En plein milieu d’une narration au présent, l’emploi du futur est légitime lorsque l’auteur se livre à une véritable anticipation. Les événements qu’il anticipe sont généralement aussi révolus que ceux du récit principal mais ils se situent postérieurement au moment où l’auteur s’est imaginairement placé par rapport aux faits qu’il raconte. Ces anticipations portent sur des événements ultérieurs, qui sont parfois très éloignés du récit principal ; et elles sont rapidement suivies d’un retour au récit de base.
Or nombre de narrations qu’on lit ou qu’on entend de nos jours font entrer en collision les vrais futurs et les futurs « de narration ». Comme je l’ai dit plus haut, il n’existe aucun futur postérieur au futur…
Le site du quotidien libanais L’Orient-Le Jour a accueilli dans sa rubrique « Patrimoine », le 20 novembre 2007, un article intitulé « Les fastes d’argent de la cour du Roi-Soleil exposés à Versailles », dont j’extrais le passage suivant : « Quand il s’installe à Versailles en 1682, Louis XIV y installe sa “grande argenterie”, une collection de 200 meubles et objets d’argent massif réalisés par les plus grands orfèvres du temps. […] Pour payer la guerre et “sans vague à l’âme”, le roi le fera fondre en 1689, escomptant toucher six millions de livres d’une collection qui lui en a coûté dix et lui en rapportera deux. Ce type de mobilier deviendra ensuite la norme obligée [sic] pour toutes les cours d’Europe, et ce sont leurs pièces [sic] qui évoqueront à Versailles le mobilier français perdu à jamais. »
L’auteur de cet article non signé a eu raison de mettre la dernière phrase au futur, puisqu’elle clôt un rappel de faits historiques par une anticipation de l’avenir. En revanche, la précédente aurait dû être au présent de narration, dans la continuité des deux « installe » du début (fâcheuse répétition lexicale…), bien qu’on puisse laisser au futur le verbe rapporter : « le roi le fait fondre en 1689, escomptant toucher six millions de livres d’une collection qui lui en a coûté dix et lui en rapporte (ou rapportera) deux ».
Si, dans l’article d’origine, l’auteur a mis le verbe coûter au passé composé plutôt qu’au futur antérieur (« aura coûté »), c’est en se situant imaginairement à égale distance des deux faits évoqués (« a coûté » et « fera fondre »), c’est-à-dire en se plaçant sur le point de la flèche du temps où Louis XIV a pris sa décision. L’auteur se fait ainsi le prophète des conséquences de cette décision – ce qui n’est pas très habile.
On peut aussi penser qu’il a oublié l’existence du futur antérieur (« aura coûté »), sous l’influence de ces mauvaises traductions de l’anglais que nous rencontrons partout. La langue anglaise, dont le système de conjugaison ne possède pas de futur antérieur, remplace ce temps qui lui manque par le present perfect. Exemple : He will come after he has finished – ce qui doit se traduire par : « Il viendra quand il aura fini. » Malheureusement, les traductions du type : « Il viendra quand il a fini » ne cessent de se répandre, et l’oreille française s’habitue à entendre le passé composé exprimer une idée de futur.
Un résumé d’intrigue non destiné à une quatrième de couverture, donc dénué de toute visée publicitaire, nous en fournit une autre illustration :
« Le Lotus bleu est le quatrième [sic] album des aventures de Tintin et constitue la suite des Cigares du pharaon paru l’année précédente. Appelé par un mystérieux messager devenu fou, Tintin quitte l’Inde en bateau pour Shanghai divisé en concessions (occidentales ou japonaise). Il se heurte aux autorités occupantes mais, aidé par une triade chinoise, il triomphera des trafiquants d’opium japonais en partie grâce à Tchang, un jeune orphelin que l’on retrouvera dans Tintin au Tibet. » (Claude Chollet, consacrant une notice au Lotus Bleu d’Hergé ; dans La bibliothèque littéraire du jeune Européen : 400 œuvres de fiction essentielles, ouvrage dirigé par Alain de Benoist et Guillaume Travers ; éditions du Rocher, 2021, p. 319.)
Le futur choisi abusivement pour le verbe triompher entrave la bonne compréhension de la prolepse (ou anticipation ponctuelle) que constitue la subordonnée relative « que l’on retrouvera… ». Il aurait été plus judicieux d’écrire : « mais, aidé par une triade chinoise, il triomphe des trafiquants d’opium japonais en partie grâce à Tchang, un jeune orphelin que l’on retrouvera dans Tintin au Tibet. » Il est pertinent de mettre au futur un fait (la réapparition de Tchang dans une aventure ultérieure de Tintin) qui n’appartient pas à l’intrigue qu’on veut résumer, mais on ne comprend pas pourquoi Claude Chollet a choisi de mettre au futur le verbe triompher, alors que l’action qu’il exprime s’inscrit dans la simple continuité chronologique de la série d’événements qui constituent l’intrigue du Lotus Bleu. (Il manque aussi, dans le résumé de l’album Tintin, quelques virgules grammaticales. D’autre part, Hergé écrit Shanghaï, utilisant une graphie conforme au système grapho-phonétique du français, et non pas « Shanghai ».)
Voici un autre résumé d’intrigue, celle d’un roman japonais de 1923 : Soleil, de Riichi Yokomitsu. Ce résumé est écrit par Benoît Grévin, traducteur de l’édition française parue en 2016. Le texte figure non pas en quatrième de couverture mais dans la postface du livre. Le futur y surabonde :
« Le sadisme de l’intrigue se révèle dès les premières pages, car c’est la bonté de Himiko qui précipite la catastrophe de son pays [= le pays d’Umi, dont Himiko est la princesse royale]. En imposant aux habitants de son palais d’épargner Nagara, le prince royal de Na, égaré sur les terres de l’Umi, contre les conseils du sukuné des prêtres qui invoque la vengeance pour une razzia antérieure [sukuné des prêtres = le chef de la caste des prêtres de l’Umi], la princesse crée involontairement les conditions pour que Nagara, éperdument amoureux d’elle, envahisse dans une attaque[-]surprise l’Umi, massacre la famille royale et son tout jeune mari, et l’enlève la nuit même de ses noces. L’intrigue se développera ensuite au rythme des catastrophes et rebondissements que la fascination exercée par Himiko amènera dans les différentes chefferies [= l’Umi, le pays Na et le Yamato]. Son attraction dressera d’abord Nagara contre son père, le roi du pays Na, qu’il assassinera, puis envenimera les relations des deux princes du pays de Yamato, Han’e et Hanya, qui lutteront pour elle jusqu’à la mort. Au fil des pages, Himiko perdra deux maris successifs, sera témoin ou motif involontaire du meurtre absurde de dizaines de personnages, [allant] de l’esclave au roi – car dans cette société rêvée le glaive et le caprice des nobles ont force de loi, et le comportement oscille entre le respect relatif de tabous et d’interdits, et l’abandon permanent [sic] à des pulsions de destruction gratuite. Himiko finira par décider dans un mouvement de rébellion de s’assimiler au soleil et d’utiliser ces passions aveugles pour lancer le Yamato contre le pays Na, obtenant ainsi l’anéantissement mutuel de ses persécuteurs, Nagara et Han’e, à son profit. Le cycle se clôt ainsi quand, ces deux derniers s’étant entre-tués, Himiko refuse la logique de la vengeance qu’elle vient pourtant d’obtenir, tout en étant devenue reine de Yamato, et, déjà, potentiellement maîtresse de trois pays. » (Benoît Grévin, postface à sa traduction de Soleil de Riichi Yokomitsu, éditions Anacharsis, 2016 ; consulté dans l’édition de poche, collection Griffe-fictions, 2023, p. 119-120.)
En dehors d’une parenthèse explicative logiquement faite au présent, la narration est mise au futur après à peine une ou deux phrases, et Benoît Grévin ne revient au présent que dans la conclusion de son résumé.
Le futur s’introduit parfois au sein d’une narration qui a pour temps de base le passé simple. On a vu que la transition du présent au futur pouvait être brutale, mais que dire d’un texte où la transition s’effectue du passé simple au futur !
« Le présent ouvrage eut trois tirages. Les deux premiers parurent en 1894, imprimés sur un papier assez épais, le hôsho, à base de fibres de mûrier, papier qui était utilisé pour l’impression des estampes. Le troisième tirage – celui qui est repris ici – parut aux alentours de 1904. Imprimé sur un papier crêpe, le chirimen-bon, il est distribué en France par Flammarion qui se contentera d’apposer son cachet en rouge sur la couverture. » (Élisabeth Lemirre préfaçant Fables illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise, de Jean de La Fontaine, éditions Picquier, 2019, p. 13.)
Certes, le présent de l’indicatif passif « est distribué » opère tant bien que mal la transition attendue. Pourtant, la forme « se contentera » met au futur une action chronologiquement antérieure à celle exprimée par « est distribué ».
On note que « se contentera » ressemble à « se contenta ». Il n’est pas impossible que certains verbes se retrouvent au futur à cause de la ressemblance qui existe, aux trois personnes du singulier, entre les désinences du passé simple des verbes du premier groupe et celles du futur simple (des verbes de tous les groupes). Quant au passé simple des verbes du deuxième et du troisième groupe, il apparaît difficile à conjuguer aux Français d’aujourd’hui ; et j’ai l’impression que ceux-ci préfèrent à « Il découvrit » un « Il découvrira », où le verbe se termine par la même lettre que la forme correspondante du passé simple des verbes du premier groupe. La deuxième tendance a pu influer sur la première et la renforcer. Lorsque la construction à verbe aller se substitue au futur, la conjugaison demande encore moins de réflexion et de connaissances morphologiques. Nous voyons se développer un français d’aéroport, que pratiquent même les intellectuels.
Le texte suivant est tiré d’un essai biographique consacré par Gérard Guégan à l’écrivain-reporter Jean Fontenoy. Cet extrait comporte de tout : présent de narration, futur intempestif et temps du récit (ceux qui s’organisent par rapport au passé simple). Le mélange de ces temps rend incertain l’ordre même des faits rapportés. Pour comprendre le paragraphe qu’on va lire, il faut savoir que la narration a atteint l’année 1927 :
« Depuis deux jours, les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek, et leur tout-puissant conseiller militaire, le Russe Blücher, occupent la ville [= Shanghaï]. Fontenoy ne rencontrera pas ce fils de moujik devenu le brillant stratège de la guerre de guérilla [sic]. À Moscou, l’année d’avant, Fontenoy était tombé sous le charme du maréchal Toukhatchevski, à qui il rendra hommage lorsque celui-ci, accusé d’être un espion nazi, sera jugé et exécuté en 1937. Comme par un fait exprès, Blücher présidait le tribunal militaire qui le condamna. Ça ne lui porta pas chance. L’année suivante, il fut à son tour exécuté pour s’être “vendu” au Japon… » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 139, chapitre intitulé « Les fumées de la volupté ». Prix Renaudot de l’essai. Ce texte reste identique dans la réédition du livre parue en poche chez Gallimard, collection Folio, 2013.) Le tribunal militaire que Vassili Blücher a présidé était bien le tribunal chargé de condamner Toukhatchevski. Quant à l’expression « guerre de guérilla », qui est malvenue, il faudrait la remplacer par guerre de harcèlement, guerre de partisans…
Puisqu’il s’agit d’une anticipation, restons au futur.
Solution : « Comme par un fait exprès, Blücher présidera le tribunal militaire qui condamnera Toukhatchevski. Ça ne lui portera pas chance. L’année suivante, il sera à son tour exécuté pour s’être “vendu” au Japon… » Si la parenthèse qui s’ouvre par les mots « Comme par un fait exprès » avait été transformée en une note de bas de page, les temps du récit (passé simple et imparfait) auraient pu y être conservés.
Je reviens aux mémoires d’André Tubeuf, où l’on a vu que le récit – fait au présent de narration – se permet de curieuses embardées vers le futur. Après l’accident arrivé sur l’isthme de Corinthe, les quatre Français se séparent de leur guide et interprète grec, et reprennent la route qui les éloigne du Péloponnèse et les mène vers la région d’Athènes. Dans un paragraphe où l’auteur âgé s’immisce dans la narration pour y résumer l’arrivée et le bref séjour à Athènes du petit groupe, le cours des événements de la diégèse devrait se voir automatiquement reporté en arrière sur l’axe du temps, dans une antériorité relative par rapport à cette fenêtre qui vient de s’ouvrir sur le présent de l’écriture.
Or il se passe autre chose : au lieu d’énoncer ces faits en utilisant un temps exprimant l’antériorité, l’auteur les énonce par le temps voué à exprimer la postériorité :
« Je ne me souviens [sic] vraiment plus comment nous nous acheminerons, nous, vers Athènes, si on y a déjeuné sur le pouce – est-ce là, par un Figaro traînant sur une table, que nous apprenons la naissance de Stéphane, troisième des garçons Duhamel, filleul de Gérard [Granel] ? La vie des autres continue. » (André Tubeuf, Avoir vingt ans, et commencer ; Actes Sud, p. 120.)
Cette cohabitation forcée du présent d’énonciation (ici présent de l’écriture) et d’un futur « de narration » contrevient à la cohérence même du système des temps. Le verbe « nous acheminerons », corrélé avec le présent des paragraphes précédents, est privé de toute relation chronologique avec le verbe « me souviens » qui ouvre le paragraphe. La décorrélation est d’autant plus forte que le verbe suivant, coordonné à « nous acheminerons », est au passé composé : « a déjeuné ». On trouve ensuite le verbe « apprenons », dont l’appartenance à la catégorie du présent de narration peut tirer sa légitimité de la position qu’il occupe en aval d’un verbe mis au passé composé. L’auteur fait surgir au petit bonheur le présent, le passé composé ou le futur, en les coupant de toute notion d’antériorité, de simultanéité ou de postériorité.
Autre texte bizarre sorti du stylo d’un écrivain chevronné :
« Il [Lacan] déboule dans le petit bureau, au quatrième étage du 42, rue Bonaparte. Quand il en ressortira, je dis à Sartre : / – Il avait l’air agité. » (Jean Cau, Croquis de mémoire, « Le docteur Lacan », éditions Julliard, 1985, puis éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, p. 92.) Le temps auquel est mis « déboule » indique que « dis » est au présent et non au passé simple.
Que signifie la mise au futur du verbe « ressortira » ? Il fallait au moins harmoniser : « Quand il en sera ressorti (ou reparti), je dirai à Sartre » ; ou, au présent : « Quand il en est ressorti (ou reparti), je dis à Sartre ». Cau n’a pu demander à Sartre son avis sur l’étrange conduite du docteur Lacan qu’après l’entretien qu’avaient eu ensemble les deux hommes – et après le départ de Lacan. Or l’action faite par Lacan, nécessairement antérieure, est exprimée au moyen d’un temps qui la situe postérieurement à l’action faite par l’auteur-narrateur-témoin ! Jean Cau a mis l’accent sur le décalage temporel qui existe entre les deux actions sans se rendre compte qu’il inversait leur déroulement chronologique. En tout cas, ce « ressortira » pourrait bien être une des toutes premières occurrences enregistrées dans l’écrit de notre « futur de narration ».