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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 23:37

La technique la plus classique peut encore être utilisée avec brio. Dans son roman Victor Hugo : La révolte d’un géant (éditions Pocket Jeunesse, 2010), Jean-Côme Noguès recourt à un narrateur impersonnel omniscient, qui promène le lecteur à travers plusieurs consciences successivement.

Les redondances qui affectent la plupart des dialogues romanesques d’aujourd’hui sont peu nombreuses dans Victor Hugo : La révolte d’un géant, au point qu’on peut presque toutes les citer en quelques lignes : « – Comme les prix augmentent ! se plaignit Élise en revenant de chez l’épicier » (p. 39) ; « “Ne va-t-on pas me voir si je m’avance un peu ?” s’inquiéta-t-il » (p. 44) ; « – C’est une bonne idée, s’empressa d’accepter Casimir » (p. 72) ; « – Le courrier est arrivé ? s’informait-il chaque jour auprès d’Élise » (p. 104) ; « “Mon Dieu ! Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur ?” [sic] s’affola Valentin » (p. 133) ; « “L’autre est sans doute Devéria”, réfléchit Valentin » (p. 180). Et nous voyons un « s’enquit Hugo » surgir, en tant que verbe introducteur du discours direct, à la page 181.

Mais partout ailleurs, les verbes introducteurs en incise sont utilisés sobrement, à la manière traditionnelle, et presque toujours pour servir de transition entre une réalité perçue de l’extérieur par les personnages qui la vivent et une réalité cachée que l’auteur choisit de révéler aux seuls lecteurs :

« Tiré de ses songes, Valentin regarda son grand-père et lui trouva un air étrangement guilleret. / – Quand es-tu allé à Paris la dernière fois ? demanda-t-il, reprenant sans le savoir les pensées du vieil homme. » (Victor Hugo : La révolte d’un géant, p. 19.) N’étant pas redondant par rapport aux paroles prononcées, le commentaire stimule ici l’intérêt du lecteur au lieu d’affadir la conversation des personnages.

Raoul et Casimir Devernois sont deux vieillards, deux cousins qui ne se sont pas revus depuis des décennies. Raoul Devernois se rend un jour à Paris, accompagné de son petit-fils, et vient frapper à la porte de son cousin Casimir. « L’hôte [= Casimir] vint à eux les bras ouverts, l’air amical. Il avait bien changé depuis qu’ils ne s’étaient vus. La robe de chambre de satin tabac, la culotte ivoire à l’ancienne et une cravate savamment nouée ne dissimulaient pas la marque des années. / – Tu n’as pas changé ! s’exclama Raoul en franchissant la porte du salon. / – Hé ! Toi non plus ! / Tous deux mentaient. Chacun le savait. Cela n’avait pas d’importance. » (Ibid., p. 27.) C’est autre chose qu’un « mentit Raoul » ou qu’un « mentit Casimir ».

Bien sûr, cette perpétuelle intrusion dans les consciences a quelque chose d’agaçant et menace d’ôter au récit une part de sa vraisemblance. Il n’est pas difficile de saisir la manière dont le reniement de ce procédé balzacien et hugolien a pu donner naissance au roman moderne du XXe siècle. Néanmoins, j’avoue prendre plaisir à retrouver ces techniques classiques, si bien illustrées par le roman de Noguès, et qui me paraissent témoigner d’un savoir-faire bien réel. Les redondances et les soulignements qui infestent certains des romans dont j’ai parlé ici même font beaucoup plus de tort au goût et au savoir-lire de leurs lecteurs adolescents que la manière dont un Noguès expose l’intériorité des cœurs par des moyens raffinés qui créent l’illusion de la simplicité.

 

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Published by Forator
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commentaires

Chef Pingouin 09/11/2010 18:26


Monsieur Forator, je salue l'entreprise salutaire qui est la vôtre ! Beau travail.


Forator 10/11/2010 00:11



Merci pour votre visite amicale et pour cet encouragement chaleureux. De mon côté, j'ai beaucoup apprécié mon séjour sur l'île aux
Pingouins ! J'ajoute que la présence, sur icelle, d'un lien menant vers les éditions du Mort-Qui-Trompe m'a rappelé de belles lectures... Enfin rassurez-vous : les
moulins de ma Grammaire vont se remettre à tourner dans une semaine ou deux. Je suis accaparé par des tâches plus urgentes, mais celles-ci ne m'empêchent pas de recueillir de
nouveaux matériaux.