange, un ange ! »

Les autres se lèvent aussi : « Un ange ? Je ne vois pas !

– Mais oui ! Là-haut !

– Mon Dieu, encore un autre ! Il tombe ! soupire Beria.

– Idiots, il y en aura encore beaucoup que vous verrez tomber, souffle Staline.

– Un ange, c’est un signe ! proclame Khrouchtchev.

– Un signe ? Mais de quoi est-ce le signe ? » soupire Brejnev, paralysé de peur.

Admettons le choix de « souffle », à la place duquel on aurait pu trouver « murmure »… Mais pourquoi deux fois le verbe « soupire » ? Et le pesant « proclame » ?

Venant d’un écrivain aussi fin et aussi ironique, ces lourdeurs étonnent.

 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 09:40

Les dialogues sont généralement très bons chez Houellebecq, mais cet écrivain, comme la plupart de ses contemporains, commet l’erreur consistant à révéler des intentions ou un processus intellectuel à travers le verbe introducteur de parole.

« Les employés le relevèrent avec précaution. “Pleurez ! Il faut pleurer !…” le conjura le plus âgé d’une voix pressante. » (Assistant à la mise en bière de son amie Christiane, Bruno s’est évanoui sous les yeux des employés du funérarium ; nous sommes dans Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 249.) Rappelons au passage qu’il n’est jamais superflu d’ajouter une virgule après les points de suspension et avant le verbe introducteur. Cette virgule est encore plus nécessaire lorsque l’écrivain utilise des guillemets ouvrants et fermants pour encadrer chaque réplique.

« Hippie-le-Gris était maintenant seul, occupé à éplucher des carottes biologiques. […] “C’était une femme lumineuse… souligna-t-il, sa carotte à la main. Nous pensons qu’elle est prête à mourir, car elle a atteint un niveau de réalisation spirituelle suffisamment avancé.” Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? » (Bruno et Michel se sont rendus dans un village du sud de la France, où leur mère est en train de mourir, au milieu d’une communauté hippie ; Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 257.)

« Un rapace – probablement une buse – planait lentement, à mi-hauteur, dans l’atmosphère. “Ça doit être un coin a serpents…” inféra Bruno. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 262.)

« – En somme, interjeta Bruno, pensif, il n’y a jamais eu de communisme sexuel, mais simplement un système de séduction élargi. / – Ça oui… en convint la vieille croûte [= un soixante-huitard breton], de la séduction, y en a toujours eu. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 137.)

« Je réagis vivement à l’information : il y avait donc certains domaines, certains secteurs de l’intelligence humaine où il [= Robert (agrégé de mathématiques)] avait été le premier à percevoir nettement la vérité, à en acquérir une certitude absolue, démontrable. “Oui… en convint-il presque à regret. Naturellement, tout cela a été redémontré dans un cadre plus général.” » (Plateforme, J’ai lu, p. 111.)

« – On n’est pas seuls sur le créneau. / – Non… convint-il avec découragement. » (Plateforme, J’ai lu, p. 198.)

« “Je ne vous dérangerai pas dans votre travail… promis-je. / – […] Tu ne vas pas nous déranger ; tu peux nous être très utile, au contraire.” » (Plateforme, J’ai lu, p. 203-204.)

« “Vous avez prévu quelque chose en Thaïlande ? m’informai-je. / – Oui, on a un hôtel en construction à Krabi. C’est la nouvelle destination à la mode, après Phuket. […]” » (Plateforme, J’ai lu, p. 247.)

« Kim parlait un peu français. Elle était déjà venue une fois à Paris, s’émerveilla Lionel ; sa sœur avait épousé un Français. “Ah bon ? m’enquis-je. Et qu’est-ce qu’il fait ? / – Médecin… Il se rembrunit un peu. Évidemment, avec moi, ça ne serait pas le même mode de vie. / – T’as la sécurité de l’emploi… fis-je avec optimisme. Tous les Thaïs rêvent de devenir fonctionnaires.” » (Plateforme, J’ai lu, p. 303.)

Pour suggérer que les paroles sont hésitantes ou que le personnage tente de plaisanter, Houellebecq emploie dans l’incise le verbe émettre, comme s’il était le mieux à même de traduire la neutralité du ton ou la froideur du locuteur :

« “Ça manque juste un peu de pinard…” émit René avec mélancolie. Josiane crispa les lèvres avec mépris. » (Plateforme, J’ai lu, p. 73.)

« “Un peu comme à Goa… émis-je. – Bien mieux qu’à Goa”, trancha-t-elle. » (Plateforme, J’ai lu, p. 89.)

« Bruno s’abattit lourdement sur une chaise à côté de son lit [= à côté du lit de sa mère âgée et agonisante]. “Tu n’es qu’une vieille pute… émit-il sur un ton didactique. Tu mérites de crever.” » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 256.)

Le verbe dire aurait été tellement plus approprié dans chacun de ces passages !

« “Je…” émit-il d’une voix croassante, méconnaissable. Olga se retourna et s’aperçut que c’était sérieux, elle reconnut immédiatement ce regard aveuglé, panique de l’homme qui n’en peut plus de désir, elle vint vers lui [= Jed Martin] en quelques pas, l’enveloppa de son corps voluptueux et l’embrassa à pleine bouche. » (La carte et le territoire, J’ai lu, p. 68.) Ici, on aurait pu mettre : fit-il.

 

Et que signifie au juste le verbe indiquer lorsqu’il est employé en tant que verbe introducteur de parole ?

« Ce même soir, lors d’un dîner entre amis, Laurent évoqua avec enthousiasme le cas d’Annabelle. C’était pour des filles comme elle qu’ils avaient lutté, indiqua-t-il ; pour éviter qu’une fille d’à peine dix-sept ans (“et en plus jolie”, faillit-il ajouter) ne voie sa vie gâchée par une aventure de vacances. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 87.)

« D’un mouvement souple et efficace, qui ne dura que quelques secondes, les employés soulevèrent le cercueil et le firent glisser dans l’alvéole. À l’aide d’un pistolet pneumatique, ils vaporisèrent un peu de béton à séchage ultra-rapide dans l’interstice ; puis l’employé le plus âgé fit signer le registre à Bruno. Il pouvait, lui indiqua-t-il en partant, se recueillir sur place s’il le désirait. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 249.)

Ce verbe ne figure pas toujours en incise :

« Le lendemain matin, la tente de Michel était vide. Toutes ses affaires avaient disparu, mais il avait laissé un mot qui indiquait simplement : “NE VOUS INQUIÉTEZ PAS.” » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 86.)

« Après réflexion j’ai laissé un second papier indiquant, en caractères d’imprimerie : “JE SUIS MALADE.” » (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 129.)

Utilisé pour introduire des propos ou un message écrit, ce verbe n’offre qu’un sens confus. Exprime-t-il l’idée de montrer une direction, donc de désigner quelque chose de manière approximative, ou est-ce l’idée d’expliquer quelque chose en détail, de manière docte ou érudite, comme un professeur qui tient son index dressé ? On n’en sait rien. Ce verbe brouille la lecture des répliques auxquelles il est joint.

 

Il y a d’autres négligences. Des phrases narratives ou descriptives peuvent occuper la place des incises du dialogue, sans majuscule ni retour à la ligne :

« Valérie se tourna brusquement pour regarder de l’autre côté. / “Je n’aime pas ce type… souffla-t-elle avec agacement. / – Il n’est pas bête… j’eus un geste assez indifférent. / – Il n’est pas bête, mais je ne l’aime pas. Il fait son possible pour choquer les autres, pour se rendre antipathique ; je n’aime pas ça. Vous, au moins, vous essayez de vous adapter. / – Ah bon ? je lui jetai un regard surpris. / – Oui. Évidemment on sent que vous avez du mal, vous n’êtes pas fait pour ce type de vacances ; mais au moins vous faites un effort. Au fond, je crois que vous êtes un garçon plutôt gentil.” » (Plateforme, J’ai lu, p. 124-125.)

« “J’essaie de choisir un collier… dis-je avec hésitation. / – Pour une brune ou une blonde ? dans sa voix, il y avait une pointe d’amertume. / – Une blonde aux yeux bleus. / – Alors, il vaut mieux choisir un corail clair.” » (Plateforme, J’ai lu, p. 129.)

Les bizarreries qu’on observe dans les lignes précédentes peuvent être considérées comme des erreurs typographiques. Mais je ne peux m’empêcher de voir un lien entre ce curieux phénomène et la tendance qui pousse les écrivains à refuser la postposition du sujet par rapport au verbe en incise, tendance que j’avais décrite dans Les maladies du dialogue de roman (2).

Voici un dialogue entre Jean-Yves Frochot, jeune cadre dynamique, et la baby-sitter chargée de garder ses enfants :

« Ses soucis retombèrent sur lui d’un seul coup, dès qu’il eut franchi la porte de l’appartement. Johanna, la baby-sitter, vautrée dans le canapé, regardait MTV. […] / “Ça va ?” hurla-t-il. Elle acquiesça nonchalamment. “Tu peux baisser le son ?” Elle chercha des yeux la télécommande. Exaspéré, il éteignit le téléviseur ; elle lui jeta un regard offensé. / “Et les enfants, ça s’est bien passé ? il continuait à hurler, bien qu’il n’y ait [sic] plus aucun bruit dans l’appartement. / – Ouais, je crois qu’ils dorment.” Elle se recroquevilla sur elle-même, un peu effrayée. » (Plateforme, J’ai lu, p. 252-253.)

Pourrait-on remplacer la proposition « il continuait à hurler » par : « continuait-il à hurler » ? Non, car je sens qu’il faut préférer : « demanda-t-il en continuant à hurler ». Notez le changement de temps verbal qu’exige cette correction.

Or, s’il nous faut modifier le temps du verbe pour obtenir une incise acceptable, c’est que la proposition « il continuait à hurler » n’était pas une incise contenant le verbe introducteur de parole mais une notation descriptive, glissée entre deux répliques du dialogue. Donc mettons une majuscule au pronom sujet, fermons puis rouvrons les guillemets là où il faut, mettons à l’imparfait du subjonctif le verbe de la subordonnée introduite par bien que, et nous aurons obtenu un texte parfait :

« Et les enfants, ça s’est bien passé ? » Il continuait à hurler, bien qu’il n’y eût plus aucun bruit dans l’appartement.

« Ouais, je crois qu’ils dorment. » Elle se recroquevilla sur elle-même, un peu effrayée.

 Évidemment, le personnage pourrait avoir dit : « Et avec les enfants, ça s’est bien passé ? » Mais personne n’irait reprocher à l’auteur d’avoir reproduit dans des propos rapportés au discours direct les tournures défectueuses de l’oral d’aujourd’hui, que chacun peut entendre autour de soi.

C’est parce qu’ils sonnent juste que nous aimons les dialogues des romans de Houellebecq.

 

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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 10:42

J’ai déjà longuement évoqué, en 2010, les problèmes que pose l’insertion, au sein des dialogues romanesques, de quelques verbes introducteurs de parole. Rappelons que ces verbes sont généralement logés au cœur du discours direct, au milieu ou à la fin des phrases prononcées par les personnages.

Quand l’auteur d’un roman (ou d’un récit autobiographique) recourt à ce procédé, il ne se contente pas d’indiquer le nom du personnage qui prend la parole ou des divers personnages qui parlent entre eux, dès lors qu’un échange de répliques prend la forme d’une longue conversation, ou que des personnages nombreux s’introduisent tour à tour dans la discussion. S’il ne s’agit que d’indiquer quel est celui qui parle, l’auteur peut emprunter aux textes de théâtre leur mode de présentation des répliques, comme Diderot l’a fait dans ses romans et dans ses contes :

LE MAÎTRE. – Tu as donc été amoureux ?

JACQUES. – Si je l’ai été !

LE MAÎTRE. – Et cela par un coup de feu ?

JACQUES. – Par un coup de feu.

LE MAÎTRE. – Tu ne m’en as jamais dit un mot.

(Etc.)

Par rapport à ce procédé assez rustique, le recours à des verbes introducteurs de parole placés en incise a plusieurs avantages. D’abord, ces incises renforcent la cohérence du texte, en rappelant que les morceaux de discours direct s’intègrent dans une narration qui les encadre ; la voix du narrateur, fût-il un narrateur « absent », continue de se faire entendre, par intermittence, même quand le roman a cédé la parole à ses personnages, et on évite ainsi de donner au lecteur l’impression que le texte se décompose en séquences appartenant à des genres littéraires distincts.

D’autre part, du fait qu’elles contiennent un verbe, ces incises introduisent nécessairement des éléments sémantiques supplémentaires. Les plus simples, les plus dépouillées de ces incises sont : « dit Untel », « répondit Untel » (le verbe dire ou répondre n’y étant pas toujours au passé simple). Certains verbes, de sens plus précis que ces deux-là, diffusent dans le dialogue d’utiles renseignements sur le son ou sur le ton de la voix des locuteurs : « s’exclama », « s’écria », « hurla » ; voire sur le degré de vivacité d’un échange : « intervint », « reprit », « poursuivit »… Mais pour que ces verbes introducteurs de parole mis en incise jouent pleinement le rôle qui leur est dévolu, il convient de les distribuer entre les répliques avec sobriété, avec parcimonie, de peur qu’ils ne se fassent trop remarquer et n’en viennent à parasiter la restitution des voix.

Malheureusement, des écrivains, des traducteurs et l’ensemble des journalistes, au mépris de toute logique, ont cru bon de faire entrer dans la catégorie des verbes introducteurs de parole un monceau d’autres verbes, glanés parmi le lexique des mouvements spontanés du visage ou de l’expression des émotions, et qui n’ont que de lointains rapports avec l’action d’articuler des mots. Comment nos écrivains ne se sont-ils pas aperçus que ces nouveaux verbes introducteurs, qu’ils prennent encore pour de chatoyants artifices littéraires, ont pour principal effet de gâter leurs meilleurs dialogues ?

 

Qu’ils se rappellent le principe d’un bon usage des verbes introducteurs : le contenu sémantique du verbe en incise ne doit pas être redondant par rapport au contenu des paroles prononcées par le personnage. Autrement dit, ce verbe ne doit pas résumer le message exprimé par les paroles ; il ne doit pas non plus exposer les intentions du personnage qui parle, même lorsque ces intentions n’auront pas été clairement perçues par le lecteur.

À cet égard, l’excellent roman Belle-sœur, de Patrick Besson, fait entendre quelques fausses notes :

« – Le portable a transformé tout le monde en paparazzi, se plaignit Fabien. » (Patrick Besson, Belle-sœur, éditions Fayard, 2007 ; collection Points, p. 21.)

« – Quel désordre ! se plaignit-elle. » (Belle-sœur, Points, p. 167.)

« – Vous ramenez tout à la politique, se plaignit Catherine. » (Belle-sœur, Points, p. 184.) La dénommée Catherine est la mère du narrateur : c’est lui qui a pris l’habitude de la désigner par son prénom.

Il n’est pas interdit de révéler les intentions qui animent un personnage : l’erreur, c’est de le faire à travers le verbe introducteur de parole. On peut expliciter cette intention ou ce sentiment dans l’incise, à condition qu’un verbe introducteur ait préalablement exprimé la notion de parole. Ainsi, « se plaignit Catherine » peut devenir : « dit Catherine sur un ton plaintif », ou plus exactement : « sur un ton de reproche », « avec une pointe d’agacement », « sur un ton amer » (mais Besson aurait mieux fait de se contenter ici d’un simple « dit Catherine », sans rien après, puisque le paragraphe suivant, dans le livre, commence par : « Elle nous reprocha ensuite, à Sophie et à moi »…).

De même, geindre et gémir contiennent vaguement la notion de parole, mais il est maladroit de les employer en une incise du dialogue.

« Dans les jours suivants, Jean Fontenoy voit sa mère à qui il n’a pas dit un mot de Madeleine [= Madeleine Charnaux, aviatrice, maîtresse de Fontenoy]. De nouveau, les jérémiades. De nouveau, les reproches contre Lizica [= l’ex-femme de Fontenoy]. Rends-toi compte, geint-elle, que cette créature a interdit au petit François de me rendre visite. C’est une chanson que son fils n’écoute même plus. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 261.) Dans cet extrait, on voit que le discours direct n’est pas encadré de guillemets, ce qui n’entraîne aucune difficulté de compréhension. En revanche, il faudrait ajouter une virgule après « sa mère ».

Et surtout, les « geint X » et « gémit X » gagneraient à être remplacés par : « dit X d’un ton plaintif », « dit X avec un air de détresse », etc.

 

« Pleura », « rit », « sourit », ne font pas de bons verbes introducteurs de parole. En français, choisissons de préférence : « dit X en pleurant » (ou « en larmes »), « dit X en riant », « dit X, hilare », « dit X avec un sourire » ou « dans un sourire », etc.

J’ai trouvé des attestations assez anciennes de ces formulations désagréables, dans un roman de Bernard Frank :

« La fille, sans se gêner, vautrait toute sa chair sur son corps [= sur le corps de François]. […] Elle lui bavait dans le cou. Elle doit crever de désir, frissonna François. » (Bernard Frank, Les rats, Flammarion, p. 177 ; première édition : la Table Ronde, 1953.) Sans guillemets ni tiret introducteur, car il s’agit d’un monologue intérieur.

« – Tu as de la rage dans les yeux, gloussa Louise. » (Les rats, Flammarion, p. 173.)

J’en ai trouvé de récentes en lisant Gérard Guégan, Sylvain Tesson ou encore Vladimir Volkoff :

« Une fois le thé servi, la conversation s’engage sur le fils dont les parents aimeraient savoir s’il a des chances de réussir ce maudit baccalauréat, sourit sa mère. » (Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, Stock, p. 69. Le verbe introducteur se glisse ici dans une phrase au discours indirect, ou indirect libre.)

« Elle lui avait donné le bras, ils étaient allés boire un grog dans la rue Alberta, près de l’immeuble où Eizens Laube avait tenté de concilier la sophistication du Jugendstil avec la tradition paysanne balte. “J’essaie de faire la même chose avec mes tissus”, avait-elle souri. » (Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, Gallimard, collection NRF, 2014, p. 197, dans la nouvelle intitulée « Le Père Noël ». Le lecteur ignore jusqu’au bout le nom que porte le personnage masculin. Quant au personnage désigné par le pronom elle, c’est une certaine Olga, qui dirige une maison de haute couture à Riga.)

Voici un dialogue entre deux personnages : un homme répondant au nom de Salem, ancien officier du KGB, et son chef, qui se fait appeler Hussein. C’est d’abord Salem qui parle :

« – Le récepteur dans poche. L’écouteur dans oreille. Radar. Si la porte s’ouvre, ça ronfle. / – Pas idiot, reconnut Hussein. / – KGB, s’épanouit Salem. « (Vladimir Volkoff, Le complot, éditions du Rocher, 2003, p. 280.) Salem explique à Hussein, pendant le cambriolage qu’ils sont en train de commettre au sous-sol d’un immeuble de Saint-Pétersbourg, le fonctionnement d’un gadget électronique qui doit leur éviter d’être surpris par l’arrivée inopinée d’un des occupants du lieu.

Dans cet extrait, si « reconnut » est acceptable, car c’est un verbe qui contient l’idée que des paroles sont prononcées, « s’épanouit » remplit fort mal le rôle que l’auteur lui a fait jouer. Le passage aurait pu être corrigé de la façon suivante : « – KGB, dit Salem, le visage épanoui. »

 

Même le verbe demander peut se révéler redondant, s’il est employé à mauvais escient.

Après avoir posé leur astronef sur la planète Gamma 10, le pilote Max et son ami le vieux Silbad se sont fait capturer par les habitants du lieu, une horde de bandits dont le vaisseau avait fait naufrage sur cette planète plusieurs années auparavant…  « Silbad eut un haussement d’épaules méprisant. Il tendit à Max [j’aurais dit : vers Max] ses poignets ligotés. / – Retire-moi ça que j’aille lui casser la figure, demanda-t-il avec naturel. » (Stefan Wul, L’orphelin de Perdide, éditions Fleuve Noir, 1958, chapitre 5 de la deuxième partie ; texte consulté dans l’édition récemment donnée par Castelmore, p. 108-109.)

Ce n’est pas au verbe demander signifiant « interroger » que nous avons affaire, mais au verbe demander exprimant un ordre ou une prière. En énonçant une intention, ce verbe crée une redondance pénible.

Un peu plus haut, Max découvrait que Silbad avait été capturé comme lui : « – Par l’espace, Silbad ! jura la voix de Max. Pourquoi es-tu sorti [du vaisseau] ? / […] / Mais déjà, Max le tenait affectueusement aux épaules. / – Vieux fou, reprochait-il, il fallait m’attendre ! » (L’orphelin de Perdide, chapitre 4 de la deuxième partie ; éditions Castelmore, p. 96.)

Comme on peut le constater, les redondances étaient déjà nombreuses, en 1958, dans un roman populaire.

 

Enfin, le verbe plaisanter, en incise de dialogue, a les mêmes effets désastreux que le verbe mentir. Ce devrait être au lecteur, aidé du contexte et de ce que lui ont appris les pages précédentes, à deviner si des personnages mentent ou plaisantent.

Je pourrais également citer des extraits comportant le verbe ironiser… Or l’ironie se devine, ou elle n’est pas.

 

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 12:24

« Boutique dédiée », « site dédié » !

Il est absurde de remplacer consacrer par dédier, ces deux verbes étant de sens très différent.

Dédier signifie : offrir symboliquement quelque chose, même un sentiment, à une divinité, à quelqu’un qui est considéré comme une divinité, ou à un être digne de respect, de gratitude.

Dans une librairie, quelqu’un me parle d’une étagère « dédiée » aux livres-disques ; alors qu’il s’agit d’une étagère affectée aux livres-disques.

L’anglicisme – car c’en est un – s’est répandu dans l’écrit :

« Le clan Aramov disposait d’une flotte de soixante avions-cargos dédiée au transport des narcotiques, des armes, des produits de contrefaçon, des mercenaires et des immigrants illégaux. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 14 : L’ange gardien ; éditions Casterman, 2013 ; édition originale grand format, p. 11.) « Enfin, [Ethan et Natalka] se dirigèrent vers les boutiques dédiées aux plus jeunes habitants de Bichkek. » (L’ange gardien, p. 97.)

« Enfin, le 3e plan autisme, présenté par Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, prévoit la création de 30 unités d’enseignement dédiées à l’autisme à la rentrée 2014. » (Communiqué de presse du ministère de l’Éducation nationale, avril 2013.)

« Orange pro, le portail d’informations et de services dédié aux professionnels et aux entreprises » : c’est en ces termes que la société française de télécommunications présente aux internautes les services de pointe qu’elle réserve aux collectivités.

Ces horreurs se disaient déjà en 2002, par exemple dans une autre publicité pour Orange (autrefois France Télécom), que j’ai trouvée en feuilletant de vieux numéros des Inrockuptibles : « Orange musique, les services Orange dédiés à la musique. Retrouvez toute l’actualité musicale depuis le wap orange.fr > Jeux/Musique de votre mobile. » (Sic.) Il ne s’agit nullement d’un culte rendu aux musiciens ou à l’art musical, non : Orange musique, c’était simplement un bouquet d’applications (comme on dit) censées vous permettre de trouver « des informations sur les artistes et concerts du moment (discographie, interviews, écoutes [sic] d’extraits en avant-première, jeux…) », et censées vous aider à dénicher « le concert de votre choix où que vous soyez en France », comme le dit la suite du texte de cette publicité.

Bref, c’est aussi bête qu’une étagère « dédiée » aux livres qu’elle supporte, aussi couillon que des leçons « dédiées » à l’autisme – au lieu de : conçues pour répondre aux besoins des enfants autistes !

Entendu à la radio (mais sur quelle station ?) : « Les gens vraiment ambitieux et compétents ne doivent plus avoir pour ambition de dédier leur vie pour leur pays. » Dingue.

« Regarder une église impose [sic] de comprendre ces distinctions fondatrices qui ont modelé son apparence [= distinctions entre le rôle des clercs et le rôle des laïcs] et affiné sa [??] distribution. Aussi, l’église apparaît comme le lieu dédié à la prière commune et, à cet égard, est parfaitement adaptée à sa destination. » (Armelle Le Gendre, Comment regarder… une église : Histoire, culte, symboles ; éditions Hazan, collection Guide des arts, 2014, p. 6-7.) La langue d’Armelle Le Gendre est pleine d’imprécisions et de redondances, dans ce passage du moins, et il est particulièrement regrettable de voir une historienne employer à contresens le participe dédié. Une église est un édifice destiné (ou voué, ou conçu pour servir…) à la prière commune, mais un édifice dédié au saint dont il porte le nom (ou à la Vierge Marie : Notre-Dame).

Pour ce qui est de la littérature, on peut dédier un roman à une personne physique ou morale : cela signifie normalement qu’on présente le livre à titre d’hommage à cette personne ou à ce groupe de personnes, comme si on l’avait écrit pour elles, en pensant à elles. Dédier un livre à quelqu’un, c’est invoquer publiquement la protection du dédicataire ou témoigner au dédicataire sa reconnaissance.

Si un créateur a pris pour objet les exploits ou les mœurs de tel groupe d’individus, il ne faut pas dire de son œuvre qu’elle est « dédiée » à ces faits, à ces individus. L’espoir d’André Malraux n’est pas « dédié » aux Républicains espagnols (comme je l’entends dire parfois) sous prétexte qu’il parle des Républicains espagnols. En revanche, le roman a été dédié par Malraux à ses « camarades de la bataille de Teruel » ; car en tête des premières éditions figurait la dédicace suivante : « À mes camarades de la bataille de Teruel ». Malraux voulait que son récit de fiction fût placé sous le patronage des témoins, survivants et morts, qui avaient participé aux événements réels dont il s’est inspiré.

« Entre 1857 et 1869, la Comtesse de Ségur va publier une vingtaine d’œuvres dédiées aux enfants. » (Présentation de la Bibliothèque rose illustrée et de la comtesse de Ségur, sur le site Internet de Canopé, « le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques », qui dépend de l’Éducation nationale !…) Sans doute devons-nous comprendre que les œuvres de la comtesse de Ségur sont destinées aux enfants.

De plus, comment peut-on confondre l’idée de consacrer (un travail à un sujet) et celle de destiner (un travail à un public) ? Car j’entends parler d’une « salle d’exposition consacrée aux enfants des écoles »… Eh bien, l’abus du verbe dédier aura contribué à propager cette confusion.

 

Encore plus sotte que notre « dédié à », il y a la construction qu’illustre cette phrase d’un pédagogue québécois : « J’avais justement dédié un article sur ce sujet bien précis. »

Cher Monsieur, chère Madame, ne « dédiez » pas un article « sur » un sujet ; mais consacrez un article à un sujet.

Évitez toujours le franglais, cette langue qui n’est ni de l’anglais ni du français (en l’occurrence, vous avez calqué un verbe français sur le mot anglais qui lui ressemble le plus, au détriment de la signification précise dudit verbe français, puis vous l’avez fait suivre d’une préposition qui n’est, dans ce contexte, acceptable ni en français ni en anglais ; car les Anglais disent : dedicated to, et certainement pas « dedicated on », sauf bien sûr lorsqu’il s’agit d’indiquer une date : on Monday, on Tuesday, etc.). Efforcez-vous toujours d’écrire, et de parler, le français le plus simple et le plus naturel que vous connaissiez. Résistez à la tentation de répéter des constructions qui sont tombées de la dernière pluie.

 

Enfin, ce qui n’arrange rien, le malheureux anglicisme est souvent construit sans le moindre complément.

Comme nous l’apprend une publicité : « Les éditions numériques des livres de la série Harry Potter sont disponibles depuis mardi 27 mars sur [sic] la boutique du site Internet dédié. […] Les versions française, allemande, espagnole et italienne pourraient être proposées sur le site dédié dès le mois d’avril. »

Mais « dédié » à quoi, grands dieux ? Il faudrait dire : site internet créé dans ce but, ou : site internet du même nom (à condition que ce site ait été baptisé « Harry Potter », ce dont je ne suis pas sûr).

Publié le 4 décembre 2012 sur la page Actualités de livreshebdo.fr : « “Le [sic] sept épreuves de Noël” est un conte participatif en ligne conçu par Disney, auquel chacun pourra proposer un nouveau chapitre via l’application dédiée sur Facebook. Le début est [sic] la fin du conte sont écrits par l’auteure [sic] jeunesse Geneviève Brisac. »

Et ceci, dans un article pourtant lucide et bien informé sur les faux progrès de la technique : « Le premier effet pervers apparait lorsque je crois acquérir un titre numérique pour alimenter ma bibliothèque personnelle (mon histoire à moi, mon axe de repérage voire de référencement), donc que je l’“achète”, et qu’il apparait que je ne peux en fait en disposer à ma guise : impossible de le prêter, de le déplacer à ma guise [sic], voire de simplement le lire sans l’outil dédié. » (Bertrand Calenge, « Livres numériques et collection : lever l’ambiguïté », jeudi 15 mars 2012, sur http://bccn.wordpress.com/.) C’est moi qui souligne, en recourant au gras, selon mon habitude. L’auteur a employé candidement notre adjectif, sans l’encadrer de guillemets ni le mettre en italique.

« Si l’enfant est en colère, on peut lui proposer de frapper sur un coussin dédié, le coussin de colère. Mais cette technique peut avoir des résultats mitigés si elle n’est pas utilisée correctement. » (Isabelle Filliozat, “il [sic] me CHERCHE !” : Comprendre ce qui se passe dans son cerveau entre 6 et 11 ans ; éditions Jean-Claude Lattès, 2014, p. 70.) L’italique est de l’auteur. Il s’agit en réalité d’un coussin ad hoc, c’est-à-dire : prévu à cet effet.

Une telle phrase donne au lecteur de plus de vingt ans le sentiment de s’être fait expulser de sa propre langue. En peu de temps, tout le monde s’est mis à parler ainsi, de l’employé de bureau au professeur d’université. Le processus est-il irréversible ? Nos instituteurs, nos intellectuels, nos journalistes – et même nos concepteurs-rédacteurs de publicités – ont-ils définitivement renoncé à ouvrir de bons dictionnaires ? Ont-ils définitivement perdu la mémoire de la richesse du français ?

Car sa propre richesse devrait servir à la langue française de rempart contre cette funeste « évolution », qui voue un même mot à se charger de significations si peu compatibles entre elles.

 

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 09:10

Deux verbes français ont récemment subi un changement de sens qui les entraîne assez loin de leurs emplois habituels et favorise le surgissement d’inutiles équivoques. Il s’agit des verbes initier et dédier.

 

« On compte sur vous pour initier le mouvement ! »

Sous l’influence de l’anglais, initier est en train de prendre la place des verbes lancer, amorcer, promouvoir, fonder, instaurer, instituer, prendre l’initiative de

« Initiée en 1981 par Jack Lang, Ministre de la Culture, la loi sur le prix unique du livre vous garantit de payer un livre au même prix, quel que soit l’endroit où vous l’achetez. » Cette définition de la loi Lang est fréquemment citée. Depuis quelques années, même dans les cas où elle apparaît sous une forme légèrement différente, c’est le mot « initiée » qui y figure systématiquement.

Gaston Gallimard réunit en volume les articles de Debussy : « En 1921, Monsieur Croche antidilettante paraît en coédition avec Dorbon Aîné – cinquante ans plus tard, François Lesure en publie une édition revue et augmentée. Initiée par ce dernier et achevée après sa mort par son collaborateur, la correspondance générale de Debussy a paru en 2005. » (Myriam Chimènes, « De la musique chez Gallimard », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 318.) La phrase est doublement défectueuse, car ce qui a été « initié » (c’est-à-dire commencé) par François Lesure, ce n’est pas la correspondance de Debussy mais l’édition critique de celle-ci.

À la fin de l’insipide roman épistolaire qu’il a récemment publié, Serge Boëche explique à ses jeunes lecteurs ce qu’est la fête de la Musique : « Elle a été initiée par Maurice Fleuret en 1982. Ce projet a été encouragé avec passion par le ministre Jack Lang […]. » (Serge Boëche, Lettres aux présidents de la République française, éditions Sedrap, 2013, p. 61.)

Le juriste Claude Klein est un spécialiste du système politique israélien. Dans son dernier essai, il répond aux thèses de Shlomo Sand : « Universitaire israélien (si l’on s’en réfère à sa nationalité), Shlomo Sand a initié une entreprise visant à remettre en cause le credo fondamental de l’État d’Israël : l’idée que le peuple juif, dont il conteste l’existence (il y a des Juifs, il n’y a pas de peuple juif), soit resté attaché à la Terre d’Israël (il nie également cet attachement séculaire). » (Claude Klein, Peut-on cesser d’être juif ? À propos de Shlomo Sand, de ses livres et de l’usage qui en est fait ; éditions Grasset, collection Figures, 2014, p. 12.) Cette phrase comporte une expression à laquelle il n’est pas facile de donner un sens précis : « initier une entreprise visant à… ».

Devons-nous comprendre que personne n’avait jamais osé mettre en doute les fondements historiques et symboliques de l’État d’Israël aussi radicalement que ne l’a fait Shlomo Sand, ou le constat porte-t-il sur le fait que Sand est à l’origine d’un vaste mouvement de remise en cause et de contestation desdits fondements ?

En d’autres passages du livre, Claude Klein donne à initier son sens normal, par exemple quand il parle du Talmud, « difficile d’accès au lecteur non initié » (p. 19).

 

Remarque :

Quand on dit qu’Untel est l’initiateur de quelque chose, la formule est déjà équivoque. Initiateur ne désigne plus seulement celui qui initie les autres à un domaine de connaissances qu’ils ignoraient, mais il prend parfois le sens du mot instigateur, voire celui de créateur, et cette ambiguïté date d’environ un siècle (« Et c’est ainsi que Renan nous apparaît comme l’initiateur de ce culte esthétique, de cette “pure gratuité de l’art” […] », écrit Henri Massis, dans Jugements, volume I, Plon, 1923, p. 96 ; et Charles de Gaulle, dans Mémoires de guerre, volume III : Le salut, Plon, 1959, p. 224 : « L’objectif que vous envisagez, dis-je, est celui […] que Lyautey, initiateur du Maroc moderne, n’a jamais cessé de poursuivre »). Il est possible que l’anglicisation d’initier ait été favorisée par l’existence de ces emplois d’initiateur – qui vraisemblablement sont eux-mêmes apparus, en leur temps, sous l’influence de l’anglais initiator. Mais doit-on vraiment critiquer la phrase d’Henri Massis, où initiateur est judicieusement rapproché du mot culte ? Dans la phrase de de Gaulle, le choix lexical me semble moins heureux.

 

Ajouté en 2015.

Le nouvel essai du journaliste Vincent Nouzille est remarquablement documenté et plutôt bien écrit. Il contient néanmoins quelques fautes. Ainsi :

« L’Escouade spéciale de neutralisation et d’observation (ESNO), issue de l’expérience de la guerre en Afghanistan, a été initiée en 2013 par les commandos marine de Penfentenyo et de Montfort, basés à Lorient. Composée de binômes ou de petits groupes, elle vise à “renseigner pour détruire” […]. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 15, note n° 2 en bas de page.)

Écrivons : « L’Escouade spéciale de neutralisation et d’observation (ESNO) … a été créée (ou fondée) en 2013 » ; sinon, on laisse entendre que les hommes de cette unité d’élite sont entrés dans telle religion ou dans telle confrérie. (D’autre part, il faudrait sans doute dire : « Composée de binômes et de petits groupes ».)

« Lorsque, en décembre 1958, le général Maurice Challe remplace le général Raoul Salan comme commandant en chef des forces armées en Algérie, la contre-guérilla prend de l’ampleur. Challe initie de lui-même cer­taines opérations Homo. » (V. Nouzille, Les tueurs de la République, p. 32.) Une opération Homo, c’est un homicide commis sur ordre, par des agents du service action. Mais que peut bien être une opération Homo « initiée » par un chef ? A-t-elle été ordonnée, ou simplement suggérée ? Même si l’on prend le mot en son regrettable sens actuel, la phrase reste fâcheusement vague.

 

Ajouté en 2017.

Initier se charge de significations de plus en plus divergentes.

Pierre Jourde écrit, à propos des films de Fellini : « Le catholicisme, par exemple, cesse d’être un ensemble de dogmes et de symboles pour se réduire à un spectacle pur, un ballet baroque vidé de contenu. […] Fellini retrouve là ce qui avait été initié par Chateaubriand et Baudelaire : mise à part toute question de foi, le christia­nisme vaut en soi, par ses créations esthétiques. » (Pierre Jourde, Géographie intérieure, abécédaire, à l’entrée « Mastroianni (et glam rock) » ; éditions Grasset, collection Vingt-six, 2015, p. 140.) Fellini retrouve là ce qui avait été affirmé (pensé ? théorisé ?) par Chateaubriand et par Baudelaire.

« [Richard Millet] avait 22 ans et ne supportait pas que les medias [sic] occidentaux impute [sic] aux kataëb, aux phalangistes, au clan Gemayel et plus généralement aux chrétiens la responsabilité d’avoir initié cette guerre. » (Pierre Assouline, « Ce que “tuer” veut dire aussi », publié mercredi 13 janvier 2016 sur son blog « la République des livres ».) D’avoir commencé cette guerre.

Que le verbe initier en soit venu à recouvrir des notions aussi floues ne gêne pas nos écrivains.

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 09:20

Depuis quinze ou vingt ans, les mots changent de sens à toute vitesse, et je ne doute pas que les petits Larousse et Robert ne s’accommodent bientôt de l’ensemble de ces mutations, comme si de rien n’était.

Toujours désireux d’éviter une préposition, les professionnels des médias et de la communication font maintenant violence aux adjectifs. La construction précise, celle qui relie un nom à un autre nom par le moyen d’une préposition, leur apparaît comme un détour inutile. On n’énonce plus l’objet de sa pensée, on le suggère paresseusement. L’heure est à la réduction et à l’avarice.

Quand Martine Aubry parle de la « colère fiscale » qui monte dans l’opinion, elle donne à fiscal le sens de : CONTRE l’impôt, CONTRE le fisc. Semblablement, sur France Culture (samedi 28 septembre 2013), quatre journalistes ont parlé de « ras-le-bol fiscal » sans sourciller, se reprenant l’expression au vol pendant une heure.

Les professionnels de la parole et de l’écrit devraient pourtant savoir que, si l’énoncé « matraquage fiscal » possède un sens précis, parce que c’est le fisc qui matraque, l’expression « désobéissance fiscale » est un pur non-sens (contrairement à « désobéissance civile », qui dit clairement que ce sont les citoyens qui désobéissent).

Notez que fraude fiscale ne signifiait pas exactement : fraude contre le fisc, mais plutôt : fraude pratiquée dans le domaine de la fiscalité.

Quand des journalistes écrivent : « Silvio Berlusconi échappe de peu à une éviction politique », ils donnent à l’adjectif politique le sens inédit de : hors de la vie politique (puisque l’expression « éviction politique » signifie en l’occurrence : éviction de la vie politique).

Dans son article sur Flaubert, « À propos du “style” de Flaubert », paru dans la Nouvelle Revue française en janvier 1920, Proust a émis des réserves sur l’emploi de l’expression d’« éducation sentimentale » : « L’Éducation sentimentale (titre si beau par sa solidité […] mais qui n’est guère correct au point de vue grammatical) […]. » Pourtant, ce tour était fréquent depuis longtemps. Balzac, par exemple, avait parlé de « guerre sentimentale » dans La duchesse de Langeais. Voir aussi l’expression « histoire romaine », pour : histoire de Rome, histoire de la civilisation romaine. L’épithète était substituée, sans trop de distorsion sémantique, à un complément déterminatif du nom.

Mais « colère fiscale » et « éviction politique » démontrent qu’un pas supplémentaire a été fait vers le dérèglement et l’anomie.

Parler de « chute équestre », quand on veut évoquer une chute de cheval, c’est commettre le même type de non-sens. Certes, on peut penser qu’une chute équestre est une chute qui se fait dans le domaine de l’équitation, de même que la fraude fiscale concerne le domaine de la fiscalité… Mais quel inutile détour, quelle imprécision. Dans l’expression chute de cheval, chaque mot porte. De plus, la préposition de n’introduit pas un complément déterminatif mais un complément circonstanciel, comme dans : tomber de cheval. Aucun adjectif n’est apte à signifier la même chose que ces deux mots.

Le pur et le tremblé sont deux manières de s’approprier la langue. Ils sont à la source de deux styles littéraires. Mais un flou causé par l’incompétence de l’écrivain ou du parleur détruit toute possibilité de style – et détruit aussi, à plus ou moins longue échéance, la possibilité de converser avec autrui. La langue de connivence chasse la langue commune.

 

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 11:47

 

1 - La tentation de l’hypercorrection : quand « que l’on » chasse « qu’on »

2 - Le plus puissant outil

3 - Comment se construit « n’avoir de cesse » ?

4 - « On est plus chez soi » dans la néolangue française

5 - Liaisons et élisions : le grand renoncement

6 - Liaisons et élisions : le grand renoncement (suite)

7 - Les torsions de la phrase

8 - Le trait d’union doit-il céder la place au tiret ?

9 - L’apostrophe et ses virgules

10 - Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?

11 - L’ennemie intime

12 - La non-répétition de la préposition devant un ou plusieurs termes coordonnés

13 - La non-répétition du déterminant devant un ou plusieurs termes coordonnés

14 - Disparition des temps antérieurs de l’indicatif, du conditionnel, du subjonctif et… de l’infinitif

15 - Les noces du français courant et du parler enfantin

16 - Les noces du français courant et du moralement correct

17 - Le refus maniaque de l’imparfait du subjonctif

18 - Quelques constats de Frédéric Schiffter

19 - Voulons-nous que le participe passé devienne invariable ?

20 - Intempestives majuscules

21 - Imprimerie charcuterie

22 - Les injonctions paradoxales du professeur Bégaudeau

23 - Une particularité de la syntaxe de la préposition « à »

24 - Remarques sur les pronoms « y » et « en »

25 - Dangereuses déliaisons

26 - Nombres en chiffres, nombres en mots

27 - Oubli de certains compléments nécessaires (1)

28 - Oubli de certains compléments nécessaires (2)

29 - Oubli de certains compléments nécessaires (3)

30 - La préposition « en » et sa fantastique prolifération

31 - Cueillette de fautes, un soir de mai

32 - Déterminative ou explicative ?

33 - Subordonnée relative ou conjonction « et » ?

34 - Gidismes

35 - Parallélismes asymétriques

36 - Confusions entre l’agent et le patient

37 - Le destin du pronom personnel COD

38 - Le dévoiement du trait d’union

39 - L’inflation du subjonctif

40 - Comment se construit le verbe « espérer » ? (1)

41 - Comment se construit le verbe « espérer » ? (2)

42 - Verbes dont la construction s’est défaite

43 - La correction grammaticale vue par les écrivains

44 - Quelles sont les ellipses permises dans un énoncé comportant plusieurs verbes coordonnés ? (1)

45 - Quelles sont les ellipses permises dans un énoncé comportant plusieurs verbes coordonnés ? (2)

46 - « La langue française, ce sont les verbes »

47 - « Eh bien », « eh oui » : vont-ils disparaître ?

48 - Quand l’écrivain fait imprimer le contraire de ce qu’il a voulu dire

49 - Le français actuel : un retour à Montaigne ?

50 - Confusions et contresens (première salve)

51 - Une langue française enfin « libérée »

52 - Le refus du terme propre et la volonté d’imprécision

53 - Un sketch de les Nuls

54 - La disparition programmée du mode impératif

55 - Les maladies du dialogue de roman (1)

56 - Les maladies du dialogue de roman (2)

57 - Les maladies du dialogue de roman (3)

58 - Ellipse ou redondance ? (Les maladies du dialogue de roman, 4e partie)

59 - Le sabotage des dialogues dans le roman pour jeunes (Les maladies du dialogue de roman, 5e partie)

60 - Les dialogues amidonnés de l’écrivain dérangeant (Les maladies du dialogue de roman, 6e partie, section 1)

61 - Les dialogues amidonnés de l’écrivain dérangeant (Les maladies du dialogue de roman, 6e partie, section 2)

62 - L’incise exquise (Les maladies du dialogue de roman, 7e partie)

63 - Le dialogue selon Nathalie Sarraute (Les maladies du dialogue de roman, 8e partie)

64 - « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel

65 - Les redondances dans le roman comique (Les maladies du dialogue de roman, 9e partie)

66 - Le singulier de confort, ou les nouveaux ravages de l’hypercorrection

67 - Confusions entre le conditionnel et le futur de l’indicatif

68 - Quand s’emmêlent l’indicatif et le conditionnel

69 - Et inversement : le conditionnel substitué au futur de l’indicatif

70 - Apostille à un ancien billet sur l’apostrophe

71 - Damnés anglicismes

72 - Anglicismes probables, anglicismes indéniables

73 - Le « genre » substitué au sexe

74 - Reparlons des prépositions

75 - Archéologie de la non-répétition

76 - La syntaxe des prépositions : retouches autorisées

77 - La préposition « avec » employée à tort et à travers

78 - Échantillons de français futuriste

79 - Encore des confusions entre l’agent et le patient

80 - « Il y a » et « il y a de cela »

81 - Transfert de prépositions

82 - Existe-t-il une règle des entités indivises ? (1re partie)

83 - Le cas des comparaisons

84 - Panique dans la syntaxe des prépositions

85 - Le pays des droits du préfacier

86 - Du shimmy dans les pronoms personnels

87 - La syntaxe est-elle pour l’œil ou pour l’oreille ?

88 - Existe-t-il une règle des entités indivises ? (2e partie)

89 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (1)

90 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (2)

91 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (3 et 4)

92 - Cette majuscule qu’on met trop souvent à l’article défini (remarques)

93 - Plusieurs infinitifs coordonnés peuvent-ils former une entité indivise ? (Troisième partie de notre enquête sur les entités indivises)

94 - La préposition et les infinitifs coordonnés : dernières remarques

95 - Où est le pronom personnel COD ?

96 - Les prépositions sont-elles devenues optionnelles ?

97 - De la non-répétition des prépositions à la parataxe involontaire

98 - Le pronom « lui » tend à remplacer « celui-ci »

99 - Peut-on supprimer « comme » après le verbe « considérer » ? (1)

100 - Peut-on supprimer « comme » après le verbe « considérer » ? (2)

101 - Quelques mauvais usages de « comme » et d’« ainsi que »

102 - Le réflexe « Ou pas »

103 - L’accord du participe passé : stade terminal (1)

104 - L’accord du participe passé : stade terminal (2-3)

105 - L’accord du participe passé : stade terminal (4)

106 - L’accord du participe passé : stade terminal (5-6, et conclusion)

107 - Confusions et contresens : les noms

108 - Confusions et contresens : les adjectifs

109 - Confusions et contresens : les verbes

110 - Confusions et contresens : deux verbes et leurs prépositions

111 - Confusions et contresens : deux locutions verbales

112 - Confusions et contresens : constructions diverses

113 - La double traduction et l’oscillation du niveau de langue

114 - « Un de ces » : tour nécessaire ou simple tic verbal ?

115 - Note additionnelle sur « eh bien »

116 - L’abus de l’article indéfini et la double indétermination

117 - Les formes plurielles de l’article indéfini et les errements de l’usage

118 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il »

119 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il » (suite)

120 - Le casse-tête du « ce qui » et du « ce qu’il » (digressions)

121 - Le goût des propositions relatives emboîtées

122 - Le goût des propositions relatives (imprudemment) coordonnées (1)

123 - Le goût des propositions relatives (imprudemment) coordonnées (2)

124 - Autres vices de la fabrication des propositions relatives

125 - La proposition relative et la coordination (problèmes divers)

126 - L’abus des propositions subordonnées relatives

127 - La proposition relative et la coordination (suite)

128 - Les noces du français courant et du moralement correct (2)

129 - On mutile la syntaxe (1)

130 - On mutile la syntaxe (2) : la nouvelle syntaxe de « comme »

 

Consultez aussi :

145 - Deuxième table des matières

162 - Troisième table des matières

173 - Quatrième table des matières

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 13:52

Dans la comparaison qui suit parfois se servir de (comparaison introduite par comme), la préposition de doit être répétée et le déterminant (article indéfini) doit être explicité.

« Mike lançait un caoutchouc sur un camarade en se servant d’une règle en plastique comme catapulte. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 150.) Il faut écrire : « comme d’une catapulte ». Ce qui est la réduction de : comme il se servirait d’une catapulte.

Alex Rider, l’espion âgé de quatorze ans, se met en route, à pied, en direction d’un barrage qui sépare une vallée et un grand lac, au Kenya. « Et s’il parvenait à apercevoir le pylône électrique qu’il avait remarqué en survolant la vallée, il s’en servirait comme point de repère jusqu’au barrage. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Les larmes du crocodile, huitième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2010, p. 337.) Écrire : « il s’en servirait comme d’un point de repère », ou mieux : « il l’utiliserait comme point de repère ».

« Se servant du dos de Durant comme écritoire, Jordan apposa sa signature [sur le billet à ordre] […]. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 355.) Comme d’une écritoire.

« Chester était un gros bonnet de la contrebande au Canada. À plusieurs reprises, il s’était servi de Mal comme intermédiaire pour écouler ses revues porno. » (Tonino Benacquista traduisant l’adaptation du Chasseur, premier album de la série Parker, par Darwyn Cooke, d’après un roman de Richard Stark ; éditions Dargaud, 2010, p. 48.) Comme d’un intermédiaire pour…

« Ensuite tu en as étouffé un par-derrière et tu t’es servi de lui comme bouclier avant de lui cogner le crâne, deux fois, sur l’angle d’un volet. » (Jérôme Leroy, Le Bloc, éditions Gallimard, collection Série noire, 2011, p. 86.)

La faute n’apparaîtra plus dans L’ange gardien, paru en 2014 ; une certaine « Y » meurt en attaquant la maison d’un financier présumé d’Al-Qaïda : « Elle en a buté la moitié [= des gardes du corps présents sur les lieux] jusqu’au bureau du type. Et quand elle a vu la deuxième vague arriver, elle a dégoupillé trois grenades défensives, s’est servie du mec comme d’un bouclier et a foncé dans le tas. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 46.)

Igor Markish se prépare à devenir chauffeur de taxi. Victor Volodine est le patron de la société de taxis qui l’a engagé. « [Igor] prenait le guide des rues de Paris et de banlieue et l’apprenait par cœur en vue de son examen. Victor lui avait recommandé de commencer par le plan du métro et des lignes d’autobus et de s’en servir comme points de repère. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 182.)

« S’emparer de la photographie comme mode d’expression, c’est aussi l’occasion pour un artiste d’outrepasser les règles, celles, par exemple, qui séparent l’art et le reportage. Le photographe et cinéaste américain Larry Clark a ainsi joué la carte de l’immersion totale et fait figure de modèle concernant [sic] cette option [sic] kamikaze. » (Élisabeth Couturier, Photographie contemporaine mode d’emploi, éditions Flammarion, collection Mode d’emploi, 2011, p. 26.) Certes, le style est calamiteux de bout en bout, dans ce livre pourtant utile.

« Allons ! séchons nos larmes, prenons patience, les néo-marxistes tendance “I like Robbe-Grillet” n’ont pas encore tout à fait mis au point leur super-roman sans talent, sans subjectivité, sans écrivain. En attendant le grand jour, ils se servent de L’Express comme amuse-gueule. » (Bernard Frank, Le dernier des Mohicans, quatrième partie : « Fin » ; éditions Fasquelle, 1956. Texte consulté dans le volume Bernard Frank, Romans et essais, Flammarion, collection Mille & une pages, p. 838.)

 

L’article omis devant le nom qui suit le comme est l’article indéfini.

Entendu à la radio : « Ils parlent de lui comme l’envoyé de Dieu. »

Ce qui, en bon français, devrait se dire : comme s’il était l’envoyé de Dieu. Ou alors : comme d’un envoyé de Dieu.

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 02:06

Les cas d’ellipse touchant les éléments syntaxiques (prépositions, conjonctions, déterminants, pronoms…) se multiplient. Ces ellipses résultent de notre phobie de la répétition d’un mot. Certaines d’entre elles mènent à des énoncés aberrants.

Les exemples suivants se rapprochent de ceux que j’avais analysés dans Parallélismes asymétriques :

« [Thomas Scheuster, directeur de banque,] fit claquer sa petite langue que bon nombre de confrères ne se gênaient pas pour qualifier de vipère. » (Bertrand Puard, Les Effacés, Opération 1 : Toxicité maximale ; éditions Hachette, 2012, p. 41.) Il est peu vraisemblable que les confrères du banquier assimilent la langue de celui-ci, ou les paroles que cet organe sert à former, à une vipère entière. On se contente généralement d’évoquer la langue de cet animal, quand on désigne la propension qu’ont certaines personnes à tenir des propos venimeux envers autrui. La répétition était donc nécessaire : « qualifier de langue de vipère ».

« Les règlements et coutumes scolaires interdisent les classes de niveau : tous les enfants sont égaux, c’est bien ancré. […] S’il existe par exemple trois classes de troisième dans un établissement, elles sont qualifiées de même niveau. » (Chantal Delsol, La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, éditions Plon, 2011, p. 48-49.) Elles sont qualifiées de classes de même niveau ; c’est-à-dire qu’on prétendra que ce sont des classes de même niveau. Elles sont réputées (être) de même niveau.

« Le plus visible des changements, flagrant, opéra dans son corps. [Angeline] prit son envol, elle s’étoffa à une allure qui dévoilait de grandes impatiences, de la chair sur les os et la taille haussée, et puis ces grands yeux noisette qu’il est coutumier de qualifier de biches, qui pour le coup l’étaient. » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 216.) De qualifier d’yeux de biche. Sinon, on laisse entendre que les yeux sont eux-mêmes des biches. Et il va de soi qu’il faut mettre biche au singulier. Mais la relative qui constitue le dernier membre de la phrase me demeure obscure : « qui pour le coup l’étaient ». Étaient quoi ? Des biches, vraiment ?

Pelot a-t-il considéré que « qualifier de biches » pouvait s’interpréter comme la réduction par haplologie d’un hypothétique « qualifier de de biche » ? Delsol a-t-elle cru que « sont qualifiées de même niveau » pouvait se substituer à l’inadmissible « sont qualifiées de de même niveau » ? Et Bertrand Puard a-t-il trouvé dans « qualifier de vipère » le remède à l’inacceptabilité de cet énoncé : « qualifier de de vipère » ? Manifestement, ces auteurs ont cru pouvoir retrancher tout un segment nom + préposition au titre de l’haplologie syntaxique, et aucun d’eux ne s’est aperçu que de ce choix naissait une absurdité !

Un autre auteur a manqué de vigilance : « Les premiers crédits furent votés par l’Unesco en 2021 ; une équipe de chercheurs se mit aussitôt au travail sous la direction d’Hubczejak. À vrai dire, sur le plan scientifique, il ne dirigeait pas grand-chose ; mais il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “relations publiques”. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 314-315.) Pour que le nom rôle ait son corrélatif dans le groupe qui remplit la fonction d’attribut du COD, Houellebecq aurait dû écrire : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans un rôle qu’on pourrait qualifier de “chargé de relations publiques”. » Une formulation moins lourde est possible : « il devait se montrer d’une efficacité foudroyante dans le rôle d’un “chargé de relations publiques” », ou encore : « en exerçant les fonctions d’un “chargé de relations publiques” ».

 

Il est temps de définir la notion d’haplologie.

Dans la prononciation, c’est l’effacement d’une syllabe parce qu’elle est identique à la syllabe voisine : par haplologie, la ville de Clermont-Montferrand est devenue Clermont-Ferrand, l’adjectif tragico-comique est devenu tragi-comique, etc. En tant que phénomène phonétique, l’haplologie concerne surtout le lexique, mais il existe aussi une haplologie qui se manifeste dans la syntaxe. On observe ses effets dans la structure de certains énoncés. Ainsi, « la victoire d’ennemis si dangereux » est mis pour : « la victoire de des ennemis si dangereux », qui ne se dit évidemment pas (Grevisse et Goosse, Le bon usage, édition de 1988, § 218). Et, si tel écrivain a composé « de nombreux ouvrages » (de : article indéfini au pluriel), on pourra dire, sans faire de faute, qu’il est « l’auteur de nombreux ouvrages » ; énoncé derrière lequel se cache ceci : « auteur de de nombreux ouvrages ». Il y a fusion entre la préposition de et l’article indéfini des ou de.

Mais le résultat d’une haplologie syntaxique ne s’impose pas toujours avec autant de naturel. Dans certains cas nous percevons l’omission de quelque chose, et la construction, quoique tolérée par l’usage, peut même nous paraître bancale. La superposition se produit lorsque deux mots identiques auraient dû se succéder, par exemple lorsque certaines constructions auraient dû entraîner la présence de deux que successifs : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur ! » (Mérimée, Les âmes du purgatoire.) Impossible de dire : « plutôt que qu’une tache soit faite… ». L’ellipse est ici particulièrement hardie. On pourrait rétablir la symétrie du parallélisme en écrivant : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que de voir une tache faite à son honneur ! » (mais « de voir », qui passerait sans problème si le verbe de la subordonnée avait le même sujet que « Périsse », est alors substitué à un autre conflit de constructions : « Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt que que nous voyions une tache faite à son honneur »…).

Le bon usage de Grevisse et Goosse (édition de 1988, § 1028, c) donne plusieurs exemples de cette haplologie. J’en reproduis encore un, après avoir vérifié la citation : « BLANCHE / Je puis avoir des illusions. Je ne demanderais pas mieux qu’on m’en dépouille. » (Georges Bernanos, Dialogues des Carmélites, deuxième tableau, scène 1 ; éditions du Seuil, 1949, collection Points, p. 30.) Là encore, on pourrait écrire : « Je ne demanderais pas mieux que de m’en voir dépouiller. »

Mais si l’on se fie à Grevisse, il n’y a probablement rien à reprocher à la phrase suivante (le narrateur est un soldat français qui a rejoint les rangs du Vietminh en 1949) : « Je préfère qu’ils [= mes proches] me croient mort plutôt qu’ils entendent à longueur de journée, par les ragots du village, que je suis un traître. » (Maximilien Le Roy, Dans la nuit la liberté nous écoute…, bande dessinée réalisée d’après le récit d’Albert Clavier ; éditions du Lombard, 2011, p. 100.)

 

L’haplologie syntaxique appartient à l’usage, mais il y a des cas où la réduction des ligatures et des charnières de la syntaxe n’est qu’un emboîtement forcé, qu’une soudure grossière, qu’un télescopage arbitraire.

Vers 1850, le peintre Hélène Boukouris, pour pouvoir vivre en Italie, s’est costumée en homme. Un soir, à Naples, toujours déguisée, elle se précipite sur une chanteuse grecque, ayant reconnu en elle une compatriote, et la serre dans ses bras. Le public crie aussitôt au scandale… « Alors Hélène monte sur une table et s’explique. Son geste n’a rien eu d’indécent pour la bonne raison qu’elle n’est pas un jeune homme mais une jeune fille. Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautent au cou ! » (Michel Déon, Le rendez-vous de Patmos, éditions de la Table Ronde, 1971, collection Folio, p. 237.) J’ai du mal à croire que la phrase soit acceptable telle quelle. Une correction minime est possible : « Quoi de plus naturel que deux jeunes filles se sautant au cou ! » ; modification plus économique que ne le serait celle-ci : « Quoi de plus naturel que le fait que deux jeunes filles se sautent au cou ! »

Nous commençons à entendre dire : « C’est quelqu’un de parole », comme on dit qu’un tel ou une telle est quelqu’un de bien, quelqu’un de bon, quelqu’un de fiable, quelqu’un de dégourdi, etc. La préposition de n’étant pas facultative dans ce contexte, et le mot parole n’étant pas un adjectif, il faudrait pouvoir dire : « C’est quelqu’un de de parole »… Bien évidemment, il est plus raisonnable de revenir à la formule traditionnelle : « C’est un homme / une femme de parole » ; en renonçant à esquiver la mention du sexe de la personne.

Parlant d’une version remaniée des Voix du silence, à laquelle Malraux a longtemps travaillé, mais qu’il devait abandonner au début des années 1970, Christiane Moatti écrit : « L’élaboration du texte par strates successives dans le temps [sic] donne lieu à plusieurs “sommaires détaillés” différents et s’accompagne d’inlassables recherches de clichés pour de nouvelles illustrations. On trouve en vrac, dans un petit dossier à sangles de ces archives, d’abondantes et de plus en plus belles reproductions, le plus souvent avec indication de provenance. » (Christiane Moatti, apparat critique des Voix du silence, « Note sur le texte » ; dans André Malraux, Œuvres complètes, volume IV : Écrits sur l’art, I ; Bibliothèque de la Pléiade, 2004, p. 1409.) Quelle est la nature grammaticale du de dans la locution « de plus en plus » ? Ce de est normalement une préposition. Mais voyez comme le syntagme que j’ai mis en gras est étrange : « de plus en plus belles reproductions » (mis pour : « de de plus en plus belles reproductions »). Il est difficile de savoir si c’est l’article indéfini de qui a écrasé la préposition de, ou si c’est au contraire la préposition qui a écrasé l’article.

Certes, quand s’introduit « de plus en plus », l’haplologie est admise dans certains cas : « Parmi les jaillissements de sève des hêtres géants, il ne pouvait pas croire que leurs étreintes de Paris ne fussent qu’une vulgaire fornication, qu’un signe fugace dans le blanc des draps ; c’était quelque chose de plus en plus ineffaçable. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 298. La phrase parle de Gilles et de Dora.) Il n’aurait pas été possible de dire : quelque chose de de plus en plus ineffaçable. En l’occurrence, « de plus en plus » est soudé au syntagme « quelque chose de ». La préposition de est commune aux deux groupes.

Dans la notice de Christiane Moatti que nous examinions, en revanche, même sans la greffe du « de plus en plus », la formulation « d’abondantes et (de) belles reproductions » est déjà un non-sens. Il faudrait dire simplement : beaucoup de belles reproductions (ou : une quantité impressionnante de belles reproductions). Et pour mieux exprimer l’idée que les reproductions récentes étaient « plus belles » que les reproductions datant du début de la collection, sans doute parce que les procédés d’impression et de photographie des œuvres d’art s’étaient constamment améliorés entre l’année 1951 (où est parue la première édition des Voix du silence) et l’année 1973 (où Malraux a définitivement renoncé à son projet de refonte), Christiane Moatti aurait pu écrire : « On trouve […] des reproductions abondantes et de plus en plus belles, le plus souvent avec indication de provenance. »

Remarquons que la mention en vrac n’offre pas non plus un sens très clair dans notre extrait. Faut-il comprendre : « non mises en liasse », ou bien « placées dans tous les sens », voire « non triées » ? En tout cas, elle ne peut pas signifier : « non classées, en désordre », car cela contredirait le fait que les images réunies par Malraux étaient vraisemblablement rangées dans l’ordre de leur découverte, ce classement ayant permis à Christiane Moatti de constater les progrès techniques accomplis.

Comme l’ont montré les phrases qui donnent au verbe qualifier un complément estropié, il n’est pas toujours possible de souder ou de contracter deux occurrences de la préposition de en une seule. L’haplologie intempestive mène à l’amphibologie et au non-sens.

 

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