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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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10 avril 2016 7 10 /04 /avril /2016 10:39

Cette volonté d’évincer le segment constitué par un pronom relatif et un verbe ne frappe pas seulement être et ses équivalents ; elle frappe aussi avoir.

 

Voyons le cas où avoir devait apparaître dans sa fonction d’auxiliaire. Le phénomène ne concerne que le pronom relatif COD (que ou qu’). C’est pourquoi l’omission du pronom relatif suivi d’avoir verbe auxiliaire implique nécessairement l’omission du pronom sujet.

Le dénommé Berthet et les hommes qui l’entourent sont tous membres d’une police parallèle, l’Unité, dont l’État se sert pour procéder à des assassinats ou à des actions d’intimidation : « Berthet se souvient donc d’un comptable de l’Unité, qui avait d’ailleurs une tête de comptable et disait s’appeler Queneau. […] Queneau avait déposé un sac Adidas sur la table en Formica rouge de la cuisine, dans l’appartement loué dans une périphérie quelconque d’une ville française tout aussi quelconque, disons Le Mans si vous voulez. Ou Poitiers. / Le sac Adidas contenait une somme d’argent importante pour l’époque. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 21.)

Jérôme Leroy aurait dû introduire dans la phrase un élément verbal supplémentaire, en écrivant par exemple : « Queneau avait déposé un sac Adidas sur la table en Formica rouge de la cuisine, dans l’appartement qu’il avait loué dans une périphérie quelconque », ou : « dans l’appartement que Berthet avait loué dans une périphérie quelconque ». Si l’auteur considère que l’appartement a été loué par une tierce personne (qui pourrait être le commanditaire de l’opération) et qu’il ne se soucie pas de nommer ce tiers, il peut écrire : « dans l’appartement qu’on avait loué dans une périphérie quelconque ».

 

Pendant que se prépare l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV, le muscadin Saint-Aubin, personnage imaginé par Patrick Rambaud, est arrivé avec le journaliste Dussault sur la place de la Révolution (l’actuelle place de la Concorde), que jouxte le jardin des Tuileries. Mais Dussault vient d’ironiser sur les nouvelles fonctions de Saint-Aubin, qui a été engagé comme secrétaire par un jeune général du nom de Buonaparte…

« Sans répondre, un peu vexé par la réplique mo­queuse de son ami, le jeune homme [= Saint-Aubin] tourna la bride et se dirigea vers l’entrée du jardin de plain-pied avec la place. Il parcourut au petit trot les allées poudreuses, entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public que le public boudait, parce qu’il était trop apprêté, parce qu’on ne savait où s’asseoir sans abîmer l’herbe et les plates-bandes. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 198-199, et dans le Livre de Poche, p. 183.) Corrigeons d’abord la première phrase : « le jeune homme… se dirigea vers l’entrée du jardin, lequel était de plain-pied avec la place ». Cela étant fait, examinons de près la phrase suivante.

Le participe « déplacées » est un verbe tronqué. Son sujet grammatical est resté inexprimé, alors que la phrase comporte ensuite un infinitif prépositionnel (« pour embellir ») dont le sujet implicite est censé être le même. Soit l’auteur considère que des hommes ont effectué l’action, et il doit écrire : « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre qu’on avait déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public » (et pour que le public cesse de le bouder). Soit l’auteur considère que ce sont les statues elles-mêmes qui embellissent le jardin des Tuileries, et il écrit (quoique la construction me semble moins claire) : « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre qui avaient été déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public ». Donc il manque soit l’auxiliaire avoir, soit l’auxiliaire être.

Par parenthèse, je trouve qu’il aurait fallu choisir un autre participe passé : « venues » ou « importées », par exemple. Quoi qu’il en soit, si la phrase s’était arrêtée à « jardin d’Orsay », tout le monde aurait admis l’omission de la séquence « qu’on avait » ou « qui avaient été ». Mais puisque la phrase se poursuit, il faut un verbe complet ; c’est sur ce verbe que s’appuient les constructions utilisées dans la suite. L’ajout est d’autant plus nécessaire qu’après le groupe « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre » (complément circonstanciel de lieu, se rapportant au verbe « parcourut »), plus aucune des actions évoquées au sein de la phrase n’a pour agent le personnage de Saint-Aubin, représenté par le premier pronom il.

 

Dans le cas où avoir devait apparaître avec son sens plein, la lacune est plus ou moins dissimulée par la présence d’un déterminant (possessif, par exemple) ou par la présence de la préposition à, qui tente de faire du second groupe nominal un complément de caractérisation :

« Le président M’Ba, que ses amis français ont convaincu de reprendre les rênes du pouvoir, revient à Libreville. Le pays est désormais solidement tenu par Jacques Foccart et ses hommes sur place, au point d’être qualifié de “Foccartland” par le journaliste Pierre Péan […]. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 61-62.) Proposons ceci : « Le pays est désormais solidement tenu par Jacques Foccart et (par) les hommes que celui-ci a sur place, au point d’être qualifié de “Foccartland”… »

John (ou Johnny) Knocks, jeune meurtrier dont le visage rappelle celui d’Alexandre le Grand, est en prison et il attend son procès : « Alexandre le Grand tournait en rond dans sa cage aux barreaux d’acier gros comme le bras. » (Vladimir Volkoff, « Le cochon et le chevalier », dans Nouvelles américaines, éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1986, p. 199.)

Écrire : « Alexandre le Grand tournait en rond dans sa cage, qui avait des barreaux d’acier gros comme le bras. » (Voir aussi : Expansions du nom : attention aux excès de poids.)

 

On croit devoir biffer le plus grand nombre possible d’occurrences des verbes être et avoir, alors que ces verbes tout simples (et leurs équivalents sémantiques) sont indispensables, soit pour ancrer dans le temps le processus qu’on veut évoquer, soit pour rattacher ce processus au sujet qui en est l’agent (ou le siège).

Comme nous venons de le voir, la plupart des cas d’omission du pronom relatif suivi d’un auxiliaire se produisent lorsque le verbe complet aurait dû être au passif (auxiliaire être) ou avoir pour sujet le pronom on (auxiliaire avoir). Au passage, rappelons qu’il est généralement inutile de remplacer « qu’on » par « que l’on » (voir : La tentation de l’hypercorrection : quand « que l’on » chasse « qu’on »).

L’omission se produit rarement quand il aurait fallu exprimer le pronom il(s) ou elle(s), voire un nom commun ou un nom propre. Je crois que l’auteur ne juge cette omission possible que lorsque l’identité de celui qui est l’agent du processus n’a pas la moindre importance pour le récit – bien qu’elle en ait pour la syntaxe.

 

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 23:57

Le verbe susceptible de combler cette lacune entre un groupe nominal et un groupe prépositionnel n’est pas toujours être. Il peut s’agir d’un autre verbe exprimant la notion d’existence ou de présence :

« [Jean Daragane] fit demi-tour et entra dans le café au bas de l’un des blocs d’immeubles. Il s’assit, sortit la lettre de sa poche, demanda un jus d’orange, et, si c’était possible, un couteau. » (Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, collection Folio, p. 73.) Dans le café qui se trouvait au bas (ou au pied) de l’un des blocs d’immeubles.

« Je sortis de la clinique un 26 mai ; je me souviens du soleil, de la chaleur, de l’ambiance de liberté dans les rues. C’était insupportable. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 150.) De l’ambiance de liberté qui régnait dans les rues.

« Le téléphone avait sonné vers quatre heures de l’après-midi chez Jean Daragane, dans la chambre qu’il appelait le “bureau”. Il s’était assoupi sur le canapé du fond, à l’abri du soleil. Et ces sonneries […] ne s’interrompaient pas. […] Enfin, il se leva et se dirigea vers la partie de la pièce près des fenêtres, là où le soleil tapait trop fort. »  (Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Folio, p. 11.) On pourrait dire : « vers la partie de la pièce qui se trouvait près des fenêtres… ». Mais cette formulation reste maladroite, parce qu’elle donne à croire que les fenêtres n’appartiennent pas à la pièce.

Proposons plutôt : « Enfin, il se leva et se dirigea vers l’autre partie de la pièce, là où se trouvaient les fenêtres et où le soleil tapait trop fort. » La phrase serait non seulement irréprochable du point de vue de la syntaxe, mais aussi plus claire.

Supprimer se trouver, supprimer régner, cela vous apparaît-il comme le louable refus d’un cliché ? Faudrait-il préférer une incorrection à un cliché ? Notre temps est si absurde qu’il est capable de préférer une incorrection agressive à un cliché inoffensif.

 

L’exemple suivant, que j’emprunte à Vincent Nouzille, nous montre qu’une lacune ne se comble pas nécessairement à l’aide de la subordination relative.

À partir de 1991 et durant les années qui suivent : « Le centre d’écoutes près d’Arles ne fonctionnant pas, c’est à partir de bases militaires situées sur la Côte d’Azur que les communications des forces de sécurité algériennes sont surveillées. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; Fayard, 2015, p. 214.)

Certes, il est possible de recourir à une relative : « Le centre d’écoutes qui se trouve près d’Arles ne fonctionnant pas… » ; mais on peut aussi ajouter à la phrase un simple participe passé, devant lequel la séquence « qui est » ou « qui était » ne semble pas nécessaire : « Le centre d’écoutes installé près d’Arles ne fonctionnant pas » (« installé », plutôt que « situé », parce que ce dernier apparaît une ligne plus bas au sein de la même phrase et que la répétition serait fâcheuse).

 

Il peut manquer d’autres verbes, qui n’ont rien d’emphatique.

Durant les années 1990, la DGSE s’est montrée peu active en Algérie : « Elle y déploie épisodiquement quelques agents clandestins, pour sécuriser l’ambassade et la communauté française, ou encore pour en savoir plus sur le programme nucléaire algérien, notamment sur les travaux autour du réacteur de recherche d’Aïn Oussara, construit avec l’aide des Chinois à deux cents kilomètres au sud d’Alger et mis en service en 1993. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; Fayard, 2015, p. 215.) Il aurait fallu écrire : « les travaux qui sont en cours (ou qui s’effectuent) autour du réacteur de recherche… ».

Mais que signifient au juste les mots : « autour du réacteur » ? Quels travaux peut-on bien faire « autour » d’un réacteur ? Des travaux de terrassement, de construction, d’installation ? À moins qu’il ne faille voir dans cet « autour de » une occurrence supplémentaire du funeste anglicisme né de la traduction littérale d’about, ce qui nous amènerait à interpréter ces « travaux autour du réacteur de recherche d’Aïn Oussara » comme étant des travaux (de nature scientifique ?) concernant le réacteur… Bref, la phrase se révèle encore plus bancale qu’on ne l’avait pensé à première vue.

 

Parfois, il manque simplement la tournure impersonnelle il y a, comme dans ce texte de 1942 :

« J’ai souvent amèrement ricané en songeant à l’étroit, au minuscule des drames que j’ai soumis au microscope dans Gilles, en comparaison avec l’ampleur des thèmes chez Malraux, chez Giono, ampleur pour laquelle il me semblait que j’étais né. » (Pierre Drieu la Rochelle, préface de Gilles ; éditions Gallimard, 1942 ; collection Folio, 1973, p. 18 ; dans Romans, récits, nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, 2012, p. 826.)

Avec l’ampleur des thèmes qu’il y a chez Malraux, chez Giono.

 

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 08:22

Examinons les effets de l’omission de la séquence « qui est » dans un troisième cas.

Lorsqu’il n’est ni auxiliaire ni attributif, être est un verbe substantif. Très rarement employé seul (« Que la lumière soit ! »), il sert généralement à faire la jonction entre un sujet et un complément circonstanciel de lieu (« Le dîner est sur la table »), parfois entre un sujet et un complément circonstanciel de temps (« Le dîner est à huit heures et demie »).

 

La scène est chez Thérésia Cabarrus, à l’époque où celle-ci, encore mariée à Tallien, est devenue la maîtresse de Barras :

« L’orchestre s’était remis à jouer en sourdine. Thérésia allait de groupe en groupe distribuer des sourires et recevoir des cadeaux. Elle s’attardait devant Barras au bras de sa maîtresse officielle, Rose, la veuve d’un ancien président de la Constituante, Beauharnais, qui avait eu le cou tranché place de la Nation quatre jours avant la chute de Robespierre. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, Grasset, 2006, p. 119, et Livre de Poche, p. 110-111.)

Elle s’attardait devant Barras, qui était au bras de sa maîtresse officielle… Sans la séquence « qui était », la syntaxe ne permet pas de savoir à quel nom se rattache « au bras de ». L’amphibologie est réelle.

J’en trouve aussi un exemple chez Déon. Il semble qu’en écrivant Un taxi mauve, le romancier des instants de bonheur ait laissé sa syntaxe se relâcher :

« Quand Taubelman eut terminé, il se pencha pour baiser sa fille sur le front. Elle ferma les yeux comme à un signal, parut s’absorber en elle-même, puis contempla son propre visage dans le grand miroir doré sur la cheminée. » (Un taxi mauve, Gallimard, NRF, 1973, p. 40, et en Folio, p. 55.) Dans le grand miroir doré qui était sur la cheminée.

Et un autre chez le jeune Modiano :.

« [Mon père] leur extorquait préalablement [= à ses clients] de gros mandats sans aucun rapport avec la valeur réelle de la marchandise. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 88.) De gros mandats qui étaient sans aucun rapport…

Plus récemment :

« Le catholicisme, c’est comme le paysage et les paysans : même affadi, même enlaidi, même l’ombre de lui-même, il a été là et il est encore là ; et même quand nous nous en éloignons, nous nous sentons responsables de l’ou­blier. […] On fréquente le catholicisme comme on rend visite à une grand-mère dans un état végétatif, mais cette visite est sacrée, et les mômes iront de force s’il le faut. » (Marin de Viry, « Présentation de l’adjudant-chef Poujard au narrateur de “Soumission” », dans La Revue des Deux Mondes, février 2015, p. 99.)

Écrivons : « comme on rend visite à une grand-mère qui est dans un état végétatif ».

Sinon, comment ne pas considérer le complément circonstanciel « dans un état végétatif » comme étant apposé au pronom on, sujet de la proposition subordonnée introduite par comme ?

(Être dans tel état : la redondance est classique, mais elle nous amène à considérer que le verbe être joue ici un rôle attributif.)

En outre, Marin de Viry aurait dû se donner la peine de compléter ce syntagme lacunaire : « même l’ombre de lui-même », en écrivant : « même réduit à n’être que l’ombre de lui-même ».

Le français que nous lisons est vraiment réduit à l’état de ruines !

 

Bref, entre deux noms ou groupes nominaux, les prépositions de et à sont seules à exprimer un rapport étroit ; les autres prépositions (et toutes les locutions prépositives) expriment un rapport moins étroit. Il subsiste donc une sorte de lacune entre les deux groupes nominaux (« miroir sur la cheminée », « grand-mère dans un état végétatif », etc.) et cette lacune rend souvent nécessaire l’insertion d’un pronom relatif et d’un verbe.

 

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 22:26

Examinons les effets de l’omission de la séquence « qui est » dans le cas où le verbe être absent aurait dû assumer la fonction d’auxiliaire.

 

Dans ces cas-là, en plus du relatif et de l’auxiliaire être, il manque généralement le pronom réfléchi :

« Tout a commencé avec ça. La fleur de lys de l’infamie. / J’avais treize ans quand j’ai été déclarée infâme. J’avais fui le couvent où j’étais enfermée avec mon amant, un prêtre, défroqué pour moi. » (Agnès Maupré, Milady de Winter, tome 1 ; éditions Ankama, 2010, p. 35. Soliloque de l’héroïne.)

Corriger : « J’avais fui le couvent où j’étais enfermée avec mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi » (sans virgule avant la relative).

Mais il reste une équivoque : la place qu’occupe le groupe « avec mon amant » fait croire que Milady (avant d’être devenue Milady) avait été au couvent avec le prêtre devenu son amant, ce qui serait illogique. Comme il est impossible de simplement déplacer l’ensemble du groupe pour le loger entre « fui » et « le couvent », écrivons : « Avec mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi, j’avais fui le couvent où j’étais enfermée » ; ou, pour conserver le coup de théâtre de fin d’énoncé, faisons naître deux phrases : « J’avais fui le couvent où j’étais enfermée. J’étais accompagnée de mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi. »

 

Le choix du verbe se tenir semble favoriser l’omission du relatif, de l’auxiliaire et du réfléchi :

« Le Tchad, le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Bénin ont convenu lors d’un sommet tenu le 11 juin à Abuja de mettre sur pied “une force d’intervention conjointe multinationale (MNJTF)” afin de mieux combattre le groupe armé [Boko Haram]. » (Mahamat Ramadane, pour l’Agence Anadolu, N’Djamena, 28 août 2015.)

« Lors du procès tenu le 7 octobre, Philippe S. avait réclamé 30 000 euros de dommages et intérêts à l’auteur du livre et à son éditeur […]. » (Phrase lue dans la presse.)

« Le procès tenu le 8 mars dernier au tribunal d’appel s’est achevé sous un tonnerre d’applaudissements. » (L’Économiste, 12 mars 2013.)

« Lors du procès tenu le 4 juin, le juge épargne la vie d’un couple qui avait hébergé le soldat anglais pendant une période de neuf mois et condamne à mort l’accusé ayant pris en charge ce même soldat au cour [sic] des dernières semaines au motif que “les relations entre la France et l’Angleterre sont devenues bien différentes”, certainement à cause de l’intervention britannique contre la colonie française de Madagascar au début mai [sic] 1942. » (Laurent Thiery, La répression allemande dans le Nord [sic] de la France 1940–1944, Presses Universitaires du Septentrion, 2013, p. 115.)

« Référence au procès fictif de Barrès, accusé de “crime contre la sûreté de l’esprit”, tenu le 13 mai 1921 dans une salle des Sociétés savantes, rue Danton. » (Note d’Hélène Baty-Delalande, à propos d’un passage de Gilles ; se lit dans l’appareil critique de Romans, récits, nouvelles de Drieu la Rochelle, Bibliothèque de la Pléiade, 2012, p. 1749.)

Il faut écrire : « sommet qui s’est tenu », « procès qui s’est tenu » ; car rappelez-vous que la construction « tenir un sommet » ou « tenir un procès » (dans laquelle le verbe tenir serait transitif direct) n’existe pas.

 

La construction semble attestée par un texte de Paul Morand datant des années 1930 :

« Un jeune Français scolaire, [sic] a obtenu le premier prix au Concours international d’Éloquence, tenu chaque année à Washington. Si j’ai bonne mémoire, c’est la deuxième fois qu’un aussi triste événement vient jeter le ridicule sur notre pays. » (Paul Morand, « À bas l’éloquence », recueilli par Morand dans son recueil Rond-point des Champs-Élysées, Grasset, 1935, p. 104 ; puis inclus dans Chroniques 1931-1954 ; éditions Grasset, 2001, p. 19. La virgule intempestive de la première phrase figure déjà dans l’édition de 1935.)

Cependant, veuillez noter que Morand n’a pas substitué « tenu » à « qui s’est tenu », mais à « qui se tient » (« … Concours international d’Éloquence, qui se tient chaque année »). Il ne s’agit pas ici d’un candide désir de faire du style par la suppression de trois mots grammaticaux devant un participe passé.

De fait, l’expression tenir un concours semble pouvoir s’employer sans qu’il y ait outrage à la syntaxe. Le verbe tenir y est transitif direct, comme dans cette phrase de 1838 : « L’année prochaine, Messieurs, votre Comité espère tenir un concours public et des réunions générales ; […]. » Ou dans cette autre, qui date de 1895 : « La Société d’agriculture de l’arrondissement de Chaumont et le comice du canton de Saint-Blin réunis tiendront un concours agricole à Saint-Blin, le 15 septembre. »

 

Mathilde Pellerin, co-scénariste du feuilleton Saga, a été interrogée par une étudiante en psychologie, à propos du couple formé par deux personnages dudit feuilleton : « – […] J’ai pourtant essayé de lui expliquer [= à cette étudiante] ma vie passée à raconter l’histoire d’un homme qui rencontre une femme avec laquelle il va finir par coucher, mais ils vont d’abord se faire souffrir et se trouver un tas de barrières sociales et de tabous. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 219-220.)

J’ai pourtant essayé de lui expliquer ma vie qui s’est passée à…

Ce type de construction semble n’être attesté que chez George Sand, dans une phrase assez mal ficelée, et dont je ne retiens ici que la fin : « [C]e n’est pas autre chose qu’une amère et profonde jalousie […] qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance et ma vie passée à ne rien faire. » (Lettres d’un voyageur, 1835.) N’aurait-il pas mieux valu dire : « et ma vie, que j’ai passée à ne rien faire » ? Avec l’auxiliaire avoir, pour que le sujet du verbe passer soit identique à celui du verbe faire.

Mais le tour utilisé par George Sand reste acceptable, car le complément de ce participe dénué d’auxiliaire est bref. Nous ne risquons pas de commettre une confusion entre le participe passé et l’adjectif, c’est-à-dire entre cette « vie passée à… » (+ infinitif) et la « vie passée » que nous opposons à notre « vie présente ».

 

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 22:07

Nous avons tendance à nous exagérer la plasticité de la langue française, ou à nous faire de cette plasticité une idée fausse.

On se figure que toute répétition du verbe être endommage le style, et on croit se forger un style en omettant divers mots grammaticaux.

J’ai pu constater que la plupart des journalistes et des écrivains (à moins que ce ne soit le fait de leurs peu compétents correcteurs ?) se sont mis à éviter le verbe être lorsqu’il devrait suivre le pronom relatif qui (ou lequel). La séquence « qui est », ou « qui était », s’avère particulièrement menacée dans le français actuel.

Ce phénomène d’omission peut affecter chacun des trois emplois principaux du verbe être : son emploi comme attributif, comme auxiliaire ou comme verbe substantif.

 

Commençons par examiner les effets de l’omission de « qui est » dans le cas où le verbe être absent aurait dû assumer la fonction attributive :

 

« Martin Joubert et Hélène Rieux n’ont jamais autant baisé depuis qu’ils se sont rencontrés […]. Mais Martin Joubert et Hélène Rieux savent tous les deux, sans se le dire explicitement, que ce n’est pas forcément un bon signe, ce regain d’activité sexuelle après les deux dernières années presque pépères sur ce plan-là. Comme si on s’accrochait aux corps quand le reste est déjà parti, absent. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 121.) Aux corps, oui, plutôt qu’au corps ; le pronom on étant synonyme d’un pluriel. Puis c’est chacun pour son corps, étant donné le contexte. On ne tombe pas ici dans tel travers que j’ai décrit précédemment (La fin du singulier distributif).

Hélas, il manque quelque chose au sein de la phrase, cet élément verbal que les prosateurs actuels cherchent à esquiver sans cesse : « après les deux dernières années, qui ont été presque pépères sur ce plan-là ».

L’article défini et l’adjectif « dernières » imposent la présence de ces mots. Mais il serait également correct de dire : « … ce regain d’activité sexuelle après deux années presque pépères sur ce plan-là. »

Mme Ladon, professeur de piano, héberge une de ses anciennes élèves, Claire Methuen, qui est traductrice. La femme de ménage vient de partir, et Mme Ladon se lève : « – Tu peux venir ! criait-elle dans l’escalier à l’adresse de Claire occupée à taper une traduction sur son ordinateur portable au premier étage. » (Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 42.) À l’adresse de Claire, qui était occupée à taper une traduction sur son ordinateur portable.

Amputer la phrase de ses articulations logiques, loin d’en alléger la structure, a pour effet de l’alourdir.

Les phrases mal équilibrées, comportant des morceaux écrits en style télégraphique, abondent dans les romans de Michel Déon :

« [Jerry] me parla un jour d’Hawthorne qui m’intéressait moins qu’Henry James, Poe ou Melville à peu près inconnus de lui. » (Michel Déon, Un taxi mauve, Gallimard, collection NRF, 1973, p. 13 ; texte identique dans la réédition Folio, p. 17.) Qui m’intéressait moins qu’Henry James, Poe ou Melville, lesquels étaient à peu près inconnus de lui.

« La jeep s’arracha à la boue et fonça dans les ornières du chemin, griffée au passage par les ronces des mûriers. […] Des cahots firent sauter en l’air Jerry abominablement mal assis. » (Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 18, et texte identique en Folio, p. 23.) Firent sauter en l’air Jerry, qui était abominablement mal assis.

Après Déon, voici Delon.

« Casanova gagne en sang-froid à Paris en 1757 quand il approche la duchesse de Chartres, future duchesse d’Orléans, désireuse de guérir une éruption de boutons et de mieux gérer [sic] ses liaisons amoureuses. Mais surtout quand il fait la connaissance de la richissime marquise d’Urfé, veuve plus toute jeune, férue de sciences occultes, collectionneuse de manuscrits alchimiques, soucieuse de trouver la pierre philosophale et l’élixir de longue vie. » (Michel Delon, texte de l’Album Casanova, éditions Gallimard, 2015, p. 100-102.) Veuve qui n’était plus toute jeune… On a connu des dix-huitiémistes plus scrupuleux. À vrai dire, c’est l’omission de l’adverbe ne qui, dans la phrase, rend nécessaire la présence de « qui » et d’« était ».

Le dernier soulèvement des cités grecques contre la Macédoine, en -322, est un échec (il s’était déclenché suite à l’annonce de la mort d’Alexandre le Grand) : « Pendant que l’envoi d’une ambassade [auprès d’Antipatros] était décidé pour tenter de négocier une issue la moins funeste possible – on y envoya Démade, qui avait montré ses talents d’ambassadeur auprès de Philippe puis d’Alexandre –, les plus en vue des anti-Macédoniens, au moins Hypéride et Démosthène nous dit Plutarque (Phocion, 26, 2), s’enfuirent d’Athènes. » (Patrice Brun, Démosthène : Rhétorique, pouvoir et corruption ; éditions Armand Colin, collection Nouvelles Biographies historiques, 2015, p. 296.) D’une part, il devrait y avoir une virgule avant l’incise (« nous dit Plutarque »).

D’autre part, l’auteur veut-il dire qu’on tenta de négocier l’issue la moins funeste possible ? Peut-être pas. Mais en ce cas il manque à la phrase la relative « qui fût » : « pour tenter de négocier une issue qui fût la moins funeste possible », afin de permettre la transition entre l’article indéfini précédant le nom et l’article défini formant le superlatif de l’adjectif.

Le juriste Claude Klein rappelle l’accueil enthousiaste qui a été fait au livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008) : « Succès bien compréhensible dans les pays arabes, où Shlomo Sand a été bien “reçu” et invité à présenter ses conclusions, succès dans des milieux qui, tout en étant fort éloignés de l’antisémitisme et même du rejet de l’existence de l’État d’Israël, applaudissent à la lecture de ces thèses qui détruisent un à un l’ensemble des soubassements idéologiques de l’État d’Israël, d’autant plus que leur auteur est un Israélien, a priori inattaquable, véritable paratonnerre contre toute accusation d’antisémitisme. » (Claude Klein, Peut-on cesser d’être juif ? À propos de Shlomo Sand, de ses livres et de l’usage qui en est fait ; éditions Grasset, collection Figures, 2014, p. 74.)

« Véritable paratonnerre » est apposé à « un Israélien ». C’est absurde ! Il manque des mots. C’est le fait d’être israélien qui constitue un paratonnerre. Il faudrait, par exemple : « … leur auteur est un Israélien, a priori inattaquable, ce qui est un véritable paratonnerre contre toute accusation d’antisémitisme. »

 

Les exemples suivants présentent le même type de lacune syntaxique. Que les apparences ne vous trompent pas : nous avons bien affaire, dans ces phrases, au verbe être dans son emploi attributif (le complément introduit par la préposition à ou de y est l’équivalent d’un adjectif qualificatif).

« Inès dormait contre mon épaule et jusqu’au petit matin, jusqu’à l’arrivée au lac Majeur d’un bleu de sarcelle, j’écoutai respirer ce mensonge vivant. Où trouvait-elle le sommeil ? » (Michel Déon, Les trompeuses espérances, Plon, 1956 ; réédition de 1990, Gallimard, collection Folio, p. 116-117. Le texte de 1956 était identique, Plon, p. 195, sauf pour « dormait », qui se lisait alors « dormit ».) Jusqu’à l’arrivée au lac Majeur, qui était d’un bleu de sarcelle.

« Nous revînmes par les champs, escaladant les murets de pierre, effrayant des troupeaux de moutons à genoux pour paître l’herbe. » (Déon, Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 261, et en Folio, p. 369.) Le complément circonstanciel « pour paître l’herbe » ne se rapportera clairement à « moutons » que si l’on ajoute dans la phrase un mot subordonnant, de manière à écrire : « effrayant des troupeaux de moutons qui étaient à genoux pour paître l’herbe » (ou : « qui s’étaient agenouillés », c’est-à-dire, j’imagine : qui s’étaient laissés tomber sur les genoux de leurs membres antérieurs).

« Plus que jamais, [Mme Li] avait l’air d’un gros poussah, tout en formes rondes. […] Un catogan tirait en arrière ses cheveux d’un noir-bleu avivé par quelques fils blancs à hauteur des tempes. » (Déon, Un taxi mauve, Gallimard, NRF, p. 119, et Folio, p. 167.) Le complément circonstanciel « à hauteur des tempes » se rapporte-t-il à « tirait » ou à « avivé » ?

Pour supprimer l’amphibologie, écrivons : « ses cheveux, qui étaient d’un noir-bleu avivé par quelques fils blancs à hauteur des tempes ». Ou à la rigueur : « Un catogan tirait en arrière ses cheveux d’un noir-bleu avivé par quelques fils blancs situés à hauteur des tempes » (la solution est beaucoup moins satisfaisante, car alors la phrase contient deux participes passés en cascade : « avivé », « situés »).

Le scénariste d’un feuilleton télévisuel vient d’écrire une séquence dont il n’est pas encore satisfait : « Je relis la dernière phrase, quatre, cinq fois. Il faudra la revoir avec un toubib ou un économiste. Ou quelqu’un à mi-chemin entre les deux. » (Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 159.) On peut admettre la non-répétition de la préposition avec, mais non pas l’omission du pronom relatif et du verbe être : « quelqu’un qui soit à mi-chemin entre les deux ».

Sur la quatrième de couverture du Dictionnaire du français médiéval de Takeshi Matsumura (éditions des Belles Lettres, 2015), auquel a été décerné en 2016 le grand prix de la Francophonie, figure la phrase suivante : « Avec ses 56 212 entrées, ce dictionnaire de l’ancien et du moyen français s’adresse à tous ceux intéressés par l’histoire de la langue et la littérature du Moyen Âge. »

Écrivez : « … s’adresse à tous ceux qui sont intéressés par… » (Rappelons aussi que la répétition de la préposition est le seul moyen de dissiper certaines équivoques. Devons-nous comprendre : « et de la littérature du Moyen Âge » ? Ou bien : « et par la littérature du Moyen Âge » ? Tout le monde s’en moque, au fond, de la langue française, même le personnel des Belles Lettres.)

L’inspecteur Jerker Holmberg fait une perquisition dans l’appartement où un homme et une femme (Dag Svensson et Mia Bergman) ont été assassinés par balles : « Il commença par ouvrir les tiroirs d’une commode placée derrière la porte. Les deux tiroirs du haut contenaient des sous-vêtements, des pulls et un coffret à bijoux qui avait manifestement appartenu à Mia Bergman. Il tria les objets sur le lit et examina minutieusement le coffret, mais put constater qu’il ne contenait rien d’une grande valeur. » (Lena Grumbach et Marc de Gouvenain traduisant Stieg Larsson, Millénium 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette ; chapitre 15 ; éditions Actes Sud, 2006, collection Babel noir, p. 355.)

« Dans un pot de fleurs sur le rebord de la fenêtre il trouva 1 220 couronnes et des tickets de caisse. Il supposa que c’était une sorte de caisse [sic] pour les achats courants. Il ne trouva rien d’un intérêt capital. » (P. 358.) La traduction des romans suédois de cette collection est faite dans un français notoirement insolite.

Les traducteurs auraient dû écrire : « rien qui fût d’une grande valeur », « rien qui fût d’un intérêt capital ».

Aucune ambiguïté, en revanche, dans cette autre phrase extraite du même chapitre, parce que l’adjectif y figure en position d’épithète et non d’attribut : « Il porta les objets dans le vestibule et les mit dans un sac de voyage. Il poursuivit avec les tiroirs des tables de chevet de part et d’autre du lit double mais ne trouva rien d’intéressant. » (Babel noir, p.355-356.)

 

La lacune syntaxique qui résulte de l’omission d’un « qui est » ne doit pas être confondue avec cette construction par laquelle on donne à un verbe mis au participe passé son sujet propre, et qu’on nomme proposition participe absolue, ou proposition participiale.

François Taillandier, dans ses derniers romans, s’est servi de cette structure syntaxique devenue rare, mais que son propos justifie :

« Constantinople, 638 ap. J.-C. / Lorsque l’empereur Héraclius revint de guerre, non seulement c’était un vaincu, ses légions déshonorées, de vastes provinces depuis toujours romaines abandonnées à l’ennemi, mais en outre c’était un agonisant, il ne pouvait plus se traîner, il était tout gonflé de partout, le visage était boursouflé, les bras gros comme des jambes. » (François Taillandier, La croix et le croissant, roman, éditions Stock, 2014, p. 11.)

Il y a là l’équivalent français de ces groupes à l’ablatif dit « absolu », qu’on trouve à profusion dans la prose de Tacite et de Suétone. J’ai déjà parlé de ce phénomène dans un ancien billet : La préposition « avec » employée à tort et à travers.

 

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:54

L’ellipse vicieuse n’était pas rare chez Malraux :

« L’Art des Steppes était affaire de spécialistes ; mais ses [= de l’Art des Steppes] plaques de bronze ou d’or présentées en face d’un bas-relief, au même format, deviennent elles-mêmes bas-reliefs comme le deviennent les sceaux de l’Orient ancien, depuis la Crète jusqu’à l’Indus. » (André Malraux, Le Musée Imaginaire ; texte de la collection Idées-Arts, Gallimard, 1965, p. 103.)

Comme l’indique le sens général, Malraux voulait dire : « les sceaux de l’Orient ancien, qui furent trouvés sur un espace allant de la Crète à l’Indus ». Dans son esprit, le complément de lieu (« depuis la Crète jusqu’à l’Indus ») était uni au groupe nominal (« Orient ancien ») au lieu de se rattacher au verbe « deviennent », comme le voudrait la syntaxe. (Le passage incriminé était absent du texte du « Musée Imaginaire » formant la première partie des Voix du silence dans la collection Galerie de la Pléiade, éditions Gallimard, 1951. Comparer notamment le texte de 1965 avec les pages 19-20 de ce volume.)

Autre exemple, que je tire cette fois du texte de 1951 : « Le dessin automatique auquel s’abandonne volontiers la main de quiconque écoute, depuis les amphithéâtres de l’université jusqu’aux conseils des ministres, est souvent cohérent. Mais sa cohérence n’est pas unité, encore moins plénitude. » (André Malraux, Les Voix du silence, troisième partie : « La création artistique » ; éditions Gallimard, collection Galerie de la Pléiade, p. 450.) La préposition dans fait sentir son absence… Peut-être aurait-il fallu écrire : « dans les amphithéâtres de l’université comme dans un conseil des ministres », ou « comme au conseil des ministres ».

Au sein d’une prose généralement impeccable, de telles phrases surprennent. Malraux a-t-il cru qu’en remplaçant de par depuis il rendait plus discrète la brisure syntaxique ?

 

Un ample chapitre du Chat botté, de Patrick Rambaud, nous raconte le déroulement de l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV (octobre 1795) et la manière dont elle fut réprimée par un certain Buonaparte. Rambaud y utilise la structure fourchette pour suggérer une oscillation des regards entre différents points de l’espace :

« Les immeubles de la rue Vivienne se garnissaient […] de sectionnaires armés. Des cheminées aux fenêtres surgissaient des canons de fusil. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 221, et dans l’édition du Livre de Poche, p. 204.)

Dans le syntagme « Des cheminées », le mot des (= de + les) amalgame le de qui est exigé par le verbe surgir et un autre de, qui est construit en corrélation avec aux (= à + les) pour former le complément circonstanciel de lieu qu’est « des cheminées aux fenêtres ».

Pourtant, dans les phrases du type : Je vais à Paris, les linguistes préconisent maintenant d’analyser le complément du verbe aller comme étant un complément d’objet indirect plutôt que comme un circonstanciel de lieu. Il est évident que ce qui vaut pour le complément d’aller vaut aussi pour celui de surgir. Or n’avons-nous pas constaté que la fourchette se greffait difficilement sur un complément d’objet indirect introduit par la préposition de ? (Voir première section : La question des fourchettes.)

Correction possible par l’ajout d’un hyperonyme : « De toutes les ouvertures, qui allaient des cheminées aux fenêtres, surgissaient des canons de fusil. »

Cela nous conduit à un autre motif de perplexité : les maisons ne possèdent guère d’autres ouvertures, en hauteur, que les fenêtres et les cheminées. Que pourrait-on ajouter à l’énumération ? Correction plus habile : « Des cheminées et des fenêtres surgissaient des canons de fusil », voire (pour que l’attention du lecteur aille du plus commun au plus saugrenu) : « Des fenêtres, mais aussi des cheminées, surgissaient des canons de fusil. » Enfin, pour qu’on saisisse d’emblée lequel de tous ces « des » est l’article indéfini qui détermine le sujet du verbe, je suggère d’écrire : « … surgissaient quelques canons de fusil », « … surgissaient les canons de fusil ».

On peut aussi considérer que Patrick Rambaud a voulu dire ceci : « Des cheminées surgissaient des canons de fusil… aux fenêtres surgissaient des canons de fusil… » ; dans sa phrase, y aurait-il eu simplement omission de la conjonction et ?

Si tant est qu’on puisse vraiment faire passer un fusil par le conduit d’une cheminée !

À quoi ressemblaient-elles, ces cheminées ? Comment le canon seul peut-il émerger d’une cheminée, sans qu’on voie aussi l’homme qui tient le fusil ? Chacun de ces hommes armés est-il simplement caché derrière une souche de cheminée ?

La faiblesse de la phrase de Rambaud provient non seulement de l’association d’une fourchette au complément de surgir, mais aussi de l’incertitude sémantique qui naît de cet emploi du mot cheminées.

 

Les exemples qu’on va lire illustrent aussi le conflit entre deux prépositions distinctes. Tous les jours, nous lisons des phrases de ce type dans les journaux, ou nous les entendons à la radio, à la télévision :

« Mes employeurs ont loué l’espace où je travaille pour une somme que j’estime entre 10 000 et 25 000 dollars par mois. »

« Les experts ont estimé le montant des dégâts entre 50 000 et 100 000 euros. »

Il est impossible de dire que chacune de ces sommes est estimée « à entre » 10 000 et 25 000 dollars par mois, « à entre » 50 000 et 100 000 euros.

Il faut donc dire : somme que j’estime comprise entre, que je dirai comprise entre… ; les experts ont estimé le montant des dégâts compris entre…

Telle est la construction classique. De fait, un document imprimé en 1872 parle d’une « distance qu’on estime comprise entre 1,500 mètres et 2,200 mètres » (Revue militaire de l’étranger, n° 47). On peut dire aussi : « qui est estimée comprise entre… ».

 

Dans un livre que je recommande à tout le monde, la pédiatre Catherine Gueguen écrit : « Les enfants sont accueillis entre 3 mois et 3 ans en crèche ou en halte-garderie. À cet âge ils sont très fragiles émotionnellement. » (Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 124.)

La première de ces phrases est incomplète. Pour la rendre syntaxiquement correcte, il suffirait d’y ajouter quelques mots : « Les enfants sont accueillis en crèche ou en halte-garderie quand ils ont entre trois mois et trois ans » (je me refuse à suivre le récent usage consistant à écrire les âges en chiffres ; c’est du reste la présence du chiffre 3 dans son texte qui me fait supposer que Mme Gueguen n’a pas voulu dire : « … pour une durée comprise entre trois mois et trois ans » ; car sa phrase était équivoque, en plus d’être incorrecte).

 

Benoît Duteurtre a publié un livre mordant et bien enlevé, La nostalgie des buffets de gare, où il décrit, du point de vue de l’usager ordinaire, les effets variés qu’ont eus sur l’art de voyager en train le dogme de la concurrence libre et non faussée et la quête de la rentabilité maximale :

« À la fin du XXe siècle, la Société nationale des chemins de fer, dans son ardeur à construire des lignes rapides à fort taux de rentabilité, semble avoir purement et simplement oublié de renouveler cette flotte de trains rapides – rebaptisée “Intercités”. Les liaisons confortables, entre cent cinquante et deux cents kilomètres-heure ont disparu du savoir-faire, exclusivement polarisé sur la grande vitesse. Du coup, les Corail continuent, vaille que vaille, à desservir la plupart des liaisons […]. » (Benoît Duteurtre, La nostalgie des buffets de gare, éditions Payot & Rivages, collection Manuels Payot, 2015, p. 87.) Le trait est lancé, mais peut-il atteindre sa cible ? La syntaxe est atrocement négligée. Ne parlons même pas de la virgule qui manque après « kilomètres-heure ». Que signifie l’expression « disparaître du savoir-faire » ?

Reformulons la phrase, en la débarrassant de toute équivoque et de tout pléonasme : « Les liaisons confortables, dans des trains appelés à circuler à une vitesse comprise entre cent cinquante et deux cents kilomètres-heure, ne relèvent plus de notre savoir-faire, celui-ci s’étant polarisé sur la grande vitesse. »

 

Chers écrivains, il ne suffit pas de lancer dans l’inconnu le train de la pensée : il faut aussi poser des rails sous ses roues au fur et à mesure de sa progression. Incidemment, ces rails permettront à d’autres de vous suivre.

 

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:42

Il arrive que le de et le à qui sont corrélés pour construire la fourchette peinent à masquer l’éviction d’une troisième préposition, différente des deux autres. Aucune forme d’haplologie ne peut alors justifier l’absence de cette préposition sous-entendue.

« Le débat avait lieu un mercredi, ce qui ne me facilitait pas les choses […]. Des masses d’air anticyclonique s’étaient durablement installées de la Hongrie à la Pologne, empêchant la dépression centrée sur les Îles britanniques de progresser vers le Sud ; sur l’ensemble de l’Europe continentale se maintenait un temps inhabituellement froid et sec. » (Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 53.)

Au sein du passage mis en gras par mes soins, la préposition sur fait cruellement entendre son absence. Il faudrait au moins écrire : « s’étaient durablement installées sur une zone qui allait de la Hongrie à la Pologne » (le mot zone servant d’hyperonyme aux deux autres).

 

« [L]es récits de Barbey d’Aurevilly électrisent, fouettent le sang, redressent ceux qui se voûtent. D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques règnent l’exceptionnel, le rare, l’imprévisible. » (Philippe Sellier, quatrième de couverture du volume I des Œuvres de Barbey d’Aurevilly dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont, 1981, récemment réimprimé avec une nouvelle illustration de couverture.)

Pourtant, le verbe régner veut avoir un complément de lieu. Il faudrait donc écrire : « Dans tous ses livres, (en allant) d’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, règnent… » Le complément circonstanciel du verbe régner serait alors introduit par dans, tandis que les prépositions déjà présentes ne serviraient qu’à structurer la fourchette.

Pour alléger la construction, en employant un autre verbe mais sans altérer le sens de la phrase, je propose ceci : « D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, tous ses livres font la part belle à l’exceptionnel, au rare, à l’imprévisible. »

 

« La Désobéissance civile, qui s’ouvre sur cette pensée toujours actuelle : “Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins”, demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État qui, d’André Gide à la Beat Generation, a exercé une influence déterminante. » (Phrase qu’on lit sur la quatrième de couverture de La désobéissance civile, d’Henry David Thoreau ; traduction et postface de Guillaume Villeneuve, éditions Mille et une nuits, 1996 ou 1997.)

Dans le contexte qui lui a été donné, le syntagme « d’André Gide à la Beat Generation » est impossible à analyser. Chacun sait qu’exercer une influence se construit avec la préposition sur, qui est ici fâcheusement escamotée. L’auteur de cette quatrième de couverture a-t-il cru pouvoir l’amalgamer avec le de qui introduit un complément circonstanciel de temps (« d’André Gide à la Beat Generation ») ? Le résultat est aberrant.

Je crois que l’auteur (Guillaume Villeneuve lui-même ?) a voulu dire ceci : « La Désobéissance civile […] a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. » Pour finir la correction de cette phrase, faisons en sorte que la locution « l’un des plus… » n’y soit pas raccordée à un verbe mis au singulier (« a exercé »). Par exemple en écrivant : « La Désobéissance civile […] demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État. Il a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. »

 

Comme l’illustre l’extrait précédent, le phénomène qui nous occupe se lie parfois à une dangereuse tendance du français actuel, consistant à joindre à un nom, directement, un complément de type circonstanciel, sans qu’aucun élément verbal (verbe conjugué ou participe) soit là pour faciliter la liaison entre ces deux éléments.

« Chaque année, la maquerelle déniche des beautés. Elle prospecte dans les campagnes et les universités de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. Autrefois l’URSS était un laboratoire idéologique ; aujourd’hui, l’ancien empire est un vivier sexuel. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le bug », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 76.)

Qu’est-ce que Sylvain Tesson a voulu dire : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités situées dans une zone qui va de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk » ? Ou bien : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités, en allant de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk » ? Le complément de lieu se rapporte-t-il au groupe nominal (« les campagnes et les universités ») ou au verbe (« prospecte ») ? L’usage actuel de la langue française, où se produisent tant d’ellipses, a fort bien pu inciter Sylvain Tesson à avoir en tête la première de ces deux analyses.

Pour un lecteur un peu grammairien, l’autre analyse est plus facile à accepter, car les compléments de lieu se rapportent ordinairement à un verbe. Dans ce cas, le simple ajout d’une virgule peut suffire à favoriser la bonne interprétation : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités, de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. »

 

Anne et Marine Rambach ont écrit ensemble un essai qui s’intitule Tout se joue à la maternelle, avec pour sous-titre : Les enjeux de la petite à la grande section (paru en 2012 aux éditions Thierry Magnier, collection Essais).

Je suppose que l’énoncé peut être développé ainsi : Les enjeux du cursus de maternelle, que les auteurs étudient en observant les pratiques pédagogiques de la petite à la grande section.

Or la signification du complément incorporant la fourchette devrait toujours être en rapport avec le contenu sémantique du nom auquel il est joint. Le mot enfant, le mot vieillard comportent la notion d’âge ; le mot économie, le mot baisse ou le mot proportion, comportent une notion de quantification ; chacun de ces mots est donc aisément suivi d’un complément en forme de fourchette. Mais le mot enjeux ? On parle de l’enjeu d’un conflit, des enjeux d’une négociation, ou des enjeux d’un progrès technique, etc. En revanche, n’y a-t-il pas quelque abus de langage à parler des « enjeux de la petite section » et des « enjeux de la grande section » ? D’autant plus qu’enjeux, vocable pompeux, se marie assez mal avec les appellations de « petite » et de « grande » section, qui désignent la section des petits et la section des grands (par une hypallage empruntée au langage enfantin) ; la « moyenne section », ou section des « moyens », étant la seule étape omise entre les termes de la fourchette.

Si on ne veut pas d’une répétition du mot maternelle dans le sous-titre, pourquoi ne pas écrire : Les enjeux de cette scolarisation, de la petite à la grande section ? Ou mieux encore : Les enjeux de la scolarisation en petite, moyenne et grande section.

Du point de vue du petit enfant, le déplacement qui mène de la « petite » à la « grande » section de maternelle s’effectue dans la durée, alors que du point de vue d’un observateur extérieur les trois échelons (ou classes) qui composent le cursus de maternelle coexistent dans l’espace et dans le temps, au sein de chaque école. La fourchette définit ici un parcours qui n’est ni tout à fait temporel ni tout à fait spatial.

 

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 19:23

Certains cas d’atrophie de la syntaxe ont pour cause une méconnaissance des limites de l’haplologie syntaxique.

Nous allons observer une série d’énoncés comportant la construction « (de)… à… » (et parfois la construction « entre… et… »). Ce type de construction sert à définir une sorte de « fourchette », une variation d’amplitude entre deux nombres, un cheminement (du regard ou de la pensée) entre les bornes d’un continuum ou entre deux points de l’espace.

On peut l’insérer dans un groupe nominal, quelle que soit la fonction de celui-ci (sujet, complément d’agent, complément d’objet, etc.). Exemples :

De 5 à 10 % des Belges vivent dans la pauvreté. (= Entre 5 et 10 % des Belges vivent dans la pauvreté.)

20 à 30 % des Français souffriraient d’insomnie. L’insomnie est un trouble qui touche 20 à 30 % des Français. On peut même dire : L’insomnie est un trouble qui touche de 20 à 30 % des Français.

« De six à huit autres membres du groupe étaient parvenus à se glisser au travers de nos lignes. » (Didier Daeninckx, La prisonnière du djebel, éditions Oslo, collection Osaka, 2012, p. 56.) Cela peut se dire également : « Entre six et huit autres membres du groupe étaient parvenus… » On ignore si ce groupe était composé de six, de sept ou de huit individus. (Un ancien soldat français raconte comment s’est déroulée l’attaque menée par sa compagnie contre un maquis communiste, pendant la guerre d’Algérie.)

La construction existe avec et sans le de initial, comme le montre ce texte imprimé au XIXe siècle :

« Dans les tableaux que nous donnons plus bas, on verra que la quantité des sels va en augmentant du sommet des montagnes vers la plaine ; que sur les terrains talqueux et anthracifères les chlorures de sodium, de magnésium ; les sulfates de soude, de chaux, de magnésie et de potasse, diminuent relativement à la masse totale des sels, lorsqu’on s’éloigne des sommets, et forment, à peu près, de 25 à 30 pour 100 des sels dissous ; les sulfates, de 24 à 31 pour 100 ; les carbonates de 36 à 47 pour 100 ; que sur les terrains anthracifères, les sulfates de soude, de chaux et de magnésie sont en quantités absolues plus fortes que sur les terrains talqueux et représentent environ 18 à 37 pour 100. [… L]es chlorures ne forment plus ici que 10 à 16 pour 100. » (Annuaire de chimie comprenant les applications de cette science à la médecine et à la pharmacie, par Eugène Millon, Jules Reiset, avec la collaboration de J. Nicklès ; à Paris, chez J.-B. Baillière, 1849, p. 266.)

 

Remarque : lorsque les quantités indiquées ne diffèrent que d’une unité, il convient d’employer la conjonction ou ; « Un enfant de dix ou onze ans », et non pas : « Un enfant de dix à onze ans ».

 

J’ai dit que la fourchette pouvait s’insérer dans un groupe nominal exerçant n’importe quelle fonction syntaxique. Cela vaut évidemment pour le complément d’objet direct : Les trois espèces de fonte ont exigé de 30 à 45 minutes pour achever leur dissolution (Pierre-Clément Grignon traduisant Analyse du fer, de Torbern Bergman ; chez Méquignon, libraire, 1783). Malheureusement, cela ne vaut pas pour la fonction de complément d’objet indirect.

En général, la préposition qui introduit l’objet indirect (ou l’objet second) est à ou deObservons d’abord quelques phrases dans lesquelles le groupe nominal accueillant la fourchette est un COI introduit par à. Ces exemples sont récents et peu fiables : *Les entorses de cheville correspondent à 15 à 20 % des traumatismes sportifs. *La formation en milieu professionnel correspond à 12 à 14 semaines de stage réparties sur les deux années.

Lorsque le COI est introduit par la préposition sur, la fourchette ne s’y ajoute guère mieux : *Les tests ont porté sur 30 à 40 animaux par troupeau.

Enfin, toutes les phrases dans lesquelles on a essayé de greffer la fourchette sur un COI (ou COS) introduit par de sont lourdement incorrectes :

*Charleroi manque de 150 à 200 policiers. *Nous disposons de 150 à 200 adhérents. *Nous disposons de 50 à 60 % de parts de marché.

Le de du complément d’objet indirect et le de amorçant la fourchette fusionnent mal ; l’haplologie syntaxique produisant alors une construction manifestement tronquée. Si un lecteur de ce blog veut me proposer un exemple prouvant le contraire, qu’il n’hésite pas à le faire.

On devra se garder de prendre pour un complément d’objet ce qui n’est que le sujet réel du verbe, comme dans les deux phrases suivantes (qui sont correctes) : Il me manque de 35 à 40 infirmières pour avoir tous mes lits ouverts. L’ennemi reconnaît qu’il lui manque de 500 à 600 soldats et 150 gentilshommes ou officiers. (= De 35 à 40 infirmières me manquent… De 500 à 600 soldats lui manquent…)

Avec certains verbes, aucun problème : mais c’est parce que le complément introduit par la préposition de n’est pas un complément d’objet ; c’est un complément circonstanciel de mesure. Par exemple avec le verbe augmenter.

L’auteur cite un rapport sur les crimes commis en Angleterre : « Dans le courant de l’année qui vient de s’écouler [= 1827], les vols avec effraction n’ont pas accru en nombre. Les condamnations pour homicide volontaire et prémédité ont diminué de 23 à 12, tandis que celles pour blessures fortes ou empoisonnemens avec l’intention de tuer ont augmenté de 12 à 35. Les condamnations pour homicide volontaire, mais non prémédité, ont augmenté de 49 à 83. » (Revue encyclopédique, ou analyse raisonnée des productions les plus remarquables dans les sciences, les arts industriels, la littérature et les beaux-arts ; par une réunion de membres de l’Institut, et d’autres hommes de lettres ; tome XXXVIII, avril 1828, p. 232. Graphie ancienne respectée : empoisonnemens.)

 

La construction de type fourchette (« de… à… » ou « … à… ») peut se greffer sur un complément de mesure, même lorsque celui-ci est placé directement au contact d’un nom ou d’un groupe nominal :

« [L]es machines offriront un avantage, soit par la perfection des produits, soit en économie de 20 à 30 pour cent au moins sur le même travail fait à la main. » (Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale ; à Paris, de l’imprimerie de Madame Huzard, septième année, 1808, p. 222.)

« Le suif étant très chargé de stéarine peut être associé sans inconvénient â l’huile d’œillette dans une proportion de 15 à 20 p. 100 ; cette huile étant très abondante en oléine, les savons qui résultent de ce mélange sont moins durs et plus propres aux savonnages à la main. » (Jean-Baptiste Dumas, Traité de chimie appliquée aux arts, tome sixième, éditions Béchet jeune, 1843, p. 732.) Manquent les virgules grammaticales qui devraient figurer de part et d’autre du groupe « étant très chargé de stéarine ».

Pour le reste, le chimiste Jean-Baptiste Dumas a recouru à une haplologie syntaxique tout à fait normale, où la préposition de joue deux rôles à la fois : elle introduit le complément de mesure, et, simultanément, amorce une construction de type fourchette (« de… à… »).

« – Comment ! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs ! » (Caderousse s’adressant à Andrea Cavalcanti ; dans Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo, chapitre LXXXI : « La chambre du boulanger retiré » ; 1846.)

Rien ne manque. Il est inutile de faire l’hypothèse que le syntagme « diamant de quatre à cinq mille francs » soit fondé sur l’ellipse d’un élément verbal (tel que « valant »). La mention du prix d’un objet, même lorsqu’elle se complique d’une « fourchette », se fait très naturellement par la seule préposition de.

On peut construire de la même manière le complément indiquant un âge, comme le montre cette phrase de Baudelaire : « Le front collé à la vitre, j’étais ainsi occupé à examiner la foule, quand soudainement apparut une physionomie (celle d’un vieux homme décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans), – une physionomie qui tout d’abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l’absolue idiosyncrasie de son expression. » (Baudelaire traduisant The Man of the Crowd, sous le titre de L’Homme des foules, dans Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. En anglais : « a decrepit old man, some sixty-five or seventy years of age ».)

Le complément de mesure (« de soixante-cinq à soixante-dix ans ») suit directement le groupe nominal (« un vieux homme décrépit »). On peut, sans en modifier le sens, introduire dans la phrase l’adjectif âgé : « un vieux homme décrépit âgé de soixante-cinq à soixante-dix ans ». Si l’on ajoute un élément verbal, le complément de mesure devient complément circonstanciel de mesure, puisqu’il complète alors un verbe et non plus un nom : « un vieux homme décrépit ayant (ou qui avait) de soixante-cinq à soixante-dix ans ».

 

J’emprunte les exemples suivants aux écrits laissés par d’éminents botanistes et par un historien sarthois.

Description du houx commun : « Arbre ou arbrisseau très-rameux. Tronc droit, qui s’élève à 20 à 25 pieds quand il n’a pas été brouté dans sa jeunesse. » (Dumont de Courset, Le botaniste cultivateur, tome troisième ; à Paris, chez J. J. Fuchs, rue des Mathurins ; 1802.)

Description d’une variété particulière de palmier dattier (Phœnix atlantica) : « Palmier presque toujours en touffes énormes faisant ± saillie au-dessus du sol d’où partent 2 à 5 ou 6 troncs partant de la même souche, s’élevant à 5 à 15 m de haut et pouvant avoir de 25 à 45 cm de diam. » (Description extraite de « Recherches sur les Phœnix africains » d’Auguste Chevalier ; dans Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, 32e année, bulletin n° 355-356, mai-juin 1952, p. 217. Abréviations respectées.)

À propos des régions productrices de clous fabriqués à la main : « [L]a moitié de la production annuelle de la France (celle-ci s’élevant à 15 à 16 millions de kilos) proven[ait] alors des Ardennes. » (François Dornic, « Le travail du fer dans le bocage normand au XIXe siècle », dans Annales de Normandie, 11e année, n° 1, 1961, p. 39.)

Nous avons là trois attestations classiques d’un complément circonstanciel de mesure introduit par la préposition à, et associé à la fourchette sans de (du type « … à… »).

 

Maintenant que nous avons passé en revue les façons régulières d’insérer la « fourchette » dans la phrase, nous pouvons nous pencher sur les cas problématiques ou aberrants.

 

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 23:00

Complément de deux anciens billets, qui s’intitulaient : Les noces du français courant et du moralement correct ;  première et deuxième partie.

 

Le narrateur de Léviathan, roman de Paul Auster paru en 1992, raconte sa première rencontre avec son ami Benjamin Sachs :

« C’était un samedi après-midi de février ou de mars, et nous avions tous deux [= Sachs et moi] été invités à donner une lecture de nos œuvres dans un bar du West Village. Je n’avais jamais entendu parler de Sachs, et la personne [the person] qui m’avait appelé était trop débordée pour répondre à mes questions au téléphone. C’est un romancier, m’avait-elle [she] dit. Son premier livre a été publié il y a quelques années. Nous étions un mercredi soir, trois jours à peine avant la date prévue pour la lecture, et elle avait dans la voix [in her voice] quelque chose comme de la panique. Michael Palmer, le poète sur lequel elle comptait pour ce samedi, venait d’annuler son voyage à New York et elle [she] se demandait si j’accepterais de le remplacer. Malgré le caractère un peu intempestif [sic] de sa proposition, je lui [her] avais répondu que je viendrais. Je n’avais pas publié grand-chose à cette époque de ma vie – six ou sept récits dans de petits magazines, une poignée d’articles et de recensions de livres – et ce n’était pas comme si les gens avaient réclamé à grands cris le privilège de m’entendre leur faire la lecture. J’avais donc accepté l’offre de cette femme à bout de nerfs [the frazzled woman’s offer] […].

« […] Une formidable tempête arriva du Midwest le vendredi soir et le samedi matin cinquante centimètres de neige étaient tombés sur la ville. La réaction raisonnable eût été de téléphoner à la personne [the woman] qui m’avait invité, mais j’avais sottement oublié de lui demander son numéro et, à une heure, sans nouvelles d’elle, je me dis que je devais descendre en ville le plus vite possible.  »

Christine Le Bœuf traduisant Paul Auster, Léviathan ;

éditions Actes Sud, 1993, p. 22-23.

 

On dirait que, pour les écrivains américains, person est devenu synonyme de woman. En tout cas, les Français qui traduisent ces auteurs ne voient aucun inconvénient à laisser planer le doute pendant dix lignes sur le sexe du personnage qui a été désigné par le pronom personne ; comme si, dans l’intervalle, le pronom elle, qui en français n’est pas là pour traduire le she de l’original anglais, puisqu’il est seulement exigé par la grammaire pour renvoyer au pronom personne, – comme si, disais-je, ce pronom elle était censé nous INCITER à deviner la présence d’une femme à l’autre bout du fil. Pourtant ce « dévoilement » n’en est un que pour le lecteur, car le héros-narrateur a identifié le sexe de ce personnage dès le début de leur entretien téléphonique, vraisemblablement au simple son de sa voix.

Nous constatons, dans le paragraphe suivant, que Christine Le Bœuf n’hésite pas à réintroduire le pronom personne, là où l’anglais comporte clairement le mot woman. Les lecteurs français n’ont pas le droit d’oublier qu’ils lisent une traduction…

D’autre part, « le caractère un peu intempestif de sa proposition » n’est certainement pas la meilleure traduction possible de : « a somewhat backhanded request » (la manière modérément flatteuse dont la demande a été formulée). Mais passons.

 

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7 juin 2015 7 07 /06 /juin /2015 15:15

Qu’arrive-t-il lorsque le nom (ou le groupe nominal) est suivi de toute une subordonnée relative ?

Le héros-narrateur d’Extension du domaine de la lutte (encore lui) fait un cauchemar dans lequel il se voit planant au-dessus de la cathédrale de Chartres. Il s’approche des tours de l’édifice : « Ces tours sont immenses, noires, maléfiques, elles sont faites de marbre noir qui renvoie des éclats durs, le marbre est incrusté de figurines violemment coloriées […]. » (M. Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 141-142.) Il paraît nécessaire d’ajouter un déterminant à gauche du groupe nominal : « faites d’un marbre noir qui renvoie des éclats durs ».

 

Il y a des phrases confuses, dont la construction suggère que le pronom relatif (avec lequel se fait l’accord du verbe subordonné) renvoie au nom principal alors qu’en réalité l’auteur a voulu que le relatif renvoie au complément de ce nom. Pour que la relative se lie au bon antécédent, celui-ci doit être précédé de l’article qui le détermine clairement :

« Le tissu de relations qu’il [= Aleksandre Psar] avait patiemment nouées au cours des années disparaîtrait comme une toile d’araignée sous un coup de balai ; il devrait en nouer d’autres, avec des hommes d’une espèce différen­te, qu’il n’aurait plus l’agréable mission de berner. » (Vladimir Volkoff, Le montage, roman, éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1982, p. 89.) Le tissu des relations qu’il avait patiemment nouées disparaîtrait

« Mais aussi bien [Antoine Peluchet] a pu disparaître dans la solitude vulgaire d’un indicible emploi de boutique ou d’écritures, en chambre d’hôtel déteinte que la lumière oublie, dans la banlieue de Lille ou d’El Paso ; sa morgue inemployée ne l’aura pas quitté. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 61.) Il y avait déjà plusieurs dans : l’auteur en a donc remplacé un par en !…

« Mais je rêvais que j’écrivais : m’aidaient en cette fiction des festins d’amphétamines, auxquelles m’avait sans mal converti une amie moins sage de Claudette. » (Pierre Michon, « Vie de Claudette », dans Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 217-218.) Cette fois, il y a contradiction entre l’absence d’article que nous constatons devant « amphétamines » et le relatif « auxquelles », qui n’est destiné qu’à l’œil, et qu’un auditeur perçoit comme un « auxquels » renvoyant à « festins »… On n’échappera pas à une répétition : « m’aidaient en cette fiction des festins d’amphétamines, – (ces) amphétamines auxquelles m’avait sans mal converti une amie moins sage de Claudette ».

Parfois, l’auteur essaie de renvoyer par le pronom relatif au second nom d’un syntagme à forte cohésion interne :

« Bloquée par la foule, Nelly Marchadeau s’était réfugiée dans le confessionnal. Dans la confusion, la petite Soubise, qui ne pouvait pas la piffer, l’y enferma d’un tour de clef qu’elle mit dans sa poche. » (L’ange et le réservoir de liquide à freins, Folio policier, p. 106.) On ne met pas un « tour de clef » dans sa poche : c’est un syntagme figé. Donc il faut écrire : « la petite Soubise […] l’y enferma d’un tour de clef et mit la clef dans sa poche ».

 

La faute est manifeste dans l’extrait que voici : « Une vieille table en planches était mise pour deux avec des verres, des fourchettes, des assiettes et des cuillers, mais pas de couteaux, dont beaucoup de Philippins se servent rarement, préférant couper ce qui a besoin d’être coupé avec le bord de la cuiller. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 246-247.) L’addition de « beaucoup » et de « rarement » fait une affirmation assez molle. Mais le grand défaut syntaxique de cette phrase est celui-ci : comment peut-on faire dépendre d’une absence de couteaux (« mais pas de couteaux ») toute une proposition relative introduite par dont et énonçant une vérité générale sur l’usage des couteaux aux Philippines ?

Il arrive à Simenon lui-même de se montrer négligent : « Maigret sortit et, près du métro Solférino, entra dans un café. Il ne commanda pas de cognac, dont il était dégoûté pour longtemps, mais un grand demi bien frais. » (Georges Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 46.)

Certes la syntaxe de Simenon est généralement irréprochable.

Betty reprend possession d’un manteau de vison que son mari, dont elle s’est séparée, vient de lui faire renvoyer : « [S]ans la présence de Laure, elle l’aurait passé sans attendre, pour le plaisir d’en être enveloppée, pour la sensation rassurante de luxe qu’il lui donnait. » (Georges Simenon, Betty, éditions Presses de la Cité, 1961 ; réédition dans la collection Presses Pocket, p. 87.) Phrase parfaite : l’antécédent du pronom relatif est le syntagme nominal avec déterminant (« la sensation rassurante ») et non pas le nom sans déterminant (« luxe »). Les poids sont bien répartis, rien ne manque au parfait équilibre de la construction.

 

Mauvais style :

« Sur les marais, l’aube remplaçait l’épais manteau nocturne par ses voiles gris tissés de brouillard qui s’amoncelait en nappes à la surface des étangs et des marigots ; […]. » (Henri Vernes, L’empreinte du Crapaud, éditions Gérard et Co, 1968, collection Pocket Marabout, p. 117.) Si l’on n’écrit pas : « tissés d’un brouillard qui s’amoncelait… », l’auditeur entend : « par ses voiles gris (tissés de brouillard) qui s’amoncelaient en nappes », ce qui ne veut rien dire (des voiles verticaux devenant des nappes plus ou moins horizontales…). On voit mal comment « de brouillard », simple complément du participe passé, pourrait fournir au pronom relatif qui un antécédent, alors que le groupe nominal « ses voiles gris » est déjà fermement campé dans la structure de la phrase. Cela dit, nous avons affaire à un style particulièrement maladroit, l’auteur accumulant les métaphores sans parvenir à les harmoniser.

 

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