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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 20:43

1. Bettina, une adolescente, sort de la salle de bains de la grande maison qu’elle partage avec ses quatre sœurs.

« Un énorme drap-éponge lui entourait la tête tel le génie d’Aladin. Elle était absolument ravissante mais ses sœurs se seraient jetées au feu que de lui dire. » (Quatre sœurs, tome 2, Hortense, l’École des loisirs, 2003, p. 87.) Les deux phrases sont vraiment écrites ainsi, et aucune correction ne leur a été apportée dans la réédition en un seul volume des quatre tomes du roman, publiée en 2010, où elles figurent page 182.

Il manque un plutôt avant la séquence « que de lui dire », et on se demande ce qu’apporte à la phrase l’omission du pronom personnel COD (au lieu de : « que de le lui dire »). Enfin, j’avoue ne pas comprendre la comparaison entre une serviette de bain et le génie d’Aladin. S’agit-il d’une allusion à quelque dessin animé ? On y verrait le génie jaillir du turban d’Aladin dans un mouvement de toupie ?

 

2. « Le vieux cardinal agrippait ses deux mains à la crosse. Il s’appuyait de tout son poids, le bras et l’épaule enroulés au bois doré, comme du lierre à un arbre. » (Timothée de Fombelle, Vango, I, Entre ciel et terre, éditions Gallimard Jeunesse, 2010, p. 11.)

Les erreurs s’accumulent dans ces deux lignes. D’une part, le verbe y est incorrectement construit : le vieux cardinal aurait dû s’agripper des deux mains à la crosse. D’autre part, il manque un complément circonstanciel à côté du verbe « s’appuyait » : « y » ou « sur elle » [= la crosse]. Enfin, comment un bras et une épaule peuvent-ils « s’enrouler à » quelque chose ? D’autant plus que les verbes enrouler et s’enrouler demandent plutôt la préposition autour de.

 

3. Enfin, prenons un échantillon de prose technocratique : « [L]a rupture que représente le passage de l’école primaire (un enseignant assurant quasi totalement l’étayage [sic] d’élèves très encadrés) au collège (au moins une dizaine d’enseignants et d’autres adultes et une exigence forte d’autonomie dans l’organisation du travail de chaque élève) conduit à ce que les enfants qui ne peuvent disposer d’un [sic] soutien de leurs familles soient en [sic] grave risque [sic] de décrocher. » (Jacques Delors et Michel Dollé, Investir dans le social, éditions Odile Jacob, 2009, p. 158.)

Voilà que je découvre le tour « conduire à ce que », suivi du subjonctif (au lieu de : conduire quelqu’un à être/à faire), et il paraît que ce tour se répand. Quel charabia ! Mais cette phrase comporte tellement de gaucheries qu’il est presque ridicule de ne se plaindre que de la construction d’un verbe.

 

Parmi les écrivains populaires du XIXe siècle, qui ont longtemps souffert de la réputation d’avoir bâclé leurs romans et d’y avoir négligé le style, aucun n’a jamais écrit avec aussi peu de conscience syntaxique. S’accorder toutes les libertés, ce n’est pas ce que j’appelle réinventer la langue française, ni faire bouger la langue – pardon pour ces clichés. Les irrégularités que je viens de signaler sont au mieux des maladresses, au pire de sérieuses défaillances. Une langue qui craque et s’effondre de partout est-elle propice à l’épanouissement d’un style ? Posture de l’auteur moderne : il est devenu écrivain sans vraiment l’avoir voulu, il refuse de rivaliser avec la littérature.

 

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Published by Forator
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Théophraste Longuet 26/08/2010 16:43


Pour ôter un peu à ta perplexité devant le style épouvantable de Malika Ferdjoukh, voici la traduction française de la phrase que tu cites :
"Un énorme drap-éponge lui entourait la tête, la faisant ressembler au génie d’Aladin".
On pourrait ajouter :"... mais aussi à Aladin lui-même, ainsi qu'à toutes les personnes portant un turban". Sauf bien sûr si (comme tu sembles le deviner), l'auteur a présent à l'esprit le dessin
animé des studios Disney, dans lequel Aladin porte un fez.

Cet emploi de "tel" est fréquent dans la novlangue et je m'étonne qu'aucune note de Forator ne lui ait encore fait un sort.


Forator 28/08/2010 11:52



Cet emploi aberrant de tel relèverait donc de ce que j’ai appelé, dans un autre billet, les « parallélismes
asymétriques » ? Je vais commencer à en chercher d'autres occurrences…


À propos de novlangue, rendons hommage à Jaime Semprun, auteur de Défense et illustration de la novlangue
française, essayiste explosif au style impeccable, éditeur perfectionniste, récemment décédé.