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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 04:22

(Suite de plusieurs billets antérieurs : La non-répétition de la préposition devant un ou plusieurs termes coordonnés ; Reparlons des prépositions ; Retouches autorisées ; etc.)

 

L’habitude que nous avons tous prise d’omettre une partie des prépositions peut rendre un auteur ou un traducteur aveugle à une incohérence syntaxique grave, susceptible de défigurer son propre texte :

« [Alex] était assis sur une chaise en cuir à haut dossier, les poignets, les chevilles et le cou immobilisés par des lanières souples. […] D’autres fils étaient attachés à deux de ses doigts, son pouls, son front, et le côté de son cou. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 309.) Il faudrait non seulement répéter à devant « son pouls » et « son front », mais aussi changer de préposition devant le dernier syntagme : « et sur un côté de son cou ». (Oui, pour des raisons évidentes, il faudrait aussi remplacer le par un.)

« – […] Si tout avait marché comme prévu, à l’heure actuelle tu parlerais français. Tu irais dans un lycée à Marseille ou une autre ville du sud, et tu ne saurais rien de toute cette histoire. » (Anthony Horowitz, Snakehead, septième aventure d’Alex Rider, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 184.) La traductrice a-t-elle jugé qu’un seul dans était suffisant pour toute la phrase ? La conjonction ou n’est pourtant pas utilisée ici pour unir « dans un lycée » et « une autre ville » : pour que la phrase ait un sens, il faut considérer que cette conjonction unit les compléments « à Marseille » et « une autre ville du sud ». Ayant compris cela, on se rend compte qu’il fallait faire apparaître une préposition en tête du deuxième d’entre eux, et que ce n’était même pas la préposition à ! « Tu irais dans un lycée à Marseille ou dans une autre ville du sud… » Pour plus de clarté, on pourrait encore ajouter, après le nom lycée, l’adjectif situé.

 

La phrase suivante n’est pas mieux bâtie : « La porte s’ouvre et je vois entrer Barbara dans son jeans délavé, sans couleur, son tee-shirt orange fluo sans manches, ses cheveux frisés qui lui encadrent le visage comme une Gorgone. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 422.) Il ne suffit pas de considérer la préposition dans comme étant sous-entendue devant les compléments qui sont coordonnés au syntagme « son jeans délavé, sans couleur ». On peut bien deviner cette préposition devant « son tee-shirt », mais il est impossible de la sous-entendre devant « ses cheveux frisés » (« je vois entrer Barbara dans ses cheveux frisés »…). Et je n’ai encore rien dit de la comparaison finale, « comme une Gorgone », qui n’est pas moins paresseuse que le reste de la phrase, et à la place de quoi il aurait été judicieux d’écrire : « qui lui encadrent le visage comme les serpents de la Gorgone ».

 

« Ce matin-là le petit déjeuner d’Alejandro Espiritu et Booth Stallings consista en riz froid, encore des fruits et une boîte de sprats qu’Espiritu mangea avec délice. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 265.) Faut-il vraiment comprendre : « consista en riz froid, en encore des fruits »… ? Un autre verbe que « consista » aurait permis d’éviter la construction bancale qui brise tout l’élan de cette phrase.

 

Certes, il est des cas où la préposition appropriée est bien répétée, mais où cette répétition interfère avec la construction du reste de la phrase :

« Proust n’ignorait évidemment pas l’antisémitisme de Morand, que partageait, décuplé, la princesse, sa maîtresse 1. / 1. De même qu’il n’ignorait pas celui de ses amis Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ou de Robert de Montesquiou qui lui ouvrit certains sésames du noble Faubourg. » (Henri Raczymow, Ruse et déni : cinq essais de littérature ; Presses Universitaires de France, 2011, p. 128-129 ; j’ai fait suivre le texte de sa note en bas de page.) Il va de soi que le pronom celui, dans la note, renvoie au mot antisémitisme, qui figure dans le corps du texte, mais il faut relire plusieurs fois le texte de la note pour localiser avec précision l’erreur qui s’y trouve, effet probable d’un ajout de dernière minute. Le nom Robert de Montesquiou est mis en apposition au syntagme « ses amis », comme l’est le nom Léon Daudet. Est-ce donc la préposition de, apparue devant le nom Robert de Montesquiou, qui est de trop ? Mais si l’on supprimait ce de, la phrase serait profondément déséquilibrée : l’interruption causée par la subordonnée relative ferait oublier la construction initiale, cette discrète apposition.

Je pense donc que l’erreur vient de l’ajout du syntagme « ses amis ». Si on supprimait ces deux mots, la phrase ne présenterait plus aucune difficulté : Proust « n’ignorait pas celui [= l’antisémitisme] de Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ou de Robert de Montesquiou qui lui ouvrit certains sésames du noble Faubourg » (est-ce qu’on « ouvre » un sésame à quelqu’un ?). Si l’amitié avec chacun de ces deux hommes doit être rappelée, ce ne pourrait être qu’en alourdissant un peu la phrase : Proust « n’ignorait pas celui de son ami Léon Daudet qui lui obtint le Goncourt, ni celui de son ami Robert de Montesquiou qui lui ouvrit… ».

 

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Published by Forator
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