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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 19:39

Rappelons que nous ne parlons dans cet article que de la liaison ou de la non-liaison du s et du x de pluriel.

 

Il y a vingt ans, lorsque quelqu’un prononçait une phrase comme celle-ci : Les objectifs fixés sont difficiles à atteindre, nous entendions assez souvent : « sont difficiles z-à atteindre », et pas uniquement : « sont difficil’ à atteindre ».

J’ai parlé plus haut des minutes heureuses chères à Baudelaire. Je crois que la fin de ma phrase peut se prononcer, voire devrait se prononcer : « chèr-z-à Baudelaire », plutôt que « chèr’ à Baudelaire ».

Îles à la dérive est le titre d’un roman posthume d’Hemingway. Oublions un instant que cette traduction prend le contrepied du titre original (Islands in the Stream : littéralement Îles au milieu du courant, donc stables au milieu du courant, mais aussi : Îles dans le Gulf Stream), et remarquons qu’on ne ferait que saboter l’harmonie de ce titre français en le prononçant « Îl’ à la dérive », au lieu de « Îl-z-à la dérive ». Non seulement on rendrait alors inaudible le pluriel, ce qui altérerait la signification du titre, mais l’omission du z de liaison priverait le mot îles de son poids et de sa densité, et l’empêcherait de contraster efficacement avec le mot situé à l’autre extrémité de l’énoncé : dérive.

Parlant de vêtements lavés et repassés, ne peut-on dire qu’ils sont « prêts z-à l’emploi » ?

De baroudeurs, qu’ils sont « prêts z-à tout » ?

La liaison en z est moins absurde que la liaison en t pratiquée par tant de locuteurs, ceux qui parlent de baroudeurs « prêts t-à tout » ou de candidats « prêts t-à tout », – les mêmes locuteurs qui transforment de petits États en « de petits t-États ».

Quand sont évoquées les pattes arrière ou les pattes avant d’un animal, je n’ai jamais entendu la prononciation « patt’ z-avant » ou « patt’ z-arrière », mais elle n’est pas inconcevable.

En revanche, je reconnais qu’il est impossible de dire : « Des brosseu-z-à dents » ; on est obligé de dire : « Des bross’ à dents ». Le pluriel de brosse se prononce ici comme celui d’autres monosyllabes graphiques ou phonétiques qui forment avec leur complément prépositionnel une locution figée : des sacs à main, des sacs à vin (ivrognes), des faces-à-main (ou lorgnons à manche)…

Dira-t-on vraiment : « Des armes z-à feu » (ou « arm’ z-à feu ») ?

Dira-t-on : « Des crêpes z-au chocolat » ? « Des tartes z-aux quetsches » ? Et, pour quitter la série des monosyllabes : « Des machines z-à sous » ?

Avoir les nerfs à vif : cela peut-il se prononcer « z-à vif » ?

Dira-t-on plutôt : « avoir des comptes z-à rendre » ou « avoir des compt’ à rendre » ? Dira-t-on qu’il y a « des maisons z-à vendre » et « des appartements z-à louer », ou : « des maison hà vendre » et « des appartemen hà louer » ?

Et dira-t-on : « Il leva les mains z-au ciel », ou : « Il leva les main hau ciel » ?

De fait, il y a des s antévocaliques qui sont vraiment imprononçables, notamment devant certains compléments introduits par à.

Mais ces groupes introduits par à jouent des rôles syntaxiques différents : ils complètent soit un adjectif, soit un nom, soit un verbe. À la lecture de ces exemples, on se demande si la liaison n’est pas plus spontanément pratiquée avec le complément d’un adjectif (« difficiles à atteindre ») qu’avec le complément d’un nom (« croissants au beurre »).

Pour le cas où le groupe introduit par à est complément d’un verbe, les certitudes s’éloignent. Il faut prendre plus d’exemples. Nous sommes arrivés à temps ; Nous sommes parvenus/parvenues à fuir ; Nous nous sommes perdus/perdues en route. Comment prononce-t-on cela, en français soigné ? Est-ce qu’on dit aussi bien « sommes z-arrivés z-à temps » que « sommes z-arrivé à temps » ? Aussi bien « sommes parvenus z-à fuir » que « sommes parvenu à fuir » ? Aussi bien « sommes perdus z-en route » que « sommes perdu en route » ? Le choix de marquer ou d’omettre la liaison semble lié à l’anticipation, par le locuteur, du caractère euphonique ou cacophonique de l’énoncé.

Mais peut-être, outre le degré d’euphonie, le locuteur prend-il en considération le degré de rattachement au verbe du complément introduit par à. Comparons deux phrases qui seront presque identiques. Je crois qu’on fera plus volontiers la liaison entre levions et au ciel dans : « Nous levions au ciel nos yeux baignés de larmes », qu’entre yeux et au ciel dans : « Nous levions les yeux au ciel. » Dans la première phrase, le complément circonstanciel est proche du verbe, dans la deuxième ce même complément circonstanciel est séparé du verbe par le complément d’objet (direct).

La comparaison entre « Laissons nos soucis à la maison » et « Laissons à la maison nos soucis » (comme entre « Laissons nos chevaux à l’écurie » et « Laissons à l’écurie nos chevaux ») conduit à la même constatation : liaison interdite dans le premier cas, liaison possible, voire souhaitable, dans le second.

Histoire de France des origines à nos jours, cela se prononce sans problème : « des origines z-à nos jours ». Lorsqu’un complément circonstanciel est construit au moyen de deux prépositions corrélées, chacune introduisant un terme, et les deux étant situées sur le même plan, il est naturel de faire entendre la liaison entre les deux segments qui le constituent.

Corollairement, lorsque les éléments ne sont pas solidaires l’un de l’autre, la liaison est évitée. Victor Hugo écrit, dans « La conscience » : « Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. » Je doute que cet alexandrin puisse se lire : « Et, le soir, on lançait des flèches z-aux z-étoiles. » Je suis sûr que, depuis qu’il est écrit, ce vers exige d’être prononcé ainsi : « Et, le soir, on lançait des flècheu aux z-étoiles » (l’accent tonique est sur le è du nom flèches, certainement pas sur le son que j’ai noté eu). Bien sûr, ni la diction lyrique et poétique, qui veut que toutes les liaisons facultatives soient prononcées, ni le souci d’une articulation soignée n’autorisent à dire : « des flèchaux z-étoiles »…

On ne peut omettre le e final de flèches, situé devant consonne, si l’on veut que l’alexandrin ait ses douze syllabes, mais la liaison entre les mots flèches et aux semble irréalisable. Autant la liaison serait nécessaire entre le verbe et son premier complément d’objet si celui-ci commençait par une voyelle (ce serait le cas si le vers se présentait ainsi : « Et, le soir, on lançait une flèche aux étoiles ») ; autant il serait saugrenu de faire entendre une liaison entre un complément d’objet direct et un complément d’objet second.

Une chanson de Serge Lama, sortie en 1986 et intitulée Je vous salue, Marie, comporte les alexandrins que voici : « Et s’ils lèvent encor leurs mains jointes au ciel, / Le Capital de Marx est leur nouveau missel. » (Ils = les prêtres catholiques français.)

Le chanteur prononce clairement : « Et s’ils lèveu t-encor leurs mains jointeu z-au ciel », et cette façon d’articuler le vers, qui paraît élégante, est en réalité maladroite. Les mains ne sont pas « jointes au ciel » ; elles sont jointes ensemble – et levées au ciel.

La prononciation « levées z-au ciel » serait permise (le complément se rattachant étroitement au verbe). Quant à jointes ensemble, cela se prononce sans difficulté : « jointes z-ensemble ».

Et c’est pourquoi il faudrait dire : « Il leva les main hau ciel », plutôt que : « Il leva les mains z-au ciel. »

Cela me rappelle deux vers d’Aragon : « C’était un temps déraisonnable / On avait mis les morts à table »… Léo Ferré, qui en 1961 a mis en musique et chanté une partie du long poème dont ces vers sont extraits (sous le titre : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?), ne lie pas le s du mot morts avec la préposition à qui le suit (« On avait mis les mor’ à table »), contrairement à d’autres interprètes, qui ont repris cette chanson en prononçant : « On avait mis les morts z-à table ». Léo Ferré ne négligeait ni les e muets (en tout cas, pas dans les années 1960), ni les liaisons. Celle-là, il avait eu raison de ne pas la faire.

Serge Lama aurait donc dû articuler : « Et s’ils lèveu t-encor leurs mains jointeu hau ciel »… Pas si facile. Ça fonctionne parce qu’il y a le mètre et la diction poétique ! Si nous avions affaire à de la prose, le maintien du s dans la prononciation (« joint’z-au ciel ») serait tout de même préférable à la suppression de ce s, laquelle entraînerait l’effacement du e (« jointau ciel ») et ferait entendre le singulier au lieu du pluriel. Mais, en prose, on écrirait : Et s’ils lèvent encore au ciel leurs mains jointes

Néanmoins je me rappelle que tous ceux qui interprètent Le Temps des cerises (Cora Vaucaire, Trenet, Montant, Ogeret, Ibañez, Mouloudji, Le Forestier, Cantat) en prononcent ainsi le quatrième vers : « Les belles z-auront la folie en tête »…

En résumé, la liaison renforce la cohésion interne d’un groupe syntaxique (nom + adjectif au pluriel), et peut aider à souder ensemble deux groupes syntaxiques distincts lorsqu’ils sont étroitement liés l’un à l’autre par le sens. Cette liaison entre groupes syntaxiques distincts liés par le sens n’est pas un principe inviolable : dans Nous parlions aux autres, ou dans Ces ministères sont subordonnés les uns aux autres, il n’est guère concevable d’articuler : « zozotr ».

 

Je reviens à : « jointeu hau ciel ». Il y a là une micro-pause, propre à l’oral. D’autres cas existent où une micro-pause est préférable à une liaison. Par exemple : « [L]orsque Buffon âgé de quarante-deux ans publia en 1749 les premiers volumes de son Histoire naturelle, malgré les dix années qu’il avait mises à la préparer, il avait beaucoup à apprendre : il n’était nullement botaniste, il n’était point anatomiste ; […]. » (Sainte-Beuve, article consacré aux Œuvres complètes de Buffon ; repris dans Causeries du lundi, tome X, 1855.)

On doit éviter la prononciation suivante : « années qu’il avait mi-z-à la préparer », car cette liaison, en quelque sorte tronquée, donne à entendre un accord au masculin pluriel là où grammaticalement l’accord se fait au féminin pluriel. On pourrait adopter cette prononciation-ci : « années qu’il avait miseu z-à la préparer », mais le résultat s’avère assez inaudible… La moins mauvaise prononciation requiert une micropause : « années qu’il avait miseu hà la préparer ». Bien sûr, on ne fera pas porter l’accent tonique sur le eu mais sur le i.

On devrait dire, de même : « Les chansons qu’Untel a appriseu havec sa mère », plutôt que : « Les chansons qu’il a appri-z-avec sa mère ». La micropause permet de sauvegarder cet accord au féminin pluriel, en lui conservant sa différence avec l’accord au masculin pluriel (que nous ferait entendre un énoncé tel que : « les dix ans qu’il avait mi-z-à préparer son livre »), et elle est un moyen de ne pas infliger à l’auditeur une pesante et pédante insistance sur la désinence elle-même.

Lorsqu’on a affaire non à des participes passés mais à des substantifs, on n’imposera jamais des prononciations insolites : « des brosseu hà dents », même en mettant bien l’accent tonique sur le o. Lorsqu’il s’agit de prononcer une phrase comme : Des mises à jour sont disponibles pour votre ordinateur, personne n’ira renoncer à l’habitude de dire « des mi-z-à jour ». Il est possible de préserver l’intégrité d’une forme verbale composée ; il est impensable de vouloir préserver à tout prix l’intégrité d’un nom ou d’un adjectif suivi d’un complément prépositionnel à initiale vocalique.

 

Bien qu’elle soit indispensable entre un pronom personnel pluriel et le verbe (Elles utilisent, On les a…), la liaison ne se fait pas entre le s ou le x final d’un groupe nominal au pluriel et l’initiale du verbe qui le suit :

Les émeutes urbaines ont déjà fait l’objet de nombreux travaux. Le s antévocalique situé entre émeutes et urbaines est plus important que celui qui précède l’auxiliaire ont.

Ce s ou ce x final est parfois la dernière lettre d’un complément du nom : Dans le train, l’étiquetage des bagages est obligatoire. Personne ne dira jamais : « L’étiquetage des bagages z-est obligatoire. » Bref, on ne fait aucune liaison entre le dernier mot d’un groupe nominal et le verbe à initiale vocalique qui le suit (cette règle se vérifie même au singulier, et avec n’importe quelle consonne ; si on dit bien « son dernier r-enfant », on ne dira pas : « Ce dernier r-est-arrivé »).

Dans ce vers d’Hugo (tiré de « Montfaucon ») : « Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs », je ne crois pas qu’on ait jamais fait la liaison du s avec l’auxiliaire ont : « Tous les cultes sanglants z-ont là leurs souvenirs »… Il me semble que ce vers ne peut se prononcer qu’ainsi : « Tous les culteu sanglan hont là leurs souveunirs » (j’ai lourdement noté « eu » les e qu’il faut faire entendre à l’oral, pour que le vers ait ses douze syllabes ; je rappelle que ces e sont prononcés mais qu’ils ne portent pas d’accent tonique).

Restons dans la métrique. Il fallait que les vers aient tel nombre de syllabes ; C’est un poème où les vers ont tous le même nombre de syllabes… Le s du nom vers, figurant devant un verbe, n’est pas prononcé. Il en irait autrement devant un adjectif : des vers insipides, « z-insipides ». Au singulier, un vers insipide, un vers irrégulier, etc., ce s n’est jamais prononcé – bien que le nom risque parfois d’y être confondu avec ses homophones verre et ver.

Je crois que cet autre vers d’Hugo : « Les astres émaillaient le ciel profond et sombre » (« Booz endormi »), doit être prononcé : « Les astreu émaillaient leu ciel profond t-é sombr’ » (l’accent tonique étant sur le a du mot astres, certainement pas sur le son que j’ai noté eu), et qu’il n’a jamais été prononcé : « Les astreu z-émaillaient… ».

Si le texte était en prose, cela se lirait : « Les astr’ émaillaient… ».

Certes, on entend Jean Ferrat prononcer, dans un enregistrement daté de 1994 : « Les z-herbes z-ont poussé dans les fossés […] » (« Épilogue », poème d’Aragon en vers de dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, mis en musique et chanté par Jean Ferrat, sur l’album Ferrat 95). La liaison faite par Ferrat entre herbes et ont poussé est maladroite. Il aurait pu articuler : « Les z-herbeu ont poussé ». Mais la chanson entière atteint une telle perfection qu’on ne prête pas la moindre attention à ce menu défaut, fruit d’un excès de zèle.

De même, les constructions du type Certains évitaient de…, ou Certains pays évitaient…, n’ont probablement jamais été prononcées « z-évitaient ». La non-liaison pouvait-elle, dans un état de langue antérieur au nôtre, empêcher l’identification du pluriel ? J’en doute : le singulier de certains pays était ordinairement : un certain pays.

De même pour : Les autres étaient…, Les autres avaient…, Les autres arrivèrent, Les autres oublièrent, Nous vîmes les autres arriver.

On prononcera toujours : « Les autr’ étaient », « Les autr’ avaient », « Nous vîmes les autr’ arriver », etc. Quant aux poètes d’autrefois, je crois qu’ils évitaient spontanément, dans les vers, de mettre après « les autres » un verbe commençant par une voyelle.

 

Je ne ferais pas non plus la liaison dans la phrase que voici : Il les a vus arriver.

Sinon, pourquoi ne pas la faire dans : Il les a entendus approcher, où cette même liaison du s transformerait pratiquement la phrase en : « Il les a entendus s’approcher »… On évite cette liaison pour empêcher une mécompréhension. D’autre part, on n’a pas jugé utile de lier une désinence de verbe conjugué (« a entendus ») avec l’initiale du verbe noyau d’une proposition infinitive (« les… approcher »), parce qu’il y a entre les deux verbes une césure syntaxique.

De même, la liaison ne se fait pas lorsque la construction met l’adjectif en position d’attribut du C.O.D. : Ils ont jugé ses propos étranges (= Ils ont jugé que ses propos étaient étranges). On parle d’une journée « portes z-ouvertes », mais la liaison ne se fait pas dans : Ils laisseront les portes ouvertes, et on prononce : « Ils laisseront les port’ houvertes », si possible avec une micropause. Le participe ouvertes est attribut du C.O.D. les portes. Il n’est pas inclus dans le groupe nominal. Je déclare les jeux ouverts se prononce : « Je déclare les jeu houverts. »

 

À mon sens, la seule règle qui s’applique à ces différents cas de figure est celle-ci : Il ne faut pas vouloir faire TOUTES les liaisons possibles, mais il faut faire celles qui sont réellement UTILES. La liaison est très utile à l’intérieur d’un groupe nominal au pluriel, pouvant comporter un et ou un ou. Elle est parfois utile entre le groupe nominal et un complément introduit par une préposition à initiale vocalique. Elle n’est jamais utile entre le groupe nominal et un verbe.

 

 

Note

Voici la liste des précédents billets que j’ai consacrés aux liaisons et aux élisions :

n° 5 - Liaisons et élisions : le grand renoncement ;

n° 6 - Liaisons et élisions : le grand renoncement (suite) ;

n° 25 - Dangereuses déliaisons.

 

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