Si je raconte à quelqu’un ma journée de la veille, j’en résume les événements saillants au présent et non au futur. Et, curieusement, les blagues sont encore racontées au présent. De même, les journalistes qui racontent des faits réels le font au présent… sauf lorsqu’ils commentent des images. Mais un romancier qui résume l’intrigue de son dernier livre le fait volontiers au futur.
Ce qui se raconte au futur, c’est une histoire déjà écrite, par quelqu’un d’autre ou par soi-même. Il peut s’agir aussi de la vie d’un personnage réel, lorsqu’on en restitue les étapes à partir d’une liste mentale ou d’une chronologie écrite. C’est un futur de résumé de narration.
On voit apparaître le futur dans les prières d’insérer ou dans les résumés d’intrigue.
« Née d’un Ougandais et d’une Congolaise, Karelle a huit ans lorsque la guerre éclate à Kinshasa. Mère et fille se réfugient en France, pays de liberté, pour y vivre en paix. À ce premier exil du cœur s’ajoutent bientôt la difficulté et l’angoisse de se reconstruire et d’être acceptées. / Animées par cette fierté et cette dignité qui font leur grandeur d’âme, elles s’arment de courage. Il faut les connaître, ces hôtels insalubres où l’on fait son beurre sur le dos de la misère humaine. Il faut les endurer, ces sinistres coups du sort, sans rien céder de ses rêves. Karelle en fera l’expérience. Et de ses combats naîtra la plus éclatante des victoires. » (Quatrième de couverture des Chemins d’exil et de lumière, de Céline Lapertot, éditions Viviane Hamy, 2023.) Passons sur les clichés et les maladresses (sur le dos de la misère humaine… la victoire naît du combat…).
Est-ce une bonne chose d’avoir mis au futur les deux dernières phrases ? L’avant-dernière phrase aurait fort bien pu être au présent. Quant à la dernière, elle semble être là pour rassurer le lecteur potentiel. Elle explicite ce que suggère le ton moralisateur du résumé : un dénouement heureux a été prévu pour récompenser la patience du lecteur.
« Elle s’appelle Aurore, lui Simeone. Un soir d’automne, ces deux inconnus au désespoir, qui croient n’avoir plus rien à perdre, engagent la conversation. Commence alors une nuit qui ne ressemble à aucune autre. Au matin, rien ne sera plus comme avant… / Une rencontre romanesque, poétique, fulgurante. » (Quatrième de couverture du roman Une nuit particulière, de Grégoire Delacourt, éditions Grasset, 2023.) On trouve deux fois le pronom rien : c’est dommage. Dans ce bref résumé, le futur est acceptable, parce qu’il annonce le dénouement (les points de suspension, en revanche, sont de trop). Mais la phrase aurait aussi bien pu être mise au présent.
De fait, un tel résumé ne couvre parfois que le premier tiers ou la première moitié de l’intrigue d’un roman. Certains éditeurs y ajoutent les points de suspension pour indiquer que la suite de l’histoire ne sera dévoilée qu’aux personnes qui daigneront ouvrir le livre. Le procédé est insistant et éculé. Quand ces points de suspension se cumulent avec le futur, l’éditeur fait du racolage.
Il apparaît depuis longtemps sur la quatrième de couverture des romans populaires. Dès les années 1950, le texte qui présentait chacun des romans de la série Bob Morane se terminait par une ou plusieurs phrases au futur : « Pour parvenir jusqu’à la légendaire Couronne [sic] de Golconde, notre héros devra suivre un bien étrange chemin, surmonter bien des périls, triompher de bien des ennemis. Mais, le lecteur ne l’ignore pas, Bob n’a pas l’habitude de ménager ses forces. Cette fois encore, il se lancera dans la bagarre avec toute son énergie, à travers le monde énigmatique de l’Inde millénaire. Une aventure trépidante, pleine de mystère et d’angoisse, de courage et d’abnégation. Du Bob Morane à l’état pur. » (Deuxième paragraphe du texte publié en quatrième de couverture de La couronne de Golconde d’Henri Vernes, collection Marabout junior, 1959.)
Le but d’une quatrième de couverture étant d’éveiller la curiosité du lecteur potentiel, le texte qui s’y imprime se termine souvent par une phrase ne donnant qu’un aperçu vague des développements ultérieurs de l’intrigue – phrase interrogative, ou phrase au futur, ou phrase interrogative au futur. Ces procédés dignes d’un dépliant touristique ont pour but d’inciter le flâneur de librairie, survoleur de couvertures, à ouvrir le livre.
Un résumé d’intrigue pour quatrième de couverture a un but publicitaire. Distinct de l’exercice scolaire du même nom, ce résumé de texte n’est pas un modèle réduit du roman.
La principale maladresse à éviter, c’est de faire commencer trop tôt la partie au futur. Tant qu’on raconte des péripéties ou des événements précis, circonscrits, on devrait s’interdire le futur. Dans le cadre d’un résumé d’événements, le futur devrait ne s’appliquer qu’à une anticipation plus ou moins vague.
Quand le résumé se met trop tôt au futur (juste après une brève exposition de la situation initiale), c’est que le rédacteur aura cru par ce moyen donner plus de relief à l’élément perturbateur ou déclencheur d’une suite d’événements. Quelle erreur !
Extrait d’un livre globalement écrit au présent de narration, le texte suivant comporte un exemple typique de ce futur non temporel utilisé pour mettre en relief l’élément perturbateur d’un épisode de récit. Nous sommes en 1952, quatre jeunes Français et un Grec franchissent l’isthme de Corinthe à bord d’une Jeep bâchée :
« Marc, comme Michel, est excellent conducteur, mais il se comporte un peu comme si la route était à lui. […] La route se resserre encore un peu, surplombant ce que, placé où je suis, je ne peux pas deviner : éboulis, ou vrai à-pic ? Le paysage que je contemple, ce sont les dos des trois qui sont à l’avant, se déportant à chaque tournant. […] / Le fait est que, dans ce tournant en épingle à cheveux, Marc, serrant à gauche pour ne pas frôler l’à-pic, se trouvera nez à nez avec une auto venant en sens inverse et gardant, elle, sa droite. Très naturellement, pour l’éviter, Marc se rabat, en ligne droite. Ainsi, tout d’un coup, plus rien devant soi. Même moi, je peux percevoir cela, et comprendre aussi que, quand nous quittons le sol, Michel, assis à droite et sans portière, déporté vers l’extérieur, reste là-haut ; nous, nous tombons. » (André Tubeuf, Avoir vingt ans, et commencer, récit ; éditions Actes Sud, 2021, p. 117-118. L’auteur-narrateur était assis sur la banquette arrière, à côté de Robert Badinter. Sur les sièges avant, éjectés avant la sortie de route : Marc Brossollet, Michel Deguy et le jeune Grec. Par miracle, personne n’est sérieusement blessé.)
Il est clair que la mise au futur de se trouver sert d’équivalent à un emploi au présent de ce verbe, qu’il aurait fallu accompagner de l’adverbe soudain : « Marc, serrant à gauche pour ne pas frôler l’à-pic, se trouve soudain nez à nez avec une auto venant en sens inverse ». À ce détail près, la page est admirablement écrite.