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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 21:24

« Il y a une réflexion à mener, ou pas, sur la notion de culture commune. » (Entendu à la radio.)

« Je reviens à la question, aussi, de la démocratie : ce qui est rendu possible, ou pas, à certains moments de l’histoire… » (Geneviève Fraisse, dans l’émission Répliques du samedi 8 octobre 2011, « Théorie du genre, différence des sexes ».)

« [L]e designer est un projeteur. Et parce qu’il est un projeteur, l’effet qu’il cherche à produire ne se limite pas à concevoir des objets. Il implique aussi une vision complète du monde, incluant jusqu’au rêve de son futur. De ce rêve, chaque création d’un designer est la réalisation anticipée. Il ne reste plus au monde qu’à suivre. Ou pas ? » (Stéphane Vial, Court traité du design, collection Travaux pratiques, éditions PUF, 2010, quatrième de couverture.)

Passons sur cet « effet » qui consiste, entre autres « effets », à concevoir des objets… Le « Ou pas », ici suivi d’un point d’interrogation parfaitement saugrenu, est une facilité.

Il y a une réflexion à ne pas mener sur…

À certains moments de l’histoire, il y a des choses qui ne sont pas rendues possibles…

Il ne reste plus au monde qu’à ne pas suivre…

Cet ajout de l’adverbe de négation, précédé de la conjonction ou, nous le faisons de la manière la plus spontanée, par prudence, pour manifester notre tolérance envers tous ceux qui pourraient se sentir offensés par nos propos.

Malheureusement il se révèle, dans la plupart des cas, dépourvu de toute signification.

Cette précaution oratoire, cet automatisme de langage pourrait bien avoir été inventé par André Breton. En effet, après avoir rapporté la description, par Nicolas Flamel, de telle allégorie alchimique, Breton s’exclame : « Ne dirait-on pas le tableau surréaliste ? Et qui sait si plus loin nous n’allons pas, à la faveur d’une évidence nouvelle ou non, nous trouver devant la nécessité de nous servir d’objets tout nouveaux, ou considérés à tout jamais comme hors d’usage ? […] Je sais seulement que l’homme n’est pas au bout de ses peines et tout ce que je salue est le retour de ce furor duquel Agrippa distinguait vainement ou non quatre espèces. » (André Breton, Second manifeste du surréalisme, 1930 ; dans Manifestes du surréalisme, collection Folio-essais, p. 125.)

Remarques : Breton savait encore que le mot latin furor était du genre masculin. Nos contemporains l’ont oublié. En revanche, l’article mis en italique, l’emphase créée de la manière la plus économique (« le tableau surréaliste »), est un autre trait de la langue d’aujourd’hui. André Breton, prophète, écrivait parfois comme parlent nos journalistes ou nos gamins.

« Qui n’aimerait devenir, quelques instants au moins, de temps en temps, une créature inventée par le Virtuose d’Anvers ? Un tableau n’est jamais que l’espace plus ou moins accueillant offert à mon cerveau pour que celui-ci soit amené à se demander s’il a, ou pas, envie d’entrer dedans. […] / L’œuvre de Rubens est éminemment habitable, c’est une sorte de Parc d’Attractions royal d’avant l’ignominie des Loisirs. » (Philippe Muray, La gloire de Rubens, Grasset, 1991 ; texte consulté dans la réédition faite par les Belles Lettres en 2013, p. 204.) Un « ou pas » jeté en travers d’une phrase peut vous gâter le plaisir de lire, même quand il s’agit d’une page merveilleuse.

Dans l’épilogue du Siècle des nuages, Philippe Forest évoque la vieillesse de sa mère, fille de libraire. Il imagine sa mère rêvant d’un livre qui raconterait sa propre vie de femme, livre qu’elle aurait pu dénicher, fillette, sur une étagère de la librairie paternelle.

L’auteur-narrateur ne la désigne jamais par les mots ma mère ou maman. Il utilise elle : « Elle parlait ainsi. Sachant très précisément ce qu’elle faisait malgré l’obscurcissement de son esprit. Afin que ce roman soit. Celui qui manquait seul à la librairie disparue de son père. Afin qu’il ait été. Se disant, bien sûr, que je l’écrirais peut-être. Ou pas. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 542.) L’absurdité de cette clausule, typique du français actuel, est encore accrue par la présence de l’adverbe peut-être… Philippe Forest n’est jamais à court d’adverbes.

« Ses lèvres s’étirèrent en ce qui pouvait être un petit sourire, ou non. » (Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas, éditions Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 13.) Même phénomène que dans l’exemple précédent, puisque la phrase contient déjà le verbe « pouvait ».

« Garfias parcourut l’immense cuisine du regard, appréciant manifestement […] les réfrigérateurs jumeaux, un double râtelier de poêles et casseroles en cuivre, et un assortiment d’autres ustensiles qu’on avait peut-être utilisés ou non depuis un an ou deux. » (Les faisans des îles, p. 45.) Non seulement la préposition de est fâcheusement omise devant casseroles, mais la phrase présente plusieurs redondances : les « ustensiles » ont été « utilisés », et ils ont été utilisés « peut-être », utilisés « ou non »… Fallait-il, dans cette innocente énumération, faire sentir au lecteur tant d’incertitude et de désinvolture ?

« Un questionnaire est distribué et chacun réagit, ou pas, aux questions qui lui sont posées. » (Entendu je ne sais plus où.) Mais non : chacun réagit à sa manière aux questions… À sa manière, ça peut consister à n’avoir rien à dire, à montrer de la perplexité.

 

Il existe un « ou pas » qui date du début des années 1960. Je l’ai trouvé au cœur de l’article que Bernard Frank a consacré à un roman de Marcel Aymé, Les tiroirs de l’inconnu : « Mais, comme je sais que l’on se plaint de ma manière de rendre compte d’un livre, que je parlerais de tout, sauf de lui, que le lecteur souhaite des résumés – c’est qu’il ne s’agit pas tant de lire et de comprendre mais [sic] d’avoir un bagage, un petit nécessaire, un véritable baise-en-ville qui vous permettra de parler vous-même de ce dont toute la ville parle – je vais faire appel au spécialiste du résumé, à mon confrère Kléber Haedens, fort ami de Marcel Aymé, et l’un des rares critiques qui me donne [sic] un clair compte rendu de ce que j’ai envie de lire ou pas. » (Bernard Frank, Mon siècle : chroniques 1952-1960 ; éditions Quai Voltaire, 1993, puis Julliard, 1996 ; p. 370.)

J’ignore si, dans France-Observateur où il est paru en novembre 60, cet article comportait déjà les pénibles négligences de syntaxe que j’ai signalées par des sic. Au moins l’« ou pas » de Bernard Frank ne s’introduisait-il pas en renfort de telle ou telle forme du verbe pouvoir. Tout bien pesé, la présence d’« ou pas » dans cette phrase ne paraît pas blâmable. Bernard Frank loue Kléber Haedens pour la clarté de ses résumés, que ceux-ci portent sur des livres que lui, Frank, a envie de lire ou sur des livres qu’il n’a pas envie de lire.

L’ajout d’« ou non » ne pose aucun problème dans ce passage de Malraux. Le narrateur cite des propos tenus par son père : « [D]evant un homme qui s’est tué fermement, je n’ai jamais vu un autre sentiment que le respect. Savoir si le suicide est un acte de courage ou non ne se pose que devant ceux qui ne se sont pas tués. » (André Malraux, Les noyers de l’Altenburg [La lutte avec l’ange], éditions du Haut-Pays, Lausanne, 1943 ; Gallimard, 1948 ; et collection Folio, p. 32. Plus tard, Malraux a réutilisé ces lignes dans le premier chapitre de ses Antimémoires.)

Un très beau livre de Maurice Genevoix, récemment réédité, comporte cette autre formulation qu’on aurait tort de confondre avec l’« ou pas » superflu ou redondant de notre époque :

« J’ai rapporté des faits, communiqué une expérience. Il me semble superflu de les commenter longuement. Aussi bien et d’avance ai-je dit en quelques mots le sentiment qui m’inspirait ces pages, ce que l’on en pouvait attendre, et quoi non. » (Maurice Genevoix, La mort de près, paru chez Plon en 1972 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 135 : début de l’épilogue.) Dans le prologue de ce livre, paru à une époque où les Français étaient encore nombreux à lire la revue Planète, Genevoix annonce qu’il ne fera qu’apporter son témoignage sur une expérience que partagèrent la plupart des hommes de sa génération. Malgré ce que peut laisser supposer son titre, le lecteur ne doit surtout pas s’attendre à des révélations sur ce qu’un homme qui fut grièvement blessé, et qui approcha les portes de la mort, pourrait connaître de l’au-delà.

Le récit que contient La mort de près est une méditation sur la fragilité de la condition humaine et sur le sentiment de solidarité qui unit les hommes face à la mort, ni plus ni moins. Quand Genevoix écrit : j’ai dit ce que l’on pouvait attendre de ces pages, et quoi non, chaque mot a été pesé. Il n’y a là aucun automatisme de langage.

 

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Published by Forator
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Gildas 14/01/2012 11:54

(Pardon pour la virgule en trop.)
Il ne me reste plus qu'à aller rendre visite à la Baronne...

Gildas 14/01/2012 11:51

Merci de votre fidélité, cher confrère !
On peut peut-être comparer à l’« ou pas », le « mais pas que », à la mode récemment, et aussi déconnecté de toute structure syntaxique…

Gildas 14/01/2012 08:05

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le « ou pas » (on dirait l'onomatopée d'un cri d'animal, à force de le répéter) connaît une sacrée fortune dans le langage des jeunes, oral et écrit.
Il peut à lui seul servir de réponse à charge ironique :
– T'as vu, il est mignon, mon copain !
– Ou pas.

Forator 14/01/2012 10:44



Merci à vous d’être venu me rendre visite. Je lis chacun des articles de votre « Nord LittÉral ». Ce blog est indispensable ! Vous pourrez
remercier notre chère Baronne Samedi, qui me l’a fait découvrir il y a plusieurs mois.


L’exemple que vous citez ici me paraît illustrer deux phénomènes : le sens de la dérision, qui est très développé chez certains jeunes gens, surtout
lorsqu’il s’agit de tourner en dérision les codes culturels et langagiers des adultes (ayant de l’oreille pour nos ridicules, ils ont repéré notre « Ou pas ») ; mais
aussi le plaisir que prennent les adolescents à envenimer toute conversation relevant de la compétition amoureuse… La cruauté et la muflerie s’expriment sur un ton froid et distancié. On
s’imagine récitant une bonne réplique de feuilleton télévisé.


 



Baronne Samedi 16/12/2011 22:21

Ce que je déteste, c'est une question posée d'emblée avec "ou pas" comme, par exemple, "Tu viens au restaurant ou pas ?". Cette formulation ne se justifie que si l'on bouscule un indécis, il me
semble. Pour le reste, c'est tout bonnement agressif.

Forator 14/01/2012 10:50



Baronne, je vous remercie pour cette utile précision. Heureux de constater que vous me suivez avec persévérance. N’ayez crainte, je ne vais pas tarder à publier
toute une série de nouveaux billets !