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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:08

 

5.

Sait-on encore comment s’accorde le participe lorsque le sujet est postposé au verbe ?

Normalement, l’auxiliaire être entraîne l’accord du participe passé avec le sujet, que ce sujet soit placé avant ou après le verbe. Mais ce n’est plus toujours le cas : « [L]’œuvre de Joyce culmine sur un livre, Finnegans Wake, auquel fut consacré la moitié de son existence d’écrivain. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.)

Le sujet – « la moitié de son existence » – est du féminin. Ni l’auteur du texte, ni les correcteurs qui ont eu à relire ce volume de la Pléiade, au début des années 1980, n’ont vu que l’accord manquait entre le sujet et le participe.

Le phénomène se rencontre fréquemment lorsqu’un participe est employé comme adjectif.

Jacques Lecarme, toujours dans son article « Antimémoires ou autofiction ? » (Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux, toujours à la page 89), recopie un passage de l’avant-propos des Antimémoires de Malraux : « J’appelle ce livre Antimémoires, parce qu’il répond à une question que les Mémoires ne posent pas, et ne répond pas à celles qu’ils posent ; et aussi parce qu’on y trouve, souvent lié au tragique, une présence irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l’ombre : celle du farfelu dont j’ai sans le savoir ressuscité le nom. (Œ 3, p. 16) ».

Le participe « lié », qui se rapporte au nom présence, COD de « trouve », aurait dû porter la marque du féminin. La faute est fâcheuse (Hédi Kaddour la commet à l’identique, dans le même recueil d’articles, p. 273), mais elle n’est pas de Malraux. En effet, le prologue des Antimémoires, dans le troisième volume des Œuvres complètes de la Pléiade, page 16 (mais aussi dans l’édition originale des Antimémoires, collection NRF, 1967, p. 20), comporte le texte suivant : « on y trouve, souvent liée au tragique, une présence »… En revanche, l’omission de la virgule grammaticale entre le pronom relatif dont et le nom farfelu, son antécédent, est bien imputable à Malraux (dans toutes les éditions du texte) ; c’est pourtant une relative explicative.

« Je demanderai au lecteur de ne pas oublier […] qu’un purgatoire en art ou [sic] a fortiori en littérature laisse ouvert la possibilité d’une découverte à retardement. » (Robert Harvey, « Les Limbes au purgatoire : la réception du Miroir des limbes aux États-Unis », dans Modernité du Miroir des limbes, Classiques Garnier, 2011, p. 71.) Le nom possibilité est bien un COD, mais il est le COD du verbe « laisse » (au présent de l’indicatif) et non celui d’un verbe composé. Ouvert est employé en tant qu’adjectif. Ayant ici la fonction d’attribut du COD, il doit s’accorder avec ce dernier, « la possibilité », comme tout adjectif. Bref, le correcteur de la maison Garnier aurait dû relire de plus près la phrase du professeur Harvey et lui faire dire : « laisse ouverte la possibilité ».

En tant que simple épithète apposée, le participe est comme flottant au sein de la phrase, et si la désinence qu’il devrait avoir est absente on risque de le faire se rapporter au mauvais nom.

 

6.

Il y a certes des cas douteux :

« Elle était allongée sur le ventre, elle avait dégrafé le soutien-gorge de son maillot. La seule chose que j’ai trouvé à dire, je me souviens, c’est : “Tu es en vacances ?” » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 73.)

Fallait-il écrire : « La seule chose que j’ai trouvée à dire » ?

Si l’on se fie à la logique, on considérera que le pronom que, du genre féminin car renvoyant à chose, est tout autant le COD antéposé du verbe « ai trouvé » que celui de l’infinitif « dire ». Logiquement, c’est la forme « trouvée » qui devrait s’imposer. La chose en question, je l’ai véritablement trouvée, pour l’avoir cherchée, puis je l’ai dite. (Veillons à ne pas confondre ce phénomène avec les constructions du type : « Il y a des vérités que nous avons choisi de ne pas dire », où le pronom que est uniquement le COD du verbe dire ; « Le livre a choqué ceux-là mêmes que l’auteur aurait aimé convaincre », où le pronom que est uniquement le COD du verbe convaincre.)

Néanmoins, la distinction entre choisir de (ne pas) dire et trouver à dire est excessivement subtile, et Grevisse donne de nombreux exemples classiques illustrant les deux tendances : ne pas accorder le participe passé, comme l’a fait Houellebecq dans la phrase que j’ai citée, ou l’accorder, si on analyse le pronom relatif que comme étant le COD des deux verbes. C’est à la page 1377 de mon Bon usage de 1988 (§ 915) :

« Les difficultés qu’il eût eues à surmonter » (Stendhal) ; « De la laine qu’on lui avait donnée à filer menu » (Sand) ; « Il se rappela les lettres qu’elle lui avait données à mettre à la poste » (Proust) ; « Ces troupeaux fabuleux que l’on m’a donnés à égorger » (Claudel) ; « La leçon que je lui ai donnée à étudier » (Académie) ; etc.

Et en face : « La rançon qu’il avait eu à payer » (Goncourt) ; « Les combats qu’il a eu à soutenir » (Proust) ; etc. Mais peut-être l’invariabilité provient-elle ici du fait que le verbe avoir, dans cet emploi, se comporte comme un semi-auxiliaire. Dans cette liste d’exemples, en effet, la locution avoir à (+ infinitif) signifie « devoir ». L’invariabilité se justifie.

Par conséquent, accordons le participe passé lorsqu’il exprime pleinement le sens d’avoir, de donner, de porter, etc. (comme dans : « Les couteaux que j’ai portés à aiguiser »), et laissons ce participe invariable dans tous les autres cas. Pour ne citer qu’un seul de ces autres cas, la construction donner à est parfois synonyme de charger de. Dans l’énoncé suivant : « Les rapports qu’on m’a donné à établir », les rapports en question ne m’ont pas été réellement donnés, puisque c’est à moi de les écrire ! Avant qu’ils soient écrits, ces rapports n’existent qu’à l’état d’idée ou de projet.

Il restera des cas indécidables, pour lesquels nous sommes libres d’accorder ou de ne pas accorder le participe : « Quatre tartes que j’avais mises à refroidir sur un banc devant ma boulangerie… Volées ! » (Raymond Macherot, Sibylline et Burocratz le vampire, éditions Dupuis, 1982, p.13.) Le texte que prononce ce personnage de bande dessinée est-il écrit correctement ou incorrectement ? Les formes « mis » et « mises » me paraissent également légitimes dans cette phrase.

 

Conclusion.

Nous avons pris si vite l’habitude des participes passés jamais accordés que tout ce qui peut ressembler à un accord audible à l’oral s’est mis à nous écorcher les oreilles. Démocratisation oblige : même les agrégés de lettres (je l’ai vérifié maintes fois) ont cessé, du moins à l’oral, d’accorder les participes passés avec le COD antéposé au verbe, lorsque ce COD est de genre féminin. La langue qui sert de modèle n’est plus celle qu’on a apprise mais celle qu’on entend autour de soi.

À force d’entendre saupoudrer de termes anglais ou franglais n’importe quel discours technique, à force d’entendre la langue française chantée par Johnny Hallyday et par les slammeurs, qui ont tendance à faire remonter d’une place l’accent tonique, nous en sommes arrivés à ne plus du tout nous soucier des finales, des désinences.

Pour le moment, la nouvelle règle est donc celle-ci : L’accord du participe passé avec le COD antéposé est abandonné au libre choix de celui qui parle ou qui écrit. Comme je l’ai montré, les proses actuelles font rivaliser le non-accord avec le faux accord.

Peut-être allons-nous vers l’invariabilité systématique de tous les participes passés, et vers l’effacement des marques du féminin dans l’accord du participe passé, que le verbe possède un COD antéposé féminin ou qu’il soit un pronominal réfléchi ayant un sujet féminin ; ainsi que vers l’effacement des marques du pluriel, dans les mêmes formes d’accord.

Ce non-accord, j’ai connu l’époque où il ne se produisait que rarement, puis je l’ai entendu s’imposer. Même les accords les plus simples (notamment celui du participe passé construit avec l’auxiliaire être lorsque le sujet est du féminin) sont en train de disparaître. J’assiste à de profonds changements linguistiques de mon vivant. La langue que j’ai apprise, celle que je parle encore, vieillit plus vite que mon propre corps.

La démocratie le veut, l’anti-élitisme l’exige. Vive la facilité ! Bienvenue aux ambiguïtés ! Et bienvenue aux redondances, puisqu’elles seront le seul remède aux ambiguïtés que la règle nouvelle aura fait naître.

À quand l’invariabilité systématique des adjectifs eux-mêmes ? Je fais tout pour que ma fille Gwendy soit une femme heureux. Quelle doux sensation : la mer est beau, une léger brise nous caresse la peau. Ces groseilles sont exquis.

Ce qui est encore plus drôle, c’est qu’en général ceux qui désaccordent les participes tiennent beaucoup aux graphies « professeure », « écrivaine », « auteure », voire « compositeure » (oui, certains emploient aujourd’hui ce mot, alors que compositrice est ancien et correct).

À quoi sert-il de réclamer la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre, si on ne sait plus accorder les participes passés ? Plutôt que de féminiser ces noms-là de manière aveugle et systématique, tâchons de maintenir un usage qui témoigne du soin avec lequel la langue française manifeste la présence du genre féminin jusque dans ses plus délicates nervures.

 

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Published by Forator
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commentaires

Gildas 31/01/2012 20:37

Ça ne change rien à l'accord, mais dans le premier exemple (« on y trouve, souvent lié au tragique, une présence [...] »), selon le sens qu'on donne à "trouve", « lié » pourrait être
considéré comme épithète détachée : si "trouver" signifie "tomber dessus, découvrir". (Alors qu'il est attribut du C.O.D. si "trouver" signifie "juger".)
~
P.S. : N'y a-t-il pas une faute de frappe dans la première phrase de la conclusion ?

Forator 31/01/2012 23:38



C’était bien une faute de frappe, merci à vous de me l’avoir signalée. On ne se relit jamais assez, et on a toujours besoin de l’aide d’un relecteur extérieur. Quant
à l’autre difficulté que vous avez eu la bonté de me signaler, je crois l’avoir fait disparaître.