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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 21:18

 

                                           Cet article est dédié à V.

                                           puisque son aimable requête m’a incité à le terminer.

 

Écrit-on : Fais ce qu’il te plaît ou Fais ce qui te plaît ? Et pourquoi ?

Confronté à toutes sortes de phrases, il y a longtemps que je me demande si on doit employer plutôt la séquence ce qu’il ou la séquence ce qui ; si les deux sont équivalentes ou si une méthode permet de ne pas se tromper dans le choix de l’une ou de l’autre.

Excluons tous les cas où le pronom il renvoie à un être animé, homme ou animal : « Ce qu’il préfère, c’est la viande » (il = mon cousin, mon chat, etc.), « Veux-tu savoir ce qu’il est vraiment ? », « Veux-tu savoir ce qu’il devient ? » ; puisque la difficulté qui nous intéresse est absente de ces phrases.

Occupons-nous seulement des cas où ce qu’il et ce qui peuvent susciter le doute et l’hésitation.

Les deux constructions font appel au pronom démonstratif ce. Dans la première, le démonstratif est l’antécédent du pronom relatif que. Ce dernier est suivi du pronom il, sujet d’un verbe impersonnel. Je désignerai cet il par l’appellation de pronom impersonnel (ou de pronom il impersonnel, comme le font Riegel-Pellat-Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, éditions PUF).

Dans la seconde construction, le même pronom démonstratif ce est l’antécédent du pronom relatif qui. Fonction de ce pronom relatif : sujet du verbe.

Qui ou que ne sera pas un pronom relatif dans toutes les phrases comportant ce qui ou ce qu’il. En effet, il s’agira parfois d’un pronom interrogatif, comme dans : « Je sais ce qui arrive » ou « ce qu’il reste à faire » ; « Pierre se demande ce qui arrive » ou « ce qu’il reste à faire » ; etc.

 

Je commence par résumer l’article que Joseph Hanse a consacré à notre problème dans Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (troisième édition, Duculot, 1994, p. 206 ; l’article a pour titre : « Ce qui, ce qu’il, ce que, ce dont »).

Si le verbe est toujours impersonnel, on doit employer ce qu’il : « Il faut ce qu’il faut » ; « Vous ferez ce qu’il faut » (sous-entendu : faire).

Lorsque le verbe n’est pas systématiquement impersonnel, on peut hésiter mais les deux constructions sont permises : « Voilà ce qui m’arrive » (= voilà la chose qui m’arrive) et « Voilà ce qu’il m’arrive » (corollaire de la phrase : Il m’arrive quelque chose).

« Fais ce qui te plaît » : fais ce qui te donne ou te donnera du plaisir. En revanche, « Fais ce qu’il te plaît » sous-entend l’infinitif du verbe précédent : Fais ce qu’il te plaît de faire. Mais dans les deux cas, on veut dire : Fais ce que tu voudras.

Rester se prête facilement aux deux tours : « Il sait ce qui lui reste à faire » et « ce qu’il lui reste à faire. » On peut dire en effet : Telle chose lui reste à faire ou Il lui reste à faire telle chose. De même, sans le démonstratif ce : « Toutes les démarches qui me restent à faire » ou « qu’il me reste à faire ». De même encore : « ce qui lui reste d’argent » ou « ce qu’il lui reste d’argent ».

Les constructions suivantes sont toutes irréprochables, au moins du point de vue grammatical (nous verrons que, du point de vue de l’euphonie, c’est autre chose) : « Qu’est-ce qu’il lui prend ? » et « Qu’est-ce qui lui prend ? » ; « Voilà ce qu’il en est résulté » et « Voilà ce qui en est résulté » ; « Faites ce qu’il convient (de faire) » et « Faites ce qui convient » (sans infinitif sous-entendu).

J. Hanse nous fournit quelques citations démontrant que les écrivains ne se privent pas d’employer ce qu’il, là où spontanément j’aurais mis ce qui : « Sans que Nicole pût seulement se douter de ce qu’il se passait » (A. t’Serstevens, L’amour autour de la maison, Poche, p. 206) ; « Si vous saviez ce qu’il se passe là-bas » (Fr. Chalais, Les chocolats de l’entracte, Poche, p. 164) ; « Elle ne comprend pas ce qu’il lui arrive » (Aragon, La mise à mort, p. 314).

J’observe que les extraits que cite J. Hanse sont peu nombreux et qu’ils appartiennent tous au XXe siècle. Du reste, Hanse précise qu’on emploie plus souvent ce qui.

Dans ce même article, le grand linguiste belge affirme que la locution ce qu’il est prononcée familièrement et couramment « ce qui ». Couramment ? La difficulté qui nous occupe n’était-elle donc qu’apparente ? Quant à moi, j’ai plutôt l’impression que nos contemporains prennent un malin plaisir à bien faire entendre le il ; mais dans ce cas précis je pense qu’ils n’ont pas tort de faire en sorte que le ce qui et le ce qu’il soient prononcés comme ils s’écrivent. Mieux vaut ne pas se cacher derrière l’argument spécieux de la prononciation si l’on veut analyser les conditions dans lesquelles s’effectue la substitution de ce qu’il à ce qui.

Les nombreux exemples qui vont suivre ont été rassemblés au cours des trois dernières années.

 

1.

Le verbe plaire nous donne souvent du fil à retordre.

« Ma vie et mon visage sont ceux qu’il [= Dieu] m’a donnés pour en faire ce qu’il me plaît. » (Marcel Aymé, La belle image, éditions Gallimard, 1941, chapitre XIV ; réédition dans le Livre de Poche, p. 224.) La fin de la phrase est correcte, « ce qu’il me plaît » étant mis pour : ce qu’il me plaît d’en faire. L’autre possibilité existe-t-elle : ceux qu’il m’a donnés pour en faire « ce qui me plaît » ? C’est-à-dire, en toute rigueur : quelque chose qui me plaît ? Le sens n’y est plus entièrement.

Cette variante, Montherlant l’admettrait, lui qui écrit : « Je m’abandonne à vous. Faites de moi ce qui vous plaira. » (Les lépreuses, éditions Grasset, 1939 ; et Gallimard, collection Folio, p. 173. Costals parle à Solange.) Du reste, l’article de J. Hanse indiquait que, dans le cas de plaire, les confusions sont fréquentes.

Néanmoins, je préfère préciser les choses. La formule « ce qui me plaît » sert à désigner une action, ou un état, qu’on peut exprimer par un nom comme par un verbe. Voulez-vous savoir ce qui me plaît ? Lire, fumer, aimer. Ou bien : la sieste, le combat, les bouffonneries.

En revanche, dans « ce qu’il me plaît », la tournure impersonnelle sert à sous-entendre le verbe précédemment exprimé, on l’a dit, mais elle introduit aussi l’idée qu’une volonté s’exerce. Il plaît à quelqu’un de… est généralement synonyme de quelqu’un veut (« Fais ce qu’il te plaît de faire » = « Fais ce que tu veux faire »). Par conséquent, dans la phrase de Marcel Aymé, « ce qu’il me plaît » signifie précisément : ce que je veux en faire, ce que je décide d’en faire.

Mais ne quittons pas l’examen de cette phrase, pour une courte parenthèse, car sa construction me paraît critiquable sur un autre point. En effet, plutôt que « ceux qu’il m’a donnés pour en faire », Marcel Aymé aurait dû écrire : « ceux qu’il m’a donnés pour que j’en fasse… ». Telle qu’elle se présente, la phrase est équivoque : elle donne à penser que c’est Dieu qui fait de la vie et du visage du narrateur ce qu’il plaît… au narrateur (d’en faire). Syntaxiquement, c’est incohérent.

À l’instar de Montherlant, qui aimait faire son intéressant, Dutourd a choisi la tournure rare, et probablement archaïque : « Souvent un démon me pousse à poser des questions stupides, dont je connais d’avance la réponse. Ce qui serait intéressant de savoir, c’est pourquoi je les pose. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 224.) Le verbe « serait » a pour sujet le relatif qui, tandis que le verbe savoir n’a pas de COD exprimé. Avec un sage ce qu’il, nous aurions disposé d’un il impersonnel, sujet de « serait », et d’un que, objet direct, complément de « savoir ».

Or je me demande si la construction est seulement rare, ou si elle est incorrecte. Certes, on dit très bien : « Ce qui serait bon à prendre, c’est… » ; où l’infinitif prendre n’a pas d’autre COD que le pronom ce. Mais avec la préposition de, pour obtenir le même sens, on est forcé de dire, du moins en français moderne : « Ce qu’il serait bon de prendre, c’est… » ; prendre ayant alors pour COD le pronom que. L’infinitif construit avec la préposition à est l’équivalent d’une forme passive (bon pour être pris), tandis que l’infinitif construit avec de est de sens actif (dont le sujet serait un on ou d’un nous sous-entendu : ce qu’il serait bon que nous prenions). J’ignore encore si la langue du XVIe et du XVIIe siècle permettait de dire : « Ce qui serait bon de prendre, c’est… ».

En français moderne, le ce qu’il est manifestement la seule construction possible dans une phrase comme celle-ci : « – […] Il vient d’apercevoir ce qu’il lui est possible d’accomplir pour son pays, en marge des tripotages, copinages, et mesquineries de toutes sortes. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 335 ; la phrase au discours direct est un éloge d’Horace Tumelat, ce politicien tourmenté qu’a inventé Frédéric Dard.) Impossible d’écrire aujourd’hui, sans rendre perplexe le lecteur : « ce qui lui est possible d’accomplir ».

« Tout ce quil marrive de vaguement conceptualiser, ou de voir en imagination, je le note dans des carnets. » (Pierre Michon, décrivant l’une de ses méthodes de travail, dans un film de Pierre-Marc de Biasi et Pierre-André Boutang, tourné et diffusé en 2003 : Pierre Michon, retour aux origines.) La présence du pronom il fait que l’esprit du lecteur ou de l’auditeur attend une suite au verbe « arrive », l’arrivée d’un verbe supplémentaire, dont que sera le COD. Ici nous en trouvons deux : « conceptualiser », « voir ».

Dans bien des cas, le ce qu’il est pleinement justifié.

 

Remarque : au sein de la construction ce qu’il, le pronom relatif que ne joue le rôle d’un complément d’objet direct que lorsqu’un infinitif – tantôt exprimé, tantôt sous-entendu – dépend du verbe impersonnel. Que est alors le COD de cet infinitif. Dans les autres constructions (« ce qu’il lui reste [ne pèse pas lourd] », « ce qu’il lui prend », « ce qu’il en est résulté »…), le que du ce qu’il occupe la fonction de sujet réel du verbe impersonnel ; le pronom il en étant le sujet apparent.

Au fond, nous devrions nous poser plus souvent la question que voici : est-il bien nécessaire de faire du relatif que le sujet réel d’un verbe impersonnel ?

 

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 15:39

Au pluriel, l’article indéfini apparaît sous sa forme pleine, qui est des, ou sous sa forme réduite, qui est de (ou d’ s’il y a lieu de faire l’élision de la voyelle).

 

Voici des phrases où l’emploi de la forme réduite de cet article ne se justifie pas :

« Elle n’a pas l’intention d’avoir d’enfants pour le moment. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 196.)

Le seul choix possible n’était-il pas entre « d’avoir un enfant » et « d’avoir des enfants » ? Ne fallait-il pas résister à la tentation d’adopter ici la forme réduite de l’article indéfini ?

Victor Volodine vient d’engager son compatriote Igor Markish pour qu’il conduise durant la nuit son taxi parisien : « Igor et Victor n’éprouvèrent pas le besoin de signer de contrat. Ils ont topé et ils se sont embrassés. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; le Livre de Poche, p. 166.) C’est exactement la même construction que dans l’extrait tiré de Plateforme. J’aurais mis : de signer un contrat.

Est-ce la succession de plusieurs de qui nous gêne ?

Le problème serait-il d’ordre plutôt stylistique que grammatical ?

Les phrases suivantes ne me paraissent pas incorrectes, et pourtant il y a en elles les mêmes détails qui perturbent la lecture :

« Vivant dans ce département depuis toujours abandonné, laissé à l’écart qu’est la Creuse, il n’avait presque pas eu l’occasion de photographier d’inaugurations de bâtiments, ni de visites d’hommes politiques d’envergure nationale. » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 38.)

Laissons de côté la virgule fâcheusement omise après « à l’écart ». Pour éviter la succession des de (tantôt forme réduite de l’article indéfini, tantôt préposition), j’aurais mis : « il n’avait presque pas eu l’occasion de photographier les inaugurations de bâtiments, ni les visites d’hommes politiques d’envergure nationale ».

« Je pourrirai à l’ombre des grands hêtres et des sapins, moi qui, enfant, dans la pente du pré Saint-Martin […], aimais tant observer, jour après jour, la décomposition d’insectes au fond de rigoles et de flaques étincelant au crépuscule comme des feuilles d’or sur le crâne d’un roi mort. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, Gallimard, 2011, collection NRF, p. 13.) On a ici affaire à la forme réduite de l’article indéfini, mais ayant  fusionné avec la préposition de.

On peut écrire : « la décomposition des insectes ». Mais je penche pour une autre transformation : « la décomposition d’insectes au fond des rigoles et des flaques », puisque ces noms sont suivis d’un participe présent qui en restreint et en précise la signification.

 

Dans d’autres circonstances, on emploie des là où il faudrait un simple de : « Il n’est donc pas surprenant que François Furet ait dépoussiéré des “hommes complets” comme Tocqueville et Guizot, qui avaient été à la fois journalistes, historiens et hommes de gouvernement, mais que les historiens “méthodistes” ne considéraient pas comme des véritables savants. » (Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question ; éditions Agone, 2010, p. 186.) Mais de cela j’ai déjà parlé ailleurs.

 

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:02

Chacun sait que le titre A midsummer night’s dream se traduit en français par : Le songe d’une nuit d’été ; et cela, bien que le titre original commence par l’article indéfini (certes, j’ignore si cet a – l’article indéfini de la langue anglaise – est ici le déterminant de night ou celui de dream). Une autre traduction consisterait en ceci : Un songe de nuit d’été ; mais un tel titre serait peu élégant, et surtout il serait fort peu intelligible à l’oreille. Une autre traduction encore consisterait à dire : Songe d’une nuit d’été, sans article devant le premier nom. La fluidité, la musicalité de l’original anglais seraient perdues, mais l’énoncé resterait du français.

Celle qu’il faut éviter à tout prix, c’est la « traduction » qui, mettant l’indéfini devant les deux termes emboîtés, aboutirait à ce monstre : Un songe d’une nuit d’été. Il y aurait là une double indéfinition, ou indétermination, structure par laquelle on ne fait que poser du flou sur du flou. Avant une époque récente, personne n’aurait osé, à l’oral ni à l’écrit, de pareils énoncés.

« L’allitération est une répétition d’un même son consonne [sic]. » Cette définition, dont je ne connais pas l’auteur, est citée par plusieurs sites différents, tous destinés à des élèves de collège et de lycée. Sa formulation est d’une gaucherie qui étonne. On dirait que les professeurs ne connaissent plus consonantique. D’autre part, c’est à l’article défini qu’il convient de recourir lorsque le nom est suivi d’un complément qui le détermine : « L’allitération est la répétition d’un même son… » (ajoutons que l’adverbe même est de trop).

« En jetant un coup d’œil par une porte entrebâillée, Lauren eut une vision furtive d’un bar bondé de clients. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 257.) Eut la vision furtive d’un bar

« [Le grand-père de Jed Martin] avait gagné sa vie en photographiant le plus souvent des mariages, parfois des communions, ou des fêtes de fin d’année d’une école de village. » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 38.) Ou les fêtes de fin d’année d’une école de village. L’auteur s’est laissé porter par la répétition de l’article indéfini devant les deux noms qui précèdent.

« [V]enait un moment où la chanteuse, sur le point de finir, tenait les auditeurs en haleine, dans une impatience admirablement entretenue d’un retour du thème. » (Pascal Bruckner, Parias, éditions du Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 184.) Dans l’impatience d’un retour… Mais ici, le choix de la double indétermination n’endommage pas autant le style que dans les extraits déjà cités, car la phrase suivante montre que l’auteur connaît le bon usage : « Et l’affaissement chromatique de sa voix, à peine soutenue par le pincement d’une corde, préludait à la naissance d’une nouvelle variation. » Il n’est donc pas impossible que la fausse note initiale ait été voulue.

« Je crois que j’avais envie d’être une femme, c’est-à-dire de ressembler à une idée qu’on peut se faire d’une femme, au sens social du mot, en tout cas à l’idée que je m’en faisais […]. » (François Taillandier, Option Paradis, éditions Stock, p. 65. Propos d’un personnage féminin, rapportés au discours direct.)

« Alex remarqua, sur un portique, deux harnachements qui ressemblaient vaguement à des survêtements […]. Probablement des tenues portées par des astronautes. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, 2005 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 248.) La traductrice n’a pas respecté le texte original, où nous lisons : « He supposed they must be the outfits worn by astronauts. » Ce qui se traduit ainsi : « Il se dit que ce devait être la tenue que portaient les astronautes. » (Penser au singulier distributif du français.)

« Hemingway avait aussi mis au point une “théorie de l’iceberg” : les faits flottent sur l’eau, la structure doit être invisible (“seul un huitième d’un iceberg dépasse de la mer”). Le lecteur comprend tout ce qui n’est pas écrit sur la page. » (Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 63.) Le traducteur qui s’est occupé de cette phrase d’Hemingway a-t-il vraiment écrit cela ? J’aurais mis : Seul un huitième de l’iceberg

« Pour Mannoni, ce qui a poussé l’homme blanc à la conquête du monde et au colonialisme qui en a résulté, ce n’est pas, principiellement, la poursuite économique du profit. Cette passion du gain n’est qu’une manifestation d’une psyché plus globale, celle de Prospero, le conquérant, poussé par le désir de surpasser le père (i. e [sic] par le complexe d’infériorité adlérien). » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 119.) N’est que la manifestation d’une psyché plus globale. Car il n’est pas utile d’indiquer que ce n’en est – de cette « psyché » globale – qu’une manifestation parmi d’autres.

« En se renseignant sur Internet, [Jed] avait appris que Dignitas (c’était le nom du groupement d’euthanasieurs) faisait l’objet d’une plainte d’une association écologiste locale. » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, J’ai lu, p. 357.) On ne pourrait pas mettre l’article défini à la place du premier indéfini, car celui-ci fait partie d’une locution plus ou moins figée : faire l’objet d’une plainte. Je propose donc de mieux hiérarchiser les éléments syntaxiques qui complètent le verbe « faisait » et d’écrire : « Dignitas […] faisait l’objet d’une plainte de la part d’une association écologiste locale ».

Dans la longue liste que dresse Françoise Héritier des choses, des actes, des sentiments qui font le sel de la vie, il y a ceci : « s’obnubiler un temps sur une rencontre à venir ou sur un point précis d’un argument qu’il faut encore débrouiller ou sur la meilleure façon d’exposer une idée » (Françoise Héritier, Le sel de la vie, éditions Odile Jacob, 2012, p. 46). On aurait dit naguère : « sur tel point précis d’un argument ».

Un récent volume de la série de bande dessinée XIII mystery (au fait, comment doit-on prononcer ce titre ?) nous donne à lire un dialogue où il est rapporté que la CIA a découvert dans l’appartement occupé par un suspect « une copie d’un document confidentiel du FBI », et qu’auparavant la NSA avait capté « des bribes d’une conversation » entre deux personnages politiques israéliens… (Dessins de François Boucq, scénario de Didier Alcante, Colonel Amos, éditions Dargaud, 2011, p. 9.) Dans le français normé de mon enfance, tout le monde disait encore : les bribes d’une conversation ! Et parler de la copie d’un document ne veut pas dire que ce soit la seule copie existante dudit document !

Mais la double indétermination figure déjà dans Simenon :

Betty Etamble essaie d’imaginer à quoi ressemble l’appartement que sa nouvelle amie Laure Lavancher, veuve d’un grand médecin, possède encore à Lyon. « Y avait-il [= dans cet appartement] une horloge qui marquait des minutes plus longues que partout ailleurs et, dehors, nuit et jour, comme un rappel d’une autre vie, le passage bruyant des autos ? » (Georges Simenon, Betty, éditions Presses de la Cité, 1961 ; réédition dans la collection Presses Pocket, p. 74.) La phrase est belle, pourtant.

 

N’étant pas redoublée, l’indétermination semble admise lorsqu’un groupe nominal précédé de l’article indéfini possède un complément précédé de l’article défini :

« Le salon Verdurin passait pour un temple de la musique. » (Proust, Sodome et Gomorrhe, 1922 ; dans À la recherche du temps perdu, éditions Gallimard, collection Quarto, p. 1412.) « La gare neuve où l’on débarque [= la gare de Metz inaugurée en 1908] affiche la ferme volonté de créer un style de l’empire, le style colossâl, comme ils disent en s’attardant sur la dernière syllabe. » (Maurice Barrès, Colette Baudoche, 1908 ; texte consulté dans l’édition donnée par le Livre de Poche en 1968, p. 15-16.)

Dans certains textes traduits de l’anglais, cette forme d’indétermination est moins justifiable :

« À la fin de sa première semaine à Pointe Blanche, Alex dressa une liste des six autres pensionnaires. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Hachette, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 153.) Dressa la liste des six autres pensionnaires.

Face à la construction de la phrase suivante, en revanche, j’avoue être dubitatif : « Damian Cray est un porte-parole de Greenpeace et il a conduit le mouvement de protestation contre les forages de pétrole sur les territoires sauvages d’Alaska […]. » (Anthony Horowitz, Jeu de tueur, quatrième aventure d’Alex Rider, traduction d’Annick Le Goyat, éditions Hachette, 2003 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 94.) Il serait inexact d’affirmer : « est le porte-parole de Greenpeace », Greenpeace ayant toujours eu de nombreux porte-parole ; mais est-on obligé de dire : « est l’un des porte-parole de Greenpeace » ? Il semble que la traductrice a simplement retrouvé le modèle qu’illustrait la phrase de Proust.

L’indétermination me paraît dommageable dans la phrase suivante : « En fréquentant la cour, le sieur provincial de Vaugelas a été mis en contact avec des milieux qui avaient une obsession du “bien parler”. » (Gilles Siouffi, Penser le langage à l’Âge classique, éditions Armand Colin, collection U, 2010, p. 34.) Il serait préférable d’écrire : « qui avaient l’obsession du “bien parler” » ; ou alors : « qui avaient une véritable obsession du “bien parler” ».

En effet, la présence d’un adjectif épithète atténue la contradiction, comme dans cet extrait d’une traduction de L’Orateur de Cicéron, parue au XIXe siècle : « C’est que l’oreille éprouve un véritable besoin de sentir la pensée bien renfermée dans le cercle de la phrase. » Et comme dans cette phrase de Musset : « Pendant qu’il [= Desgenais] parlait, j’éprouvai une tentation violente d’aller encore chez ma maîtresse, ou de lui écrire pour la faire venir. » (Musset, La confession d’un enfant du siècle, Première partie, chapitre III.)

Que le nom ait pour complément un verbe à l’infinitif ne modifie pas foncièrement les données du problème. Il y a de la préciosité dans cette phrase de Barrès : « Et quand [M. Asmus] visita la charmante église romane de Saint-Maximin, où Bossuet a prêché contre les protestants avec la manière d’un général refoulant une armée ennemie, il lui vint un désir d’entendre ces fameux orateurs français. » (Colette Baudoche, le Livre de Poche, p. 47.) L’indéfini n’a pourtant pas été choisi sans raison : il suggère que le désir d’entendre parler quelque orateur français est fort peu avouable, quand il est éprouvé par un jeune Allemand en visite dans une ville – Metz – où ses compatriotes sont considérés comme des occupants

C’est parfois une subordonnée relative qui complète le nom : « En parlant ou en écrivant, [Lamartine] sort du vrai et y rentre sans y prendre garde ; uniquement préoccupé d’un certain effet qu’il veut produire à ce moment-là. » (Alexis de Tocqueville, Souvenirs, deuxième partie, chapitre VI.) S’ajoutant à l’indéfini, l’adjectif fait contrepoids au complément qui se développe à la droite du nom. Sans l’adjectif, nous devrions dire : « uniquement préoccupé de l’effet qu’il veut produire à ce moment-là ». C’est alors à l’article défini de jouer ce rôle de contrepoids.

 

Il y a des cas où la présence d’un article indéfini entre en contradiction avec l’idée exprimée par les mots qui suivent le nom :

« Le courant continu ne peut d’autre part être véhiculé à plus de trois kilomètres [de distance] dans ces câbles, inaptes à supporter des tensions élevées indispensables aux transmissions lointaines. » (Jean Echenoz, Des éclairs, éditions de Minuit, 2010, p. 23.) Pour que la phrase soit correcte, et logique, il faudrait : « inaptes à supporter les tensions élevées indispensables aux transmissions lointaines ». Pour conserver l’indéfini, il faudrait transformer la phrase et dire par exemple : « inaptes à supporter des tensions élevées, celles-ci étant pourtant indispensables aux transmissions lointaines ».

Il en est de même dans les énoncés que voici : « C’est un jeu favori des enfants », « C’est un cinéaste sur lequel on a le plus écrit »… Formulations que nous entendons couramment à l’oral et que parfois nous lisons.

Si l’on examine tous ces exemples avec attention, on constate que l’incompatibilité réside entre le choix de l’article indéfini et la présence du superlatif (« le plus ») ou de l’idée de superlatif (« indispensables », « favori »…) au sein du complément.

« [Horace Tumelat] a gardé de son enfance plus que modeste la peur des lieux snobs où un certain maniérisme est de rigueur. Et pour lui, ce salon de thé chic, plein de vieillardes enfanfreluchées, constitue un temple de la futilité triomphante. » (San-Antonio, Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants, éditions Fleuve Noir, 1981, p. 30.) L’indéfini mis devant temple s’accorde mal avec la présence de l’adjectif triomphante dans le complément ; triomphant étant voisin de suprême.

L’omission de tout article devant le premier nom donne à la contradiction un aspect encore plus étrange : « [J]’aime médiocrement [le Concerto pour violon de Brahms], sauf dans l’interprétation qu’en a donnée Ginette Neveu : je le trouve d’un drapé assez lourd, et interminable son exposition orchestrale, presque aussi morbide que le Double Concerto pour violon et violoncelle, que j’avais tant aimé, autrefois, comme exemple même de la profondeur. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, éditions Gallimard, 2011, collection NRF, p. 83.) Il serait tellement plus logique d’écrire : « comme l’exemple même (autrement dit : l’exemple par excellence) de la profondeur »… Autre bizarrerie de syntaxe : « morbide » paraît d’abord se rapporter au groupe « son exposition orchestrale » (mais dans ce cas l’auteur aurait oublié un celle : « presque aussi morbide que celle du Double Concerto… »), alors que cet adjectif qualifie en réalité tout le Concerto pour violon, comme le prouve, dans la forme « avais aimé », l’accord du participe passé – au masculin.

 

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 13:31

Un précédent billet (« Eh bien », « eh oui » : vont-ils disparaître ?) a déjà été consacré au phénomène du remplacement de l’interjection eh par la conjonction et.

Je publie ce bref supplément pour en citer de plus récentes illustrations, mais aussi pour parler d’un roman qui m’a plu.

Celui qui parle est professeur dans une académie de peinture et, accessoirement, créateur d’« installations » :

« – […] [J]e cite toute la liste des artistes qu’admirent – ou prétendent admirer – les bourgeois : en fait, ils font semblant d’admirer parce qu’ils savent que ça vaut cher… et tous ces artistes, je les dénonce comme autant de “menteurs”. Et bien figure-toi que je vais conclure cette liste en posant un acte de rupture, qui sera en même temps une proposition artistique. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 139.)

Une jeune femme demande au peintre Nitchevo, dont elle est amoureuse, de lui révéler son véritable prénom : « – […] [J]e ne connais même pas ton vrai prénom, dis-le moi [sic] dans l’oreille, je suis sûre que je l’aime déjà… Si, je t’en prie… Gilles ? Et bien voilà, Gilles. » (Les huiles, p. 228.)

Bien qu’il n’ait pas fait parler de lui, et cette indifférence des critiques littéraires patentés me paraît inquiétante, Les huiles est très remarquable, très original, et pas simplement parce qu’il s’agit d’un premier roman. Son auteur, Bernard Buci, sait évoquer la touche et la couleur. Il décrit les matières et les volumes à la manière dont en parlent les peintres, ce qui donne à ses descriptions de lieux et de personnages une densité matérielle ou charnelle qu’on n’avait plus sentie en littérature depuis la fin du Nouveau Roman. En outre, un siècle de débats sur la peinture y est résumé en une série de dialogues étincelants, qui se nouent au fil des chapitres entre des personnages variés et complexes. C’est, sur les années 1980, le roman français que j’attendais.

Ce que l’auteur laisse entendre à propos de l’histoire de l’art vaut aussi pour la langue française : nous allons vers l’oubli de ses ressources héritées, et nous tirons de cet amoindrissement, subi autant que volontaire, une sorte de fierté.

Le livre contient, hélas, d’invraisemblables fautes d’orthographe et aussi quelques impropriétés lexicales (à la page 93, l’auteur confond les voix qu’espère recueillir un homme politique avec les soutiens dont il dispose avant une élection ; un parquet en point de Hongrie est dit parquet « au » point de Hongrie, p. 175 ; à la page 197, le verbe hoqueter est mis pour claudiquer ; page 258, à propos d’une voix, graveleuse est mis pour gouailleuse ; page 265, « précautionneux de » est mis pour « précautionneux avec » ou pour « ménager de »), et certaines phrases contiennent plusieurs fois l’adverbe bien ou l’adverbe même. Souhaitons que les éditions Michel de Maule nous en offrent un jour une réimpression corrigée.

 

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 11:26

La mère de la narratrice du dernier roman de René Reouven évoque son ancêtre Valentine Roch, « simplement l’une de ces filles de famille pauvre qui se plaçait, comme on disait alors, chez des patrons d’une classe sociale plus aisée » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 45).

Il n’y a pas de raison que le verbe « se plaçait » soit accordé avec le pronom une, alors que la phrase évoque précisément l’importance numérique de ces jeunes filles qui devenaient domestiques au XIXe siècle. La marque du pluriel s’impose d’autant plus fortement que le complément circonstanciel (« chez des patrons ») est au pluriel. À chaque jeune fille correspond un patron ; une jeune fille n’était point placée chez plusieurs patrons simultanément.

J’ai déjà étudié la difficulté que crée l’ajout d’une subordonnée relative à un groupe nominal introduit par le syntagme « un de ces » ou « un des ». Voir : « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel. Depuis la publication de ce billet, d’autres exemples fâcheux sont venus me déconcentrer au cours de mes lectures. Ce sont eux qui m’incitent à donner une suite à mon premier billet.

 

Cette fois, je veux organiser avec plus de clarté les exemples que je me propose d’examiner. Je les répartirai en deux groupes distincts. Dans le premier se trouveront les phrases où la faute peut être corrigée par l’ajout d’une seule marque grammaticale, par la modification d’une seule forme verbale (généralement celle de l’auxiliaire du verbe).

Frédéric Beigbeder écrit, dans Premier bilan après l’apocalypse (éditions Grasset, 2011), p. 347 : « [Matzneff] est l’un des premiers intellectuels français à s’être engagé pour le combat du peuple palestinien (dans Le Carnet arabe, 1971). » À s’être engagés, bien sûr.

En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une subordonnée relative, mais d’un infinitif prépositionnel. Cette construction est fréquente après le premier (+ nom), le dernier (+ nom), le seul (+ nom), etc. Cet infinitif relié à un groupe nominal a pratiquement la même fonction syntaxique qu’une proposition relative : il est épithète.

Il arrive à Beigbeder de citer tel ou tel écrivain classique. Nous le voyons citer Huysmans dans une autre page de son livre, et le passage qu’il cite montre pourtant qu’on a longtemps mis au pluriel le participe passé, au sein d’une relative déterminative ayant pour antécédent un groupe de mots introduit par « un des » : « Rappelons ce que Huysmans dit de Virgile dans À rebours, paru dix ans plus tôt [que Paludes] : “l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; […]” (Premier bilan après l’apocalypse, p. 410, note en bas de page).

Nous devons admettre que les fautes de ce type étaient parfois commises dans les années 1980. Cet autre exemple le prouve : « Poète de la solitude, Reverdy est de ceux que le temps a rapproché de nous. » (Texte non signé, figurant sur la quatrième de couverture d’un recueil de poèmes de Pierre Reverdy que l’éditeur a intitulé Anthologie, ladite anthologie étant « établie par Claude Michel Cluny et présentée par Gil Jouanard » ; éditions de la Différence, collection Orphée, 1989.) À moins que ce non-accord ne soit dû à l’ignorance de la règle qui veut que le participe passé, construit avec avoir, s’accorde avec le COD antéposé, en l’occurrence le pronom relatif que.

Autre illustration assez ancienne du phénomène qui nous occupe : « Dans un des récits qui forme la Comédie de Charleroi, [Drieu] a admirablement exprimé les sentiments contradictoires qui se querellaient dans sa tête. » (Bernard Frank, La panoplie littéraire, éditions Flammarion, 1980, p. 197.) La mise au singulier du verbe de la relative est ici particulièrement absurde. Il faut plusieurs choses pour en « former » une autre, qui les englobe. La faute était-elle déjà commise dans la première édition de cet essai, publiée par Julliard en 1958 ? Je n’ai pas encore pu en consulter le texte.

 

Notre deuxième groupe de citations regroupe les phrases dans lesquelles la faute commise n’est pas seulement graphique, ou ne porte pas sur un seul mot.

Jacques Aubert, dans son introduction aux œuvres complètes de Joyce (dans la Pléiade !), a fait un choix aberrant : « Il est cependant moins important de s’interroger sur une incompréhension passée [de l’œuvre de Joyce] que sur une méconnaissance aussi actuelle que générale : car il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager son lecteur. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.) Il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager leurs lecteurs. On peut se demander si Jacques Aubert n’avait pas d’abord écrit : « peu d’œuvres qui ait aussi bien réussi à décourager son lecteur » ; passant par là, un correcteur de chez Gallimard rectifie la première partie de l’énoncé mais oublie la deuxième…

Bernard-Henri Lévy, sans doute à la fin des années 1980, s’est entretenu avec Pierre Naville, surréaliste de la première heure. Le passage qui suit est extrait de l’entretien que Lévy a transcrit dans son livre intitulé Les aventures de la liberté. C’est la conclusion du témoignage de Pierre Naville sur Artaud : « Je pensais que [sic] Artaud était un des rares surréalistes qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation [sic] physique et mentale dans laquelle il se trouvait. À l’extrême. Et il ne voulait jamais revenir en arrière. » (B.-H. Lévy, Les aventures de la liberté : Une histoire subjective des intellectuels ; Grasset, 1991, p. 67, et dans le Livre de Poche, p. 88.) Je perçois une contradiction entre « un des rares » et « à l’extrême ».

Si l’on pense que d’autres membres du groupe surréaliste se sont avancés jusqu’au même point de dénuement physique qu’Antonin Artaud, se sont risqués au cœur des mêmes zones où le corps et l’esprit cessent d’être perçus contradictoirement, etc., alors on écrira : « Artaud était un des rares surréalistes qui avaient accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle ils se trouvaient. » Mais quels compagnons d’aventure pourra-t-on lui donner ? Il me semble que Pierre Naville a voulu dire autre chose : « Artaud offrait le rare exemple d’un surréaliste qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle il se trouvait. »

Maintenant, j’espère qu’on me pardonnera la longueur de l’extrait qui va suivre. J’ai tenu à conserver dans la citation tous les éléments nécessaires à l’analyse de la construction qui apparaît en gras :

« Sur la piste de danse, une dizaine de filles ondulaient lentement sur une sorte de rythme disco-rétro. Les unes étaient en bikini blanc, les autres avaient enlevé leur haut de maillot pour ne garder que le string. Elles avaient toutes autour de vingt ans, elles avaient toutes une peau d’un brun doré, un corps excitant et souple. Un vieil Allemand était attablé à ma gauche devant une Carlsberg : ventre imposant, barbe blanche, lunettes, il ressemblait assez à un professeur d’université à la retraite. […] / Plusieurs machines à fumée entrèrent en action, la musique changea pour être remplacée par un slow polynésien. Les filles quittèrent la scène pour être remplacées par une dizaine d’autres, vêtues de colliers de fleurs à la hauteur de la poitrine et de la taille. […] / […] Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendait, toujours vêtue d’un string blanc, avant de remonter sur scène. Elle s’approcha aussitôt, s’installa familièrement entre ses cuisses. Ses jeunes seins ronds étaient à la hauteur du visage du vieillard, qui rougissait de plaisir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 106-107.)

Ajouter une virgule entre « l’une des filles » et la relative « qui attendait » ne serait pas suffisant ; car ce sont toutes les danseuses du premier numéro qui attendent le moment de remonter sur la scène, et non pas seulement l’une d’entre elles. Il faudrait revoir toute la fin du passage, et par exemple écrire : « Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendaient avant de remonter sur scène. Toujours vêtue d’un string blanc, la fille s’approcha aussitôt », etc.

Pour finir, revoici Un trésor dans l’ombre, de René Reouven (p. 158) : « Il m’a alors jeté l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant”, puis il est reparti d’un pas rapide. » Même si l’orthographe en paraît correcte, il serait absurde d’écrire : « l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifiés de “sanglants” ». Ici, la seule solution rationnelle consisterait à mettre : « Il m’a alors jeté un regard que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant” ».

 

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 12:10

Chasser, renvoyer, licencier ou limoger, cela devient virer :

« – […] Troisième erreur : j’ai poursuivi Yassen alors que les ordres étaient de le laisser filer. Ça, c’était le plus grave. Pourtant Blunt ne m’a pas viré. J’ai été rétrogradé. » (Paroles adressées au jeune Alex Rider par son parrain Ash, dans Snakehead d’Anthony Horowitz, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 194.) Le même homme emploie successivement un terme relevant du parler familier, le verbe virer, et un terme de niveau soutenu, le verbe rétrograder. Le texte anglais ne présente pas de telles ruptures : « And finally, chasing after Yassen when the whole point was to let him get away. That was the final nail in my coffin. Blunt didn’t fire me. But I was demoted. » Le verbe to fire veut dire « renvoyer », c’est de l’anglais courant et non pas familier. (Amusante, la traduction de « That was the final nail in my coffin » par : « Ça, c’était le plus grave » !)

« Cette année-là [= en 1998], les prix [sic] principaux avaient négligé de rendre hommage aux Particules élémentaires de Michel Houellebecq, et, depuis des mois, le cas Houellebecq* agitait la France. Des profs s’étaient élevés contre sa sexualité explicite ; l’auteur avait été viré de son propre groupe littéraro-philosophique pour hérésie intellectuelle. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 30 ; l’astérisque indique qu’une expression est en français dans le texte.) Or voici le texte anglais qui contient le verbe que j’ai mis en gras : « the author had been expelled from his own literary-philosophical group for intellectual heresy ». Bien entendu, to expel appartient au langage familier !

Après cela, on ne s’étonne plus de voir surgir le verbe virer dans des textes littéraires au passé simple :

« J’acquiesçai d’un monosyllabe, j’étais heureux qu’il me vire selon les règles et pas comme un malpropre. » (Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 18.) « Plus tard j’appris qu’il [= le directeur du personnel] faisait ce numéro à tous ceux qu’il virait. Il proposait à chacun l’oubli de ses fautes en échange d’une démission négociée. » (L’art français de la guerre, p. 19.)

 

Le verbe balancer est pris au sens de lancer ou de dire : « Mais l’entendre critiquer son père et, pire encore, balancer de telles horreurs sur sa mère, c’était insupportable ! Skye sentit la rage monter en elle. Elle serra les poings. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 180.) Sans avoir vérifié, je suis certain que le texte anglais comporte en cet endroit un verbe de niveau courant.

Dans un cahier de vacances censé aider les enfants à apprendre l’anglais : « Your silly soap opera ! » se voit traduit, sur la page d’en face, par : « Ton feuilleton débile ! »

« James contourna maladroitement le sac posé à ses pieds, puis l’embrassa timidement [= embrassa timidement sa camarade Kerry]. C’était juste un petit smack de rien du tout, mais il éprouva une prodigieuse bouffée de chaleur et sentit son cœur s’emballer. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 268.) Le texte anglais porte : « It was a only quick peck on the lips », autrement dit : une bise rapide sur les lèvres !

Cette technique consistant à réécrire les textes étrangers dans une langue parsemée de tournures familières, voire vulgaires, a été baptisée par Renaud Camus : « loi de la double traduction ».

Une nourrice devient une nounou.

Une promenade devient une balade.

Le football (niveau courant) devient en traduction le foot (niveau familier).

La gymnastique devient la gym : « Faut-il que j’y aille ? J’ai envie, bien sûr, mais j’ai un gros trou à un bas, et ma tunique de gym est couverte de paille et de poussière… » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 101.) L’intrigue est pourtant censée se situer dans les années 1930 ou 1940.

 

« Comme l’Allemand dégingandé rebroussait chemin sur la jetée […], Henderson lui tira dessus, de biais. Sa cible se trouvait à moins de trois mètres, et malgré cela, il la loupa. L’Allemand se mit à brailler. […] / – Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! pesta-t-il [sic]. » (Robert Muchamore, Henderson’s boys, tome 2, Le jour de l’Aigle, roman traduit de l’anglais par Jean Esch ; éditions Casterman, 2010, p. 319-320.)

Je suis sûr que le texte anglais porte ici le simple verbe to miss, « manquer ».

Sans doute aussi le verbe brailler remplace-t-il crier, le traducteur ayant très bien pu juger ce dernier trop banal

En outre, l’indicatif s’est fâcheusement substitué au subjonctif dans : « Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! » Lire : que je l’aie loupé.

 

« Mais, comme le souligna Jeanne, il y avait des choses plus marrantes que les règles dans la vie, et tout le monde s’amusa follement jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’emmener Linotte se coucher. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 137.) Il s’agit d’un paragraphe narratif, non d’un extrait de dialogue.

 

La bibliothécaire du village a été assassinée dans un pré, au flanc de la proche montagne, et les villageois sont montés sur les lieux. « Les vieilles dames parlaient toutes à la fois. […] Leur chœur se faisait un plaisir de répondre en canon et même de devancer les questions de la gendarmerie. Le plus difficile était de les faire taire, de démêler leurs phrases, de garder son calme. Des éclats de voix suraiguës fusaient de toutes parts. Ça jacassait terrible, pire que dans une volière. Le lieutenant Parisot était un piètre chef d’orchestre. » (Carole Martinez, L’œil du témoin, éditions Rageot, collection Heure noire, 2011, p. 31.)

Syntaxiquement, l’une de ces phrases laisse à désirer. Pour la rendre moins équivoque et plus naturelle, il serait bon de respecter la construction de chaque verbe et d’écrire : « de répondre en canon aux questions de la gendarmerie et même de les devancer ».

À côté de cela, on retrouve le mélange des niveaux de langue d’une phrase à l’autre, qui est devenu habituel dans notre littérature. Certes, le narrateur est un garçon de treize ans. S’agit-il simplement de la langue composite d’un adolescent ?

 

Le phénomène se généralise, et pas uniquement dans les traductions :

« La branche cassa. Réveillé en sursaut, le roitelet se retrouva dans l’eau. Le courant était rapide et glacé. Le roitelet but la tasse, une fois, deux fois, il avait beau se débattre, la grande rivière le malmenait. » (Jean-François Chabas, Contes des très grandes plaines, illustrations sublimes de Philippe Dumas, éditions l’École des loisirs, collection Mouche, 2011, p. 16-17.) Mélange de français soutenu (choix des verbes, passé simple) et de français familier (boire la tasse). Style bizarre, langue incohérente, non pas à cause du débraillé temporaire, mais parce que l’expression familière boire la tasse est mise au passé simple !

Plus loin :

« Buvant de l’eau dans le calice d’un pavot, le roitelet n’entendit pas l’ours qui approchait derrière lui. C’était un vieil ours rusé, qui pouvait se faire plus silencieux qu’une ombre. De son énorme patte, il gifla le roitelet, qui fut assommé aussi sec. » (Contes des très grandes plaines, p. 21-22.) L’apparition du langage familier sert ici une intention stylistique manifeste : on ne peut qu’entendre la répétition du son s et la violence du coup. L’effet produit est très appuyé.

 

Marie Desplechin, Le roi penché (éditions Actes Sud, 2009 ; texte et chansons d’un spectacle chorégraphique ; livre illustré par Chen Jiang Hong) :

Le ciel a donné naissance à un œuf, d’où est sortie une petite fille. Un homme bossu l’élève. Le souverain de ce royaume, dit le Roi Penché, apprend l’existence de Née d’un œuf, devenue une très belle jeune fille. Décidé à l’épouser, il se rend chez le bossu qu’il avait banni.

« [L]e Roi Penché lui ordonna de lui céder Née d’un œuf. Il tendit ses mains pleines de pierreries pour le convaincre. Mais, d’un geste, l’homme bossu fit valser les pierres qui s’éparpillèrent sur le sol. / Le Roi Penché dégaina son épée et s’avança vers lui. Pris de rage, l’homme bossu engagea le combat, espérant gagner avec ses mains nues… Mal lui en prit. Le Roi Penché l’attendait traîtreusement avec sa courte lame. Blessé, l’homme bossu chuta et roula sur lui-même. » (Le roi penché, p. 18 et p. 20.)

Toujours ce mélange de formules très littéraires (« Mal lui en prit », etc.) et de langage familier (faire « valser » les pierres précieuses qu’apporte le roi, gagner employé absolument, comme s’il était question d’un match de boxe, le verbe chuter mis pour tomber…).

Le simili-médiéval et la transplantation des valeurs modernes dans un passé décontextualisé et presque désincarné, ça ne donne pas grand-chose d’intéressant. Mais les illustrations du livre sont superbes et la musique (de René Aubry) qui accompagne le conte est tout à fait agréable.

 

Qu’on lise encore la phrase suivante :

« Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Le narrateur raconte son enfance. Il recrée le temps où il vivait avec ses parents dans le passage Choiseul, à Paris, qu’il rebaptise « Passage des Bérésinas », en jouant sur un double sens du mot passage, pour évoquer à sa manière la déchéance sociale des petits commerçants, au début du XXe siècle.

Cette phrase de Céline, extraite de Mort à crédit (éditions Denoël, 1936 ; Gallimard, Folio, p. 72), possède une réelle beauté. Pourtant, Céline n’hésite pas à écrire côte à côte l’adjectif moche et le verbe, assez littéraire, éclipser. Mais cela fonctionne, le mélange a pris, et nous en retirons le sentiment de découvrir une prose poétique aux accents inouïs.

Certes, les expressions qui relèvent du langage soutenu sont en minorité. Nous le vérifions aisément en lisant le paragraphe complet : « Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Céline mêle le français familier, voire argotique, à la langue soutenue. Dans Voyage au bout de la nuit et même dans Mort à crédit, le français soutenu et l’argot sont parfois à égalité sur la page, sans que la langue en paraisse incohérente. On dirait que chez lui les ruptures se rectifient mutuellement, que les décalages se compensent. C’est autre chose que les oscillations du niveau de langue qui perturbent l’harmonie du style dans les proses contemporaines.

Beaucoup d’écrivains et de traducteurs d’aujourd’hui passent du français soutenu au français familier d’une manière presque inconsciente ou d’une plume machinale, lorsqu’ils vont aux termes qu’ils jugent les plus communs. La conscience même qu’il existe différents niveaux de langue est en train de s’effacer des esprits.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 19:04

1. Remettre quelqu’un sur pied / le remettre sur ses pieds :

Le jeune James Adams, agent de CHERUB, s’est mal conduit lors d’un exercice.

« – […] Lève-toi, James. Gabrielle, aide l’autre idiot à se remettre sur pieds. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 22.) À se remettre sur ses pieds, bien sûr. L’ajout du possessif est indispensable.

Envoyé en mission en Russie, le même James Adams se retrouve en mauvaise posture : « [D]eux hommes le clouèrent au sol avant qu’il ait pu s’emparer de son arme. / Ses agresseurs le remirent brutalement sur pied puis le plaquèrent contre le mur. » (Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 55.) Là encore, il faut écrire : « sur ses pieds ».

Houellebecq ne l’ignore pas : « En un instant elle fut sur ses pieds, me tira vers le rivage. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 96.)

Le sens de l’expression « remettre quelqu’un sur pied » est différent, puisque cela veut dire : le guérir, l’aider à se rétablir.

 

2. Traîner les pieds / grincer des dents :

Traîner les pieds signifie : avancer avec peine, ou, par extension : renâcler à faire quelque chose. J’emprunte au TLF les deux citations que voici : « Vers le soir, les hommes traînaient les pieds » (Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, 1938, p. 91) ; « Chacun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds pesants et meurtris » (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 53).

Dans cette expression, traîner est un verbe transitif direct, dont « pieds » est le COD. Quant au des que contient la phrase de René Benjamin, c’est simplement l’article indéfini, rendu nécessaire par la présence des deux adjectifs qualificatifs en position d’attribut du COD.

Or on s’est récemment mis à dire : « traîner des pieds ». Contrairement au des qui figure dans la phrase de Benjamin, le des que contient la locution actuelle résulte de la contraction de l’article les avec la préposition de. Désormais, certains peuvent traîner « des » pieds, comme d’autres sentent des pieds, puent de la bouche, grincent des dents, opinent du chef ou travaillent du chapeau. L’expression d’origine s’est amalgamée avec d’autres, dans lesquelles le verbe est suivi d’un complément circonstanciel désignant une partie du corps (dans la dernière expression citée, chapeau signifie tête, par métonymie).

« En traînant des pieds jusqu’à la cuisine, [Lauren] ressentit de violentes courbatures aux épaules et aux jambes. » (Antoine Pinchot traduisant Sang pour sang, le volume 6 de la série Cherub ; éditions Casterman, 2008 ; collection de poche, p. 186.)

J’traîne des pieds : titre d’une jolie chanson d’Olivia Ruiz sortie en 2005 (composée par Olivia Ruiz et Benjamin Ricour). Après un tel succès, la faute ne reculera plus… Pourtant, le texte des couplets comporte tantôt la construction correcte : « J’traînais les pieds et des casseroles », tantôt la construction fautive : « J’traînais des pieds dans mon café ».

Une autre expression s’est déformée de la même manière. Plisser les yeux, expression ancienne et correcte, est devenue « plisser des yeux ». Le héros-narrateur du Dahlia noir de James Ellroy, par exemple, raconte comment il est entré dans une chambre de motel où l’attendait une femme : « J’entrai, sentis son parfum et plissai des yeux dans l’obscurité […]. » (James Ellroy, Le Dahlia noir, traduit de l’américain par Freddy Michalski, éditions Rivages, 1988 ; réédité dans la collection de poche Rivages/noir, p. 237.)

Plisser les yeux, cela veut dire : plisser la peau aux commissures des paupières, pour fermer les yeux à demi. Bien sûr, il y a là une métonymie : l’action des muscles faciaux ne fait pas se plisser les globes oculaires, mais seulement le bord des paupières. L’expression n’en doit pas pour autant nous paraître absurde, car nous savons que le langage courant appelle œil la portion du visage qu’occupent ensemble le globe oculaire et les paupières qui le protègent. La construction actuelle est nettement plus étrange. Si nos contemporains préfèrent plisser « des » yeux, c’est parce qu’ils considèrent que n’importe quelle région du corps est susceptible de plisser, ou de se plisser, et que parfois notre corps plisse « au niveau des yeux ».

Au fond, quand certains déclarent traîner « des » pieds, c’est qu’ils sentent que leur corps traîne « au niveau des pieds »… Ils sont à peine concernés par le processus.

 

3. Sauf à employé à contresens :

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture (éditions du Seuil, 1953 ; réédition dans la collection Points, 1972, p. 64) : « Ainsi, sauf à renoncer à la Littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. »

Et dans Nouveaux Essais critiques, qui fait suite au Degré zéro de l’écriture dans cette même édition (p. 118), un essai initialement paru en 1965 contient ceci : « Tout homme qui écrit (et donc qui lit) a en lui un Rancé et un Chateaubriand ; Rancé lui dit que son moi ne saurait supporter le théâtre d’aucune parole, sauf à se perdre : dire Je, c’est fatalement ouvrir un rideau, non pas tant dévoiler (ceci importe désormais fort peu) qu’inaugurer le cérémonial de l’imaginaire ; Chateaubriand de son côté lui dit que les souffrances, les malaises, les exaltations, bref le pur sentiment d’existence de ce moi ne peuvent que plonger dans le langage, que l’âme “sensible” est condamnée à la parole, et par suite au théâtre même de cette parole. »

Phrase superbe, mais où la locution prépositionnelle sauf à est prise à rebours du sens qu’elle avait en français classique et jusque dans la première moitié du XXe siècle. En français classique, « sauf à se perdre » signifie : « quitte à se perdre », « en admettant la possibilité de se perdre », « en acceptant de se perdre ».

Depuis quelques décennies, la plupart des auteurs emploient sauf à, quand ils veulent dire à moins de.

« Nous parvenons dans une impasse, fort sombre, qui débouche sur les eaux moirées d’un canal. Impossible d’aller plus loin, sauf à sauter dans l’eau. » (Gabriel Matzneff, Cette camisole de flammes : Journal 1953-1962 ; éditions de la Table Ronde, 1976 ; collection Folio, p. 304.)

« Sauf à me risquer hors des limites de la légalité je ne risquais ni malversation, ni faillite frauduleuse. » (Michel Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 29.)

« L’immobilité, voire l’immobilisme président [sic pour l’absence de virgule et sic pour l’accord !] à la vie quotidienne : ne pas bouger, ne rien changer, rester dans le sameness, c’est-à-dire maintenir l’identique en toute situation (sauf à accepter le surgissement de l’angoisse) est le but unique. » (Gisèle Harrus-Révidi, Parents immatures et enfants-adultes, « édition revue et corrigée », Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 239.) Manifestement, la proposition mise entre parenthèses signifie : « sauf si l’on consent à accepter… », « à moins d’accepter… ».

« Sauf à inventer douteusement ce qui n’a pas été, et même si on préfère l’imaginer partant pour Londres ou pour New York comme Saint-Exupéry, mourant aux commandes de son appareil comme Dagnaux, aucun moyen n’existe donc [sic] de savoir ce qu’aurait été l’attitude de Mermoz s’il avait survécu […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 70.)

Dès lors que la locution quitte à était devenue courante, son synonyme sauf à, délaissé, s’est mis à paraître disponible, prêt à resservir. Son aspect désuet et charmant a dû séduire, tandis que les oreilles se lassaient de la locution à moins de ou se décourageaient à l’idée d’entendre un sauf si nécessairement suivi de toute une subordonnée… Mais il y a déjà tant de bons écrivains qui emploient sauf à. Est-ce vraiment si grave d’utiliser une formule parce qu’elle est plus jolie, parce qu’elle sonne mieux qu’une autre ? me dira-t-on.

Le problème, c’est qu’il n’en est rien : sauf à ne sonne ni mieux ni moins bien. Généralement, c’est en vertu d’un préjugé qu’on s’imagine que telle locution « sonne » mieux que telle autre. Les mêmes qui s’offusqueront d’un « sauf si », d’un « lorsqu’on » ou de tel imparfait du subjonctif laisseront s’échapper de leur plume dix véritables lourdeurs d’expression sans même les remarquer. Croire qu’un « sauf si » ou qu’un « à moins de » sonnerait moins bien que notre inévitable « sauf à », c’est s’illusionner sur les motifs qui font le succès de telle formulation au détriment de telle autre. La vérité, c’est que nous imitons tout ce qui a le parfum de la nouveauté.

Il y a les fautes qu’on commet par crainte de paraître snob et celles qu’on commet par crainte de ne pas paraître assez lettré, par hypercorrection. Et ces deux craintes coexistent chez la plupart d’entre nous. Dans les circonstances ordinaires de la vie, nous parlons avec les mots et les tournures que l’interlocuteur attend de nous. C’est presque l’interlocuteur qui parle par notre bouche.

Les livres devraient être le lieu où la parole s’affranchit de ces deux sortes de crainte.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:45

Faire litière et faire bon marché de quelque chose :

Barry Roots a été violemment critiqué par un journaliste anglais, après la Deuxième Guerre mondiale, pour la manière dont il avait conçu et dirigé certaines opérations des services secrets britanniques pendant la guerre : « Le livre d’Holywell visait Barry à juste titre puisqu’il [= Barry] avait été l’inventeur de ces deux fameuses tentatives d’intoxication de l’Abwehr […]. Georges avait quand même pensé que Barry traiterait par le mépris ces accusations. C’était faire litière de son orgueil. » (Déon, Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 109-110.)

Pendant toute cette période, Georges Saval, qui était l’ami de Barry Roots, a travaillé sous ses ordres au sein de la même organisation secrète. Dans la dernière phrase de notre extrait, l’expression faire litière de quelque chose (« Georges a fait litière de l’orgueil de Barry ») a manifestement pris la place d’une expression de sens voisin, qui n’est autre que faire bon marché de quelque chose.

Faire bon marché de sa propre vie ou de celle d’autrui, de son sommeil ou de celui d’autrui, d’un secret, etc., c’est accorder peu d’importance à cette vie, à ce sommeil, à ce secret, lui accorder peu de valeur ou l’offrir à vil prix.

Faire litière de son talent, de sa gloire, etc. : sacrifier une chose de valeur à autre chose, de moindre valeur. L’idée générale est celle de « fouler aux pieds, répandre par terre », comme la litière d’un animal, écrivent Alain Rey et Sophie Chantreau (Dictionnaire des expressions et locutions, collection des Usuels du Robert).

Voici les textes auxquels renvoie le Trésor de la langue française pour illustrer l’emploi de cette locution : « [Edmond] sentait une secrète sympathie pour cet homme qui faisait ainsi litière de tout respect humain à cause d’une femme, de Carlotta. » (Aragon, Les beaux quartiers, Denoël, 1936, chapitre XX ; collection Folio, p. 607.) « Et puis, au fait, qu’aurait-on à craindre ! Que je fisse la guerre ? je suis trop vieux. Que je courusse encore après la gloire ! Je m’en suis gorgé, j’en avais fait litière, et, pour le dire en passant, c’était une chose que j’avais rendue désormais tout à la fois bien commune et bien difficile. » (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, t. 1, 1842.)

Les exemples qui précèdent semblent nous indiquer qu’on peut faire bon marché de ce qui appartient à autrui ou caractérise autrui, mais qu’on ne saurait en faire « litière ».

Sauf à la manière de Jérôme Paturot !… comme le montrera l’extrait suivant, tiré de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale. Le héros-narrateur de ce roman de Louis Reybaud est devenu critique dramatique dans un quotidien parisien. Or, dans son feuilleton, le jeune homme se met tout à coup à dédaigner les comédiens et les comédiennes qui plaisent au public, pour ne vanter que les qualités supposées d’une tragédienne sans grâce, et qui se révèle dépourvue de talent pour le théâtre – une certaine Artémise, également désignée dans ce passage par l’expression « médiocrité avérée » :

« [Q]uand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée, et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. » (Louis Reybaud, Jérôme Paturot, 1842, chapitre IX.) On aura noté que la locution verbale est ici suivie de deux compléments (faire litière d’une chose à une autre chose).

Devons-nous considérer que faire litière soit dans ce texte presque synonyme de faire bon marché ? Nullement, car Jérôme Paturot est très conscient du fait que les rivales d’Artémise ont dix fois plus de talent qu’elle. C’est pour faire plaisir à Malvina, sa jeune maîtresse, qu’il glorifiait l’encombrante tragédienne dans les colonnes de ses articles. Par caprice, en effet, ou pour de tout autres raisons, que son amant n’a pas soupçonnées, Malvina s’était entichée d’Artémise.

Faire bon marché d’une chose, c’est la méconnaître, ne pas l’estimer à sa juste valeur. En faire litière, c’est ne pas s’arrêter à la valeur qu’elle possède.

Dans l’extrait des Poneys sauvages initialement cité, Georges Saval pensait que Barry traiterait par le mépris les accusations d’Holywell, le journaliste anglais ; qu’il en ferait même litière, ces accusations n’étant pas dénuées de fondement. Or penser cela, c’était faire bon marché de l’orgueil de Barry.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:26

Participer à / participer de :

La première de ces constructions signifie : prendre part à ; et la seconde : avoir la même nature que, relever de. Il existe une variante de participer de, nettement plus explicite : participer de la nature de.

De plus en plus fréquemment, à l’oral notamment, les deux constructions sont interverties. Cela se produit également à l’écrit :

« Des verriers, pareillement, et leur industrie dévoreuse de combustible, installée dans certains points de la montagne de la Prévôté d’Arches, au ban de Tendon notamment, participèrent du défrichement et du pelage des forêts, dès avant même que s’ouvrent les premiers porches et creusements des mines… » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, p. 71. La page est imprimée en italique.)

Confusion inverse :

« Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, de nombreux éléments […] ont modifié aussi bien la procréation que la filiation et la parentalité. Il est impossible d’incriminer tel ou tel élément en particulier, mais il est toutefois vraisemblable que cette profonde mutation participe plus ou moins à ce processus de déshumanisation, que le chemin du petit d’homme vers le social passant par l’œdipe nous permettra de mettre en évidence certains de ces changements et leurs effets […]. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 17-18.)

Mais en général, le fait d’utiliser participer de confère à vos raisonnements une allure savante, conceptuelle. Il est tentant de l’employer en toute circonstance.

« Faire l’amour, est-ce vraiment réaliser l’union avec l’autre ? Dans une formule célèbre, le psychanalyste Jacques Lacan affirmait : “Il n’y a pas de rapport sexuel.” C’est qu’un rapport, en effet, se distingue d’une relation : un rapport crée du lien, opère une fusion, quand la relation est simple mise en contact de deux objets qui demeurent séparés. / Or, remarque Lacan, il y a une grande solitude dans la relation sexuelle, dans la mesure où celle-ci tend vers une jouissance nécessairement individuelle – certes, je jouis avec l’autre, par l’autre, voire en l’autre, mais ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir peut participer du mien. » (Sabrina Cerqueira, Tomber amoureux, collection Philo Ado, éditions Rue de l’échiquier, 2010, p. 80. Les mots en italique ont été soulignés par l’auteur.)

On peut d’abord se demander s’il était bien nécessaire d’opposer les mots de rapport et de relation, qui sont si souvent interchangeables, dans le simple but d’expliquer que le lien se distingue du rapprochement contingent.

Ensuite, que peut bien vouloir dire « participer de » dans la dernière phrase ? Un individu participe d’un type général ; un sentiment particulier participe d’un état d’esprit, d’une attitude commune ; une activité participe d’un principe ; une chose participe d’un concept, d’une idée ; etc. Le plaisir d’un individu ne peut donc pas participer « du » plaisir d’un autre individu. Avons-nous affaire à une simple maladresse de la formulation ? Sabrina Cerqueira voulait-elle dire que le plaisir d’autrui est de la même nature que le mien ? Il est indéniable que les deux voluptés ressenties sont de même nature, sans être nécessairement identiques… Du reste, l’écrire ainsi rendrait la phrase plus claire ; n’oublions pas que le texte est publié dans une collection destinée à des lycéens.

Mais n’étions-nous pas en train de méditer sur la dialectique de la solitude et du rapport avec autrui ? Notre agrégée de philosophie a sans doute voulu dire ceci : « ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir participe (c’est-à-dire contribue) au mien ». Ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, bien que chacun des partenaires puisse ressentir un accroissement de son propre plaisir s’il devine ou s’il perçoit que l’autre ressent du plaisir. C’est Costals, des Jeunes filles, affirmant : « Notre plaisir, c’est le plaisir de l’autre. »

Blaise Cendrars n’était pas un philosophe, du moins pas un philosophe de profession, mais sa prose se pliait toujours aux sévères exigences de la syntaxe, ce que nous dissimule parfois le goût dont elle témoigne pour les chatoiements du vocabulaire et pour les digressions inopinées. Le passage suivant contient la construction qui nous intéresse :

« [L]’enfant participe plus sûrement de l’hypocrisie générale et des mensonges et des conventions de ses parents qu’il ne se nourrit de la mamelle de sa mère. » (Bourlinguer, éditions Denoël, 1948 ; Folio, p. 238.) Cette phrase est tout à fait correcte, car Cendrars n’a nullement voulu dire : participe plus sûrement à… L’enfant ne participe pas à l’hypocrisie générale, il est façonné par elle, son caractère est déterminé par l’hypocrisie générale et par les mensonges et les conventions de ses parents. Il y a là, tout au plus, une ellipse.

Pour en revenir à nos contemporains, ils confondent également participer de et cette autre locution : faire partie de. La préposition de, qui est commune aux deux constructions, nous donne l’impression que ces constructions sont synonymes. « Son plaisir peut participer du mien », cela voulait dire tout bonnement, dans la pensée de l’auteur : « son plaisir peut faire partie (intégrante) du mien ». Mais j’imagine que Sabrina Cerqueira aurait trouvé cela moins élégant.

 

Ressortir à / ressortir de :

Même Philippe Meyer peut être pris en défaut. Dans son billet radiophonique du mercredi 26 janvier 2011, sur France Culture, écoutez-le attaquer, avec son à-propos et son mordant habituels, la décision prise par le ministre l’Éducation nationale Luc Chatel de récompenser par une prime les performances des chefs d’établissement, principaux et proviseurs : « La décision de M. Chatel ressortit non pas d’un examen ouvert et audacieux des réalités de ce “terrain” auquel aiment tant se référer les soi-disant “pragmatiques”, mais d’une idéologie faussement modernisatrice. »

Or ici s’imposait la construction « ressortit à » (qui signifie : « est du ressort de, relève de »). Certes, l’existence d’une réelle proximité sémantique entre les syntagmes ressortir à et participer de n’a pu que favoriser, après chaque verbe, et au mépris du contexte, l’interversion des prépositions à et de

Mais une autre embûche est à craindre, lorsqu’on prétend utiliser ressortir de. Pour donner un exemple de cette confusion particulièrement fâcheuse, je citerai quelques lignes des mémoires d’un correcteur professionnel. L’auteur (anonyme) de Souvenirs de la maison des mots nous fait découvrir, à travers de nombreuses anecdotes, son métier de correcteur d’édition. Hélas, croyant nous expliquer comment nous garder d’une erreur, l’habile homme en commet lui-même une autre :

« Il y a longtemps de cela, j’ai lu un livre de M. Levi (non pas Lévy) qui faisait un usage vraiment intensif du verbe ressortir, mais toujours à mauvais escient. Je suis sûr qu’il m’en veut moins qu’il ne m’est reconnaissant de lui avoir indiqué cette subtilité de la langue française. D’ailleurs, comme moyen mnémotechnique je lui dis cette phrase : “Je ressortis des chiottes, mais cela ressort à la morale.” À jamais l’expression ressortir de est associée à l’odeur des toilettes et doit être bannie de son vocabulaire. Du moins quand elle apparaît sous sa plume, il devient méfiant. » (Souvenirs de la maison des mots, éditions 13 bis, paru en avril 2011, p. 35.)

L’auteur plaisante-t-il ? Cela ne « ressort » pas à la morale, mais cela y ressortit, ce ressortir-là étant un verbe du deuxième groupe, – un verbe dont le participe présent substantivé, ressortissant, sonne de plus en plus familièrement à nos oreilles… Bien entendu, si on veut que la phrase du monsieur ait un sens, on doit considérer que le pronom cela y est employé en l’absence de tout référent exprimé : je ressors (ou ressortis, passé simple) des chiottes, et quelque chose (« cela ») ressortit à la morale, sans qu’il y ait aucun rapport entre les deux affirmations.

La double faute que je viens de décrire, à la fois solécisme et barbarisme, est aussi l’une des rares vraies fautes de français commises par Frédéric Dard (les autres, il les signale lui-même à l’attention du lecteur). Le héros de Y a-t-il un Français dans la salle ?, le dénommé Horace Tumelat, s’entretient à l’Élysée avec le président Valéry Giscard d’Estaing : « – Il est certain que le Premier Ministre est taxé de faiblesse par l’ensemble des Français, reprend-il […]. Ce qui ressort de la prudence, pour lui, passe aux yeux de beaucoup pour de l’inefficacité. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 79.) Ce qui ressortit à la prudence.

Philippe Meyer a commis le solécisme sans le barbarisme, le correcteur anonyme a commis le barbarisme sans le solécisme, mais Frédéric Dard – ou son héros, si l’on préfère – commet les deux.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:07

1. Sécréter / secréter :

Cette faute d’orthographe a été commise, hélas, par Volkoff, il y a trente ans : « [François Beaujeux] pensait à la fois aux fils d’un pêcheur et à ceux d’un montreur de marionnettes, et à ceux qui rattachent l’appât au trébuchet, et à ceux que secrète l’araignée pour y prendre des mouches ou pour se balancer elle-même, suspendue au bout de sa propre salive. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 170.)

La même faute s’est introduite dans la nouvelle édition des Poneys sauvages de Michel Déon : « Le colonel P., ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, secrétait le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 214) ; alors qu’on lisait, dans la première édition : « Le colonel P. était un ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, sécrétant le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 1970, p. 184).

Dans son billet radiophonique du jeudi 28 avril 2011, Alain-Gérard Slama a rendu hommage à l’œuvre de Muhammad Yunus. Après avoir expliqué aux auditeurs les principes du microcrédit et résumé l’histoire de ce qu’on ne sait pas désigner autrement que par l’expression de « social-business » (sochieulbizness), Slama confond à son tour, dans sa conclusion, sécréter et secréter : « [L]e social-business, qui se développe sur une bien plus grande échelle [que le mécénat], est un des remèdes secrétés, voilà le crime capital, – c’est un des remèdes secrétés, au sein du capitalisme lui-même, pour arracher les pauvres à leur dépendance. » (France Culture, 28 avril 2011, à 8 h 20).

Comme le savaient les correcteurs de jadis, secréter et sécréter sont deux verbes bien différents. Le second, de loin le plus courant, signifie : produire une substance par sécrétion ; d’où : émettre, diffuser. Le premier est le terme technique désignant l’action que font les chapeliers lorsqu’ils frottent des poils ou des peaux avec le secret – solution de nitrate de mercure – pour en faciliter le feutrage.

 

2. Le verbe abonder prend des significations inattendues :

On le confond souvent avec alimenter (ou approvisionner) :

« Le Vieux […] venait d’apprendre que Lefranc, le viticulteur richissime, le mari de l’avocate du Bloc, avait annoncé à un journaliste d’Europe 1 qu’il avait décidé de ne plus abonder les comptes du Bloc tant que la direction n’aurait pas su se rénover en profondeur. » (Jérôme Leroy, Le Bloc, éditions Gallimard, collection Série noire, 2011, p. 276.)

Comme l’écrivait Maurice Druon : abonder, étymologiquement, a le sens d’affluer, regorger, déborder. « Si le gibier abonde cette année, tant mieux pour les chasseurs. Une personne, une famille, un pays peuvent abonder en biens. Mais abonder n’a jamais voulu dire apporter ce qui manque, compléter. On n’abonde pas un budget, une dotation, une subvention. Et pourtant cet emploi malheureux, parti de l’hémicycle, a envahi le langage administratif. » (Maurice Druon, « Sur le langage parlementaire », dans Lettre aux Français sur leur langue et leur âme, éditions Julliard, 1994, p. 65.)

Maintenant on le confond de plus en plus avec inonder :

« Le pétrole d’Arabie Saoudite pourra-t-il encore abonder le marché ? » « Pour abonder le marché américain, des populations ont été razziées, des villages détruits. » « Baisse des taux directeurs pour abonder le marché de liquidités. »

En outre, nous n’entendons plus : « J’abonde dans votre sens », ni même : « J’abonde dans le sens de ce que vous avez dit. » Nous entendons plutôt ceci : « J’abonde ce que vous avez dit. » (Entendu sur France Culture.)

Était-il vraiment nécessaire de faire d’abonder un verbe transitif direct ?

 

3. Investir / envahir :

Le Scandale Club est une boîte de nuit située au cœur d’une zone industrielle. « Les clients avaient investi les parkings des sociétés environnantes, au mépris des panneaux qui en interdisaient formellement l’accès. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore ; Cherub, Mission 9 : Crash ; éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 190.)

« Peu avant minuit, une foule majoritairement composée d’étudiants et de jeunes adultes investit la boîte de nuit. » (Ibid., p. 191.)

De quelle époque date cet emploi malencontreux du verbe investir ? On l’aperçoit déjà dans le français des années 1970 : « [D]es touristes idiots, lestés de matériel photographique, investissaient cette merveilleuse petite île de Torcello où il se faisait chier comme un rat mort […]. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 312.)

Et ce n’est pas le seul passage d’un livre de Frédéric Dard où investir ait pris le sens d’envahir. Les personnages principaux de Y a-t-il un Français dans la salle ? réapparaissent dans Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants. Au début de ce roman de 1981, nous retrouvons donc Éric Plante, journaliste homosexuel devenu homme de main, qui s’apprête à enfiler une combinaison de cuir noir : « [I]l va entrer nu dans le vêtement barbare. Cette combinaison lui devient bientôt une seconde peau qui le rend invulnérable. […] / Une fois investie, la combinaison cesse toute obstruction et semble s’assouplir, épousant langoureusement les formes de son corps. » (San-Antonio, Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants, éditions Fleuve Noir, 1981, p. 17.) Une fois revêtue, une fois pénétrée, une fois emplie…

En mars 2010, dans un billet du blog qu’il tient sur le site du Nouvel Observateur, Pierre Jourde a rappelé la signification du verbe investir, beaucoup mieux que je ne saurais le faire : Investir un lieu consiste précisément à ne pas y entrer, contrairement à la manière dont le mot est systématiquement employé dans les médias, mais à l’entourer, à le cerner pour empêcher toute sortie. (Les caractères gras sont de Pierre Jourde.)

Henry de Montherlant : « À trois cents mètres au-dessous d’eux, les buissons brûlaient. Une bande de feu, de quelque cinquante mètres de large, investissait le village, ses maisons de pisé pâle, en gradins, semblables à de grandes marches montant vers un autel. » (Les lépreuses, éditions Grasset, 1939, début de la deuxième partie ; Gallimard, collection Folio, p. 95.) Investir est ici employé de la façon la plus classique et signifie clairement : encercler, ceinturer. Ce village de l’Atlas n’est pas en flammes.

Néanmoins il nous faut reconnaître qu’investir introduit une nuance qu’encercler n’a pas, car il s’agit de cerner en vue d’envahir : « Si nous reprenons le parcours que nous propose M. Foucault dans La [sic] naissance de la clinique, la médecine a progressivement investi un corps qui était tabou dans un monde ordonné par le discours religieux. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 57.)

C’est bien ainsi que l’entendait Georges Bernanos, quand il écrivait : « Au-dessous du sein, la blessure saignait encore. Mais les déchirures plus profondes de son dos et de ses reins l’investissaient d’une flamme intolérable, et, comme il tentait de lever le bras, il lui sembla que l’extrême pointe de cette flamme poussait jusqu’au cœur… » (Sous le soleil de Satan, première partie, chapitre II.)

Dans le texte suivant, en revanche, le choix de ce verbe pose problème : « Par les deux genres majeurs, le western et le film noir, qu’il a investis comme acteur et <comme> cinéaste, Eastwood se place à un point de passage cinématographique évident entre tradition et présent. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 15.)

Ce que l’auteur a voulu dire, c’est que le western et le film noir sont des genres qu’Eastwood s’est appropriés, auxquels il a imprimé sa marque.

 

4. Moucher a pris le sens de souffler :

Moucher une chandelle ne signifie pas l’éteindre, mais en raccourcir la mèche, c’est-à-dire ôter de la mèche sa partie carbonisée pour réduire la fumée qui s’en dégage et aviver la flamme.

La phrase suivante montre clairement que tel a longtemps été le sens de cette expression : « Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas, qu’elle l’éteignit. » (Zola, La terre, 1887, chapitre V de la première partie.) La femme nommée Palmyre éteint accidentellement la flamme, mais son intention était de la moucher.

Aujourd’hui, l’expression signifie exactement le contraire :

« Le vent redoubla si fort qu’il renversa un micro et des tables, moucha les lampes, secoua les cocotiers, projetant à terre une avalanche de palmes et de noix mûres. » (Pascal Bruckner, Parias, Le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 289.)

Étrangement, le Petit Larousse que je possède, paru en l’an 2000, donne pour moucher une chandelle la définition suivante : « En éteindre la flamme en prenant la mèche entre ses doigts. » Or cette définition ne reprend que partiellement celle de 1991 (donnée dans le Grand Larousse universel), laquelle était déjà entachée d’erreur : « Ôter le bout du lumignon d’une chandelle, éteindre la flamme en prenant entre ses doigts la mèche. » Non, mes aimables lecteurs, vous ne rêvez pas : il y a bien une simple virgule entre la première partie de la définition, qui, en bon français, signifie : raviver la flamme, et la seconde partie de cette définition, « éteindre la flamme ». Il serait difficile d’être plus incohérent. On se demande si le rédacteur a pris le temps d’examiner sa documentation.

La définition récente est d’autant plus funeste qu’elle entre en contradiction avec celle du mot mouchettes, qui, elle, n’a pu changer. Les mouchettes, ou la paire de mouchettes, c’est un petit instrument dont la forme ressemble à celle d’une paire de ciseaux et qui servait à enlever délicatement la partie carbonisée d’une mèche, sans se brûler, et sans que s’éteignît la partie encore en train de brûler.

Avait-on vraiment besoin de sortir le verbe moucher de sa voie et de lui faire désigner l’action de pincer fermement ou de souffler une petite flamme ?

Quand vous vous mouchez le nez, ce n’est pas pour que le nez cesse de remplir sa fonction ! Vous le mouchez pour en désobstruer les conduits, pour qu’il puisse continuer d’aspirer l’air ambiant. On doit moucher une chandelle pour la même raison qu’on se mouche le nez.

 

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