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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:18

1. Être caparaçonné, ce n’est pas être protégé contre les coups :

Je sais que c’est déjà devenu une prouesse de réussir à écrire caparaçonner au lieu de l’inexistant « carapaçonner »… Pourtant, l’adjectif caparaçonné provient du nom caparaçon et la réalité que ces mots désignent n’a que peu à voir avec une carapace de protection ou avec une armure. Le caparaçon est un drap d’ornement, ou une housse protégeant du froid ou de la pluie, dont on habille un cheval. Au sens figuré, en parlant d’un être humain, se caparaçonner peut signifier : se vêtir d’une manière inhabituellement chamarrée.

« Tous les policiers disponibles dans le commissariat, y compris des fonctionnaires qui n’avaient pas quitté leur bureau depuis des années, avaient revêtu une tenue antiémeutes. Plus de cinquante agents caparaçonnés avaient pris position derrière le barrage de véhicules. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 10 : Le grand jeu ; éditions Casterman, 2010, p. 25-26.) L’adjectif cuirassé serait bien mieux adapté à ce contexte.

Quant au nom caparaçon, il a été employé à mauvais escient par Sylvain Tesson, qui est pourtant un très bon écrivain.

Zaher est démineur en Afghanistan : « Au bout d’une demi-heure de travail, il souleva sa visière de protection pour s’éponger le front. Le gilet de kevlar commençait à peser sur son dos. La pause était encore loin. […] Zaher rêvait du coup de sifflet qui l’enverrait à l’ombre des camions. Il pourrait ôter son caparaçon, boire du thé, griller une cigarette. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « La statuette », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 49-50.) L’auteur a mis à la bonne place le p et le r du mot caparaçon. Toutefois, qu’on se représente un instant le personnage de Zaher : c’est plutôt de cuirasse, voire de carapace, que lui sert son gilet de kevlar.

Pourquoi, à la suite du poète Jean-Paul de Dadelsen, ne pas faire usage de l’adjectif carapacé, notamment dans les cas où l’adjectif cuirassé se révélerait équivoque ? Le sens de carapacé est clair et c’est un mot correctement formé. « Nous fûmes entiers, carapacés de noir et de dur. / Éternel, tu nous as rompus. Où est présentement / le dehors, le dedans ? Éternel, tu nous as / cassés. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La fin du jour », poème daté de 1954 et inclus dans Jonas, collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 79.) Les hommes se plaignent à Dieu de devoir vieillir et assister à la déchéance de leur propre corps. Mais, si j’ai bien compris le poème, ce processus de dégradation abolit la frontière entre le soi et le monde, nous offrant ainsi la possibilité d’une ouverture à l’Être.

Cela ne nous explique pas pourquoi les hommes jeunes ou dans la force de l’âge sont dits carapacés « de noir ». Cette couleur désigne-t-elle ici la circulation du sang, la vascularisation sanguine du corps humain ? Voilà qui justifierait le choix du mot carapacé, de préférence à tout autre. La carapace est un organe du corps, elle s’est formée avec lui, tandis que la cuirasse ne fait que recouvrir imparfaitement un corps.

 

2. Justiciable est parfois confondu avec justifiable :

« Tu as une conscience de ton moi ; cette conscience te permet de poser une hypothèse : l’histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d’une narration univoque. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998, p. 85 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 66.) La phrase est extraite de propos tenus par Michel Djerzinski, personnage, mais cela n’atténue en rien l’obscurité de son dernier segment.

Je n’arrive à lui trouver un sens qu’en faisant la supposition que l’auteur, ou le correcteur d’épreuves, a confondu justiciable avec justifiable.

D’autre part, pour plus de clarté, la locution dans le principe pourrait être mise entre deux virgules. Mais cette locution, vieillie, signifie : « au début, au commencement, dans les premiers temps », et n’est en aucun cas synonyme d’en principe, contrairement à ce que semble croire l’auteur.

Être justiciable de…, cela veut dire : être amené à répondre devant tel juge, telle autorité ; être du ressort de telle méthode ou discipline ; pouvoir être traité, résolu, réglé, par telle action ou par l’usage de telle faculté. L’expression n’est pas facile à employer ! (Maladie justiciable d’un traitement, d’un médicament, d’une thérapie ; crime justiciable d’une peine, d’une sanction, d’un tribunal ; religion justiciable d’une interprétation rationnelle ; faits justiciables d’une analyse sociologique, etc.)

L’hypothèse que j’ai faite est validée par cet autre passage du roman :

« Les éléments plus philosophiques contenus dans ses derniers écrits [= les derniers écrits de Michel Djerzinski] n’apparaissaient à ses propres yeux que comme des propositions hasardeuses, voire un peu folles, moins justifiables d’une démarche logique que de motivations purement personnelles. » (Les particules élémentaires, Flammarion, 1998, p. 223-224 ; J’ai lu, p. 179.)

La construction « justifiable de… » n’existe pas. À la rigueur, il faudrait dire : « justifiable par… ».

Ces extraits sont encore une pièce à verser au dossier des phrases ratées qu’on lit même dans les grands livres et qui se maintiennent, inaperçues des correcteurs professionnels et des critiques littéraires, dans les rééditions successives de ces livres.

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:15

Ceux qui ont lu Confusions et contresens (première salve) attendaient peut-être la suite de mon petit catalogue. Comme j’ai trouvé de quoi préparer une nouvelle salve encore plus nourrie que la première, il m’a fallu en distribuer la matière dans plusieurs billets.

 

Dans les livres de notre Bibliothèque, fussent-ils parus à quelques décennies d’écart seulement, les mêmes expressions peuvent avoir des sens opposés.

Les mots sont emportés dans une valse qui sépare ou qui amalgame les significations, et qui multiplie les faux amis. Fort heureusement, les mots ne s’y perdent pas tous ! Mais le phénomène concerne un nombre croissant de noms communs et de locutions. Comme je l’ai indiqué, la plupart de ces mutations se sont faites non pas sur une durée de plusieurs siècles, mais sur une ou deux générations, au cours du seul XXe siècle.

Qu’avons-nous à gagner à ces confusions, qui, en plus de perturber le lecteur de chaque œuvre singulière en semant sous ses pas les occasions de contresens, mettent en péril la transmission même de la langue et de la culture ?

 

1. Fiasque et flasque :

Pluto est le surnom donné à un agent secret britannique sur le point d’être parachuté en France. Un avion l’attend sur sa piste de décollage. « Horace l’avait accompagné jusqu’au Lysander. Au moment où Pluto embarquait, il lui avait glissé dans la main une fiasque de whisky. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 590.) Le texte donné par l’édition de 1970 était identique… Or une fiasque, c’est une bouteille pansue, presque une dame-jeanne ; la petite bouteille plate qui tient dans une poche s’appelle une flasque, avec un l.

Le texte suivant évoque aussi un voyage en avion. Le vol est, cette fois, raconté par Houellebecq. Le narrateur soupçonne les hôtesses de l’air de multiplier les vexations contre les passagers, à bord de l’appareil : « Privé de cigarettes et de lecture, on est également, de plus en plus souvent, privé d’alcool. Dieu merci, les salopes ne pratiquent pas encore la fouille au corps ; passager expérimenté, j’avais donc pu me munir d’un petit nécessaire de survie : quelques Nicopatch 21 mg, une plaquette de somnifères, une fiasque de Southern Comfort. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 34.) Comment dissimuler sur soi une dame-jeanne quand on est assis au milieu d’autres passagers et qu’on est recroquevillé derrière une autre rangée de sièges ?…

Astuce : bien que les deux mots soient de genre différent, se rappeler que flasque commence comme flacon.

 

2. Degré zéro ou niveau zéro ?

Faisons plaisir aux amateurs de Roland Barthes : le « degré zéro » de l’écriture, qui désigne une sorte de neutralité idéale de la prose, à laquelle celle-ci atteint lorsqu’on y a évité tout pathos et tout esthétisme, n’a rien à voir avec ce qu’on peut appeler le « niveau zéro » du style, de la réflexion, de l’intelligence. Le degré zéro, ce n’est ni l’absence ni la négation.

Hélas, tout le monde veut maintenant employer l’expression « degré zéro », à tout propos, et à tort plus souvent qu’à raison. Ce travers se manifeste même chez de bons auteurs.

Quand le narrateur d’À la recherche du temps perdu, à Paris, embrasse Albertine pour la première fois, il ne manifeste aucune émotion, aucune sensualité… Évoquant cette bizarrerie de la personnalité de Marcel, l’essayiste Bruno Viard écrit : « Quel mufle ! Pauvre petite Albertine ! L’érotisme est à son degré zéro ; la perversité à son maximum. Sans doute lui aurait-il fallu la présence d’un voyeur envieux, ou alors voir Albertine dans le [sic] bras d’un autre, pour réveiller sa libido en berne. » (Bruno Viard, La littérature ou la vie ! Marcel Mauss du côté de Proust, éditions Ovadia, la Petite Collection, 2008, p. 41.)

Le même Bruno Viard écrit, à propos de la sexualité de certains héros houellebecquiens : « La masturbation, c’est ce qui demeure quand on a perdu tout le reste, quand les relations humaines ont atteint leur degré zéro. » (Bruno Viard, Houellebecq au laser : La faute à Mai 68 ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 25.)

C’est de niveau zéro qu’il s’agit alors, si on veut bien admettre cette métaphore qui emprunte au langage des cartographes et des géographes.

 

3. Dans la lignée ou dans la ligne ?

« Écoute-moi bien, parce que je vais te dire est dans la lignée de ton raisonnement. »

« Pour être dans la lignée de ce que nous avons dit précédemment… »

« Cet article s’inscrit dans la lignée de son enseignement. »

« Flaubert est dans la lignée du roman réaliste. »

Les formules de ce type se multiplient. Or la formulation correcte est : dans la ligne de…, ou dans la continuité de… Sauf lorsque lignée a pleinement le sens de « filiation spirituelle » : « Par ce livre brillant, passionné, passionnant, François Mitterrand se range dans la lignée des plus grands polémistes. » (Le coup d’État permanent, par François Mitterrand, éditions Plon, 1964 ; quatrième de couverture.) La phrase suggère que chaque grand polémiste a été engendré par son prédécesseur, c’est-à-dire que le talent et la verve de tout grand polémiste naissent de l’observation ou de l’imitation des qualités de ses prédécesseurs.

En bon français, on parle de lignée pour établir un lien de filiation (généalogique ou spirituel) entre des personnes, mais de ligne quand il s’agit d’idées et d’abstractions. Ce qui passe d’un esprit à un autre, pour unir deux pensées par-delà les années ou les siècles, c’est une ligne, pas une lignée.

J’en veux pour preuve les exemples suivants :

« C’était bien là une trouvaille dans la ligne de Dada. » (Jean Vartier, Barrès et le chasseur de papillons, éditions Denoël, 1989, p. 81.)

On dit également : dans la ligne directe ; dans la droite ligne ; dans la ligne générale.

« L’historien qui n’est pas engagé dans la bataille et la voit de partout, qui réunit une multitude de témoignages et qui sait comment elle a fini, […] n’atteint pas la bataille même, puisque, au moment où elle a lieu, l’issue en était contingente, et qu’elle ne l’est plus quand l’historien la raconte, puisque les causes profondes de la défaite et les incidents fortuits qui leur ont permis de jouer étaient, dans l’événement singulier de Waterloo, déterminants au même titre, et que l’historien replace l’événement singulier dans la ligne générale du déclin de l’Empire. » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, éditions Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1945, p. 416 ; réédité dans la collection Tel, p. 420-421.)

« Tout ce que nous avons jusqu’ici rappelé de la logique démonstrative se maintient dans la ligne générale de la pensée aristotélicienne, pensée inspirée par les sciences naturelles […]. » (Les grands courants de la pensée mathématique, présentés par François Le Lionnais, éditions des Cahiers du Sud, 1948, p. 360.)

Dans la ligne de… est une locution devenue courante dans les années 1950-60. Quelle en est l’origine ?

Je ne réussis pas à en trouver d’occurrence antérieure aux années 1930 et, à l’époque, elle s’employait surtout, voire uniquement, dans le langage marxiste ou à propos de la doctrine du parti communiste : « Je sais bien : on fait grand cas, là-bas, de ce qu’on appelle “l’autocritique”. Je l’admirais de loin et pense qu’elle eût pu donner des résultats merveilleux, si sérieusement et sincèrement appliquée [sic]. Mais j’ai vite dû comprendre que […] cette critique ne consiste qu’à se demander si ceci ou cela est “dans la ligne ou ne l’est pas. Ce n’est pas elle, la ligne, que l’on discute. » (André Gide, Retour de l’U.R.S.S., 1936 ; réédité dans la collection Folio, p. 47.)

« À Léningrad, l’on m’avait demandé de préparer un petit discours à l’usage d’une assemblée de littérateurs et d’étudiants. Je n’étais en U.R.S.S. que depuis huit jours et cherchais à prendre le la. Je soumis donc à X… et à Y… mon texte. L’on me fit aussitôt comprendre que ce texte n’était ni dans la ligne, ni dans la note et que ce que je m’apprêtais à dire paraîtrait fort malséant. » (Retour de l’U.R.S.S., Folio, p. 77. Une virgule manque après « dans la note ».)

La locution est très conforme au génie du français : « J’ai constaté en moi la tendance idéalisatrice, qui empêche de s’arrêter dans la ligne du vrai, et qui trompe toujours en plus ou en moins » (Amiel, Journal, 1866) ; « dans ce portrait où j’ai tâché d’être ressemblant et de me tenir avant tout dans la ligne du vrai » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, VI, 1863) ; « Pauvre humanité ! toujours fustigée par les passions, toujours hors de la ligne du vrai, et retombant sans cesse dans le même délire » (Gazette médicale de Paris, samedi 29 août 1835).

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:08

 

5.

Sait-on encore comment s’accorde le participe lorsque le sujet est postposé au verbe ?

Normalement, l’auxiliaire être entraîne l’accord du participe passé avec le sujet, que ce sujet soit placé avant ou après le verbe. Mais ce n’est plus toujours le cas : « [L]’œuvre de Joyce culmine sur un livre, Finnegans Wake, auquel fut consacré la moitié de son existence d’écrivain. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.)

Le sujet – « la moitié de son existence » – est du féminin. Ni l’auteur du texte, ni les correcteurs qui ont eu à relire ce volume de la Pléiade, au début des années 1980, n’ont vu que l’accord manquait entre le sujet et le participe.

Le phénomène se rencontre fréquemment lorsqu’un participe est employé comme adjectif.

Jacques Lecarme, toujours dans son article « Antimémoires ou autofiction ? » (Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux, toujours à la page 89), recopie un passage de l’avant-propos des Antimémoires de Malraux : « J’appelle ce livre Antimémoires, parce qu’il répond à une question que les Mémoires ne posent pas, et ne répond pas à celles qu’ils posent ; et aussi parce qu’on y trouve, souvent lié au tragique, une présence irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l’ombre : celle du farfelu dont j’ai sans le savoir ressuscité le nom. (Œ 3, p. 16) ».

Le participe « lié », qui se rapporte au nom présence, COD de « trouve », aurait dû porter la marque du féminin. La faute est fâcheuse (Hédi Kaddour la commet à l’identique, dans le même recueil d’articles, p. 273), mais elle n’est pas de Malraux. En effet, le prologue des Antimémoires, dans le troisième volume des Œuvres complètes de la Pléiade, page 16 (mais aussi dans l’édition originale des Antimémoires, collection NRF, 1967, p. 20), comporte le texte suivant : « on y trouve, souvent liée au tragique, une présence »… En revanche, l’omission de la virgule grammaticale entre le pronom relatif dont et le nom farfelu, son antécédent, est bien imputable à Malraux (dans toutes les éditions du texte) ; c’est pourtant une relative explicative.

« Je demanderai au lecteur de ne pas oublier […] qu’un purgatoire en art ou [sic] a fortiori en littérature laisse ouvert la possibilité d’une découverte à retardement. » (Robert Harvey, « Les Limbes au purgatoire : la réception du Miroir des limbes aux États-Unis », dans Modernité du Miroir des limbes, Classiques Garnier, 2011, p. 71.) Le nom possibilité est bien un COD, mais il est le COD du verbe « laisse » (au présent de l’indicatif) et non celui d’un verbe composé. Ouvert est employé en tant qu’adjectif. Ayant ici la fonction d’attribut du COD, il doit s’accorder avec ce dernier, « la possibilité », comme tout adjectif. Bref, le correcteur de la maison Garnier aurait dû relire de plus près la phrase du professeur Harvey et lui faire dire : « laisse ouverte la possibilité ».

En tant que simple épithète apposée, le participe est comme flottant au sein de la phrase, et si la désinence qu’il devrait avoir est absente on risque de le faire se rapporter au mauvais nom.

 

6.

Il y a certes des cas douteux :

« Elle était allongée sur le ventre, elle avait dégrafé le soutien-gorge de son maillot. La seule chose que j’ai trouvé à dire, je me souviens, c’est : “Tu es en vacances ?” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 73.)

Fallait-il écrire : « La seule chose que j’ai trouvée à dire » ?

Si l’on se fie à la logique, on considérera que le pronom que, du genre féminin car renvoyant à chose, est tout autant le COD antéposé du verbe « ai trouvé » que celui de l’infinitif « dire ». Logiquement, c’est la forme « trouvée » qui devrait s’imposer. La chose en question, je l’ai véritablement trouvée, pour l’avoir cherchée, puis je l’ai dite. (Veillons à ne pas confondre ce phénomène avec les constructions du type : « Il y a des vérités que nous avons choisi de ne pas dire », où le pronom que est uniquement le COD du verbe dire ; « Le livre a choqué ceux-là mêmes que l’auteur aurait aimé convaincre », où le pronom que est uniquement le COD du verbe convaincre.)

Néanmoins, la distinction entre choisir de (ne pas) dire et trouver à dire est excessivement subtile, et Grevisse donne de nombreux exemples classiques illustrant les deux tendances : ne pas accorder le participe passé, comme l’a fait Houellebecq dans la phrase que j’ai citée, ou l’accorder, si on analyse le pronom relatif que comme étant le COD des deux verbes. C’est à la page 1377 de mon Bon usage de 1988 (§ 915) :

« Les difficultés qu’il eût eues à surmonter » (Stendhal) ; « De la laine qu’on lui avait donnée à filer menu » (Sand) ; « Il se rappela les lettres qu’elle lui avait données à mettre à la poste » (Proust) ; « Ces troupeaux fabuleux que l’on m’a donnés à égorger » (Claudel) ; « La leçon que je lui ai donnée à étudier » (Académie) ; etc.

Et en face : « La rançon qu’il avait eu à payer » (Goncourt) ; « Les combats qu’il a eu à soutenir » (Proust) ; etc. Mais peut-être l’invariabilité provient-elle ici du fait que le verbe avoir, dans cet emploi, se comporte comme un semi-auxiliaire. Dans cette liste d’exemples, en effet, la locution avoir à (+ infinitif) signifie « devoir ». L’invariabilité se justifie.

Par conséquent, accordons le participe passé lorsqu’il exprime pleinement le sens d’avoir, de donner, de porter, etc. (comme dans : « Les couteaux que j’ai portés à aiguiser »), et laissons ce participe invariable dans tous les autres cas. Pour ne citer qu’un seul de ces autres cas, la construction donner à est parfois synonyme de charger de. Dans l’énoncé suivant : « Les rapports qu’on m’a donné à établir », les rapports en question ne m’ont pas été réellement donnés, puisque c’est à moi de les écrire ! Avant qu’ils soient écrits, ces rapports n’existent qu’à l’état d’idée ou de projet.

Il restera des cas indécidables, pour lesquels nous sommes libres d’accorder ou de ne pas accorder le participe : « Quatre tartes que j’avais mises à refroidir sur un banc devant ma boulangerie… Volées ! » (Raymond Macherot, Sibylline et Burocratz le vampire, éditions Dupuis, 1982, p.13.) Le texte que prononce ce personnage de bande dessinée est-il écrit correctement ou incorrectement ? Les formes « mis » et « mises » me paraissent également légitimes dans cette phrase.

 

Conclusion.

Nous avons pris si vite l’habitude des participes passés jamais accordés que tout ce qui peut ressembler à un accord audible à l’oral s’est mis à nous écorcher les oreilles. Démocratisation oblige : même les agrégés de lettres (je l’ai vérifié maintes fois) ont cessé, du moins à l’oral, d’accorder les participes passés avec le COD antéposé au verbe, lorsque ce COD est de genre féminin. La langue qui sert de modèle n’est plus celle qu’on a apprise mais celle qu’on entend autour de soi.

À force d’entendre saupoudrer de termes anglais ou franglais n’importe quel discours technique, à force d’entendre la langue française chantée par Johnny Hallyday et par les slammeurs, qui ont tendance à faire remonter d’une place l’accent tonique, nous en sommes arrivés à ne plus du tout nous soucier des finales, des désinences.

Pour le moment, la nouvelle règle est donc celle-ci : L’accord du participe passé avec le COD antéposé est abandonné au libre choix de celui qui parle ou qui écrit. Comme je l’ai montré, les proses actuelles font rivaliser le non-accord avec le faux accord.

Peut-être allons-nous vers l’invariabilité systématique de tous les participes passés, et vers l’effacement des marques du féminin dans l’accord du participe passé, que le verbe possède un COD antéposé féminin ou qu’il soit un pronominal réfléchi ayant un sujet féminin ; ainsi que vers l’effacement des marques du pluriel, dans les mêmes formes d’accord.

Ce non-accord, j’ai connu l’époque où il ne se produisait que rarement, puis je l’ai entendu s’imposer. Même les accords les plus simples (notamment celui du participe passé construit avec l’auxiliaire être lorsque le sujet est du féminin) sont en train de disparaître. J’assiste à de profonds changements linguistiques de mon vivant. La langue que j’ai apprise, celle que je parle encore, vieillit plus vite que mon propre corps.

La démocratie le veut, l’anti-élitisme l’exige. Vive la facilité ! Bienvenue aux ambiguïtés ! Et bienvenue aux redondances, puisqu’elles seront le seul remède aux ambiguïtés que la règle nouvelle aura fait naître.

À quand l’invariabilité systématique des adjectifs eux-mêmes ? Je fais tout pour que ma fille Gwendy soit une femme heureux. Quelle doux sensation : la mer est beau, une léger brise nous caresse la peau. Ces groseilles sont exquis.

Ce qui est encore plus drôle, c’est qu’en général ceux qui désaccordent les participes tiennent beaucoup aux graphies « professeure », « écrivaine », « auteure », voire « compositeure » (oui, certains emploient aujourd’hui ce mot, alors que compositrice est ancien et correct).

À quoi sert-il de réclamer la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre, si on ne sait plus accorder les participes passés ? Plutôt que de féminiser ces noms-là de manière aveugle et systématique, tâchons de maintenir un usage qui témoigne du soin avec lequel la langue française manifeste la présence du genre féminin jusque dans ses plus délicates nervures.

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 21:16

 

4.

Ébahi devant le spectacle que lui offrait l’aquarium d’un restaurant, un petit garçon de sept ans s’est écrié (j’étais à proximité, je l’ai bien entendu) : « Elle s’est assis !… Maman, l’écrevisse du bassin, elle s’est assis sur son cul ! »

Inévitablement, nous allions déboucher tôt ou tard sur le problème des verbes pronominaux. Nous savons tous que ce chapitre est l’un des plus difficiles de la grammaire française. Mais les écrivains, les journalistes et les éditeurs peuvent-ils se permettre d’ignorer ce chapitre ?

Pierre Péan a publié aux éditions Fayard, en 1994, Une jeunesse française : François Mitterrand 1934-1947. Cet ouvrage est républié dans la collection Pluriel des éditions Hachette depuis 2010. Les exemples qu’on va lire sont empruntés à la « Préface inédite », datée du 15 novembre 2010, par laquelle s’ouvre cette édition de poche, p. V : « Et j’ai longuement parlé de sa relation avec les Juifs et Israël, puisque certains s’étaient servi de mon livre pour faire de lui un antisémite. »

Péan l’a probablement oublié, mais quand on écrit : « Corinne s’est servie de l’extincteur », le participe passé s’accorde avec le sujet, parce que le se est un pronom réfléchi COD. En revanche, dans la phrase : « Elle s’est servi un verre », le se est un complément d’attribution (COS), qui n’entraîne pas l’accord du participe passé. On remarquera la présence d’un COD (« un verre ») mais, étant situé à la droite du verbe, il n’exerce aucune influence sur l’accord du participe.

Pourtant, en d’autres passages du même livre, l’accord du participe passé se fait normalement : « Ils se sont repus des quelques mots d’une lettre que François Mitterrand avait envoyée à l’une de ses amies, le 22 avril 1942. » (Une jeunesse française, p. I de cette même préface.) Phrase tout à fait correcte.

Mari est une adolescente africaine qui vit dans une région en guerre : « Elle a revêtu le grand T-shirt que Seymour lui a donné pendant la fête d’anniversaire à la villa Stefan. Elle s’en est servi pour dormir par terre, il est couleur de boue […]. » (J. M. G. Le Clézio, Histoire du pied et autres fantaisies, « L’arbre Yama » ; éditions Gallimard, NRF, 2011, p. 145.) Le Clézio commet la même faute que Pierre Péan, en omettant d’accorder le participe passé du verbe se servir alors que son sujet est du féminin.

Le 19 juillet 1995, un article de Tony Judt paraissait dans le New York Times, article que Jacques Derrida résume en ces termes : « Avant d’approuver Chirac et de conclure que, je cite : “It is well that Mr Chirac has told the truth about the French past”, l’auteur de Past Imperfect avait néanmoins dénoncé le comportement honteux, à ses yeux, des intellectuels français. Ceux-ci, pendant un demi-siècle, s’étaient, selon lui, fort peu soucié de cette vérité et de sa reconnaissance publique. » (Jacques Derrida, Histoire du mensonge : Prolégomènes ; éditions Galilée, 2012, p. 64.) Le verbe « s’étaient soucié » possède un complément d’objet direct antéposé, qui n’est autre que le pronom se. En revanche, le complément situé à la droite du verbe, à savoir : « de cette vérité et de sa reconnaissance publique », n’est pas un complément d’objet direct. Le participe soucié devait donc s’accorder avec le réfléchi se, qui renvoie au démonstratif ceux-ci.

« – [… A]u départ GQ [= un magazine pour hommes] n’était pas ciblé pédés, plutôt macho second degré : des bimbos, des bagnoles, un peu d’actualité militaire ; c’est vrai qu’au bout de six mois ils se sont aperçu qu’il y avait énormément de gays parmi les acheteurs, mais c’était une surprise, je ne crois pas qu’ils aient réussi à cerner exactement le phénomène. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 39 ; la faute que contient cette phrase a été maintenue dans le Livre de Poche, 2007, p. 38.)

Quand on signifie nous, il vaut mieux mettre au pluriel le participe passé construit avec être : « J’ai repris Suzy par le bras. On s’est éloigné. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 235.) Plus bas dans la même page : « On s’est dirigé vers le buffet qui débordait de charcuterie […]. »

Certes, l’auteur a cru bien faire (lui qui, ailleurs, est capable d’écrire : « [N]ous avons croisés Jenifer installée sur le bas-côté » !… toujours dans Les Évangiles du lac, p. 166-167) ; mais il aurait dû savoir que, si le sens indéfini du pronom on est nettement écarté, l’accord du participe et de l’adjectif est obligatoire (voir J. Hanse, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, troisième édition, Duculot, 1994, p. 615, dans l’article « On »). Il faut donc écrire : On s’est éloignés, on s’est dirigés.

« En 2005, Glen [= Glen Pitre, metteur en scène louisianais,] était venu me rendre visite à Paris, avec des bouteilles de sauce forte à mon nom, et l’on s’était embrassé en s’appelant cousin. » (Bertrand Tavernier, Pas à pas dans la brume électrique, Flammarion, 2011, p. 14.) C’est un mélange de français populaire, qui substitue au nous le pronom on, et d’hypercorrection : voyez ce « l’ » ajouté devant on, et ce participe passé mis au singulier – ainsi que l’attribut du COD. Pour moi, un style pareil est indigeste.

« Je me suis soudain souvenu que j’aurais dû parler à maman des archives de Valentine première et que je ne l’avais pas fait. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 100.) Puisque le pronom je renvoie à la narratrice, une lycéenne prénommée Valentine (cette narratrice fait allusion, dans cette phrase, à une autre Valentine, son ancêtre), l’auteur aurait dû écrire : « me suis soudain souvenue que… ».

Dès lors que le pronom réfléchi n’est pas complément d’attribution, le participe passé du verbe se souvenir (verbe essentiellement pronominal) s’accorde avec le sujet de celui-ci. Dans ce cas, la présence d’une complétive introduite par que (en l’occurrence : « que j’aurais dû parler à maman des archives de Valentine première », à laquelle en est coordonnée une autre : « que je ne l’avais pas fait ») n’exerce aucune influence sur l’accord du participe passé. L’élément qui se révèle donneur d’accord est le sujet, auquel le pronom réfléchi (« me ») ne fait que renvoyer.

Pour mieux comprendre cette règle, grâce à deux modèles faciles à mémoriser, retenez qu’il faut écrire : « Elle s’est aperçue que… » et « Elle s’est juré que… ».

Dans le texte d’une passionnante communication, intitulée « Antimémoires ou autofiction ? » (Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux, éditions Classiques Garnier, 2011, p. 89), Jacques Lecarme écrit : « On voit bien comment des modes se sont succédé et se sont substitué pour Malraux, pour Sartre, pour Yves Saint-Laurent ; […]. » La réception de l’œuvre de chacun des trois artistes cités s’est modifiée, parfois de leur vivant, sous l’effet de modes successives. « Se sont succédé » : correct ; « se sont substitué » : accord omis, même si la faute ne s’entend pas. Cette faute est d’autant plus surprenante que l’auteur a veillé à répéter le pronom se, qui joue d’abord le rôle d’un réfléchi indirect, puis d’un réfléchi direct.

« Evelyne Sullerot, pionnière de la contraception [sic, pour : pionnière du combat en faveur de la contraception], s’est dit surprise de ce qui nous attendait “derrière la porte” : la ruine de la paternité et de la transmission. » (Bruno Viard, Houellebecq au laser : La faute à Mai 68 ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 112.) Évelyne Sullerot s’est dite surprise. Même Joseph Hanse, qui pourtant justifie l’invariabilité dans plusieurs constructions voisines, considère que l’accord est ici recommandé par la logique et par l’usage, citant comme exemple à imiter la phrase que voici : « Elle s’est faite la protectrice des réfugiés ». (Voir J. Hanse, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, troisième édition, Duculot, 1994, p. 336, dans l’article « Écho – se faire l’écho de… »).

Les cas d’accord intempestif ne sont pas rares.

Jean Ristat, Aragon, l’homme au gant (éditions Aden, 2011, p. 35) : « Il va, en ce mois de mars 1979, dans le bureau d’Elsa. Il cherche Bonsoir, Thérèse qu’il a perdu […] en 1938. Moment où il a perdu la main et où Elsa s’est appropriée sa langue. »

« Clotilde s’est levée pour la prendre [= Suzy] dans ses bras et l’embrasser. Elles se sont chuchotées dans les oreilles en ricanant. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 87.).

« Cet ouvrage dresse la notice [sic] des 265 papes qui se sont succédés sur le trône de saint Pierre, passant en revue leur pontificat, leur vie, leurs vicissitudes et leurs vices… » (Javier Coll, Histoire noire de la papauté, traduit de l’espagnol par Marie-Christine Seguin, éditions Yago, 2011 ; quatrième de couverture.)

« Même la mère de Stevenson, venue voir son fils malade à Honolulu, s’en est rendue compte […] » (Un trésor dans l’ombre, p. 155).

« – On s’est parlés par webcam chaque semaine […]. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 11 : Vandales ; éditions Casterman, 2010 ; édition originale grand format, p. 127.) Au lieu de : « On s’est parlé ». Non pas à cause du pronom on, mais parce que le se est un complément d’objet indirect.

« Je suis sorti vers six heures et demie, à l’aventure ; aperçu rue de Rennes un gigolo nouveau, cheveux sur la figure, mince boucle à l’oreille ; comme la rue B. Palissy était entièrement déserte, nous nous sommes parlés ; il s’appelait François […]. » (Roland Barthes, « Soirées de Paris », texte inédit de 1979, inclus dans le recueil Incidents, éditions du Seuil, 1987, p. 87.)

Il arrive aussi à l’académicien Michel Déon, dernier des Hussards, de manquer de vigilance :

« On comprend que ces deux êtres [= Sarah et Georges] se soient portés, se portent encore, malgré la séparation, un attachement animal beaucoup plus intelligent et durable que l’amour. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, 2010, p. 91.) Curieusement, la faute était déjà présente dans la première version du texte : « J’ai, à la longue fini par comprendre que ces deux êtres se sont portés, se portent encore malgré la séparation, un attachement animal beaucoup plus intelligent et durable que l’amour. » (Édition de 1970, collection NRF, p. 75.) L’absence de la deuxième virgule, après « à la longue », est une coquille de typographe : dans ce texte encore composé en plomb, le caractère manquant a laissé un petit blanc au bout de la ligne.

Dans l’édition de 2010, le meilleur de la phrase a été conservé : l’évocation de l’« attachement animal », « intelligent », « durable », qui unit le personnage de Georges Saval à sa femme. De menus détails ont été transformés, sans qu’il me soit possible de juger telle version supérieure à l’autre. Mais le participe « portés » aurait dû être mis au masculin, c’est-à-dire rester invariable, puisque le pronom se est complément d’attribution et que le COD (« un attachement ») est placé à la droite du verbe. Comment cet accord erroné n’a-t-il pas sauté aux yeux de l’écrivain ou du relecteur d’épreuves ?

La faute n’est parfois que pour l’œil. Mais que de fois nous entendons de telles phrases, prononcées par une femme : « Je me suis permise de vous appeler », ou : « Si j’avais su la vérité, jamais je ne me serais permise d’intervenir. » (Voir la phrase citée dans la troisième section : « J’ai fait beaucoup de choses qui m’ont permise d’apprendre le métier »…) Au lieu de : « Je me suis permis de vous appeler », « jamais je ne me serais permis d’intervenir », – que la phrase soit écrite par un homme ou par une femme !

« Je suis montée au clocher, j’ai caché mes socquettes, je me suis mise du rouge à ongles qu’une voisine m’avait donné, j’ai remonté ma jupe et resserré ma ceinture. » (Virginie Buisson, L’Algérie ou la mort des autres, éditions Gallimard, collection Scripto, 2012, p. 50.) C’est une femme qui parle. Elle raconte son adolescence dans l’Algérie en guerre. L’éditeur affirme que Virginie Buisson et la narratrice sont la même personne. Le texte est sobre et très concis, au point d’en être, en certaines pages, énigmatique.

Dans la première édition du livre, publiée en 1978 par la Pensée sauvage, la phrase figurait, identique, à la page 55. La faute n’est donc pas d’aujourd’hui.

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 20:54

 

2.

Il vaut mieux ne pas se tromper d’antécédent :

« Agrippé à la main courante, Ross descendit l’escalier menant à une construction souterraine comparable au réseau de fortifications victoriennes qu’il avait visitées à l’occasion de vacances sur la côte sud. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 11 : Vandales ; éditions Casterman, 2010 ; édition originale grand format, p. 149.) C’est bien d’avoir pensé à accorder le participe passé avec le COD antéposé. Mais il aurait été plus logique d’accorder le participe « visité » avec « réseau » qu’avec le complément de ce nom ! C’est un réseau de fortifications que le policier Ross Johnson a visité.

« Le jour de son vingtième anniversaire, la poste lui a apporté le cadeau de son fiancé, envoyé depuis Alger : une belle édition illustrée du Tristan et Iseut dans la version de Bédier, qu’elle a aussitôt recouvert d’un beau papier brun et sur la page de titre de laquelle il a écrit quelques lignes qu’elle ne cessera de relire et dans lesquelles il évoque l’histoire de leur rencontre […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 338.) Le verbe « a recouvert » possède un COD antéposé, le pronom relatif que. Le participe passé « recouvert » étant au masculin, ce pronom relatif a pour antécédent le titre « Tristan et Iseut », au lieu du groupe « belle édition illustrée ». Ce n’est pas très logique, et l’auteur s’en est peut-être aperçu confusément, puisque le pronom relatif suivant, coordonné audit que, renvoie à un tout autre antécédent : de laquelle, pronom relatif composé, renvoie nécessairement au nom édition. Philippe Forest fabrique de longues phrases compliquées, dont la structure est parfois incohérente.

Sur France Culture, dans son billet radiophonique du mercredi 9 mars 2011, un célèbre chroniqueur matutinal, citant une dépêche de presse qu’il qualifie lui-même de dérisoire, nous a fait entendre la phrase suivante : « La mèche de cheveux que Justin Bieber a mis aux enchères sur eBay a trouvé preneur à 29 500 euros. Ils iront à une association de défense des animaux. » Liaisons parfaites presque partout : « cinq cents euros » excellemment prononcé cincenzeuro, « iront à » prononcé ironta. Le seul problème vient de ce participe mis laissé invariable, de la manière la plus audible, alors que le COD antéposé au verbe, le relatif que, ne peut avoir d’autre antécédent que le nom féminin mèche. Le non-accord, ou peut-être l’accord avec le mauvais antécédent (cheveux au lieu de mèche), figurait-il dans la dépêche citée par Philippe Meyer, ou bien ce dernier s’est-il simplement résigné à faire sienne, sur ce point, la prononciation nouvelle ?

« Alors [les médecins] ont décidé de lui administrer [= à une vieille femme hospitalisée] un cocktail lytique ; c’est un mélange de tranquillisants fortement dosés qui procure une mort rapide et douce. Ils en ont discuté deux minutes, pas plus ; puis le chef de service est venu demander à Patricia d’effectuer l’injection. Elle l’a fait, la nuit même. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 139.) Le verbe « a fait » est précédé de son COD, mais à quel mot ou groupe de mots renvoie ce « l’ » ? À la locution « effectuer l’injection », bien sûr ! se dit-on dans un premier temps. Mais alors, quelle formulation maladroite : puisque ce que l’infirmière Patricia a « fait », c’est d’« effectuer » quelque chose (faire et effectuer sont deux verbes de la même famille). L’auteur aurait mieux fait de considérer « l’ » comme étant la forme élidée du pronom la, renvoyant donc au nom injection, et d’accorder le participe en conséquence : « Elle l’a faite, la nuit même. »

Dans un essai consacré à l’œuvre de la comtesse de Ségur, nous lisons : « Convertie deux fois au catholicisme, la première par sa mère, la seconde par son fils, la comtesse de Ségur préfère de beaucoup la piété christocentrique et mariale du Second Empire au Dieu vengeur des penseurs antimodernes qu’elle a connu dans sa jeunesse. » (Maialen Berasategui, La comtesse de Ségur, ou l’art discret de la subversion ; Presses universitaires de Rennes, collection Mnémosyne, 2012 ; p. 201.) Mme Berasategui veut-elle dire que la comtesse de Ségur a connu un Dieu vengeur ou qu’elle a connu des penseurs antimodernes ? Plusieurs théoriciens ultraconservateurs, émigrés en Russie après la Révolution française, avaient diffusé les idées catholiques au sein de l’aristocratie russe cultivée et c’est sous leur influence que la comtesse Catherine Rostopchine, mère de la future comtesse de Ségur, avait abjuré l’orthodoxie au profit de la foi catholique. C’est aussi dans ce contexte que la petite Sophie Rostopchine a rencontré les frères Joseph et Xavier de Maistre, au cours des années 1810.

Si on se fie à ce qui est imprimé, on doit répondre que la comtesse de Ségur a connu (langage de théologien) un Dieu vengeur. Mais ce que nous savons de la vie de Sophie Rostopchine, en même temps que la structure générale de la phrase, fait plus naturellement du groupe « penseurs antimodernes » l’antécédent du pronom relatif que. Il aurait donc fallu mettre un s au participe « connu ». La mauvaise orthographe du participe passé obscurcit l’idée que l’auteur s’efforce de développer.

 

(Ne pas confondre le COD avec un attribut du sujet. L’accord est irréprochable dans la phrase : « Quand je pense à l’épave que Christian est devenu, je me sens triste… » Cet exemple contient certes le pronom relatif que, mais celui-ci n’est pas le complément d’objet du verbe « est devenu », devenir étant un verbe d’état. Ce pronom que est l’attribut du sujet Christian. On se rappelle qu’employé avec l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde avec le sujet du verbe.)

 

3.

Nos contemporains confondent le pronom COD et le pronom COI.

Une femme déclare à la télévision : « J’ai fait beaucoup de choses qui m’ont permise d’apprendre le métier ».

Il fallait dire : « qui m’ont permis » (= qui ont permis à moi) ; le pronom me est un complément d’objet indirect, donc le participe passé ne s’accorde pas avec lui.

Entre « Ils nous ont manqué » et « Ils nous ont manqués », la seule différence visible est la marque du pluriel. Elle seule permet de savoir ce que l’auteur a voulu dire. Dans un cas, nous est COI (ou complément d’attribution) : « Les enfants nous ont manqué », parce que leur absence nous a fait de la peine. Dans l’autre cas, nous est COD : « Les enfants nous ont manqués », parce qu’ils sont arrivés trop tard au lieu de rendez-vous. Ou encore : « Les tireurs nous ont manqués. » Et ils rajustent leur tir.

Certes, entre « Je t’ai manqué » et « Je t’ai manqué », la différence ne peut pas apparaître. Le contexte se révèle alors déterminant. Normalement, la phrase n’est ambiguë que si le pronom te renvoie à un être de sexe masculin.

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 20:09

 

Je suis pour un accord systématique avec le verbe être et l’absence d’accord avec avoir. Peu importe si un COD précède le verbe ou non…

     

Claude Gruaz, linguiste (interrogé par

Le Point, jeudi 26 janvier 2012).

 

 

Écrivains, journalistes, éditeurs… Qui parmi vous daigne encore accorder le participe passé ? Dans le doute, abstiens-toi d’accorder : telle semble être la règle nouvelle.

 

1.

Disparition des accords de base :

« Plus j’avance, plus je suis frappé par la place qu’ont tenu les conflits dans sa carrière et dans son œuvre. » (Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida : Les carnets d’un biographe ; éditions Flammarion, 2010, p. 112.) La règle traditionnelle, en vigueur depuis au moins deux siècles, oblige (ou obligeait ?) à écrire : « la place qu’ont tenue les conflits ». L’accord se fait avec le complément d’objet direct antéposé au verbe, ce complément ayant ici pris la forme du pronom relatif que.

Giesbert cite Nicolas Sarkozy (c’est le passage qui se retrouve ici entre guillemets anglais), puis il commente les propos du président de la République :

« “[…] Ce qui tue les sociétés, c’est la consanguinité. Je suis pour le métissage, mais il doit y avoir une identité nationale.” / Propos frappés au coin du bon sens, mais qui ne peuvent corriger l’effet des tombereaux de déclarations lapidaires ou stigmatisantes qu’il a déversé sur ce sujet, par pur calcul, au cours des dernières années. » (Franz-Olivier Giesbert, M. le Président, éditions Flammarion, 2011, p. 265.) Le pronom relatif que étant le COD antéposé du verbe, il fallait accorder le participe « déversé » avec l’antécédent de ce pronom relatif, c’est-à-dire avec « tombereaux » (plutôt qu’avec « déclarations »), et non pas le laisser invariable.

Au lieu de : « Si vous saviez quelles magouilles ils ont faites ! », nos contemporains diront : « Si vous saviez quelles magouilles ils ont fait ! »

« Selon la règle que je me suis fixée dans ce livre, je reprendrai la présentation que les acteurs ont fait eux-mêmes de leurs entreprises. » (Gérard Noiriel, Les fils maudits de la République, éditions Fayard, 2005, p. 121.) Un accord correct (« que je me suis fixée »), puis un non-accord (« que les acteurs ont fait »). Étonnant.

« Anna Ivanovna ferma les yeux comme si elle souffrait du mensonge dont s’enveloppait Horace parmi ces gens simples et si naturels. Quelles têtes auraient-ils fait si leur interlocuteur avait jeté froidement : “Ne me demandez rien sur l’Angleterre. Je la déteste. […]” (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 560. Mais le texte de la première édition, celui de 1970, présentait la même absence d’accord.)

Le professionnel de Georges Lautner, avec Jean-Paul Belmondo et Robert Hossein, est sorti dans les salles en 1981. Lors du dénouement, à une heure et quarante minutes du début, nous voyons et entendons le ministre de la Défense, interprété par Jean Desailly, déclarer distinctement : « Non… Il y a l’aspect criminel de l’affaire, mais il y a aussi son aspect politique. Après les déclarations que Beaumont a fait à la presse… » Ces derniers mots sont prononcés sans même la liaison du t au à, de sorte que le non-accord est pleinement audible (on notera que, dans les dialogues de ce film où il incarne Beaumont, l’acteur Jean-Paul Belmondo est seul à faire les liaisons). La phrase du ministre est laissée en suspens.

Dans un livre de George Steiner, Entretiens avec Ramin Jahanbegloo, nous lisons ceci : « J’ai un trait de caractère enfantin, une passion pour la deuxième chienne que j’ai eu dans ma vie, un berger anglais. » Et un peu plus loin : « Je souhaite qu’il y ait aujourd’hui des Chinois qui récitent chaque jour une prière pour leurs camarades morts à Tian’anmen. Il y en a peut-être parmi les élèves que j’ai eu à Pékin et à Shangaï. » (George Steiner, Entretiens avec Ramin Jahanbegloo, éditions du Félin, 1992. « Ces entretiens ont été recueillis sur magnétophone par Ramin Jahanbegloo, à qui George Steiner a accordé sa confiance pour la rédaction définitive de ses propos. » Réédition dans la collection Le Félin Poche, 2009, p. 78 et p. 81.)

 

Un passionnant livre d’art écrit par Hector Obalk comporte les lignes que voici :

« Manet […] adorait la mer, pour toutes les qualités captivantes de la matière dont elle est faite. / Bien avant Marquet, autre génie des surfaces marines, Manet a percé le secret de cette matière mouvante, sans couleur ni perspective définie, qu’il finira par transposer, mais dans une gamme opaline, pour un certain nombre d’éléments du décor ou des vêtements de ses personnages. / Il faut aller repérer ces morceaux de matière fluide et luisante, qu’il a délesté de tout contenu maritime. Un blanc liquide et lumineux coule sur les rideaux de tulle traversés de soleil dans le dos de Berthe Morisot ou le long [sic] des dossiers de [sic] chaises placées autour du portrait de Madame Manet au piano. » (Hector Obalk, Aimer voir, éditions Hazan, 2011, p. 164.)

S’il avait été bien fait, l’accord aurait aidé le lecteur à saisir que ce sont bien les « morceaux » qui ont été délestés de tout contenu maritime, plutôt que leur « matière fluide et luisante », laquelle précisément est commune à la mer (absente des toiles citées par Hector Obalk) et à divers éléments du décor ou du vêtement. D’autre part, étant au féminin pluriel, le participe « placées » s’accorde avec « chaises », alors que la construction nous incite à le rattacher à « dossiers » ; quant à la locution « le long de… », elle me semble inappropriée pour désigner la surface des housses blanchâtres dont sont recouvertes les chaises visibles au second plan (se reporter à une reproduction de Mme Manet au piano). Hector Obalk analyse et juge avec une grande perspicacité, mais sa syntaxe peu sûre l’empêche de nous communiquer toutes ses perceptions.

 

Et je peux multiplier les exemples.

Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas (Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 353) : « Quand il posa sa question, ce fut d’une voix basse et monocorde que le choc avait privé de toute expression […]. »

« La réaction indignée qu’a provoqué, en Israël et dans une partie de la Diaspora, la publication du poème de Mahmoud Darwich, “Passants parmi des paroles passagères” – traduit ici par cet autre poète qu’est Abdellatif Laâbi –, est doublement contestable. » (Jérôme Lindon, préface de Palestine mon pays : L’affaire du poème, par Mahmoud Darwich ; éditions de Minuit, 1988.)

« Des recherches de cet acabit, visant à montrer que mâcher du chewing-gum fait maigrir et rend intelligent, […] sont le fait d’équipes officiellement constituées, ayant obtenu des financements parfois importants – nous ignorons quelle part y ont pris les fabricants de chewing-gum – pour mener à bien de tels projets. » (Jean-Marc Mandosio, Après l’effondrement : notes sur l’utopie néotechnologique ; éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2000, p. 96.) Nous ignorons quelle part y ont prise… Je reconnais que cet accord va nous paraître bizarre, tant nous en sommes déshabitués.

Yves Frémion, Léauthier l’anarchiste, éditions l’Échappée, 2011 : « Léon Léauthier, vingt ans, […] poignarde au hasard un client décoré. Ce jeune cordonnier se venge ainsi de la société indigne que l’histoire a baptisé “Belle Époque”. » (Quatrième de couverture.)

Échantillons moins récents :

« Vieilli, malade, solitaire dans un pays indifférent à son art, l’émigré [= Arnold Schœnberg, parti vivre aux États-Unis,] n’avait plus assez de forces pour la concentration qu’eût exigé la poursuite de son œuvre révolutionnaire. » (Lucien Rebatet, Une histoire de la musique, Robert Laffont et Compagnie Française de Librairie, 1969 ; réédité en un volume de la collection Bouquins, p. 738.)

« Les siècles étaient une sorte d’auréole, et je restais comme charmé devant la noble nudité des anciens dieux ; non pas la nudité vile que le sexe a conservé dans le monde moderne, mais la nudité païenne, cet amour de la vie et de la beauté, la large et belle poitrine d’un éphèbe, les longs flancs, la tête renversée ; […]. » (George Moore, Confessions d’un jeune Anglais, chapitre IV ; « récit traduit de l’anglais en collaboration avec l’auteur », éditions Ombres, collection Petite Bibliothèque Ombres, 2011, p. 61 ; mais le texte était déjà tel dans la première édition française, publiée par Albert Savine, éditeur, 1889, p. 60, à la seule différence près que païenne y apparaissait sous une graphie ancienne : payenne.)

 

En revanche, le non-accord est évidemment volontaire dans cet extrait de Vous êtes nés à la bonne époque :

« – […] Je voulais juste replacer une contrepèterie que j’ai appris hier. » (Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, éditions Stock, 2011, p. 120.)

À l’intérieur des dialogues, l’auteur met dans la bouche de ses personnages le langage qui serait le leur dans la vie réelle. Le personnage de Stéphanie use d’une syntaxe très actuelle, désinvolte et relâchée.

Notre époque met aussi en péril l’accord élémentaire avec l’auxiliaire être : « [L]’alternative d’échanger des cadeaux ou d’échanger des coups existe et se manifeste à chaque rencontre de la vie. […] Elle échappe à la pioche de la déconstruction et mérite d’être appelé un invariant. » (Bruno Viard, « Essai de psychanalyse du don », dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 141.)

 

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 21:24

« Il y a une réflexion à mener, ou pas, sur la notion de culture commune. » (Entendu à la radio.)

« Je reviens à la question, aussi, de la démocratie : ce qui est rendu possible, ou pas, à certains moments de l’histoire… » (Geneviève Fraisse, dans l’émission Répliques du samedi 8 octobre 2011, « Théorie du genre, différence des sexes ».)

« [L]e designer est un projeteur. Et parce qu’il est un projeteur, l’effet qu’il cherche à produire ne se limite pas à concevoir des objets. Il implique aussi une vision complète du monde, incluant jusqu’au rêve de son futur. De ce rêve, chaque création d’un designer est la réalisation anticipée. Il ne reste plus au monde qu’à suivre. Ou pas ? » (Stéphane Vial, Court traité du design, collection Travaux pratiques, éditions PUF, 2010, quatrième de couverture.)

Passons sur cet « effet » qui consiste, entre autres « effets », à concevoir des objets… Le « Ou pas », ici suivi d’un point d’interrogation parfaitement saugrenu, est une facilité.

Il y a une réflexion à ne pas mener sur…

À certains moments de l’histoire, il y a des choses qui ne sont pas rendues possibles…

Il ne reste plus au monde qu’à ne pas suivre…

Cet ajout de l’adverbe de négation, précédé de la conjonction ou, nous le faisons de la manière la plus spontanée, par prudence, pour manifester notre tolérance envers tous ceux qui pourraient se sentir offensés par nos propos.

Malheureusement il se révèle, dans la plupart des cas, dépourvu de toute signification.

Cette précaution oratoire, cet automatisme de langage pourrait bien avoir été inventé par André Breton. En effet, après avoir rapporté la description, par Nicolas Flamel, de telle allégorie alchimique, Breton s’exclame : « Ne dirait-on pas le tableau surréaliste ? Et qui sait si plus loin nous n’allons pas, à la faveur d’une évidence nouvelle ou non, nous trouver devant la nécessité de nous servir d’objets tout nouveaux, ou considérés à tout jamais comme hors d’usage ? […] Je sais seulement que l’homme n’est pas au bout de ses peines et tout ce que je salue est le retour de ce furor duquel Agrippa distinguait vainement ou non quatre espèces. » (André Breton, Second manifeste du surréalisme, 1930 ; dans Manifestes du surréalisme, collection Folio-essais, p. 125.)

Remarques : Breton savait encore que le mot latin furor était du genre masculin. Nos contemporains l’ont oublié. En revanche, l’article mis en italique, l’emphase créée de la manière la plus économique (« le tableau surréaliste »), est un autre trait de la langue d’aujourd’hui. André Breton, prophète, écrivait parfois comme parlent nos journalistes ou nos gamins.

« Qui n’aimerait devenir, quelques instants au moins, de temps en temps, une créature inventée par le Virtuose d’Anvers ? Un tableau n’est jamais que l’espace plus ou moins accueillant offert à mon cerveau pour que celui-ci soit amené à se demander s’il a, ou pas, envie d’entrer dedans. […] / L’œuvre de Rubens est éminemment habitable, c’est une sorte de Parc d’Attractions royal d’avant l’ignominie des Loisirs. » (Philippe Muray, La gloire de Rubens, Grasset, 1991 ; texte consulté dans la réédition faite par les Belles Lettres en 2013, p. 204.) Un « ou pas » jeté en travers d’une phrase peut vous gâter le plaisir de lire, même quand il s’agit d’une page merveilleuse.

Dans l’épilogue du Siècle des nuages, Philippe Forest évoque la vieillesse de sa mère, fille de libraire. Il imagine sa mère rêvant d’un livre qui raconterait sa propre vie de femme, livre qu’elle aurait pu dénicher, fillette, sur une étagère de la librairie paternelle.

L’auteur-narrateur ne la désigne jamais par les mots ma mère ou maman. Il utilise elle : « Elle parlait ainsi. Sachant très précisément ce qu’elle faisait malgré l’obscurcissement de son esprit. Afin que ce roman soit. Celui qui manquait seul à la librairie disparue de son père. Afin qu’il ait été. Se disant, bien sûr, que je l’écrirais peut-être. Ou pas. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 542.) L’absurdité de cette clausule, typique du français actuel, est encore accrue par la présence de l’adverbe peut-être… Philippe Forest n’est jamais à court d’adverbes.

« Ses lèvres s’étirèrent en ce qui pouvait être un petit sourire, ou non. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 13.) Même phénomène que dans l’exemple précédent, puisque la phrase contient déjà le verbe « pouvait ».

« Garfias parcourut l’immense cuisine du regard, appréciant manifestement […] les réfrigérateurs jumeaux, un double râtelier de poêles et casseroles en cuivre, et un assortiment d’autres ustensiles qu’on avait peut-être utilisés ou non depuis un an ou deux. » (Les faisans des îles, p. 45.) Non seulement la préposition de est fâcheusement omise devant casseroles, mais la phrase présente plusieurs redondances : les « ustensiles » ont été « utilisés », et ils ont été utilisés « peut-être », utilisés « ou non »… Fallait-il, dans cette innocente énumération, faire sentir au lecteur tant d’incertitude et de désinvolture ?

« Un questionnaire est distribué et chacun réagit, ou pas, aux questions qui lui sont posées. » (Entendu je ne sais plus où.) Mais non : chacun réagit à sa manière aux questions… À sa manière, ça peut consister à n’avoir rien à dire, à montrer de la perplexité.

 

Il existe un « ou pas » qui date du début des années 1960. Je l’ai trouvé au cœur de l’article que Bernard Frank a consacré à un roman de Marcel Aymé, Les tiroirs de l’inconnu : « Mais, comme je sais que l’on se plaint de ma manière de rendre compte d’un livre, que je parlerais de tout, sauf de lui, que le lecteur souhaite des résumés – c’est qu’il ne s’agit pas tant de lire et de comprendre mais [sic] d’avoir un bagage, un petit nécessaire, un véritable baise-en-ville qui vous permettra de parler vous-même de ce dont toute la ville parle – je vais faire appel au spécialiste du résumé, à mon confrère Kléber Haedens, fort ami de Marcel Aymé, et l’un des rares critiques qui me donne [sic] un clair compte rendu de ce que j’ai envie de lire ou pas. » (Bernard Frank, Mon siècle : chroniques 1952-1960 ; éditions Quai Voltaire, 1993, puis Julliard, 1996 ; p. 370.)

J’ignore si, dans France-Observateur où il est paru en novembre 60, cet article comportait déjà les pénibles négligences de syntaxe que j’ai signalées par des sic. Au moins l’« ou pas » de Bernard Frank ne s’introduisait-il pas en renfort de telle ou telle forme du verbe pouvoir. Tout bien pesé, la présence d’« ou pas » dans cette phrase ne paraît pas blâmable. Bernard Frank loue Kléber Haedens pour la clarté de ses résumés, que ceux-ci portent sur des livres que lui, Frank, a envie de lire ou sur des livres qu’il n’a pas envie de lire.

L’ajout d’« ou non » ne pose aucun problème dans ce passage de Malraux. Le narrateur cite des propos tenus par son père : « [D]evant un homme qui s’est tué fermement, je n’ai jamais vu un autre sentiment que le respect. Savoir si le suicide est un acte de courage ou non ne se pose que devant ceux qui ne se sont pas tués. » (André Malraux, Les noyers de l’Altenburg [La lutte avec l’ange], éditions du Haut-Pays, Lausanne, 1943 ; Gallimard, 1948 ; et collection Folio, p. 32. Plus tard, Malraux a réutilisé ces lignes dans le premier chapitre de ses Antimémoires.)

Un très beau livre de Maurice Genevoix, récemment réédité, comporte cette autre formulation qu’on aurait tort de confondre avec l’« ou pas » superflu ou redondant de notre époque :

« J’ai rapporté des faits, communiqué une expérience. Il me semble superflu de les commenter longuement. Aussi bien et d’avance ai-je dit en quelques mots le sentiment qui m’inspirait ces pages, ce que l’on en pouvait attendre, et quoi non. » (Maurice Genevoix, La mort de près, paru chez Plon en 1972 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 135 : début de l’épilogue.) Dans le prologue de ce livre, paru à une époque où les Français étaient encore nombreux à lire la revue Planète, Genevoix annonce qu’il ne fera qu’apporter son témoignage sur une expérience que partagèrent la plupart des hommes de sa génération. Malgré ce que peut laisser supposer son titre, le lecteur ne doit surtout pas s’attendre à des révélations sur ce qu’un homme qui fut grièvement blessé, et qui approcha les portes de la mort, pourrait connaître de l’au-delà.

Le récit que contient La mort de près est une méditation sur la fragilité de la condition humaine et sur le sentiment de solidarité qui unit les hommes face à la mort, ni plus ni moins. Quand Genevoix écrit : j’ai dit ce que l’on pouvait attendre de ces pages, et quoi non, chaque mot a été pesé. Il n’y a là aucun automatisme de langage.

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 19:41

Dans nos conversations et sous la plume des écrivains, la conjonction de subordination comme et la locution conjonctive ainsi que ont maintenant tendance à être considérées comme deux équivalents de la conjonction de coordination et :

« Louis [= Louise] comme moi étions stupéfaits. » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 340.) Au lieu de : « Louis et moi étions stupéfaits. ».

Normalement, les conjonctions comme, ainsi que, non moins que, pas plus que, expriment la comparaison. Elles ne servent pas à énumérer.

Cet accord illogique a beau être attesté dans la littérature depuis près d’un siècle, comme le montrent les exemples recensés par Grevisse et Goosse dans Le bon usage (édition de 1988, § 445), nous ferions mieux d’utiliser et pour unir deux termes qui sont perçus comme réalisant ensemble le processus exprimé par le verbe ; d’utiliser ou lorsque les deux termes réalisent ce processus alternativement.

« Le couple Godard/Karina fait désormais partie des plus médiatisés, et France-Soir comme d’autres journaux populaires, L’Aurore, Paris-Jour, Paris-Presse, suivent ses boires et ses déboires au plus près. » (Antoine de Baecque, Godard biographie, Grasset, 2010, p. 182.) Soit on écrit « suit », soit on coupe la phrase en deux, ce qui m’apparaît comme la solution la plus fidèle aux intentions de l’auteur : « Le couple Godard/Karina fait désormais partie des plus médiatisés. France-Soir et d’autres journaux populaires, L’Aurore, Paris-Jour, Paris-Presse, suivent ses boires et ses déboires au plus près. »

« J’avais appris, en mars dernier [sic], la mort du poète québécois Alain Grandbois dont l’œuvre autant que le nom m’avaient autrefois intéressé […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, 2009, p. 85.) Au lieu de : « dont l’œuvre et le nom m’avaient autrefois intéressé ».

« “La biographie d’un créateur n’a absolument aucune importance. Si l’auteur ne peut être identifié par son œuvre, c’est que celle-ci, comme lui-même ne valent rien. Un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre.” Ce ferme propos est de B. Traven, qui lui a été fidèle au point qu’aujourd’hui l’on n’est toujours pas absolument sûr de sa véritable identité […]. » (Notice intitulée Sur B. Traven, signée « L’Éditeur », publiée en préambule des récentes rééditions, parues en 2004 et en 2010, des romans de Traven aux éditions de la Découverte/Poche : par exemple Le vaisseau des morts, Rosa blanca, La charrette.) Comme d’habitude, j’ai respecté scrupuleusement la ponctuation imprimée.

« Tintin comme Malraux sont de ces rencontres d’adolescence qui vous accompagnent pour la vie entière, mais évoquer les rapports entre ces deux univers ne relève pas, de ma part, d’un attendrissement gâteux […]. » (Alix de Saint-André, « Malraux et Tintin », dans Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux ; éditions Classiques Garnier, 2011, p. 279.)

Sur la quatrième de couverture d’un essai intitulé iPhilosophie, ou Comment la marque à la Pomme investit [sic] nos existences, par Vincent Billard (Presses de l’Université Laval, 2011), nous lisons : « Une partie de ce livre a été rédigée à Montréal ainsi qu’une autre à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. » (La phrase sert de conclusion à la biographie de l’auteur.) On se demande quelle comparaison peut bien se cacher dans cet énoncé.

S’agirait-il donc de faire mieux entendre la coordination qu’avec un simple et ?

« D’autre part, l’action responsable comme les réalisations effectives s’imposent si l’on ne veut pas reculer devant les communistes : “Une gauche nouvelle […] ne peut lutter contre le Parti communiste qu’au nom d’une réalité assez convaincante pour le rejeter à l’utopie.” » (Janine Mossuz-Lavau, « Le contexte idéologique des années 1940 à 1960 : les sources d’un “décentrement” », dans Modernité du Miroir des limbes, éditions Classiques Garnier, 2011, p. 31. La citation de Malraux, ici mise entre guillemets anglais, est tirée d’un entretien paru dans L’Express en 1955 ; le mot réalité est souligné dans le texte.) La formulation classique ne serait pas moins explicite : « l’action responsable et les réalisations effectives s’imposent ».

Plus difficile :

« Le rythme de la nuit et du jour lui aussi comme celui des vagues et des marées s’épousent, s’ajustent, se disloquent, bondissent, débordent, recommencent. » (Pascal Quignard, Vie secrète, Gallimard, 1998, p. 139.) Grammaticalement, le seul mot qui peut exercer la fonction de sujet dans cette phrase est le nom rythme, les noms nuit et jour n’étant que deux compléments déterminatifs du précédent. Quant à la conjonction comme, elle me paraît conserver toute sa valeur comparative. Introduisant une comparaison, elle ne saurait jouer le rôle d’un mot coordonnant. Mais où est la syntaxe, où est la structure de cet énoncé ? La phrase semble vouloir dire ceci : « La nuit et le jour, eux aussi, comme la propagation horizontale des vagues et le mouvement ascendant-descendant des marées, s’épousent l’un l’autre, s’ajustent l’un à l’autre, se disloquent, bondissent, débordent l’un dans l’autre, recommencent. » Si le lecteur veut comprendre ce que signifie la phrase d’origine, il doit lui faire subir plusieurs transformations, il est obligé de la « traduire ». La phrase en perd son chatoiement poétique de surface, mais acquiert une perfection ou une beauté grammaticale qui compensent cette perte.

Le syntagme « l’un comme l’autre », fréquemment traité comme une locution figée, devient un dangereux cliché :

« Voilà quelques années, quand une polémique a opposé les tenants de l’analyse aux partisans des thérapies comportementales, je ne me suis pas sentie habilitée à trancher pour la bonne raison que, sur ma petite personne, les deux méthodes ont globalement échoué. L’une comme l’autre m’ont certes apporté du réconfort, mais elles ne m’ont jamais réellement permis d’apaiser le malaise qui m’aura travaillée mon existence durant […]. » (Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, éditions Stock, 2011, p. 10.)

« À notre décharge, il faut reconnaître que nous étions l’un comme l’autre passablement alcoolisés. » (Vous êtes nés à la bonne époque, p. 20-21.) « L’un comme l’autre », mis pour « l’un et l’autre », ne répond à aucune nécessité logique, à aucune exigence de style.

En revanche, dans l’extrait suivant, la même construction est mise au service d’une vraie comparaison : « La demi-heure qui suivit fut douloureuse pour l’une comme pour l’autre. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 150.)

 

Philippe Muray, dans sa prose habituellement impeccable, emploie lui aussi cette construction : « Imaginez ce dialogue de dédales, la confrontation entre le miniaturisateur logique des données chiffrées du monde en chute, et le dessin de l’énigme dont la question comme la réponse se trouvent hors de ce monde. » (Philippe Muray, « Somme », qui est un article sur Paradis de Sollers, paru dans Art press nº 44, janvier 1981.) Le jeune Muray célèbre ici un livre qui serait parvenu à dire le monde humain à la manière des circuits d’un microprocesseur et simultanément à la manière d’un labyrinthe médiéval. Le livre qui aurait ainsi fait fusionner la science, la symbolique et la métaphysique pourrait bien être Paradis de Sollers, quoique sur ce point l’article ne soit pas très clair. Dans sa dernière partie, la phrase que j’ai citée évoque les circonvolutions formées par les chemins du paradis, tels qu’ils sont gravés sur le pavement de certaines églises médiévales.

Or il se pourrait que son comme fasse dire à la phrase quelque chose qu’elle n’aurait pas exprimé avec un simple et. Affirmer que la réponse à l’énigme (de l’existence) se trouve hors du monde, c’est une banalité ; mais il est moins banal de supposer que la question de l’énigme se trouve elle aussi hors du monde, et c’est ce paradoxe que désigne le comme. Existe-t-il donc un comme qui serait mixte, un comme qui allierait la comparaison à la coordination ? Encore une fois j’en doute fort, car le sens de cet énoncé serait exactement le même si l’on mettait le verbe au singulier, en écrivant : « énigme dont la question, comme la réponse, se trouve hors de ce monde » ; ou encore : « énigme dont la question se trouve, comme la réponse, hors de ce monde ».

 

« À un premier niveau, celui qu’ont retenu à l’époque Fanon et Césaire, sont [sic] propos [= son propos, c’est-à-dire le propos qu’exprime Octave Mannoni dans son livre Psychologie de la colonisation] est négatif, désespérant, en ce qu’il nous dit que l’émancipation intégrale est impossible. Mais c’est bien là le message, conjoint, de la psychanalyse et de la sociologie, de Freud et de Durkheim. En prendre acte n’est pourtant pas renoncer à la liberté, mais seulement au fantasme infantile de toute-puissance ou à l’utopie d’une société sans ordre. La sociologie comme la psychanalyse peuvent nous aider, en revanche, à progresser sur la voie d’une authentique liberté, fondée sur la reconnaissance de l’existence du monde, psychique comme social, de son caractère structuré et des limites qu’il impose à la volonté et au désir. » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 121.)

Il aurait mieux valu écrire, tout simplement : « La sociologie et la psychanalyse peuvent nous aider… » ; ou alors, si l’on tient à privilégier l’idée de comparaison : « La sociologie peut nous aider comme la psychanalyse… », avec déplacement du syntagme introduit par comme.

 

Pour utiliser à bon escient les conjonctions du type de comme et d’ainsi que, il faut que nous apprenions à choisir entre l’idée de coordination et l’idée de comparaison, même si nous sommes souvent tentés de les confondre.

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 16:26

Désormais, plusieurs verbes donnent lieu aux mêmes incertitudes qu’apparaître :

« [Les chercheurs qui sont animés par un authentique désir de connaissance] détiennent les clefs de la certitude rationnelle. Tout ce qu’ils déclarent comme vrai est tôt ou tard reconnu tel par l’ensemble de la population. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 270.) On peut aussi le dire autrement : « Tout ce qu’ils déclarent vrai est tôt ou tard reconnu comme tel par l’ensemble de la population. »

Dans Qui a tué Arlozoroff ? (p. 20), un paragraphe sur la fondation des villes (« Ce n’est pas par un contrat, mais sur les traces d’une violence primordiale que s’établit la fondation »…), paragraphe qui, de manière implicite, rend hommage à la pensée de René Girard, se conclut par cette phrase : « Si les habitants de Tel-Aviv persistent à se percevoir héritiers d’un contrat librement négocié, la mer finira par effacer ce qu’ils s’acharnent inlassablement à reconstruire chaque jour. » C’est-à-dire : à se percevoir comme les héritiers de…

Visitant les classes d’un pensionnat de jeunes filles, un archiprêtre diabétique demande parfois à telle ou telle collégienne de lui faire son injection d’insuline : « La plupart des filles désignées volontaires feignaient ou manquaient de tomber dans les pommes. Pas Hélène. Elle adorait piquer l’archiprêtre. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Folio policier, p. 69.) La plupart des filles désignées comme volontaires.

Dernier échantillon : « Si “l’humanitaire”, par exemple, est la “politique” contemporaine fondée sur la seule Pitié, Badiou se pense l’antidote “dialectique” en jouant au contrepoint diamétral, alors que sa “philosophie” n’est qu’une anti-dialectique forcenée du volontarisme subjectif, qui ne mène pas beaucoup plus loin que lui-même ; éthiquement, elle est même très en deçà. » (Mehdi Belhaj Kacem, Après Badiou, éditions Grasset, collection Figures, 2011, p. 245.) Je jure que j’ai recopié cette phrase telle qu’elle est imprimée dans le livre !… Au fait, de quoi Badiou « se pense-t-il l’antidote » ? De cette politique de l’humanitaire, je présume (piètre politique, disent les guillemets qui encadrent ce mot). Le pronom en n’aurait pas été de trop dans cette phrase, qu’en bon français on aurait pu écrire ainsi : « Badiou pense en être l’antidote “dialectique” en jouant au contrepoint diamétral », etc. Cela dit, on se demande encore à quoi renvoie la locution lui-même : probablement au volontarisme subjectif, mais la syntaxe ne nous permet pas d’en être sûrs.

 

Les écrivains sont-ils, en dix ans, devenus amnésiques ? Est-ce que ce sont les éditeurs qui leur imposent ces nouveaux usages ?

Cavanna, dans Mignonne, allons voir si la rose… (éditions Belfond, 1989), le livre qu’il a consacré à la langue française, rapproche ce considérer sans comme du tenir sans pour :

« Il se considère un être à part. » « Je le tiens un imposteur. » Au lieu de « Il se considère comme un être à part », « Je le tiens pour un imposteur ».

C’est peut-être plus court, on gagne une syllabe, en ces temps d’« efficience » ça n’a pas de prix, mais on perd en précision, on tombe même dans le galimatias. Bien sûr, on comprend, il y a le contexte. Mais, strictement parlant, qu’est-ce que ça veut dire ?

Tenir sans pour ? En voici :

« “C’est sa mort qui le sauvera, tranche Chardonne. Il [= Roger Nimier] est mort jeune, comme il le devait. Dans le passé, combien d’écrivains doivent tout à leur mort ?” / Un jugement d’autant plus terrible que l’auteur du Bonheur de Barbezieux est tenu responsable, par certains, de cette œuvre avortée. » (François Dufay, Le soufre et le moisi : La droite littéraire après 1945 ; éditions Perrin, 2006 ; réédité dans la collection Tempus, p. 178.) En français correct : « est tenu pour responsable »… En outre, il vaut mieux dire : « de l’avortement de cette œuvre » (celle de Nimier), plutôt que : « de cette œuvre avortée ».

Le cas du tenir sans pour est-il moins condamnable que celui du considérer sans comme ? Il est vrai que l’attribut du COD était construit directement à l’époque classique. Corneille fait dire à Rodogune : « Je n’accuse personne, et vous tiens innocente, / Mais il en faut sur l’heure une preuve évidente »… Cependant, le verbe tenir est si banal et commun que le construire sans préposition, au sens de « juger », aura pour premier effet de multiplier les équivoques.

 

Remarque sur la nature grammaticale du mot comme dans « considérer comme… » :

Après considérer, on peut difficilement parler d’attribut du COD (ou de l’objet direct). En effet, « Je la considère comme un autre moi-même », cela veut dire : « Je la considère comme je considère (ou considérerais) un autre moi-même », considérer pouvant ici être remplacé par regarder ; et « Je considère cette action comme belle », cela veut dire : « Je considère cette action comme je considère une belle action » (il est alors nécessaire d’expliciter le nom). Le mot comme est bel et bien une conjonction (de subordination), et non pas une sorte de préposition.

De même qu’on ne dit pas : « Je regarde X un héros », mais qu’on dit encore : « Je regarde X comme un héros », on ne devrait pas dire : « Je considère X un héros », ni « Je le considère stupide », etc. La construction du verbe considérer ne devrait pas se calquer sur celle de juger. Ce dernier verbe admet un attribut du COD, alors que considérer se construit avec une subordonnée de comparaison, fût-elle elliptique.

Et pourtant, le sens de considérer, dans les phrases que je viens de citer, est plus proche de celui de juger que du sens propre de regarder. De là provient l’hésitation qui se constate maintenant dans la prose de tant d’auteurs.

Parmi les grands écrivains, certains ont parfois laissé échapper un considérer sans comme. Grevisse fournit une liste d’exemples qui prouvent que cette construction a été utilisée, occasionnellement, par Léon Bloy, Romain Rolland, Paul Valéry, André Gide, Jacques Laurent… Mais ces exemples sont rares. Le choix de la construction sans comme n’avait alors rien de systématique. On peut même affirmer que cette construction, qui se prête à des équivoques, n’avait aucune raison de l’emporter.

Cette façon que nous avons de rabattre la construction spécifique de tel verbe sur celle d’un autre plus courant, n’est-elle pas la conséquence de l’usage hâtif que nous faisons des dictionnaires de synonymes ?

Si seulement les écrivains d’aujourd’hui étaient moins hypnotisés par ce qui se dit et s’écrit autour d’eux… C’était aussi cela, le but des lectures : détacher le style des modes liées au présent immédiat. Faut-il s’y résigner ? La culture a cessé de servir d’antidote à la fascination pour le présent, fascination si spontanée, et qui tend si vite à l’unanimité.

Le même phénomène a déjà réduit le verbe espérer à n’être plus qu’un simple substitut de souhaiter (voir : Comment se construit le verbe « espérer » ?), et c’est par un réflexe similaire que nous en sommes venus à traiter enjoindre comme une doublure un peu snob de forcer ou d’inviter (ce dont j’ai parlé dans Verbes dont la construction s’est défaite).

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 14:47

Calquant désormais une bonne part de ses structures sur celles de la langue anglaise, le français se simplifie en s’appauvrissant.

En anglais, on dira par exemple : She considered him a friend, elle le tenait pour un ami, elle le considérait comme un ami. Certes, la construction avec conjonction existe aussi : She considered him as an friend.

Dans le français actuel, la construction du verbe considérer avec le mot comme a presque disparu.

Sur France Culture, dans son billet radiophonique du vendredi 14 octobre 2011, Philippe Meyer a dit ceci : « [L]’Angleterre est un pays où l’on respecte la loi davantage que l’on ne craint l’autorité, tandis que nous sommes une société de cour où l’on révère le pouvoir et on l’on considère imbécile celui qui se soumet à la loi et n’essaie pas de se constituer un réseau qui lui permette d’échapper à la condition commune. » Dans le français normé de naguère, on considérait comme un imbécile celui qui…

« Il connaissait fort bien Magda qu’il considérait de sa famille. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, éditions Grasset, 2010, p. 125.) Je reparlerais volontiers de la virgule grammaticale qui permettait de distinguer une relative explicative d’une déterminative… Pour l’heure, reconnaissons qu’un comme serait bien utile après « considérait » : « Il connaissait fort bien Magda, qu’il considérait comme de sa famille », ou plutôt : « comme étant de sa famille ».

« Dire qu’Arlozoroff avait été assassiné par l’extrême droite, c’était se déclarer de gauche ; toute autre explication, toute autre hypothèse était considérée de droite. » (Qui a tué Arlozoroff ?, p. 149.) Était considérée comme (étant) de droite.

« Hélène […] venait de couler le dernier cuirassé de la petite Soubise avec un cri de corsaire. Normal, la petite Soubise, rouquine maligne et zézayante, était le seul adversaire qu’Hélène considérait de sa force à la bataille navale. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 65.) Le seul adversaire qu’Hélène considérait (ou considérât, c’est égal) comme étant de sa force…

« [Arlozoroff] savait que les financiers allemands détestaient les pionniers du Yishouv qu’ils considéraient, à juste raison, nostalgiques d’une révolution allemande ratée. » (Qui a tué Arlozoroff ?, p. 171.) Pensée profonde, langue défectueuse.

« Force était de croire qu’elle [= Sarah, femme de Georges Saval,] se considérait enfin délivrée de son errance. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 542.) Et bizarrement, la première édition, en 1970, présentait le même texte (p. 460).

« “Sartre m’avoua qu’il était venu à Cuba en 1949, m’explique Carlos Franqui, et qu’il en avait gardé une mauvaise impression. Surtout les gens qu’il avait rencontrés et qu’il considérait incapables de prendre leur destinée en main. […]” » (Alain Ammar, Sartre, passions cubaines, récit ; éditions Robert Laffont, 2011, p. 113. La citation est extraite d’un entretien de l’auteur avec Carlos Franqui, ancien compagnon de lutte de Fidel Castro.)

« Cette conduite abjecte [de Maurice Sachs], c’est lui-même qui la considère telle. » (Henri Raczymow, Ruse et déni : cinq essais de littérature ; éditions PUF, 2011, p. 150.) Le mieux serait ici de remplacer considérer par juger : « c’est lui-même qui la juge telle ».

François Vatin explique qu’Octave Mannoni (1899-1989) n’était nullement responsable de l’erreur d’interprétation qu’avait suscitée un passage de son livre, Psychologie de la colonisation (paru en 1950) : « Mais, de plus, le fait que Mannoni fasse référence, dans le passage cité, à la possibilité que le Malgache éprouve un “sentiment d’infériorité” adlérien, c’est-à-dire un complexe typique, non de sa civilisation, mais de la civilisation européenne, montre qu’il [= Mannoni] ne considère absolument pas les individus soumis à un déterminisme culturel, a fortiori racial. » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 123.) Si l’on n’introduit pas, après le verbe considérer, le comme qu’il exige dans ce contexte (entre « individus » et « soumis »), la phrase reste équivoque, voire obscure.

Gilles Siouffi, professeur « en sciences du langage », commente une thèse avancée par le philosophe Herder dans son Traité de l’origine du langage (1771) : « [L]a thèse centrale de Herder […] peut avoir un aspect choquant. En effet, la particularité de son raisonnement est ici de considérer l’origine du langage ni totalement dans l’animal ni totalement dans l’homme. Elle n’est pas dans l’animal en tant qu’animal ; et elle n’est pas dans l’homme en tant qu’homme social. » (Gilles Siouffi, Penser le langage à l’Âge classique, éditions Armand Colin, collection U, paru en 2010, p. 189.) La deuxième phrase de ce passage est particulièrement maladroite. Une fois encore, il aurait fallu construire avec comme le verbe considérer : « de considérer l’origine du langage comme n’étant ni totalement dans l’animal ni totalement dans l’homme ». Observons en outre que ce n’est pas une phrase où considérer puisse être remplacé par juger.

La construction sans comme est même apparue sous la plume de Philippe Muray, au milieu d’une phrase délicieusement sarcastique : « Il est divertissant de voir tant de gens s’accrocher défensivement et peureusement à cette idée que l’Histoire continue quand ils ont tous les jours sous les yeux des populations dites “actives” qui, du moins en Occident, et tout le temps que leur activité dure, se considèrent en préretraite et n’agissent plus, ou ne croient plus agir, que lors de ces journées d’action si bien nommées qui ne se différencient du théâtre de rue qu’en ce qu’elles sont encore un peu moins saisonnières que lui (mais même cette différence est en voie de disparition). » (Philippe Muray, Minimum respect, « Avant-propos », les Belles Lettres, 2003, p. 17. Comme d’habitude, les italiques inclus dans les guillemets sont de l’auteur.)

 

Il y a d’autres verbes qui ont perdu le comme avec lequel ils se construisaient habituellement. Le cas du verbe apparaître appelle cependant quelques remarques.

« [Les chercheurs d’une université américaine] avaient montré que les variétés [sic ! anglicisme pour espèces !] se reproduisant par voie sexuelle évoluaient moins vite que celles qui se reproduisaient par clonage ; les mutations aléatoires, donc, apparaissaient dans ce cas plus efficaces que la sélection naturelle. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 267.) L’écrivain s’est manifestement inspiré d’un texte anglais pour écrire ces lignes. Pour autant, faudrait-il écrire : « comme étant plus efficaces » ? Le tour serait inutilement lourd. Il se trouve qu’apparaître peut se construire sans comme lorsque l’attribut du sujet est un adjectif. Le comme n’est nécessaire que si cet attribut est un nom.

Un nom, ou l’équivalent d’un nom ; en l’occurrence un pronom démonstratif complété par une subordonnée relative : « Dès que le code génétique serait entièrement déchiffré (et ce n’était plus qu’une question de mois), l’humanité serait en mesure de contrôler sa propre évolution biologique ; la sexualité apparaîtrait alors clairement comme ce qu’elle est : une fonction inutile, dangereuse et régressive. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 268.) La construction est parfaite.

Mais ce n’est pas toujours le cas :

« Le problème de l’inconscient n’apparaît au contraire qu’avec le cartésianisme, c’est-à-dire en fonction d’une suprématie illimitée attribuée à la conscience. En conséquence, tout ce qui n’est pas conscience ne pouvait apparaître que son négatif. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 104.) Ne pouvait apparaître que comme son négatif.

« Quant au mépris affiché pour ceux qui en connaissaient manifestement beaucoup plus long que moi sur Lacan, il m’était apparu une ficelle un peu grosse. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 120.) Or le mot ficelle n’est pas le sujet dit réel du verbe « était apparu », mais bien le comparant (devrait-on dire : l’attribut ?) du pronom il représentant mépris.

 

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