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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:07

1. Sécréter / secréter :

Cette faute d’orthographe a été commise, hélas, par Volkoff, il y a trente ans : « [François Beaujeux] pensait à la fois aux fils d’un pêcheur et à ceux d’un montreur de marionnettes, et à ceux qui rattachent l’appât au trébuchet, et à ceux que secrète l’araignée pour y prendre des mouches ou pour se balancer elle-même, suspendue au bout de sa propre salive. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 170.)

La même faute s’est introduite dans la nouvelle édition des Poneys sauvages de Michel Déon : « Le colonel P., ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, secrétait le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 214) ; alors qu’on lisait, dans la première édition : « Le colonel P. était un ancien marsouin versé dans le renseignement depuis plus de vingt ans, intelligent et subtil, sécrétant le mystère » (Les poneys sauvages, Gallimard, 1970, p. 184).

Dans son billet radiophonique du jeudi 28 avril 2011, Alain-Gérard Slama a rendu hommage à l’œuvre de Muhammad Yunus. Après avoir expliqué aux auditeurs les principes du microcrédit et résumé l’histoire de ce qu’on ne sait pas désigner autrement que par l’expression de « social-business » (sochieulbizness), Slama confond à son tour, dans sa conclusion, sécréter et secréter : « [L]e social-business, qui se développe sur une bien plus grande échelle [que le mécénat], est un des remèdes secrétés, voilà le crime capital, – c’est un des remèdes secrétés, au sein du capitalisme lui-même, pour arracher les pauvres à leur dépendance. » (France Culture, 28 avril 2011, à 8 h 20).

Comme le savaient les correcteurs de jadis, secréter et sécréter sont deux verbes bien différents. Le second, de loin le plus courant, signifie : produire une substance par sécrétion ; d’où : émettre, diffuser. Le premier est le terme technique désignant l’action que font les chapeliers lorsqu’ils frottent des poils ou des peaux avec le secret – solution de nitrate de mercure – pour en faciliter le feutrage.

 

2. Le verbe abonder prend des significations inattendues :

On le confond souvent avec alimenter (ou approvisionner) :

« Le Vieux […] venait d’apprendre que Lefranc, le viticulteur richissime, le mari de l’avocate du Bloc, avait annoncé à un journaliste d’Europe 1 qu’il avait décidé de ne plus abonder les comptes du Bloc tant que la direction n’aurait pas su se rénover en profondeur. » (Jérôme Leroy, Le Bloc, éditions Gallimard, collection Série noire, 2011, p. 276.)

Comme l’écrivait Maurice Druon : abonder, étymologiquement, a le sens d’affluer, regorger, déborder. « Si le gibier abonde cette année, tant mieux pour les chasseurs. Une personne, une famille, un pays peuvent abonder en biens. Mais abonder n’a jamais voulu dire apporter ce qui manque, compléter. On n’abonde pas un budget, une dotation, une subvention. Et pourtant cet emploi malheureux, parti de l’hémicycle, a envahi le langage administratif. » (Maurice Druon, « Sur le langage parlementaire », dans Lettre aux Français sur leur langue et leur âme, éditions Julliard, 1994, p. 65.)

Maintenant on le confond de plus en plus avec inonder :

« Le pétrole d’Arabie Saoudite pourra-t-il encore abonder le marché ? » « Pour abonder le marché américain, des populations ont été razziées, des villages détruits. » « Baisse des taux directeurs pour abonder le marché de liquidités. »

En outre, nous n’entendons plus : « J’abonde dans votre sens », ni même : « J’abonde dans le sens de ce que vous avez dit. » Nous entendons plutôt ceci : « J’abonde ce que vous avez dit. » (Entendu sur France Culture.)

Était-il vraiment nécessaire de faire d’abonder un verbe transitif direct ?

 

3. Investir / envahir :

Le Scandale Club est une boîte de nuit située au cœur d’une zone industrielle. « Les clients avaient investi les parkings des sociétés environnantes, au mépris des panneaux qui en interdisaient formellement l’accès. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore ; Cherub, Mission 9 : Crash ; éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 190.)

« Peu avant minuit, une foule majoritairement composée d’étudiants et de jeunes adultes investit la boîte de nuit. » (Ibid., p. 191.)

De quelle époque date cet emploi malencontreux du verbe investir ? On l’aperçoit déjà dans le français des années 1970 : « [D]es touristes idiots, lestés de matériel photographique, investissaient cette merveilleuse petite île de Torcello où il se faisait chier comme un rat mort […]. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 312.)

Et ce n’est pas le seul passage d’un livre de Frédéric Dard où investir ait pris le sens d’envahir. Les personnages principaux de Y a-t-il un Français dans la salle ? réapparaissent dans Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants. Au début de ce roman de 1981, nous retrouvons donc Éric Plante, journaliste homosexuel devenu homme de main, qui s’apprête à enfiler une combinaison de cuir noir : « [I]l va entrer nu dans le vêtement barbare. Cette combinaison lui devient bientôt une seconde peau qui le rend invulnérable. […] / Une fois investie, la combinaison cesse toute obstruction et semble s’assouplir, épousant langoureusement les formes de son corps. » (San-Antonio, Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants, éditions Fleuve Noir, 1981, p. 17.) Une fois revêtue, une fois pénétrée, une fois emplie…

En mars 2010, dans un billet du blog qu’il tient sur le site du Nouvel Observateur, Pierre Jourde a rappelé la signification du verbe investir, beaucoup mieux que je ne saurais le faire : Investir un lieu consiste précisément à ne pas y entrer, contrairement à la manière dont le mot est systématiquement employé dans les médias, mais à l’entourer, à le cerner pour empêcher toute sortie. (Les caractères gras sont de Pierre Jourde.)

Henry de Montherlant : « À trois cents mètres au-dessous d’eux, les buissons brûlaient. Une bande de feu, de quelque cinquante mètres de large, investissait le village, ses maisons de pisé pâle, en gradins, semblables à de grandes marches montant vers un autel. » (Les lépreuses, éditions Grasset, 1939, début de la deuxième partie ; Gallimard, collection Folio, p. 95.) Investir est ici employé de la façon la plus classique et signifie clairement : encercler, ceinturer. Ce village de l’Atlas n’est pas en flammes.

Néanmoins il nous faut reconnaître qu’investir introduit une nuance qu’encercler n’a pas, car il s’agit de cerner en vue d’envahir : « Si nous reprenons le parcours que nous propose M. Foucault dans La [sic] naissance de la clinique, la médecine a progressivement investi un corps qui était tabou dans un monde ordonné par le discours religieux. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 57.)

C’est bien ainsi que l’entendait Georges Bernanos, quand il écrivait : « Au-dessous du sein, la blessure saignait encore. Mais les déchirures plus profondes de son dos et de ses reins l’investissaient d’une flamme intolérable, et, comme il tentait de lever le bras, il lui sembla que l’extrême pointe de cette flamme poussait jusqu’au cœur… » (Sous le soleil de Satan, première partie, chapitre II.)

Dans le texte suivant, en revanche, le choix de ce verbe pose problème : « Par les deux genres majeurs, le western et le film noir, qu’il a investis comme acteur et <comme> cinéaste, Eastwood se place à un point de passage cinématographique évident entre tradition et présent. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 15.)

Ce que l’auteur a voulu dire, c’est que le western et le film noir sont des genres qu’Eastwood s’est appropriés, auxquels il a imprimé sa marque.

 

4. Moucher a pris le sens de souffler :

Moucher une chandelle ne signifie pas l’éteindre, mais en raccourcir la mèche, c’est-à-dire ôter de la mèche sa partie carbonisée pour réduire la fumée qui s’en dégage et aviver la flamme.

La phrase suivante montre clairement que tel a longtemps été le sens de cette expression : « Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas, qu’elle l’éteignit. » (Zola, La terre, 1887, chapitre V de la première partie.) La femme nommée Palmyre éteint accidentellement la flamme, mais son intention était de la moucher.

Aujourd’hui, l’expression signifie exactement le contraire :

« Le vent redoubla si fort qu’il renversa un micro et des tables, moucha les lampes, secoua les cocotiers, projetant à terre une avalanche de palmes et de noix mûres. » (Pascal Bruckner, Parias, Le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 289.)

Étrangement, le Petit Larousse que je possède, paru en l’an 2000, donne pour moucher une chandelle la définition suivante : « En éteindre la flamme en prenant la mèche entre ses doigts. » Or cette définition ne reprend que partiellement celle de 1991 (donnée dans le Grand Larousse universel), laquelle était déjà entachée d’erreur : « Ôter le bout du lumignon d’une chandelle, éteindre la flamme en prenant entre ses doigts la mèche. » Non, mes aimables lecteurs, vous ne rêvez pas : il y a bien une simple virgule entre la première partie de la définition, qui, en bon français, signifie : raviver la flamme, et la seconde partie de cette définition, « éteindre la flamme ». Il serait difficile d’être plus incohérent. On se demande si le rédacteur a pris le temps d’examiner sa documentation.

La définition récente est d’autant plus funeste qu’elle entre en contradiction avec celle du mot mouchettes, qui, elle, n’a pu changer. Les mouchettes, ou la paire de mouchettes, c’est un petit instrument dont la forme ressemble à celle d’une paire de ciseaux et qui servait à enlever délicatement la partie carbonisée d’une mèche, sans se brûler, et sans que s’éteignît la partie encore en train de brûler.

Avait-on vraiment besoin de sortir le verbe moucher de sa voie et de lui faire désigner l’action de pincer fermement ou de souffler une petite flamme ?

Quand vous vous mouchez le nez, ce n’est pas pour que le nez cesse de remplir sa fonction ! Vous le mouchez pour en désobstruer les conduits, pour qu’il puisse continuer d’aspirer l’air ambiant. On doit moucher une chandelle pour la même raison qu’on se mouche le nez.

 

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Published by Forator
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commentaires

jerome leroy 23/02/2012 20:03

Je pensais sincèrement que l'expression abonder un compte existait.
En tout cas, merci pour votre lecture du bloc.
Cordialement

Forator 23/02/2012 23:52



Cher ami, Le Bloc est un roman passionnant, l’un des plus beaux que j’aie lus cette année.


Il a ce quelque chose de poignant qu’avait Un tueur sur la route d'Ellroy (mais je ne sais pas si vous aimez Ellroy), ou encore L’affaire
N’Gustro de Manchette. Le lecteur est plongé dans les eaux troubles du négatif, il apprend à happer les bulles d’oxygène qui lui sont accordées au milieu de boues plus fétides que
fertiles, et à y entrevoir malgré tout l’humanité pitoyable, même lorsqu’elle est représentée par des parias ambigus ou ivres de ressentiment.


Un mystère subsiste, pour le lecteur attentif, au moment où l’on atteint les dernières pages du roman : l’enquête sur la mort de Sallivert a été oubliée ;
elle n’obtient aucune solution au dénouement, et le fait qu’elle ait eu lieu n’a sur ce dénouement qu’un effet très indirect… Je me trompe peut-être.