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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 22:49

Lorsqu’elles ne sont plus comprises par ceux qui parlent ou qui écrivent, les anciennes logiques de syntaxe subissent une sorte de réduction. À certains usages traditionnels qui réclamaient un raisonnement au cas par cas, nous voyons se substituer une règle simplificatrice.

 

1. Après pas de, sans, dénué de ou dépourvu de, faut-il mettre le singulier ou le pluriel ?

 

« Il y a longtemps que je n’ai pas mangé de bonbon ! » Le singulier sous-entend que je mange rarement plus d’un seul bonbon à la fois. « Il y a longtemps que je n’ai pas mangé de bonbons ! » Si bonbons est au pluriel, la phrase laisse entendre que je mange plusieurs bonbons en une seule bouchée ou que je les mange à de courts intervalles. « Il y a longtemps que je n’ai pas mangé de pain ! » Le nom pain étant souvent utilisé pour désigner une quantité indénombrable, il est normal de le laisser ici au singulier.

Un oiseau ayant normalement deux ailes, il serait absurde de parler d’un oiseau « sans aile ». On écrit qu’un homme est « sans dents », que sa bouche est « vide de dents » ou « dénuée de dents », car la norme est d’avoir plusieurs dents et non une seule. Écrire d’un visage qu’il est « sans lèvre » (alors que nous avons deux lèvres) ou d’un homme qu’il est « sans dent » est absurde, quoique Baudelaire ait commis ces deux péchés dans Le jeu : « Autour des verts tapis des visages sans lèvre, / Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent » ; mais les s de pluriel ont été supprimés par licence poétique, puisque la lecture du quatrain complet nous permet de constater que « mâchoires sans dent » rime avec « le sein palpitant » et que « sans lèvre » rime avec « une infernale fièvre ».

Normalement, on reste sans nouvelles de quelqu’un (pluriel), et celui qui s’efforce d’écrire sans fautes cherche à éviter les fautes que les autres commettent.

La phrase suivante est légèrement différente : « Je viendrai dimanche après-midi sans faute. » Il ne s’agit pas ici d’éviter les trous de mémoire ou les fautes d’orthographe, mais la faute morale, le manquement au savoir-vivre.

« Untel a fait un parcours sans faute. » Il est logique de choisir ici le singulier. L’athlète qui commet une seule faute peut perdre toute chance de remporter son épreuve. Toute personne qui cherche à surpasser ou à évincer ses concurrents sait qu’elle est à la merci du moindre faux pas, de la moindre fausse note.

Mais nos contemporains semblent considérer ces nuances comme un brouillamini de difficultés. La preuve qu’ils n’y comprennent plus rien, nous la trouvons dans les livres :

« Quelques minutes plus tard, James découvrit une baraque flanquée d’un hangar moderne dépourvu de fenêtre. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 5 : Les Survivants ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2008 ; réédition au format de poche, p. 253.) Laisser le mot fenêtre au singulier, dans l’expression « dépourvu de fenêtre », laisse entendre que tous les hangars de ce type comportent normalement une fenêtre, en tout et pour tout, mais que le spécimen que découvre James Adams ne possède même pas cette unique fenêtre. Si l’on tient à laisser au singulier le complément de l’adjectif, il vaut mieux parler d’un « hangar moderne dépourvu de toute fenêtre ».

En revanche, il est légitime de choisir le singulier pour parler d’un cabinet, d’une cellule. Une pièce de petite dimension est plus souvent sans fenêtre que sans fenêtres, surtout quand l’observateur se trouve à l’intérieur : « Une fois dans la pièce, [Bourrieu] fut surpris par l’absence de fenêtre. D’immenses vases vert d’eau éclairaient cette sorte de boudoir sans fioritures. » (Bernard Frank, Les rats, Flammarion, p. 51 ; première édition en 1953, la Table Ronde.) Le syntagme sans fioritures est parfaitement orthographié, lui aussi.

Les écrivains plus récents ne sont pas aussi bons en grammaire que l’était Bernard Frank. La tendance est de mettre l’expression au singulier dans tous les cas :

« Dignitas […] avait son siège dans un immeuble de béton blanc, d’une irréprochable banalité, très Le Corbusier dans sa structure poutre-poteau qui libérait la façade et dans son absence de fioriture décorative, un immeuble identique en somme aux milliers d’immeubles de béton blanc qui composaient les banlieues semi-résidentielles partout à la surface du globe. » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 359.) On évoque généralement les fioritures décoratives d’un bâtiment ou d’une œuvre d’art. Que le syntagme comporte le mot absence ne suffit pas à légitimer le singulier bizarrement voulu par l’auteur.

Nous lisons dans le premier volume de la série Cherub : « Relâchée faute de preuve, elle vit aujourd’hui à Brighton []. » (Cherub, Mission 1 : 100 jours en enfer ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 394.) Or une preuve suffit rarement à la justice pour condamner quelqu’un

« À ce moment-là [= au début du XXᵉ siècle, quelques années après que Nicolas II a succédé à son père Alexandre III,] la police secrète du tsar, l’Okhrana, ne chôme pas. Très puissante, elle peut perquisitionner, arrêter, déporter sans rendre de compte. » (Irène Cohen-Janca, Staline, documentaire pour enfants, éditions Actes Sud, 2010 ; p. 35.) La locution normale est : rendre des comptes. Donc il fallait écrire : « elle peut perquisitionner, arrêter, déporter sans rendre de comptes. »

Le héros du film Into the Wild, Christopher McCandless, a passé plusieurs mois en Alaska, isolé en pleine nature. Puis il décide de repartir vers la société. « Mais une mauvaise surprise l’attend : la rivière qu’il avait traversée à l’aller s’est transformée, grossie par la fonte des neiges, en un torrent puissant et infranchissable. Il doit rester. Pourtant, l’envie s’est dissipée, il n’a plus de munition et ne peut plus chasser. » (Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, éditions du Seuil, collection L’Histoire immédiate, 2011, p. 110.)

Les phrases où l’on rencontre ce déni de pluriel sont de plus en plus nombreuses.

Sous la couverture cartonnée de la Bibliothèque rose de mon enfance, il y avait un roman d’Enid Blyton qui, dans sa traduction française (non signée), s’intitulait Le feu de joie du Clan des Sept. Son premier chapitre comportait le dialogue que voici : « Bonjour, vous trois ! s’écria-t-elle [= Suzie]. Le Clan des Sept existe-t-il encore ? Vous ne tenez plus de réunions, n’est-ce pas ? / – Le Clan des Sept existe toujours, déclara Pierre. Ne dis pas de bêtises ! » (Éditions Hachette, Bibliothèque rose, 1970, p. 8.)

Ce livre a reparu, désormais pourvu d’une couverture semi-rigide qui paraît être en plastique et qui persiste à arborer la mention « Bibliothèque rose ». Il s’agit d’une réédition entièrement recomposée. Fort heureusement, elle offre un texte inchangé ; sauf sur un point : « Ne dis pas de bêtises ! » y est remplacé par : « Ne dis pas de bêtise ! » (Enid Blyton™ [sic], Le feu de joie du Clan des Sept, Hachette, Bibliothèque rose, 2006, p. 5.)

L’éditeur n’a pas eu l’idée de remplacer aussi « Vous ne tenez plus de réunions » par ceci, qui eût semblé encore plus moderne : « Vous ne tenez plus de réunion ».

Nous l’avons peut-être échappé belle.

 

2. Quel accord choisir lorsqu’une locution au singulier introduit l’expression d’une pluralité ?

 

L’expression la plupart de, suivie d’un nom au pluriel, exige que le verbe soit mis au pluriel et non pas au singulier.

Récemment, on lisait sur Wikipédia, dans un article portant sur la notion de copule en linguistique, la phrase suivante : « La plupart des langues possède une copule »… Mais non, voyons : possèdent !

J’ai relevé le passage suivant, au milieu d’un billet radiophonique de Caroline Eliacheff : « De nos jours, […] on imagine qu’il est nouveau de distinguer père biologique, père d’éducation, voire père d’adoption. Mais la plupart des hommes a toujours cherché et parfois trouvé, chez d’autres que leur père, une figure, qu’on peut appeler un maître, sur laquelle s’appuyer pour se dégager de l’emprise réelle ou supposée du père. » (Chronique de Caroline Eliacheff, diffusée sur France Culture chaque mercredi matin à 9 heures moins le quart, émission du 2 février 2011.)

La deuxième de ces phrases présente une construction non seulement fautive mais très incohérente. L’auxiliaire qui précède les participes cherché et trouvé devrait être « ont » plutôt que « a ». Ce pluriel est d’autant plus nécessaire que la suite de la phrase fait apparaître l’adjectif possessif leur !

 

On voit aussi se multiplier les cas de refus du pluriel après nombre de…la majorité de…, etc. Tous ces cas relèvent du même processus d’hypercorrection.

« [D]ans le domaine de la bande dessinée réaliste, il a fallu quelques génies comme Harold Foster, Alex Raymond ou encore Roy Crane et Noël Sickles pour écrire une grammaire dont s’inspire bon nombre d’artistes de nos jours. » (Extrait d’un article paru sur le site Actua BD le 25 juillet 2010.) La logique de la langue demandait : « dont s’inspirent bon nombre d’artistes ».

J’entends à la radio : « Il y a un certain nombre de gens qui dit… », comme si on devait faire porter l’accent sur le mot nombre !

« Cette après-midi-là, Samir resta chez lui, allongé sur son lit, à feuilleter le livre que lui avait prêté Marc Akimbele. Il n’aurait jamais soupçonné qu’un si grand nombre d’oiseaux, si divers, survolât tout au long de l’année les étangs de Thiais, endroit banal et familier. » (Marie Desplechin, La prédiction de Nadia, l’École des loisirs, collection Neuf, 1997, chapitre 3, p. 51.) Tout ça pour ne pas mettre : « survolassent », qui n’aurait pas été sans beauté dans ce passage.

Le phénomène s’observe même dans la prose, pourtant d’une rare perfection, de Charles Dantzig : « La grande majorité des lecteurs confond Fitzgerald et ses personnages, ce qui le dessert fortement, car on le croit, à leur image, futile et velléitaire. » (Charles Dantzig, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, éditions Grasset, 2009, p. 545 : « Liste de Gatsby le Magnifique ».)

Quand l’accent est mis sur les individus, on écrit : « La grande majorité de mes compagnons étaient des ouvriers ». En revanche, dans cette phrase de Verlaine, le singulier est parfaitement justifié : « La grande majorité, disons la totalité de mes compagnons, se composait d’ouvriers affalés là pour menues fautes contre la discipline […]. » (Verlaine, Mes prisons, 1893.) Il est normal de considérer qu’une majorité ou qu’une totalité « se compose », au singulier.

 

Avec dizaine, douzaine, centaine, millier de…, le choix du singulier ou du pluriel demande un peu de réflexion (voir Grevisse et Goosse, Le bon usage, édition de 1988, § 422, auquel j’emprunte les trois exemples suivants). Le verbe est mis au pluriel lorsqu’on ne veut pas insister sur l’exactitude du nombre :

« À la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant ensemble » (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, éditions Émile-Paul Frères, 1913 ; Première partie, chapitre III) ; « Une douzaine de bonnes se succédèrent » (Jacques Chardonne, Claire, éditions Grasset, 1931, p. 173).

En revanche, lorsqu’on écrit : « Une douzaine d’exemplaires de cette grammaire vous coûtera quinze francs » (Dictionnaire de l’Académie française), on signifie qu’il s’agit de douze exemplaires exactement et non d’environ douze. Style de boutiquier.

La règle logique ayant été rappelée, considérons un exemple récent.

« Cinquante chaises étaient disposées dans la salle de conférences de la mairie de Palm Hill, mais seule une douzaine était occupée. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 4 : Chute libre ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2008 ; réédition au format de poche, p. 297.)

Il me paraît évident que ce traducteur aurait dû écrire : « seule une douzaine (d’entre elles) étaient occupées », voire : « seules douze d’entre elles étaient occupées » (s’il tenait à insister sur le nombre).

Dans le choix, qui devient systématique, de mettre le verbe au singulier après dizaine ou douzaine, je vois à l’œuvre la même tendance déjà décrite, la tendance à simplifier la langue contre tout bon sens, par l’application machinale d’un principe de grammaire simplifié à l’extrême.

Le désapprentissage collectif de la langue ne peut plus avoir de frein, s’il se réclame des règles qu’on a mal comprises à l’école. Ne lisant plus d’écrivains antérieurs à la dernière décennie, nos contemporains font un usage candide de la langue. Ils la ruinent avec méthode et naïveté. Habitués à la robotisation de toutes les langues, qui est en cours et qui corrode toutes les subtilités de syntaxe, les hommes feront bon accueil à la future unification des langues, qui sera « planétaire » et qui réparera la blessure reçue par nos ancêtres bibliques dans l’épisode de la tour de Babel.

 

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Published by Forator
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Baronne Samedi 16/02/2011 07:34


Eh bien, ça alors ! Le "dozen" à traduire par "dizaine", je suis bien aise de le lire car c'est un point que j'avais soulevé autrefois, en Terminale, mais ça m'avait valu les sarcasmes de mes
camarades qui me trouvaient trop pointilleuse. Décidément, cet article est fructueux :-)


Allinne 15/02/2011 16:46


Vous signalez un traducteur qui, par hypercorrection, commet l'erreur d'accorder au singulier le complément de nom de "douzaine" dans : "une douzaine de chaises était occupée". Mais il commet une
autre erreur que vous ne soulignez pas : l'anglais "dozen" doit en général être traduit en français par "dizaine". En effet, 1° les Français pensent par approximations de dix et non par
approximations de douze. 2° en anglais "douze" se dit "twelve et non "douze" ; "dozen" n'a donc aucune parenté particulière avec le 12 anglais, mais bien avec la dizaine francophone, d'où "dozen"
est issu. Les bons traducteurs ne tombent pas dans ce piège. Ils entendent la douzaine du boutiquier - comme vous dites - le cas échéant, et ne la confondent jamais avec la dizaine de l'homme
ordinaire. "Dozen" doit TOUJOURS se traduire par "dizaine" dans ce genre de phrase, par exemple : "j'ai vu ce film des dizaines de fois" (et non "des douzaines de fois"). Bien amicalement, Frédéric
Allinne


Forator 15/02/2011 20:10



Très utile précision, cher Monsieur. N’hésitez pas à intervenir plus souvent pour compléter mon information ! C’est dans cet esprit d’ouverture et de
coopération que la grammaire foratoresque a été conçue. Bien à vous.



Baronne Samedi 08/02/2011 22:04


Non seulement je suis fière de ne faire aucune de ces fautes mais en plus, je suis ravie d'apprendre "brouillamini" (je ne connaissais que la forme "embrouillamini". Merci, je vais pouvoir frimer
avec mon nouveau mot !


Forator 15/02/2011 20:07



Oui, brouillamini est apparu le premier. Je lui ai donc donné la préséance... Merci pour vos dernières visites, Baronne ! Votre récent billet sur
Balzac m’a ravi.