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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 23:00

Voici des titres d’articles, lus sur Internet : « Les sévères diagnostics de Emmanuel Todd » ; « Retour sur l’assassinat de Ali Tounsi ». Bien sûr, en français, il aurait fallu écrire : « d’Emmanuel Todd », « d’Ali Tounsi ». Et on devrait pouvoir améliorer la programmation de certaines pages électroniques, pour que les individus qui se sont abonnés à tel ou tel site de « réseautage social » n’aient plus à lire, dans les messages qui leur sont envoyés automatiquement, des énoncés tels que : « C’est aujourd’hui l’anniversaire de Alexandre, qui fête ses vingt-cinq ans », mais que s’affiche, en bon français : « C’est aujourd’hui l’anniversaire d’Alexandre ».

La voyelle d’un article défini ou celle de la préposition de, si elle n’est pas élidée devant un nom ou devant un prénom commençant par une voyelle, fera ressortir ce prénom ou ce nom, le soustraira au lié de la phrase. Le prénom ou le nom se voit ainsi mis en relief, sans qu’il y ait à cela la moindre utilité, et ce procédé a pour effet de rendre exotique tout prénom et tout nom. Nous sommes tous à égalité dans l’exotisme, par la grâce du parler jeune, de la prononciation cool : « casquette de Olivier », « lunettes de Amine », « anorak de Évelyne »… Les journalistes et les critiques parlent même des romans « de Anne Wiazemsky ».

On trouve cela sur la couverture des livres et même souvent à l’intérieur des pages. Sur la couverture du premier album d’Astérix, imprimé en 1961 (éditions Dargaud S.A.), on lisait : « Dessins d’Albert Uderzo ». Hélas, la couverture des six albums suivants, parus entre 1962 et 1966, porte la mention : « Dessins de A. Uderzo » ; et sur la couverture d’Astérix chez les Bretons (1966) apparaît la mention, durable : « Dessins de Uderzo ». Sur telle couverture actuelle, on lit : « Préface de Élisabeth Roudinesco ». Dans le roman Plateforme de Michel Houellebecq : « À dix heures précises, il fut introduit dans le bureau de Éric Leguen » (Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 149). Dans un manuel scolaire destiné aux lycéens, en tête d’un extrait des Héroïdes d’Ovide : « Lettre de Hélène à Pâris ». Vous imaginez-vous, toutefois, ce que ses lecteurs auraient pensé si Aragon avait donné pour titre à l’un de ses plus célèbres recueils de poèmes : « Les yeux de Elsa » ? On aurait jugé l’auteur gâteux.

Dans son roman Festins secrets, Pierre Jourde écrit : « La porte se referme sur les espoirs enfin réalisés de Olivier Blancpain » (Festins secrets, chapitre VI, éditions l’Esprit des péninsules, 2005, p. 126 ; édité en poche dans la collection Pocket en 2007, p. 117) ; « À ce moment, tu éprouves une grande pitié pour le dos mastic de Olivier Blancpain » (ibid., chapitre VIII, p. 182-183 ; Pocket, p. 167). Pourtant, un peu plus bas dans la même page : « Tu as pitié de l’égoïsme irrémédiable d’Olivier Blancpain. » Si ces choix obéissent à une logique, il faut me dire laquelle.

En revanche, les prénoms Henri et Hugues (donc aussi le nom Hugo) autorisent la non-élision, car on a souvent traité leur initiale comme un h aspiré. C’est le cas dans l’incipit de La princesse de Clèves : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. » Et il y a bien longtemps qu’on parle de la philosophie de Hegel ou de Hobbes (par exemple Joseph de Maistre, dans un livre paru en 1821, donnant pour titre à un chapitre : « Analogie de Hobbes et de Jansénius »). Il est permis, en effet, de respecter la manière dont un nom se prononce dans sa langue d’origine.

 

Un petit livre intitulé 100 films incontournables [sic], d’Emmanuelle Le Roy Poncet, nous offre un résumé du film Il était une fois en Amérique. Ce résumé nous rappelle que le dernier film de Sergio Leone a « comme fil conducteur la recherche du magot de un million de dollars, provenant du hold-up sanglant [que l’auteur a évoqué un peu plus haut] » (éditions J’ai lu, collection Librio, 2010, p. 82). La séquence « de onze » était parfois attestée au XIXe siècle, mais pourquoi diable se met-on à dire et à écrire : « de un » ?

Richard Millet, généralement loué pour son grand style et pour son éblouissante maîtrise de la langue, nous inflige dans La confession négative (Gallimard, 2009, p. 25) le même refus de cette élision élémentaire lorsqu’il écrit : « [E]n ce temps-là, et jusqu’à l’arrogance, j’étais la proie de l’esprit de sérieux et je passais presque toutes mes soirées au Sélect, à Montparnasse, en compagnie de un ou deux étudiants, à parler de littérature et non de femmes, comme le faisaient la plupart de mes congénères […]. »

L’oubli de ces élisions traditionnelles tend à se banaliser, à devenir la norme. On transcrit sur le papier la diction utilisée pour parler à des sourds.

Il me semble que le phénomène de la non-élision va de pair avec la disparition de la plupart des liaisons à l’oral, y compris celles qui étaient encore très courantes il y a vingt ans. Avez-vous remarqué l’incapacité des Français d’aujourd’hui à faire les liaisons entre un mot terminé par une consonne et, notamment, le mot euro(s) ? Pour cette raison au moins, il est fâcheux d’avoir perdu le franc… Les mêmes qui disent correctement « troiZ ans », « siZ ans », « vingT ans », « quatre-vingtZ ans », « cenT ans », « siZ avril », « vingt-huiT avril », « siZ heures », « vingT heures », s’appliquant donc à perpétuer les liaisons les mieux installées dans la mémoire collective, prononcent non moins spontanément : « troi euros », « si’ euros », « vin euros », « quatre-vin euros », « cen euros » ! Comme si le mot euro commençait par un h aspiré.

Sorti aux États-Unis et en France en 1985, L’année du Dragon, de Michael Cimino, est le film qui aura donné son plus beau rôle à Mickey Rourke. Son excellent doublage français contient un échange de répliques particulièrement intéressant, qui est situé un peu avant la trente-huitième minute du film en DVD. Dans le bureau du commissaire de police, le capitaine Stanley White (Mickey Rourke) demande que lui soit confié un jeune policier en civil d’origine chinoise, pour l’infiltrer dans un gang de Chinatown, mais Louis Bukowski, supérieur de White, intervient : « Ce que tu ne dis pas, c’est que c’est le bleu intégral : il lui faut cent heures de boutique au minimum ! » – « Malheureusement, on ne les a pas, les cent heures », répond le commissaire. La prononciation est irréprochable, les deux comédiens français du doublage ayant articulé sans problème : « cenT heures » (exactement comme on prononce le mot senteur).

Cette séquence cent heures, nos contemporains la prononcent soit de la manière dont ils diraient : « sans heures » (sanZ heures), en parlant par exemple d’une « montre sans heures », dont le cadran arbore deux aiguilles mais ne porte aucune graduation, soit de la manière dont certains disent peut-être encore : « sans heurt ». Mais la prononciation correcte, celle qui était comprise sans la moindre équivoque, semble avoir disparu.

Aujourd’hui, bien que la liaison entre les mots cent et ans, lorsqu’ils se suivent, soit encore ancrée dans la mémoire collective, les Français se montrent incapables de lier le numéral cent à un nom ayant une initiale vocalique. Au lieu de : « L’héroïne de ce roman veut vivre cent aventures » (cenT aventures), qui serait correct, nous entendrons dire, parallèlement au « cen haventures » qui aura été choisi par la plupart, ceci : « L’héroïne veut vivre cents aventures » ; ce qui peut s’entendre également ainsi : « veut vivre sans aventures » (sanZ aventures). Et je me demande comment serait prononcée, même par des professeurs d’université, l’épithète « aux cent yeux » qui suit habituellement le nom d’Argos dans un récit mythologique traduit du grec ou du latin…

La liaison t + voyelle serait-elle devenue incongrue pour la quasi-totalité des locuteurs dont le français est la langue maternelle ? Pas nécessairement, puisque cette liaison se maintient dans « sont-ils », « prennent-elles », « sait-on », ainsi que dans le groupe « petit ami », et dans la formule « Il était une fois… ».

Qui, dans les années 1980 et 90, en prononçant l’expression « faire le grand écart », aurait songé à omettre la liaison qui s’impose entre l’adjectif et le nom ?

 

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commentaires

BARATON 07/11/2016 21:21

Vous voulez des liaisons ???? Ecoutez RTL.. A longueurs de journées on entend un tas d'inepties de la part de gens qui sont "JOURNALISTES" !!! Ce genre de personnes qui n'ont aucune personnalité et qui essaient de s'en créer une en parlant de manière navrante... On entend (à propos du café "Cuba Libre" qui a brûlé lors d'un anniversaire) "que le propriétaire va être poursuivi pour homicides z'involontaires, z'aggravés" Aujourd'hui, (parlant des équipes de Trump et de Clinton) "car z'ils travaillent t'ensemble" Y a un "s" ou un "z" à la fin de "CAR" ???? On entend aussi "c'est t'Elisabeth Martichou, c'est t'Hervé Bazin, c'est t'RTL... " Pfffffffffff, fastidieux pour les z'étrangers d'apprendre le Français, non ??? En tant que frontaliers, les Belges et les Luxembourgeois se moquent bien de "ce parlé" !!!!!! C'est t'une mode ????

marie blanque 30/04/2016 17:05

C'était la règle en correction d'édition et de presse il n'y a pas encore si longtemps : on n'élidait pas les article devant un nom propre. Si les blogs avaient existé à l'époque, quelques nostalgiques auraient sûrement épanché leur désarroi devant ces"nouvelles" élisions, sur le thème "tout fout le camp"… En outre, on écrit bien "de un million de dollars" car "un" ici est un chiffre, et non un article indéfini.

Michel JEAN 16/02/2015 15:47

Merci de nous conseillais les ouvrages de (plut^ot que culpabilisais les ignares tels que moi) Pierre.R.Léon: Prononciation du francais standard.

Colbart 17/02/2014 15:45

… Merci ! Le pire étant une tendance lourde, et à laquelle j'ai du mal à m'habituer : de temps en temps prononcé couramment de tan-en-tan !

Asmodée 17/02/2014 22:44

Récemment, j’ai entendu la phrase : « C’è un hexcellent hécrivain » (pour dire : C’est un excellent écrivain). Cette sorte d’ânonnement est sorti de la bouche d’une charmante intello de centre-ville…