Un certain nombre de mots sont aujourd’hui très mal prononcés, bien qu’ils relèvent d’un niveau de langue soutenu :
- une genèse est devenue « génèse » ;
- le verbe rehausser est devenu « réhausser » ; de même, rechigner devient « réchigner », reléguer devient « réléguer », remédier devient « rémédier » ;
- une vilenie est devenue une « vilénie » ;
- un pèlerinage (anciennement pélerinage) est devenu « pélérinage » ;
- un coreligionnaire est devenu un « coréligionnaire » ;
- un mercenaire est devenu un « mercénaire » ;
- un renégat est devenu « rénégat » ;
- une relégation est devenue « rélégation » ;
- un ou une galeriste devient « galériste » ;
- j’ai même entendu un journaliste dire que le ministère de l’Éducation nationale s’était, dans telle affaire, rendu coupable « d’un aveuglément excessif ».
Plus anciennement, le nom repartie (lancer une repartie, avoir de la repartie, ne pas manquer de repartie…) en est venu à se prononcer « répartie ».
Or, s’il est vrai que le e non accentué est nécessairement entendu dans repartie, rehausser ou rechigner (« reu- »), ainsi que dans aveuglement (« -gleu- »), il est habituellement muet dans pèlerinage, vilenie et galeriste. Lorsqu’on a le choix entre le prononcer et ne pas le prononcer, il s’appelle e caduc (ou e facultatif). On trouve un e caduc dans religion, car ce nom peut à bon droit être prononcé « r’ligion ». Pourtant, certains se sont mis à dire : « réligion ». De même, l’adverbe atrocement, où le e médian ne doit se faire entendre que dans le vers classique, en est venu à se prononcer « atrocément ».
Dans Le guignolo, film de Georges Lautner sorti en 1980, Jean-Paul Belmondo déclare qu’il n’est pas voleur mais marchand de tableaux, et précise en dressant l’index : « Un marchand de tableaux est un voleur inscrit au régiste [sic] du commerce. » (À la soixante-quinzième minute.) Depuis le début des années 2000, la prononciation « régistre » est devenue courante. Le verbe « enrégistrer » aussi est entré dans l’usage.
Indifférents à ces horreurs, nos linguistes professionnels prenaient la parole dans les médias pour expliquer que le vieil accent aigu du deuxième e d’événement devait absolument être remplacé par un accent grave, alors que ce changement de détail était sans importance et sans conséquence.
Edgar Degas est parfois rebaptisé « Dégas », comme se prononce le nom commun dégât. Les professeurs ou les journalistes qui font cela ont des yeux qui ont toujours vu écrit Degas, sans accent aigu, mais ils ont une bouche qui prononce un « é ». Ils le font sans intention ironique, et probablement sans s’en rendre compte. Quant au nom de Maurice Grevisse, le célèbre auteur du Bon usage, de savants universitaires en sont arrivés à le prononcer « Grévisse ». Jean Dutourd lui-même, à la page 145 d’À la recherche du français perdu (Plon, 1999), écrit : « Grévisse dénombre cent quatre vingt-cinq mots commençant par un h aspiré, parmi lesquels hameau, hargneux, harasser, hublot, hussard. » Sur la même ligne de texte une autre faute est commise : l’oubli du trait d’union qu’il faut entre quatre et vingt.
Cela dit, Dutourd ignorait-il vraiment la bonne graphie et la bonne prononciation de ce nom propre ? La version primitive de sa phrase (publiée dans un quotidien : on peut lire sur Internet la page où figure le petit encadré signé Dutourd, mais ni le nom du journal ni la date de parution n’apparaissent) ne comportait aucune des deux fautes sus-signalées.
J’ai déjà évoqué (dans Confusions et contresens : les verbes) le fâcheux remplacement du verbe sécréter par le verbe secréter, ce cas très étrange où se produit le phénomène inverse. Le verbe rare secréter (terme technique, désignant l’action que font les chapeliers lorsqu’ils frottent des poils ou des peaux avec le secret pour en faciliter le feutrage, correctement prononcé « seucrété ») apparaît partout où devrait être employé sécréter (« sécrété »), lequel signifie : produire une substance par sécrétion, émettre, diffuser. Les écrivains qui ont pris conscience de la transformation des e internes en é sont rares, et je suppose que ceux qui privent le verbe sécréter de son accent aigu croient bien faire…
Et voilà que je commence à entendre secrétaire et secrétariat prononcés « sécrétaire », « sécrétariat ». Ceux qui s’étaient mis à dire et à écrire secréter au lieu de sécréter n’ont donc pas fait reculer la fâcheuse tendance qui pousse nos contemporains à n’accepter le e interne que dans des mots de deux syllabes (cheval, repas, repos, Breton…). [Paragraphe ajouté en 2025.]
Chez votre boucher-traiteur et dans les restaurants, le mot céleri est maintenant prononcé « céléri ». Or la norme était l’effacement complet de ce e central, qui était purement graphique (comme dans pèlerinage). [Paragraphe ajouté en 2026.]
Il existe encore d’autres e indûment prononcés « é ». Je pense à celui qui figure dans les mots geôle et geôlier. Depuis au moins vingt ans, on entend de nombreux orateurs dire « le géolier » et « les géoles », alors que la lettre e ne figure dans ces mots que pour que le g soit prononcé comme un j. Pourtant personne ne se trompe en prononçant gorge et Georges… Soit dit par parenthèse, ceux qui maltraitent geôle et geôlier le font tantôt en respectant l’accent circonflexe qui signale que le o est fermé et plutôt long, tantôt en ouvrant ce o. Or, contrairement à ce que croit le public, l’omission de cet accent circonflexe ne fait pas partie des cas visés par la réforme de l’orthographe promue en 2016 via les manuels scolaires.
Halte au massacre.