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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 12:57

Doit-on accorder le verbe avec le complément ou avec le nom complété ?

Ce problème a déjà été abordé dans Le singulier de confort, ou les nouveaux ravages de l’hypercorrection.

Dans chacun des exemples qui suivent, l’idée de pluralité (exprimée par le complément) l’emporte clairement sur l’idée d’unité collective (exprimée par le nom complété).

 

Un journaliste d’aujourd’hui serait choqué d’entendre dire : « Une quarantaine de personnes ont été blessées (dans tel accident) », parce que lui-même se sent obligé de prononcer : « Une quarantaine de personnes a été blessée. » L’absurdité de cet énoncé semble ne plus heurter personne. De fait, nous lisons cela partout :

« Une dizaine d’hommes de haute stature, solidement charpentés, vêtus de costumes sombres, fendit la foule avec autorité. » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 215.)

« Le 11 février 2008, alors que les sans-papiers du CRA [= centre de rétention administrative] de Vincennes mènent une lutte contre de “mauvais traitements systématiques” et des “conditions de détention dégradantes”, une soixantaine de policiers est envoyée mater un refus collectif de regagner les cellules. » (Mathieu Rigouste, La domination policière : Une violence industrielle ; éditions la Fabrique, 2012, p. 117.)

« Le 19 avril 2010, l’ingénieur Michel Germaneau est enlevé lors d’une mission humanitaire par le groupe d’Abou Zeid, l’un des dirigeants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). […] Le 23 juillet, une trentaine de membres du Centre parachutiste d’instruction spécialisée (CPIS) de Perpignan, le bras armé du SA, lance l’assaut. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 313-314.)

« Il semble qu’un certain nombre de lettres, qu’échangent alors [= en 1875] Rimbaud et Verlaine, ait en partie disparu. » (Marcelin Pleynet, Rimbaud en son temps : situation ; Gallimard, collection L’Infini, 2005, p. 350.) La phrase est particulièrement calamiteuse : non seulement l’accord du verbe y est incorrect, mais la locution « en partie » vient faire redondance avec « certain ». Ces lettres qui ont été perdues ne seraient pas des lettres entières, mais des moitiés de lettres ?

Juin 1966, la narratrice se rend au cocktail d’été des Éditions Gallimard : « Une foule de gens se pressait dans le jardin : des écrivains que j’avais vus à la télévision, quelques amis de ma famille, beaucoup d’inconnus. » (Anne Wiazemsky, Une année studieuse, Gallimard, collection NRF, 2012, p. 13.) Il faut écrire : « Une foule de gens se pressaient », ou bien : « Une foule se pressait » (sans de gens ; soutenu).

Accord pareillement incorrect : « Un grand nombre de mes pairs m’a apporté son soutien. » « Un grand nombre de salariés a répondu présent à l’appel national de la CFDT. »

Ne pas confondre avec les constructions du type : « J’estime que le nombre d’heures de cours n’est pas suffisant pour bien apprendre cette langue » ; accord parfaitement correct et logique. Il est légitime de dire : En cette période de vacances, le nombre des offices a été réduit. Ou bien : Le nombre des voyageurs s’accroît considérablement. Pour cela, il faut que le propos porte sur le dénombrement lui-même et non pas sur les objets dénombrés.

Dans l’exemple suivant, ce n’est manifestement pas le nombre qui « fleurissait », mais les discours :

« [À] cette époque fleurissait un certain nombre de discours qui visaient à faire du malade, ou du fou, une figure modèle de subversion et de contestation de l’ordre social. » (Olivier Maillart, « Peut-on hériter d’une révolution ? Souvenirs littéraires et cinématographiques de Mai 68 » ; dans L’Atelier du roman nº 36, décembre 2003, p. 34 ; éditions Flammarion.)

Que le sujet soit postposé au verbe ne doit pas empêcher d’écrire : « fleurissaient un certain nombre de discours ».

« Parution [en 1964] d’une édition abrégée d’Histoire de la folie à l’âge classique, chez U.G.E. dans la collection de poche “Le Monde en 10/18”, disponible “dans les halls de gare”, comme le déclarait à plaisir Foucault. Heureux de cette édition populaire qui connaîtra annuellement un fort tirage, Foucault déchantera lorsque l’éditeur [= Plon] refusera de republier l’édition intégrale. […] La majorité des traductions étrangères d’Histoire de la folie est établie à partir de cette version abrégée. » (« Chronologie (1926-1967) », établie par Daniel Defert, p. XLVIII-XLIX du tome I des Œuvres de Michel Foucault, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2015.)

La formulation normale serait : la plupart des traductions étrangères… sont établies. De plus, la locution « à plaisir » n’a pas le sens (« à qui voulait l’entendre ») que lui prête ici Daniel Defert. Venue du français classique, elle signifie : arbitrairement, volontairement, selon son bon plaisir, etc.

« Pour l’instant, seulement un quart des routes promises a vu le jour. » (Entendu dans un reportage de l’émission Complément d’enquête, intitulé « Le clan Bongo : une histoire française », diffusé jeudi 6 juillet 2017.)

« Cette oeuvre [sic] a passé la moitié d’un siècle enroulée dans une valise. Des plis se sont formés et au moment de la dérouler, une importante quantité d’écailles de peinture est tombée. » (Pascaline Haegele-Baud, restauratrice de tableaux, sur son site Atelier de restauration des œuvres peintes.) Ce n’est pourtant pas la quantité qui est tombée, ce sont des écailles…

Devrons-nous bientôt entendre : « Quantité de gens est en désaccord avec lui », « Quantité de gens a dit cela », « Quantité de gens sera mécontente », sous prétexte que le mot quantité est un nom féminin singulier ? Faudra-t-il que nous disions : « Nombre de ses amis est venu l’accueillir », « Nombre de ses amis a trouvé son attitude pénible », etc., sous prétexte que le mot nombre est au singulier ? Allons donc !

 

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Published by Forator
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