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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:26

Participer à / participer de :

La première de ces constructions signifie : prendre part à ; et la seconde : avoir la même nature que, relever de. Il existe une variante de participer de, nettement plus explicite : participer de la nature de.

De plus en plus fréquemment, à l’oral notamment, les deux constructions sont interverties. Cela se produit également à l’écrit :

« Des verriers, pareillement, et leur industrie dévoreuse de combustible, installée dans certains points de la montagne de la Prévôté d’Arches, au ban de Tendon notamment, participèrent du défrichement et du pelage des forêts, dès avant même que s’ouvrent les premiers porches et creusements des mines… » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, p. 71. La page est imprimée en italique.)

Confusion inverse :

« Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, de nombreux éléments […] ont modifié aussi bien la procréation que la filiation et la parentalité. Il est impossible d’incriminer tel ou tel élément en particulier, mais il est toutefois vraisemblable que cette profonde mutation participe plus ou moins à ce processus de déshumanisation, que le chemin du petit d’homme vers le social passant par l’œdipe nous permettra de mettre en évidence certains de ces changements et leurs effets […]. » (Daniel Lemler, Répondre de sa parole : L’engagement du psychanalyste ; éditions Érès, collection Hypothèses, 2011, p. 17-18.)

Mais en général, le fait d’utiliser participer de confère à vos raisonnements une allure savante, conceptuelle. Il est tentant de l’employer en toute circonstance.

« Faire l’amour, est-ce vraiment réaliser l’union avec l’autre ? Dans une formule célèbre, le psychanalyste Jacques Lacan affirmait : “Il n’y a pas de rapport sexuel.” C’est qu’un rapport, en effet, se distingue d’une relation : un rapport crée du lien, opère une fusion, quand la relation est simple mise en contact de deux objets qui demeurent séparés. / Or, remarque Lacan, il y a une grande solitude dans la relation sexuelle, dans la mesure où celle-ci tend vers une jouissance nécessairement individuelle – certes, je jouis avec l’autre, par l’autre, voire en l’autre, mais ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir peut participer du mien. » (Sabrina Cerqueira, Tomber amoureux, collection Philo Ado, éditions Rue de l’échiquier, 2010, p. 80. Les mots en italique ont été soulignés par l’auteur.)

On peut d’abord se demander s’il était bien nécessaire d’opposer les mots de rapport et de relation, qui sont si souvent interchangeables, dans le simple but d’expliquer que le lien se distingue du rapprochement contingent.

Ensuite, que peut bien vouloir dire « participer de » dans la dernière phrase ? Un individu participe d’un type général ; un sentiment particulier participe d’un état d’esprit, d’une attitude commune ; une activité participe d’un principe ; une chose participe d’un concept, d’une idée ; etc. Le plaisir d’un individu ne peut donc pas participer « du » plaisir d’un autre individu. Avons-nous affaire à une simple maladresse de la formulation ? Sabrina Cerqueira voulait-elle dire que le plaisir d’autrui est de la même nature que le mien ? Il est indéniable que les deux voluptés ressenties sont de même nature, sans être nécessairement identiques… Du reste, l’écrire ainsi rendrait la phrase plus claire ; n’oublions pas que le texte est publié dans une collection destinée à des lycéens.

Mais n’étions-nous pas en train de méditer sur la dialectique de la solitude et du rapport avec autrui ? Notre agrégée de philosophie a sans doute voulu dire ceci : « ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, même si son plaisir participe (c’est-à-dire contribue) au mien ». Ma jouissance n’est jamais celle de l’autre, bien que chacun des partenaires puisse ressentir un accroissement de son propre plaisir s’il devine ou s’il perçoit que l’autre ressent du plaisir. C’est Costals, des Jeunes filles, affirmant : « Notre plaisir, c’est le plaisir de l’autre. »

Blaise Cendrars n’était pas un philosophe, du moins pas un philosophe de profession, mais sa prose se pliait toujours aux sévères exigences de la syntaxe, ce que nous dissimule parfois le goût dont elle témoigne pour les chatoiements du vocabulaire et pour les digressions inopinées. Le passage suivant contient la construction qui nous intéresse :

« [L]’enfant participe plus sûrement de l’hypocrisie générale et des mensonges et des conventions de ses parents qu’il ne se nourrit de la mamelle de sa mère. » (Bourlinguer, éditions Denoël, 1948 ; Folio, p. 238.) Cette phrase est tout à fait correcte, car Cendrars n’a nullement voulu dire : participe plus sûrement à… L’enfant ne participe pas à l’hypocrisie générale, il est façonné par elle, son caractère est déterminé par l’hypocrisie générale et par les mensonges et les conventions de ses parents. Il y a là, tout au plus, une ellipse.

Pour en revenir à nos contemporains, ils confondent également participer de et cette autre locution : faire partie de. La préposition de, qui est commune aux deux constructions, nous donne l’impression que ces constructions sont synonymes. « Son plaisir peut participer du mien », cela voulait dire tout bonnement, dans la pensée de l’auteur : « son plaisir peut faire partie (intégrante) du mien ». Mais j’imagine que Sabrina Cerqueira aurait trouvé cela moins élégant.

 

Ressortir à / ressortir de :

Même Philippe Meyer peut être pris en défaut. Dans son billet radiophonique du mercredi 26 janvier 2011, sur France Culture, écoutez-le attaquer, avec son à-propos et son mordant habituels, la décision prise par le ministre l’Éducation nationale Luc Chatel de récompenser par une prime les performances des chefs d’établissement, principaux et proviseurs : « La décision de M. Chatel ressortit non pas d’un examen ouvert et audacieux des réalités de ce “terrain” auquel aiment tant se référer les soi-disant “pragmatiques”, mais d’une idéologie faussement modernisatrice. »

Or ici s’imposait la construction « ressortit à » (qui signifie : « est du ressort de, relève de »). Certes, l’existence d’une réelle proximité sémantique entre les syntagmes ressortir à et participer de n’a pu que favoriser, après chaque verbe, et au mépris du contexte, l’interversion des prépositions à et de

Mais une autre embûche est à craindre, lorsqu’on prétend utiliser ressortir de. Pour donner un exemple de cette confusion particulièrement fâcheuse, je citerai quelques lignes des mémoires d’un correcteur professionnel. L’auteur (anonyme) de Souvenirs de la maison des mots nous fait découvrir, à travers de nombreuses anecdotes, son métier de correcteur d’édition. Hélas, croyant nous expliquer comment nous garder d’une erreur, l’habile homme en commet lui-même une autre :

« Il y a longtemps de cela, j’ai lu un livre de M. Levi (non pas Lévy) qui faisait un usage vraiment intensif du verbe ressortir, mais toujours à mauvais escient. Je suis sûr qu’il m’en veut moins qu’il ne m’est reconnaissant de lui avoir indiqué cette subtilité de la langue française. D’ailleurs, comme moyen mnémotechnique je lui dis cette phrase : “Je ressortis des chiottes, mais cela ressort à la morale.” À jamais l’expression ressortir de est associée à l’odeur des toilettes et doit être bannie de son vocabulaire. Du moins quand elle apparaît sous sa plume, il devient méfiant. » (Souvenirs de la maison des mots, éditions 13 bis, paru en avril 2011, p. 35.)

L’auteur plaisante-t-il ? Cela ne « ressort » pas à la morale, mais cela y ressortit, ce ressortir-là étant un verbe du deuxième groupe, – un verbe dont le participe présent substantivé, ressortissant, sonne familièrement à nos oreilles… Bien entendu, si on veut que la phrase du monsieur ait un sens, on doit considérer que le pronom cela y est employé en l’absence de tout référent exprimé : je ressors (ou ressortis, passé simple) des chiottes, et quelque chose (« cela ») ressortit à la morale, sans qu’il y ait aucun rapport entre les deux affirmations.

La double faute que je viens de décrire, à la fois solécisme et barbarisme, est aussi l’une des rares vraies fautes de français commises par Frédéric Dard (les autres, il les signale lui-même à l’attention du lecteur). Le héros de Y a-t-il un Français dans la salle ?, le dénommé Horace Tumelat, s’entretient à l’Élysée avec le président Valéry Giscard d’Estaing : « – Il est certain que le Premier Ministre est taxé de faiblesse par l’ensemble des Français, reprend-il […]. Ce qui ressort de la prudence, pour lui, passe aux yeux de beaucoup pour de l’inefficacité. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 79.) Ce qui ressortit à la prudence.

Philippe Meyer a commis le solécisme sans le barbarisme, le correcteur anonyme a commis le barbarisme sans le solécisme, mais Frédéric Dard – ou son héros, si l’on préfère – commet les deux.

 

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Gildas 25/02/2012 19:34

En lien avec ma fonction de "correcteur" amateur, j'ai lu il y a quelque temps ces deux petits ouvrages sur la ponctuation :
- "Un point c'est tout" (Jean-Pierre Colignon).
- "L'art de la ponctuation" (Olivier Houdart et Sylvie Prioul).
Il est toujours utile de replonger là-dedans !

Gildas 22/02/2012 21:32

J'ai lu avec plaisir, au printemps dernier, ce livre malicieux, "Souvenirs de la maison des mots". J'avais compris ce passage comme une moquerie : je pense qu'il plaisante, en effet, dans le dos de
son auteur : il a dû renoncer à lui expliquer les différences de sens et de constructions, pour se contenter de dégoûter son homme des verbes "ressortir" – et le dissuader d'y toucher à nouveau ! À
mon avis, la double faute est donc volontaire, mais la volonté aurait pu être mieux affichée !

Forator 24/02/2012 00:00



Merci, cher Gildas, pour votre présence assidue et pour toutes vos fines remarques.  Quelles autres lectures avons-nous en commun ?