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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 11:47

Un pluriel intempestif s’est diffusé dans la langue, comme si nous étions en train de perdre le concept de singulier distributif (probablement sous l’influence de l’anglais, car c’est une langue où l’on dit couramment : These three men put their hats on). Voici quelques illustrations supplémentaires de ce phénomène.

« Les grandes photos sont des images qui existent par elles-mêmes, qui peuvent être parodiées, utilisées comme référence, sans qu’il y ait besoin de légende ou de rappeler le contexte de la prise de vue. Elles échappent à leurs histoires, dont la plupart devraient vous surprendre… » (David Groison & Pierangélique Schouler, L’histoire vraie des grandes photos, éditions Actes Sud Junior, 2014, p. 5.) On devrait dire : « Elles échappent à leur histoire », chaque photo n’ayant qu’une histoire. Mais alors il faut aussi corriger la suite : « dont la plupart devraient… » deviendra, par exemple : « or la plupart d’entre elles ont une histoire qui devrait vous surprendre » ; mais le plus simple serait d’écrire : « Chacune d’entre elles échappe à son histoire, et cette histoire devrait vous surprendre… »

D’autre part, peut-on vraiment écrire que les grandes photos sont « utilisées comme référence(s) » ? Elles sont devenues une source d’allusions culturelles. Le mot référence n’est qu’un anglicisme lorsqu’il est employé pour désigner un document prestigieux ou une œuvre classique à quoi renvoie, de façon plus ou moins explicite, une autre œuvre ou un discours. Le portrait de la Joconde n’est pas une « référence ».

« Oui, il fallait que Berthet trouvât un nègre. […] Il ne faudrait pas un auteur trop connu, qui n’aurait pas de problèmes d’argent. Ceux-là ne sont pas forcément les meilleurs, d’une part. Et d’autre part, l’habitude du succès les désinhibe. Ils deviennent des grandes gueules avec des avis sur tout. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 61.) Ils deviennent des grandes gueules avec un avis sur tout – ou ayant un avis sur tout.

 

Effet probable du phénomène que je viens d’évoquer : de plus en plus souvent, un nom qui figure en position de complément d’un autre nom se voit mis au pluriel lorsque celui-ci est déjà au pluriel. Or, dans nombre de cas, le sens aurait dû imposer qu’on mît le complément au singulier.

Martine Rousseau et Olivier Houdart, correcteurs du Monde.fr, ont évoqué dans un article de leur blog Langue sauce piquante, daté du 26 août 2011, cette mode déplorable. Ils ont constaté une tendance, que l’on pourrait qualifier de « pesante », à mettre automatiquement au pluriel les compléments de noms eux-mêmes au pluriel, sans se préoccuper du sens. Par exemple, une « tentative d’assassinat » donne au pluriel « des tentatives d’assassinat », sans qu’il soit nécessaire de mettre au pluriel « assassinat ».

Le mot assassinat désigne tantôt un acte singulier, tantôt une catégorie d’actes. On peut hésiter ici entre percevoir assassinat comme dénombrable ou comme indénombrable. L’exemple est bien choisi.

Jérôme Leroy parle dans son dernier roman d’une employée de banque qui est « chargée d’étudier les demandes de prêts ou d’inciter vivement les clients à régulariser leurs découverts » (J. Leroy, L’ange gardien, Série noire, p. 65). Certes il y a d’innombrables demandes, mais on ne demande qu’un prêt à la fois. C’est encore un cas de singulier distributif, – mais où la fonction distributive est exercée par le complément du nom.

Revenons à L’histoire vraie des grandes photos. Les auteurs y décrivent les circonstances dans lesquelles Willy Ronis a pris une photographie qui deviendrait mondialement célèbre sous le titre de Grèves aux usines Javel-Citroën (1938) :

« Le magazine Regards veut publier un reportage sur les grèves qui viennent de démarrer dans l’usine automobile Citroën, quai de Javel, à Paris. Pour cet hebdomadaire communiste, il est bien naturel de raconter les luttes ouvrières. Mais cette grève-ci n’est pas des plus simples à comprendre. Certains grévistes veulent des augmentations de salaires, d’autres une nouvelle convention collective, quand les derniers veulent que le gouvernement français aide les républicains espagnols, engagés contre le fascisme. » (L’histoire vraie des grandes photos, p. 32.)

En français, on écrit normalement : « Certains grévistes veulent une augmentation de salaire », ou « de leur salaire ». Augmentation : singulier distributif. D’autre part, les salaires versés aux ouvriers peuvent être de différents montants, mais chaque ouvrier ne reçoit qu’un salaire.

« [S]i Eastwood ne s’est pas laissé enfermer dans la peau d’Harry ou de “l’homme sans nom”, il a décliné autour de ces personnages d’autres modèles<,> qui ne furent pas de pures copies. Ses compositions de flics dans L’Épreuve de force, La Relève, La Corde raide, Dans la ligne de mire ou Créance de sang n’ont la plupart du temps que peu à voir avec Dirty Harry tandis que les cow-boys ou les justiciers des Proies, de Pale Rider ou d’Impitoyable sont bien loin du héros de la trilogie de Leone. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 14.) En bonne syntaxe française : « Ses compositions de flic… » Un seul flic par film. De même, Authier aurait pu dire : « le cow-boy ou le justicier des Proies, de Pale Rider ou d’Impitoyable est bien loin… ». Il faudrait aussi ajouter une virgule dans la première de ces phrases.

« Nos élites, qui viennent pour la plupart de la haute fonction publique, et ont bénéficié des avantages du système mandarinal à la française, veulent impo­ser le modèle anglo-saxon du “struggle for life” à toute la population, sauf à eux-mêmes. C’est protestantisme égalitaire pour la piétaille, mais pompe vaticane pour les cardinaux. Pourquoi les intérêts catégoriels des chauffeurs de taxis seraient-ils illégitimes et les intérêts catégoriels des patrons de banques intouchables ? » (Éric Zemmour, Le suicide français, éditions Albin Michel, 2014, p. 521.) C’est bien observé et parfaitement exprimé, mais il aurait fallu écrire : « chauffeurs de taxi » et « patrons de banque ». Ce dernier choix aide aussi le lecteur à saisir que l’adjectif intouchables se rapporte à patrons et non à banques.

Certes, personne n’a jamais parlé des « directeurs de journal ». On dit : les directeurs de journaux. Mais ce pluriel-là s’explique aisément : il permet d’englober dans une même appellation les patrons qui dirigent un seul journal et ceux qui en dirigent plus d’un.

Avec ses pluriels, Christian Authier a sans doute voulu souligner le fait que, dans les films qu’il cite (L’Épreuve de force, La Corde raide, etc.), et qui n’ont pas tous été mis en scène par Eastwood, ce dernier, en tant qu’acteur, joue à chaque fois un flic différent, doté d'une personnalité propre ; ou le fait que l’homme incarné par Eastwood dans Pale Rider et celui qu’il incarne dans Impitoyable sont aussi des personnages différents. Néanmoins, en règle générale, les pluriels en cascade sont à éviter, et je crois qu’il vaut mieux expliciter sa pensée par une autre tournure, fût-elle moins économique.

 

« Le site de Kourou est protégé par des gendarmes et des militaires. Le SA [= service action de la DGSE] dispose sur place d’une présence [sic] minimale, parce qu’il est chargé de la sécurisation des tirs des fusées. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République, Fayard, 2015, p. 154.) S’il procède à une dizaine de lancements par an, le centre spatial de Kourou n’envoie dans l’espace qu’une fusée à la fois… Proposons donc : « parce qu’il est chargé de sécuriser les tirs de fusée » ; le recours à un verbe à l’infinitif permettant d’éviter l’enchaînement de plusieurs compléments de nom. Certes, on ne saurait juger fautive la construction suivante : « chargé de la sécurisation des tirs de fusée ».

Serait-il grammaticalement licite de dire : « sécuriser le tir des fusées », « la sécurisation du tir des fusées » ? Il me semble que ces énoncés laissent entendre que plusieurs fusées sont lancées en même temps. Ces constructions produiraient une amphibologie.

 

Dans un beau roman pour enfants, qui est publié par un grand éditeur parisien, j’ai trouvé l’indication que voici : « 10 pence : environ 12 centimes d’euros. » (Extrait de Babe le cochon devenu berger, Gallimard, collection Folio Junior ; roman de Dick King-Smith, traduit de l’anglais par Anne Blanchet, 1986 ; note de bas de page qui figure dans la réédition de 2007, p. 12.) Bien évidemment il faut lire : « 12 centimes d’euro ».

S’il y a plusieurs centimes d’euro, au singulier, c’est qu’il y a plusieurs fois la centième partie d’un euro.

La faute est grossière. Mais elle se répand si vite que beaucoup de gens y voient l’application d’une nouvelle règle de grammaire.

 

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commentaires

A
"La sottise, l'erreur, le péché, la lésine / occupent NOS ESPRITS et travaillent NOS CORPS." Qu'en pensez-vous ? Baudelaire n'aurait-il pas dû se servir du singulier distributif ?
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F
On sait qu’un nom qui désigne de manière générique une partie du corps, en tant qu’elle est commune à tous les êtres humains, reste au singulier. Mais, en l’occurrence, l’erreur eût été de recourir au singulier de la partie du corps.
Baudelaire ne s’est pas montré désinvolte et il a précisément voulu éviter une amphibologie. Par le possessif « nos », Baudelaire fait parler ensemble tous les hommes (et les femmes).
F
Excellente question. Ce vers serait irréprochable si l’adjectif possessif y était remplacé par l’article défini : « La sottise, l’erreur, le péché, la lésine, / Occupent les esprits et travaillent les corps »…
Baudelaire s’est-il montré désinvolte ? Je pense qu’il a choisi cette formulation parce qu’elle disait exactement ce qu’il voulait dire. Son choix n’entraînait aucune amphibologie, et surtout : ce choix donnait à entendre que le poète ne parlait pas de lui seul (au moyen d’un pluriel de majesté) mais parlait de tous les hommes, lui-même s’y incluant.
J
Merci, j'essaierai de corriger cela pour l'édition de poche!
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