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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

Recherche

7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 09:24

Les échantillons de cette langue d’avenir ne proviennent pas du futur, mais d’un essai qui s’intitule Recherche précarisée, recherche atomisée : Production et transmission des savoirs à l’heure de la précarisation. L’ouvrage, publié aux éditions Raisons d’agir en 2011, est signé par le collectif P.é.c.r.e.s. (« Pour l’Étude des Conditions de travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur »). Cet acronyme moqueur, allusion transparente au nom d’un précédent ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annoncerait-il une satire débridée, pleine de traits d’esprit et d’ironie ? Les auteurs de Recherche précarisée, recherche atomisée ne sont pourtant pas d’humeur à plaisanter.

Le passage que voici est tiré de la page 93 de ce petit livre :

« Pillage intellectuel et harcèlement sont les deux principaux abus qui circulent dans les couloirs des universités et des établissements de recherche, donnant rarement lieu à des plaintes : c’est d’ailleurs une des raisons de leur nombre, ils se réalisent dans une impunité quasi totale. […] Le pillage intellectuel, désormais appliqué aussi aux post-doctorant∙e∙s, est une pratique mandarinale ancienne de certaines directeur∙trice∙s de thèse à l’égard de leurs thésard∙e∙s ; le harcèlement fait désormais partie des faits divers et des catégories juridiques connues. Ces deux abus s’insèrent en réalité dans une multitude d’autres abus moins répertoriés, parce que plus ponctuels ou progressivement assimilés à une certaine “normalité”. Ainsi, il n’est pas rare qu’un∙e enseignant∙e-chercheur∙e titulaire, donnant un cours magistral, fasse corriger l’ensemble de ses copies à l’Ater* ou le ou la vacataire en charge de ses étudiants en travaux dirigés. Toutes choses qui se font sans pression explicite, ou seulement si le ou la précaire s’insurge, alors menacé∙e de ne pas voir son contrat prolongé, de subir une mauvaise réputation ou de ne pas être rémunéré∙e. »

L’astérisque placé après l’acronyme Ater est un simple appel de note, renvoyant à un glossaire situé à la fin du volume. (« Ater. Attaché temporaire d’enseignement et de recherche. »)

Bonjour les anglicismes : revoilà en charge de.

La non-répétition de la préposition à donne lieu à la séquence : « à le vacataire ».

Des abus qui « circulent », un pillage « appliqué » à quelqu’un, des abus qui « s’insèrent » dans d’autres abus, le risque de « subir » une mauvaise réputation… On aimerait savoir de quelle langue ces tournures-là ont été traduites.

La lecture de cet essai est particulièrement éprouvante, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un canular : les auteurs ont l’air d’être bien informés, leur démarche semble honnête et respectueuse des faits, et les situations dépeintes dans le livre font froid dans le dos. Mais la forme dans laquelle s’expriment tous ces universitaires, les membres du collectif P.é.c.r.e.s. comme les étudiants et les professeurs dont ils ont recueilli le témoignage, est révélatrice d’un désastre de plus grande ampleur, et plus ancien que le scandale de la précarisation des chercheurs que dénonce l’ouvrage. Ce ne sont pas les faits qui crient sur la page, c’est la novlangue employée pour les décrire.

En lisant Recherche précarisée, recherche atomisée, j’ai eu l’impression que le contenu des témoignages et des analyses servait principalement à imposer une langue française supplémentaire, un artefact laborieux mais bien intentionné, précautionneux à l’extrême mais si tolérant. À travers les nouvelles normes ou les pseudo-normes grammaticales qui s’exhibent à chaque page de cet essai, l’avant-garde des progressistes espère imposer une nouvelle norme de rectitude morale aux citoyens de ce pays, notamment à ceux qui risqueraient d’oublier que des inégalités persistent entre les hommes et les femmes. En effet, les désinences en « ∙e∙s », à choix multiple en quelque sorte, sont un héritage des luttes menées dans les années 1970 par les féministes.

Faut-il rappeler que le genre masculin ne désigne pas uniquement les êtres qui appartiennent au sexe masculin, mais qu’il sert aussi de genre commun ou de genre neutre ? La vraie distinction est entre genre marqué et genre non marqué. Le genre dit masculin est un genre non marqué, qui peut, dans certains cas, représenter à lui seul les éléments relevant de l’un et de l’autre genre. Cet usage traditionnel simplifie les accords, car il permet à la plupart des noms et titres de fonction d’être unisexes. Pourtant nos compatriotes les plus émancipés (ou émancipé∙e∙s ?) refusent cet usage et travaillent à en imposer un autre, beaucoup plus compliqué.

S’imposant des contraintes d’une excessive subtilité, les auteurs de Recherche précarisée, recherche atomisée s’embrouillent tout seuls :

« [L]es relations entre titulaires et non-titulaires sont de plus en plus marquées par le sentiment d’impuissance ou les abus de pouvoir des premier∙e∙s, le ressentiment des seconds. » (Recherche précarisée, recherche atomisée, p. 11.)

Ah ? Ils ne disent pas : « des second∙e∙s » ?

À la page 12, on peut lire : « Nous avons décidé de regarder l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) au travers de la précarisation de leurs personnels [sic] parce que cette question-là nous paraît cruciale, et vouée à l’être de plus en plus. […] Nous nous sommes efforcés de rendre compte de la diversité de ses manifestations et de ses effets, pour toutes les populations qu’elle concerne, c’est-à-dire dans tous les métiers de l’ESR […]. » Le pronom nous renvoie ici aux auteurs. Or le collectif P.é.c.r.e.s. est composé de trois hommes et de deux femmes, et nous apprenons au début du livre le nom de chacun d’eux. Dans quels cas décideront-ils d’imprimer « efforcé∙e∙s » ? Les auteurs manqueraient-ils de confiance en leur propre connaissance des règles d’accord du participe passé ?

Sans doute pas, car en d’autres pages le principe des précautions oratoires est en vigueur :

« Nous nous sommes appliqué∙e∙s à être le plus descriptif possible dans l’ensemble de l’ouvrage pour que la précision des illustrations n’encombre pas trop le propos […]. » (Recherche précarisée, recherche atomisée, p. 13.) La faute d’orthographe grossière que contient cette phrase n’est pas facile à corriger. En français classique, on aurait écrit : « Nous nous sommes appliqués à être le plus (ou les plus) descriptifs possible » ; mais la norme qu’observent les membres du collectif P.é.c.r.e.s. aurait dû les faire aboutir à ceci : « Nous nous sommes appliqué∙e∙s à être le plus descriptif∙ve∙s possible ».

Quand cette nouvelle norme aura été imposée aux étudiants, puis aux enfants des écoles et des collèges, on peut déjà imaginer quelle charpie le français achèvera de devenir !

 

Dans le même temps, bien sûr, l’économie et les mœurs s’unifient sur des continents entiers, en s’américanisant, et l’université française, non moins libérale que libertaire, rêve de s’intégrer à ce processus de mondialisation. Or, dans ce monde-là, l’existence de nos deux genres grammaticaux apparaît plutôt comme un handicap.

Il y a maintenant deux systèmes qui se contredisent. On nous incite à employer les désinences en « ∙e∙s », on nous oblige à féminiser la désignation des professions et des fonctions, mais dans le même temps, voulant simplifier le français, on cautionne la disparition des formes d’accord du participe passé, puisque désormais nous sommes libres de mettre ce participe au masculin en toutes circonstances, sans plus nous préoccuper ni de l’auxiliaire avec lequel il est construit, ni du genre grammatical d’un éventuel C.O.D. antéposé.

Les deux nouveaux systèmes étant absurdes, aucun ne peut l’emporter sur l’autre. Mais leur paisible coexistence produira un surcroît de dérèglements syntaxiques. Parions que ces dérèglements exerceront un attrait irrésistible sur les milieux cultivés.

 

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Published by Forator
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commentaires

Baronne Samedi 08/07/2011 20:45


Oui, ça fait mal.