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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 16:26

Désormais, plusieurs verbes donnent lieu aux mêmes incertitudes qu’apparaître :

« [Les chercheurs qui sont animés par un authentique désir de connaissance] détiennent les clefs de la certitude rationnelle. Tout ce qu’ils déclarent comme vrai est tôt ou tard reconnu tel par l’ensemble de la population. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 270.) On peut aussi le dire autrement : « Tout ce qu’ils déclarent vrai est tôt ou tard reconnu comme tel par l’ensemble de la population. »

Dans Qui a tué Arlozoroff ? (p. 20), un paragraphe sur la fondation des villes (« Ce n’est pas par un contrat, mais sur les traces d’une violence primordiale que s’établit la fondation »…), paragraphe qui, de manière implicite, rend hommage à la pensée de René Girard, se conclut par cette phrase : « Si les habitants de Tel-Aviv persistent à se percevoir héritiers d’un contrat librement négocié, la mer finira par effacer ce qu’ils s’acharnent inlassablement à reconstruire chaque jour. » C’est-à-dire : à se percevoir comme les héritiers de…

Visitant les classes d’un pensionnat de jeunes filles, un archiprêtre diabétique demande parfois à telle ou telle collégienne de lui faire son injection d’insuline : « La plupart des filles désignées volontaires feignaient ou manquaient de tomber dans les pommes. Pas Hélène. Elle adorait piquer l’archiprêtre. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Folio policier, p. 69.) La plupart des filles désignées comme volontaires.

Dernier échantillon : « Si “l’humanitaire”, par exemple, est la “politique” contemporaine fondée sur la seule Pitié, Badiou se pense l’antidote “dialectique” en jouant au contrepoint diamétral, alors que sa “philosophie” n’est qu’une anti-dialectique forcenée du volontarisme subjectif, qui ne mène pas beaucoup plus loin que lui-même ; éthiquement, elle est même très en deçà. » (Mehdi Belhaj Kacem, Après Badiou, éditions Grasset, collection Figures, 2011, p. 245.) Je jure que j’ai recopié cette phrase telle qu’elle est imprimée dans le livre !… Au fait, de quoi Badiou « se pense-t-il l’antidote » ? De cette politique de l’humanitaire, je présume (piètre politique, disent les guillemets qui encadrent ce mot). Le pronom en n’aurait pas été de trop dans cette phrase, qu’en bon français on aurait pu écrire ainsi : « Badiou pense en être l’antidote “dialectique” en jouant au contrepoint diamétral », etc. Cela dit, on se demande encore à quoi renvoie la locution lui-même : probablement au volontarisme subjectif, mais la syntaxe ne nous permet pas d’en être sûrs.

 

Les écrivains sont-ils, en dix ans, devenus amnésiques ? Est-ce que ce sont les éditeurs qui leur imposent ces nouveaux usages ?

Cavanna, dans Mignonne, allons voir si la rose… (éditions Belfond, 1989), le livre qu’il a consacré à la langue française, rapproche ce considérer sans comme du tenir sans pour :

« Il se considère un être à part. » « Je le tiens un imposteur. » Au lieu de « Il se considère comme un être à part », « Je le tiens pour un imposteur ».

C’est peut-être plus court, on gagne une syllabe, en ces temps d’« efficience » ça n’a pas de prix, mais on perd en précision, on tombe même dans le galimatias. Bien sûr, on comprend, il y a le contexte. Mais, strictement parlant, qu’est-ce que ça veut dire ?

Tenir sans pour ? En voici :

« “C’est sa mort qui le sauvera, tranche Chardonne. Il [= Roger Nimier] est mort jeune, comme il le devait. Dans le passé, combien d’écrivains doivent tout à leur mort ?” / Un jugement d’autant plus terrible que l’auteur du Bonheur de Barbezieux est tenu responsable, par certains, de cette œuvre avortée. » (François Dufay, Le soufre et le moisi : La droite littéraire après 1945 ; éditions Perrin, 2006 ; réédité dans la collection Tempus, p. 178.) En français correct : « est tenu pour responsable »… En outre, il vaut mieux dire : « de l’avortement de cette œuvre » (celle de Nimier), plutôt que : « de cette œuvre avortée ».

Le cas du tenir sans pour est-il moins condamnable que celui du considérer sans comme ? Il est vrai que l’attribut du COD était construit directement à l’époque classique. Corneille fait dire à Rodogune : « Je n’accuse personne, et vous tiens innocente, / Mais il en faut sur l’heure une preuve évidente »… Cependant, le verbe tenir est si banal et commun que le construire sans préposition, au sens de « juger », aura pour premier effet de multiplier les équivoques.

 

Remarque sur la nature grammaticale du mot comme dans « considérer comme… » :

Après considérer, on peut difficilement parler d’attribut du COD (ou de l’objet direct). En effet, « Je la considère comme un autre moi-même », cela veut dire : « Je la considère comme je considère (ou considérerais) un autre moi-même », considérer pouvant ici être remplacé par regarder ; et « Je considère cette action comme belle », cela veut dire : « Je considère cette action comme je considère une belle action » (il est alors nécessaire d’expliciter le nom). Le mot comme est bel et bien une conjonction (de subordination), et non pas une sorte de préposition.

De même qu’on ne dit pas : « Je regarde X un héros », mais qu’on dit encore : « Je regarde X comme un héros », on ne devrait pas dire : « Je considère X un héros », ni « Je le considère stupide », etc. La construction du verbe considérer ne devrait pas se calquer sur celle de juger. Ce dernier verbe admet un attribut du COD, alors que considérer se construit avec une subordonnée de comparaison, fût-elle elliptique.

Et pourtant, le sens de considérer, dans les phrases que je viens de citer, est plus proche de celui de juger que du sens propre de regarder. De là provient l’hésitation qui se constate maintenant dans la prose de tant d’auteurs.

Parmi les grands écrivains, certains ont parfois laissé échapper un considérer sans comme. Grevisse fournit une liste d’exemples qui prouvent que cette construction a été utilisée, occasionnellement, par Léon Bloy, Romain Rolland, Paul Valéry, André Gide, Jacques Laurent… Mais ces exemples sont rares. Le choix de la construction sans comme n’avait alors rien de systématique. On peut même affirmer que cette construction, qui se prête à des équivoques, n’avait aucune raison de l’emporter.

Cette façon que nous avons de rabattre la construction spécifique de tel verbe sur celle d’un autre plus courant, n’est-elle pas la conséquence de l’usage hâtif que nous faisons des dictionnaires de synonymes ?

Si seulement les écrivains d’aujourd’hui étaient moins hypnotisés par ce qui se dit et s’écrit autour d’eux… C’était aussi cela, le but des lectures : détacher le style des modes liées au présent immédiat. Faut-il s’y résigner ? La culture a cessé de servir d’antidote à la fascination pour le présent, fascination si spontanée, et qui tend si vite à l’unanimité.

Le même phénomène a déjà réduit le verbe espérer à n’être plus qu’un simple substitut de souhaiter (voir : Comment se construit le verbe « espérer » ?), et c’est par un réflexe similaire que nous en sommes venus à traiter enjoindre comme une doublure un peu snob de forcer ou d’inviter (ce dont j’ai parlé dans Verbes dont la construction s’est défaite).

 

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Published by Forator
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