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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:40

En rassemblant des extraits de lectures pour nourrir un billet consacré aux verbes maintenant construits avec une mauvaise préposition, je me suis rendu compte que cette forme de déstructuration syntaxique concernait principalement se prémunir et enjoindre. Examinons-les successivement.

 

1. Comment se construit le verbe « se prémunir » ?

Au lieu de continuer à construire se prémunir avec la préposition contre, nos contemporains ont tendance à écrire : « se prémunir de ».

« Aucun groupe, de par son histoire, n’est prémuni de la barbarie, aucun n’a acquis du fait des malheurs endurés une sorte de grâce divine qui le dispenserait de rendre des comptes et l’autoriserait à soutenir que ses intérêts se confondent avec ceux de la morale et du droit. » (Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence, Grasset, 1995, p. 304.)

« [Marie-Jeanne] doit se tenir au courant des mouvements, des réseaux, des tendances ; ayant assumé une responsabilité culturelle, elle peut se voir en permanence soupçonnée d’immobilisme, voire d’obscurantisme ; c’est un danger dont elle doit se prémunir, et par là même prémunir l’institution. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 21.) Au lieu de : « contre lequel elle doit se prémunir ».

« On sent l’homme qui a subi l’offense et qui tient à s’en prémunir. » (Pierre Jourde, Festins secrets, chapitre XX, éditions l’Esprit des péninsules, 2005, p. 415 ; édité en poche dans la collection Pocket en 2007, p. 384.) Au lieu de : « qui tient à se prémunir contre elle » ; ou mieux : « contre toute nouvelle atteinte ».

Après avoir repêché le trésor d’un navire englouti, deux frères se méfient l’un de l’autre : « Les jumeaux aux aguets sombraient dans des siestes rapides. La fatigue fit sauter les verrous génétiques qui prémunissent les jumeaux du fratricide. Chacun attendait l’instant de fondre sur l’autre. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le naufrage », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 123.) Au lieu de : « qui prémunissent les jumeaux contre le fratricide ».

Et le génial Pierre Bayard, dans Enquête sur Hamlet, évoque « une protection langagière commode pour nous prémunir de l’inquiétude, souvent justifiée, qu’en parlant de la même œuvre nous ne parlions pas de la même œuvre » (Enquête sur Hamlet, éditions de Minuit, 2002, p. 34 ; la répétition du mot œuvre est volontaire, puisque Bayard parle ici de la capacité qu’ont certains mots d’être compris en deux sens différents au sein du même énoncé). 

Se prémunir est un composé de se munir, mais la façon dont sont construits leurs compléments indique que sémantiquement ces verbes sont des contraires. Se munir, c’est se doter de quelque chose, s’ajouter quelque chose, tandis que se prémunir c’est se protéger en repoussant quelque chose, en éloignant de soi un danger qui vient plutôt de l’extérieur (ce qui permet de distinguer « se prémunir contre » du verbe « se défendre de », qui suggère qu’on repousse une menace pouvant avoir sa cause en nous ou un vice logé en nous). Il faudrait donc veiller à ce que le complément de chacun de ces verbes soit introduit par la préposition qui prolonge au mieux sa signification propre.

Je suppose que la confusion s’est faite sous l’influence de « se défendre de », mais aussi sous l’influence de « se garantir de » : on transporte un objet précieux avec précaution « pour le garantir des chocs imprévus » (Balzac, début du Cousin Pons) ; on met un chapeau de paille pour se garantir du soleil, etc. L’une et l’autre influences se sont révélées fâcheuses. Construire se prémunir avec la même préposition que son quasi-antonyme se munir, cela endommage la signification de toute cette famille de mots.

 

2. Comment se construit le verbe « enjoindre » ?

Enjoindre se construit exactement comme intimer l’ordre (à quelqu’un de faire quelque chose) ; et sa signification est la même.

Malheureusement, au lieu d’employer la construction correcte, qui est : « enjoindre à quelqu’un de faire », nos contemporains se sont mis à dire : « enjoindre quelqu’un de faire », voire « enjoindre quelqu’un à faire », et cela s’imprime partout.

Exemples :

« Le monde n’est plus une société hiérarchiquement ordonnée selon des principes hérités, où chacun est plus ou moins enjoint à occuper la place qui lui est assignée, mais une société de citoyens égaux en droit, où les places sont en principe offertes à tous » (Olivier Rey, Une folle solitude : Le fantasme de l’homme auto-construit ; éditions du Seuil, 2006, p. 125).

Au lieu de : « une société où il est plus ou moins enjoint à chacun d’occuper… ». Ou mieux encore : « une société où chacun est plus ou moins contraint d’occuper… ».

« Auteur d’une Enquête sur la droite extrême, publiée par Le Monde Éditions, Monzat a le mérite de lire tout ce qui sort de chez ses adversaires – ce qui ne l’empêche pas, et peut-être même l’enjoint, de céder fréquemment au fantasme du péril brun. » (Élisabeth Lévy, Les maîtres censeurs, éditions Jean-Claude Lattès, 2002, p. 133.)

« Deux ans plus tard, assagi, Sollers se joindra au chœur sévère qui enjoint les masses d’accepter l’ordre européen de Maastricht. » (Ibid., p. 147.)

Je déplore que deux des essais les plus nécessaires à qui veut comprendre notre modernité soient déparés par cette faute bête.

On la trouve dans bien d’autres livres, par exemple dans Quelqu’un d’autre de Tonino Benacquista (éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 233) : « Tous l’avaient félicité avec effusion, Marcheschi l’avait enjoint d’offrir le champagne et s’était fait un point d’honneur à [sic] les régaler d’une seconde bouteille. »

Dans Jan Karski de Yannick Haenel. En 1942, le général Sikorski décore Jan Karski, puis il « lui offre à titre personnel un porte-cigarettes en argent avec [sic] sa signature gravée, et l’enjoint de se reposer » (Gallimard, collection L’Infini, 2009, p. 109).

Dans Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (éditions Gallimard, collection Série noire, 1984 ; collection Folio policier, p. 55) : « [Le chef du service] me remit un papier bleu, un formulaire classique, à en-tête du Commissariat, enjoignant le destinataire à se présenter d’urgence. » (Sic. Se présenter où ? Non seulement le participe enjoignant est suivi d’une construction défectueuse, mais il manque au verbe se présenter, qui dépend de lui, son nécessaire complément.)

Stéphane Giocanti, auteur d’Une histoire politique de la littérature (éditions Flammarion, 2009), écrit, au chapitre 6 de cet essai (p. 122 de la réédition en poche, collection Champs-essais) : « Dans les articles qu’il réunira sous le titre Le Chemin de la Croix-des-Âmes, Bernanos enjoint les Français à retrouver leur honneur. »

L’attrait qu’exerce le verbe enjoindre semble corrélatif d’une certaine désaffection à l’égard des verbes très courants que sont commander, ordonner (à quelqu’un de faire), et aussi inviter (quelqu’un à faire). Du reste, comme je l’ai dit au début, il faut savoir qu’enjoindre est synonyme d’ordonner et non d’inviter. Le verbe enjoindre est de la même famille que le nom injonction, et n’a aucun lien avec invitation.

Enjoindre a maintenant perdu son sens précis et c’est un verbe dont plus personne ne connaît la bonne construction.

Le succès de cette aberration ne peut provenir que d’une forme de snobisme, et le phénomène ressemble fort à la prédilection de nos contemporains pour « n’avoir de cesse », qu’ils utilisent dans des phrases où « ne pas cesser » serait à la fois plus correct et plus naturel.

 

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Published by Forator
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commentaires

m 08/03/2016 16:15

Merci pour ce rappel!